‹ La Chine ouverteChapitre 7 sur 14 · I.os s»'n(''quo-riniv-nionn;mMirx · texte numérisé non relu

I.os s»'n(''quo-riniv-nionn;mMirx

Forcé de passer de longues heures dans la compagnie de nos mandarin^ . je ])ror)i(' dt^ leurs entretiens poin* me faire une idé'c nette des hommes et dos idées de ce pavs.

Presque tous mes conqiagnons sont adonnés à la débauche ta plus eft'réni'e ; prestjue tous perdent le plus clair de leur vie

DE IMNG-Sl. 1 1 î)

dans les funestes délices de l'opium. Vainement piûhibe-t-un l'usage de ce poison; depuis les chefs des jonques jusqu'au plus pauvre matelot , tous s'entendent pour violer impunément à cet égard les ordonnances militaires et les édits de l'empereur. L'odeur de rafou^-inig me poui'suit partout où je me réfugie pour l'éviter, et c'est un grand sujet d'étonnement , presque de méliance, que mon obstination ii ne pas fumer comme tous les autres

Néanmoins, d arrive quelquefois que, saisis de remords, (|uelques-uns de nos officiers viennent se plaindre à moi de l'irrésistible empire que l'habitude du vice a pris sur eux. Il est vrai que ces humbles confessions , ces ardents regrets , sont ordinairement les suites de quelque orgie après lacpielle leur santé compromise les force de recourir a mes soins. Je ne manque jamais alors de joindre aux remèdes du corps quelques raisonnements, quelques reproches indirects qui trouvent le patient tout prêt à les accueillir.

— Je suis un misérable abandonné , me disait l'autre jour Eo, l'un de nos plus vieux capitaines de jonque. Je lutte en vain contre mes mauvais penchants , ils l'emportent sur ma volonté. Ils me tueront malgré moi. . .

Puis il se prosterna devant une idole qu'il a placée dans sa'^ cabine, et je l'entendais , pour étouffer ses remords, répéter à satiété ses o-mi-io-fou , ses patenôtres bouddhiques. Il revint ensuite à moi.

— Voyez, me disait-il, je n'ai pas d'amis, l'n jour que j'avais fait naufrage sur les rescifs de Pulo , tous mes compagnons de folie m'abandonnèrent lâchement. Je pourrais, à la l'igueur, vivre de ce que me rapporte mon emploi; mais j'ai une famille dont je devrais être le soutien et (|ui compte sur moi , tandis que je me laisse dévorer ])ar la débauche et l'oisiveté . .

Ces paroles serraient le cœur, venant d'un vieillai'd à tête blanche, épuisé de corps et d'esprit, et qui. peu nprès cet entretien , cherchait encore une fois à oublier ses souttVances de toute sorte dans le lourd sonnneil de l'ivresse.

Eo , je dois le dire , me témoigne une bienveillance particulière, qui tient à ce qu'il a presque deviné mon rôle, et redoute pour moi les périls auxquels je suis exposé. Un jour il me dit en souriant :

— Je crois que vous n'êtes pas un étudiant , vous avez les yeux, bleus , vous êtes un padre. . .

Il me prenait pour un missionnaire , et se servait de t;ette désignation e>pagnole. Je glissai sur cette insinuation dangereuse. Depuis lors, sans in>ister pour obtenir des renseignements plus positifs, il me parle souvent des Européens et de leurs vaisseaux qu'il appelle keci-pan-ships , par corruption sans doute de notre mot captahi. 11 a vu jadis la flottille de lord Amher^t, et gardé de cette rencontre un souvenir effrayant. La pensée secrète des Chinois , — pensée (pi'ils dissimulent sous les dehors du plus profond mépris pour les barbares , — c'est que ceux-ci , sous prétexte de lu'goce , préparent une grande invasion , et viendront un beau jour détrôner la dynastie l'égnante. Je m'efforçai , sans me trahir, de rassurer le vieux mandarin.

— Si les barbares avaient eu l'intention de nous fain^ la gxierre , lui disais-je , à quoi leur aurait servi de retarder les hostilités? Au contraire, vous les avez vus venir et se retirer paisiblement. Ce sont donc nos amis. Que ^()us en semble?

Mais, en hochant la tête, Eo rétorquait mon argument.

— Ce n'était pas, à coup sûr, des navires marchands (pie ces grands navires armés de canons. S'ils n'eussent eu d'auti(> objet (pie le conunerce , nous les aurions salués avec joie. Mai> les hommes ne lont rien sans un motif. Pounpioi ceux-ci étaient ils armés? Ils songeaient certainement à coiupiérir l'Empire. D'aillems les n)an(hirins (|ui a\ aient omis de signaler à l'empereur riirri\é(> de cette llotte (nit été pums sévèrement. Il n'en eût ]>as ét(' de l;i sorte, si Ton n'eût pa> \\i elair(Mnent le but secret des barbares.

Jai voulu savoir d'Eo (juclles notions il avait di^s états européens. Tout en souiiant . in)ur me montrer (]u"il ne se méprenait lias sm- le motif de ma euriosit('' . il a bien voulu tracer

SOUS mes yeux une carte du monde d'après les géographes chinois. Le Thsing-Koue, le Grand et Pur Empire, y tenait, comme de raison , une place énorme. Çà et là , pourtant , comme produits sur les quatre mers , on voyait quelques îles ; c'était le demeurant de l'univers. Quant à l'Europe , Gou-Lo-Pa, qu'on nppelle aussi le Grand Océan Occidental , voici sa géographie , d'après Eo, qui puise, je le sais, son érudition dans un livre Ibrt estimé de ses compatriotes , le Hae-Kouo-Hin-Kin-Lou.

" Ying-Keih-Le (l'Angleterre) est un royaume composé de trois îles. A l'est et au nord des quatre royaumes de Lin-Yin (la Suède ) , du Pavillon Jaune ( Danemark ) , du Holan ( la Hollande ) , et du Folang-Se ( la France ), s'étend l'océan qui se dirige ensuite du Lin-Yin vers l'est et entoure Go-Lo-Sse (la Russie). Encore plus à l'est, vous rencontrez Se-Me-Le (la Sibérie). Mais la Mer du Nord est constamment glacée , et s'appelle, pour cette raison, l'Océan de glace.

En allant au sud de Lin-Yin , on trouve les différents empires des Ouo et des Koueï (des corbeaux et des démons), et tous appartiennent au peuple à cheveux rouges de l'Océan occidental. A l'ouest et au nord , il existe encore plusieurs nations barbares , portant divers noms , mais toutes semblables aux Go-Lo-Sse (Russes) qu'on peut voir dans la capitale du Céleste- Empire. "

Le même auteur dit des Anglais :

» Ying-Keih-Le est un royaume tributaire du Holan. Ses

habitants sont vêtus et nourris comme ceux de ce dernier pays, ils sont assez riches ; les hommes y font grand usage de drap , et ils aiment à boire du vin. Les femmes, avant le mariasfe , se serrent la taille afin de paraître minces. Leurs cheveux pendent en boucles sur leur col. Elles portent un vêtement court et des jupons ; mais quand elles sortent elles ont un surtout large. Elles prennent du tabac dans des boîtes en fds d'or. »

Ses renseignements sur la France ne sont guère moins curieux :

" .... Les Fa-Lan-Se, Fo-Lan-Se ou Fo>Lan-Ke, avaient dans l'origine adopté la religion de Bouddha ; mais, par la suite , ils

l'ont quittée et adorent à présent le Seigneur du Ciel. Ils se rassemblent souvent et vont faire un séjour à Leusong i Espagne). Souvent aussi des guerres sanglantes s'établissent entre eux et le peuple à cheveux rouges [Hung-Maou , les Hollandais). Les Ying-Keih-Le se mettent du côté de ces derniers , et les Fa- Lan-Se ont fréquemment le dessous. Ces étrangers ou barbares {e jiji), portent des bonnets blancs et des chapeaux en laine noire. Ils se saluent en ôtant leur chapeau. Leurs vêtements , leurs boissons et leur nourriture sont les mêmes dont on fait uâage dans le grand et le petit Leusong (en Espagne et à Manille.)"

Les indications d'Eo, quant au reste du monde, ne sont ni plus précises ni plus complètes. L'Afrique, dans sa carte, est placée tout auprès de la Sibérie , et la Corée côte à côte d'un pays inconnu qu'il croit être le Ke-A-Xo (le Canada i ou l'Amérique du Nord (0-Mo-Le-Kea. )

Le peuple n'en est pas encore à posséder des connaissancei aussi étendues. Il confond tous les étrangers, dont il fait un seul peuple , le Peuple à Têtes Rouges. Il les hait et les méprise sur parole : disposition favorable que le gouvernement encourage autant qu'il le peut , en promulguant chaque année la défense d'avoir le moindre rapport commercial ou autre avec " des hommes pervers, incorrigibles, dépravés par l'éducation qu'ils ont reçue au-delà des mers, dans des pays où ne s'est jamais fait sentir la bénigne et salutaire iniiuence de la civilisation impériale. • — Au reste, il faut bien reconnaître ce qu'il y a de logi(pie dans le mépris dont les Chinois accablent les Européens. A part ([uehpios rares exceptions , ils n'ont ^ u cpie nos marchands. Assez avides })Our sacrifier à l'amour du gain le bien-être de la famille, le culte des ancêtres, l'attrait du sol natal, tous les sentiments élevés, tous les penchants du cœur, le Chinois les juge une caste vile . dont lavaricc lui inspire le plus profond dédain. A-t-il donc tout-à-fait tort?

Je débattais cette (piestion à part moi, lorsque Ko m'a fourni lui-mênu^ un moyen (1<^ la résoudre. Croyant axoir gagné mon cœur par toutes ses complaisances, ce profond diplomate s'est

enfin laissé pénétrer, et j'ai vu le mobile secret de l'affection qu'il me témoignait.

De concert avec un autre capitaine nommé Hae, il est venu me trouver, et tous les deux m'ont fait subir un interrogatoire à fond sur l'origine des dollars européens. Mes réponses, quelque réservées qu'elles fussent , embrassaient plus d'un sujet, et tout en ayant l'air de répéter ce qui m'avait été dit par les Européens de Quan-Tong, je leur parlai assez longtemps de l'Océan occidental pour leur donner envie d'y faire un voyage ; ils croyaient que l'or et l'argent s'y trouvaient en aussi grande abondance que le granit en Chine.

— Prenez garde, leur dis-je alors, il vous faudra passer plusieurs jours et même plusieurs lunes sans voir la terre.

Ceci calma subitement leur ardeur.

— Où donc , s'écriaient-ils, nous réfugierions -nous? où donc jetterions-nous l'ancre, si nous venions à être surpris par un gros temps? Après un naufrage, où trouverions-nous un asile?

Sur ce , ils revinrent à la question des dollars , et me demandèrent de leur apprendre à les faire avec de l'étain et du plomb. C'est là, selon eux, le grand secret qui enrichit les Anglais. Je les désappointai fort en leur apprenant que ni moi ni personne au monde ne possédait cet honorable talent. Réflexion faite, ils se refusèrent à me croire. — Les Ying- Keih-Le, persistèrent-ils à dire , ont à Quan-Tong de magnifiques maisons, et sur la mer beaucoup de grands vaisseaux. On ne leur connaît pas d'autres moyens de s'enrichir; il faut donc qu'ils aient le talent de changer en argent et en or les métaux inférieurs.

Je ne pus pas les tirer de là. Je m'aperçus seulement que mon ignorance me décréditait dans leur esprit. A leur tour, ils avaient détruit dans le mien toute estime de leurs répugnances philosophiques. Le mépris des richesses va mal avec le goût de la fEiusse-monnaie.

Fou-Chou-Fou. — Le Pont séculaire. — Min-Ngan. Le Pavillon dos Mille Délices. — Les Cailles et les Grillons. — Gibier chinois. - Pèche ans Cormorans.— Le Rat d'eau. — Divisions du jour. — Tripots ambulants.

Mai.

Notre croisière se prolongeait devant le Fo-Kien, dont les côtes rocheuses sont habitées par des populations entières suspectes de piraterie , et mon impatiente curiosité ne s'accommodait guère de cette promenade maritime dont les inconvénients matériels sont un véritable supplice. Aussi , ai -je demandé à Lun-Chung de me laisser pendant quelques jours à fou-Chou- Fou (la Ville du Fossé), d'où je compte me rendre, si cela ne m'expose pas à de trop grands périls , vers les montagnes Vou-E , célèbres par la culture du thé noir. En attendant, pour ne pas éveiller l'attention, je réside chez un mandarin subalterne avec le capitaine Eo qui m'a été assigné pour compagnon. Je ne me dissimule pas qu'il est en même temps chargé de me surveiller ; mais il s'acquitte de cette dernière mission avec tant de ménagements et de politesse, qu'en vérité, j'aurais mauvaise grâce il lui en vouloir.

Fou-Chou-Fou est une ville plus importante encore que ne le sont Quan-Tong et Amoy. On y arrive par une large rivière, le Min, dont l'embouchure est encombrée par plusieurs groupes d'îles. Un seul en compte vingt, et, dans le langage pittoresque du pays, elles ont va^u le nom de Crocodiles. Plus lom , vous rcMicontivz Tung-Hae dont l'ancraiJt^ est aussi sûr que celui de

Lin-Tin . Plus loin encore , sur la rive gauche , un fort appelé Kino'.Pne , presqu'en face une petite ville ornée d'un temple

assez renommé . On la nomme Quan-Taou (la Tête du Mandarin! .

Les plus grosses jonques peuvent remonter jusqu'à Fou- Chou-Fou dont le commerce est immense avec Formose, Java, Lou-Chou et le Japon. Elle y exporte les étoffes de soie, les tissus de chanvre, les pierres précieuses, le calicot, l'acier, le musc et le vif-argent. Elle reçoit en échange le girofle et la cannelle, le poivre, le bois de sandal, l'ambre, le corail, etc.

Le capitaine qui se croit responsable de mes loisirs m'a fait admirer successivement les merveilles de cette grande cité. Elle compte peu de monuments antiques, peu de ruines. L'activité commerciale ne les respecte guère nulle part ; mais , ni cette

voYAr;r.

activité remuante, ni les flots du Min, n'ont encore pu prévaloir contre le pont jeté entravers de la baie qu'entoure la cité. Ce débris curieux de l'ancienne architecture chinoise porte le nom significatif de " Myriades de Siècles » (Wan-Schooul, et long de quatre cent vingt pas, repose sur trente-cinq énormes pihers de granit. Sa masse le maintient seule contre un des courants les plus rapides qui soient, car aucun des artifices qui assurent chez nous la solidité de ces sortes de constructions n'a été employé pour celle-ci .

Au-dessous de Fou-Chou-Fou, comme pour protéger h cité, le gouvernement a élevé la forteresse de Min-Ngan dont les Chinois parlent avec un respect édifiant. Un Vauban ou un Cohorn y trouverait beaucoup à dire; mais la colline est couverte de très-beaux arbres , les fortifications sont disposées en terrasses, et l'on monte de l'une à l'autre j>ar (l(^s escahers do pierre (jui ont le méiitt^ de conduire sans trop de fatigue au sommet de la colline. Le regard embrasse de là un délicieu.x })aysage ; car ricMi n'est ])ittoresque à l'égal de ces petits champs d'orge et de blé, étageant leur moisson dorée au liane des roclies arides, hérissées {\o pin-^ i^t de mûriers.

Le ^;^^illo^ dos Mille- Délices, dans une \iiln \nv> de l;\ \iile de Fou -('hou -Fou.

1) 1-: iM N {. - s i ,

couronnées de jardins, entourées de rizières "et de bois d'orangers. La vallée du >Min, vue du haut de la forteresse, est un admirable paysage. 11 est encore peut-être plus beau si l'on se place sur la terrasse d'une maison de plaisance construite hors la ville par un riche négociant. On l'a surnommée le Pavillon des Mille Délices. C'est le ponit d'où le vieux pont Wan- Schoou se montre sous son aspect le plus favorable.

Notre vie, forcément oisive, se passe à jouer aux cartes (tien tsze pae), aux quilles, aux dominos ou aux dames. Ce dernier jeu n'a pas ici les mêmes règles qu'en Europe. Eo , comme presque tous ses compatriotes, est joueur par excellence, et, quand il perd, j'ai Je double plaisir de gagner ses tseen et de l'entendre maudire le sort avec un vocabulaire complet de jurons anglo-indiens qu'il a rapportés de ses voyages à Singapour. Nous élevons aussi des oiseaux, — des grives, des cailles [lanthocincla canora, Cothurnix sinensis\, — et nous les faisons battre, ainsi que des grillons, pendant des matinées entières.

. In conil)at de grillons est surtout amusant . parce (juc , s'il a quelquefois un dénouement ti'agique , ceci n'entraîne que des

émotions mitigées. Voici comment la bataille s'organise. On choisit deux grillons de grosseur à peu près égale, et sur les dispositions desquels chaque joueur établit sa gageure. On les place l'un vis à vis de l'autre dans une cuvette de porcelaine, de six à sept pouces de diamètre : s' armant ensuite d'une plume ou d'une petite baguette aiguisée , les joueurs agacent leurs chanjpions qui partent ensemble, se rencontrent à mi-course, s'entrechoquent et deviennent , souvent , dès cette première rencontre ennemis irréconciliables. Quand une fois leur colère est excitée, il ne faut plus que s'en remettre à leur naturel rancuneux. Us s'attaquent avec fureur, luttent avec un courage indomptable , et le combat ne cesse qu'après un résultat décisif.

La caille est encore plus irritable que le grillon. Une poignée de millet est répandue sur une table entourée de grilles , et deux cailles introduites dans cette espèce de lice. A peine l'une d'elles a-t-elle entamé le millet que l'autre, dont on a soigneusement agacé l'humeur jalouse, fond à l'instant même sur son audacieuse rivale. Alors , et pendant quelques minutes, le duel ne s'arrête pas; les coups d'ailes, de griffes et de bec se succèdent avec une rapidité merveilleuse jusqu'à ce (|ue la caille vaincue prenne son vol et se réfugie dans les mains de son maître désappointé .

Bien que le marché de Fou-Chou-Fou soit abondamment pourvu de gibier, j'ai vainement essayé de la chasse comme partie de plaisir. Ce ne sera jamais un divertissement fort agréable pour un Anglais que de s'en aller tuer au reposé quehjue infortuné faisan ou des pigeons sauvages. Le gibier ailé de la Chine resseujble prodigieusement à ce qu'il est chez nous. Le moineau Iranc peuple les haies. La pie renq^lit les bosquets de sa voix (l'iarde. Les geais sont charmants de iorme et de j^lumage. Quant nu cygi'e, cet animal poétitjue s'olTre de tous côtés aux coups du chasseur ; mais un gastronome bien avisé se gardera toujours d'attenter à la vie d'un oiseau si désagréable à dévorei*. En sup))osant, conune le veut la tradition, que la voix du cygne niourant soit douée d'une harmonie exceptionnelle, je puis ga>

PtVho au ('orninran.

l'ciiitir qu'elle ne promet rien de fort doux à ceux qui porteront une dent profane sur l'oiseau cher à Vénus. Une fois cuit, il a une saveur rance, une coriacité huileuse qu'on est obligé de dissimuler tant bien que mal, à grand renfort de poivre et d'autres épi ces.

Une loutre de temps en temps, plus rarement encore un lapin, çà et là quel(|ues canards sauvages, ne relevaient pas beaucoup le piquant de nos excursions aux environs de Fou-Chou-Fou. D'ailleurs, le fusil à mèche (gin-gall) et la grenaille de fer dégoiitent bien vite un chasseur habitué à des armes plus sûres. Avec celles-ci, on est réduit à surprendre le gibier immobile et à l'assassiner de sang-froid.

La pêche a plus de ressources ; et surtout quand on a le bonheur de posséder un vol de cormorans bien dressés, elle offre un spectacle curieux. J'ai fait partie d'une expédition où quarantecinq de ces intelligents animaux étaient répartis sur un convoi de sept barques. C'était vraiment un plaisir que de les voir plonger à toute minute, et remonter chaque fois une proie au bec. On leur passe au cou un anneau assez large pour leur permettre de respirer librement , mais trop étroit pour qu'ils puissent avaler le poisson qu'ils ont saisi. A cet anneau est attaché une petite ficelle cpii se noue aussi à l'une des pattes du cormoran. C'est par là qu'on le ramène au moyen d'une ligne à crochet quand il s'oubhe dans l'eau. Que si au contraire il fait le paresseux et reste à bord , son maître lui donne un léger coup de bambou, et, sur cet avis muet , le plongeur reprend son travail. Quand il est las, il remonte de lui-même à bord, et se repose quelques minutes, Durant la traversée d'une pêcherie à l'autre, les cormorans perchent sur le bord du bateau, et leur instinct les avertit de se placer en nombre à peu près égal des deux côtés pour ne pas déranger l'équilibre de l'embarcation.

J'ai vu prendre des rats d'eau par un procédé chinois, assez semblable au siinning and huniiiuj , cpie nos pêcheui's de saumons emploient sur les lacs d'Ecosse, Le rat d'eau se retire la nuit dans les excavations qui se forment naturellement sous les terres sans cesse détrempées qui encaissent le cours d'un fleuve.

A l'entrée de sa retraite, le pêcheur silencieux dépose une lanterne aux cloisons bariolées. Le rat d'eau accourt d'abord, attiré par cette lueur ; puis elle l' éblouit, et il se laisse saisir sans essayer de fuir ou de résister.

Malgré ces passe-temps et bien d'auti'es, inventés par Eo pour m'engager à prendre en patience les retards que souffre notre voyage aux montagnes You-E ; malgré ma disposition tranquille qui me permet de me livrer au sommeil , dejuiis la première jusqu'à la cinquième heure chinoise, c'est-à-dire, de onze heures du soir à neuf heures du matin, il me reste sept de ces heures dont je ne sais que faire; et je ne puis m'empêcher d'envier ces heureux lazzaroni que je vois se succéder autour de l'établissement» proscrit que porte çà et là le propriétaire déguenillé de quelque tripot ambulant.

Le Refus impossible. — Vou et E. — F.e Tsung-Gati. — Sur Je Min. I,c nisf?ict (lu Tlié noir. — CuUures et produit de rArbie-tclia. — La fêle du r.liir.-MiuR. — ElTet d'une Paire de gants.

— Préjugés d'Europe. —Préparation arfifieieEe du tlié.

7 Mai.

Je sais maintenant à quoi tenaient les tergiversations d'Eo. Après avoir accédé à ma première demande, — un Chinois ne refuse jamais directement ce qu'on lui propose, — il n'osait cependant remplir sa promesse , et il avait envoyé des messagers à Lun-Chung, qui, par une autorisation expresse, a levé les scrupules de l'honorable capitaine. Aussitôt, une bonne barque à huit rames, bien munie de provisions, s'est trouvée prête comme par enchantement , et nous sommes partis pour le Tsung-Gan, département de Kien-Ning, où se trouvent les célèbres montagnes que j'avais dessein d'explorer.

Au temps jadis, You et E furent deux frères issus d'un prince de race ancienne, et qui refusèrent par piété de succéder à leur père. Ils abandonnèrent leur patrimoine, et se retirèrent dans les montagnes qui séparent la province de Fo-Kien et celle de Kiang-Si. La chaîne entière a gardé leur nom, et nous sommes entrés hier dans un temple, oii, depuis des siècles, l'encens brûle en l'honneur de leur mémoire. Le Min divise en deux portions ces hauteurs dont le circuit est d'environ cent vingt lis. Les E sont au nord du fleuve, les You au midi, et le thé des premières passe pour être beaucoup meilleur, probablement à cause de leur exposition mjéridionale. L'entrepôt général,- le bazar du district, est le village de Sing-Tsun, où nous sommes en ce moment, et où je recueille mes souvenirs de route.

Les premières journées ont été mauvaises. La pluie tombait à torrents et avait fini par envahir la cabine où nous nous étions

VOYAGK

retirés, le capitaine et moi. L'eau perçait nos habits et avait gâté une partie de nos aliments ; de plus, elle donnait au paysage une monotonie désespérante. Le pays entier est une succession non interrompue de montagnes vertes, du pied au sommet, et qui, lorsque le brouillard atténue leurs formes, se ressemblent l'une à l'autre comme deux vagues de l'océan. Je voulais que nous fissions halte dans l'un des nombreux villages devant lesquels nous passions, et dont les habitants, imperméables sous leurs blouses de roseaux, nous saluaient de cris joyeux. Mais

Eo faisait la souriU* oi'eilK» à toutes mes propositions à ce sujet, et je suis tenté de ci'oire cpie Lun-Chung . en permettant le

voyage, a prescrit prudemment de nombreuses précautions. Le capitaine ne me laisse jamais le temps de parler à d'autres qu'à lui. Sous prétexte qu'il sait mieux le dialecte de la province , — très-différent, en effet, de celui qu'on parle dans le Quan-Tong, — il ne veut jamais souffrir que j'entre en rapports directs avec les habitants. Il s'informe "par avance des questions que j'ai à leur adresser, et me donne, avant que je ne les lui demande, les renseignements dont je suis curieux. Ou je me trompe fort, ou il y a du titou-che là dessous.

La pluie a continué trois jours, pendant lesquels, grâce à l'ignorance de notre pilote, nous nous sommes égarés au moins dix fois. A chaque instant le Min se partage en deux courants de grandeur à peu près égale. Nous entrions dans celui qui nous paraissait le plus important ; mais , au bout d'une ou deux lieues, il se partageait encore , et les canaux qu'il nous offrait, augmentant en nombre, diminuant de profondeur, dégénéraient enfin en simples ruisseaux subdivisés à l'infini suivant les besoins de l'irrigation, qui est en Chine le principal moyen de culture. Après bien du chemin fait, il fallait donc revenir sur nos pas, et quelquefois à grand'peine, en sollicitant les pa3'Sans qui suivaient le bord du canal de touer avec des cordes notre embarcation. Quelques-uns obéissaient à la voix impérieuse du capitaine ; d'autres, moins dociles, s'échappaient en se moquant de nous et de notre embarras. J'en vis même d'assez disposés à nous jeter des pierres. Quand son autorité se trouvait ainsi compromise, le capitaine s'emportait, jurait et menaçait les rebelles, tantôt d'im vieux coutelas rouillé , notre seule arme offensive et défensive, tantôt de son livre de charmes, espèce de petit almanach de poche, où sont inscrites une demi-douzaine de maximes plus ou moins sages, auxquelles il attribue une vertu toute puissante.

Enfin, après bien des malédictions, beaucoup de temps perdu et des orages sans nombre, nous sommes parvenus dans le district du thé noir, où nous avons quitté notre barque, remplacée désormais avec avantage par une couple de chaises à porteurs. Los supports de celles-ci , — toujours en bambou , — étaient

disposas tout autrement que ceux dont on se sert à Quan-Tong. Une traverse Unit les deux bâtons à chacune de leurs extrémités, et cette traverse repose sur la nuque même du porteur. Elles sont du reste remarquablement légères. Xous les louons à raison d'un demi-dollar la journée. 11 est vrai qu'après leur marché conclu, les coulies [kouan-ieen] ne se gênent guère pour harasser le voyageur de demandes impertinentes , sous mille prétextes, avec la plus insigne mauvaise foi. Sans le capitaine, je n'aurais su comment défendre ma bourse contre leurs importunités insolentes. Mais, quand ils réclament un supplément de paie, il leur propose immédiatement une volée de coups de bâton, et les drôles acceptent, — non pas sa proposition , mais son refus, — avec une impudence toute italienne, en riant aux éclats et en nous montrant leurs longues dents rougic-s par le bétel.

L'objet de mon voyage était de voir des plantations de thé, non plus cultivées par échantillons comme dans les jardins de Quan-Tong, mais en grand et au sérieux. Ma curiosité maintenant est satisfaite. J'avouerai qu'elle a été trompée sur quelques points, car l'imagination, cette faculté piperesse m'avait fait entrevoir des merveilles où je n'ai trouvé qu'une réalité passablement terre à terre.

Le pays où nous sommes fourinille d'habitations, et, quoique stérile par nature, il n'offre presque pas de terrain que l'art et le travail ne forcent à produire quelque chose. Où le riz ne vient pas, on sème la patate douce ; ailleurs, c'est la canne à sucre ou bien des fraisiers, des cotonniers, des arbi'es a suif (stiningia fiebifera), des lauriers: à tout le moins , dans les coins les ])Ius sablonneux , un [)in labougri qui donne un peu de bois et un peu lie téréi)enthine. Les soins du laboureur pour sa moisson passent toute idée. S'il craint que le vent n'éiiraiiie son riz trop chargé il réunit plusicnus tiges en un bouquet . les rattache ensemble et les fait se prêter ainsi une mutuelle assistance. Il emploie la même métliod(\ dans les endroits menacés, pour les plants de la canne à sucre, et de ])lus il entrelace le feuillage--de celles qui forment la surface extérieure du faisceau. C'est une enveloppe naturelle qui le met à l'abri de l'humidité.

Mais , au prix des soucis que donne le tcha , — car tel est le vrai nom du thé, — ceux-là ne sont que bagatelles.

Cet arbrisseau, qui pourrait souvent s'élever à une certaine hauteur, est maintenu à cinq ou six pieds de terre par des tailles et des recepages fréquents. Ses tiges se divisent en un "•rtind nombre de rameaux diffus. Ses feuilles, ovales et dentelées vers le sommet, ont deux ou trois pouces de longueur sur un pouce de largeur. Ses fleurs ont un pouce de diamètre et ressemblent à s'y méprendre à celles du came/ m sesanqua. Enfin , le fruit du tcha est une capsule arrondie et de la grosseur d'une noisette. 11 renferme une graisse huileuse dont les Chinois tirent parti, soit pour l'éclairage, soit pour d'autres emplois industriels , mais qui n'entre pas dans leur cuisine si peu exclusive ; cette huile est amère, désagréable au goût, et d'ailleurs malsaine, à ce que l'on dit.

Les observateurs les plus exacts et les plus instruits ne sont point tombés d'accord sur la nature du sol qui convient le mieux à l'arbre-tcha. Tandis que le père Lecomte affirme qu'il vient au mieux dans une terre pierreuse , le père du Halde la demande légère, sablonneuse et sans cailloux. Un autre ecclésiastique romain, tout aussi bien placé pour juger les choses, car il réside depuis des années dans le Fo-Kien, affirme que le terrain le plus convenable est celui des plateaux élevés, que ce terrain doit être humide, mais non bourbeux, et que si le sable ne nuit pointa l'arbre à thé, les pierres en revanche lui portent un dommage réel, parce qu'il redoute la sécheresse.

11 est pourtant reconnu que les feuilles poussées à l'ombre viennent beaucoup moins vite et l'endeiit, (piand on les roule, un li(|uide beaucoup moins nourri, un suc beaucoup moins riche (jue celles dont la salutaire chaleur du midi a développé la croissance.

Sur ce point, les réponses (pie j'ai recueillies sont d'accord avec le,«* écrits de Kempfer, de Davis et de Bruce. Quant à la culture, voici ce qu'affirment les agriculteurs du Vou-E-Schan, dont je résume seulement le témoiaiiaae :

La gra ne du tcha est en état d'être cmplovée vers le dixième

OU onzième mois de l'année chinoise île Ïong-Chi-Chan-Ouit ou le Chap-Yat-Ouit, — novembre ou décembre.) On la place aussitôt dans les trous creusés à cet effet et profonds de trois à quatre pouces, en observant de mettre plusieurs graines dans chaque trou, ce qui ne prévient pas toujours un avortement complet. Dans le cours du troisième mois qui suit l'ensemencement, les premiers jets commencent à paraître hors de terre.

Alors, à mesure que la tige grossit, on ramasse un peu plus de terre autour d'elle. Du reste il n'est pas indispensable de fumer ou d'arroser la plante. On attend trois ans la première récolte des feuilles. Elle se répète ensuite quatre fois cha(|ue année, et cette défoliation si fréquente contribue puissamment à rapetisser l'arbuste qu'elle épuise. En six ou sept ans, il atteint l'apogée de sa croissance. Les vents du nord-ouest lui sont favorables ; ceux de lest lui font (pielquefois du mal. Il n'a rien à craindre du froid, même lorsque les gelées se prolongent et que trois ou quatre pouces de neige couvrent la terre autour de lui. Son plus grand ennemi est Une espèce de ver qui, s'attaquant à la moelle de l'arbre, change en autant de tuyaux creux ses branches principales et sa tige ; les plus vieux plants ont à redouter aussi l'invasion d'une sorte de lichen gris qui les détruit peu îi peu. Si l'arbre à thé meurt de sa mort naturelle, ce n'est guère qu'après avoir fourni une carrière de dix à vingt ans.

Dans les champs de thé que j'ai visités, il m'a paru remar- (juable (|ue les arbrisseaux les ])lus bas, — quekpies-uns ont à ])eine un pied et demi de haut. — sont ceux dont le feuillage est le plus serré et le ])lus dru. 11 est vrai (jue les feuilles sont alors très-petites, et n'ont guère en longueur ([ue trois quarts de poiK (>. Sur la même couche, à quelques pieds de distance, s'élevaient d'autres tiges beaucoup plus hautes, et sur lescpielles les feuilles beaucoup plus rares étaient en revanche deux ou trois fois plus largi^s. On nmis dit (pie le produit des unes et des autres était regard»' ( oninie t'gal. Oe produit s évahie eu u\o\cn\\v à cin(| taels (à peu près ciiui onces I de feuilles vertes par pied d'arbre, ce ipii revient à un lael de feuilles sèches; car, dans ses différentes nitHamorphoses , le thé perd au moins les cpiatre

cinquièmes de son premier poids. On laisse environ quatre pieds et demi de distance entre chaque tige, et on compte de trois à quatre cents arbres par moon de terre. Le moon est taxé par le gouvernement à 300 cash (720 font un dollar), et le meilleur thé se vend sur place environ vingt-trois dollars le pékul. Pékul est le nom malais d'un poids qui équivaut à soixante kilogrammes et demi.

Le 5 avril , appelé Chin-Ming, est un jour de fête pour une bonne partie de la Chine; car c'est le jour marqué dans les calendriers de l'Empire comme le plus favorable à la première

récolte du thé. Ce jour-là, si la matinée est belle, la rosée abondante, mais l'air sec et tiède, des centaines et des milliers de

moissonneurs, leur panier pendu au cou, envahissent les plantations de thd. La cueillette commence; œuvre minutieuse et longue, car il faut arracher les feuilles une à une, en ayant soin d'en laisser un débris adhérent au pétiole, afin que de nouveaux rejetons puissent pousser. Cette besogne se fait pourtant avec une telle rapidité qu'un ouvrier ramasse en moyenne douze livres de feuilles dans sa journée : les mains voltigent de droite et de gauche ; les paniers s'emplissent et se vident en peu d'instants; et le frôlement continu qui accompagne cette besogne, d'ailleurs silencieuse, a quelque chose de monotone' comme celui des arbres effleurés par un vent léger.

Au Japon , les ouvriers destinés à la récolte du thé , s'abstiennent dès la veille de tout ahment grossier pour ne pas altérer d'une impure haleine le délicat parfum de la plante qu'ils approchent. Ils portent même des gants, dit Kœmpfer, de peur de la toucher avec les doigts.

Mais, en Chine, cette dernière précaution ne serait pas de mise ; et les gants y sont un luxe inconnu, j'ai pu m'en assurer en venant ici. Par une matinée où le froid me semblait piquant, je passai — machinalement et sans songer à l'invraisemblance de ce supplément de toilette, — je passai, dis-je, une paire de gants tricotés. Au premier village où nous mîmes pied à terre, ceci me rendit l'objet de la curiosité générale. On accourait, on s'émerveillait , on chuchotait, et les conjectures allaient leur train ; je fut bientôt pris pour une espèce d'animal velu, moitié chat, moitié littérateur, homme de visage, matou de peau ; car on me faisait l'honneur de supposer que toutes les parties de mon corps recouvertes par mes vêtements étaient pourvues du même lainage que mes mains gantées. Les plus sceptiques ou les plus curieux s'ap- {)rochèrent de moi sans façon , me demandèrent •• la patte •• connue à un caniche, et finirent par me prier de relever une de mes manches. Quand je voulus bien leur donner cette satisfaction, et surtout lorsipie j'ôtai mon gant, ce furent des admirations et des éclats de rire dont on aiua une idée , si l'on suppose une Chinoise aux petits pieds ôtant et remettant ses souliers de soie devant une vingtaine de belles (James d'I^ui'ope.

Ce souvenir récent, — l'aventure n'a pas trois joufs, — ainterrompu les détails relatifs à la récolte du thé. Nous la supposerons terminée , et reprendrons notre récit au moment où on remet la moisson de feuilles entre les mains des ouvriers spéciaux, chargés de la préparation. Elle varie, suivant que l'on veut faire du thé noir ou da thé vert. Les Chinois n'usent jamais que du premier; mais, fort peu soucieux des qualités nuisibles que l'on reconnaît au second, ils l'arrangent au goût des étrangers.

La différence entre les deux thés consiste dans la dessiccation plus ou moins rapide, plus ou moins complète qu'on fait subir à la même feuille. Le préjugé européen, combinant la couleur et les effets du thé vert, attribuait le tout à l'emploi des vases de cuivre et à l'oxide vénéneux et verdâtre dont le thé pouvait s'imprégner en séchant. C'est là un abus de logique : je m'en suis assuré en voyant les bassines de fer battu qui servent également au séchage de l'un et l'autre thé , au pé-koi , au cam-poi , comme au twan-kay et au " thé perle » des Chinois, que nous appelons " la poudre à canon. "

Il faut donc ranger cette fable avec les autres fantaisies de quelques voyageurs anciens dont les uns prétendaient que les Chinois dressaient des singes pour les aider à récolter le thé, tandis que d'autres réservaient cette besogne aux jeunes vierges du Céleste-Empire. Le premier dire tombe de lui-même , puisque la nature, — en g^arde contre les pléonasmes, — n'a pas donné de singes à la Chine. Ce n'est pas précisément par la même raison que je contredirai la seconde assertion ; mais il est certain qu'on attacherait plus de prix à l'existence des pauvres petites filles , — on les noie ici sans le moindre scrupule, — si elles devaient plus tard être nécessaires à un travail qui demande des millions de bras.

' Aucun voyageur n'avait pu , jusqu'à ces dernières années, rendre compte de la torréfaction du thé, restée pour ainsi dire un secret national. Il a fallu nos tentatives de culture dans nos provinces indiennes du Haut-Assam , et l'embauchage de plusieurs centaines d'ouvriers chinois, pour arriver à des renseignements complets sur ce point.

Avant de torréfier le thé noir, on le fait sécher quelques heures au soleil sur des châssis de bambou. Il refroidit ensuite à l'ombre, et les ouvriers prennent les feuilles par poignées, les froissent et les malaxent légèrement dans la paume de leurs mains, jusqu'à ce qu'elles soient assouplies et brunies au degré voulu. On les porte de là au fourneau ; les bassines chauffées au rouge, et les torréfacteurs, la bouche masquée par une serviette.

attendent la distribution. Elle se fait par jioignées de deux livres que l'ouvrier étend et retourne dans tous les sens jusqu'à ce (jue sa main n'en puisse plus supporter le contact brûlant.

i)E PING-SI. 141

D'ailleurs, les feuilles pcHillantes dans la fonte rougîe transsudent un suc corrosif qui agit violemment sur la peau , et rend cette opération très-douloureuse. Il faut cependant continuer sans relâche la manipulation commencée, au milieu d'émanations suffoquantes et d'une chaleur à peine tolérable. A mesure que les feuilles ont pris une certaine consistance dont un toucher exeiré devine le degré, on les évente, on les vanne, on les enroule. U enroulement est un travail facile dont les femmes et les enfants s'acquittent à merveille. On s'en fait une idée juste quand on a vu former avec le plat des deux mains des boules de mastic. Le thé enroulé rend un jus verdâtre. On le reprend en sous-œuvre, on sépare les feuilles, on les vanne de nouveau, puis on les rend au torréfacteur, qui leur fait subir une nouvelle coction. Ceci se renouvelle jusqu'à trois et quatre fois.

Le triage suit la dessiccation. Il consiste à classer les feuilles suivant leur grandeur et leur finesse. Les plus jeunes bourgeons et les plus tendres composent le pe-koi , plus cher et plus sujet à s'altérer que tous les autres thés. La seconde qualité donne le pou-chong. Les autres se classent sous divers noms : le souchong, le congou, le son-chi, le bohea ( Vou-E) proprement dit, qui est le moins cher et le plus grossier de tous. Comme il se compose des feuilles les plus mûres et les plus grandes, les indigènes l'appellent ta-tcha, le grand thé.

11 est à remarquer, du reste, que ces noms d'espèces ont presque tous un sens défini qui fait allusion aux peines que coûte leur préparation. Congou [Jiong-fou] signifie » travail, assiduité. " Cam-poi ( c'est le nom d'un thé noir ) vient d'un mot composé dont le sens est : » soins apportés au choix. » La peau d'hyson [hyson-skin] est ainsi désignée parce que le motp^f/// en chinois est le synonyme de rebut, de caput mortuiim , et que ce thé se compose en effet avec les débris, la poussière de l'hy^son.

L'hyson est le troisième des thés verts. On estime avant lui le thé à fleurs ou thé impérial, et le song-lo, ainsi nommé du pays où il croît. Ils viennent presque tous des provinces de Kiang-Nan et Che-Kiang.

La torréfaction de ces derniers thés se fait par les mêmes procédés que celle du bohea ; mais elle demande beaucoup plus de soins, de précautions et aussi beaucoup plus de temps. Entre les premières cuissons et la dernière, il faut conserver les feuilles dans des sacs hermétiquement clos, pendant cinq à six mois au moins. La couleur s'obtient ensuite au moyen d'une poudre composée de sulfate de chaux et d'indigo pulvérisé. L'indigo donne la couleur, le sulfate de chaux la fixe.

Le Chercheur do tomhcaux. — Un Cimetière. — Le Repas des inorU.

Le Roiize et les Pleureuses.

Diplomalie canine. — Tchu-San et Ting-Hae. — Une Madone. — Apollon et Mars.

I,'0-mi-lo-f(t. — Les U.ouvents et les Moines de Pooto.

Voici l'un des plus curieux épisodes de notre voyage aux montagnes Vou-E.

C'était non loin des liuibourg.s de Yen-Ping où nous avons fait halte en revenant à Fou-Chou-Fou. J'errais, par une belle soirée, sur les rochers qui l'avoisinent, sans y chercher autre chose que le plaisir d'une promenade , et peut-être celui d'essouffler mon bienveillant mentor, lorsque je vis arriver quatre Chinois dont la physionomie affairée attira mon attention. Ils ne suivaient aucun sentier et paraissaient marcher au hasard ; tantôt gravissant une colline, puis la redescendant aussitôt, ])uis s'anvtant tout-à coup. Pendant ces haltes . qui se renouvelaient il chacpie instant , l'un d'eux regardait la terre comme s'il eut voulu la sondtM", ])uis le ciel, interrogeant les astres. D'autres fois il étudiait le paysage ainsi (ju'un ])eintre auniit pu le faire, et, hochant la tête d'un air mécontent, il s'éloignait suivi de ses compagnons. Ceux-ci épiaient ses moindres mouvements avec une anxiété docile. J'essayais, sansy réussir, de m'expliquer ces manœuvres.

Le hasard de leur indécise promenade les amena près de nous. Pas un ne daigna nous regarder. Ils passèrent sans mot dire, bien que je me fusse détourné comme pour les aider, s'il y avait lieu, dans l'espèce de recherche à laquelle ils se livraient. Je les suivis alors pour les mieux examiner.

Deux d'entre eux se tenaient constamment à quelques pas en ariière : c'étaient des domestiques dont l'un portait une bêche et l'autre une pioche , ainsi qu'un panier dans lequel étaient des djoss-sticks et des papiers parfumés. Le troisième, mieux vêtu, paraissait leur maître, et il appartenait évidemment à une classe l'iche. 11 était inquiet, absorbé ; ses yeux ne quittaient pas un instant le quatrième personnage, le plus essentiel du groupe.

Couvert de misérables vêtements, chaussé de souliei's déchirés qui avaient perdu leur épaisse semelle blanche, on l'eût volontiers pris pour un troisième valet sans l'espèce de sollici-

tude inquiète avec laquelle ses moindres mouvements étaient suivis ; son front dégarni paraissait haut, et sur son crâne luisant il était parvenu à trouver assez de cheveux blancs pour en faire une petite queue d'un pied et demi ; sonnez opaté n'avait presque aucun relief, à la racine surtout, oa l'on en distinguait à peine l'imperceptible saillie ; ses lèvres minces et blêmes, collées sur ses gencives démeublées, étaient surmontées de quelques poils lianes (jui allaient rejoindre une barbiche de la même couleur et d'un effet assez original. Animez ces traits par l'expression malicieuse de deux petits yeux enfouis sous des paupières gonflées ; encadrez le tout de deux larges et plates oreilles fort écartées de la tête ; vous croirez avoir sous les yeux une caricature accomplie. Néanmoins , il avait, comme tous les vieux Chinois, un air presque vénérable.

Il frappait la terre, de temps en temps, et à plusieurs reprises, avec un bâton qu'il avait à la main. On aurait pu croire^ que, suivant la méthode de nos sorciers du moyen âge, il cherchait quelque source cachée, quelque trésor enfoui , en s'aidanl de la baguettede coudrier. Mais nos promeneurs songeaient à tout autre chose. Le vieillard, qui, tout en marchant, murmurait une sorte d'incantation parfaitement inintelligible, s'arrêta non loin de nous sur un petit monticule. De nouveau, il regarda tout autour de lui avec une attention scrupuleuse , frappa plusieurs fois la terre de son ahacus , et fit un signe d'intelligence aux domestiques. Ensuite il traça sur le sol je ne sais quelles niNslérieu^es figures, et, sur son ordre, on se mita creuser un trou (jui mei-.a- (;ait d'être assez profond. Mais il parut se consulter, suspendit la besogne à moitié faite , et reprit sa course, cette fois e!i ligne (b'oite, toujours suivi de ses trois compagnons. Ils dispai'ureiit bientôt dans une espèce de ravin , et je craignais de \\v pouxoir les rejoindre ; mais, en arrivant au bord de cette espèce de fosse, je les vis arrêtés derechef. Le \ ieux Chinois venait dc^ dessiner uii carré long (|u'il semblait ((Mjsacrer c\\ marmottant quelcjnes prières. Quand elles funMit tei'minécN, les trois autres personnages s'inclinèrent devant lendroit désigné ; ils v brûlèrent ensuite plusieui's morceaux de papier; après (]uoi les deux ouvrit rs

DE PING-Sl

se remirent à l'œuvre , et creusèrent ce qui allait être une tombe.

En effet , — Eo m'expliqua immédiatement cette énigme ; — nous avions rencontré un fils désolé cherchant un lieu favorable pour la sépulture de son pore, en compagnie d'un de ces nécromanciens dont l'industrie toute spéciale consiste à choisir le logement des morts.

Le lendemain, je revins au même endroit dans la matinée. La tombe creusée la veille était déjà remplie. Autour d'elle plusieurs autres s'élevaient , différentes de forme et de

richesse ; mais les plus modestes , aussi bien que les plus somptueuses, avaient leur parure. Nous sommes à peu près à l'époque QÙ les Chinois , apportant des offrandes , vieiment prier aux

tombeaux de leurs ancêtres et répéter la cérémonie des derniers devoirs. On avait renouvelé les gazons ; la terre était fraîchement remuée tout autour, et comme émaillée de découpures en papier de couleur, doré, rouge, blanc surtout, — car le blanc est en ce pays la couleur du deuil , — figurant des branches chargées de feuillages et de fleurs, des vases, des lanternes, des pavillons, des caractères chinois, des oiseaux, des insectes , — le tout soutenu par des morceaux de bambous fichés en terre. La brise passait en jouant sur ces fantasti'[ues décorations et en détachait à chaque bouffée quelque débris.

Cinq ou six individus , groupés devant la tombe récemment fermée, avaient fixé en terre un certain nombre de bougies eu cire rouge et de djoss-sticks parfumés. De petites assiettes contenant différents mets étaient rangées symétriquement devant cette espèce de rampe., à côté de quelques tasses de thé ou de sam-tcheu. Chacun des assistants prenait à son tour un ou deux morceaux de papier qu'il allumait aux bougies, et qu'il agitait de haut en bas pour accélérer leur combustion , tandis que, pliant le genou à plusieurs reprises, ou s' inclinant devant le tombeau, il marmottait rapidement des prières.

Ceux-là remplissaient les rites pour leur propre compte; mais, dans une autre partie du cimetière , un bonze en hailloiis suppléait l'indolente piété de quelque famille riche. Il tenait à la main gauche un petit tam-tam sur lequel il frappait en cadence avec une baguette de fer. Au petit doigt de sa main droite était passé l'annbau d'une sonnette qui accompag^iait ainsi chaque coup, et ce double caiillon marquait les mesures d'un canticpie nasillard. A côté du bonze, un musicien jouait sur une espèce de hautbois le même air que j'avais entendu aux jours de fête, et des pleureuses agenouillées poussaient des cris perçants en frappant la terre de leurs fronts. Ces simagrées d'une dévotion toute extérieure ne domiaitMit l'idée d'aucun sentinnit séneu.x, d aucune croyance fervente.

La matinée avançait. Les assistants, séloigiiaut li'suiis après les autres, avaient laissé le cimetière désert et les jilats encore remplis à la merci de (quiconque oserait s'en emparer. Or, à

Paiïode sur les collinos tiimulaires do la firovinre de Ko-Kiori

DK PING-SI. 1-17

peine la colline fut-elle abandonnée que, de tous côtés, averties sans doute par la fumée des papiers votifs , accoururent des jneutes de chiens affamés. Ils venaient manger la part du mort, ou lécher autour de lui la terre imprégnée de graisse. Les premiers arrivés, — les plus heureux par conséquent, — se distinguaient à leur tête droite, à leur poil hérissé, à leur physionomie orgueilleuse et satisfaite. Ils levaient insolemment la queue et la brandillaient avec une joie égoïste ; les autres , au contraire, la ramenaient entre leurs jambes, portant la tête et l'oreille bass.e. 11 en était qui, tout aussi à plaindre, affectaient l'insouciance, et, le nez au vent, semblaient tlairer une meilleure fortune. L'un d'eux, maigre, vieux et laid, le dos pelé, la queue sans bouquet, se sépara peu à peu de la bande et s'en alla dans une certaine direction , mais sans se hâter, sans suivre la ligne droite, en zig-zag et avec mille détours. C'était un vieux matois , et qui savait, comme l'on dit, de quel côté le pain se beurre. Dès qu'il se fut donné une avance notable sur le reste de la troupe, — ce dont il s'assura par un hypocrite regard jeté en arrière, — je le vis s'élancer comme la flèche. Les autres le suivirent à l'instant même , et ils disparurent sur ses traces, courant à quelque autre festin, à quelque autre sépulture.

27 niai.

Je regrette quelquefois de n'être point chargé par l'Amirauté du relevé des côtes chinoises. Cela donnerait quelque intérêt à un voyage dont toutes les journées ne sont pas également bien remplies. J'aurais alors mesuré avec une scrupuleuse exactitude et l'ancrage de Ting-Hoy et la baie de Hoc-Sien où le Min se jette, et le port de Kitta et celui de Sung-Shan. Presque tous demanderaient à être étudiés pour l'usage futur des Européens, qui jusqu'ici n'y relâchèrent jamais. Quant aux îles innombrables qui bordent les rivages du Fo-Kien et du Che-Kiang, — le groupe des Le-Shan , celui des Hi-Shan et celui des Kew-

Shan, — il faudrait dans tous les cas renoncer à les décrire; l'hydrographe le plus déterminé devant perdre, à pareille besogne , toute mémoire et toute patience.

MieuK vaudrait réserver l'une et l'autre pour l'nrchipel de Tchu-San, auquel a donné son nom une île de trente milles de longueur environ, sur quinze de large. Sa capitale, Ting-Hae, m'a semblé dans un état florissant ; rues bien dallées, marchés bien fournis, faubourgs étendus. Comme le plus grand nombre des villes chinoises, elle est entourée de murailles, et l'on n'y pénètre que par des portes soigneusement fermées. La Djoss- House , le temple de la cité, renferme un nombre considérable de grandes et petites idoles , tant dieux que déesses. L'une d'elles, — Fou-Jni , la patronne des femmes stériles , — tenant un enfant dans ses bras, m'a rappelé, par la nature même du groupe, sinon par son exécution, toutes les vierges catholiques, et entre autres la Madomia de la san Sisfo que j'ai vue à Dresde. L'ensemble de l'édifice n'est pas d'ailleurs sans rapport avec certaines églises romaines ; et n'eût été le bariolage immodéré des couleurs répandues à profusion sur les figures, sculptées et dorées, assises ou debout, qui ornent chaque chapelle, un papiste aurait pu se croire en compagnie des martyrs et des saints de sa communion. Plusieurs représentent, je n'en doute pas, des orateurs ou des philosophes. Au moins leur attitude doctorale, leur geste éloquent, semblent l'indicpier. D'autres sont de vrais monstres, et je n'oublierai de ma vie deux figures assises pieusement à la porte du tem])le. l'une tenant une lyre, l'autre une large épée hors du fourreau. C'était un plaisant Apollon que le premier, et le large sourire (jui traversait son ^ isage inspiré ne manquait pas de qualités communicatives. Quant à Mars, il ouvrait de gros yeux ronds, teints (le sang d'animal — ])our leur donner de la vi(\ (li>ent les Chinois — et ne demandait qu'à faire peur.

Je me rappelle enc(U'e ce que je i)ris pour une académie de province: tn^ite ù (juai'ante personnag(\s, assis des deux côtés d'une longue tal)l'\ sous lu présidence dune espèce de doyen. Ce dernier frappait régulièrement de sii baguette un petit tambour

Inférieur (ruii Temple.

recouvert d'étoffe écarlate, et marquait ainsi les intervalles d'une lecture, ou pour mieux dire d'un chant monotone. Les autres suivaient de l'œil et de la voix sur une brochure que chacun tenait à la main. J'ai compris plus tard que c'était une classe religieuse , — une façon de catéchisme, — et non pas une institution Httéraire.

Tchu-San n'est pourtant pas, comme l'île voisme, la résidence pour ainsi dire exclusive de la moinaille chinoise. Les merveilles du fameux temple d'Honan , auprès de Quan-Tong, sont à Pooto multipliées et dépassées. Soixante monastères, dont deux fondations impériales , couvrent les montagnes pittoresques de ce délicieux coin de terre, jeté, comme au hasard, dans un archipel stérile et nu. La nature s'est concertée, dirait-on, avec le travail des hommes pour embelHr ce séjour que deux mille prêtres et autant didoles, — ceux-ci et celles-là également inutiles, — encombrent de leur oisive stupidité. Là mille jardins charmants ont été dessinés, mille grottes creusées le long des sentiers verdoyants, mille bosquets aromatiques disposés patiemment dans les moindres anfractuosités des rochers ; deux splendides et vastes bâtiments, à la livrée impériale, c'est-àdire revêtus de briques jaunes, occupent et enserrent les deux plus riantes vallées que l'imagination puisse rêver ; tout cela pour loger un certain nombre de biiches dorées , prétendues dispensatrices du beau temps ou de la pluie.

N'omettons pas une troisième espèce d'hôtes qui ne manquent jamais dans un monastère chinois : ce sont d'énormes porcs, engraissés à plaisir, et qui se traînent lentement d'une cellule à l'autre, béats dédaigneux , sans toucher à l'abondante pâture jetée sur leur chemin. On comprendrait leur présence , si le culte de Fo permettait l'usage du lard ou du jambon ; mais, en présence des prohibitions formelles dont toute chair est l'objet, il est permis de supposer que les dogmes de la métempsycose autorisent la transmigration des âmes d'élite dans le corps des pourceaux sacrés. Si cela est, il faut convenir qu'on a choisi un singulier logement pour l'esprit d'un grand saint bu d'un respectable philosophe.

L'invocation favorite des Chinois, FO-mi-to-fo règne sans partage à Pooto. Les bonzes ne disent pas autre chose en égrenant leurs longs chapelets^ Au détour de chaque sentier, à tous les coins de chaque temple, dans le fond de chaque grotte, sur les cloches énormes et richement sculptées, sur les barrières, sur les murailles, partout enfin, cette inscription vous poursuit et lasse vos regards. Je n'ai jamais été plus rassasié de la même phrase incessamment répétée. Le fameux s/ /c A* no hills i défense d'afficher), qu'on affiche partout à Londres, peut seul donner une idée de l'effet que produisent à la longue l'O-mi-to-fo et l'idole du dieu-poussah.

Des deux temples de Pooto , l'un est à lextrémilé nord ,

l'autre au sud de l'île. Ils sont construits à peu près sur le même plan, qui est celui de presque tous les édifices destinés au culte de Fo.

Les Chinois ne comprennent pas comme nous l'architecture religieuse. Au lieu d'un seul bâtiment clos et couvert, ils préparent à leurs divinités une résidence rurale, une sorte de jardin anglais, parsemé de riantes habitations. Une montagne est choisie dans un site pittoresque ; on la plante de grands arbres ; on la couvre d'un lacis d'allées au bord desquelles on multiplie les arbustes et les buissons fleuris. Par ces avenues ombragées, qui serpentent capricieusement sur les flancs irréguliers du rocher, les pieux visiteurs arrivent ordinairement à plusieurs corps de bâtiments s'étageant à quelque distance l'un de l'autre.

Les deux temples de Pooto, par exemple, ont chacun quatre chapelles ou salles séparées , sans compter les maisonnettes latérales où logent les bonzes.

Le premier de ces quatre bâtiments est une façon de porche occupé par quatre figures colossales , les sentinelles immobiles de l'endroit. Derrière ce vestibule s'élève la principale nef, celle oii sont assis les trois précieux Bouddhas (San Paou Fo), savoir : le Passé, le Présent et l'Avenir; Kouo-Keu-Fo, dont le règne est accompli ; Hin-Tsae-Fo qui domine à présent l'univers, et Oui-Lae-Fo appelé à le gouverner plus tard. Le premier est à droite , et ses mains , posées sur ses genoux , donnent l'idée de l'éternel repos auquel désormais il est voué ; les deux autres ont au contraire le bras et la main droite levée ; devant chacun est un autel oîi sont déposées les offrandes , les brûle-parfums, les porte-fleurs en porcelaine, les vases ciselés en bronze , où brûlent sans cesse les bàloiis de Dieu et le papier pailleté.

Ces statues ont dix à douze pieds de haut. Celles des principaux disciples c-lu dieu, rangées autour de la salle, sont taillées ilans des proportions moins gigantescpies, et n'ont guère que sept à huit pieds. Entre elles se déroulent sur la nun'aille ces Innoues bandes de satin, char"ées de sentences et de maximes

religieuses, que l'on retrouve presque partout dans le pays de Confucius.

La troisième chapelle est en général dédiée, ou bien à Chiii- Ti, la déesse de salut, dont les bras nombreux indiquent la secourable mission, ou bien à Kouan-Yin, l'une des plus importantes créations de la mythologie bouddhique. Quand les âmes comparaissent devant le tribunal des Dix Rois de Ténèbres ( Shih-Ning-Ouang ), c'est Kouan-Yin qui remplit le rôle de l'avocat ; elle fait valoir les mérites du défunt , et pallie de son mieux les fautes qu'il a pu commettre.

Je ne saurais dire au juste les noms de chacune des idoles à figure d'ogre que renferme la quatrième et dernière division de l'édifice sacré. On y trouve pêle-mêle, tantôt au ras de terre, tantôt sur des piédestaux de métal, une foule de statues, do groupes d'animaux, de monstres fabuleux affectant toute forme

et toutes louleurs. Ici les Ti-Ki. dieux de la terre ; plus loin les Tien-'^hin, dieux du ciel ; au-dessus deux l'image de l'Ancien Maître Confucius ( Sien-Sze-Kun(jtze]\ puis les dieux militaires ;

Le dieu Kouan-Yn aux vingt bras.

Ïaou-Lou-Che-Shin (le dieu de la route où passe l'armée); Ho- Paou-Che-Shin (le dieu du canon); puis les étendards et bannières ( ketxih ) ; puis les dieux chargés de soumettre les démons :

puis Sien-E, l'Esculape de la Chine, entre Sien-Nung, l'ancien patron de l'agriculture, et Sien-Tsan, l'ancien patron des manufactures de soie. Autour d'eux les chou-sin-kouei-che-tse, les esprits des philanthropes défunts, des gouverneurs fidèles, des Httérateurs éminents , des martyrs de la vertu, etc., etc., ont chacun leur effigie ; ce qui compose, en définitive , toute une ^rmée de divinités ou de saints,

154 VOYAOE

Dans cette quatrième salle, et en compagnie de ce panthéon giotes(|ue, où figure encore le dieu qui parcourt le monde pour

examijier les îiclions (l(>s hommes, on place ordinairement la hihliothcque des monaslcM-es. Celle du t(MMj)le méridional de Pooto se compose de six à sept mille volumes exclusivement théolo^ri(jiu's, où sont conservées, soit le^ conversations de Bouddha et de ses disciples, soit les différentes fonnules litur- <,M(lues dont ses adorateurs doivent faire «isa^^e. Elle défraie les hesoins intellectuels d un siMuinaii'e voisin, où un professeur confucéen prépare un certain nond)re d'écoliei-s tous destinés HU sacerdoce. lndé[)endamin'Mit de ceux-ci, l'île renferme un

T(Mnple et Monastère

très grand nombre d'enfants qui sont sous la tutelle inrimédiate des bonzes. Je demandai naturellement si on s'occupait aussi de les instruire ; mais il me fut répondu que non , et que leur seule occupation était de réciter chaque jour une certaine quantité de prières à Fo.

Qui dit moine, dit gourmand; et malgré leur affectation de sobriété, je crois que les prêtres de Bouddha n'ont rien à reprocher aux enfants de saint Benoît ou de saint Bernard. Du moins cette idée m'est venue en traversant les réfectoires, mieux ordonnés que toute autre partie des bâtiments , et en trouvant toujours des cuisines peuplées , alors même que les chapelles étaient désertes. Mes soupçons allèrent même plus loin l'autre jour. J'avais demandé à voir le tae-ho-shan (Harmonie et Elévation ) le grand-prêtre du temple méridional , et cette faveur me fut refusée , sous prétexte que le saint homme récitait ses prières ; toutefois le bonze qui m'avait donné cette excuse passa près de moi , peu de minutes après, portant sur son bras les vêtements et la crosse [selli-chang] de son supérieur; cehii-ci, tout simplement, n'était pas encore sorti de sa chambre à coucher. Pressé qu'il était, le frère lai oublia de refermer derrière lui la petite porte grillée qui interdit aux profanes l'accès du logement des prêtres. Je pris avantage de cette distraction, et j'avais déjà fait quelques pas dans un couloir à moitié découvert, où de belles fleurs s'épanouissaient dans des vases de porcelaine, quand je vis revenir mon étourdi, lequel, d'un air tout à la fois goguenard et mystérieux, me reconduisit hors du domaine réservé. Ceci, je l'avoue, me fit présumer que ces heureux de la terre ont plus d'une raison poui' se soustraire à r investigation de tout œil profane.

Erreurs géographiques. — Le Fou , le Ting , le Clioou , le Hien. — De Chiu-llae h Ning-Po.

— Visite du Lord Amhersl.

— Expédients d'un magistrat responsable. — Les Mûriers et la Soie.

— L'Ile Tsong-Ming. — Les Terres salées.

— Les Cotonniers. — Petites Industries. — Tontine de liienTaisanee.

■i juin.

Il ne faut se fier que médiocrement aux géographes ; et par exemple on se ferait une assez fausse idée de l'archipel de ïchu- San, d'après les célèbres cartes de Dalr}'mple. Là oii elles marquent cent brasses de profondeur, le sondage n'en donne que quarante à cinquante. Latitude et longitude sont indiquées sans précision . Les noms sont écrits tout de travers : Ty-go-Shan pour Ta-sie-Shan, etc. On trouve de ces inexactitudes dans les livres des missionnaires eux-mêmes , et de là vient que l'étude de la géographie chinoise présente à chaque instant des problêmes insolubles.

Nous sommes entrés , il y a trois jours , dans une rivière que le père Duhalde appelle le Kin, et dont le véritable nom est Ta- Hae. Par un brusque retour sur elle-même , elle enserre un promontoire placé à son embouchure, et qui devient, cerné par leseaux du fleuve et celles de la mer, une sorte de péninsule. C'est là qu'est situé Chin-Hae, le chef-lieu du Hien.

Le Fou, le Tmg, le Choou et le Hien, soit dit en passant, sont les quatre subdivisions de toute province chinoise. Le Fou est un département , ayant une administration à part , régie par une espèce de préfet [clic-Jbu]. Le Ting (division moins considérable) est quelquefois indépendant de ce magistrat , quelquefois placé sous sa tutelle administrative ; dans le premier cas , il porte le nom de cheih U. Le Choou ne diffère du Ting que par son infériorité de surface , et par les rouages plus économiques de son gouvernement ; le Hien , enfin , ne mérite plus le nom de département; c'est un simple district, k\\\\ tantôt fait partie d'un Ting ou d'un Choou. tantôt les égale en réelle importan('(\ mais, dans

tous les cas, s'administre à moins de frais. Chacun de ces départements ou districts doit avoir au moins une ville close qui porte le nom de la division territoriale dont elle est le centre. On les confond quelquefois dans l'usage. Fou-Chou-i^oz^ la cité, ne devrait s'appeler que Fou-Chou , et sur beaucoup de cartes j ' ai trouvé Chin- Yiae-Hien pour désigner le chef-lieu du district de Chin-Hae.

De cette ville, qui n'a rien de remarquable, nous avons remonté le Ïa-Hae jusqu'à Ning-Po — la marée nous aidait — en deux heures et demie. Durant ce trajet, un seul endroit m'a paru présenter quelques dangers pour nos plus gros bâtiments de commerce : c'est l'étroite passe qu'il faut traverser entre le boi'd occidental de la rivière et l'île du Tigre accroupi ( Fou - Isun ) . Entre cette île et Yew-Shan, il y a un ancrage que la violence et l'irrégularité des mascarets doit rendre assez périlleux , mais où rien ne forcerait à s'arrêter.

Ning-Po (300,000 habitants) est plus belle et mieux bâtie que Quan-Tong ou Amoy. Les maisons des beaux quartiers ont

deux étages. Les rues — encore étroites pour les yeux euro

péeiis — y sont d'une largeur inusitée en Chine. Trois passants s'y rencontreraient sans se coudoyer; les magasins plus ornés sont aussi plus vastes que je ne m'attendais à les trouver; les murailles revêtues de pierres de taille et bien entretenues , ont cinq mille pas géométriques de circonférence , et trois voitures iraient de front sui'leur couronnement. De la porte orientale à la porte de l'ouest, formant les deux extrémités d'une seule rue parfaitement droite , j'ai compté cinq mille deux cent soixante-quatorze de mes pas — environ un mille par conséquent. Devant la première se trouve un pont de bateaux composé de soixante-trois grosses barques à fonds plats, reliées par des chaînes de fer.

I/arrivée du titou-che a été l'occasion d'une réception solennelle dont les détails m'ont ennuyé à l'excès. En revanche , je n'ai pas été médiocrement intéressé par les souvenirs qu'a laissés aux magistrats de Ning-Pola visite encore récente du Lord Amheî'st , envoyé par la Compagnie des Indes pour étudier les ports septentrionaux de la côte chinoise.

C'est un mandarin militaire, Ma-Ta-Laon-Yay, qui la racontait à Lun-Chung. {*-'on récit, où il ne songeait pas à dissimuler les terreurs que l'arrivée de Yin-Keih-Le avaient causées au Cht^- Vovi et aux autres grands officiers de la ville, m'a prouvé à quel point la crainte d'une invasion domine le sentiment de jalousi»' commerciale (|ui schiI est mis en a\;nit. Jamais M. Hugh Lindsay ni le Rév. Ch. Gutzlaff, hîs deux agents de la Compagnie , n'ont pu persuader au vice-roi du Che-Kiang , (jue leur vovage fût une entreprise purement commerciale. Ma-ïa-Laon , spécialement chargé de découvrir le but de leur mission, essava d'\ parvenii- en affectant une extrême franchise, même dans ses soupçons ; et ce diplomate tartare nous amusait fort , Lun-Chung et moi, (juand il nous lacontait ses conférences a\ ec les ambassadeurs barbares, ces •• mandarins à poils rouges déguisés en commerçants. ••

" Quelle race rusée , disait-il , quelle race redoutable ! A peine ont-ils un ^ aisseau ])rès de ((uelque port , et leurs barques vont lie tous côtés, étudiant les lieux , dressant des ])lans , dessinant (Un cartes ; en sortt^ qu'a])rès uiu^ lune ou deux , ils commissent le pays mieu.x (pie no\js. Pailez-moi dt^ gens de Forniose ou des

Coréens. On peut Jes laisser aller librement, et se fier à leur stupidité naturelle pour tout voir sans rien observer. Nous avons eu de ces naufragés à qui pas un de nous n'a pris garde. On leur a laissé choisir, pour retourner chez eux, la route qui leur a plu. 31ais les Hung-Maou , il a fallu les prier et les menacer tour à

tour, leur tendre des pièges et leur offrir de Fai'gent qu'ils

n'ont pas voulu accepter,.... les fatiguer par mille délais, les tromper par mille civilités et mille complaisances. Un jour, afin de les terrifier, quinze de nos jonques de guerre avaient fait mine de barrer le passage à l'une de leurs banjues montée seulement par seize marins. Ces barbares audacieux n'avaient pas d'armes, et pourtant ils ont forcé la ligne. Ce sont de vrais rats aux dents de fer, qui cherchent, par tous les trous, à s'introduire dans la Terre des Fleurs. Nous nous sommes débarrassés d'eux à force de belles paroles; mais s'ils reviennent jamais plus nombreux , le Souverain des quatre mers et des dix mille endioits f termes classiques par lesquels on désigne l'univers ) aura quelque peine à les repousser. "

Ainsi parlait Ma-Ta-Laon. Or, j'ai lu par hasard, dans la Gazette de Pe-King, le rapport du ministre Foune-Yung-Ah (leFou-Yuen du Che-Kiang] sur cette même aventure du Lord Amkerst , et je me rappelle encore les termes emphatiques dans lesquels était racontée l'expulsion des barbares honteusement chassés sur la mer par le titou - che, le tsong - ping, les choou-peïs et les tsin - sung de la province. C'est la vingtième fois au moins que je surprends les hauts fonctionnaires de l'Empire en flagrant délit de mensonge dans leurs notes officielles, et je n'ai plus à m'étoimer de l'aveuglement profond où le Fils du Ciel est plongé : pour lui , ses armes sont toujours victorieuses, ses officiers toujours fidèles et dévoués ; la prospérité des provinces ne fait jamais question. Aussi, dès qu'un bruit de révolte, "la nouvelle d'une famine ou tout autre événement désastreux parvient à s£s oreilles , le magistrat responsable est à l'instant disgracié. Quand ce derniei" peut rejeter sa faute sur d'autres, il se sauve en sacrifiant ses inférieurs. C'est ainsi que Foune- Yung-Ah s'y prit pour détourner de lui la rancune impériale.

Il dressa une liste des officiers négligents , ou suspects de trahison, auxquels on pouvait attribuer l'audace impunie des étrangers , et sollicita l'autorisation de les livrer lui-même aux tribunaux, " afin de maintenir la dignité du gouvernement de l'Océan; " — sage requête , à laquelle le keun-ki (le conseil privé) ne manqua pas de faire droit. Plusieurs mandarins ont perdu leur bouton, et quelques-uns leurs têtes, parce qu'il a plu au président des subrécargues de la Compagnie établis à Quan-Tong d'ordonner une promenade connnerciale sur les côtes nord de l'Empire Céleste.

9 juin.

Le commerce de Ning-Po est considérable. J'y ai trouvé plusieurs magasins de draps anglais ; mais ce qu'on y vend le plus est de la soie brute ou manufacturée. Les étoffes de soie se fabri- (}uent sur une grande échelle à Hang-Choou , capitale du Che- Kiang , située au fond du golfe où se jettent le Tsien-Tang et le Tahae.

Aussi, peu à peu, autour de nous, le mûrier remplace-t-il les plantations de thé. Le mûrier du Che-Kiang diffc're à quelques égards du nôtre, ^t n'est pas d'ailleurs le seul arbuste dont les feuilles soient employées pour la nourriture des vers à soie. Une variété sauvage de l'espèce monis et un(^ sorte de Irène le suj)pléent partout où il ne suffit pas.

L'esprit méthodique et patient des Chinois se retrouve dans les moindres détails de ce qui se rattache à cette industrie iiTiportante, dont l'impératrice est la patronne officielle, comme l'empereur est le patron de l'agriculture. Un livre exprès, — le Kang-Shih-Fo, dont chaque page est encadrée dans les replis du dragoiumpérial, — contient, avec de nombreuses ///î/.s7/"flr//o7?.v. une série de poèmes exfdiquant tous l'^s procédés agricoles où industriels (jue réclament la culture bien entendue des mûriers , l'éducation et la nourriture des vers, le tissage cU^ cocons, la l'al)rication des étofles. Un monarque ( Yen-Ti I est l'auteur de ces recettes rimées , et le soin qu'il a pris de les rendre popu-

laires lui a mérité le nom de Divin Laboureur [Shin-Hung]. On peut les voir appliquées dans chaque bourgade du Che- Kiang.

Au centre des quinconces de mûriers , et aussi éloigné que possible de toute espèce de bruit, s'élève le bâtiment d'exploitation. Un cri d'homme , un roulement de tonnerre , l'aboiement d'un chien , peuvent faire mourir les vers durant les premiers temps de leur éphémère existence. Auparavant, et lorsqu'ils sont encore dans l'œuf, il faut s'attacher surtout à ménager autour d'eux les variations de la température. Pour hâter ou retarder leur éclosion, pour la mettre en rapport exact avec le temps où les bourgeons du mûrier sont le plus propres à leur nourriture, on leur mesure savamment les alternatives du chaud et du froid. Même exactitude minutieuse dans le choix et la quantité de feuilles qu'on leur donne en pâture. Au début , on hache les feuilles en menus fragments ; puis , à mesure que l'insecte grandit et prend des forces , on arrive à les lui donner entières. Autour de lui l'air reste constamment tempéré , silencieux , pur de toute exhalaison. Près de la claie chargée de feuillages où s'accomplissent à loisir ses premières transformations, une autre claie l'attend avec des feuilles plus fraîches dont l'odeur l'attire. On a soin de lui ménager plus de place quand sa croissance l'exige , et ceci se fait en dédoublant le nombre des insectes placés sur les claies , en telle sorte que la même quantité de vers, d'abord logée sur l'une d'elles, se trouve, en fin de compte, répartie sur une demi-douzaine pour le moins.

Quand ils ont atteint leur dernier développement , et pris une certaine teinte jaunâtre, on les transporte dans des tiroirs à compartiments préparés pour le filage. Au bout de huit jours environ, les cocons sont formés. Il devient urgent d'arrêter le travail qui suit, et d'empêcher la dernière métamorphose qui détruirait en partie la précieuse enveloppe de l'insecte. Alors, après avoir mis à part ceux dont on a besohi pour obtenir une nouvelle couvée , on étouffe les autres dans leurs cocons, en les plaçant par masses entre des lits de feuilles saupoudrées de sel. On fait dissoudre ensuite , dans une eau tempérée, la matière glutineuse qui relie

les brins de la soie ; elle se dévide sans autre préparation sur de

petites tournettes.

Les métiers chinois sont en apparence établis sur les modèles les plus simples, l'ouvrier s'en sert néanmoins avec une telle habileté , un tel soin et une si intelligente application, que nos manufactures européeimcs n'ont encore pu lui rien offrir d'inimitable. Les damas les plus richement brodés , le satin à ileurs, etc., sortent de ses mains aussi

parfaits que sauraient les produire Paisley , Macclestield ou Lyon. En revanche, les crêpes chinois ont défié jusqu'à présent la contrefaçon étrangère; et nous n'avons pas l'équivalent du ponrjee , ce tissu de soie préparé pour de fréiiuents lavages , (pli non-seulement leur résiste , mais devient plus doux et plus beau à mesure (|u'il les subit.

Trois autres provinces, outre le Che-Kiang, sont renommées ])()ur la beauté des soies (pi'elles produisiMit : \v Kiang-Nan , 1(> Hou-Pih et le Sze-Chuen, toutes (juatre à peu prî^ sous la même latitude , et dont le climat rappelle celui des provinces américaines situées par hs mêmes di^grés. Leur sol naturelle-

ment humide, — détrempé qu'il est par les eaux du Yaug-Tse- Kiaug- (tils de la mer) et de ses innombrables a'T^uer.ts, — est abondamment fumé au moyen de la vase qu'on extrait des fleuves, et qu'on amende tantôt avec des cendres, tantôt avec des substances animales. La plantation de mûriers s'accommode d'ailleurs fort bien d'une culture voisine et simultanée. Entre leurs pieds régulièrement rangés , on sème le millet indien qui supplée le riz , et plusieurs autres espèces de graines ou de légumes. Les plus grands soins sont pris pour écarter les insectes voraces qui détruiraient si aisément ces arbustes délicats, et l'on va souvent jusqu'à préserver leurs feuilles en appliquant au long de chaque tige une couche d'huile essentielle.

Dans les Seize Discours dont on fait chaque mois lecture publique , afin que le peuple soit par là rappelé à ses principaux devoirs , il en est un presque entièrement consacré à la culture de la soie , et par lequel le Fils du Ciel relève, ennobht autant qu'il le peut cet important labeur. Quant aux produits, il semble vouloir les monopohser au profit de ses états , car il cherche à limiter autant que possible l'exportation de cette denrée. Les lois de l'Empire défendent qu'un navire étranger emporte plus de cent pekuls soie brute, et de quatre-vingts pekuls soie ouvrée. Mais ces lois restent sans force devant les tentations irrésistibles de la contrebande; et l'avidité des fraudeurs compense heureusement la niaiserie des prohibitions impériales. 11 sort de Chine tous les ans quinze à seize mille pekuls de soie , dont la plus grande partie , en écheveaux , est destinée aux manufactures anglaises. On l'emploie de préférence à toute autre pour les bas de nos élégantes.

.Shang-Hae, 16 juin.

Je' ne me lasse pas, depuis que nous sommes ici , d'admirer la patience industrieuse de ce peuple , tout adonné aux plaisirs et aux travaux purement matériels. Nous avons touché , en venant, à l'île Tsong-Ming, placée, comme un immense navire à l'ancre, au centre de l'embouchure du Yang-Tse-Kiang ; cette

position lui a fait donner aussi le pittoresque surnom de Kiang- Ché ( Langue du Kiang). C'était , il y a quelques siècles , une terre stérile où on déportait les bandits avec l'espoir fondé qu'ils y mourraient de faim. Pour éviter ce sort, ils commencèrent des défrichements; bientôt, sur le bruit de leur réussite, des milliers d'émigrants quittèrent la côte, et vinrent prendre possession de la terre nouvelle qui s'offrait à eux. Aujourd'hui la campagne , sillonnée de canaux profonds , couverte d'habitations commodes, de gros bourgs commerçants, fait de toute cette île, qni a plus de vingt lieues de long sur cinq à six de large , une espèce de grande cité coupée de jardins. La pêche n'est pour rien dans cette prospérité que menacent chaque année les vents cruels, les typhons de la mer Jaune. Tout le poisson qui se consomme dans l'île y est apporté du continent , et se vend à vil prix, bien que conservé sous des couches de glace.

La principale richesse de Ïsong-Ming consiste dans ses terres salées qu'on dépouille au moyen d'un lavage à l'eau douce, et dans ses récoltes de coton. Voici ce que disait des premières un missionnaire français qui les avait longtemps étudiées : •

" Ce sont des terrains grisâtres , répandus par arpents dans divers cantons de l'île du côté du nord. On en tire une si grande quantité que , non-seulement toute l'île en fait sa provision , mais qu'on en fournit encore ceux de terre-ferme, qui viennent secrètement en chercher pendant la nuit. Ils l'obtiennent à un prix modique , en raison des dangers auxquels ils s'exposent ; car, s'ils sont surpris par les mandarins , leurs barques et leur sel sont confisqués, et, déplus, ils sont condamnés suivant les lois à quatre ou cinq ans de mines. Il y a cependant, pour ceux qui sont découverts, un moyen infaillible d'éviter le châtiment ; qu'un des amis du coupable, on saluant le mandarin, fasse glisser dans sa botte une douzaine de taels, l'intègre magistrat décide aussitôt qu'i) y a erreur, et qu'il a pris pour du sel des marchandises parfaitement légitimes. »

La culture du coton, plus facile que celle du riz , donne aussi d'assez gros bénéfices. On le sème , à Tsong-INIing , dans les champs de blé ijui viennent d'être moissonnés, et sans autre pré-

caution que de remuer avec un râteau la surface de la terre. La pluie et la rosée fécondent bientôt ce germe , et peu à peu il en sort un arbrisseau de deux pieds à deux pieds et demi. Vers le milieu d'août il ouvre ses premières fleurs , quelquefois rouges , mais le plus souvent d'une belle couleur jaune. Un petit bouton, en forme de gousse et gros comme une noix , les remplace peu après. Au bout de quarante jours, cette gousse s'ouvre d'ellemême en trois endroits, et laisse entrevoir trois ou quatre petites enveloppes de coton d'une blancheur extrême, assez semblables, pour la forme, à des coques de vers à soie.

Elles sont attachées au fond de la gousse ouverte et contiennent les semences de l'année suivante. 11 ne faut plus que les séparer, ce qui s'opère à l'aide d'un rouet composé de deux rouleaux fort polis , l'un en bois, l'autre en fer, entre lesquels le coton s'engage de lui-même et se dépouille de toute substance étrangère. Il e.st alors tout prêt à être cardé.

Les petites industries abondent à Tsong-Ming ; et j'y ai vu beaucoup de familles composées de trois ou quatre individus vivant sur un capital de cinq à six shillings. C'était un cordonnier,

un pâtissier, un potier, un tnilleur, un m n'chnnd d'eau sucrée

et de limonades , une famille de serruriers ambulants dont la forge est rarement oisive, tous plus officieux l'un que l'autre ,

l'œil toujours au guet, se contentant des plus minimes salaires, et vivant heureux, pourvu qu'au jour de cérémonie l'habit de soie ne leur manque pas. Le gain quotidien ne va guère au-delà d'un ou deux shillings ; mais la moitié de cette somme suffit à l'entretien de toute la famille : le surplus est religieusenuMit épargné, jusqu'à ce que, le tenqos et le travail aidant, les cordons de tseen se métamorphosent en taels ])lus ou moins gnis , et le travail errant, aventureux, en une ])rofession stal)l(\ plus certaine et mieux rétribuée.

Les embarras pécuniaires ne maïupieiit ])as sur celte route diflicile; et l'usage a consacré xuw forme ])articulière d'assistance mutuelle (jui atteste l'aptitude des Chinois aux combinaisons écononrques. Quanti les atl'aires d'un négociant se dérangent, un certain nombre de ses collègues viennent former avec lui une espèce de société dont il demeure un des membres , en môme tenqis (pi'il en est le protégé. CVtte société forme un fonds annuel (pi' elle met à la disposition du négociant malheu-

liraiid (^.aïK.l IniiuM-ial.

reux. Cette somme est fournie par les associés dans des proportions telles, et le remboursement de chacun se succède de telle manière, qu'au bout de sept ans, chacun, y compris l'cTnprunteur, se trouve avoir reçu l'équivalent des avances qu'il a faites. C'est une tontine de bienfaisance, ou plutôt de secours réciproque, admirablement organisée, et qui pourrait être appliquée sur une grande échelle par les compagnies d'assurance, maintenant étabhes dans presque tous les états européens

Sliang-Hao. — l,o Canal Impérial.

Porspcctivr ronuiiorcialo. — Le Nankin. — Fabrication du Laiiuo.

L'urbro-Tsi. -- l.aquos Cliinois et Japonais.

— Prix des salaires. — Un Assassin. — L'Entant ressuscité.

21 Juin.

Le port de Shang-Hae n'est guère inférieur à Quan-Tong, comme position commerciale et centre de mouvement industriel. Il a de plus l'avantage de communiquer avec une grande partie de l'Empire par ces grandes voies aquatiques, les seules dont on puisse se servir avec avantage dans un pays dépourvu de bêtes de somme et de routes en bon état. Par le lac Tai, situé derrière Shang-Hae , l'on arrive jusques à une grande ville d'entrepôt nommée Sou- Chou, que traver-e le canal Impérial, — l'œuvre immense de Kublai-Khan. Ce canal ( Yun-Ho , la rivière du Grain) qui commence à Hang-Chou-Fou et hnit après six cents milles de trajet, à quelques lieues de Pe-King, relie par conséquent avec la capitale et les provinces du nord les villes commerciales de la côte, placées, comme Shang-Hae, de façon à pouvoir le mettre à profit. Mais ce n'est pas tout. Grâces à la rivière Wosung sur le bord de laquelle Shang-Hae s'élève, et qui se jette dans le Yang-Tse-Kiang, il est en communication directe avec ce grand fleuve qui s'enfonce à l'ouest jusques aux confins de l'Empire et du Thibet.

Il est impossible, en lisant le traité de statistique où toutes les voies commerciales de l'Empire sont indiquées — on appelle ce livre le Ta-Tsung-Kouan-Tin, — il est impossible, dis-je, de ne pas voir combien la libre entrée de Shang-Hae serait profitable au commerce européen, surtout au commerce anglais, et à l'exportation de nos étoffes de laine.

A l'heure qu'il est, admises seulement à Quan-Tong d'où elles ne peuvent pénétrer dans l'intérieur que par voies de terre, la circulation de ces étoffes est gênée par mille entraves, soumises à des frais, à des droits de douane qui en augmentent énormément le prix. Par là même, elles deviennent trop chères pour les classes inférieures de la population , dans les provinces centrales et dans les provinces du nord ; et la conséquence naturelle de cet état de choses est que la consommation des draps européens n'arrive pas à la centième partie de ce qu'elle pourrait être. Un calcul statistique a prouvé qu'il entrait à peine en Chine un yard de camiet anglais par 450 habitants. Est-il déraisonnable de penser que des rapports nouveaux, plus largement établis, quadrupleraient et décupleraient aisément cette consommation? Et lorsque toutes les nations européennes s'appliquent à nous créer de redoutables concurrences, lorsqu'elles nous ferment leurs marchés à grand renfort de tarifs protecteurs, lorsqu'elles emploient toute la force matérielle et morale dont elles disposent à nous gagner de vitesse sur la route de progrès que nous leur avons ouverte, peut-on nous reprocher sérieusement de chercher à rendre tributaires de notre industrie les peuples sur qui nulle autre n'a jusqu'ici trouvé prise? Or la Chine nous offre deux fois autant de consommateurs que n'en pourrait fournir l'Europe entière, et une côte de trois mille milles où débouchent les plus beaux fleuves, où s'ouvrent les plus vastes ports du monde entier. La population de cet immense littoral est riche, industrieuse, entreprenante, habituée au commerce; elle saluerait avec joie le libre accès accordé à nos navires. Les mandarins eux-mêmt^s — (jue j'ai plus d'une fois entendus s'expliquer très-catégoriquement à ce sujet, — sont prêts à échanger, contre les avantages matériels

du c«:)innjerce intérieur, le triste bénéfice de leurs lois exclusives. Et la volonté d'un despote imbécile, son respect pour la lettre morte de quelques édits récents, la jalousie idolâtre de quelques bonzes contre les cultes nouvellement introduits, continueraient longtemps encore à isoler du reste de l'univers trois cents millions d'êtres intelligents! En bonne logique, cela se peut-il? Je ne sais si cette obscure science qu'on appelle Droit des Gens trouverait dans ses poudreux in-folios de quoi justifier le respect du monde civilisé pour des lois absurdes ; je ne sais si elle condamnerait les efforts d'une nation libre qui essaierait de forcer le Fils du Ciel à traiter de pair avec nos souverains, ses égaux; mais il me semble qu'aux yeux du philosophe comme aux yeux du chrétien, le prosélytisme des idées est un devoir : il me semble qu'en offrant la réciprocité des avantages que nous réclamons, — encore que cette réciprocité soit, pour le moment, illusoire, — nous prouvons assez la justice de nos prétentions ; — et qu'enfin, loin devoir avec méfiance les tentatives obstinées qui finiront par nous ouvrir la Chine, les autres communautés européennes devraient les seconder, puisque trè ^-certainement elles en recueilleront un jour les avantages.

23 Juin.

Les paysans du Che-Kiang et du Kiang-Sou sont renommés à juste titre pour leur activité industrielle. Indépendamment de la culture des terres, ils font presque tous un petit commerce qui les aide à vivre. Autour de Shang-Hae, par exemple, je ne suis pas entré dans une chaumière où je n'aie trouvé en pleine activité le métier du tisserand, et qui n'eût sa provision de cette cotonnade jaune à laquelle Nan-King a donné son nom. Le coton se cultive , se récolte, se carde, se file et se tisse par les mêmes mains. 11 a naturellement, et sur l'arbre même, cette nuance particulière (]ue les teinturiers d'Europe ont vainement cherché à reproduire, et qui se conserve, dit-on, en ne lavant l'étoffe que dans des infusions de thé. Une pièce de nankin ordinaire ne coûte ici (^ue trois ou quatre maces, et c'est, au dire général, le mieux fabriqué de tout l'Empire.

En allant hier avec Tso-Hi commander un éventail de laque, dont il avait lui-même composé le dessin, et qui doit être envoyé à mademoiselle As-Say, j'ai acquis quelques ïiotions sur la manière dont on fabrique ce vernis si connu.

Dans la province de Kiang-Si, et plus particulièrement dans le district de Kan-Tcheou-Fou, vient un arbre appelé tsi, haut de quinze pieds environ , et ressemblant assez à un frêne. Il produit une sorte de résine hquide qui découle de son écorce, incisée à différentes hauteurs, dans des gourdes disposées de manière à la recueillir. On en obtient à la fois une si petite quantité, qu'un millier d'arbres, en toute une nuit, fournit à peine vingt livres de la précieuse hqueur. Elle est essentiellement corrosive, et demande à être employée avec les plus grandes précautions par les ouvriers en laque. Chaque fabrique est séparée en plusieurs

utcljci'.^. Dans l'un, des menuisiers préparenl je bois. On l'enduit

I';>hri(|ii(' (le I.ikhic.

ensuite d'une espèce d'argile à gros grains que l'on racle quand elle est sèche , en se servant d'une pierre plate et dure qui la repousse dans les pores du bois. Alors se fait, au pinceau, la première application du laque; on le laisse sécher, puis on râpe cette couche avec le même caillou dur dont nous avons parlé. Quand elle a presque entièrement disparu , seconde peinture , enlevée par le même procédé , mais qui laisse au bois une teinte plus foncée. On recommence , et suivant qu'on veut donner au vernis une transparence , une solidité plus grandes , on le revêt de trois à dix couches successives. 11 sèche, après cela, pendant un temps plus ou moins long.

L'ornementation, les dorures viennent ensuite : on pique avec un outil pointu, un dessin préalablement tracé sur du papier ; on applique cette feuille de papier sur le laque destiné à recevoir le dessin, et on la recouvre de talc pulvérisé. Cette poussière fine passe à travers les piqûres du papier, et l'empreinte du dessin se trouve ainsi transportée sur le vernis. Un ouvrier l'y grave au pomçon ; ce travail achevé, les peintres s'emparent du léger croquis, et suivant ses hgnes déliées, y appliquent les premières couleurs, rouge et brune, qui doivent servir de dessous à la dorure.

Cette industrie est originaire du Japon ; mais les Chinois l'ont singulièrement perfectionnée. Ils ne se contentent plus de la simple dorure brillante ou mate ; ils en sont venus aux applications d'argent et de couleurs ; ils ont des laqués chargés de feuillages verts , de fleurs rouges et blanches ; mais au surplus , supérieurs par la richesse et la variété des dessins , les bois vernis de la Chine n'ont pas la beauté soHde qui distingue ceux du Japon. On estime ceux-ci, malgré leur apparente simphcité , pour l'épaisseur et l'éclat de leur noire enveloppe, plus que les premiers , nonobstant leurs reliefs bariolés et leurs magnifiques caprices.

Ici , le bas prix des salaires permet de domier aux moindres objets des soins extrêmes. On en jugera par les renseignements que j'ai obtenus du fabricant chez lequel Tso-Hi m'avait mené. Il paie ses deux premiers peintres à raison de vingt piastres ou

quatre guino es par mois. Quatre chefs d'atelier reçoivent chacun trois guinées ; et les autres ouvriers , moins d'un shilling par jour. Or le travail continue depuis sept heures du matin jusqu'à cinq heures et demie du soir , sans autre interruption que le temps des deux repas , Umités à demi-heure chacun. Au reste , la vente des laques devient chaque jour plus difficile; ils ont passé de mode en Europe, et, la contrefaçon aidant à leur rapide dépréciation , ils valent à peine la moitié de ce qu'on les vendait il y a dix ans.

Apres avoir examiné la fabrique, nous revenions le foutsiang et moi , chacun dans notre chaise à porteurs , quand tout à coup un cri perçant retentit à quelques pas de nous. Je me précipite à la portière , et je vois un enfant de six à sept ans , pâle , éperdu , poursuivi par un homme furieux , qui brandissait un long kriss. Avant que , revenu de mon premier saisissement, j'aie pu articuler la moindre parole , cet assassin rejoint la pauvre petite victime, la prend au cou, l'enlève de terre, avec des blasphèmes effroyables , la frappe à deux ou trois reprises , et la couche sanglante sur le pavé.

Seulement alors , je retrouve la force do m'écrier; quelques passants se groupent, étonnés plutôt qu'émus. Leur indifférence m'indigne ; en trois bonds je suis à terre ; je m'élance, je saisis le meurtrier qui promenait de tous côtés ses regards farouches, et, loin de chercher à s'enfuir, semblait solhciter l'attention publique. Sous mon étreinte furieuse , il se débat d'abord, murmure quelques paroles inintelligibles pour moi, ])uis se met ù rire aux éclats , tout en me repoussant. A co symptôme de folie évidente , je me calme, et reprends assez de sang-froid pour demander main-forte aux assistants. Ils riaient tous.

Je sens une petite main secouer les pans de mon makoua ; j'entends une petite voix me demander grâce. (Tétait l'enfant assassiné qui s'était tranquillement relevé pour se jeter entre son meurtrier et moi. Mon étonnement allait en ce moment jusqu'au V(Ttige , et je me croyais déjà le jouet d'un mauvais rêve, {pand enfin mes porteurs et ceux de Tso-Hi viennent à

mon aide , et m'expliquent , avec force grimaces comiques , le sens de cette aventure bizarre.

J'avais été tout bonnement le jouet d'une scène tragique , exécutée vingt fois chaque jour par les jongleurs qui courent les

provmces. Ils ont pour compère un enfant dressé à ce rôle ; pour arme , un poignard dont le manche creux est rempli de sang liquide. Au moment où ils frappent, le même ressort, qui fait rentrer la lame dans le manche , ouvre une petite soupape par laquelle le sang jaillit; l'enfant pousse un cri de mort , et se débat convulsivement sur la terre oii on le jette. Bref aucun détail n'est omis . et lorsqu'une bonne a me comme moi se laisse

prendre à celte ridicule mystification , il est bien rare qu'elle refuse d'expier sa naïveté par une légère amende. C'est ce que j'ai fait , sans oser me plaindre, et fort heureux de m'échapper au plus vite.

l.cs Ciseleurs. — Un Masasiu de r.miosid's. — Boules d'ivoire.

Bois do Sfiiitlal. — Kcians. — Bronzes. — Vieilles Porcelaines. — I.e sou;in-i'an.

1,0 Cuni-Sliaw. — T.anfernomanie. — Un Feu d'arlifice.

27 Juin.

Jamais aucun peuple n'a sacrifié , comme les Chinois , à l'amour des superfluités , des ornements inutiles, du rien qui devient quelque chose à force de travail curieux et d'obstination puérile. Ils ont l'adresse du singe, combinée avec la patience du castor et l'activité de la fourmi. Nous avons beau faire, — et pourquoi nous en plaindre? — nous n'atteindrons jamais à cette puissance stérile qui multiplie de tous côtés ses créations inexplicables.

Donnez à un cist^leur de Quan-Tong ou do >hang-Hae l'une de ces boules d'ivoire que nos joueurs de billard poussent dédaigneusement sur le tapis vert, il vous la rendra transformée en une collection de sphères à jour , enchâssées l'une dans l'autre , légère comme une poignée de tulle , brodée conune nos plus merveilleuses dentelles. Pour croire à un travail si achevé , si délicat , si minuticu.x , il faut l'avoir vu , l'avoir tenu dans ses mains , l'avoir soumis à toutes les épreuves que nous suggère la curiosité la plus naturelle.

C'est ce qu?j'ai fait hier, dans un magasin de raretés où l'on me présentait un de ces joujoux , composé de dix-sept boules creuses, scu^jitées dans le même bloc , et qui s'v jouaient à l'aise , comme la noisette sècjie se joue dans sa coque. Soupçonnant (pielque supercherie , et ne ])ouvant croii'e qu'aucun

instrument , si parfait qu'il fût , aucune main humaine, si lëg-ère qu'on la suppose, eût pu fouiller aussi parfaitement et aussi profondément une substance aussi fragile, j'ai supposé (ju'on avait pu exécuter séparément , et par fragments hémisphériques , chacune de ces boules , appliquées ensuite l'une sur l'autre , et rajustées à l'aide d un invisible ciment. Le marchand à qui j'ai soumis ce doute s'est pris à sourire, et, pour toute réponse, m'a fait apporter un vase rempli de vinaigre bouillant. J'y ai moimême jeté la boule, que nous avons laissée sur le feu pendant plus d'une heure, et qui en est sortie parfaitement intacte. Or, le ciment dont j'avais l'idée aurait dû être si transparent, et offrir si peu de consistance , qu'une cuisson aussi prolongée l'aurait infailliblement dissous.

Satisfait sur ce point, j'ai derechef examiné ce chefd'œuvre d'adresse , en regrettant de ne pas voir exécuter sous mes yeux quelques-uns de ces enroulements , quelques-unes de ces vignettes à jour, que le ciseau de l'ouvrier avait parachevés sur la dix- septième boule, — en quelque sorte invisible, — avec le même soin que sur la première. Au reste, les Chinois ont une manière qui leur est particuhère d'apprécier la beauté de ces découpures sur ivoire. Tandis que l'étranger s'émerveille surtout de la précision avec laquelle certaines portions sont travaillées en filets, en grillages d'une ténuité pour ainsi dire microscopique , ils n'admirent , eux , comme vraiment difticile, que l'art de creuser l'ivoire à la plus grande profondeur possible., mais sans l'entamer. Leurs plus habiles ciseleurs sont arrivés , en ce genre, à d'incroyables résultats. Ils fabriquent, entre autres objets , des boîtes à cartes où la transparence des sculptures superposées permet d'en voir deux et même trois couches différentes. Elles se paient à des prix exorbitants.

L'ivoire n'est pas la seule substance sur laquelle s'exercent la patience et l'habileté de ces infatigables artistes. La nacre de perle, l'écaillé de tortue, le bois de Sandal, moins commodes à travailler, sont aussi fréquemment employés à la fabrication des éventails, des boîtes, des paniers, des pagodes, etc., qui décorent le Petit-Dimkercjue de tout élégant mandarin.

Auprès d'un magasin de curiosités, tel qu'on en voit ici par douzaines , les plus splendides exhibitions de nos marchands seraient complètement effacées . Parlez-moi de ces laques éblouissants, chacun portant son poème symbolique écrit en hiéroglyphes d'or; parlez-moi de ces immenses écrans portés sur un

pied de bois de fer et reproduisant, un ce une gradation parfait(\ toutes les teintes d'un coucher de soleil, reflété snr des eaux d(^ marbre vert incrusté, sur des rochers d'agahuatolithe et de réalgar, d'où s'élancent des gerbes de bambous en cuivre et en bronze, si légères qu'on croit voir trembler chai]ue leuill(\ Ces d('*b(*ieuses futilités, dont le prix ne permet pas cpi'on les ])orti^ à la pauvre Kurope , défient l'examen le plus attentif. Chaque ncrx ure est en relief ou en creux , sui\ ant le côté de la feuille (|ui s'ortre à la \ue. Les terrains sont en agate ; des oiseaux (le marbre blanc se ])romènent sur d«N gazons d(^ j^ierre vei'te . parsemés de belles fhnn's.

A côté (le c(>s magnificences artificielles, on nous montrait les jeux de la nature, étudiés et mis à ]U'ofit \y,\\' l'industrie humaine. Di's (pi une [)ierr(» par la (iis])osition dt^ ses veines , une racine d'arbre par les jjroporlions de ses nœuds , ofire la chance

d'une combinaison ingénieuse, on la soumet à des artistes spéciaux , merveilleusement habiles à saisir les analogies , à profiter des accidents, à compléter les ressemblances. Suivant la direction qu'ils donnent, le couteau docile émonde ou corrige, dégage les reliefs , évide les creux , subordoime les détails à l'ensemble , et termine enfin quelque monstrueuse figure, d'autant plus estimée qu'elle est plus grimaçante et horrible. On la rehausse au besoin par quelque application de couleurs ; et le tout , sohdement verni , devient un meuble plus ou moins recherché. Une des belles racines qui nous aient été montrées

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représentait un oiseau de proie , qui emporte une grue dans ses serres. On en demandait presque aussi cher que d'un beau vase

qui est bien

taillé dans une seule agate , entouré de guirlandes de fleurs et ., de fruits , dans lesquelles se jouaient de petits oiseaux et des insectes. Tout cela était si parfaitement exécuté, d'un effet si neuf, et portant si bien l'empreinte du genre chinois , que j'en aurais donné les trois cents dollars en échange desquels on me l'offrait, si la même tentation, vingt fois répétée , ne m'avait mis sur mes gardes. Quant à me rejeter sur des objets de moindre prix, ceci m'était devenu impossible. Comparé à ce le médiocre ne saurait séduire.

Sans cela et sans les difficultés du transport , j'aurais pu me donner un de ces énormes vases de porcelaine sur les flancs desquels sont peints tantôt les supplices de cette vie, tantôt ceux de l'enfer , avec une verve digne de Callot ; ou bien un de ^J ces éléphants de bronze , à ornements de platine, si merveilleusement incrustés ; une de ces coupes en pierre jaune, couvertes de dragons ■ et montées sur un i)ied de bois délicatement ouvré ; une (le ces colonnettos tors?s, au .commet desquelles ouvre ses ailes , \)vc\ u \)\v\\dvv son essor , quelque^ oiseau fabuleux , tout émaillé de pierreries. Beaucoup de ces objets d'art . vu Chine comii.e chez nous, ont une valev..' \(\v{\\v i\n\ tient à lr\u' antiquité. La vieille porcelaine , par exemple . c^t pr(>sijue vénéré(^ pour son âge et pour k^servi((>s (pi'elle a rendus. On la tient à part , dans des cases soigneusement fermées, et le marchand n(Mous les ouvre - (ju'après niilh^ ])récautions destinées, je pen^e, à la iaire valoir.

Mamisin do CurinsiU'v

Il vous examine d'un air scrutateur , comme pour s'assurer que vous êtes digne de sa confiance. Il ferme la devanture de sa boutique , afin de ne pas livrer à des yeux profanes le trésor qu'il va mettre au jour ; et , enfin , à votre demande expresse ,

il installe en grande pompe, sur quelque console de laque, un vase é brèche, dont partout ailleurs personne n'aurait soupçonné le mérite ; mais ce vase date du temps oii la dvnastie Ming- s'établit, et représente le fondateur de cette dynastie, le célèbre Hung-Woo, alors qu'il gardait encore les vaches d'un monastère de bonzes. On ne saurait payer assez un monument de cette mémorable époque.

Je me permis hier de rire au nez du marchand qui nous débitait gravement ces billevesées à propos d'un énorme tamtam du xu'' siècle , et j'ajoutai que je trouvais ses prix beaucoup trop élevés. Il reçut cette observation sans se plaindre , avec une gravité polie , et fit disparaître à l'instant même toutes les marchandises que j'avais dépréciées. En général, le négociant chinois est d'une civilité parfaite ; tout se passe chez lui

avec une régularité , un soin , des égards , qu'on ne saurait trop louer. Jamais il ne se plaint de vos exigences, jamais ne se formalise de vos soupçons , alors même qu'il a pris soin de faire afficher sur les panneaux de son magasin les devises les plus rassurantes : Pou Hoa ! — On ne iromjie 'point ici. — Marchandises loyales, prix loyal , etc., etc. Ces devises disent quelquefois autre chose, et présagent, par exemple, la gratitude ou la méfiance du marchand lui-même. Ainsi, j'ai vu sur une porte : Tih Jiae ta keili. — Grand succès quand, elle s'ouvre. Sur une autre : Parler et s'asseoir longtemps font tort aux affaires. Sur une troisième : Pas de crédit ! Les jjreinières pratiques ont insjnrè des soupçons. — Ou bien encore : Petit ruisseau , niais coulant toujours. — Le commerce fait la roue. Et, pour prévenir les excès d'une mendicité audacieuse : Sang ni, mien tsin. — Ni les prêtres . ni les pauvres n'entrent ici.

Ces derniers n'entrent pas, en effet ; mais leurs importunités n'en sont pas moins irrésistibles. Armés de deux baguettes de bambou , et ({uelquefois d'une espèce de cymbales , ils viennent s'installer- devant la porte, frappant et chantant à tue-tête jus- ([u'à ce qu'on leur ait jeté quelques tseen.

Comme tout y est rangé dans un ordre rigoureux, une boutique chinoise fournit à l'instant ce que demande le consommateur. Quand il a choisi , le marchand étabht le montant de sa facture à l'aide d'un instrument appelé souan-pan (plat à calculer!, qui

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ressemble assez aux marques employées par les garçons de billard. On débat le prix, et, l'affaire conclue, les nombreux cou-

lies qui attendaient immobiles le résultat de la discussion, emballent les objets achetés avec toute la prestesse et tout le soin possible, et sans qu'il en coûte rien à l'acheteur.

En outre, il a droit au cum-shaw. Le cum-shaw est un cadeau, une marque de reconnaissance , que le négociant donne à sa pratique, et qui se proportionne à l'importance des acquisitions. Peu importe que le prix ait été plus ou moins débattu, les rabais obtenus plus ou moins considérables; le présent d'usage est en dehors du marché Généralement , il se règle à peu près à cinq pour cent de la somme payée. L'acheteur le sait, et dès qu'il a donné son argent , il choisit à son gré quelque objet représentant à peu près cette valeur. S'il ne s'est pas trompé, le marchand acquiesce à cette exigence prévue; on joint le cumshaw au reste des marchandises , et le tout ensemble est porté chez l'acquéreur.

Le brave industriel dont je m'étais moqué ne s'est pas cru dispensé pour cela de la politesse prescrite par les usages , et j'ai reçu de lui, en sus de quelques objets insignifiants dont j'avais fait emplette, un album de gravures représentant les différents peuples étrangers , d'après l'idée qu'en ont conçue le.s

Chinois. Le Français et l'Anglais y sont gratifiés de tournures et de costumes adorables.

Tso-Hi , dont les acquisitions avaient été bien autrement importantes que les miennes, a choisi, pour cum-sha\\', un bronze grotesque représentant un vieux mandarin à cheval sur un buffle. Afin de lui donner plus de prix , le marchand soutenait que c'était le portrait authentique du célèbre philosophe Lao-Tse.

Parmi ces emplettes, la ])hipart destinées à mademoiselle As-Sav. figurent plusicui's lanternes ornéis . de tornicN et île dimensions ditféi'entes. Chez aiicuiH^ nation du monde jamais mi'uhle n'a obteiui les hoiuieurs nationaux que les Chinois prodiguent à celui-ci. Sans parler de la célèbre fête qui porte son nom, et ([ui allume, d'un liout de l'Empire à l'autre, deux cents millions de ces lampes suspendues, i\ n'est pas de cérémonie ])ul)lique. pas de réjouissance privée, où elles ne jouent un rôle important. On en l'ait de toute e.s]ièc(^ , pour les ])lus j^auMCs et

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