LA GUINE
prouvé qu’ils venaient beaucoup mieux là qu 'ailleurs, leurs racines étant imbibées de la vase grasse etonctueuse de la rivière.
Ce qui mérite aussi de fixer l’attention près de Canton, ce sont les immenses radeaux de sapin , longs quelquefois de plusieurs centaines de yards : ils sont conduits, au moyen de longues perches de bambou par des hommes, qui ne craignent pas d’établir sur ce fragile plancher , des huttes, dans lesquelles ils logent temporairement.
Il est bon de remarquer qu’une très grande partie de la population de l’empire vit sur les rivières et les canaux dans des jonques , des chaloupes et de petits bateaux. La plupart de ces derniers sont des lan-kia ou « maisons ovaires, » parce qu’ils ressemblent à la section longitudinale d’un œuf; ils n’ont pas, en général, plus de dix ou douze pieds de longueur sur six de largeur, et sont si bas que l’on peut à peine s’y tenir debout. Leur toiture est en bambou ou en natte tressée, ce qui les protège efficacement contre le mauvais temps. Des familles entières vivent dans ces bateaux et forment une partie distincte de la population, puisqu’on ne leur permet point de s’allier avec les habitants du rivage.
Malgré la multitude innombrable de bâtiments de tous rangs et de tous bords qui couvraient la rivière de Canton, l’ordre admirable obsei-vé par ces divers navires qui manœuvraient en tout sens, sans jamais se heurter ni s’embarrasser l’un l’autre , frappa le capitaine Laplace. Voici ce qu’il remarqua à ce sujet.
O Une harmonie , un accord parfait règne au milieu de » cette population aquatique ; tous ces bateaux, de forme » et de gi’andeur si variées, se meuvent tranquillement sur » les ondes; jamais de batailles et rarement de querelles ;
» les barques chargées de passagers glissent rapidement » emportées par le courant, et n’éprouvent aucune avarie,
» aucune espèce d’accidents. Qùelle leçon pour la classe
» inférieure qui, parmi nous, peuples les plus civilisés du » monde , est si brutale et si emportée ! En Chine, la » connaissance des arts qui ont donné tant d’impulsion à » l’industrie en France et en Angleterre est à peu près ce » qu’elle était en Europe il y a un siècle ; néanmoins, je
• le répète, les Chinois nous sont supérieurs en véritable
• civilisation ; je parle de la civilisation qui alTranchit les
• gens du commun de cette ignorance et de cette odieuse
• rudesse de manières qui, chez la plupart des nations
• européennes, les placent au niveau des brutes. »
M. Laplace a complètement raison ; les basses classes, en Chine , reçoivent une meilleure éducation que dans la plupart des autres pays.
Nous avons déjà essayé de prouver que la coutume de noyer les enfants n’est pas fréquente chez les Chinois , ainsi qu’on l’a faussement allégué; seulement elle y existe dans une proportion limitée. Les extraits suivants d’un ouvrage chinois montreront que les indigènes euxmèmes la désapprouvent, et qu’elle ne peut être que le résultat des jalousies que fait naître le système légal du concubinage, système dont les inconvénients sont si nombreux.
« La submersion des enfants, bien qu.’elle soit l’œuvre de femmes cruelles , provient cependant du fait du mari ; si celui-ci s’oppose à ce que le nouveau-né soit noyé, certainement il n’est pas au pouvoir de la femme d’agir contre sa volonté. Si l’enfant est né d’une concubine, et que l’épouse légitime n’en veuille point, on peut le céder, le premier mois écoulé, à une autre famille, et
lui donner un nom différent du sien. Par ce moven, ses
jours seront sauvés. •
« Le tigre est d’un naturel cruel , et cependant les liens » de la paternité ne lui sont point inconnus. L’homme , )> dont l’intelligence est supérieure à celle de toutes les • créatures, sera-t-il surpassé en douceur parle tigre? J’ai
LA CUINE.
» entendu dire que les enfants exposés sur les eaux souf- » fraient long-temps avant de mourir. Hélas! comment P le cœur de leurs père et mère peut-il ne pas être déchiré ! » Et pourtant les filles sont d’un naturel si doux ! elles » aiment leurs parents bien mieux que ne le font les gar- » çons. Bien des fils abandonnent la maison paternelle ; «les filles ne quittent point les auteurs de leurs jours. » Bien dos fils désobéissent à leurs parents ; les filles, elles «sont obéissantes. Les fils ont peu de sensibilité; les «filles pleurent toujours leurs p^mnts; les filles aiment «leurs époux, lorsqu’ils se conduisent vertueusement, et «dans une foule de cas, font rejaillir de la considération « sur leurs familles. Les magistrats ont quelquefois écrit » des tablettes en leur honneur, et l’empereur leur a gra- » cieusement conféré des présents. Plusieurs d’entre elles «sont devenues dames du palais; d’autres ont épousé • des grands hommes. Si vous sauvez la vie à vos filles , » une fébeité certaine sera votre récompense. »
En tant que la démoralisation générale peut contribuer à répandre la pratique de l’infanticide , Canton est considéré par les Chinois eux-mémes comme la ville la plus licencieuse de tout l’empire, par suite de l’immense circulation de richesses qu’y produit le commerce étranger. Etre nommé à un emploi public dans cette ville s’appelle emphatiquement, « être promu à Canton, » tant les occasions d’y faire fortune y sont fréquentes.
Le fait suivant, raconté par le « Chinese Glenner, » et arrivé en 1820, est relatif à la découverte d’une bande de voleurs d’enfants qui, sans doute, faisaient partie des nombreux vagabonds qui habitent ce chef-lieu.
« Un tisserand en soierie cherchait depuis long-temps un de ses apprentis , fils unique d’un de ses amis, qui avait disparu de chez lui , peu après y être entré. 11 avait déjà perdu tout espoir de le trouver, Wrsqu’enlin il le ren-
contra, mais il était tellement hébété par suite des drogues qu’on lui avait fait prendre, qu’il ne reconnaissait pas son patron. Ce dernier s’empressa de le conduire dans sa boutique, pois ensuite chez son père. Là, on lui administra divers remèdes, et après maintes cérémonies superstitieuses, on parvint à lui rendre l’usage de la mémoire et celui de la raison : il raconta alors tout ce qu’il savait. L’affaire fut portée à la connaissance du gouverneur. Aidé des renseignements de l’enfant, il fit cerner le quartier-général des yoleurs, dans lequel on trouva six hommes et trois femmes qui avaient vécu long-temps du produit de cette industrie , qui consistait à enlever des enfants et à les vendre comme esclaves dans des provinces éloignées. Ils en avaient déjà livré ainsi plusieurs centaines, et on en découvrit dix dans leur maison. Tous ces misérables furent appliqués à la torture ; deux expirèrent dans les tourments, les sept autres furent enchaînés, promenés par la ville et exposés aux coups des enfants qu’ils avaient volés, après quoi on les mit à mort ou on les bannit en Tarlarie. »
Le caractère des habitants des côtes de cette province et du Fo-kien a un fond de pétulance qui le distingue de celui des autres Chinois. Le gouvernement y a souvent fait allusion dans ses proclamations , en parlant de l’esprit de corps et d’association, source d’une foule de désordres. C’est surtout dans lé' district de Tchao-tcheou, sur les frontières de Canton et du Fo-kien, que les scènes de tumulte sont le plus fréquentes. Un des habitants porta plainte, il y a quelques années, contre les magistrats qui n’avaient point (peut-être par crainte), réprimé les violences dont il avait été victime. Ses parents, ayant refusé d’aider deux autres clans du voisinage alors en guerre , furent en butte à toute leur fureur. On démolit leurs maisons; on dévasta plusieurs centaines d’acres de terraia à eux appartebant; on pilla leur argent; on ren-
LA Clll^Ei
versa les temples de leurs ancêtres ; on profana les tombes qu’ils respectaient, et on détourna l’eau de leurs champs de riz. Plusieurs individus furent tués , un plus grand nombre blessés et estropiés pour le reste de leurs jours, et malgré la récompense promise à quiconque livrerait les coupables, tels étaient les liens d’association qui les unissaient entre eux, qu’ils restèrent impunis.
L’immense flotte de pirates dont le gouvernement ne put venir à bout qu’au moyen d’un compromis , et qui causa tant de désastres sur les côtes de l’empircj témoigne dans les habitants de ces mêmes provinces d’une férocité qui contraste singulièrement avec la douceur habituelle du caractère chinois. C’est probablement pour les tenir en respect, autant que par prudence contre les Européens , que le gouvernement entretient un nombre si considérable de troupes et de jonques de guerre dans la province de Canton. A peu de distance des factoreries étrangères est l’arsenal où l’on répare continuellement des vaisseaux de l’escadre de l’empereur, que les Chinois n’ont jamais été tentés de comparer pour l’excellence aux bâtiments européens. L’empereur lui-même remarque dans un de ses édits « qu’il existe bien le mot de » mettre en mer, mais non pas la réalité. Les cas de pi- » raterie se renouvellent sans cesse ; il n’y a pas jusqu’aux «barques des barbares (les vaisseaux européens) qui rtc- » jettent l’ancre dans nos mers intérieures. »
On a évalué la garnison de Canton à sept mille hommes, mais la plus grande partie est composée d’agents de la police municipale , et non pas de soldats réguliers , bien que le terme ping leur soit commun à tous.
L'n vice-roi puldia, après la mauvaise conduite des troupes de Canton dans un engagement contre les montagnards indépendants, un édit dans lequel se trouvent retracés tous les devoirs du soldat chinois.
LA CaiXE.
• Quiconque s’enfuit doit être décapité.
• Lorsque l’ennemi s’avance, celui qui tremble ou qui j> chuchote avec son camarade , doit souffrir la mort.
n Lorsque le combat commence, il ne faut pas gaspil- » 1er la poudre ni les flèches , mais les réserver pour le » moment où l’action s’engage.
» Lorsqu’un mandarin est pris ou blessé, les soldats » doivent faire tous leurs efforts pour le délivrer. Quand
• ils n’auront point observé ce règlement, ils seront pu- > nis de mort.
» Le soldat qui tue bravement un ennemi sera récom- » pensé, mais celui qui Tnent sur son propre mérite, ou » qui usurpe les hauts faits des autres , sera décapité.
» Celui qui entend le tambour, et qui n’avance pas, ou
• qui entend le gong et qui ne bat pas en retraite, subira » la même peine.
» line stricte obéissance aux dispositions de la loi mar- » tiale est le seul moyen de rendre les poltrons braves. • On pourrait mettre en doute l’efficacité de ces règles pour atteindre un pareil but, car les Chinois ne parviennent guère à effectuer ce qui exige de la force que par l’emploi de la ruse. Voici maintenant quelles doivent être (d’après un autre document) les qualités d’un hon général.
■< Il nomme l’avare pour garder son trésor, l’incor-
• ruptible pour dispenser ses récompenses, l’homme » doux pour accepter la soumission des vaincus , l’astu- » eieux pour remplir une mission , l’ingénieux pour de- Dviner les plans de l’ennemi, le timide pour garder les
• portes, le brave pour renverser ses adversaires, le fort
• pour s’emparer d’un défilé important, l’alerte pour
• obtenir des nouvelles, le sourd pour prendre un aperçu » général , et Vaveugle pour écouter.
• De môme qu’un bon charpentier ne met au rebut
LA cniNE.
«aucun morceau de bois, de même un bon général n’a » point d’hommes dont il ne sache tirer parti. Il doit » choisir chacun d’eux selon sa capacité ; car la faveur et «l’influence secrète intervertissent l’ordre des choses, et » envoient l’aveugle pour examiner et le sourd pour en- » tendre. »
Jusqu’à présent les Chinois n’ont point eu à combattre de troupes européennes à terre ; mais comme ils ont été maintes fois défaits sur mer, il est probable qu’ils ne manqueraient pas de l’être aussi sur terre.
Le gouvernement chinois a inutilement dépensé d énormes sommes pour tâcher de rendre 1 entrée de la rivière de Canton inaccessible aux vaisseaux de guerre européens. L'Alceste ayant réussi à se frayer un passage en i8i6, malgré le feu des forts, on ajouta de nouvelles batteries. Lorsque lord Napier, en septembre i834, ordonna aux vaisscaut de sa majesté britannique, Clino- »ène et l' Andromaque, de se rendre à Wbampoa, les observations faites à bord de ces deux frégates ont donné les résultats suivants sur l’armement desdits forts :
Ëmbraiurei. Canon»
CôlO Jo slrilioid. Vieux fort Ananghoy 16 16
Id. Nouveau id 4 ° 4 "
Côté de bâbord. Batlcric de file (double rangée). . 82 5 g
Id. Batterie de l’ile du Tigre 32 18
Total des nanons ii 3
Dans ce relevé, ne sont point compris deux forts plus petits que l’on peut traverser sans être atteint par leur artillerie, et comme les notes ont été prises après le combat, il est probable que les canons manquant dans les grandes batteries ont été démontés par notre feu.
Les deux vaisseaux mirent environ une heure trois