‹ La Chine ou Description GeneraleChapitre 99 sur 125 · CHAPITRE VllL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VllL

UOEVRS ET COUTUMES.

Le nonTçl an. — Feux d’arlifice. — Coutumes chinoises opposées aux nôtres. — Fêtes solennelles. — Procession du printemps. — Encouragements donnés à l'agriculture et k la fabrication du la soie.

— Cérémonie publique en l'honneur des morts. — Tourbillon chinois. — Etiquette. — Usages diplomatiques. — Dîner d'.ipparat.

Description particulière d’un repas. — Politesse asiatique. —

Cuisine chinoise. — Aliments. — Boissons. — Tayernes publiques.

— Amusements. — Jeu. — Uécrêatîons entre conviTes. Chasses impériales. — Patineurs à Péking.

Il n’y a peut-être pas de peuple au monde qui ait moins de fêtes que les Chinois. L’introduction d’un calendrier romain aurait chez eux des conséquences vraiment désastreuses , attendu l’excès de la population. Quelques unes de leurs cérémonies publiques sont réglées par le soleil , et arrivent par conséquent à des périodes fixes , telles que le solstice d’hiver et l’époque à laquelle on visite les tombes ; mais la plupart, assujetties aux phases de la lune , sont nécessairement mobiles. La principale et presque la seule époque de réjouissance universelle , est le nouvel an. C’est alors , on peut le dire , que tout l’Empire est hors de lui, ou peu s’en faut. A l’approche de la nouvelle lune , lorsque le soleil atteint le j degré du Verseau ( le commencement de l’année civile des

Chinois) , toutes les administrations sont fermées dix jours à l’avance , et les mandarins serrent leurs sceaux jusqu’au vingtième de la première lune. Le soir du der- . nier jour de l’année qui s’achève , tout le monde veille jusqu’à minuit. A cette heure , commence un interminable vacarme de pétards, de fusées et rie feux de joie. La consommation des pièces d’artifice est si prodigieuse, que l’air devient chargé de nitre. Depuis minuit jusqu’à l’aurore, chaque habitant exécute les rites sacrés ou prépare sa maison pour la solennité d’une nouvelle année. Beaucoup de personnes se lavent et se baignent dans de l’eau chaude où l’on a fait infuser les feuilles aromatiques du Hoang-pi, arbre fruitier. Toutes les habitations sont nettoyées et ornées , et la châsse des dieux domestiques est décorée de gros plats ou vases de porcelaine .contenant la calebasse odorante , l’énorme citron appelé par eux «la main de Bouddha » (ou de Fo) , et les fleurs du narcisse. Les bulbes de cette plante sontplacécs dans des pots remplis de cailloux ronds et d’eau, juste assez à temps pour pouvoir être en fleurs à l’époque de la fête. Dès le grand matin du premier jour de la première lune, une foule immense assiège les temples; chacun est vêtu de ses plus beaux habits ; on se rend mutuellement visite entre parents, amis et connaissances , à l’occasion du nouvel an. En ce grand jour, un homme peut à peine reconnaître ses propres domestiques , tant ils sont magnifiquement habillés; et, de tous les côtés, dans les rues, on volt des dos qui se courbent, des genoux qui fléchissent à moitié , et les remerciements alTcctés de ceux qui reçoivent ces salutations. Toutes ces évolutions constituent l’exquise courtoisie des Chinois.

Les grandes cartes do félicitation qu’ils s’envoient réciproquement en cette circonstance , ont une gravure sur bois représenlgnt les trois principales félicités, selon les Chinois, savoir : un héritier, un emploi public (ou de

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l’avancement), cl une lôngue vie. Ces trois souhaits sont indiqués par les figures d’un enfant , d’un' mandarin et d’un vieillard accompagné d’une cygogne, e'mhlème de la longévité. Pendant les trois premiers jours, on regarderait comme de mauvais augure , sinon comme criminel , de travailler au-delà de ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, et beaucoup de personnes diffèrent leurs occupations durant une vingtaine de jours enviroo. Dans chaque maison , on a des tasses de tlié toutes prélfts'et du bclhel, tel qu’on l’emploie aux Indes-Ôriental^^^ôjur les offrir aux visiteurs. Afin que rien ne pujssç troubler la fête générale, on consacre les derniers jours dé l’année qui finit à régler les comptes arriérés, elle discrédit "est si grand de ne pouvoir payer â cette ^époque , que tel empruntera de Pierre à un taux très onéreux pour pouvoir rembourser Paul. Comme la coutume est de tuer un grand nombre de chapons, avant la nouvelle année', on dit dérisoirement d’un malheureux débiteur qui est hors d’état de satisfaire ses créanciers , qu’il a » une destinée de chapon. » ' "

Lanouvelle année est la principale' époque à laquelle on échange des présents entre amis. Ces présents consistent ordinairement en friandises délicates , telles que des fruits rares , des bonbons , de l’excellent thé, et parfois en étoffes de soie pour vêtements. On joint à l’envoi ■ la liste, sur papier rouge , des objets qui le composent; la personne à laquelle les présents sont 'destinés renvoie celte même bste ,' après y avoir inscrit 'ces mots « reçu avec remerciements. » On rend le coiiipliment en faisant un cadeau de même nature et de la inême manière : les domestiques qui portent chaque envoi reçoivent une récompense. C’çstune insulte impardonnable que de renvoyer un grand nombre des objets qui conâposerit lé présent, mais on peut faire un choix, si ôn les trouve trop magnifiques , et retourner le reste avec cette note, par

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exemple , derrière la liste : « on refuse les perles. » Les meilleurs fruits, les meilleurs thés, etc , employés pour ces sortes d’occasions, portent le nom de « marchandises de cérémonie ou de cadeau. »

La première pleine lune de la nouvelle année amène avec elle la fête des lanternes. C’est là que les Chinois déploient tout ce qu’Us ont de bon goût et d’imagination , pour construire une multitude de lanternes en soie , en papier, encorne, en verre, etc. ; quelques unes sont ornées de figures de cavaliers , lancés au grand galop, combattant ou se livrant à divers jeux; puis d’oiseaux, d’animaux , etc. ; le tout en activité. La force motrice est la chaleur delà lampe qui fait tourner une roue sur laquelle toutes ces figures sont peintes. L’effet d’ensemble est très satisfaisant ; mais à les examiner en détail et dans un autre sens , c’est-à-dire comme objets d’utilité et non d’agrément , les lampes chinoises ne valent pas grand’chose ; elles ne répandent qu’une faible clarté. Cetta imperfection provient en partie de l’opacité des matériaux employés et surtout de lâ lampe elle-même, qui ne consiste qu’en un lumignon de coton, plongé dans une coupe d’huile. Les Chinois paraissent admirer nos lampes d’Argant , mais ils ne s’en servent point , si ce n’est pour faire plaisir à leurs convives européens; quand ils en reçoivent en présents , ils les laissent dans un coin se couvrir de poussière.

Les feux d’artifice des Chinois sont quelquefois fort ingénieux et très amusants , plutôt à cause de la variété de figures mobiles qu’ils représentent, qu’à cause de l’éclat ou de l’habileté de la pyrotechnie qui est inférieure à la nôtre. Leur meilleure pièce de ce genre est ce que les Européens appellent un tambour, à cause de sa forme cylindrique. C’est, en effet, une boite ronde, renfermant une multitude de figures pliées dans un petit espace et disposées de manière à glisser successivement sur des

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cordes, et à rester suspendues, en s’agitant tout le temps que dure l’explosion des diverses pièces d’artifice contenues dans le cylindre. Ils font aussi des bateaux de papier qu’ils laissent flotter sur l’eau. Leurs fusées sont mauvaises, mais ils manufacturent assez bien les feux bleus pour l’usage des vaisseaux européens.

Dans leurs réjouissances, les Chinois ont beaucoup de ce caractère enfantin qui distingue les autres Asiatiques; la science, dans ses applications aux divertissements, leur manque totalement, et l’esprit, dans un état despotique, n’a pas , surtout chez le peuple , ces occasions de s’exercer qui , dans un état libre , lui donne de la souplesse et de la force. Ne prenant aucune part aux affaires du pays , vivant dans une paix non interrompue , il ne faut souvent que l’amusement le plus frivole pour rompre l’uniformité insipide de leur existence. En voici une preuve tirée d’un petit ouvrage imprimé à Macao ; cette citation montrera en même temps combien les coutumes chinoises sont opposées aux nôtres. ’

« Je demandai au batelier dans quelle direction était situé Macao ; il me répondit : Au nord-ouest ; ^et le vent, je le savais, était au sud-est. » Nous ne nous exprimons pas ainsi en Europe, pensai-je; mais figurez-vous mon étonnement, lorsqu’en expliquant l’utilité du compas, le batelier ajouta que l’aiguille marquait le sudi Voulant changer de conversation , je lui dis que je croyais qu’il allait se rendre à quelque grande fête, p*uisqu’il était vêtu tout en blanc. 11 me répliqua d’un air de dédain que son unique frère était mort la semaine précédente, et qu’il était en grand deuil. En débarquant, le premier objet qui attira mon attention fut un mandarin militaire qui portait une cotte brodée, et un collier de grains à son cou; il avait à la main un éventai} et était assis sur le côté droit de son cheval. J’étais entouré d’indigènes qui tous avaient une partie de leurs cheveux rasés depuis

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le haut de la tôle, tandis que l’autre partie leur tombait sur les yeux. En me dirigeant vers la maison où j’étais attendu , je vis deux jeunes garçons qui sc disputaient très vivement, au sujet d’une orange dont chacun d’eux réclamait la propriété. Ils débattirent réciproquement leurs prétentions avec force gestes , mais sans vouloir le moins du monde en venir aux mains; enfin ils s’assirent et divisèrent l’orange en deux parts égales... En ce moment , mon attention fut détournée par plusieurs vieux Chinois dont quelques uns avalent des barbes grises, et presque tous d’énormes lunettes. Deux ou trois s’amusaient à gazouiller et à glousser devant des oiseaux qu’ils portaient dans des cages de bambou ou perchés sur un bâton; d’autres attrapaient des mouches et faisaient voltiger un cerf-volant, tandis qu’un groupe de jeunes garçons, d’un air grave et posé , regardaient avec l’attention

la plus soutenue ces jeux innocents de leurs doyens

J’avais résolu d’apprendre le chinois , aussi dès le lendemain je me trouvais pourvu d’un maître qui heureusement comprenait l’anglais. J’étais tout préparé à m’entendre dire que j’allais étudier une langue non alphabétique; néanmoins je fus quoique peu surpris , lorsqu’il ouvrit le volume, de le voir commencer par ce que j’avais' toute ma vie considéré comme la fin d’un livre.‘ 11 lut la date de la publication. « La cinquième année , le dixième mois, le vingt-troisième jour, » nous arrangeons nos dates autrement, remarquai-je , et je le priai de vouloir bien me parler de leurs cérémonies. Il commença alors à me dire : « Quand vous receve? un hôte distingué, ne manqüez pas de le placer à votre gauche, car c’est la place d’honneur , et gardez-vous ensuite de vous découvrir 'devant lui : ce serait le comble de la familiarité. » Jè ne m’attendais guère , je l’avoue , à ce rude coup porté à toutes mes notions sur lo politesse. Pour me remettre, je lui demandai de m’entretenir de leur philosophie ; il

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ouTrit de nouveau le volume, et lut ces mots avec une imperturbable gravité ; «Les hommes les plus profonds sont décidément d’avis que le siège de l’entendement humain est dans l’estomac (1). » C’en était trop : je m’élançai hors de l’appartement. »

Lnefôte que les Chinois révèrent et qui montre l’ancienneté de leur respect pour l’agriculture , est celle qui a lieu lorsque le soleil atteint le quinzième degré du verseau. Le gouverneur de chaque grande ville se rend en pompe à la porte orientale pour « recevoir le printemps, » qui est représenté par une procession, portant une grosse figure de buffle en argile. Les Chinois appellent aussi le buffle « bouvillon d’eau ; » ils l’emploient à tirer la charrue dans les champs de riz inondés. Des enfants ornés de lleurs et revêtus de costumes de fantaisie pour représenter des personnages mythologiques, sont portés sur des litières , et la marche est fermée par une troupe de musiciens. Lorsque le cortège est arrivj devant la maison du gouverneur, celui-ci prononce un discours en qualité de prêtre du printemps , et célèbre la haute utilité de l’agriculture. Après qu’il a frappé ü'ois fois le buffle avec un fouet, le peuple le met en pièces, et se dispute les petites figures d’argile qu’il renferme dans la cavité de ses flancs. Cette cérémonie offre beaucoup de ressemblance avec celle du bœuf Apis dans l’ancienne Égypte , laquelle avait aussi pour but de célébrer les travaux de l’agriculture.

A la même époque de l’année, l’empereur lui-même, pour honorer l’agriculture , exécute la'cérémonie de conduire la charrue. Accompagné de quelques princes du sang et des principaux ministres, il se rend dans un champ consacré au milieu de l’enclos du temple de la Terre. Après plusieurs sacrifices, consistant en grains pror

(1) Ils le nlacciil dans le cœur.

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