‹ La Chine moderneChapitre 4 sur 38 · IMPRESSION GÉNÉRALE ET FORMATION HISTORIQUE H · texte numérisé non relu

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vent chars, barques ou brouettes, même à voiles; en circulant à l'intérieur, en chaise, à pied ou à cheval, toujours dans l'équipage modeste des gens du pays ; en allant et venant par monts et par vaux, séjournant ici ou là sans grand bagage, sans attirer l'attention ni étonner la population, l'observateur averti surprend encore sur le vif la vie locale, qui n'est point déformée et interrompue sur son passage. Le voyage manque sans doute de confortable; mais, à la longue, des provinces ainsi parcourues en tous sens par un homme qui n'est point attendu et qui n'est point pressé, se dégage une sorte de physionomie propre à chacune, un enseignement particulier qui donnera l'image la plus exacte du pays.

Poussez vos mules l'hiver, à l'ouest, sur les larges voies de la steppe mandchoue ou mongole, ou sur la glace des rivières vers le Yalou, merveilleuses routes naturelles, alors lisses et résistantes. Faites étape aux stations ordinaires, dans les immenses auberges du chemin fréquenté; là bavardent avec entrain des dizaines, parfois des centaines de voyageurs et de charretiers; le lit commun, en briques, bien chauffé par en dessous comme un grand four, semble confortable le soir, quand on a gelé tout le jour au vent et à la neige; les bêtes à peine soignées et les voitures alignées dans l'immense cour, que des palissades de pieux protègent contre les voleurs et les fauves; sans souci, en attendant le dîner, tout le monde boit le vin de riz chauffé dans les vases d'étain ; l'on cause avec animation de tout ce qui se passe dans la région, de ceux qu'on a croisés par les chemins, delà route suivie par tel prospecteur américain ou allemand de passage

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à l'auberge la semaine d'avant, des missionnaires, des difficultés de l'étape, des endroits où, pour descendre la pente trop raide, il fallut immobiliser les roues avec une grosse corde et lancer le limonier qui, raidi sur ses deux pattes de devant, glisse jusqu'en bas, écrasant la neige de son arrière-train. Les voix sont fortes, les consommateurs nombreux. C'est un va-etvient de domestiques familiers avec la clientèle qui passe et repasse régulièrement, de musiciens ambulants pinçant leurs cordes comme à Naples, ou emplissant d'air leur accordéon de Sibérie. C'est le lieu rêvé pour l'observateur, un centre de mouvement tumultueux, où l'on ne prend pas garde à celui qui, comme Descartes, observe de son poêle. De jour en jour, on passe ainsi des grands chantiers de bois aux pays de chasse d'où viennent les fourrures, aux plaines de soja et de blé, aux nouvelles installations agricoles des Chinois, et l'on peut juger des aspects variables de cette colonisation, de la manière dont l'administration mandarinale procure des terrains aux émigrants du Chantoung et du Tcheli, déversés chaque année en foule vers le nouvel an, par les trains transmandchouriens à tarif réduit. On peut observer sur place le mode d'établissement des Japonais, gens de petits moyens mais de multiples ressources. On sait la manière de faire des Russes qui ne travaillent pas plus que les Japonais et font aussi travailler les autres pour eux, mais qui, du moins, les payent largement et disposent de grands moyens, soldats, argent et voie ferrée.

Le moins intéressant de ce pays neuf ne fut pas l'essai de colonisation chrétienne qui s'accomplit sous la direction d'un vigoureux Auvergnat des Missions

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Étrangères de Paris près des sauvages Solons. Cet intrépide ayant acheté au mandarin d'énormes terrains de concession, au nord-est de la province de Tsitsi- Kar, organisa en petit la cité agricole dite de Saint- Joseph, à la manière des républiques chrétiennes des Guaranis, au Paraguay, décrites par Chateaubriand dans le Génie du christianisme. Tout cela pourrait bien être aujourd'hui ravagé et désolé par la peste; mais l'émigration tendant à s'organiser régulièrement, d'autres viendront oii ceux-ci étaient venus, profiteront des premiers travaux de mise en valeur du sol, s'installeront dans les maisons des morts et la vie reprendra dans la plaine à peine vallonnée de cette terre riche en céréales.

Ailleurs, nous ne sommes plus en pays neuf; dans la petite province de Tchekiang, c'est, comme au Kiangsi, une leçon d'histoire qui se dégage pour quiconque navigue sur les innombrables canaux ou sur les rivières plus larges que nos grands fleuves, remontant loin dans l'intérieur : on a le spectacle continuel de ruines immenses qui dénoncent l'état florissant de la contrée avant la rébellion des Taiping, il y a plus d'un demi-siècle. A côté de ce passé, des arcs de triomphe, à la gloire de nos soldats tombés en combattant pour la pacification du pays, ont été élevés par les mandarins reconnaissants, à Tinghai, à Ningpo, à Hangtcheo, à Chaosing. Aujourd'hui, l'aspect de ces plaines ainsi que celui de la côte, commencent à se modifier, grâce à la navigation à vapeur^ organisée par l'mdigène presque sans prendre conseil des missions. Dans ce pays pauvre, dont les habitants, qui grattaient la roche au bord de la mer pour y faire pousser le riz

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nécessaire à accommoder leur poisson, n'hésitaient guère à courir sus aux barques qui se hasardaient à caboter, quand l'aubaine était tentante ; dans tels parages jadis infestés de brigands et où l'insécurité était à son comble, aujourd'hui on endigue, on gagne peu à peu du terrain sur la mer et de petits domaines de culture se forment. Dans les progrès accomplis par cette province, une belle part revient à des lazaristes français, fondateurs de plusieurs communautés, tant dans les îles du voisinage qu'au cœur même du pays, près des hautes montagnes du Foukien.

L'installation de toutes pièces d'un port nouveau, Hai men, avec son hinterland drainé par un canal et sa digue immense oîi abordent les vapeurs, a mis fin à la piraterie désormais impuissante contre les gros bateaux, dont l'un, d'ailleurs, sort de l'arsenal jadis dirigé par les Français, à Foutcheo. Dans les monts, à côté des groupes puissants de religieux installés dans le Taitcheo, on retrouve encore la sauvagerie des peuplades primitives et leurs luttes sans merci de clan à clan, comme par exemple les carriers qui extraient l'alun sur la frontière du Foukien; et l'on comprend l'impossibilité pour le gouvernement de faire appliquer là les décrets qui interdisent la culture de l'opium, quand on passe à travers ces champs suspendus aux flancs des monts les plus escarpés, protégés contre l'indiscrète surveillance des fonctionnaires par les défilés les plus dangereux.

Le Kiangsi évoque l'histoire de Nantchang, la capitale inviolée où ne pénétrèrent pas les rebelles, où l'entrée de feu Mgr Ferrant et de la religion catholique eut pour rançon le meurtre et l'incendie des mission-

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naires et de leurs établissements. C'est le berceau du taoïsme, et le séjour du chef de cette religion, autrefois si puissante, qu'il avait assez d'autorité à la cour pour faire persécuter le bouddhisme, et si déchue aujourd'hui que ce même chef, sans grandes ressources, estime bon pour ses enfants d'apprendre l'anglais et les envoie pour cela à Changhai. Le Kiangsi renferme encore la manufacture impériale de porcelaine à King té tchen, la ville des fours, oii les grèves ouvrières peuvent être étudiées aussi complètement que dans nos plus grands centres industriels. Enfin, on y rencontre les mines de charbon de Pinsiang, qu'Allemands et Chinois exploitent d'accord très activement pour alimenter les hauts fourneaux considérables et les aciéries de Han yang au Houpé, oii l'on traite le riche minerai de fer de Tayé.

Au Kouang tong, l'impression dominante, c'est la modernisation du pays. Au bord des canaux, sillonnés de steamlaunchs remorquant des jonques encore plus confortables que celles du Sseutchoan qui naviguent dans les gorges du Yangtsé, proches des lignes de chemins de fer qui se multiplient, se dressent les maisons européennes en briques à plusieurs étages, séparées par de larges rues macadamisées et même cimentées, et des hôtels quasi européens. Et depuis que le Rohert-Lehaiidy remonte régulièrement la rivière de l'Ouest j usqu'à Woutcheo, et que des professeurs belges sont installés à l'école d'agriculture de Koeilin, pareille transformation s'opère dans la province du Kouangsi.

Au Hounan, au Houpé, c'est la métallurgie, la grande industrie du fer; ce sont les usines russes pour la pré-

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paration du thé, les premières installations scolaires de Tchangtche tong, et, plus remarquable encore que les écoles modernes, une sorte d'école des chartes de premier ordre où sont approfondies toutes les études de littérature ancienne. C'est enfin le grand domaine du coton.

Quelque province qu'on choisisse, au pays des chars, au pays des chaises, au pays des barques, par les monts ou par les plaines, le séjour dans une région dévoile ou précise quelqu'un des caractères de cette race chinoise que nous connaissons encore si grossièrement, à laquelle nous nous heurtons parfois sans rien pressentir de ses manières intimes. Non seulement la science des mœurs, mais les relations commerciales elles-mêmes auraient tout à gagner de ces observations faites sur place, par un esprit bienveillant sans idée préconçue, et simplement préoccupé de donner des informations rigoureusement exactes. Il faudrait surtout que les enquêtes de ce genre propres à faciliter singulièrement le contact des jaunes et des blancs, leur bonne entente, portent sur l'intérieur du pays et non pas sur la côte, où la fange de toutes les parties du monde se mêle souvent aux éléments les plus actifs et les plus entreprenants. C'est à l'intérieur qu'on prend contact avec la partie productive et originale de l'empire chinois ; et tant que cette masse ne sera pas pénétrée, quelque fermentation qu'il y ait dans les parties superficielles, atteintes aujourd'hui et peut-être contaminées, on saura mal ce qu'il en est de la Chine.

On peut distinguer trois groupements dans le bloc de la Chine moderne. Le plus important comprend

Le régent et son fils; debout, le jeune empereur.

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