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pour les plus riches , en corne , en soie , en verro , en papier, et quelquefois même en simple vernis déposé sur les mailles d'un
filet de coton . J'en ai vu d'énormes, qui mesuraient vingt-sept pieds de diamètre , et dans ](\squelles on aurait pu donner une petite soirée Plus ordinairement, elles ont environ deux pieds de large, sur trois ou quatre de huiteur, et affectent la forme hexagone. Leurs montants siiilptés, les rubans et cordons de soie , les glands multicolores (jui ])cndent de tous côtés autour d'elles, rehaussent les peintures jetées à profusion sur les tissus transparents cjui les envelo])^ ent ; celles-ci atténuent les lumières des bougies , ou des lampes intérieures , comme les vitraux go-
thiques atténuent l'éclat du jour, et toute cette décoration fantastique fait comprendre l'étrange vogue des lanternes chinoises. On les complique , on les embellit par les plus ingénieux procédés. C'est ainsi qu'on est arrivé à leur appliquer une roue horizontale se mouvant , comme certains tourne-broches [smokejakcs] à la vapeur d'une lampe allumée sous elle. Cette roue, aux crans de laquelle sont attachés de menus fils , à peu près invisibles , communique son mouvement à des silhouettes d'animaux , de cavaliers , de monstres ailés , qui semblent courir ou voler sur les parois diaphanes.
L'espèce de mariage que contracte volontiers un Chinois avec sa lanterne — pareil à l'amour d'un bourgeois anglais pour son parapluie — n'a peut-être jamais été si bien caractérisé que par un incident du passage de la Bogue.
Lorsque le capitaine Maxwell essaya de passer la nuit sous les batteries d'Annahoy, cette forteresse s'illumina tout à coup, et plusieurs décharges d'artillerie, assez bien dirigées, commençaient à faire quelques dégâts sur le pont de l Alcestc. Mais dès que celui-ci eut riposté — à demi-portée de fusil — pnr une bordée vigoureuse, toutes les embrasures du fort s'éteignirent à la fois , et ses braves défenseurs se hâtèrent de quitter un poste devenu si périlleux.
-Dans la précipitation du sauve qui peut général , pas un soldat n'oublia pourtant sa lanterne . et les marins anglais jouirent d'un specUicle vraiment uni(iue ; celui qu'offraient tous ces guerriers à tête rase, grimpant au i)etit galoj), et la (pieue au vent, les ])entes voisines, coninn^ autant de vers-luisant^ ethirouchés ; chacun avait au bout de sa picpie un ballon lumineux , et présentait ainsi un but assuré à la fusillade ennemie. 11 est vrai (pie , par compensation , nos soldats riaient trop fort [)()ur vis(M' juste.
Le goût «!es tVnix d'artifice touche de prè> à la inaiii(^ des lanternes : aussi h^ trouvt^-t-on très-(lé\('loppé chez les Chinois, (jui poussent aussi loin (jue possible cet art futili», pour lecjuel les Italiens sont si renommés en Europe. J.a poudre fabriquée ici ne vaut pas la nôtre, il s'en faut bien; niais on l'emploie
avec une adresse surprenante , et l'on raffine sur toutes les combinaisons de la pyrotechnie.
J'ai vu , entre autres prodiges , une immense vigne, dont les feuilles bridantes avaient la couleur du pampre ; les grappes s'y dessinaient avec leurs teintes blondes et nacrées; entre les rameaux noueux et bruns , voletaient çà et là des papillons lumineux. A chaipie instant, des gerbes de fusées épanouies parsemaient le ciel obscur d'étoiles sans nombre, de serpents , de comètes , de dragons volants. L'arbre disparut bientôt derrière une pluie de feu , au sein de laquelle s'élevaient par centaines des lanternes bariolées , figurant des fruits , des fleurs , des éventails chargées de devises et d'emblèmes.
La pluie cessa ; vingt colonnes enflammées dressèrent aussitôt leurs spirales éblouissantes, qui, pendant plusieurs minutes, brûlèrent sans se consumer.
Elles étaient encore dans tout leur éclat , lorsque le bouquet flnal effaça toutes les splendeurs pjrécédentes. C'était le Dragon national, le Dragon à cinq griffes, déployant ses immenses proportions , et environné de reptiles innombrables , de drapeaux flamboyants, etc.
Un instant après , sur le dos du coursier fantastique , l'effigie de l'empereur, toute en flammes azurées, vint prendre place. Peu à peu, ces flammes bleues verdoyèrent, jaunirent, et, delà couleur impériale, passèrent ensuite au blanc le plus vif.
Alors retentit une assoui'dissante détonation , un rideau de lumière verte masqua l'image étincelante de Tao-Kouang, et mille fusées , mille pétards allumés à la fois, terminèrent le spectacle.
Symptômes n:enaçants. — Les Victimes volontîtires. — La Doctrine du Thé l'ur,
— les Sociétés secrètes. —
Guerre du irànc et do l'autel. — Les Muiiicipes on Chine. —
Doléances de Lung-Chung. — La Proclamation.
4 juillet.
Lun-Chung m'a fait appeler ce matin • une fièvre ardente l'avait saisi. Son esprit m'a paru dévoré par une anxiété secrète ; et malgré tous mes efforts pour en connaître la cause, je n'ai pu obtenir que des demi-confidences.
Il paraît que , parmi ses officiers , se glisse depuis quelque temps un esprit de révolte contre l'autorité Dernièrement, un des équipages s'étant mutiné , deux des mandarins envoyés pour rétablir l'ordre ont été tués. Deux matelots se sont spontanément déclarés coupables du meurtre , et — chose bizarre — leur innocence complète paraît à peu près établie. Cette circonstance, toute exceptionnelle, semble annoncer qu'il existe au sein de la Hotte une de ces associations si communes parmi les républicains chinois , et qui inspirent tant de cruautés au gouvernement impérial. Il est d'usage, quand s'établit une de ces conjurations clandestines , qu'un certain nombre d'hommes dévoués se présentent pour en être les éditeurs responsables. Une liste de leurs noms est dressée , et chacun à son tour se présente* pour subir les conséquences des actes illégitimes par lesquels la société secrète marche à son but. La société en revanche les protège devant les tribunaux par tous les moyens indirects dont (>lle jMHit disposer ; et si, malgré tout, ils viennent à succomber, (>ll(' adopte les héritiers de ceux (|ui se sont sacrifios pour elle ; elle leur assure un rcvtMUi suflisant . soit au moyen d'une taxe annuelle , soit vu achetant pour eux un domaint^ . uiu^ niaison , un fonds de coinnun'ce.
Lun-Chung , persuadé que les prétendus assassins n'avaient point trempé dans le meurtre dont ils se sont reconnus coupables , ne les en a pas moins fait décapiter sur le champ , et un courrier extraordinaire [fei-ma , cheval fuyant), porteur d'une
plume ajoutée à ses dépêches , est parti pour Pe-King le jour même de l'exécution.
Mais , depuis lors , les symptômes menaçants n'ont pas cessé. On a trouvé, dans un puits, et tracés sur un morceau de drap , ies règlements d'une association qui s'appelle la Doctrine du Thé Pur [tsin tcha mun keaou]. Ses principes sont ceux de plusieurs autres conspirations du même genre : à demi-politiques , à demi-religieux. Le 1*^'' et le 15 de chaque lune , les associés se réunissent pour brûler de l'encens. Ils offrent — et c'est de là qu'ils tirent leur nom — ils offrent du thé pur à leurs divinités. Ils s'inclinent pour honorer les cieux, la terre, le soleil , la lune, le feu, l'eau, leurs ancêtres défunts , Bouddha lui-même , et de plus le fondateur de l'association.
Ce sont des pratiques pareilles qui ont fait condanmer par le
rode pénal de la Chine , la Pih Lien Keaou (Doctrine du Nénuphar), appelée aussi Mi-Le-Fo, qui, détruite une fois, a reparu sous d'autres désignations : Tien-ïe-Houy, San-Ho-Houy, Niang-Ma-Houy (société du Ciel et de la Terre, société des Ïrois-Unis, de la Reine du Ciel, etc.). En effet , bien qu'il n'y ait pas, strictement parlant, une rehgion de l'état, l'empereur ne cesse par ses édits de rappeler à ses officiers qu'ils doivent observer et faire observer les anciens rites (h) des Cinq Empepeurs et des Trois Rois, c'est-à-dire l'ancienne croyance morale du pays, telle que Confucius l'a restaurée. Le code pénal déclare coupables , comme hostiles à ces rites , les magiciens , les chefs de secte, les professeurs de fausses doctrines (sec. 152) ; (|uiconque répand de mauvais livres, propres à égarer l'esprit (\u peuple ; — quiconque excite des séditions par lettres ou alfiches ; — quiconque imprime , distribue ou chante sur la voie
]iubli(]i;e dc> compositions séditieuses (25(5 1. Le même code prononce (\(\< ])cincs graMN contre tout»^ faniilN^ particiihère qui
oserait empiéter sur les formules réservées du culte impérial en adorant , la nuit , avec certaines cérémonies réservées , le Tien et l'Etoile du nord. Une pareille conduite est regardée comme une profanation des sacrifices [tse-sze] et un manque de respect aux esprits célestes.
Les ho-shang et le^ tao-sze — prêtres de Bouddha et de Taou — s'ils brûlent de l'encens et préparent leurs oblations conformément aux rites impériaux , — sont sujets à des châtiments corporels , et de plus expulsés de la caste des prêtres.
Cette intolérance apparente laisse libre la conscience de chacun ; car la doctrine morale de l'état , l'éthique officielle, ne gêne que les manifestations solennelles , et n'impose aucune croyance. Elle proscrit toute religion qui réunit ses prosélytes , qui leur donne des liens moraux , qui favorise le principe d'association et crée , au sein de l'état, des ligues plus ou moins redoutables. Quant aux opinions isolées , elle n'en tient compte ; mais elle tend à détruire l'enthousiasme sous ses diverses formes, et l'enthousiasme religieux comme le plus à craindre de tous. Ainsi doit agir tout despotisme qui ne sait ou ne veut pas s'emparer de la religion comme d'un frein politique.
Soit dédain , soit crainte, le gouvernement chinois a toujours refusé le concours des prêtres , qu'il s'attache à rendre méprisables. S'ils prennent quelque part une influence qui attire l'attention des mandarins, si les pèlerins à tel ou tel temple deviemient plus nombreux , si certaines formes de culte prennent de la vogue , le fait est signalé à Pe-King , et tout aussitôt un édit arrive, enjoignant aux populations de rester dans leurs districts , sous prétexte que les assemblées religieuses occasionnent une grande perte de temps et d'argent , sont contraires à la morale , et favorisent les associations proscrites par la loi.
De là vient que le peuple, exclu de la rehgion de l'état, rattache à toutes ses idées d'opposition politique une idée d'association religieuse. Le Nénuphar est devenu un symbole de conspiration , parce qu'il est la plante sacrée. D'autres conjurés
portaient le nom de Brûleurs d'Encens. Enfin, la société des Trois-Unis (appelée à tort société des Triades) , est ainsi désignée comme devant centraliser les trois grands pouvoirs : — Tien, Ti, Jin, le Ciel, la Terre et l'Homme, — placés en première ligne dans la composition de l'univers ; ce sont , disent les Chinois dans l'imperfection de leur langage scientifique , les trois principaux départements de la nature ; et ils ont une célèbre encyclopédie, classée d'après cette triple division.
Les adeptes de la société des Trois-Unis se coalisent quelquefois pour de simples entreprises commerciales, profitant des ramifications qu'elle a jusque dans les pays étrangers, ii Batavia, Singapore, Malacca.lMais, plus fréquemment encore, ils organisent un système complet de résistance aux lois , de secours mutuel contre la justice , et de vengeance contre quiconque s'est attiré leur haine. Comme les francs-maçons européens , ils cachent avec soin ces vues coupables , et ne semblent s'unir que dans un but de bienfaisance réciproque. Leur devise est :
Partase des féUcités, Assistiince dans le malheur.
Ils se traitent de frères [hiong-ii] et, lors de l'initiation , ne s'engagent qu'à se montrer toujours fraternels et bienfaisants les uns pour les autres.
Le gouvernement ne laisse pas que d'être gravement préoccupé de ces mystérieuses alliances : et Lun-Chung, en rédigeant le Mémoire qu'il a fait partir pour Pe-King, n'a pas manqué de suggérer les moyens qu'il juge propres à maintenir les populations dans le devoir. 11 propose d'abandoimer gratuitement aux travailleurs inoccupés une partie des terres en friche que l'empereur possède dans la province. Par suite de cette mesure , adoptée plus d'une fois en pareille occurrence, beaucoup de personnes, jusqu'à présent incapables d'acquitter l'impôt, trouveront à gagner leur vie et ne seront plus exposées à tous les dangers qu'entraîne la fréquentation des méchants.
Il indicpio encore un autre moyen , ])ris dans un ordre d'idées
et de faits que je n'aurais jamais soupçonné en Chine. Sous le régime le plus essentiellement despotique de l'univers, comment deviner le germe des institutions municipales et républicaines? Et cependant, on va voir s'il ne s'y rencontre pas, remarquablement caractérisé.
La population rurale de la Chine est disséminée, comme ou sait, dans une multitude de villages, la plupart trop peu nnportants pour qu'on les soumette à un officier de l'empereur. Cependant il faut à chacune de ces petites communautés un chef quelconque, et, le cas échéant, une pohce. En conséquence, les habitants choisissent, de leur plein gré, un d'entre eux pour magistrat; ils s'imposent, pour salarier ses services , telle cotisation qu'il leur plaît de fixer; le laissent en fonction tant que son administration leur convient; et le déposent, le remplacent, toujours sans contrôle, s'il vient à mécontenter les principaux , les plus influents de ses électeurs.
Bien que ce magistrat populaire n'ait point un rang officiel , et n'appartienne pas au gouvernement , la force des coutumes , le respect de la tradition lui confèrent un certain degré d'autorité. A ce titre , il répond de ses administrés , envers tous les agents du pouvoir impérial. A ce titre encore, ceux-ci lui reconnaissent le droit d'e.xprimer des vœux, des plaintes, des remontrances, au nom de ceux qui l'ont choisi pour organe ; à ce titre , enfin , il a sous ses ordres une force armée plus ou moins considérable, et, juge en dernier ressort des petites contestations , il inflige certaines peines légères , le fouet , l'amende , etc.
Si quelqu'un se croit lésé par une décision de ce genre , il en appelle au seun-hieii; c'est ainsi que s'intitule l'officier public commis au gouvernement des sous-districts (sze). Et il arri\e souvent que celui-ci , pour se faire valoir, réforme à tort les sentences frappées d'appel.
Lun-Chung veut remédier à cet abus, en augmentant la prépondérance de la magistrature municipale. En conséquence, il propose de constituer en assemblée à termes fixes les magistrats élus d'un certain nombre de villages , sous la présidence d'un officier du même ordre , élu comme eux et par eux . Au nombre
(le vingt-quatre, ils s'assembleraient les jours de marché, dan. une salle publique bâtie pour eux , répondraient à quiconque aurait besoin de leur avis , jugeraient les menus procès , et , lorsqu'il s'agirait d'un délit échappant à leur juridiction , solliciteraient la punition du coupable par une plainte revêtue de toutes leurs signatures. Leurs séances demeurant secrètes , ces dénonciations ne les exposeraient à aucun ressentiment, et le chef du district [che-hien] ne manquerait pas d'avoir égard à une si solennelle requête.
Outre cette mission judiciaire , les vingt-quatre municipaux et leur président pourraient une fois par mois vaquer à des examens littéraires où seraient jugés les travaux de tout étudiant de leurs villages (^ui désirerait se faire un titre auprès des inspecteurs officiels.
Au milieu de ces utopies, Lun-Chung s'agite, il se tourmente. 11 redoute le courroux impérial , et ses craintes lui font prendre (n horreur la perversité des hommes. Dernièrement, j'ai trouvé les réflexions suivantes, consignées dans une esjx'ce d'album où il transcrit volontiers ses pensées :
" Les temps sont changés. Les peuples se corrompent rapidement. Dans le cours de cette lune j'ai perdu un de mes amis . âgé de (piatre-vingt-quinze ans , qui me racontait volontiers . assis auprès de moi , les chroniques du passé. A des hommes simples de mœurs et d'habitudes honnêtes , — comme on n'en voit plus guère , — succède une race nou\ elle et dégénérée. On ne remanpiait pas jadis cette rage d'acquérir d(^ l'argent ; et (piand un homme avait assuré sa subsistance du jour, il faisait j)lace à d'autres. Un batelier, (pu avait l)i(Mi enq)loyé sa matinée, ne travaillait plus, et laissait ses camarades gagner leur vie. A présent les profits du jour et ceux de la nuit n apaisent ])as la soif incessante que l'argent inspire. Le poisson même des rivières a, mvidifié s(^s m(i?urs. 11 n'hésitait pas à se laisser prendra par des pêchtnn's modérées eîi leurs désirs; à présent la pêche d un«^ senuiine vvm\ à p(^ine vv (pi'une heure d«^ travail donnait autrefois. Les vols, les enlèNcments se multiplient . et ti(Minent h^ p(niple en alarme. Les bandits, les sorciers. les
jHiur lours enliinls malatles.
DE PING-Sl,
diseurs d'oracles sont partout en grand nombre. On désobéit aux lois ; on n'a plus de respect pour les nobles, et les ministres d'état.
" Les prêtres hypocrites de Bouddha et de ïao propagei^t toutes les sottises qu'ils inventent; ils font jeiiner leurs crédules auditeurs; ils bâtissent des temples, ils façonnent des idoles. O peuple , c'est pour vous tromper. Vous les prenez cependant au mot. Et non-seulement vous allez dans ces temples, mais vous y envoyez vos femmes et vos filles. Avec leurs cheveux
huilés , leurs figures fardées , leurs robes roug-es brodées de vert , elles vont brûler de l'encens , et se trouvent pressées dans la foule , épaule contre épaule , bras contre bras , avec ces prêtres, ces docteurs, ces vagabonds à bâtons blancs. Bien lom d'être louable , cette conduite engendre le mal , et vous expose à la railleiie "
/ juin.
J'ai trouvé dans ma chambre , en m'éveillant , un papier auquel pendait un sceau d'une forme singulière. 11 représente une figure pentagonale , dans laquelle sont gravés des caractères hiéroglyphiques. Je n'ai pu les déchiffrer ; mais voici ce que portait le papier lui-même :
La Nation Centrale était nombreuse ; — et la Dynastie Céleste florissait.
D'innombrables contrées lui payaient des tributs. — Des millions de peuples lui rendaient hommage.
Mais les Tartares s'en sont rendus maîtres par artifice; — c'est un motif de haine toujours vivante.
Enrôlez des soldats ! Procurez-vous des chevaux. — Déployez l'étendard à fleurs.
Levez des troupes! Saisissez vos armes ! — l^xteiMuituv. la race entière des Mandchoux.
Cette lecture à peine achevée, un secret pressentiment ma fait comprendre qu'il pouvait y avoir péril à conserver chez
t)E Î^ING-St. 1Ô5
moi , ne fût-ce que cinq minutes , un document de cette espèce ; et je l'ai porté sur-le-champ au titou-che. Je lui aurais présenté une coupe de poison de la part du Fils du Ciel , qu'il n'eût pas été plus effrayé. Tout pâle et prêt à pleurer : — Il suffirait, m'a-t-il dit, d'un papier de cette espèce, trolivé chez moi , pour qu'une punition exemplaire me fût infligée. Hâtons-nous de détruire ce serpent venimeux.
Sur quoi , sans plus attendre , il l'a brûlé à la flamme d'une allumette sacrée.
Ma surprise a été grande , v.n revenant chez moi , quand j'ai su que Tso-Hi et deux autres mandarins de ses amis étaient venus me rendre visite. Voulaient-ils me surprendre en possession du périlleux document? Faut-il décidément croire aux desseins perfides du fou-tsiang?
Un Piose. — Les Kouan?-Tse. — f.e Pont de Poignardfî.
- Un Fan-Koueï en péril. — Tsc-Hi dans les jiriffos du Dragon. —
Opinions poliliinios. — Départ pour Nan-King.
Il juillet.
Je ne puis plus douter maintenant qu'un ennemi secret ne s'attache à me perdre. Du moins serait-il presque merveilleux qu'un attentat comme celui auquel je viens d'échapper, et le piège qui m'a été tendu l'autre jour, n'appartinssent pas au même plan , conçu et suivi par une haine active?
Hier au soir donc , je me promenais seul dans les rues de Shang-Hae, — ce qui, par parenthèse, m'arrive très -rarement , — lorsqu'un homme du peuple , ou du moins vêtu comme les artisans de la dernière classe . s'avance vers moi d'un pas rapide , et me frappe au visage ; puis il prend la fuite , et s'esquive dans une étroite ruelle. Je l'y poursuis , — car cette soudaine attaque m'avait rendu furieux , — et, favorisé par les lueurs du crépuscule, je ne le perdais pas de vue, quoique j'eusse
affaire à un agile coureur ; ceci tenait sans cloute à ce qu'il ne se souciait pas de me distancer complètement ; car, après m'avoir entraîné au plus inextricable du faubourg que nous arpentions ainsi , l'un sur les traces de l'autre , il se retourna tout à coup , poussa un cri' où je distinguai le mot de ho ! (frère |, et vint à ma rencontre, un kriss à la main. Je teiiais une canne de bambou, avec laquelle je me mis aussitôt en garde, et je comptais venir facilement à bout de ce bandit, lorsque, violemment poussé par derrière, je tombai sur mes genoux. Au même moment, un voile épais descendait sur mes yeux ; c'était un grand sac de toile dans lequel je me trouvai pris , et mes ennemis , désormais invisibles, m'étourdirent à coups de bâton, sans danger pour eux , sans résistance possible de ma part.
Le bonheur voulut que j'eusse conservé sur moi une petite navaja, espagnole de forme, mais finement trempée à Birmingham , et qui est ma compagne de voyage depuis six à sept ans. Je l'ouvris à l'instant même, et m'en serais servi pour ouvrir ma fragile prison, si je n'avais réfléchi que le nombre de mes ennemis rendrait inutile cette tentative prématurée. En conséquence , je me résignai à me laisser emporter, d'abord dans leurs bras , puis sur une espèce de brancard , et plus tard à fond de cale d'un bateau où ils me jetèrent assez rudement.
Le craquement des planches , le l)ruit sourd des rames ipii glissaient sur les parois extérieures de la barque, à cela près un silence profond , et l'obscurité qui semblait épaissir à chaque minute, ne laissaient pas d'ajouter quelques angoisses âmes réflexions, par elles-mêmes assez tristes. Elles durèrent peu. justement le temps nécessaire pour traverser le fleuve. A peine arrivés sur l'autre rive, mes ravisseurs me reprirent, et je sentis, à l'irrégularité de leur allure, qu'ils avaient quitté les chemins frayé-;. Tantôt les cailloux roulant sous leurs pieds; tantôt le bruit de leurs pas assourdi par l'épaisseur d'un tapis de verdure: ici les branches d'arbres qui me froissaient au passage; plus loin les difficultés d'une pscalade pardessus quehpie barrière ou (]uel(]ue mur en pienn^ sèch(\ m'indiquaient la nature de nolr(^ nivst(M'ieu\ vo^•aiJ•(^ 11 ih* nous mena pas très-loin de la
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ville; au bout d'une heure environ, je m'aperçus que nous entrions dans une habitation quelconque; puis on me descendit dans une salle souterraine, et là, sur l'ordre qui leur en fut donné par une voix impérieuse , mes coulies me débarrassèrent du sac où j'étais assez mal à mon aise; mais en même tem})s , ils me saisirent par les bras et les jambes, de manière à m'interdire tout geste inquiétant. La même voix se fit alors entendre de nouveau dans les ténèbres.
— Qui es-tu? me demanda-t-elle en langue commune.
— Un pauvre étudiant, répliquai-je dans le même idiome.
— Tu mens , reprit la voix. Misérable fan-koueï, essaierastu de tromper le yè-ko ( le principal frère ) ?
— Je ne connais pas le yé-ko , repris-je avec assez d'assurance. Quanta ce que j'ai dit, c'est la vérité.
— Le yé-ko commande aux adeptes du Thé Pur. Il sait ce qui se passe au fond des cœurs. Tu n'es pas un étudiant du Thsing- Koué ; mais un espion des Hung-Maou. Conviens-en, et tu seras sauvé; dis le contraire, et la mort t'attend.
Je trouvai la question et la menace trop péremptoires pour y répondre. Le yé-ko parut embarrassé de mon silence, et, s' adressant à mes conducteurs , il leur demanda si un personnage, dont je n'entendis pas le nom, devait bientôt arriver.
— Nous le supposions ici , répliqua l'un d'eux. Et le silence régna de nouveau.
— Dressez le pont! reprit la voix de celui qui s'intitulait le Principal Frère.
J'entendis alors un bruit de planches , mêlé à un cliquetis d'armes. Une torche s'alluma, et les hommes qui me tenaient me poussèrent dans un étroit passage laissé à dessein entre deux longues tables. Elles étaient hérissées d'épées et de longs poignards, dont les pointes se rejoignaient au-dessus de ma tête. A l'extrémité de ce couloir, se tenait debout un homme de haute taille , vêtu de jaune et voilé.
— Tu verras et tu entendras , reprit-il en s' adressant à moi. Songe à ne rien révéler de nos mystères. Regarde d'abord cette arme et cet oiseau.
11 me montrait un large poignard et un poulet dont les ailes , en s' agitant, faisaient vaciller la flamme de la torche. Un instant après, la pauvre bête poussa un cri ; ses ailes battirent une dernière fois, la main du yo-ko s'ouvrit, et sa victime pantelante fut jetée sans tête à mes pieds.
— Ainsi périssent tous ceux qui divulguent le secret ! dit alors le principal frère , et ces paroles furent répétées par sept ou huit voix , plus ou moins éloignées , dans différentes directions. Les premières étaient assez distinctes; les dernières s'entendaient à peine dans les profondeurs du souterrain.
La torche s'éteignit alors ; les tables et les épées furent écartées de moi. Mes conducteurs se rapprochèrent, et, par surcroît de précautions, rejetèrent sur ma tête le sac dont j'avais été débarrassé avant la bizarre cérémonie dont je viens de parler.
Mes bras restant libres, et l'obscurité me favorisant d'ailleurs, je ne vis aucun inconvénient à fendre dans toute sa longueur, aidé de ma bonne lame, cette incommode enveloppe. Bien m'en pi'it; un quart d'heure après, plusieurs hommes passèrent en courant auprès de nous ; des paroles confuses et rapides furent échangées; une espèce de mot d'ordre circula de bouche en bouche et de détours en détours, dans les profondeurs du souterrain. Puis j'entendis le yé-ko s'écrier, d'une voix qui me donna le frisson : jMettez à mort le fan-koueï !
En ce moment critique , hésiter était me perdre , et mon unique ressource était l'audace du désespoir; je ne pris conv^eil (pie d'elle. Mon poignard à la main, je me jetai sur celui do mes gardiens que je pressentais le moins disposé à la résistance. Pris à r improviste, il roula par terre, et je trébuchai contre lui. La colère ou la frayeur lui arrachèrent un cri lamentable, que l'horreur des ténèbres rendait sans doute encore plus effrayant ; car, à partir de ce moment , personne autour de nous ne seml)la songer (|u'à se s ui\ er. En courant à l'aveugle devant moi , je me heurtai contre deux ou trois fuyards haletants , qui , me prenant pour un des adeptes, n'avaient d'autre pensée que de me gagner de vitesse. Involontairement ils me servirent de guides , et nous arrivâmes, les uns sur les pas des autres, jusqu'à une porte
d(^à ouverte par d'autres sectateurs du Ïhé-Pur, encore plus prompts que nous à quitter le souterrain .
Une fois dans la campagne, l'instinct d'une méfiance réciproque fit prendre à chacun de nous un chemin différent. Pour moi, sans savoir oii j'allais, je traversai deux ou trois rizières humides; je franchis autant de fossés , et j'arrivai , complètement épuise , près d'un bâtiment que j'avais pris de loin pour une maison de campagne , quand je reconnus une caserne où j'étais venu, peu de jours aujjaravarit , en compagnie (leLun-Chung. Lemoment od je me vis ainsi cii siireté fut le dernier dont j'ai conservé un souvenir distinct.
A utant de fatigue , et faute II r ''^ d'haleine , que succombant ' ■■}/.
à des émotions si multipliées, je me sentis défaillir ; mes yeux se fermèrent, mes genoux fléchirent , je me laissai tomber, ou plutôt je tombai sur le seuiJ de la porte , aux pieds d'une sentinelle effrayée.
Tandis que j'échappais
VOYAGI:;
ainsi aux voleui's d'hommes [kouang-lse], un pouvoir mieux servi que le leur me vengeait de leurs atroces machinations. Tso-Hi était sorti dans sa chaise à porteurs, sous prétexte de faire des visites , et se disposait à quitter mystérieusement la ville , — sans doute pour venir assister à mon interrogatoire , — lorsque , dans une ruelle des faubourgs , un détachement de la police , embusqué à l'angle d'une maison , s'est jeté sur l'équipage du fou-tsiang, et l'a saisi à l'improviste.
Il n'a pas eu le temps de faire usage de ses armes, et, sans savoii' de (piel crime il était accusé . sans avoir obtenu un seul mot de ses impassibles gardiens, il a été conduit. ])ieds et ]3oings liés , dans une des prisons de la cité. D'ordinaire, les arrestations se font avec plus d'éclat; nuiis ici l'autorité pouvait
craindre la résistance à force ouverte, que rendait très-probable . la position particulière de Tso-Hi , si toutefois il est , comme on l'assure, un des trois chefs de la secte du Thé-Pur.
Lun-Chung- est accablé de douleur. L'ordre impérial en vertu duquel Tso-Hi est arrêté, déclare que provisoirement l'amiral sous les ordres duquel servait le conspirateur demeurera suspendu de ses fonctions , et qu'il devra se justifier devant une commission assemblée à Nan-King.
Son innocence ne rassure point l'infortuné vieillard ; l'équité . des juges devant lesquels il doit paraître ne lui semble rien moins que certaine ; et le code criminel de la Chine , si raisonnable à certains égards, est d'une sévérité , disons mieux, d'une injustice outrée en matière de haute trahison. Le châtiment, en pareil cas, ne s'arrête plus au coupable ; il atteint sa famille, ses alhés, ses complices, même involontaires. La loi qui punit les crimes de lèse-majesté dérive des préceptes sacrés qui prescrivent aux enfants de ne pas vivre sous le même ciel que l'assassin de leur père ; et le parricide le plus odieux n'est pas envisagé avec plus d'horreur que l'homme coupable de rébellion.
Ceci n'est pas seulement écrit dans la loi; les mœurs sanctionnent la flétrissure qu'elle prononce. Conservateurs forcenés, et accoutumés à considérer comme un malheur national toute espèce de troubles pohtiques , la plupart des Chinois sont disposés à maudire quiconque porte atteinte au repos dont ils jouissent. L'esclavage ne leur pèse point; " il vaut mieux être un chien et vivre en paix , dit une de leurs maximes, que d'être homme et vivre dans l'anarchie. » Fidèles à ce principe, et prenant leur parti de toutes les humiliations qu'il consacre , ils s'agenouillent sans honte devant un paravent de soie jaune , ou devant les caractères rouj^^es d'un autographe impérial. C'est un problème pour moi de savoir si ces esclaves intelligents prennent au sérieux leurs adorations, ou s'ils ne cherchent dans l'autorité despotique dun seul qu'un préservatif contre la t3i'annie aristocratiipie d'une caste. Us sont sujets dévoués ; mais , en revanche , ils ignorent le ser^ âge héréditaire , l'autorité de la naissance , la préférence donnée au rang sur le travail et le
mérite. Les distinctions, les honneurs, appartiennent au talent et à l'érudition ; et c'est encore un de leurs proverbes , que - par l'instruction les fils du peuple deviennent des grands ; tandis que , sans instruction , les fils des grands redescendent dans la classe du peuple. »
En un mot , le despotisme du Fils du Ciel est fondé précisément sur le sentiment le jjIus redoutable aux autres despotes : le sentiment de l'égalité humaine.
2 août.
Mon protecteur est appelé à Nan-King , et nous avons quitté Shang-Hae sous la même escorte que Tso-Hi. Le malheureux , enfermé dans une cage conmie un animal féroce , était surveillé
de trop pivs i)our ([u il um< lût p;.s>il.U' , — en l'U^^ions-nous été ^e„tos, — d'éch:mger une parole nvec Un.
Honneurs rendus à un Mandarin disgracié.
De ping-si. ÛO'i
A notre départ, la foule qui nous servait d'escorte, et qui s'agenouillait sur notre passage , nous a prouvé que Lun-Chung n'est pas devenu impopulaire comme il le craignait. De distance en distance , une main amie avait dressé des tables chargées de provisions, et allumé des bâtons d'encens. Puis, placardées sur les murailles , à presque tous les coins de rue, des affiches manuscrites protestaient contre les rigueurs dont Lun-Chung est victime. L'affiche est le mode le plus usité chez les Chinois, quand ils veulent protester contre une administration tyrannique. En pareil cas, elle est acerbe', virulente, et spirituelle comme la Pasquinade romaine. Mais quelquefois ce moyen d'opposition devient une forme de récompense nationale ; l'éloge emphatique remplace l'épigramme , et la métaphore flatteuse expie les torts de l'image satirique. Il va sans dire que les murs insultent mieux qu'ils ne louent ; aussi, quand ils louent, font-ils un bien autre effet que quand ils insultent.
Un indice plus significatif, c'est qu'aux portes de la ville un groupe assez nombreux de citoyens notables est venu prendre, en grande pompe, les bottes dutitou-che, et lui en offrir d'autres, qu'il devra conserver comme un précieux souvenir. Cette cérémonie s'est renouvelée, depuis le départ, dans plusieurs villes secondaires ; — les bottes que Lun-Chung avait portées quelques heures devenant un objet précieux pour les gens qui lui témoignaient ainsi leur reconnaissance et leur admiration.
Enfin , il a reçu en présent un habit emblématique de plusieurs couleurs. Ces sortes d'habits, par leur nature même , indiquent le caractère collectif de l'offrande qui en est faite. Us ne se portent point , et se conservent seulement comme une relique honorable dans la famille du mandarin assez heureux pour avoir mérité ce gage de la gratitude publique.
Tant de témoignages flatteurs ne suffisaient pas pour rassurer le pauvre vieillard, qui n'est, à vrai dire, qu'un homme irrésolu et timide ; — ce que les Chinois appellent " un tigre de papier ; " et, dans un moment où j'essayais de lui rendre quelque' énergie, il m'a interrompu par un geste significatif, en me montrant les mains do Tso-Hi , enveloppée > de linges snnolnnts.
204 VOYAGE DE PIXG-Sl.
La torture! voilà ce qui terrifie le titou-che. Il n'a rien à se reprocher, et il lésait bien. Mais que n'avouera-t-il pas, les ongles pris dans l'étau triangulaire? Espérons que son âge lui épargnera cette horrible épreuve.
Un Journal oflicicl. — Le Tribunal dos Neuf .Ministres. — l.e Ouang-Ming.
— Procédés soniniaircs do la Police corroctioiinolle —
l.os Caoliols et les Tortures. — l.e Hannissenicnt. — Le Ta-Tsiiig-Leuii-l-e.
— La Loi du Talion.
Notre arrivée à Nan-Kiiigest mentionnée en ces termes dans le Journal de la Cour provinciale , intitulé : Youen mun Paon (compte rendu des portes ) :
" Ting-Ekuh , aide-de-camp du gouverneur de Shang-Hae , s'est rendu au palais de Son Excellence le gouverneur Tang, et lui a fait connaître l'arrivée d'un officier dégradé qui doit être jugé aux assises d'automne. Après l'audience, il a pris congé pour aller chercher d'autres prisonniers.
" Son Excellence Ke , le fou-youen , a reçu et publié divers documents officiels. Ah, le pou-ching-sze , et Wang, le ngancha-sze, ont demandé une audience et annoncé (ju'ils attendaient le bon plaisir de Son Excellejice pour vat^uer à l'instruction d'un procès criminel. Ils l'ont remercié d'être venu les visiter, et lui ont remis les cartes qu'il avait laissées chez eux. ••
Ces magistrats, si parfaitement polis, ne jugeront pas en dernier ressort. Comme il s'agit d'un crime énorme, et d'un accusé renommé pour ses talents militaires , on attendra la ratification de l'arrêt , renvoyé à Pe-King devant les officiers qui composent le Conseil des Peines [Hinrj-Pon]. A la fin de chaque
automne, les membres de ce conseil s'adjoignent ceux de huit autres cours , afin de réviser en bloc les sentences émanées des grands magistrats de chaque province. Le tribunal suprême , ainsi formé , prend le nom de Keou-King (les Neuf Ministres), et ses arrêts , revêtus du " respectez ceci! " [kin-tsze] impérial, deviennent irrévocables.
Mais, s'il s'agissait d'un pauvre diable, les choses iraient d'une manière plus expéditive. J'en ai la preuve sous les yeux. Dans le même journal officiel , immédiatement après les paragraphes qui nous concernent , il est question d'un prêtre de Fo , coupable de débauches et de vols , de mensonges et de menaces adressées à plusieurs personnes qu'il essayait de rançonner. Voici dans quels termes son procès est raconté.
» Son Excellence le gouverneur Tang est venu s'adjoindre 1 sous-entendez aux fou-youenj, pour examiner le prêtre ?hin- Lang, du district de Shang-Hang, département de Ting-Choou, dans le Fo-Kien. A huit heures du matin , après une salve d'artillerie, les portes de la grande salle d'audience ont été ouvertes, etLL. EE. ont pris séance, aidées par tous les fonctionnaires dont la présence es't voulue. Les officiers de police dungan-chasze sont allés chercher l'accusé , qui a été amené , convaincu, et renvoyé. Le fou-youen a demandé le Ouang-miny , et député quelques officiers pour conduire le criminel sur la place du marché , hors des portes de la ville , et lui trancher la tête en cet endroit. Bientôt après ils sont revenus , ont remis le Ouang-ming à sa place, et leur rapport a constaté que la sentence avait reçu son exécution. "
On ne peut rien désirer de i)lus bref ni de j)lus ^ommaii'e , et l'invention du Ouang-mmg (ordre du roi), qui supplée la ratification impériale des arrêts de mort, mérite (juOii la fasse connaître. Chacpu^ lieutenant-gouvcnuHU- détiiMit ce symbole d'autorité, (jui suff't pour validei' le commun dc^s exécutions. On le porte en grande pompe (le\aiit le condamné, (]ui est tenu de se prosteiner devant ce signt; révéré, placé dans la direction du palais de remi)ereur. C'est ainsi , dans l'attitude de la prière et de la sounnssion reccMUiaissante . (piil rc^çoit le coup fatal. »
DU SIEOU-TSAI,
On conçoit que, pour les châtiments secondaires, on procède avec bien moins de cérémonie , et de fait , rien de plus leste que la police correctionnelle en ce pays. Accusé d'un simple délit, un homme ne doit compter sur aucune des garanties ordinaires de la justice. On le conduit au magistrat qui, sans plaidoirie, sans jury, sur la simple audition de quelques témoins , prononce sa décision. Rarement elle est favorable. Quand les témoins manquent, la torture supplée à leur absence. Le criminel une fois condamné, on lui administre, séance tenante , autant de coups
/mescMAi"<P-'
de bambou qu'il y a de fragments espars sur la table où le juge vient de briser une baguette symboli(iue; ou bien on le conduit dans une de ces affreuses prisons qui doivent à leur saleté , à
leurs inconvénients de tout genre, à leur mauvaise et tyrannique administration, le nom significatif d'Enfers, — ti-yuh, — littéralement " prisons souterraines. "
11 n'y a pas d'année que des plaintes ne s'élèvent , et que les censeurs ne présentent au Fils du Ciel des mémoires fort étendus sur l'état des prisons de l'Empire. Tantôt c'est un incendie qui a dévoré la geôle et ses hôtes ; ailleurs , des exactions infâmes sont signalées, et notamment le profit tiré des jeunes prisonnières par les officiers commis à leur garde. Les censeurs s'élèvent aussi contre l'abus des tortures , et l'un d'eux en a donné une effrayante énumération.
» Dans l'espérance de voir récompenser leur activité, dit-il, les magistrats de district font tordre les oreilles des accusés par des bourreaux dont les doigts sont frottés de poudre ; ils les forcent à rester agenouillés sur des chaînes. Ils emploient en.suite ce qu'ils appellent les Barres de Beauté , l'Aile du Perroquet , le Fourneau du Raffineur, et vingt autres instrmnents qui ont chacun leur dénomination particulière. S'ils n'obtiennent pas les a\eux qu'ils espéraient, ils redoublent ces cruautés de façon à ce (^ue le prisonnier meure ( s'évanouisse ) et ressuscite ! revienne à lui) plusieurs fois le jour. Alors, incapable de résister plus longtemps , il écrit ou signe une confession détaillée , mais chimérique , et sur laquelle il re\ iendra plus tard devant le Conseil des Peines.
" Les officiers subalternes de la police, enhardis par rexemj)le de leurs supérieurs , cherchent maintenant les moyens de s'enrichir dans leur profession. Pour cela, ils s'efforcent d*envelo])per le ])lus de gens ({u'il hnirest possible dans cha(iue instruction criminelle. Ils soufllentle feu juscju'à ce ({ue l'étincelle soit devenue llamnie , et ils em])risonnent autant de mondf^ (ju'il leur en tombe entre les mains, afin que, poussés par le désir de ([uitter la prison, les innocents eux-mêmes consentent à se racheter. ••
C(* mémoire, signé (\v Choou . i/us/ir , ou ccnscHn' provincial du Honan , a passé sous les yeux do 1 (Mnj)oiour, (pii a écrit au bas la formule d'approbation , le bon plaisir à 1 (Micre rouge ( chon-ni], (\\\\ ordonne remH^gistrenu'nt des doléances.
DU SIEOU-TSAT. 211
Les Chinois ont , au reste , une opinion tellement arrêtée sur le résultat probable de toute comparution devant» le magistrat criminel, qu'en parlant d'un homme arrêté, ils empruntent à l'industrie des bouchers cette phrase proverbiale : La viande est sous la hachette.
Mes conversations avec Lun-Chung sont devenues, depuis quelques jours, un véritable cours de droit pénal. Je sais en quels cas on bâtonne, en quels cas on marque d'un fer rouge, — ordinairement à la joue , — et les délits qui méritent le kia { la
cangue), ce supphce qui réduit un homme à n'être plus , pour ainsi dire, que le pied et le support d'une lourde table. Je connais les crimes rachetables et les crimes non rachetables , c'est-à-dire ceux pour lesquels on tolère qu'une amende soit substituée aux pemes corporelles, et ceux que les shang-yu ( les édits suprêmes ) déclarent irrémissibles sous aucun prétexte. Je sais qu'un fils
peut demander aux magistrats de sul)ir la peine encourue par son père , et 'que ces exemples de piété filiale ne sont pas rares en ce pays. Je sais aussi ce que coiite la rançon de chaque châtiment, depuis la condamnation à mort, qui se rachète, suivant le rang- du coupable, de 1,200 à 12,000 iaels, jusqu'au bannissement pour trois ans ; — 480 à 4,800.
La cangue, l'esclavage, un bannissement peipétuel, voilà ce que redoute surtout Lun-Chung. Etre envoyé sur les bords du ileuve Amour, après deux mois de pilori , et avec la chance d'y rester esclave toute sa vie, n'est pas, en effet, une perspective très-riante. D'autant que mademoiselle As-Say partagerait le sort de son père, s'il était, à juste titre ou non, déclaré traître: on ne lui ferait remise , à elle victime innocente, que des châtiments corporels.
Quand le bannissement ne doit durer que peu d'années, l'autorité , s'emparant du criminel, l'emploie comme ouvrier aux mines ou aux salines ; mais , s'il s'agit de l'exil à vie, on donne les prisonniers , en quahté de serfs, aux officiers ou aux soldats tartares. On a vu de ces derniers avoir jusqu'à dix et douze serviteurs , et ne les conserver qu'en les louant, comme on loue des animaux de somme ou de trait, aux propriétaires ([ui man- . quaient de serviteurs. Des révoltes fréquentes sont les conséquences naturelles d'un tel état de choses. On n'entend parler (jue d'esclaves opprimés, sinsurgeant tout à cou]) . et mas>;acrant un maître cruel.
Quelquefois les baimis passent dans l'armée, et forment des corps entiers qui, dans diverses circonstances, peuvent aller juscju'à deux ou trois mille soldats. Un régiment, ainsi conqio.-é, a servi avec éclat dans la dernièi'c» rébellion du 'i'urkeslan. Ceux qur survécurent à la guerre furent rem oyés chez eux. par voie d(^ récompense , et v demeurèrent seulement sous la surveillance de la ])uli((\ Plusieurs avaient obtenu des promotions militaires et des miulailles honoriliqiKv.
La rupture du ban est ]ninie ]iar la bastonnade, la cangue. et une prol()iigati(ui du temps d'exil , s'il s'agit d'un crime ordinaire. Dans les cas de trahison , la peine est plus sévère. Lun-
L'n fils supplie le jna^ (U. |„i |.,j^^(,,. p,,,.,,,,. |., ;.,j^„.,,^, ^|^. ^^^^
lieip.
r>v siEor-TsAî. 213
Chung a condamné lui-même au dernier supplice un officier exilé sur la frontière de la Tartarie occidentale , et qui était revenu sans congé dans son pays natal. L'empereur cassa cette sentence sévère , et commua la peine de mort en un nouvel exil plus dur que le premier. Le coupable fut envoyé à Li-Kang , dans les montagnes du Yun-Nan ; mais j1 fut enjoint de le mettre à mort , sans autre forme de procès , s'il reparaissait jamais sur tout autre point de l'Empire.
11 est bon de remarquer que le Code pénal de la Chine , — le Ta-tsing-leuh-Ie , — dont on ne connaît en Europe que la traduction donnée par sir Georges Staunton , a déjà subi de notables altérations depuis l'époque où l'honorable baronet s'en est occupé. 11 n'était alors composé que des /e?/ A ( règles primitives), au nombre de 457, et des le (novelles) introduites par les empereurs de la dynastie Ming et de la dynastie actuelle. Ces dernières forment 1573 articles.
En 1829, le Conseil des Peines sollicita une nouvelle édition de ce corps de lois , et demanda qu'il fiit révisé tous les cinq ans , sous le prétexte , assez fondé , que les mœurs , par leurs insensibles altérations , avaient mis la loi et la coutume en un désaccord déplorable. L'empereur fit droit à la première partie de cette requête, et le Code fut réimprimé en vingt-huit volumes ; mais, au lieu d'assigner des termes fixes pour la refonte des lois pénales , il fut ordonné aux cours suprêmes d'y faire aussi peu de changements que possible, et, quand elles jugeraient indispensable une modification quelconque , de la soumettre à la sanction du monarque , qui promulguerait, en lui donnant force de loi pour tout l'Empire, la clause amendée.
Ce Code, qui a été pour plusieurs écrivains l'occasion d'éloges exagérés , porte en lui-même la preuve de ses nombreuses imperfections ; je veux parler de ces dispositions générales qui livrent à l'arbitraire du juge une multitude de cas non spécifiés , et qu'il doit décider provisoirement, par analogie, en sollicitant après coup la sanction de l'empereur (section 44). Un autre article veut que tout acte " contraire à l'esprit de la loi, » mais contre lequel on ne peut arguer d'aucune règle explicite,
214 LES KTIDES
soit puni de quarante coups au moins , et de quatre-vingts si le délit est d'une nature sérieuse. Encouragés par ces définitions vagues, les chefs de chaque province se permettent à tout instant d'enfreindre la loi , ou d'en étendre les termes , sans en rendre compte à l'empereur. En pareil cas , pour mettre sa responsabilité à l'abri, le gomerneur s'adjoint ses lieutenants, le juge chef, le trésorier, etc.
Une des dispositions les plus connues de l'ancienne législation pénale est tombée en complète désuétude. Je veux parler du singulier privilège qu'avaient les Tartares de recevoir le fouet,
pour les mêmes crimes {]\\o les Chinois expiaient sous le bâton.
DU SIEOU-TSAI. . 215
Le bambou a (Hé appliqué , par ordre de l'empereur, à des officiers du plus haut rang, qui n'en ont pas moins conservé, après cette punition infamante, leurs dignités héréditaires.
La loi du talion subsiste encore dans les leuJis primitifs , qui rappellent, à beaucoup d'égards, le Code des Wisigoths- Espagnols ; et voici une de ses applications les plus bizarres. Un homme , en tuant un ou plusieurs membres de la même famille , lui avait ravi, par ce fait, toute espérance de lignée. Non-seulement il a été puni de mort ; mais , comme il avait des descendants en ligne directe , on les a livrés aux officiers du harem impérial, qui les ont mis hors d'état de perpétuer la race du meurtrier: — Cet arrêt fait maintenant jurisprudence, en vertu d'un édit suprême, vraiment digne des temps les plus barbares, et qui date pourtant de 1828. Cet édit sert d'amendement à la section 287 du Ta-tsing-leuh-le.
l.a l.iiiimii? écrite. — Los Lottrcs-Moi es. — Histdire des Uioiogh plies. Les Six KcriUires. — Les Tètes de Ciypaiids. — Le Langage parlé. — J,e Kou tii- Hoa et le Piii-lloa. — Notions et Conseils.
Au milieu de toutes nos préoccupations et des craintes qui nous assiègent , la nécessité de perfectionner mes études se fait sentir chaque jour davantage. D'un moment à l'autre, la protection de Lun-Chung peut me devenir inutile et me laisser à la merci dés événements ; quels dangers ne courrais-je point alors si, dénoncé par mon ignorance de l'idiome national, j'étais reconnu pour étranger et signalé à l'inexorable séxérité des magistrats !
Cette pensée me donne le courage de persévérer dans une étude moins ingrate , d'ailleurs , qu'on n'est généralement porté à le croire.
La langue chinoise effraie par sa singularité. Les caractères
t2l6 LES ÉTl DES
(ju'elle emploie diifèrent de ceux qui servent aux langues alphabétiques , et même des hiéroglyphes adoptés par les peuples de l'antiquité. Un grand nombre d'entre eux expriment des objets, et non pas des sons, comme les nôtres. En telle sorte qu'il n'y a aucun rapport nécessaire entre l'écriture et la parole , ce qui déroute au premier abord nos idées européennes.
Le langage écrit a ses racines ; j'appelle ainsi les figures primitives au moyen desquelles , en les combinant , on arrive à repiésenter tous les objets, et, par analogie, toutes les idées abstraites que réclame l'état actuel des intelhgences. Ces racines, ces lettres-mères (comme disent les Chinois I, sont en fort petit nombre par rapport aux signes secondaires qu'elles engendrent. On n'en compte que 214, et l'on assure que plus de cent mille caractères différents ont été employés dans le texte des lois civiles. Les combinaisons usuelles demandent à peu près dix fois moins désignes, c'est-à-dire environ 7 à 8,000. et généralement il n'en entre pas plus de deux à trois mille dans un ouvrage de dimension ordinaire. Les dix volumes de la meilleure chronique nationale, — leSan-Kouo-Chi, ow Histoire des Trois Boyaumes, ' — n'en contiennent que 3,342.
Tsanghce , qui passe pour le premier inventeur de ces sortes de signes, et qui vécut à une époque nidéterminée , prit dans l'imitation des objets qui frappèrent ses yeux l'idée première de ses hiéroglyphes, maintenant conqiliqués et défigurés. Pour peindre le soleil, il plaçait un point au milieu d'un cercle ; ]"»our la lune , il dessinait un croissant ; pour l'œil , deux ovales enferfermés l'un dans l'autre, etc. L'idée complexe se rendait par des procédés analogues. Le matin se traduisait par le signe soleil , s'élevant au-dessus d'une ligne droite (jui figurait l'horizon ; le soir était représenté par le croissant de la lune , enveloppé d'un nimbe ténébreux. Vinrent ensuite d'autres nécessités pour les- (juelles il fallui raftiiu^r encore . et ^Wwv dcnix ou trois symboles , s'expliijuant l'un pai' l'autre. L'union du soKmI et de la lune exprima \'\(\vc de splendeur : un arbn^ ou un soliveau placé devant une port(\ cc^lle (XoJjstacle : dcnix arbres signifièrent forêt: le signe homme et le signe œil réunis , la faculté de voir, etc.
DU SIEOU-TSAl. 217
L'usage a considérablement altéré la forme de ces tableaux primitifs. Cependant, avec quelque soin , on retrouve les lignes rudimentaires dans l'image perfectionnée. Le soleil n'est plus un globe , mais un carré long ; le point du milieu s'est changé pour la commodité de l'écrivain en une ligne transversale ; mais l'œil se rend compte de cette transformation , et reconnaît l'identité du signe figuratif.
Les modifications de la langue écrite ont eu plusieurs causes : d'abord le perfectionnement intellectuel qui tend à simplifier un mécanisme inutilement chargé de difficultés ; puis la différence des instruments imaginés pour la transcription des caractères. Du temps de Confucius , par exemple , on employait en guise de papier des planchettes de bambou, minces et polies, sur lesquelles on gravait , à l'aide d'un poinçon , d'un style en métal. Ensuite, on écrivit sur des étoffes de soie ou de coton, à l'aide de pinceaux et de diverses substances colorantes. Le papier vint plus tard, et l'encre inventée par les Indous (celle que nous appelons à tort encre de Chine], ne fut d'un usage commun que vers le septième siècle de l'ère chrétienne.
Par suite de ces changements , il s'est étabh différentes manières de former les caractères. De même que chez nous on reconnaît la même lettre sous son aspect gothique, italique, de même distingue-t-on en Chine six espèces d'écritures.
La plus ancienne est le chuen-cJioou dont on se sert plus spécialement pour les sceaux ou les timbres gravés ; une variété de cette espèce de caractères sert auK inscriptions monumentales , aux préfaces des livres, etc. — Viennent ensuite le li-choou, l'écriture officielle , introduite sous la dynastie des Tsin , et spécialement consacrée aux employés du gouvernement; le kea'è-choou , caractère modèle dont se sert tout lettré qui prétend à quelque réputation ; le Jùng-cJwou , main courante ou écriture libre, ((ui n'admet cependant aucune abréviation arbitraire.
Le tsaou-tsze autorise au contraire , dans un intérêt sténogra- ■phique, tout ce qui tend à rendre l'écriture plus simple et plus rapide. Cette écriture est celle des gens d'affaires, et n'est employée, pour quelques avant-propos, que dans les livres anciens.
Le sung-ti porte le nom de la dynastie sous laquelle l'art d'imprimer, — c'est-à-dire la xylographie , la gravure sur bois des caractères typographiques , — inventé dans les premières années du x* siècle , quarante ans avant l'avènement des Sung , reçut ses plus importantes améliorations , et prit un développement notable. C'est celui de tous qui se rapporte le plus à ce qu'on appelle chez nous la lettre moulée.
Il y a bien encore une septième manière d'écrire , — toute de
antaisie , — que les Chinois désignent par le nom de lio-tooii
( écriture à têtes de crapaud); mais elle s'emploie à peine, et l'on
n'en trouve que de très-rares specimina dans les auteurs anciens.
J'ai dit que chaque caractère cachait sous une image une idée complète. S'il exprimait toujours la même, une bonne mnémonique aurait bientôt raison de ces symboles distincts. Mais ce qui rend plus pénible et plus ardue la tâche de l'étudiant étranger, c'est que , suivant sa position relative , le même signe prend plusieurs sens , ou du moins présente la même idée sous des nuances très- essentiellement modifiées. Une synonymie fréquente ajoute à cet embarras que complique l'usage de changer, suivant les besoins calligraphiques , la forme de tel ou tel signe que l'écrivain juge suffisamment reconnaissable. En outre, la syntaxe chinoise est des plus vagues , si toutefois elle existe. Le nombre , le cas , le mode , le temps, insuffisamment marqués par quelques particules , ne résultent souvent que de la position du mot dans la phrase. D'ailleurs , le même vocable se métamorphose de substantif en verl)e, de verbe en adverbe, etc., sans que rien avertisse l'oeil de ces changements importants.
On a prétendu que la langue parlée et la langue écrite des Chinois étaient absolument indépendantes l'une de l'autre, et , dans une grammaire écrite en France , à propos du caractère et du mot, il est dit expressément que . » le premier n'est pas la peinture du s<^cond, ni le second l'expression du premier. •• Si l'on entendait cet axiome d'une manière trop absolue , on s'exposerait à une grave erreur. Les caractères chinois se divisent en six classes. Les images simples ou hiéroglyphes [liing-siang]; les indications [chi-ki-1szi\\ les coml)inaisons ( lio\ii-e\\ les conson-
t)t: SlEOtT-TSAl. ^10
WdiWCQ'Sf [keae-shiny]\ les métaphores [kea-tsiay]; et les développements ( chuen-choou ] . Or, la plus nombreuse de ces classes est justement la quatrième , c'est-à-dire celle des caractères à la fois idéographiques et syllabiques. Ils impliquent à la vérité l'image , mais une image tellement vague qu'elle a nécessairement besoin d'un commentaire ; et ce commentaire, c'est le son, c'est l'accent, c'est l'intonation qui la lui donne. Sans ce secours, et si l'on faisait complètement abstraction des différences qu'il établit , la plus robuste mémoire ne logerait certainement pas le quart des caractères keae-shing , qui sont au nombre de 21,810, tandis que les cinq autres classes réunies n'en fournissent pas au-delà de 2,500.
La grande différence qui existe entre les deux manières d'exprimer une pensée en chinois tient à la pauvreté du langage parlé. 11 se compose presque uniquement de monosyllabes, et la rareté des sons monosyllabiques met naturellement d'étroites bornes à la diversité des mots ; de là résulte la nécessité d'employer en parlant , pour traduire une seule idée avec quelque précision , deux synonymes et quelquefois davantage. Lorsqu'on écrit , au contraire , la position idéographique du symbole venant en aide à son obscurité syllabique, l'emploi d'un seul caractère suffit d'ordinaire à rendre complètement la pensée.
C'est là un point notable et qu'il ne faut pas perdre de vue ; aussi l'éclaircirai-je par un exemple. Pour traduire l'idée de raison , un seul signe écrit est nécessaire à un lettré chinois. Ce signe [U] ne permet pas d'autre interprétation ; mais , si ce lettré veut exprimer verbalement la même idée, il n'osera se servir de ce seul mot , qui admet un grand nombre de traductions différentes Il dira tao-U, quoique l'une et l'autre expression soient parfaitement synonymes, mais afin d'éviter toute ambiguïté.
Après avoir signalé cette différence capitale entre les deux langues, la langue écrite et la langue parlée , il faut remarquer que les difficultés de cette dernière s'augmentent encore de la différence des dialectes. Il y a pour toute la Chine un idiome officiel , celui des lettrés, qu'on appelle pour cette raison le kouan-hoa (la langue commune). Une fausse interprétation de
ces deux mots avait fait croire que les mandarins ( kouan\ parlaient autrement que le peuple; mais il s'ngit seulement d'une différence entre 1 idiome national ( koiian , public , commun à tous ) et les patois provinciaux ( toii-tan], que les gens auxquels ils servent appellent p?7z-Aoa , les langues simples.
Ces dialectes sont nombreux , comme cela doit être dans un aussi vaste empire , composé de royaumes successivement agrégés les uns aux autres. Sans aborder les questions historiques et philologiques dont le développement de l'idiome chinois a été ou peut devenir le sujet, je me bornerai à constater ces deux points , à peu près incontestés : c'est que d'abord il a son origine reconnue dans la partie nord-ouest de l'empire, qui forme aujourd'hui la province de Shen-Si , et qu'il a gagné de proche en proche les régions méridionales , peuplées de nations l)arbares , dont il eifaçait les âpres dialectes, non sans s'incorporer leurs éléments les plus homogènes; j'ajouterai qu'il se parle naturellement avec plus de pureté dans les régions les moins bouleversées par les invasions et la conquête : dans le Kiang-Nan , par exemple, où les monarques chinois se reti-
raient toutes les fois que leur capitale était menacée , et surtout dans le Shan-Timg , pays natal de Confucius.
bl: SIEOU-TSAI. . 221
Le caractère général de ce langage est une certaine mollesse en harmonie avec l'indolence habituelle de ceux (pi le parlent. Les terminaisons féminines y abondent , et presque aucune consonne n'est d'un usage fréquent , qui ne soit produite par la simple émission du souffle, sans aucun effort des organes vocaux.
Les dialectes du nord se font remarquer par un plus grand usage des sons gutturaux; celui du Fo-Kien abonde en intonations nasillardes , et passe pour un des plus désagréables de l'Empire.
Les dissonances fréquentes du patois de Quan-Tong , — d'ailleurs un de ceux qui diffèrent le moins de la langue commune , — donnent l'accent de la colère aux plus simples paroles échangées entre les habitants de cette pro-vince.
Du reste , tout Européen qui voudrait sérieusement s'occuper d'étudier cette langue à part, bien autrement originale et bien autrement conservée qu'aucun autre idiome oriental , trouvera d'immenses ressources dans les travaux déjà faits , et les traductions déjà nombreuses que nous possédons. h'Ar/e China de Gonçalves , la Grammaire d' Abel Rémusat , la Notifia lingiiœ Sinicœ du jésuite Prémare, sont des travaux du plus grand mérite.
Quant à moi, qui cherchais par préférence à m'emparer de la langue pratique, j'ai surtout étudié les Dialogues de Morrison , les Maximes de Davis , et Y Edit sacré du docteur Milne, c'est-à-dire la traduction des paraphrases familières qui accompagnent les Conseils de l'empereur Kang-Hi commentés par son fils, l'empereur Yong-Tching.
LES KTl'DES
l,'Ktudian(.
J'étais l'autre jour occupé à rédiger, sur des documents fournis par Lun-Chung , un sommaire de sa vie publique , qu'il veut placer sous les yeux de ses juges futurs , lorsque je remarquai , passant et repassant devant les fenêtres de mon appartement , un homme d'environ cinquante ans , couvert de vêtements en lambeaux , et qui semblait chercher à être vu de moi. Je lui fis demander par un de nos serviteurs s'il avait besoin de quelque chose. Mon émissaire reçut pour réponse que l'inconnu était un homme du nord et ne demandait rien. Cédant à un mouvement de curiosité , je fis prier l'étranger de venir me parler. On l'introduisit dans ma chambre, et, dès que le domestique eut tourné le dos, le pauvre diable se prosterna devant moi , frappant le plancher du front. Ensuite il se releva, et me tendit un chiffon de papier, passablement crasseux , où je lus un exposé de sa situation.
Originaire du Fo-Kien, et fils d'un préfet [che-hien], il est maintenant un licencié [kiii-jin], et par trois fois il a fait vainement le voyage de Pe-lving afin d'y subir les e.xamens qui lui permettraient d'atteindre au grade supérieur de fsin-sze. Tout l'héritage j^aternel a été absorbi' ])ar les (Hudes et les voj'ages
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inutiles du malheureux écolier. Maintenant, pour tenter une quatrième épreuve, il n'a d'autre ressource que l'assistance découragée de quelques amis, qui cependant, m' assura- t-il , lui ouvriront leur bourse à l'époque des prochains examens. Mais en attendant, il faut vivre, et vivre sans travailler de ses mains, car un kiu-jin, et même un bachelier [sieou-tsai] se déshonorerait par toute espèce de labeur mécanique. Celui-ci s'est fait
écrivain public. Il copie des proverbes et des maximes qu'il vend aux passants. Ce métier lui rapporte en moyenne quatrevingts à cent cash par jour; justement de quoi se nourrir, et fort mal. Quant à ses habits, ils tombent en loques ; si bien que, poussé par la misère, il est tenté d'adopter une industrie dangereuse , que la difficulté des examens littéraires a mise en vogue
depuis plusieurs aimées. Elle consiste à se présenter devant les examinateurs provinciaux sous le nom et à la place de quelque jeune homme illettré , mais riche , qui " remporte ainsi la victoire avec la lance d'un autre. " Ceci est une expression chinoise. Il y en a une autre pour désigner les bacheliers qui ont obtenu leur grade au moyen de cette fraude. On les appelle des » sieoutsai en croupe , " et ce mot exprime assez bien leur position équivoque.
Un pareil abus est d'autant plus sévèrement réprimé qu'il nuit directement aux intérêts pécuniaires des examinateurs. Surtout depuis quelque temps, — à l'exemple de l'empereur qui fait des bacheliers par ordonnance , en échange de sommes versées au trésor pubhc, — les mandanns vendent à beaux deniers comptants les brevets de capacité qu'ils sont chargés de délivrer gratis au mérite. La chose se fait presque publiquement,' et d'après un tarif connu. Ainsi l'on sait, par exemple, qu'un diplôme de sieou-tsai , à Nan-King , se paie de sept à huit mille dollars. La rigueur que l'on déploie contre les fraudeurs se mesurant à l'importance du bénéfice dont ils privent les magistrats. la cangue , le pilori, le bambou , font bonne et prompte justice des faux étudiants. Cette considération a eu jusqu'à présent assez d'empire sur le lettré mendiant qui me donnait ces détails, pour contrebalancer les mauvais conseils de la pauvreté.
Nonobstant ces explications fort plausibles , je me méliais encore de lui, et je le soumis à une dernière épreuve.
— Vos vêtements sont usés, lui dis-je, et je ne suis pas assez riche pour vous en donner de neufs. Je ne veux jioint non plus, par égard pour vous, charger mon serviteur de vous habiller chez un fripier; mais, combien pensez-vous (pie coûterait un co.stume complet, acheté d'occasion?
Il réfléchit (pichpies instants , lit . pièce jnir pièce, le calcul (pie je lui deniaiidais. et m'assura que, moyennant deux dollars, il aurait un habillenuMit d'été conv(^nable à son rang et à sa position. Charm(' de \v voir si modén'^ dans sa dcmaiule, je lui remis trois (lollai's. et il sortit en in'accablant de remerciements. Puis, une heure ajtrès , je le vis revenir, un pa(iuet roulé sous le bras.
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C'était l'habit dont il s'était pourvu à mes frais, et qui lui coûtait, me dit-il , deux dollars et un quart. Sur ce , le pauvre diable voulut me restituer la monnaie du surplus ; mais je le déterminai sans peine à la garder.
Il vient depuis lors assez souvent, et, moyennant quelques bagatelles, j'obtiens de lui, sans parler des leçons qu'il me donne, une foule de renseignements, dont les Chinois sont généralement assez chiches , tant sur les mœurs du pays que sur la philosophie , la religion et la littérature de ce peuple singulier. Enfin , moyennant trois cents dollars qui lui sont nécessaires pour aller encore une fois tenter à Pe-King la chance des épreuves littéraires , il prétend qu'il fera de moi un sieou-tsai accompli. La métamorphose, vaut la peine qu'on la tente, et Lun-Chung, bien loin de la regarder comme impossible , m'encourage de tout son pouvoir à conquérir les privilèges du lettré. 11 semble croire que, si j'avais une position reconnue, et en quelque sorte officielle, qui lui permît de se servir de moi, il tirerait un grand parti de la science étrangère dont il me croit abondamment pourvu.
En attendant, et pour savoir au juste de quels droits précieux je puis être investi , je demandai l'autre jour à mon précepteur si les iou-chou-sin , les liseurs de livres, arrivent facilement aux emplois pubhcs. C'était m'attirer une effroyable doléance, qui n'a pas manqué, sur le nombre immense des candidats, la rareté des admissions aux divers grades , et la situation équivoque laissée aux malheureux qui ont été repoussés des examens. " Une seule considération les empêche d'abandonner la partie. Ils savent qu'à la longue le gouvernement sera touché de leur persévérance, et accordera au respeqt que l'âge inspire ce qui aura été longtemps refusé à l'étudiant incapable ou malheureux. On comprend que cette concession est illusoire, et que le sieou-tsai , qui devient kiu-jin à soixante ans, n'a guère de chance pour franchir le troisième degré; or, en supposant même que , cinq ou six ans plus tard , il soit promu au grade de tsinsze qui lui ouvre l'accès des emplois subalternes , ce n'est point à un vieillard hébété de lecture , et souvent abruti par l'indi-
gence, que l'on irait confier des fonctions actives. Aussi, des milliers d'hommes qui ont consumé leur vie en études stériles, soutenus par une vaine ambition et un orgueil plus vain encore , meurent inutiles au pays , l'œil fixé sur le bonnet chimérique qu'ils ont brigué depuis le berceau.
Les Trois Religions. — Piiilosopliie , Morale, Cosmogonie.
Des trois religions qui se partagent la Chine , mon précepteur est obligé de pratiquer la première , celle de l'état et des lettrés, la doctrine confucéenne ( Jou-Keaou ] ; il est assez éloigné du culte de Fo ( Chi-Keaou]) mais je le crois enclin à partager les croyances des Tao-Szé ou Docteurs de la Raison (Tao-Keaou); du moins en augurai -je ainsi de la maxime éclectique, son refrain favori : " San-Keaou, Y-Keaou, les Trois Doctrines n'en font qu'une. » Un véritable confucéen ne serait pas s'i tolérant.
Au fond cependant il a raison. De ces trois sectes, les superstitions sont à peu près identiques, et s'accordent avec le même scepticisme intérieur, qui domine ici tous les esprits.
11 paraît que, dans l'origine, une sorte de déisme intelligent formait la croyance la plus générale. Du moins les Y-king, les livres sacrés, reportent l'origine des choses à un principe mystérieux appelé Taï-Ki , dont les deux agents mâle et femelle , actif et passif, le Yaiig et le Yn , avaient donné leur forme à tous les objets dont se compose le monde. Au-dessus de tout , dominait le Tien o\i Chang-Ti , le Ciel ou le Maître suprême . à la fois intelligent et moral, dont le Taï-Ki n'était, })our ainsi dire, cpiune émanation créatrice.
Cette doct»'ine , toute vague qu'elle était , et sans relation apparente avec l;i pi'atiqiie des vtM'tus sociales, pouvait suflire à une nation (railleui> tH'lairee ; mais vn Chine, comme en bien d'autres pays, les secr.'ts de la nature préoccupaiiMit fortement cette clas.se d'esprits dédaigneu.x , pour qui les réalités de la vie