‹ La Chine ouverteChapitre 5 sur 14 · DE MURPHY DER\IOT. OO · texte numérisé non relu

DE MURPHY DER\IOT. OO

.. A\ ec le désir qu'il éloigne de lui la chaleur intense , cet éventail est offert à M. Murphy Dermot par As-Say, fille de Lun-Chung. ••

Sur le revers e>t un dessin représentant (juatre espèces de mf'ou-tan (de pivoines) accompagné de cette note •

'■ Tso-Hi, un ami de Lun-Chung, a copié les meou-tan parfumées , la grande rouge , la verte foncée , l'orange pâle et la blanche transparente. 11 présente ses compliments. "

Ce fut ensuite le tour de Lun-Chung, qui, sur un papier com ei't de fleurs peintes , avait tracé de sa plus helle écriture un ponq^eux certificat. 11 commence par énumérer ses services publics , les diverses promotions qu'il doit à la dynastie céleste, et celles qu'il espère encore obtenir - sur l'Océan distingué , " c'est-à-dire " dans le cours de la vie. "

Ensuite il raconte fort au long le service qu'il déclare me de\()ir, et manifeste l'admiration que lui inspire mon désintéressement.

" Combien , ajoute-t-il , son caractère le place au-dessus du comnum des médecins ! Comparez sa conduite a^ ec celle de nos opérateurs les plus célèbres. Combien de fois ne demandent -il s pas d'énormes salaires, et cela pour vous renvoyer, après plusieurs mois de soins , sans la moindre guérison ! Quel bruit îie font-ils pas d'un soulagement inq^arfait, tandis que le médecin étranger, qui a traversé l'Océan occidental et qui n'épargne ni soins ni dépenses , n'exige ni récompenses ni éloges ! Ah ! de tels hommes sont difficiles à trouver ! "

C'e n'est pas tout. Par l'entremise du linguiste i[ui assistait . ainsi (pie M. Parker, à ces démonstrations de gratitude, le lieutenant- général et sa fille m'ont fait demander d'accorder (pielf[aes séances à Lam-Qua — le Lawrence, le Reynolds de Quan-ïong — qui a reçu ordre de faii'e mon portrait.

Xi plus m moins qu'une madone, l'effigie de votre dévou<'> « amarade sera exposée religieusement sur une espèce d'autel int('rJeiir, et chaque jour, me dit-on , ses hôtes reconnaissants viendront fléchir le genou devant elle. Pourrez-vous désormais songer sans remords, o Patrick , (|u'un jour, dans les jardins de

New -Collège , vous avez noirci , d'un coup de poing , une figure rései'vée aux honneurs divins? Ce fut, quand jv songe, une :i;rande profanation

Merti'«'(li.

l.ani-Qua loge dans la rue de Chine , rue peuplée surtout de marchands indigènes. Sa maison ne se distingue des autres que par une petite plaque noire clouée au-dessus de sa porte; on y lit tracé en caractères blancs le nom de l'artiste et de sa profession : •• Latn-Qua , handsome-face painter, •• Lam-Qua,

-<:^ «fc peintre des jolies figures.

Cette flatterie , adressée d'avance à quiconque emploie ses pinceaux, ne l'empêche pas , fort heureusement , tl'être aussi sévère ()ue possible sur le chapitre <le la ressemblance. Aussi dément-il souvent le titre qu il s'est doiuié pour se conformer à l'usage de tous ses confrères.

Ici l'artiste et le marchand se coid'ondent volontiers. Lam-Qua, élève du peintre anijlais Chinnerv, est le |)!'emier parmi les artistes de sa nation qui ait adopté les procédés européens ; mais, loin de faire école, il a pris tout homument à -a -oldr un certain nombre d ou\ riers chinois i|u"il laisse travaiHiM- à leur L;uis(\ et dont il \ end les prct-

DE MLRPHï UEKMOT. O/

ductioiis. Sa maison a deux étages; le magasin proprement dit occupe le rez-de-chaussée; on y trouve en quantité des aquarelles entièrement terminées et disposées dans des casiers vitrés tout autour du magasin ; on y trouve aussi ce qui compose ordinairement en Europe un fonds de papeterie , des boîtes à couleurs , des pinceaux , des cahiers de papier de riz apportés de Nan-King , de cent feuilles chacun. Il diffère de celui qu'on fabrique aux Indes Orientales, et se fait, soit avec de la soie et du coton , soit avec la moelle filandreuse d'une espèce de roseau [morus], et plus généralement avec les tiges du jeune bambou ramollies d'abord par un long séjour dans l'eau , et broyées ensuite avec le pilon dans des mortiers de pierre ; on lui donne le poli nécessaire , d'abord en le brossant , puis à l'aide de rouleaux de marbre. Il doit sa consistance et sa blancheur à une solution d'alun et de colle de poisson.

L'encre chinoise n'est pas composée , comme on l'a cru longtemps , de ce liquide noirâtre que renferment les vésicules de la sèche ; c'est tout bonnement du noir de fumée amalgamé avec de la colle , et qui doit son parfum au musc qu'on y mêle. La meilleure vient d'une ville appelée Paukum. Les Chinois la reconnaissent à l'odeur, et cela se conçoit : le musc, coûtant fort cher, ne s'emploie que pour les meilleures qualités.

Ce que l'on appelle » les quatre précieux objets, » c'est-à-dire le bâton d'encre , la pierre qui sert à la broyer, le pinceau et le papier à écrire , participent de la vénération que tout habitant du Céleste-Empire ressent pour les belles-lettres. On la pousse jusqu'à regarder comme une action contraire aux rites de marcher, même par mégarde, sur une feuille écrite ou imprimée.

L'ateher de Lam-Qua est au premier étage de sa maison. C'est une salle très-simple où travaillent huit à dix artistes , les manches retroussées et leurs longues queues nouées par précaution autour de leur tête. Vous entrez; pas un de ces laborieux et patients imagiers ne lève le nez pour vous regarder ; pas un ne semble dérangé par votre admission dans le silencieux laboratoire ; ils vous montreront volontiers leur travail , "volontiers vous indiqueront leurs ])roCédés, et \()us ne pourriv.

qu'admirer l'extrême propreté, l'extrême délicatesse, le soin minutieux qu'ils mettent à finir tout ce qu'ils font. Ils apportent des précautions inouies dans le choix du papier, qu'ils veulent exempt de tout défaut , et sur lequel ils déposent un léger lavis d'alun pour le rendre plus propre à recevoir la couleur. Ce procédé se renouvelle jusqu'à cinq ou six fois dans le cours du même travail ; et peut-être faut-il lui attribuer la solidité, la durée des nuances qu'il protège surtout contre l'humidité de l'atmosphère.

Le dessin se borne le plus souvent à un décalque mécanique rendu très-facile par l'extrême transparence du papier. Chaque artiste a une collection d'esquisses imprimées , et y puise à son gré les éléments de chaque composition , une barque . un mandarin , un oiseau , tout ce qui lui plaît.

Ce trait achevé , il broie ses couleurs avec le plus grand soin , surtout les différents rouges, qui sont en général très-compactes. Il les délaie dans l'eau, y ajoute de l'alun, et ce qu'il faut de colle pour les rendre facilement adhérentes. Cette colle a, sur la gomme que nous employons , l'avantage de sécher moms ^dte et de se mieux prêter, par conséquent, aux retouches.

Dans certaines peintures, l'excessive finesse des détails étonne souvent l'œil européen. On est surpris de voir des figurines, à peu près grosses comme un grain de riz, burinées avec une délicatesse qui permet , pour ainsi dire , de compter les fils de leur vêtement. Ce résultat microscopique s'obtient de la manière suivante : l'artiste prend deux pinceaux d'inégale grosseur, i]u'il tient de la main droite ; le plus petit est placé perpendiculairement entre les doigts et la paume de cette main , c'est ainsi que les Chinois écrivent et peignent; le plus gros, au contraire, insinué entre l'indicateur et le médius de la même mnin, se trouve horizontal au papier. Le premier de ces deux pinceaux est seul imbibé de coulem'. Il la dépose en points presque imperceptibles sur le papier , et tout aussitôt , par un mouvement (|ui atteste uni^ rare dextérité , le peintre lui substitue le second pinceau, parfaitement sec, qui lui sert à étendre en lignes incroyablement tenues la gouttelette encore humide. Cette petite

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opération est une merveille de subtilité mécanique, et s'exécute avec une surprenante facilité.

A côté des aquarellistes , et ne réclamant aucune sorte de supériorité sur ces derniers, vous verriez dans la même salle des paysagistes à l'huile et des ouvriers en miniatures ; ceux-ci travaillent sur ivoire avec un fini désespérant.

Du reste , les uns et les autres sont condamnés à nous être longtemps inférieurs par le principe même qui domine toutes les productions de l'art chinois. Ces intelligentes machines ne conçoivent pas qu'on cherche à représenter l'apparence, mais seulement la réalité des objets. Tout raccourci est pour eux un mensonge; toute ombre portée, une tache inutile. Leurs idées à cet égard sont justement les mêmes que celles de la reine Elisabeth , qui se refusait , elle aussi , à ce que son peintre ordinaire souillât de vilaines teintes noirâtres l'éclat tant célébré de son teint royal. Vous avez pu voir au Musée Britannique le portrait tout en lumière qui est le résultat de cette étrange fantaisie.

Le manque général de perspective — compensé, lorsqu'il s'agit d'un portrait ou d'un groupe de figures , par l'éclat du coloris , l'expression de la physionomie , la vérité des attitudes — fait en revanche , de tout paysage chinois , la plus absurde et la plus grotesque des compositions. Jamais un objet ne s'y présente de face; les fonds les plus lointains sont aussi vigoureusement accusés que les premiers plans , et leurs proportions sont les mêmes. Quant à la vraisemblance des détails, elle est tout à fait subordonnée aux caprices de l'artiste , qui ne recule devant aucune impossibilité , perchant très-volontiers et très-adroitement un poisson sur les hautes branches d'un cèdre, tout comme il fait nager une cigogne entre deux eaux.

Ces sortes de fantaisies se rencontrent à chaque pas dans l'espèce de musée qui garnit les murailles de l'atelier où j'ai voulu vous transporter en idée ; mais vous y trouveriez aussi des copies exécutées au pinceau d'après quelques gravures apportées d'Europe, et celles-ci pourraient vous rassurer sur l'avenir de l'art chinois. Le dessin est aussi correct que celui des origi-

CORRKSPOXDANCK

naiix , et le coloris même, gradue avec intelligence, n'est pas a beaucoup près aussi bizarre qu'on pourrait s'y attendre. •

Pour nous autres étrangers , les sujets chinois ont plus de prix. La vie de toutes les classes s'y trouve racontée avec esprit et vérité. Tantôt c'est la récolte du thé par des femmes aux doigts effilés qui semblent toucher à peine à la feuille odorante ; tantôt un mandarin exilé qui voyage à cheval , l'air triste , la physionomie abattue , vers les déserts de la Tartarie neigeuse ; tantôt — comme dans le far siniile suivant — un

por'lo errant sur les bords dun lac azuré . au(|ucl il demande les vagues favcnu's de l'inspiration ; tantôt le mômi^ pei*sonna£re

l)K WURPHY DERMOT.

riu milieu d'un jardin, entouré d'arbres nains et de femmes souriantes auxquelles il soumet ses galantes élégies. Elles r écoutent en fumant leurs longues pipes.

L'allégorie est tout à fait dans le génie et dans les habitudes des artistes chinois. Près de deux amants infortunés, ils jettent un pauvre oiseau blessé à mort. S' agit- il d'un amour partagé, triomphant , riche d'espérance , ils entourent le tendre couple

d'une auréole d'oiseaux qui se becquètent , de papillons entrelaçant leurs ailes, ou de fleurs entrouvertes dont une brise tiède rapproche les calices et favorise le mystérieux hvmen. Enfin mille rapprochements poétiques, souvent obscurs pour

nous autres barbares lorsque le caractère emblématique n'a pas d'équivalent dans nos mœurs , dans nos traditions , dans notre histoire naturelle.

Montons encore une échelle, et arrivons enfin à Mister Lam- Qua lui-même. Les murs de son atelier sont entièrement cou-

\ ei'ts de portraits , pour la plu])art inachevés ; nos marins , nos in(/urftes bJpiirs , y fio^urent en frrand nombre. Mais on v voit

DE MURPHY DERMOT. 6'^

aussi des Parsis au riche costume, au bonnet élevé ;. voire, çà et là, quelque bonne tête chinoise grasse et béate ; puis un certain nombre d'études empruntées par son élève à Chinnery, qui soutient ne les avoir ni prêtées , ni données , ni vendues. Entre ces deux hommes, il y a rivalité d'autant plus vive , qu'ils ont vécu plus longtemps dans une sorte d'intimité. Croyez-en Chinnery, Lam-Qua est un subalterne, un malheureux rapin dont tout le mérite consiste à lui avoir dérobé quelques modèles et quelques procédés. Ecoutez Lam-Qua; il a été l'adepte favori, l'assistant du peintre anglais, dont il a dii répudier à temps la tutelle intéressée. Comme beaucoup d'autres mauvais propos, ceux-ci ont pour origine une concurrence commerciale. Chinnery, dont le talent est très-supérieur à celui de Lam-Qua, exige cinquante et cent piastres des mêmes portraits que l'artiste indigène établit pour quinze à vingt; et l'influence du bon marché sur des gens d'ailleurs incompétents fait souvent préférer ce dernier. De là les haines.

Au surplus — et ces querelles à part — il est difficile de trouver un artiste plus accueillant et plus poli que Lam-Qua. J'eus occasion , dès les premières séances , de lui montrer mon album de voyage, et il voulut bien me reconnaître pour confrère; en cette qualité, j'ai reçu de lui une série de dessins dont je vous parlerai plus en détail un de ces jours. Ce matin, l'heure me presse, et c'est l'heure des consultations. Je vais donc trèssommairement payer ma dette à Lam-Qua , en traçant ici son portrait.

C'est un homme de taille moyenne , fortement constitué , la figure pleine et ronde, le regai'd perçant et observateur. Sous sa bonhomie , je le soupçonne de cacher un assez honnête fonds d'épigrammes et de malice. La première fois que je le vis prendre à la chinoise , à poing fermé , le pinceau tombant d'aplomb sur la toile , je m'évertuai à lui persuader que notre système valait mieux, qu'on avait la main plus légère, etc., etc.

— Ah ! ya , me répondit-il après m'avoir écouté avec la plus exemplaire patience , my poor Chinaman , niy no save so mxicM, " Je suis un pauvre Chinois, je n'en sais pas si long. . . "

Mais, ajouta-t-il bientôt après du même ton moitié humble et moitié goguenard, tenez donc un peu ^ otre pinceau comme moi.

Et je fus forcé d'avouer à mon tour que je n'en savais pas si long. Si j'étais peintre, et non pas un disciple d'Esculape, cette réplique indirecte m'aurait paru dure à digérer.

Mon portrait , que tout le monde s'accorde à trouver trèsressemblant , est déjà depuis quelques jours chez le lieutenantgénéral; je l'y ai vu, car je commence à y être admis assez librement, sous prétexte de médecine. Mademoiselle As-Say n'a cependant plus besoin de moi. Son père, toujours reconnaissant, me témoigne une excessive bienveillance , que j'essaie de rendre plus profitable en étudiant le chinois avec une sorte de fureur. Aussi commencé-je à pouvoir échanger quelques mots avec ces braves gens sans avoir recours au linguiste. Tso-Hi , qui m'a pris en grande amitié , ou pour mieux dire en grande curiosité , parait ravi de ce résultat. Ne vous ai-je pas dit qu'il est l'époux désigné de mademoiselle As-Say, le gendre en expectative du vieux Lun-Chung?

Luiiiti.

Inspiré connue le fut Hogarlh lorsqu'il peignit dans son Rakes Froc/ress les divei-s épisodes de la vie d'un débauché, l'artiste chinois a voulu représenter dans une série de dessins la carrière du fiuneur d'opium. 11 le montre au début, jeune et riche et bien portant. L'appartement est décoré avec luxe. Derrière lui, sur une table à dessus de marbre, repose une pendule d'Europe; à la droite du jeune débauché, un colïre-fort entr' ouvert laisse apercevoir des pièces d'or et d'argent entassées pêle-mêle; à sa gauche, un serviteur attentif ; plus loin, un imive mercenaire spécialement employé à la préparation du fatal poison. C'est le début et comme la préface de cette homélie au pinceau.

Imi tournant \v. Icuillet . vous retrouvez, léofèrement amaijjri

DE 1V1UH1MIY DEKMOT. (jô

mais brillant encore de jeunesse et de force, le niajencontreiix fumeur, toujours la pipe aux lèvres, entouré de courtisanes qui bercent de leurs chansons sa stupeur voluptueuse : en Aovnnt leurs riches habits et leurs mains pleines d'or, on devine (ju il marche à une ruine certaine.

Bientôt, en effet, il Jie peut plus se rassasier de cette fumée enivrante. Sa physionomie devient farouche, son teint h vide. Epuisé , les épaules voûtées , les dents tremblantes dans leurs alvéoles dépouillées, la figure noircie, engourdi du matin au soir, il s'abandonne à l'oisiveté la plus complète. La troisième planche vous le montre dans cet état, assis sur son lit — un lit grossier — et rêvassant. Sa pipe, sa boîte à opium et les ustensiles qui servent à préparer chaque dose sont pêle-mêle à portée de ses mains. Ses femmes — c'est-à-dire sa femme et sa maîtresse — viennent justement d'entrer ; la première , ne trouvant

CORKESFONDANCE

plus rien dans le coffre-fort, a pria une attitude étonnée et mécontente ; la seconde contemple avec une sorte d'effroi l'abrutissement de son seigneur et maître .

Adieu les terres , adieu les maisons ! Une natte déchirée recouvrant à peine quelques mauvaises planches , tel est le lit (jui reste à l'insensé dissipateur. Ses souliers eux-mêmes ne tiennent plus à ses pieds. Ses traits sont bouleversés, sa bouche de travers. Tandis que sur son séant il cherche péniblement l'haleine qui lui manque, sa femme et son enfant affamés se dressent en haillons devant lui : l'une , irritée , vient de jeter à terre cette pipe et ces autres instruments de perdition ; l'enfant, au contraire — dans son ignorance du mal — frappe des mains . et rit à ce qu'il croit un jeu Ni l'un ni l'autre n'obtiennent un regard de l'impassible chercheur d'extases.

Arrivé aux dernières limites de la pauvreté, ce misérable n"a

pu dompter encore sa fmuvste passion. Ramassant deçà delà quehiues pièces de monnaie , il les porte en liâte dans une de ces maisons maudites où l'oi^ium se débite , et là, pour apaiser

DR MIRPHY DKRMOT. 61

son insatiable appétit, iî achète les bribes, les ratissures dexlaignées par quelque autre client mieux fourni. C'est le sujet de la cinquième esquisse.

La sixième nous fait assister au dénouement de cette espèce de drame. D'ivresse en ivresse, comme de degrés en degrés, le malheureux est descendu jusqu'au fond de l'abîme : ce n'est plus maintenant qu'un pauvre idiot. Il ne lui reste pas de quoi remplir sa pipe ; mais il mâche et remâche les acres sédiments de la terrible substance, si violents, si corrosifs, qu'à chaque instant il lui faut avaler du thé pour atténuer leurs pernicieux effets. Sa femme et son enfant sont assis près de lui , entourés d'écheveaux de soie qu'ils roulent en pelotons : c'est la dernière et misérable ressource qui les aide , etx et lui , à prolonger de quelques jours \me. dure et inutile existence.

Les dessins dont je vous ai parlé ont arraché l'autre jour un sourire de mépris à l'un de nos négociants, sous les yeux duquel je les avais mis, avec préméditation, je l'avoue. J'ai voulu qu'il m'exphquât sa pensée , et ce futile incident a ouvert entre nous une discussion assez curieuse. Je n'avais jamais entendu justifier le commerce de l'opium avec autant de sang- froid et d'impassible conviction que par ce représentant des idées anglaises. Ses raisonnements, que j'abrégerai naturellement beaucoup , sont à peu près ceux-ci :

" On exagère l'effet direct de l'opium sur la santé. Quand on n'en abuse point, il n'exerce pas plus de ravages dans l'organisme que l'usage quotidien des liqueurs spiritueuses. Les îles de l'archipel indien, mieux connues que la Chine, renferment des races entières de buveurs d'opium, qui, n'aggravant point par l'épuisement de la débauche l'action pernicieuse de cette boisson, restent actives, laborieuses et bien portantes. Tels sont les Limvn et les Batiang Assay, les marchands d'or de Sumatra.

" L'indifférence du gouvernement chinois pour la vie de ses sujets, ]'i]ifanticide toléré ouvertement, l'absence de chaiitc'

publique, le dénuement presque absolu où sont laissés les prisonniers , prouvent de reste que l'empereur et ses ministres, en prohibant la vente de l'opium, n'ont point pour but de préserver l'existence (^t la moralité du peuple. Ils tolèrent toute autre espèce de liqueur enivrante. S'ils interdisent la culture du pavot dans les domaines du Fils du Ciel , c'est uniquement pour la l'orme, et par des décrets que la négligence et la corruption des autorités rendent tout à fait illusoires. Les rapports faits à l'empereur, traduits en entier dans les recueils anglais qui se ])ubli(nit à Quan-Tong, attestent que le pavot envahit les montagnes et les plaines de maintes jjrovinces. Plusieurs milliers de caisses d'opium se fabriquent chaque année dans le Yun-Nan, le Kwei-Chou, le Quan-Tong , le Fo-Kien, le Che-Keang et le Shan-Tung. Encore ne sait-on rien des autres provinces à cet égard, et il n'est pas improbable qu'elles alimentent une partie de la consommation intérieure, sans que le gouvernement songe sérieusement à gêner leur production.

" Cette tolérance singulière assimile les procédés rigoureux de la douane chinoise contre l'opium indien à la guerre de la betterave contre la canne à sucre tlans l'intérieur de la France . à celle de nos lois céréales contre l'importation des blés du continent, à celle des propriétaires de vignes en Allemagne contre les ^ins français. Rien de moral là-dedans; il n'y faut voir que les conséquences di'sastreuses d'un préjugé économique. L'empereur et ses conseillers en sont encore à (^.onsidérer l'argent, lion pas seulement comme le signe représentatif, mais comme la réîUité de la l'ichesse publique. A leurs yeux, par conséquent, la Chine s'est ti'ouvée en perte du monuMit où. les importations dépassant les ventes à l'extérieur, la diii'érence a dû se solder en numéraii'e. Or, \v. seul connuerco de l'opium a jn'oduit ce rt'sultat. Depuis 171)(). époipie à hupielle conuncnça le régime dv la prohibition, il «<(> fait tout entier par eontrebandc^ e\ la contn^handc n(> permet p;is — ((^la saute aux yeux — l'échange des ])i'oduits en naturi". on paie donc les vendeurs en ces lingots d'argent ( .vyr/y sflrrr) (|in forment. a\('c les dollai*s e^]);iun()!s (M les \ leillt s ]ii;isti"e^ dit( s à cnJnnius. la monnaie la

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})liis accj'éditoe dans ces parages. Dès lors le métal argent diminue ; savalem' s'accroît. Le^tael d'argent fin, qui valait autrefois mille de ces petites pièces de zinc dont les Chinois se servent comme de billon , en représente maintenant quatorze à quinze cents. C'est surtout cette considération que font valoir dansleui's mémoires présentés à l'empereur, Chou-Tsun , membre au conseil des rites, Heu-Kieou, sous-censeur au département militaire , et Heu-Naetze , ^ ice-président de la cour des sacrifices. Us ajoutent, il est vrai, quelques remarques sur l'influence énervante de l'opium, qui amollit h^s mœurs guerrières et celles des classes lettrées. Mais ce ne sont là que des arguments accessoires ; les corollaires moraux , les annexes philosophiques et politiques d'une thèse avant tout financière. La preuve, c'est qu'un grand nombre de ces austères prédicateurs proposent, en définitive, l'admission de l'opium , soumis , comme autrefois, à des droits d'importation fort élevés. — Ainsi, disent-ils , on prendra nos marchandises en échange de cette substance; les espèces resteront dans le pays, et les revenus de l'excise augmenteront en même temps que l'usage de la boisson maudite. —

" Ces braves gens ne se doutent pas que, si l'argent renchérit encore dans l'intérieur de la Chine , il viendra un moment oîi l'exportation cessera d'elle-même. Comme autrefois, il y aura, au contraire , importation de métaux précieux. Persuadés de cette vérité , qu'un économiste européen ne prendrait plus la peine de démontrer, il est probable qu'ils s'opposeraient avec beaucoup moins d'énergie à l'introduction de l'opium étranger.

" Pour nous , ajoutait notre compatriote , il est clair que nous ne pouvons prendre au sérieux la morahté suspecte du gouvernement chinois , ni souffrir que ses stupides prohibitions nous arrêtent. 11 faudrait au moins alors, pour rétablir la balance, que le gouvernement anglais pût faire cesser chez nous l'importation réciproque de la soie et du thé ; encore cette revanche seraitelle contraire aux intérêts bien entendus de la civilisation. Il n'en sera donc point ainsi. Plutôt que de laisser fermer un marché annuel de six à sept millions sterling, qui produit environ

cinq millions de revenu pour l'Inde et l'Angleterre, celle-ci n'hésitera pas à s'engager dans une guerre dont l'issue n'est pas douteuse. L'occupation nnomentanée de deux ou trois grands ports de mer suffirait pour inculquer au gouveniement chinois les doctrines les plus subtiles d'Adam Smith et de nos autres économistes. Cette conquête se ferait aisément , et sarfs grande dépense , avec une flotte montée de trois mille fantassins et accompagnée de deux bateaux à vapeur. Un autre moyen, plus court encore que le premier, serait de remonter dans la mer Jaune , d'entrer dans le Pei-Ho , d'où l'on irait en deux jours mettre le siège devant Pe-King. Le palais impérial n'offrirait guère plus de résistance que la baraque en bois d'un planteur américain. Ensuite nous devrions insister sur la cession d'une île voisine des côtes et possédant un bon port. L'avenir de notre commerce serait alors parfaitement garanti, et son accroissement inévitable. "

Il y a , ce me semble , beaucoup de sophismes dans ce raisonnement, si positif en apparence; tel qu'il est cependant, il doit suffire amplement à colorer les envahissemf^its de notre politique commerciale. Quel 6*st, de notre temps, l'intérêt moral assez fort pour lutter contre l'intérêt financier? Or. aucun commerce n'a pris, dans les cent dernières années, une extension aussi rapide que celui dont il s'agit. Depuis que deux obscurs agents de la Compagnie des Indes — le colonel Watson et le vice-résident Wheeler — conçurent l'idée de faire passer en Chine l'opium du Bengale , chaque année a vu se décupler la consommation do l'année précédente. Avant 1767, l'importation n'excédait pas deux cents caisses ; elle était à peine de mille en 1773. alors cpie les Anglais commencèrent a s'en emparer; en 1800, l(^s autorités chinoises, déjà inquiètes, rayèrent l'opium du tarif des marchandises reçues moyennant droits. Il était admis jusqu'alors à titre de médecine. Les subrécargues (l<î la Compagnie des Indes acceptèrent cette ])rohibition , et la transmirent à la Cour des Directeurs. En 1809, en 1815, en 1820, la prohibition fut riMiouvelée toujoui's avec plus fr(Miergie; mai^; en 1806. la Chine letH'vait déjà trois mille

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deux cent dix caisses d'opium, valant un million et demi sterl. ; et , la contrebande se développant chaque jour , plus de trente mille caisses y sont importées aujourd'hui. On ne sait où s'arrêtera cette progression ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'il faudrait d'incroyables efforts et le concert des deux gouvernements pour détruire un système d'opérations où d'énormes capitaux sont déjà engagés. Malwa, Béhar etBénarès

vei'sent près de quarante mille caisses d'opium sur le marché de Calcutta. Le monopole organisé de la culture des pavots produit au gouvernement un bénéfice net d'envirori deux crores de roupies. Les plus beaux navires , parmi ceux qui sillonnent les mers d'Orient , ont été spécialement construits pour les besoins de ce fructueux négoce. Jugez par là de ce qu'on fera pour le défendre, si jamais il était sérieusemejit compromis par les hostilités jusqu'à présent inoffeiisives de Tao-Kouang et de sp-s ministres.

DU MÊME AU ^lEME.

FcMicr 18... ianiioe buivaiiU').

Le gouvernement chinois n'émet qu'une seule moniiciie. C est le Iseen ou cash. Elle est en cuivre mêlé de zinc et de plomb, et percée d'un trou carré qui permet d'en former de longs cordons ou chapelets qu'on se passe autour du cou lorsqu'on va courir les magasins et les marchés.

Or, dix tseen, monnai(> réelle, valent un candarecn d'argent, c'est-à-dire une ([uantité de ce métal écjuivalant au dixième d'un autre ])oids appelé )nace , qui est à son tour la dixième partie du fcwJ. Le tael représente une once chinoise d'argent lin et vaut environ trois de nos half-rroivus ou se])t francs quatre- \ ingt-(hx centimes , monnaie de France.

Maintenant, combien de taels m'cstimtv.-xoiis ? La question . je le sais, est diMicate; mais (>11(^ \i(Mit d être résolue, et je suis curieux (le savoir si \(>u>< m'('^\alutM'e/ au^^si cher (]ue la fait mon ami Li.ii-C'hung. J'ai yvww à dexiiiei- quelles idées saugi'cnues il s était forgées de mes rapports a\ ec le docteur Parker; mais l'autre jour il lui fit pr()})oser directement (juatre mille taels s'il voulait consentir à me céder à lui.

CORRESPONDANCE UE MURPHV DERWOT. 73

L'offre était séduisante, et je me connais quelques amis en Europe qui auraient regretté vivement de ne pas conclure un pareil marché. Notre bon docteur, lui , ne vit d'abord dans la méprise du lieutenant-général qu'un excellent sujet de plaisanteries ; mais la tournure sérieuse et pratique de son esprit ne lui permit pas de s'en tenir là. Ses réflexions provoquèrent les miennes, et cet incident , si futile en apparence, va me jeter dans une entreprise assez extraordinaire, assez périlleuse même, pour que je regrette de ne vous avoir pas auprès de moi. Un avis, un encouragement de vous me seraient précieux.

Vous savez — mes précédentes lettres vous ont instruit de cette aventure — par quel concours de circonstances je me suis trouvé admis dans l'intimité d'un des grands officiers de l'empire. Ce que mon silence depuis six mois vous a laissé ignorer, c'est que j'ai fait dans l'affection de ce vénérable vieillard des progrès singuliers. Le marché qu'il proposait au docteur n'est autre chose qu'une marque et une preuve insigne de cette amitié reconnaissante.

M. Parker a pensé qu'il y avait peut-être à tirer parti de cette favorable disposition, d'autant mieux que mes progrès dans la langue parlée et même dans le langage écrit des Chinois l'ont frappé d'étonnement. Il pense — je vais résumer ici nos conversations de plusieurs soirées — que , maintenant surtout , un Européen assez heureux pour pomoir pénétrer dans ce mystérieux empire , — et tlont les investigations seraient protégées, dissimulées, aidées, dirigées, par un homme du rang de Lun-Chung , — ferait une étude à la fois curieuse pour lui et utile à tous. Chaque jour, selon lui , rapproche le moment où la civilisation de l'Occident , en son essor prédestiné , viendra renverser les barrières antiques dont s'entoure encore l'Empire- Central. On peut déjà pressentir et cette puissante irruption et la faiblesse des digues qui lui seront opposées. Comment on vaincra la résistance purement inerte de trois cents millions d'hommes; comment se modifiera le despotisme invétéré du gouvernement ; combien de temps durera la fusion difficile des idiomes et des idées : personne , à coup sûr, ne saurait le dire ;

mais , à coup sûr aussi , c'est là un des grands problèmes dont la solution préoccupera désormais les meneurs du grand mouvement occidental. Et quiconque leur fournira des lumières nouvelles, des observations sûres, des faits contrôlés avec soin, sera certainement le bienvenu.

Il existe à la vérité , disséminés sur la surface immense de l'Empire, quck^ues missionnaires dont le zèle héroïque a bravé

jusqu ici la persétution ; mais lori*é> de se cacher, avec leurs ouailles, dans les plus inaccessibles retraites . ii(> trouvant accès

DE iMURPHY DERMOT. 75

que dans l'humble cabane du berger ou du laboureur, sans cesse en péril de mort , attachés d'ailleurs à leur labeur de propagande rehgieuse — le seul digne , à leurs yeux , qu'on y dévoue et qu'on y risque sa vie, — quelles lumières attendre d'eux^ Aucun ne dispose des moyens d'information si libéralement prodigués jadis aux pères jésuites, et que ceux-ci utilisaient avec tant de persévérance, tant de zèle, tant d'habileté, quand ils encoururent la disgrâce de l'empereur Yong-Tching.

Reprendre leur tâche; y porter un esprit plus libre, sinon aussi actif et aussi éclairé ; se créer — si cela était possible — une influence , un crédit que l'on pût faire servir aux intérêts de la grande famille européenne : tel est l'idéal du rôle que me propose M. Parker. Or, je sens bien^tout ce qui me manque pour remphr ses vues; mais, d'un autre côté, ce qu'il y a d'audacieux , de bizarre et d'entraînant dans le voyage aventureux qu'il me propose parle vivement à mon imagination.

Ce qui a déterminé Lun-Chung à la démarche dont je vous ai parlé , c'est que ses trois années de séjour à Quan-Tong vont expirer sous très-peu de jours. Il attend les ordres de l'empereur, qui vont l'envoyer au loin. Sans parler de l'espèce de fantaisie paternelle qui l'attache à moi, je le sais désireux d'avon* auprès de lui un médecin qui connaît son tempérament et qui déjà par deux fois l'a soulagé de violentes douleurs. Pour m'emmener, il bravera toutes les prohibitions , et je n'ai qu'un simple consentement à me faire demander par lui. Mais ce consentement, le donnerai-je( N'est-ce pas trop risquer que d'entrer, déguisé, sur cette terre qui m'est interdite? Couvert par l'autorité de Lun-Chung tant qu'il vivra, aisément perdu dans la foule de ses serviteurs , qu'arriverait-il de moi s'il venait à mourir sans avoir pourvu à ma sortie? Thai is ihe question , dirait ici le seigneur Hamlet.

17 mars 18...

- Le sort en est jeté. Comme pour apaiser mes terreurs et me ménager une transition rassurante, Sa Majesté Céleste a donné

provisoirement à Lun-Chung une mission qui ne l'appelle point dans les provinces du centre. 11 doit — en sa qualité de iitouche ou grand amiral — parcourir la côte sud-est de l'Empire, inspecter les ports principaux, et mettre ordre à quelques désordres occasionnés par la contrebande et la piraterie.

Quand le décret impérial lui a été remis, il l'a déposé sur la table des parfums dressée à cet effet, et s'est prosterné neuf fois devant ce papier vénéré, dont ensuite il a pris lecture. Je suis arrivé chez lui peu après ; et comme derechef il me pressait de le suivre, je m'y suis décidé tout à coup. Je m'engage ainsi pour quelques mois au plus, pendant lesquels je serai presque toujours à portée de quelque marine européenne, et, surpris par un- événement imprévu , j'aurais mille facihtés de m' échapper. Tso-Hi , qui doit accompagner son futur beau-père avec le grade supérieur de fou-isiang , m'y aiderait, j'imagine. Ce jeune homme, dont je ne puis encore démêler le caractère, est avec moi dans des termes qui tantôt me font croire à son amitié , tantôt à sa malveillance. En certaines occasions, je le trouve obséquieux et caressant ; quelquefois il se cache de moi pour les plus simples choses. Je l'ai cru longtemps — excusez ma fatuité — jaloux de sa prétendue ; plus tard, j'ai supposé qu'il voulait m'associer à je ne sais quelle intrigue de famille. Ses demi-confidences m'ont souvent donné à penser qu'il prétendait tenter ma bonne foi et me tendre un piège. Aujourd'hui encore , je ne sais que penser de lui , certain seulement qu'il manque de franchise et de droiture. Toutefois, comme il n'a aucun motif sérieux de me redouter ou de me haïr, j'aim(^ à penser (pi' il n'abusera jamais de mon secret.

Resteraient à craindre les propos des subalternes; mais Lun- Chung écarte cette objection en me proposant de laisser à Quan- Tong tous ceux de ses gens qui me connaissent pour Européen. Je vous ai dit qu'il n'a point de fils ; et comme il ne trouve pas dans le fiancé de sa fille les sentiments qu'il aurait droit diattendre, il s'est habitué a reporter sur moi . son médecin et son ami , cette svmpathie désintéressée que les vieillards ressentent pour les hommes destinés à leur survivre. Je ne discuterai pas

DE MURPHY DERMOT. 77

avec vous ce qu'il peut y avoir d'égoïsme dans ce besoin de soins et de déférence filiale. Vous êtes sceptique et désenchanté ; je suis confiant et peut-être crédule : comment nous entendre? Lun-Chung me veut du bien , et me traite comme son fils. Voilà le fait dans toute sa vérité.

Mademoiselle As-Say, escortée par un de ses parents, se retirera dans le pays natal de Lun-Chung , au village de King- Te-Ching, situé dans le Kiang-Si, à l'est du lac Po-Yang.

2'i mars

Nous partons demain. J'ai déjà pris le costume des étudiants chinois ; ma tête est rasée. Je m'appliquerai désormais à observer les rites, et — ce qui est encore phis diflficile — à ne me point déceler par mes paroles. Heureusement que les politesses font ici les trois quarts de la conversation. Pourvu qu'on multiplie les formules de reconnaissance à propos des plus légers services, on se tire d'affaire très-honorablement. Par exemple , il n'y faut pas manquer, sous peine d'attirer l'attention. Aussi-m'évertuéje à répéter toute la journée : " Fi-sin , vous prodiguez votre cœur ; — Siè-po-fsin , mes remerciements ne peuvent avoir de fin ; ■ — Fan-îaô , je vous suis bien importun ; — Té-lsoui , pardonnez-moi la liberté grande ; — Po-càn , po-càn , j)o-càn , je n'ose, je n'ose, je n'ose. — Ceci se traduirait par : Ne vous dérangez pas, de grâce. » Et si l'on m'adresse des paroles que je puis croire flatteuses , je les interromps par un modeste : " Ki-càn , comment oserais -je? Sous-entendu : supposer que vous dites vrai. "

Je ne sais plus quel impertinent écrivain français a prétendu que (joddam était le fond de notre langue ; voilà certainement celui de l'idiome chinois. Par malheur — et quoi que j'en dise — ce fond est loin de suffire.

Je trace, cher Patrick , les dernières lignes que de longtemps je pourrai vous adresser directement. Elles vous porteront un

'î'8 CORRESPONDANCE

adieu que je n'écris pas sans un léger serrement de cœur. Espérons pourtant que ce n'est pas là un présage.

Si j'en juge par ma dernière soirée à Quan-Tong, les auspices me sont favorables. Après avoir dîné gaiement avec nos amis des factoreries , nous sommes descendus sur le fleuve. Il était à peu près neuf heures du soir. La population de la ville des barques, ces peuplades aquatiques qui naissent, vivent et meurent sur leurs nacelles, — les tan-keas — dormaient déjà, retirés au fond de leurs immobiles sampanes ; mais les grandes jonques étaient encore bruyantes et lumineuses. Leurs fenêtres étincelaient connne les yeux phosphoriques des bêtes fauves ; de plus, accrochées à leurs plats -bords et à leurs haubans, des lantenies aux mille couleurs semaient de rayons roses , bleus , violets , les eaux paisibles du Tigre. Quan-Tong nous était caché par la forêt de mâts qui s'élevait entre la ville et nous. On apercevait dans les interstices de cette espèce de rideau les fenêtres des hongs et les grands candélabres de la factorerie anglaise. L'ensemble de ce tableau était d'une originalité frappante.

La curiosité nous vint bientôt de savoir ce qui se passait dans un do ces halraiix de fïrvr.H d'où sortaient, avec tant de lumière,

des chants si gais et de si étranges musiques. Une manœu\ re habile nous plaça bientôt bord à bord avec l'un des plus riche-

DE MURPIIV DERMOT. 79

nient ornés, et, parles fenêtres entr' ouvertes, nos regards plongèrent dans une espèce de salle à manger où quelques hommes élégamment costumés se livraient à toutes les douceurs d'un souper fin avec sept ou huit sirènes chinoises , aux cheveux noirs , chargés de roses et de fleurs d'oranger. Du l'este , nos observations ne s'étendirent pas bien loin ; car, en apparence sans nous avon^ vus , et comme avertis y)ar un instinct secret., nos débauchés se doutèrent qu'ils étaient en butte à l'odieuse curiosité des fan-koueï. Aussitôt — un coup de baguette n'eût pas plus vite effectué ce changement de décors — tous les volets se fermèrent à la fois, et nous demeurâmes étourdis, aveuglés par l'obscurité profonde qui succédait brusquement à l'éclat d'une véritable illumination. Au bout de quelques instants seulement nos yeux se firent à ce nouvel état de choses, et nous distinguâmes au-dessus de nos tctes, penchés en dehors des bastingues , une douzaine d'individus découpés en silhouette qui, par leurs gestes menaçants, leurs cris inarticulés, nous exhortaient à gagner au large. Quelquesuns avaient même déjà saisi de longues piques en bambou — l'arme la plus familière aux matelots chinois — et se préparaient à s'en servir sans déclaration de guerre préalable. Deux coups de rame nous mirent hors de portée.

Une autre tentative du même genre eut plus de succès. Les maîtres de la joiique étaient à table, en compagnie de filles des fleurs , fardées et souriantes ; ils nous virent, nous reconnurent, et ne songèrent pas à se déranger pour si peu. L'extrême civilité de leurs manières annonçait des gens de haute classe , et leur indifférence dédaigneuse nous confirmait encore dans cette supposition. Un seul d'entre eux parut tenir compte de notre présence; c'était un vieillard assis auprès d'une très-jeune persoinie, et que nos regards indiscrets semblaient inqooi'tuner, 11 se leva bientôt, la prit par la main, et sortit avec elle de la salle du festin. Kn bons ternies, il nous tpiittait la place; et cette conduite, véi'itablement genilemanllke, nous fit rougir de notre inconvenance.

Nous l'entrâmes alors, un peu à regret, de notre promenade

nocturne, que j'ai retrouvée, en ni'éveillant ce matin , présente encore à ma mémoire. De nouveau , mon cher Patrick , adieu. Ne vous effrayez point d'un long silence. Je serai Chinois dans une heure d'ici , et ne pourrai plus communiquer, sans me compromettre, avec un barbare comme vous. Plus tard, je compte vous offrir en revanche , à la place de mes lettres , les notes du très-ignare et très-stupide étudiant Ping-Si. Tel sera désormais, et jusqu'à nouvel ordre, le nom chinois de votre ami Dermot.

Di L'iTîJDilAiT PîliO^SIlo

I,a marine Impériale. — Les rii])pors.

Lun-Cliung déploie une majesté hautaine. — Ann;ihoj et Boeca-Tisris.

Les Dragons Volants. — Une capture.

Plaisanterie d'un trois-niàts.

Bravoure à l)on marché. — Modèle de proclamation.

25 mars.

Notre escadre est de trente jonques de guerre. II y a dans chacune cinquante soldats commandés par un isong-ping ou mandarin militaire, et par quatre autres officiers subalternes. Ces bâtiments , qui ne portent pas plus de deux cent cinquante à trois cents tonneaux, n'ont guère que quatre-vingts ou quatrevingt-dix pieds de longueur et douze à quinze pieds de largeur en dehors des bordages du vaisseau.

La proue , coupée et sans taille-mer, est relevée en haut de deux espèces d'ailerons en forme d'antennes d'un effet assez bizarre. La poupe est ouverte dans sa partie inférieure pour

81 VOYAGK

laisser passer Je gouvernail, immense machine qui se manœuvre avec des câbles.

Les ^•oiles se divisent en feuilles de nattes, arrêtées à chaque jointure par des perches de bambou. Elles tiennent beaucoup mieux le vent que les nôtres ; mais cet avantage ne compense point les autres vices de construction par lesquels un navire chinois se trouve dune marche toujours inférieure à celle de nos plus médiocres voiliers.

Recouvert avec une espèce de mastic, le calfatage chinois vaut mieux que le brai dont nous nous servons ; et d'ailleurs, par un ingénieux procédé , ils séparent chaque vaisseau en plusieurs compartiments isolés l'un de l'autre, de sorte qu'une voie d'eau n'entraîne qu'un dommage paitiel. C'est peut-être l'efficacité de cette précaution qui les a empêchés d'adopter jusqu à présent l'usage des pompes.

Les ancres sont d'un bois dur et pesant qu'ils appellent tiemoit, bois de fer. Us les préfèrent ainsi, disent-ils, parce qu'elles ne sont point sujettes à se fausser. Pas de pilotes proprement dits; ce sont les timonniers qui conduisent le bâtiment et qui commandent la manœm re. Peu habituées aux ^oyages de long cours . ils naviguent en pleine mer sans se mettre en peine des élans du vaisseau, le cap sui' le rhumb qu'ils croient devoir faire ; le long des côtes , — et quand l'opiuîu ne les étourdit pas, — ils gouvernent assez juste.

A propos d'opiuin , il faut que je ('()n>tat(' ici les premier> incidents de notre expédition contre les fraudeurs. Ledit impérial (jui commet Lun-Chung à linspection tles côtes lui enjoignait en ternies assez dédaigneux d't'loigner l(^s fan-koueï importuns qui, au mépris {\o> lois, ajiportent à la Chine l'opium des barbares, Xal'ouinnuj, le jus épai.ssi du yinçi-su/i ( pavot i.

En consé(|uence . des informations ont é'té prises sur l'état actuel de la rade de Lin-Tin , où viennent se décharger, dans (\os ^aisseae.x étalilis à poste lixe , recciving ships . les bâtiments IViuideurs , les clippers àe. la Conqiagnie des Indes. Ce sont d'admirables navire^ jaugeant trois cents tonneaux environ, gr»'H''> en bnnpies . na\ innant d'ordinaire sous toutes \oiles, et

Jonques de guerre.

bravant les plus fortes moussons. Trois seulement étaient en rade, et tous les trois, leur cargaison livrée, s'apprêtaient à repartir. On ne pou\ait perdi'e une si bonne occasion de les chasser, et L\m-Chung- annonça solennellement, par un message

îui isong-tn. qu'il allait ' frapper les barbares de terreur, en déployant une majesté hautaine. ••

b6 VOYAGE

Par ces mots , il entendait sans doute qu'on ferait beaucoup de bruit. En effet, jamais je n'ai été assourdi par plus de pétards et plus de gongs , plus de cris et plus de musiciens , qu'au moment où nous mîmes à la voile. L'îirtillerie tonnait à bord de toutes les jonques; la trompe marine transmettait à chaque instant de bruyants signaux; et, pour comble de prévovance, on avait fait avertii* sous main les barbares qu'ils allaient avoir sur les bras la plus redoutable marine de tout l'empire.

C'est ainsi que nous passions , menant un infernal sabbat . devant Annahoy (le Soulier de la Femme), le promontoire de Chuen-Pi et les autres batteries de Bocca-Tigris tant de fois réduites au silence par les canons de nos frégates *, et je me rappelais involontairement ce stratagème des généraux chinois qui firent élever en teri-e revêtue de chaux des milliers de fausses tentes , pour effrayer les capitaines de YAm/iersf et du Sy/p/i. Quand donc ces naïfs soldats reconnaîtront-ils l'inutilité de leurs puériles fanfaronnades?

Notre tapage n'avait qu'un résultat; c'était d(î faire entrer dans les criques des îlots voisins, où elles allaient prudemment se tapir, les Barques Rapides i appelées aussi Dragons Volants) qui servent d'agents directs aux contrebandiers indigènes. Nous distinguions à merveille — mais personne n'en faisait semblant — leurs coques brunes, leurs voiles jaunâtres, et leurs rames sans nombre dont quelquefois le cracpiement désagréable arrivait à nos oreilles, tant nous étions proche de ces bandits. Eux, cependant, ne paraissaient nullement inquiets; et ceux que la manœuvre laissait oisifs, étendus sur le pont, continuaient leur partie de cartes avec un sang-froid dont je ne pouvais m'empêcher d'être choqué. ,]'vn ai diMiiandé l'exj)licati()n. 11 ])araît (pie la rigueur des lois met à l'abri de toute poursuite le bateau le plus suspect de contrelmnde quand il n'est ]>as sur])ris en lla^rant dt'tit. Cette impunité n^latixe les

* 1 11 l»'.r)7, jiar I»' rai>i(iiin»' NNt'dili-l ; «-ii IM(., par ]'Alct'sle. «apilaiu»' Ma\>Nfll ; lors du ronihiU tic In llocuo kHM , par \' Andrivianh'- ri Vltuoiicii. aiiv ordres i\o Inr.l \apU»r.

DE PlNG-Sl. 87

rend ianiilieis avec ia police, et leur a donné "l'habitude de braver les mandarins.

Un d'eux cependant, qui arrivait à l'étourdie, se trouva doubler une petite pointe de terre en même temps qu'une de nos jonques, qui tenta de lui jeter ses grappins. Le Centipède allait être pris, mais quek(ues-uns de ses njatelots s'avisèrent ù temps de saisir leurs longues piques de bambou dont ils se servirent en guise de crochets pour distancer les deux bâtiments , puis ils firent force de rames.

La chasse qui s'ensuivit nous îimusa tous. Les contrebandiers, pareils à des démons, le visage couvert d'un crêpe noir, le buste nu , l'épée ou la lance au poiTig , couraient sur leur tillac en poussant des cris sauvages. Les mandarins, derrière eux, ne criaient guère moins haut en commandant les manœuvres. De temps à autre, le long pierrier qu'ils ont à l'avant pivotait sur son affût et crachait sa mitraille inoffensive, qu'on voyait ordinairement ricocher sur les flots, à deux ou trois cents pieds du but. Les fraudeurs n'en ramaient que mieux ^ excités par la détonnation , et peu à peu ils gagnaient évidemment du terrain.

Par malheur, dans un des canaux étroits et tortueux où ils se jetaient de préférence , nos fuyards se trouvèrent proue à proue avec une autre jonque de notre petite flotte qui venait derrière nous sans se douter de rien. Ici la situation se compliquait évidemment. Malgré tous ses efforts, le Dragon Volant dut faire œuvre de ses griffes. Je remarquai en cette occasion combien la loi prête de force à ses défenseurs , combien elle en ôte à ceux qui la transgressent. Les smugglers se bornaient , malgré leurs effrayantes clameurs , à tenter de s'échapper sans eifusion de sang ; ils savaient fort bien que la contrebande simple est punie des mines, mais qu'elle devient un cas pendable si, pour la défendre, on a égratigné le moindre des mandarins. Ceux-ci, au contraire , attaquaient sans l'ëm.ission ni scrupules , sabrant et piquant in anima vi/i. La lutte se prolongea néanmoins ; mais eïifin le fraudeur fut abordé à droite et à gauche. Les bonnets de Mirmdarin se montrèrent sur le pont au milieu des têtes pelées,

dont quelques-unes se jetaient pardessus bord. Celles-là servaient de but aux flèches et aux javelines ; quant aux autres , on s'en saisissait par la queue — et la queue , roulée deux ou

liois lois aulcHir du ])oimir1 . n »>t i»n> imc luauxaisc pn^i- pour mener nos bandits à fond de cale, ou on les yarrottait en 1(N fouettant Hiinportancc

de: piN(i-si. ' 89

Après un tel exploit , la flotte victorieuse cingla tle plus belle vers la portion des mers intérieures qu'il fallait purger des barbares importuns. Des trois clippers qui restaient encore dans la rade, à l'ombre du pic de Lin-Tin — la Water-Witch, le Red- Rover et la Cowashee Family , — les deux premiers étaient déjà partis; le dernier — l'un des plus beaux qui naviguent dans ces parages — s'était donné le plaisir d'attendre la flotte impériale, afin déjouer la comédie d'usage en pareille occasion. Dès que les jonques chinoises furent en vue , les manœuvres du navire indien parurent se précipiter : on eiit dit l'équipage frappé de terreur et s' apprêtant à fuir en toute hâte. Les voiles tombaient l'une après l'autre; les Lascars levaient l'ancre à grand renfort de bras et de cris. Bref, le clipper s'éloigna d'une telle marche, qu'il eût été bien difficile à nos lourdes jonques* de lui donner chasse sérieusement. Au fond , elles n'en avaient nulle envie ; mais elles faisaient semblant , et les matelots ne s'épargnaient pas. Nous allions donc assez vite , quand tout à coup le malin trois-mâts que nous poursuivions , diminuant sa toile, sembla vouloir nous engager à le rejoindre; et du même coup , ouvrant ses sabords , il nous montrait par moments la gueule de ses canons. Jamais plaisanterie ne réussit mieux. D'un commun accord et sans qu'aucun ordre fût donné, nos jonques ralentirent, elles aussi, leur allure. Le clipper s'arrêta; nous fîmes halte. 11 louvoya d'une rive à l'autre comme un flâneur que rien ne presse ; nous imitâmes strictement sa désinvolture et sa lenteur. Enfin, quand il eut bien constaté, à nos propres yeux , le désir manifeste que nous avions de ne point engager le combat, il reprit son premier train; l'alcyon rouvrit ses ailes, et, quelques minutes après, nous l'apercevions* à peine, sur la mer où nous venions d'entrer, comme la fumée blanche d'un toit au bord d'un horizon lointain.

1/ heure était venue de nous montrer intrépides. Une espèce de branle-bas exécuté par les gongs et les clairons appela aux armes les soldats armés de piques ; les mandarins mirent l'épée à la main ; les canonniers chargeaient et déchargeaient leurs pièces avec une ardeur merveilleuse L'odeur de la poudre s'é-

pandait de tous côtés, et du rivage où nos salves innocentes réveillaient sans doute plus d'un écho , pouvait-on ne pas nous croire engagés dans le plus meurtrier combat ?

Lun-Chung, dans tout ceci, n'a fait que suivre un usage consacré, une tradition déjà vieille. En tout et pour tout , un officier de l'empereur ne doit rechercher que l'apparence et le bruit d'un succès; peu lui importe la réalité. De même qu'on ne lui tiendrait aucun compte, après une défaite , des efforts qu'il aurait faits pour la conjurer ; de mêmf; , après une victoire ou quelque chose d'approchant, ne lui demande-t-on jamais quels moyens lui valurent son triomphe.

Dans quelques semaines , l'empereur sera instruit de ce qui s'est passé hier, et la gazette de Pe-King renfermera une proclamation notifiant à toute la Chine que le fidèle titou-che a battu les fan-koueï après une lutte désespérée; que ceux-ci s'éloignent honteusement , et que jamais les mers intérieures ne reverront leurs vaisseaux abhorrés.

Un bulletin fabriqué chez nous dirait-il mieux? Dirait-il moins ?

Macao. — L'Idole des marins. — Sarriflccs gastronomiques. — Uno 11p.

Les Tan-kcas.- - I,p UpiuIpz-vous dos Pirates.— Le Barberousse chinois. — Les r.ois d»« nu-r

L'iùnbarpo. — Les Pirates on J8iO. — La Veuve Chef.

rode fchninin. Ilisloiio do Méi-Yins. - L'l".sc:idro noiio ol ri">oad;o rousto

La jiaix. - .Souvenirs d'un inisonnier.

2<» mus

Si les descriptions banales ne m'effrayaient . jaimerais à rnronter Mnrao , ses maisons disposées en ninphitliéàtre . ses rues étroites en escaliers, son couvent de nonnes portugaise>. sa grotte du Camoèns , ses clochers latliolitjues mêlés aux pavillons aériens du pays, et surtout sa jolie baie ronde sillonnée

-Marché à Macao.

t>E PING-SI. 91

par ces barques-œujs — egg-hoats — qui viennent vous prendre à l'entrée du port et ^ eus déposent au pied do> cjuais de granit.

Un simple mouvement de curiosité m'a conduit ici. Notre flottille n'y touche point; mais comme elle avance très-lentement et à grand'peine au milieu des îles dont l'entrée du Tigre est obstruée, j'ai profité d'une occasion qui s'offrait et d'un message que Lun-Chung envoyait aux mandarins de Macao : message sans doute peu important , car l'ambassadeur est un simple pilote. Il m'a pris dans sa barque , dont l'équipage se compose de six rameurs et deux mousses ; l'un de ceux-ci exerce en outre les fonctions de cuisinier. Ces braves gens ont eu quelque peine à nous tirer des rescifs et des tournants que recèlent les eaux dangereuses oii nous étions engagés; et j'ai pu juger de leurs terreurs par la quantité d'offrandes propitiatoires qu'ils ont faites à Tien-How , la reine du ciel , patronne spéciale des marins. A chaque instant , notre petit cuisinier passait en courant sur le pont, et allait jeter à la proue quelque papier enflammé dont il scrutait curieusement les destinées ultérieures ; à chaque instant aussi, devant l'image de la déesse — une poupée de cire habillée de satin bleu et toute hérissée de rubans multicolores — on renouvelait les allumettes parfumées , les bâtons de Dieu , les djoss-sticks , comme on les appelle dans le jargon anglo-chinois. Une lampe remplie d'huile de thé brûle sans cesse dans l'espèce

d'armoire où l'on tient l'idole , entourée de feuillages artificiels , de soieries , de pailletteries et de mille autres décorations

barbares. C'est à ce feu sacré qu'on allume tantôt les djosssticks, faits de bouze de vache et de sciure de bois, tantôt le djoss-papei . ou papier divin, doré, huilé, parfumé; c'est devant cette armoire que sont déposés, soir et matin, les présents destinés n la Reine du Ciel , des confitures , du fruit , do petites tasses do thé que 1(n matelots, à son refus, ne manquent Jamais d'avalcM*.

Plus le bâtiment est considc'rable, plus le péril est imminent, ])lus important!^ (l«ni(Mit roiïnnuh'; mais qu'il s'noisse d'un œuf

Hyl/ilalion de PrchiMirs |»n>\iiire (if (^)n;in-T()ns ).

oa d'un bœuf, d'une poignée de riz ou d'un porc gras, le résultat final est toujours le même , et ce que Tien-How n'accepte pas , ses dévots le mangent en son lieu et place. Comme cela rien ne se perd , et John Chinaman n'a pas le crève-cœur de voir disparaître, sans profit pour personne, ce qu'il regarde comme la plus précieuse chose du monde: — un ahment , un choou-choou quelconque.

Entre Lin-Tin et Alacao, séduit j)ar la grâce champêtre d'une petite île, j'ai demandé à y débarquer. Pour plus de sûreté, le pilote a voulu m'accompagner à terre. C'est un vieillard grand et mince , à qui sa physionomie sérieuse et le long surtout noir qui recouvre ses autres vêtements donnent un faux air ecclésiastique. Il me fit monter sur le rivage par une sorte de sentier tournant, grossièrement creusé dans le roc vif. Des buissons épineux, des massifs de fleurs sauvages, bordaient çà et là ce chemin usé. Après l'avoir gravi pendant (][uelques minutes , nous nous trouvâmes devant un groupe de cabanes habitées par des pêcheurs. L'une d'elles était une simple jonque échouée qu'on avait hissée sur un massif de briques et qui, sans changer de forme, avait changé de destination. Autour d'elle fourmillaient \me trentaine de pêcheurs, hommes et femmes, ces dernières occupées des soins du ménage , h^s autres fumant et bavardant à l'ombre des bambous. Près de là, sur les rochers, leurs filets non's séchaient au soleil , tandis que plus bas un buffle barbottait dans la vase verdâtre, et, levant parfois la tête. Jetait de tous côtés ses vagues regards. Dans l'air tiède volaient par milliers les brillants papillons ; et la sauterelle passait sur les hautes herbes, laissant derrière^ elle le frisson éclatant de ses ailes de pourpre.

Des hauteurs de l'île un magnifique panorama se déroulait. I.,a mer calme et hsse recevait comme un bouclier d'argent poli les rayons du soleil , tachée pourtant çà et là par quelque navire aux allures paresseuses. Les montagnes de Laii-Tao , le pic de Lin-Tin, rompaient à propos la monotonie de l'horizon marin; et quand , de leurs cimes diversement éclairées , bleues-pâles au

soleil , brunes à l'ombre, l'œil fatigué revenait au premier plan, il se reposait avec délices sur ce petit hameau , ce sentier fleuri, ce havre en miniature au milieu duquel se prélassait noti'Cï barque immobile.

Je me pris alors à rêver, comme une existence idéale, la vie nomade des millions d'êtres qui, sous ce beau ciel, errent incessamment le long des fleuves, et portent où ils veulent leurs habitations acjuatiques. C'est une caste a^ilie et quelquefois opprimée que celle des tan-keas — ainsi les nomme-t on , du nom de leurs sampanes à forme ovale ; — mais quelle indépendance ! et, pour une imagination féconde, quelle source d'enivrements! Aller au hasard de rivage en rivage ; s'arrêter sur la plage qui vous sourit ; la quitter au gré de vos caprices ; la revoir si le souvenir vous y rappelle ; porter partout avec soi ses pénates , son foyer, sa famille ; (^t, sans déserter son toit de nattes, recommencer ou suspendre à toute heure un voyage aussi long que la vie elle-même ! Est il , ce semble, une plus heureuse destinée?

Tel était le fond sur lequel je brodais , et mes réflexions dureraient, je crois, encore, si mon vieux pilote, qui promenait sur tous les points de l'horizon un vieux télescope anglais dont il est le très- orgueilleux possesseur, n'eût distingué sur l'eau les signes précurseurs de la brise. Le ciel semblait s'éclairer à l'est, et les dernières limites de l'océan pi'enaient une teinte sombre ; la surface unie des eaux se plaquait et se rayait d'écume comme une liqueui- qui commence à fermenter. ï^eu à peu ces blanchâtres et mobiles efflorescences, que nos marins ont baptisées •' pattes de chat » (cat's paws) — variant à chaque minute et leurs formes et leur direction , — finirent par envahir l'espace entier, où de menues vagues se dessinaient déjà.

Ces sign<'s bien connus nous prescrivaient un prompt départ. Nous descendîmes en toute hâte vers la berge. On nous attendait pour hisser les voiles, et nous partîmes aux cris des pêcheurs qui nous souhaitaient un heureux \ oyage.

Je n'ai point écrit et n'ai pas su retenir le nom de cet îlot si longuement dépeint. On doit cependant le trouver sur les cartes marines, en droite ligne au-dessus do Tv-Ho. In principale \\]]o

de Lan-Tao. Ceci soit dit pour les gens exacts , les. géographes et les critiques.

Lan-Tao — que les Chinois appellent aussi Tao-Yu » grande île " — a quinze milles de longueur sur cinq ou cinq et demi de large. Nous l'avons longée en revenant de Macao dans la journée d'hier, et nous avons rejoint la Hotte chinoise à l'ancrage de Cupsi-Moon , formant l'extrémité N.-E. de l'île. C'est non loin de là , dans les méandres de l'étroit canal compris entre le continent et Lan-Tao , que les clippers venaient il y a peu d'années encore jeter l'ancre , du mois de juillet au mois d'octobre, pour se mettre à l'abri des typhons (tae-fong) si désastreux dans ces parages.

'1 avril.

En sortant de Cupsi-Moon ce matin , nous nous sommes dirigés vers une espèce de baie qui m'a été signalée par Lun

Chung lui-même comme un lieu dont je devais garder le sou\e nir. Elle est entièrement masquée, et pour ainsi dire fermi'e par l'île de Chung- Vue, cpii , protégeant de la marée et des vents

cette singulière enclave , en fait un des meilleurs havres et des plus secrets qu'on puisse innaginer. Aussi était-il , au commencement de ce siècle, le rendez-vous de la piraterie organisée qui désolait les côtes du Céleste-Empire.

L'histoire de ces brigands est curieuse; elle m'a été racontée en partie par le lieutenant-général, et en partie par Tso-Hi. C'est ce dernier (jui ma donné le plus de détails; et son récit, ([u'il a terminé au commencement de la deuxième veille, ne manquait pas — la mise en scène y aidant — d'un assez vif intérêt. Je ne puis malheureusement que la résinner en peu de mots.

De temps immémorial les côtes de la Chine, surtout ses côtes méridionales, ont été infestées parles pirates. Un connnerce fictif les tente ; la faiblesse incroyable de la marine impériale les enhardit et les protège. Les îles et les criques sans nombre où ils peuvent se dérober aux recherches leur doiment une sécurité fort engageante. D'ailleurs la misère les pousse, et le premieibandit qui se déclare trouve de nombreux complices, des recrues toutes disciplinées , dans ces populations innnenses cjui couvrent les mers intérieures.

Les chroniques nationales ont gardé les noms de quelques-uns de ces brigands dont la Ibi'tune a\ ait fait des Rois de Mer, ])lus puissants que le Fils du Ciel, déliant ses flottes, et traitant avec lui d'égal à égal. Tel fut, par exenq)le, vers le milieu du xvn' siècle 1 1G40-164GI, le célèbre Chin-Chelung. Sorti du peui)le. Ioiigtem])sau service des Portugais de Macao (|ui lavaient baptisé sous, le nom de Nicolas Gaspard; puis, à Formosf? , domesti(|ue d'un Hollandais, il devint enfin l'agent d'un négociant du Japon , et fut investi (hi connnîuidenHMd d'une joiupie. Son patron mourut. Chin-Ch(»lung s'cnipara du bâtiment (|u'on lui avait confié, l'arma pour la course, et se trouva peu après à la tête d'une escadiiMle i)irates. L'n autre haiulil du mêiiK^ ordre fit ;dlianccaxcc lui; y\{'\\ ne pouvait leur rc>i>ter. L tMupereur comprit le danger, et uagna secrètement C'hin-Chelung. Pour prix de sa trahison, et eu échange de la tête de son collègue , cet écumeur (le mer lut iiemnu' i^rand-amiral des foi'ces chinoises. Il sut

étendre les droits énormes que lui donnait ce titre ,- et ne visait à rien moins qu'à concentrer entre ses mains tout le commerce extérieur de l'empire.

Ce dangereux sujet, aveuglé par le succès, voulut aussi frayer la route du trône à son fils Kow-Shing, que les historiens portu-

gais appellent Koxinga. C'en était trop. De perfides promesses attirèrent à Pe-King l'audacieux pirate , et jamais il ne sortit du palais impérial où il était entré avec toute la pompe d'un futur souverain.

Son fils avait juré d'avance que pareille trahison serait cruellement punie; il tint parole. Jusqu'en 1650, les côtes furent exposées à plus de ravages que jamais. A cette époque, les Tartares envahirent la Chine. Le gouverneur de Quan- Tong , sans autre moyen de leur résister, appela Kow-Shing à son aide, et le pirate deviiit le dernier défenseur de la monarchie.

Qiian-Tong succomba malgré ses efforts. Alors il reprit la mer avec ses six cents vaisseaux, et tint tête aux conquérants. Il entrait dans les fleuves , mettait les villes à contribution , pillait parfois des départements entiers, et voulut un jour s'établir définitivement dans une des provinces. A grand' peine lui fit-on lever le siège de Nan-King ; mais, en se retirant, il battit encore trois flottes successivement envoyées pour le détruire , et , peu après, dépêcha vers l'empereur quatre mille prisonniers tartares auxquels il avait fait couper le nez et les oreilles. Le Fils du Ciel trouva désagréable de revoir en cet état ses soldats vaincus : il leur fit couper la tête.

Kow-Shing , arrêté dans ses entreprises sur le continent, s'empara de l'île Formose, et y fonda un royaume régulier. Les habitants payaient fort peu d'impôts. C'était, comme par le passé, la côte chinoise qui fournissait aux dépenses de leur souverain. Le gouvernement tartare était alors tellement à bout de ressources, et tellement impuissant contre Kow-Shing, que les quatre tuteurs de l'empereur Kang-Iîi ordonnèrent l'abandon de toutes les îles, la suspension de tout commerce, et firent signifier aux habitants du littoral entier l'ordre bizarre de rentrer à douze lis dans l'intérieur des terres. Cet édit paraîtra sans doute incroyable. Ce qui l'est davantage — et ce qu'il faut croire néanmoins, — c'est qu'il fut exécuté. Il ne cessa d'être en vigueur qu'après sept années , durant lesquelles toute la côte exposée resta déserte. Des nombreux ports de mer compris dans les termes de l'édit, Macao seul fut excepté . sur les instances du missionnaire Adam Schaal. Macao, d'ailleurs, pouvait se défendre.

Kow-Shing mourut, l'interdit subsistnnt encore. Son fils régna paisiblement sur Formose. Son petit-lils hérita la même couronne, et ne reconnut qu'en 1683 la suzeraineté de l'empereur Kang-Hi.

Ainsi se termina la première grande époque de la piraterie : plus d(> <^rnt vingt ans devaient s'écouler nvaiit (jue l'on nnîl aux prises la marine impériale et une flotte ouvertement rebelle. 1] ne f^iudrait pas en conclure i\\u\ ]i(Mi(lant plus d'un siècle, les

DE PING-Sl.

mers chinoises aient été débarrassées de leurs brigands. Seulement il n'y eut pas de coalition, d'organisation militaire, pas de défis en règle jetés au pouvoir des lois.

Mais vers 1802-3 les vols se multiplièrent. Les pirates s'allièrent entre eux. En 1806, leur flotte comptait déjà cinq à six cents voiles et près de vingt-cinq mille hommes; en 1810, on évalua leur nombre à soixante-dix mille, et toutes les forces disponibles de la marine impériale n'auraient pu venir à bout de les détruire.

Leurs six escadres — rouge, jaune, verte, bleue, blanche et noire — arboraient audacieusement leurs pavillons bien connus, et obéissaient à six chefs distincts; mais leur principal commandant était Ching-Yih. Ce pirate aspirait ouvertement à la conquête de la Cochinchine, quand, en 1807, un typhon arrêta court son ambitieuse carrière.

On vit alors un phénomène assez bizarre. L'autorité de Ching-Yih passa toute entière, non pas à son Heutenant, mais à sa veuve. Cette femme se trouva l'énero-ie morale et la force de

caractère qu'il fallait pour imposer ses lois à des milliers de

bandits ; bien mieux , elle les soumit à un code où l'esprit de son sexe dominait ouvertement , et qu'ils acceptèrent dans ses plus rigides prescriptions. Ce code leur défendait de descendre à terre sans autorisation , sous les peines les plus graves. Toute prise devait être enregistrée et partagée par égales parts. Une faute, une malversation entraînait la mort. L'argent ne se divisait pas comme le reste : on le portait à un des chefs , qui en donnait le cinquième à ceux qui s'en étaient emparés, et gardait le reste pour l'usage commun. Toutes provisions ou munitions demandées aux paysans étaient payées à l'instant même, toujours sous peine de mort. On mettait les prisonnières à rançon, mais on les respectait; les plus belles seulement, ou celles dont la rançon n'arrivait pas, se distribuaient, moyennant un prix d'achat, entre les pirates céhbataires. Celui d'entre eux qui avait acheté une captive devait aussitôt en faire sa femme légitime ; une cabine lui était assignée pour lui et pour sa famille. Un acte de violence ou de débauche était puni du dernier supplice.

N'entrait pas qui voulait dans cette étrange république , elle se recrutait pourtant de beaucoup d'engagés volontaires. On les refusait — ceux-là même qui venaient guerroyer en amateurs, apportant de l'argent à la société — s'ils ne s'engageaient à rester au moins huit mois sur les jonques.

Ainsi disciplinés , les pirates furent plus formidables que jamais. Vainement ordre sur ordre arrivait de Pe-King pour qu'on eût à les détmire ; les amiraux de l'empereur étaient vaincus l'un après l'autre. On leur ordonna bientôt de triompher ou de mourir; ils furent encore battus , et se tuèrent. Le gouvernement se rappela le parti désespéré qu'avaient pris , durant la minorité de Kang-Hi , les quatre régents tartares pour venir à bout de Kow-Shing. On prescri\it à tout navire de rentrer dans un des ports de la côte, et de n'en plus sortir jusqu'à nouvel ordre. Cet embargo affama les pirates et les exaspéra. Ils commirent alors les ])lus atroces cruautés , portant le meurtre et l'incendie sur \ingt points à la fois; car, pour vivre, ils et ment obligés de se séparer en plusieurs flottilles. La

terreur était à sou comble. Des villes entières payaient tribut aux pirates , et saluaient leurs vaisseaux quand ils passaient. Celles qui n'agissaient point ainsi étaient saccagées et brûlées : on tuait les vieillards et les enfants ; on enlevait les femmes et les cadavres pour les mettre à rançon.

Partout ailleurs qu'en Chine , cette spéculation sur des ossements aurait été absurde ; mais un homme vertueux , en ce pays , rachètera son bisaïeul mort bien plus cher que son frère vivant.

Parmi les sanglantes traditions que cette époque a fournies ou peut-être inspirées, l'histoire de Mei-Ying est la plus célèbre. Tso-Hi me l'a donnée à lire dans un recueil historique. On y voit dépeints les attraits de cette beauté renommée , fille du mandarin Yang-Kening, et la passion violente qu'elle inspira au premier Heutenant de la reine des pirates, le terrible Paou. Mei-Ying était sa prisonnière , mais bravait ouvertement son amour, et défiait sa toute-puissance. Paou, transporté de fureur, lui fit fier les bras derrière le dos , et la même corde qui les garrottait ainsi servit à la hisser le long d'un mât à plusieurs pieds du tillac. Malgré la douleur, elle le railla de plus belle. Il la fit descendre, et, du pommeau de son kriss, lui cassa plusieurs dents. La courageuse enfant feignit alors de céder; mais, libre une fois de ses liens , elle cracha au visage du bandit , avec un flot de sang , une dernière malédiction , et se précipita dans la mer.

" L'année suivante , ajoute l'historien , la paix étant rétablie, ie passai dans le village Pouan-Pie-Niueh — celui qu'habitait la vertueuse Ying, — et, touché de son sort, j'écrivis pour elle cette ode élégiaque :

L'esprit de la guerre s'est évanoui ;

Pensons au passé, remontons ses méandres pareils à ceux du ruisseau , Ne se trouvait-il personne pour résister à l'ennemi , - Quand une fenmie se rencontra pour insulter sa puissance ? Elle cracha son sang sur le méprisable scélérat, Et, dédaignant la vie, elle se plongea sous la vague obscure.

Son lantôiiie pur comme la glace erre au-dessus des flols :

Son ame courageuse le suit par derrière dune marche hésitanle

" Ma cliaiisoii tiiiic. je demeurai qui'K^ue temps encore dans ](N lieux (|ui ra\ai(Mit inspirée, et, jetant \m dernier regard autour d(^ moi , j(; ^ is que Iin collines avaient garde leurs teintes bleuâtres, la mer son a/ur sond)re... je restai longtemps rêveur, allégeant en moi le Tardi^au des soupirs. "

La Chine est le pays des ]irécédents. Lorsque reni])ereur \ it

que ses invincibles flottes ne pouvaient tenir tetc aux pirates, et que l'embargo néanmoins devenait impossible à prolonger, il demanda, comme un de ses ancêtres l'avait fait jadis, le secours de la marine portugaise. Moyennant une promesse formelle qu'on rendrait aux Européens de Macao leurs anciens privilèges , ceux-ci armèrent six vaisseaux qui agirent désormais de concert avec ceux du Fils du Ciel. Mais , nonobstant ce secours assez mal choisi , la guerre se prolongea sans résultats positifs , et, n'eût été l'heureux effet des divisions intestines qui commençaient à se glisser parmi les pirates , leur puissance n'aurait pas cessé de s'accroître.

Une rivalité acharnée s'établit entre Paou , le premier lieutenant, et 0-Po-Tae, le plus puissant après lui. 0-Po-Tae commandait l'escadre noire, et Paou la rouge. Ils cessèrent d'abord d'agir ensemble; bientôt, les jalousies s' envenimant , ils en vinrent aux mains , et Paou fut battu ; mais , dès ce jour, la puissante confédération se trouva rompue. Une amnistie générale , qui fut habilement proclamée au moment opportun , séduisit 0-Po-Tae , qui se soumit , changea de nom , et devint officier impérial.

La veuve de Ching-Yih et son premier lieutenant jugèrent sans doute, après quelques mois d'épreuve, leur situation trop périlleuse et leurs armes trop compromises pour continuer la guerre, car ils firent les premières ouvertures d'un traité de paix. Quelques promesses réciproques furent d'abord convenues avec un mandarin subalterne, qu'on avait envoyé à leur bord ; ensuite il fut question d'aller à Quan-Tong échanger avec le tsong-to les ratifications définitives. Aucun des pirates n'eut le courage nécessaire à cette ambassade. Leur reine s'offrit alors, et, suivie seulement de quelques femmes ses sujettes, elle alla conclure les négociations , au risque de ce qui pouvait arriver. Sa confiance ne fut pas trompée. Le vice-roi déclara valables toutes les conditions déjà faites , et vint au devant de l'escadre rouge quand il la sut en vue des côtes. Paou, comme son ancien complice 0-Po-Tae, fut promu à un grade militaire assez élevé. Tous les deux travaillèrent avec ardeur à détruire les derniers

débris de la terrible alliance qu'ils avaient longtemps gouvernée. La veuve de Ching-Yih , la reine des pirates , laissée en possession de ses parts de prises , s'est retirée à Macao. Elle y vit encore , sans couronne et peut-être sans regrets , présidant aux destinées vulgaires d'un infâme tripot.

Tso-Hi, pour me divertir, disait-il, a fait comparaître devant nous un de nos matelots , un des plus vieux , naguère prisonnier du féroce Paoù. Questionné par le fou-tsiang, et presque terrifié de tant d'honneur, il nous a donné d'horribles détails sur la cruauté des pirates chinois, qui l'accablaient de coups , et — dans les moments de disette — le mettaient à un incroyable régime de sobriété forcée. Avant chaque descente, lorsqu'il s'agissait d'une ville à saccager, les chefs établissaient un taux de récompenses pour chaque tête qui leur serait apportée; ils les payaient jusqu'à dix dollars. Les prisonnières étaient traitées avec la plus sauvage inhumanité : on les hissait à bord par les cheveux ; on les laissait sur le pont , sans abri , exposées à l'humidité des nuits , à l'ardeur du jour. Leur rançon était ordinairement fixée, d'après les renseignements qu'on leur arrachait, de six cents à six mille dollars.

Les villes et villages de la côte payaient tribut deux fois par an ; les embarcations, une seule fois. En échange de leur tribut, on délivrait à ces dernières une sorte de passe signée d'un chef et respectée strictement par tous les autres.

Jamais de quartier aux soldats ou marins de l'empereur. On ne tuait, d'ailleurs, ([ue lorsqu'il fallait punir la résistance ou le détournement furtif des marchandises sur lesquelles les pirates avaient jeté leur dévolu.

Soit pour obtenir uuv raiic^'on , soit jiour forcer au service militaire ceux (\o> captifs qu'ils voulaient enrôler, ils leur infligeaient d'atroces supplices. L(> plus usité consistait à les suspendre au mal par leurs bras liés d(Mrière \v. dos. Dans cette position, (pli amènc^ biiMitôt d'intolérables souflVances, on les fouettait , souv(Mit jus(]u'à la moi't . avec des verges composées (le ti'eis )()ii('> tordus eu^^enible.

IJK Pli\G-S[. 105

S'il faut en croire le vieux matelot , il a vu clouer au tillac les pieds d'un homme pris dans un bateau mandarin. On battit ensuite ce malheureux jusqu'à ce que le sang lui sortît par la bouche; puis on le descendit à terre, où ses bourreaux le hachèrent à coups d'épée. Une autre fois, on attacha un prisonnier au grand mât, on lui ouvrit la poitrine, et son cœur.

trempé dans du rhum, fut dévoré par les pirates Je ne veux

pas insister plus longtemps sur ces épouvantables détails ; mais ils donnent, ce me semble, la mesure de cette prétendue civilisation chinoise , que les missionnaires et les philosophes du xviii'' siècle — pour cette fois d'accord — avaient mise à la mode.

Pendant le récit du matelot , Tso-Hi me voyait frémir, et on eût dit (ju'il prenait plaisir à l'horreur dont j'étais pénétré.

I.o I'(»-Kicii. Fiiinicr cliinois. - Ainoy et sos colons. - Le Sorcif r.

I.fs Mystèros du Vent et de rEnu. — Le Miroir magique. — Kchanlillon de politesse.

Ce qu'on fait d'une Queue. — Une Procession — Les Femmes sur le pavois.

Figures onigmatiqucs. — Coquetterie — Le Fons-HoanK.

Le Fo-Kien, dont nous longeons les côtes abruptes , est une des provinces les plus remarquables de l'Empire , non pas tant par son étendue (57 milles carrés), ni par sa population de 14 millions d'âmes , que par le caractère même de ses habitants. La terre qu'ils occupent, montagneuse et dure, produit en quantité le fer, le cuivre etl'étain. On suppose même que ses rochers recèlent de l'or et de l'argent ; mais une prohibition politique empêche de les en extraire.

L'homme du Fo-Kien est aussi d'une nature à part : la Chine n'a pas de meilleurs marins , de commerçants aussi hardis et aussi entreprenants que lui. Plus aisément que les autres sujets du Fils du Ciel , il quitte le sol natal et va parmi les étrangers chercher les aventures et la fortune. 11 est vrai que la disette le ■pousse au dehors ; mais au lieu de la subir il la fuit, il la combat

énergique] lient. Vous le retrouvez de tous côtés industrieux , actif, probe, économe. Dans la province de Quan-Tong, les barbiers , les domestiques viennent presque tous du Fo-Kien . Du Fo-Kien encore , sortent par milliers les émigrants qui vont fertiliser les riantes vallées de l'ile Formose.

Depuis que nous voguons en vue de ces ri\ na^es accidentés

r»E piNG-sr. 107

j'ai plus d'une fois profité des occasions qui s'offraient pour descendre à terre. C'est ainsi que j'ai pu voir, sur le littoral de Quan-Tong , les marais salants de Ki-Tsze, les champs sablonneux où l'industrie chinoise fait croître la canne à sucre , et les déserts dont elle n'a pu vaincre l'aridité , parsemés çà et là d'épicias sauvages. J'ai vu How-Ta, Shin-Tseuen, Kang-Lae, Nan-Nou ( le Namoa des cartes européennes ) , Ting-Hae , ou Ching-Hae-Hin.

Au premier coup d'oeil , pour qui les aperçoit de la mer, par un beau temps , ces villages et bourgs commerçants ont un aspect qui séduit. Ce sont, en général, de longues files de maisonnettes placées au fond d'une baie et défendues par une batterie, formidable à l'œil, parfaitement inoffensive en réahté. Derrière la cité, sur quelque mamelon, et souvent taillé dans le roc vif, se hérisse un petit fort en ruines, vain simulacre de défense , abandonné à la garde de quelques malheureux affamés. Dans le voismage , un ta, une pagode, plus ou moins haute et plus ou moins ornée , ou bien quelque monstrueuse image de Mat-So-Peu, — c'est un autre nom delà déesse des mers , — grossièrement sculptée à la cime d'un promontoire .

De près , si vous vous laissez séduire à visiter une de ces bourgades, elle perd beaucoup de son premier charme, ne fût-ce que par l'effroyable odeur qui vous prend à la gorge dès que vous approchez de ses murs. Ce n'est pas cette odeur saine et forte qu'exhale une étable du comté de Kent ou de Sussex , mais un hideux mélange de toutes les pourritures imaginables. Les Chinois ont des engrais inconnus partout ailleurs ; et, pour ne vous citer qu'un trait de cette manie agricole , les barbiers de ce pays recueillent soigneusement dans un sac leur moisson de barbe et de cheveux, détritus humain qu'ils vendent ensuite aux laboureurs. On comprend, du reste, cette minutie, en voyant que le plus étroit plateau prêtant sa surface de granit à quelques pannerées de terre végétale , — ensemencé , arrosé , fumé à grand' peine , — accorde une moisson au travail obstiné de l'homme, et que cette moisson, si romplète qu'elle soit, ne

108 voYAGi-:

fournit pas aux besoins cVune population dix lois trop noiiTbreuse pour le sol qu'elle couvre.

Tous les petits ports du littoral , et les îlots qui le bordent , — Gaou-Keo , par exemple , et les quatre îles du Tigre , du Lion , du Dragon et de l'Éléphant , à l'ouest desquelles nous avons jeté l'ancre pendant quarante -huit heures , — étaient jadis et peuvent devenir encore des nids à pirates : aussi Lun-Chung les explore-t-il soigneusement. Mais le bruit de notre expédition a , selon toute apparence , terrifié les malfaiteurs dont le-; déprédations étaient signalées à l'empereur; car, jusqu'à présent , aucun n'a paru.

Quelques-uns de nos mandarins ont exprimé le soupçon que les pirates pourraient bien avoir sur notre flotte même des intelligences, et que, prévenus à temps de toutes nos manœuvres, ils seront à même de nous échapper toujours. J'ignore jusqu'à quel point ces insinuations méritent créance , et quels sont les officiers dont la fidélité paraît suspecte. Ce qui est certain , c'est que Lun-Chung , sur les instigations secrètes de son futur gendre , a défendu , à peine de la bastonnade , qu'on propageât des bruits si propres à décourager les équipages.

ir. \>ril.

Amoy (Hemouy, Hiamen), où nous sommes depuis quelques jours , est située sur une très grantle île , et occupe la gauche d'une baie profonde. En face de la ville, est le petit îlot de Pou-Lang-So, dont les batteries répondent à l'entrée d'Amoy , et menacent de foudroyer tout navire assez audacieux ])()iu' tenter le passage. Le chenal qui les sépare a trois quarts (le mille en largeur, et sa profondeur est d'environ douze brasses. Le port, excellent d'ailleurs, offre les plus grandes facilités pour le chargement ou le déchargement des navires, qui peuvent amarrer au pied même des maisons. Ajoutez à cela qu'ils y sojit À l'abri de tou? les \ «Mits . et (|ue l'entrée ou la sor-

DE PT\r;-si. 109

tie du port n'est pas dangereuso. Ces mérites esserïtiels ont fait do cotte cité un des orands entrepôts de la Chine , et de ses

habitants les plus uitrépides niarhis, les colons les plus résolus. Leur pays natal est aride et lui ; mais il tire des subsistances de Formose , et le reste de l'Empire est , à un titre ou à l'autre, devenu tributaire des riches marchands d'Amoy. Leurs jonques,

110 VOVAGË

au nombre de plus de trois cents , vont et viennent sans cesse , transportant des colons à Formose et en rapportant des cargaisons de riz, ou bien remontant au nord de l'Empire qu'elles approvisionnent de sucre et de thé. Les colons d'Amov sont remarquables par leur constant esprit de retour. En quelque lieu que le hasard les ait poussés , en Cochinchine ou au Japon , à Siam, ou dans le cœur même du domaine Céleste , aussitôt qu'ils ont pu réaliser quelques bénéfices , ils reviennent dévorer chez eux leur petit avoir, quitte à repartir ensuite pour s'enrichir de nouveau.

Ceci -confirme une réflexion souvent faite au sujet de pareils traits de mœurs ; c'est que les pays les moins attrayants ne sont pas, il s'en faut de beaucoup , ceux dont l'habitant expatrié garde le moins doux souvenir. Entouré de rochers et de sables , n'offrant à ses fils, au retour de leurs voyages, qu'un séjour coûteux , encombré , moms fécond que tout autre en bonheur domestique, Amoy les voit cependant revenir, toujours fidèles, des bords les plus éloignés.

Cette ville devait être — et fut , en effet , jadis — le premier port ouvert aux Européens. Les Hollandais, surtout, tant qu'ils restèrent puissants à Formose, entretinrent de fréquents rapports avec le grand-bazar du Fo-Kien. Les Anglais y vinrent aussi dès 1670; mais alors, les exactions étaient telles, et les difficultés du négoce tellement multipliées , qu'ils renoncèrent à cette place, après plusieurs tentatives inutiles. En 1685. en 1734, et à divei'ses autres reprises dans le cours du xvrii* siècle, ils essayèrent de renouer les relations qu'ils avaient rompues en se rabattant sur Quan-Tong : chaque fois , nonobstant le bon vouloir des habitants , les mandarins manœuvrèrent de façon à déjouer toutes les tentatives de commerce ou de contrebande. Les Espagnols n'ont guère été plus favorisés, bien qu'ils eussent l'accès nominal du port d'Amoy ; aussi se sontils \ us contraints de concentrer leur commerce à Macao ; mais eux se vengent , du moins , en rançoniumt sans pitié les jonques chinoises d'Amoy et de Shang-Hae , qui font une fois ])ar nn le \ ovnge de IMnnille.

Débarcadère (lun Temple ;m\ em irons ri Amo\

17 AMJl.

Dans ia cité, comme aux environs et sur la côte, des temples nombreux dédiés à toutes les divinités de la terre et de la mer, s'offrent à l'adoration des idolâtres. Le plus célèbre est celui (ju'on à construit en l'honneur de Fo , et devant lequel s'élève la statue colossale du dieu. Les habitants d'Amoy sont particulièrement superstitieux , et l'on peut, sans se tromper, attribuer leur dévotion excessive à leur existence nomade. Avant une traversée périlleuse , comme au retour d'un heureux voyage , il est naturel d'implorer ou de remercier le ciel. Le marin, le négociant, le joueur, ont cela de commun que, pour maîtriser le hasard, ils recourent volontiers à la divinité.

Aussi nulle part les sorciers ou diseurs de bonne aventure ne trouvent-ils plus de crédit. Sur les quais , dans les faubourgs , on voit de tous côtés s'ouvrir des magasins ambulants de prédictions à prix fixe , ordinairement tenus par .quelqu d'aspect vénérable , et mis avec une recherche qu fantastique. Il cumule souvent les fonctions de médeciïi'^vec celles d'astrologue , écrit ses ordonnances , comme ses prophéties , sur un petit morceau de papier rouge, et les remet solennellement à ses crédules clients. Le hasard , dans tous les cas , se charge du reste.

Le sorcier chinois est fréquemment un honuiie à demi lettré, obséquieux de manières , et prenant volontiers des airs inspirés. Sur sa table , qu'il transporte à volonté dans les différents quartiers de la ville , vous voyez un mobilier conqilet : une large plaque en métal brillant sur lacjuelle il écrit ses caractères magiques à l'encre noire ou à l'encre rouge; plusieurs lances à poils (pinceaux) de cUfférentes grosseurs , une urne de bois renfermant un faisceau de planchettes en bambou qui portent des inscriptions mystérieuses , une espèce de petite auge où sont des rouleaux de papier, également couverts d'écriture ; enfin , le livre du destin , les préceptes écrits de l'art divinatoire.

il- VOYAGE

Dei'nère le dos de sa chaise , assez haut pour frapper l'œil du public , le docte personnage accroche une sorte d'écriteau , plus ou moins orné , sur lequel sont tracés non-seulement son nom et le pi'ix de ses avis, mais encore l'éloge de son talent, et qui dit avec toute sorte d'expressions emphatiques, combien il est profondément initié dans les mystèi es du a ent et de l'eau i fungs/touï). Ce nom donné à la sorcellerie chinoise indique assez que l'état prochain de la température , la pluie, la direction des vents , la durée des chaleurs , forment le plus fréquent sujet des questions qu'elle est appelée à résoudre.

Foui' les a(h'esser au siu-sang. on enq)loie dOrili nuire .les formes suivantes : après avoir déposé devant lui le nombre de tseen inchqué par le tarif, vous lui remettez une des planchettes de bnmbou .un des rouleaux de ])apiei' qui sont disposés comme je l'îii déjà dit. 11 transcrit sur mui iniioir 1(^s marques portées sur 1 une et >ur l'autre; ])uis. ;iu ni(>\('n de (piehpies signes additionnels . cluicune de ces marques di^\ient un canictère de l'écriture \ulgnii-c. l 'ne sentence quelcoiupie résulte de leur assemblage; mais, empreint»' d'une obscurité toute ihOphique. elle a besoin des commcMitaires du sorcier. Celui-ci les inqu'ovise. sans les doiHier comine infaillibles. 11 raisonne a\ ce plus ou moins (1(> bon sens sur ('(> texte ambigu, et pousse l'apparence de la

bonne foi jusqu'à consulter quelquefois les assistants, auxquels il soumet ses doutes. Leur assentiment donne du poids à ses })aroles consolantes ou terribles , mais qu'on dirait toujours dictées par la plus sincère sympathie. Elles sont écoutées avec une avidité sérieuse , tout à fait surprenante chez un peuple éminemment spirituel.

11 m'a été donné l'autre jour de voir jusqu'où vont la patience et la civilité chinoises. Nous étions en assez grand nombre sur un balcon à gradins , regardant une course de jonques; je crus m'apercevoir, à plusieurs reprises, qu'une espèce de négociant , assis devant moi , hochait la tête de temps en temps , et marronnait entre ses dents quelques plaintes sourdes, quelques imprécations discrètes ; mais, comme elles ne dépassaient pas le bord de ses lèvres , il m'était parfaitement impossible de deviner à qui elles s'adressaient , et surtout je ne pouvais me douter que j'en fusse l'objet. Enfin me levant pour m' éloigner, — après deux heures consécutives , — je vérifiai trop tard, hélas! que pendant ces deux heures , la queue du pauvre homme était restée prise entre mon bras et mon corps , de telle façon qu'au moindre mouvement je forçais ce voisin malheureux à tourner la tête dans une position nouvelle, où il demeurait forcément jusqu'à ce qu'il me convînt de remuer encore. Sa patience héroïque , tout en me donnant une forte envie de rire , me pénétra d'admiration.

Ce n'est pas la seule fois que la queue chinoise , — ce symbole de servitude imposé par les conquérants tartares , — m'est iq)parue sous un jour bouffon. Elle reçoit toute sorte d'emplois plus hétéroclites les uns que les autres. J'ai vu des domestiques en épousseter les meubles comme ils eussent fait d'un plumeau ; un paysan chinois s'en servir pour faire avancer son pourceau récalcitrant; et dans une de ces fêtes lunaires qu'on appelle Remerciement à Dieu [tchin-tcJnn-gîios] , la foule étant très compacte, un jeune écervelé ne s'avisa-t-il pas, sous mes yeux, d'attacher par la queue trois bons bourgeois de Quan-ïongf Distraits par un feu d'artifice , ils ne s'aperçurent de rien ; mais

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