DU SIKOU-TRAI
ne sont point une pâture suffisante. Ceux-là ne trouvaient pas que les vaines cérémonies du culte impérial répondissent à leur besoin de science , et ils se posaient tout bas des questions pour lesquelles ni le Fils du Ciel, ni ses ministres , n'avaient répondu. Ces esprits malades, paresseux, contemplatifs, se réfuoiaieiit
dans les solitudes, toujours peuplées de fantômes ; et, bien avant Lao-Tse , qui donna seulement un corps à leurs doctrines , ils avaient jeté dans le peuple les germes facilement féconds des superstitions les plus bizarres.
La singularité de leur existence était une énigme saisissante. Les grands , les guerriers célèbres , les empereurs eux-mêmes se laissaient prendre à l'austère charlatanisme de ces pieux ermites dont le vulgaire racontait des merveilles ; et le vulgaire, à son tour, s'émerveillait de voir dans la cellule de l'anachorète, les puissants accourir en solliciteurs humiliés.
Le grand principe des sectateurs de la Raison (Tao, Intelligence, Voie, Raison primordiale) était de créer un vide absolu dans le cœur et dans l'intelligence de leurs adeptes. S'isoler au milieu de l'univers, rejeter toute admiration toute sympathie,
tel était le but de la purification première qu'on imposait aux novices. A ces conditions seulement, ils pouvaient espérer de communiquer avec les génies [shing], et d'habiter, ivres du breuvage qui rend immortel, leurs palais faits d'une seule perle,
au sein de délicieux jardins remplis d'arbres odoriférants et d'oiseaux chanteurs.
DU SIEOU-TSAI. / 229
Les grands de la terre se laissaient séduire à l'espérance de prolonger ici-bas une existence toute de paresse et de plaisir. En leur faisant entrevoir, au sommet de la montagne Kouen-Lun , entourée d'arbres Tong , auprès des portes célestes , la fontaine Jaune dont l'eau donne l'immortalité , on les berçait d'une idée qu'ils ne voulaient plus quitter. Aussi les prédécesseurs deLao- Tse jouirent-ils du plus grand crédit ; admis à la cour des empereurs , ils occupèrent les plus hautes dignités , guidèrent sur les champs de bataille des hordes fanatisées par eux , et passèrent pour des êtres surhumains. Mais, aussitôt que l'on put redouter leur influence, la politique des empereurs s'en inquiéta, et les éloigna des fonctions publiques.
Le tao-szisme existait donc avant Lao-Tse , qui le réduisit à l'état de doctrine , et en fit un système contre lequel réagit Confucius, en rappelant les peuples à la morale ancienne.
Celle de Lao-Tse consistait à éloigner tout désir véhément , à réprimer les passions vives, capables d'altérer la paix et la tranquillité de l'âme. Il pose pour problème à toute créature humaine d'exister sans douleur et sans chagrin. Pour cela, il lui interdit tout retour sur le passé , toute recherche de l'avenir. Former de vastes entreprises , se tourmenter de leur succès , s'agiterpour acquérir des honneurs ou des richesses, c'est sacrifier son repos et sa félicité personnelle dans un intérêt étranger, celui de notre postérité , dont rien ne nous contraint à nous occuper.
Il est peut-être bon de voir à quelles notions philosophiques se rattachait une croyance morale aussi dépravée.
D'après les Docteurs de la Raison, à l'exception de l'Être suprême ( Tien ou Chang-Ti ) , tout ce qui existe ou peut exister est matière.
Toute matière est contenue dans le Taï-Ki , sous les espèces active et passive , mâle et femelle , mobile et immobile de L' Yn et du Yang.
Les éléments sont le résultat de parcelles Yn et de parcelles Yang , sorties du Taï-Ki et combinées entre elles.
Les éléments , au nombre de cinq (le métal , le feu , l'eau , le
bois et la terre), en se combinant , ont formé les trois Puissances Productrices, les San-Tsai, c'est-à-dire le Ciel, la Terre et l'Homme.
Chacune de ces trois puissances est un assemblage de moules particuliers , où se forment des êtres analogues à cette puissance.
Ces êtres peuvent se modifier, se transformer, passer dans une classe inférieure ou supérieure . Une masse de plomb , une fleur, un arbre , un animal immonde , un sage , résultent des mêmes particules de substance première , jetés successivement dans des moules divers.
Outre ces transformations purement physiques, les tao-szé reconnaissent encore la transmigration de l'âme humaine dans différents corps. L'âme humaine, selon eux , se compose de ce qu'il y a de plus subtil dans la nature. Ils la divisent en deux éléments : \eling et le houen; le premier plus épuré , plus capable des opérations intellectuelles. Après la mort, le corps se dissout , et rentre dans la classe des principes dont il était émané , pour servir de sujet à d'autres formes. Le ling et le houen continuent à subsister, restent unis l'un à l'autre , et deviennent un être nouveau qui prend son rang dans le monde des esprits.
Cet être , si l'homme a bien vécu , se classe parmi les hien , ou saints , prosternés aux pieds du Chang-Ti , et plongés dans une immortelle félicité.
A la suite d'une vie moins parfaite , l'âme subit une transformation moins brillante. Elle s'élève seulement parmi les shing , esprits aériens inférieurs aux saints. Un shin est placé sur la limite de la vie maternelle et du bonheur éternel. 11 est accessible aux passions; il n'a pas perdu la faculté de faillir. Il peut, dès lors , mériter des peines ou des récompenses ; il peut être élevé ou dégradé. Les shing ont pour mission de diriger et de surveiller les différents rouages de l'univers , et de les faire fonctionner pour le plus grand bonheur des hommes. Le soleil , la lune, les étoiles , les vents , la phiie , la grêle , les météores , les saisons , les jours, les nuits, les heures, se meuvent sous leur influence. Les shing, enfin, sont des mandarins célestes, sur lesquels
DU SIEOL-TSAI.
s'étend l'autorité du Fils du Ciel. L'empereur les dégrade ou les casse, s'il est mécontent de leurs services. 11 choisit parmi eux les protecteurs particuliers de chaque ville et de chaque province Il leur assigne , par l'entremise de ses astrologues , l'année, le mois, le jour, l'heure, le moment même où ils doivent remplir leurs fonctions respectives. S'ils désobéissent ou négligent leur office, on les punit comme des magistrats prévaricateurs ou négligents ; on leur adresse les mêmes reproches, on les injurie, on bat leur effigie , on les expulse des chapelles [miao) où ils sont vénérés.
C'est avec ces êtres mixtes , et non pas avec la divinité proprement dite, que les nécromanciens tao-szé, se vantent d'avoir des rapports. Les shingsont naturellement amis des hommes, et se révèlent à eux , lorsqu'ils sont évoqués suivant certains rites et avec certaines cérémonies.
Les koiœï ou démons vivent au contraire en hostilités conti-
nuelles avec les hommes et avec les shing. Sans l'intervention puissante de ces derniers , 'ils ne manqueraient pas de troubler les airs, d'exciter les vents et les orages. Ces êtres pervers, qui tiennent le milieu entre l'homme et la brute, habitent autour des tombeaux, aux environs des trésors et des mines , à la sur-
face des marais , des eaux croupissantes , des lieux infects. Quand ils peuvent se glisser dans un cadavre , et, sous cette enveloppe , se mêler parmi les hommes , ils effraient le monde par la perversité de leur nature et l'énormité de leurs crimes. Tel féroce tyran , telle femme aux conseils funestes , cités avec opprobre dans les annales de l'Empire, n'étaient que de vils koueï déguisés.
Les tao-szé reconnaissent encore dans l'organisation humaine une quatrième substance , qui n'est ni le corps , ni le ling , ni le houen ; celle-ci , qui participe de la nature des trois autres , et
DU SIEOU-ÏSAI. 233
tient entre elle une espèce de milieu, n'abandonne le corps qu'après l'entière dispersion des atomes qui le composent. Elle s'évanouit alors , et à jamais.
Pour pénétrer dans le dédale de la cosmogonie chinoise , c'est aux Docteurs de la Raison qu'il faut recourir. Au sein du chaos primitif, ils vous montrent le premier homme, Pan-Kou, dont
l'origine est inconnue, Pan-Kou, le grand architecte du monde. Dans les gravures qui représentent la formation de l'uinvei-s ,
on le voit , le maillet et le ciseau en main , dégrossissant les immenses blocs de granit qui flottent confusément dans l'espace. A travers les ouvertures que sa main puissante a pratiquées , on voit luire le soleil , la lune et les étoiles. Près de lui, compagnons inséparables, les quatre animaux sacrés : le dragon, reptile aérien; le ki-lin , quadrupède fantastique, qui a le corps du daim, recouvert d'écaillés, la queue du bœuf, le sabot du cheval, et, pour toute arme, une corne terminée par un bouton de chair ; le fong-hoang , dont le plumage, comme la cuirasse écaillée du . ki-lin, reflète les cinq couleurs ; et la tortue mystérieuse, portant sur sa carapace l'histoire du monde antérieur, écrite en lettres à têtes de crapaud. Le travail de Pan-Kou dura dix-huit mille ans. Le ciel s'élevait chaque jour de dix pieds ; la terre s'épaississait d'autant, et Pan-Kou grandissait dans la même proporticiv L'œuvre terminée, il mourut; sa tête devint une montagne: de ses veines sortirent les fleuves et les rivières ; ses cheveux poussèrent des feuilles et fournirent des forêts ; les poils de son corps furent changés en herbes , etc.
Les San-Ouang , ou les T.rois-Rois , lui succédèrent dans le gouvernement du ciel ( Tien-Ouang], de la terre ( Ti-Ouang\y et des hommes ( Jin-Ouany ).
Trois périodes correspondent à ce triple règne : on les appelle la période du Rat, celle du Bœuf, et celle du Tigre. Chacune de ces périodes est de dix mille huit cents ans. Ce sont les trois premières d'une révolution complète en douze périodes-, et embrassant par conséquent un cycle de cent vingt- neuf mille six cents ans, après lequel notre monde épuisé cessera de produire , et l'univers doit rentrer dans le chaos primitif.
Les Ki , ou Générations , commencent avec les Jin-Ouang . les Rois des Hommes , en même temps (jue la période du Tigre. Les éléments sont domptés et coordonnés; l'homme est à l'œuvre. Tri-Ouang, né sur 1(> mont Hing-]\la , d'où sort l'eau de la Vallée lumineuse, partage le globe, c'est-à-dire la terre et les eaux, en neuf parties. Du moins, il divise en neuf fleuves l'eau de la Vallée de Lumière , et il doinie à scï» ]]euf fKM'ps Je ^ouvcrneinciU dp ç^'^ ]ieuf provinces. Ce sont Icî^
DU SIEOU-TSAI.
Jin-Ouang- qui bâtirent les premières villes fortifiées de murs. Le bon gouvernement commença ; pour la première fois , les hommes mangèrent et burent ; les sexes s'unirent : il y eut des lois, des arts, des conditions inégales, des châtiments, des récompenses, des magistrats.
Aux San-Ouang, succèdent les Ou-Loung; aux Trois Rois , les cinq Dragons ou Emjiereurs. Puis viennent les Che-Ti, rois serpents, rois prophètes. Après les cinquante-neuf Che-Ti , les trois Ho-Lo , dont il n'est rien dit, si ce n'est qu'ils montaient , pour gouverner leur empire, un quadrupède ailé, le fei-lou, dans lequel on s'accorde à reconnaître le cheval.
Une licorne ailée était le symbole des six Lien-Tong, qui succédèrent aux Ho-Lo. Puis vinrent les quatre Su-Ming, les San-Fei , les Kin-Ling , les treize Yn-Ti , les dix-huit Chen- Tong. Le fondateur des Yn-Ti avait la tête grosse et quatre mamelles. En méditant a la suite du soleil , sur son char attelé de six hcornes , il apprit tout et s'unit à l'esprit. Ce fut lui qui apprit aux hommes à se vêtir d'écorce d'arbre, et à se faire de leurs cheveux un bonnet. Son successeur, Tchin-Fang, leur enseigna l'art de tanner les peaux et de s'en servir contre les frimas et le vent.
Sous le huitième empereur de la dynastie Chen-Tong, les hommes vivaient dans une abondance et une paix complètes. Il s'appelait He-Sou, c'est-à-dire le Tranquille, et jouissait d'une grande sérénité d'âme que partageaient ses sujets; car jamais ils ne se mirent en peine de savoir, ni ce qu'ils faisaient , ni où ils allaient. Ils se promenaient gaiement en battant du tambour sur leur ventre , et la bouche toujours pleine.
Je consigne au hasard quelques traits de ces étranges annales pour montrer ce que serait leur étude approfondie , à moins d'y chercher quelque ressemblance avec les Vedas et les Puranas de l'Inde. La chronologie fabuleuse des Chinois n'a aucun genre d'intérêt, et ses mythes grotesques fatiguent l'esprit sans lui offrir en compensation les riantes images de la fiible j^rectiue ou fies chroniques latines.
Lao-Tse, en mêlant les principes indous sur l'immortalité de l'âme à l'ancienne doctrine chinoise des esprits visibles, et aux préceptes de morale que la tradition avait conservés, s'était plus occupé de dogmes que de politique. Ses disciples altérèrent encore sa doctrine en se faisant les prétendus agents des relations surnaturelles qu'ils supposaient exister entre l'homme et les chen. Leurs pratiques mystérieuses , leurs sorcelleries , leurs prédictions, qu'ils accommodaient aux superstitions populaires, prirent bientôt un caractère suspect, qui révolta contre eux l'élite lettrée des Chinois. Lao-ïse vivait encore lorsque l'Ancien Maître, Kung-Tze, parut, et, doué d'un esprit plus
])i'atl(|ii(\ diuit' nctiviti' ])his ;nnl)iti('us(\ s(^(MvtenuMit imbu do ce
DU SIEOU-TSAI. . 237
principe moderne qui regarde la loi comme athée , il entreprit de réformer l'homme par les seules lois de la raison et de la conscience humaines.
Il ramena sur la terre la philosophie qui se perdait dans d'inutiles abstractions. Ses disciples reçurent de lui le conseil de se conformer au culte établi , sans rien innover ou raffiner à cet égard , tous leurs efforts devant être réservés à une sorte de purification intérieure , qui les rendrait dévoués au prince , à la patrie , à leurs concitoyens.
" Un Jou , disait l'Ancien Maître , doit être décent , grave et sérieux ; il doit être sobre , souffrir sans se plaindre le chaud et le froid, aimer la mort et l'espérer... Son âme est le champ qu'il cultive... Elle s'attendrit sur les maux publics ; elle se raidit avec force contre le vice... Le prince lui donnerait la moitié de ses revenus qu'il n'accepterait pas de le servir si ce prince était injuste. . . Le Jou a pour casque sa droiture , pour cuirasse sa bonne foi , pour pique et pour massue son attachement aux lois et aux bienséances. . . »
Bref, la théorie des vertus confucéennes repose sur ce qu'il appelle l'invariable milieu, c'est-à-dire l'équilibre parfait des passions avec la raison , l'intime alliance de la prudence , de la force et de l'amour, c'est-à-dire de la sagesse qui éclaire, de l'énergie qui permet de combattre ou de résister, et de la sympathie que tout homme doit à ses semblables .
Ces vertus président aux rapports sociaux , et engendrent les devoirs principaux ou kang , qui sont au nombre de cinq : le kiun-tchen , devoirs réciproques , qui lient le sujet et le souverain; le /oi^-/5e , devoir paternel et filial; \e fou-fou, devoir conjugal ; puis le devoir fraternel et les devoirs de l'amitié.
11 faut y ajouter la pratique des Sée-Ouei , ou des Quatre Liens, qui rattachent l'homme à l'homme. Ces liens sont les Li, les rites de la politesse et de la bienséance.
Bien que Confucius , après avoir été vénéré pendant sa vie , ait eu l'insigne honneur de devenir le législateur posthume de son pays, il ne faut pas s'exagérer sa valeur comme philosophe. Aucun système nouveau ne fut conçu par lui ; aucune idée par-
ticulière à lui ne domine sa théorie des rapports sociaux ou politiques. 11 prit ses notions métaphysiques dans les anciens livres de la Chine , dont il amenda le texte par des suppressions nombreuses. Il accepta le Tien (Ciel) intelligent et rémunérateur; il accepta de même les idées des Tao-Sze relativement à la métempsycose.
La mort, disait-il, n'est pas une destruction proprement dite, c'est une décomposition qui remet chaque substance dans son état naturel. La substance intellectuelle remonte au ciel, d'où elle était venue. Le souffle animal (Ay) se joint au fluide aérien, les substances humides et terrestres redeviennent terre et eau.
Un jour qu'il contemplait tristement dans l'Y-King ou Livre des Changements , le symbole de la destruction et de la renaissance , un de ses disciples lui demanda ce qui l'affligeait.
— Je vois , répondit Kung - Tze , que tout ce qui existe n'a qu'un temps pour se montrer ; que toutes les choses humaines s'altèrent peu à peu , se réparent en partie , et se détruisent enfin pour reparaître sous de nouvelles formes , lesquelles dis- ])araîtront à leur tour pour être remplacées par d'autres , qui disparaîtront de même. Ces réflexions m'ont attriste.
Au surplus, ce ne sont plus les doctrines de Confucius que les sectaires du Jou-Keaou professent et suivent aujourd'hui, l'n nouveau réformateur les a modifiés dès le xi*" siècle de l'ère ( Invtienne. Tchu-Hi, surnommé le Prince des Lettres, était profondément versé dans la connaissance de tous les systèmes, de toutes les sectes , de toutes les hérésies qui se partageaient la Chine. 11 entreprit la comparaison de tous les points doctrinaux, la revue générale de tous les auteurs classiques qui pourraient ou se confirmer ou se détruire; et, après avoir mené à liîi ce grand travail , il l'accompagna pour plus de sûreté d'un commentaini interprétatif, qui ne laissait ])lus de place à la contro- \erse. Plus tard Tchu-Hi donna, sous la forme d'un ouvrage spécial et didacticpie , l'exposition des principes (jui résultaient de son connnentaire. Cet ouvrage, miiUûé F /liiosop/iie naturelle, est depuis six ccMits mus l'évangile iihilosophique du Jou-
DU SIEOU-TSAI. - 239
C'est dans ses ouvrages que les étudiants vont chercher à comprendre les rapports mystérieux qui existent entre les Pa- Koua, les signes suspendus de Fo-Hi, et tout ce que la nature engendre de forces morales ou physiques. Ces signes, qui rappellent le système emprunté aux Egyptiens par Fythagore, prêtent, par leur obscurité, à des milliers d'interprétations différentes. Je me bornerai à dire ce qu'il sont.
Ces symboles primitifs étaient au nombre de huit , chacun formé de trois lignes, et devaient suppléer à l'absence des caractères écrits , qui n'étaient point encore inventés. On conçoit dès lors qu'il fallut y rattacher, par des analogies souvent fort lointaines, une multitude d'interprétations différentes. Bientôt le nombre en fut porté, par une simple multiplication, à soixante-quatre. En cet état, ils sont devenus l'origine du langage écrit des Chinois , et ont conservé , grâces à leur antique origine, un caractère sacré.
Outre les Koua , les Chinois ont une table ou niappe énigmatique [lo-chou] sur laquelle repose leur système des nombres. Elle se compose des neuf premiers chiffres ; le nombre cinq est au centre , et les huit autres l'entourent. On fait répondre ces huit nombres aux huit koua primitifs, trouvés par Fo-Hi sur la carapace d'une tortue céleste. Quant au lo-chou , il fut remis à Yu par un cheval dragon [long-ma] qui sortait du fleuve Lo , près duquel le sage empereur .se promenait en méditant , deux mille deux cent cinq ans avant le commencement de l'ère chrétienne.
Sur ces signes , sur ces nombres , et sur leurs prétendus rapports , les Chinois édifient toutes leurs recherches scientifiques.
Par exemple, le nombre 1 du lo-chou , nommé kan dans les koua , répond à l'idée d'eau. Sous ce nombre on range les cinq éléments : l'eau , le feu , le bois, le métal et la terre, qui correspondent aux cinq planètes , Mercure , Mars , Jupiter, Vénus et Saturne. Il exprime en même temps une note de musique , le ton yu, que l'on fait correspondre à notre mi, etc.
Le nombre 5, on a pu s'en apercevoir, joue un grand rôle dans toutes ces divisions encyclopédiques, Les Chinois le regar^
dent en effet comme leïai-Ki, le premier principe, ou le Maître et Directeur de toute chose. Il représente l'auguste milieu ou la règle immuable, le Chang-Ti dans le ciel et l'empereur sur la terre. Dans la musique chinoise, ce nombre est le ton appelé kong (correspondant à la note sol] , et on en fait la base fondamentale de la musique , comme le souverain est la base fondamentale de l'état.
De là cette obstination à tout diviser par cinq. — Les " occupations ou états, " savoir : la figure extérieure du corps, la parole, la vue , l'ouïe et la pensée. — Les périodes ou révolutions : l'année, le mois ou lune , le soleil ou journée , les étoiles et les planètes. — Les viscères : l'estomac, le foie, le cœur, les poumons, les reins. — Les points cardinaux : le nord, le sud, l'est, l'ouest et le milieu. — Les saveurs : le doux, l'amer, l'âpre, l'aigre et le salé. — Les tons de la musique : kong, chang, kin, ché, yii. — Les couleurs primitives : le jaune , le rouge , le blanc , le noir et le vert. — Les devoirs de l'homme : la justice, l'humanité, les convenances, la droiture, la fidélité.
Les koua et les nombres jouent un rôle important dans l'art divinatoire, et leur influence est attestée par les livres de Confacius , aussi bien que ceux des Tao-Sze. Les Chinois admettent en effet une divination double : l'une autorisée par les lois ; l'autre dangereuse et proscrite, suivant la nature des enchantements et la fin qu'on se propose en s'y livrant.
La religion des Jou ne reconnaît ni l'innnortalité de l'âme, ni le dogme des récompenses et des peines posthumes. Selon elle, la vertu et le crime sont rémunérés ici-bas.
Les adeptes , c'est-à-dire l'empereur, les mandarins , toute la classe lettrée, offrent à des mAriades de divinités et de saints des sacrifices de tout genre. On les divise en fa-szt\ /c/io/ig-sze, siao'sze, grnnds, moyens et petits sacrifices. Les ])remiers sont réservés à l'intelligence suprême , à Tien et à Chang-Ti. Les seconds , aux dieux du territoire et des céréales , à la grande lumière (le soleil), à la lumière du soir (la lune), aux génies, aux sages , aux inventeurs des arts utiles. Enfin , les hommes illustres dans tous les genres , philosophes ou savants , grands
DU SIEOU-TSAI. " 241
capitaines , administrateurs et toutes les divinités qui président aux phénomènes de la nature , reçoivent les sacrifices de l'ordre inférieur.
La symbolique de ce culte panthéiste montre assez qu'il s'adresse surtout à l'univers matériel. Le prêtre impérial revêt une tunique bleue pour adorer le ciel, une jaune quand ses hommages s'adressent à la terre. Il est habillé en rouge devant l'autel du soleil , en blanc devant celui de la lune. L'autel de Tien est rond , celui de la terre est carré.
Les grands sacrifices sont précédés de trois jours d'abstinence , pendant lesquels le prêtre ne doit ni juger les criminels, ni assister à un festin, ni écouter de la musique, ni habiter avec des femmes , ni visiter des malades , ni porter le deuil d'un mort, ni boire du vin, m manger dés oignons ou de l'ail. La négligence en ces matières , ou le mauvais choix des victimes . peuvent être punis par une retenue sur le salaire de l'officiant; mais un profane qui oserait empiéter sur les rites, et, sans avoir mission spéciale, adorer le ciel, n'en serait pas quitte à moins de quatre-vingts coups de bambou, si même il n'était bel et bien étranglé.
Soit qu'il les eiit devinées, ou qu'elles lui fussent venues du dehors , Lao-Tse avait importé quelques portions notables des idées samanéennes ou bouddhiques. Six siècles s'écoulèrent cependant après sa mort sans que le culte de Fo pénétrât en Chine. Le premier bouddhiste indien n'y arriva que vers l'an 65 de l'ère chrétienne, appelé par l'empereur Ming-Ti de la dynastie des Han. Au vi*" siècle , alors que les partisans de la religion brahmanique obtinrent la victoire sur les hérétiques bouddhistes , et les firent expulser de l'Inde , ceux-ci refluèrent naturellement dans les pays voisins , et la Chine en fut infestée.
Leur doctrine devait y faire de • grands progrès . Aucune des superstitions existantes n'était en contradiction directe avec elle, Aucune rigueur extrême n'éloignait les nouveaux conver-
tis. On ne leur demandait point la pratique exacte des vertus pénibles ; on leur offrait au contraire le rachat de tous les crimes, moyennant certaines offrandes aux prêtres et aux idoles. En échange d'une pieuse libéralité , l'adepte des Ho-Shang recevait la promesse d'une transformation favorable , et ne quittait ce monde que bien assuré d'y reparaître avec tous les avantages d'une brillante métempsycose. En attendant, on priait pour lui, et ses désintéressés protecteurs mangeaient sur sa tombe les aliments offerts à son ombre affamée. Ils officiaient volontiers devant les tablettes des morts , et par là se prêtaient au culte des disciples de Khoung-Tse pour la mémoire des ancêtres.
Leurs théories cosmogoniques ou morales s'amalgamaient aisément avec les anciennes notions chinoises sur le Taï-Ki , le Yn et le Yang. Bouddha, créateur suprême , et les deux manifestations supérieures qui forment avec lui la Trinité céleste pouvaient s'y confondre avec ces abstractions insaisissables. Ni l'anéantissement de l'individu par l'absorption dans l'être universel, ni le dogme de la transmigration des âmes, n'étaient en opposition directe avec les idées de Lao-Tse ou de Confucius. Tout au plus le célibat des prêtres , et l'oisiveté mise en honneur, allaient de front contre les principes du gouvernement chinois. Ce fut aussi ce qu'on vit de répréhensible dans le culte de Fo , et ce qui le fit poursuivre dans le principe comme une hérésie dangereuse ; mais , lorsqu'il eut subi cette épreuve, inutilement tentée, on le laissa se propager en paix dansdes classes inférieures chez lesquelles il resta confiné. Peu à peu, les prêtres de Fo , nourris par leurs adeptes et méprisés par les lettrés, sont devenus, concurremment avec lestao-sze, les ministres de toutes les superstitions chinoises. Leur morale se réduit maintenant à cinq préceptes fort mal observés : ne rien tuer ; ne pat, dérober ; ne commettre aucime action contraire à la pudeur; ne pas mentir; ne pas boire de liqueurs spiritueuses.
L'homme (pii ne mancpie pas à ces principaux devoirs, et qui détruit en lui les passions par des années de mortifications silencieuses et de rêverie acharnée . parvient à l'état de sain-
DU SIEOU-TSAI. 243
teté. Il en est récompensé par les joies sensuelles du paradis bouddhique, qui renferme, à l'exception des houris, toutes les conditions de la félicité purement physique. Les corps des saints , purs de toute souillure , exhalent un parfum suave. Une beauté céleste est répandue sur leurs traits ; aucune affliction ne trouble leurs cœurs remplis de sagesse. Ils sont nus et ne ressentent pas l'atteinte du froid. La faim leur demeure inconnue , et ils sont libres de ne jamais manger ; mais , en revanche , s'ils mangent, la satiété ne les arrête point. Aussi, ne sont-ils jamais ni chagrins, ni colères, ni malades. Une jeunesse éternelle reste leur partage. Sans cesse en extase devant des fleurs de lotus et des arbres de diamants , ils voient s'agiter à leurs pieds des jardins, des bosquets fantastiques, ondulant comme les plis d'un vaste rideau de soie, étincelant de broderies. Lèvent-ils les yeux, c'est pour voir tomber du firmament, en pluie odorante, les fleurs du Fo-li-tche-to-lo . Tel est le lieu de délices appelé le Paradis de l'Occident.
L'enfer, en revanche, est rempli de supplices horribles, dont un almanach spécial place l'image sous les yeux des croyants. Ce recueil de gravures grossièrement exécutées a passé longtemps en Europe pour la représentation des suppUces appliqué.-* en Chine; mais le docteur Morrison a détruit ce préjugé en donnant la traduction du texte qui les accompagne. On y voit que la procédure suivie devant les Rois de Ténèbres est à peu près la même que celle des tribunaux ordinaires. Les punitions seules sont différentes. L'une des gravures représente les juges infernaux , entourés de leurs officiers subalternes , et prêtant l'oreille aux discours miséricordieux de la déesse Kouan-Yin, qui réclame un adoucissement de peine pour une âme condamnée à être pilée dans un mortier. D'autres tableaux , de plus en plus affreux , succèdent à celui-ci. Ce sont des réprouvés que l'on scie en deux , d'autres qui rôtissent, attachés à des piliers de cuivre brûlant; on coupe la langue aux menteurs; on jette les filous sur le penchant d'une colline hérissée de couteaux , et mille autres mventions que varie à plaisir l'imagination des Chinois , volontiers féroce.
Pnradis Chinois.
LES ÉTUDES DU SIEOU-TSAI. . 245
Quand la séance est levée, les hommes irréprochables remontent dans le séjour des saints. Ceux qui ont failli, mais à qui restent les chances de l'expiation, redescendent sur la terre pour y commencer une nouvelle épreuve dans des conditions nouvelles; enfin , les méchants sont plongés dans l'abîme , et vont y subir les peines auxquelles ils sont condamnés. La plupart, — comme les suivants d'Ulysse dans l'île de Calypso , — subitement métamorphosés, prennent la forme des animaux dont ils ont eu, pendant leur vie, les instincts dominants et les habitudes vicieuses.
La ressemblance extérieure du culte bouddhique et des rites romains a frappé beaucoup de voyageurs. Le dieu en trois personnes rappelle , en même temps que les Trois Précieux Fo, la Trimourti ou Trinité de Bouddha, Darma et Sanga (l'Intelligence, la Loi et l'Union, cette dernière, produit des deux autres ); l'usage des cloches, des clochettes et des chapelets ; le mérite particulier attaché à telle ou telle oraison répétée un certain nombre de fois ; l'usage de prier dans une langue étrangère , tout à fait inconnue aux dévots , et dont les prêtres ont à peine quelque teinture ; la ressemblance de certaines idoles avec les madones catholiques ; les processions, les chants, les moines à tête rasée , le célibat imposé au clergé , donnent aux deux religions un extérieur presque identique. Un Chinois qui rencontre une image de la Vierge la confond tout naturellement avec celle de Kouan-Yin. Saint Antoine avec son gril est pour eux le Dieu du Feu. La Renie du Ciel (Tien-How) s'appelle aussi Notre-Dame (Niang). Bref, dans leur Histoire complète des -Dieux et des Génies, compilée par un médecin à une époque où beaucoup de catholiques résidaient en Chine , on rencontre la Vie de Jésus-Christ , rangée sans scrupule parmi les autres légendes mythologiques du Thsing-Koué. Sauf la différence des noms, Ye-Sou, Ma-li-a, le pays-de Yu-te-a , Pi-la-to , Yu-tassé, etc., la tradition juive est suivie de point en point. La couronne d'épines devient un bonnet d'épines , et la croix n'a pu être désignée que par cette circonlocution: •• Une machine de bois très-grande et très-pesante, ressemblant au caractère len. »
Ce caractère est en effet composé de deux lignes transversales.
Les points de rapport que je viens de signaler ont dû nuire à la prédication de la religion romaine, dont les symboles n'avaient rien de nouveau, rien de frappant pour les adorateurs de Fo. Quant à leur origine, elle n'est point encore éclaircie. On peut seulement conjecturer que quelques chrétiens nestoriens, égarés dans l'Inde, ont amalgamé leur rit et leur cérémonie avec la croyance bouddhiste.
Ces dernières n'ont subi que de légères altérations en passant de l'Inde à la Chine. Les savants qui se sont occupés d'éclaircir ce point d'histoire rehgieuse ont retrouvé les noms sanscrits dans leurs transcriptions altérées par les cosmographes chinois. La similitude des divisions adoptées a rendu cette tâche moins difficile et ses résultats moins douteux.
On connaît , par exemple , les idées indiennes sur le partage de la terre habitée en quatre îles ou grands continents , placés au quatre points cardinaux , par rapport à la Montagne Céleste (ÇuMeru).
A l'ouest est le Continent de la Beauté ( Purvâ Videha ); les Chinois l'appellent Fè-j^ho-ti.
A l'occident, le Continent des Bœufs ; en sanscrit, Godenia ; en chinois , Kin-je-ni.
Au nord, celui de la Victoire ( Uttara Kura], appelé Yatanyouh'ipsir les Chinois.
Au midi (l'Inde est comprise dans ce dernier continent ) le DJamblia-Dcîpâ ; le Yan-feou-thi, l'Ile d'Or, des compatriotes de Confucius.
Dans le Djambha-Dvîpâ , arrosé par quatre fleuves qui sortent d'un lac carré , on distingue quatre dominations souveraines : celle du Roi des Hommes , à l'orient ; celle du Roi des Éléphants , au midi ; à l'est , celle du Roi des Trésors ; au nord , celle du Roi des Chevaux.
On retrouve aisément dans cette distribution les quatre grandes monarchies que les Indous peuvent avoir connues. Le Roi des Hommes , gouvernant un pays très-peuplé , très-civilisé , très-savant, dont le climat est doux et agréable, c'est
DU SIEOU-TSAI. 247
l'empereur de la Chine ; le roi des Éléphants est le grand radjah des Indes ; le Roi des Trésors est le shah de Perse ; et celui des Chevaux est le souverain des nomades du nord, Scythes, Huns, Gètes, Turcs, Mongols, et autres nations comprises sous le nom générique de Tartares.
Outre ces grandes divisions systématiques, il a bien fallu enregistrer les découvertes amenées par le progrès des connaissances positives. Les Indous l'ont fait en imaginant des îles secondaires, groupées autour de leurs continents chimériques. De même les Chinois ( témoin la carte d'un voyage dans l'Inde par Kiouan-Tchong) placent la province persane du Ghilan , le royaume de Danemark et la Pologne , sous la forme de trois îles , à l'ouest de la grande Boukharie ; mais les additions de cette espèce n'entrent point dans le fond du système cosmographique , qui se compose invariablement de quatre grands continents , flanqués chacun de deux îles plus petites , et disposés symétriquement autour de Montagne Polaire.
Toutes ces idées et bien d'autres sont communes à l'Inde et à la Chine. Les Sept Montagnes d'Or ( Bec de Poisson, Trompe d'Éléphant, etc.); les Sept Mers parfumées (de Lait, d'Hydromel, de Beurre, etc.); les Cinq Tourbillons de Vent, les vingthuit Mansions lunaires , les Six Cieux superposés qui constituent le Monde des Désirs , les Dix-huit Cieux du Monde des formes , les Quatre Cieux du Monde sans formes où se complète l'anéantissement intelHgent, but suprême de l'être humain, sont entrés dans le domaine de la métaphysique chinoise , interprétés tant bien que mal , avec des noms tant bien que mal traduits, par les lettrés dont ces fables n'effrayaient pas le studieux éclectisme.
Moins patient et moins curieux qu'ils ne l'ont été, je n'essaierai pas de pénétrer dans le tohu-bohu de mondes que les bouddhistes révèrent. Jamais l'imagination exaltée des poètes, jamais cette fièvre de nombres particulière aux mathématiciens, combinées ensemble, n'ont donné d'aussi monstrueux résultats. Des milliards et des milliards d'univers comme le nôtre ne forment qu'un étage dans cette édifice ultra-gigantesque; il tourne
sur une roue de métal, appuyée sur un tourbillon d'eau, qui repose sur un tourbillon d'air, lui-même assis sur un tourbillon d'éther. Ce dernier est contenu par l'effet des actions auxquelles se livrent les êtres vivants , dont la moralité influe directement sur l'existence du monde matériel. Ce monde, sous la figure d'une pierre précieuse , gît au sein d'un immense lotus , sorti de l'Océan des Parfums , lui-même placé au milieu d'un monde immense; et ceci n'est que le second anneau d'une chaîne interminable , également composée de mondes , d'océans et de lotus, multipliés sans fin ni trêve ; le tout, dit-on, afin de donner une notion de l'infini en espace , et d'écarter les idées que le vulgaire se forme , ne jugeant que par ses sens limités des limites apparentes de la création.
Le rapport indiqué entre la moralité des actions et la production des effets matériels est certainement le dogme le plus curieux de cette étrange cosmogonie. Tout ce qu'on peut en bien saisir, dans l'obscurité oiile laisse l'insuffisance des langues et des traducteurs , c'est que les erreurs , les passions et les vices , circonscrivent , bornent et prolongent les opérations du monde phénoménal . L'univers nous apparaît donc comme une vaste machine dont tous les ressorts sont mus par des causes morales , que ces causes ont, pour ainsi dire, montée, qu'elles détraqueront , en fin de compte , dans un temps domié , par une action déterminée, avec des circonstances identiques. Dans ce système, l'ordre physique et l'ordre moral confondus se tiennent par des liens , par des rapports ( en chinois , fa ; charma dans la langue sanscrite), dont la connaissance forme la suprême sagesse.
De cette valeur attachée aux bonnes ou mauvaises actions découle une notion morale qui rappelle encore le dogme catholique des indulgences acquises par les œuvres pies. Elle est généralement adoptée en Chine , et consiste en une sorte de comptabilité ouverte avec le ciel, les mérites balançant les fautes, un acte charitable rachetant un péché véniel, et cela d'après un tarif régulier. Mon professeur de philosophie paraît tout il fait persuadé , par exemple , que s'il avait eu le malheur
DU SIEOU-TSAI. . 249
de tuer un de ses semblables , — crime équivalent à cent mauvais jjoints , — il les effacerait , soit en sauvant la vie à quelqu'un , soit par une série de bonnes œuvres équivalente. En réparant une route , en construisant un pont, en perçant un puits ; — cha-
cun de ces mérites comptant pour dix, — il aurait déjà un tiers de son expiation. Un malade guéri par lui effacerait encore trente mauvais points. Enfin, l'abandon du terrain nécessaire aune sépulture réduirait à dix l'importance du meurtre. 11 ne faut pas , quand on est chrétien , tourner trop facilement en dérision cette doctrine , si insensée au premier coup d'œil ; le dogme de la rédemption ne s'y rattache-t-il pas étroitement?
Les Superstitions.
Peu à peu , la confiance s'établissant entre nous , mon vieil étudiant m'a laissé entrevoir le fond de sa croyance. C'est celle
de la majorité des lettrés chinois , et celle de beaucoup de gens d'esprit dans tous les pays du monde. Il se moque tout le premier des écrits ridicules , mis en circulation par les ho-shang et les tao-sze ; mieux encore des imbéciles qui les prennent au sérieux .
Je tiens de lui l'histoire d'un pauvre diable de métempsycosiste à qui les bonzes avaient fait croire qu'à sa mort il deviendrait cheval de poste ; lui promettant d'ailleurs que , s'il courait bien et mangeait peu , il échangerait , — après un second trépas , — cette position subalterne contre quelque emploi important, Depuis ce moment, -Finfortuné ne vivait plus. Le jour et la nuit, le fouet du postillon claquait à ses oreilles, et
la penser des éperons hii donnait un point de cote perpétuel , tant et si bien que. pour iVhnpper à ces terreurs, il s'est fait chrétien .
Une autre phusanterie est celle de deux tao-;?ze mendiants,
DU SIEOU-TSAI. i^51
qui, s'étant mis en tête d'avoir pour leur souper une paire de beaux canards , entreprirent la bonne femme à laquelle ces animaux appartenaient. La larme à l'œil et l'air contrit, ils vinrent lui dire qu'ils avaient reconnu des parents bien-aimés sous le plumage des deux volailles, et qu'ils étaient désolés de les savoir destinés à être maltraités et mangés. Elle voulut d'abord les rassurer à ce sujet; mais , comme ils avaient de bonnes raisons pour se montrer inconsolables , elle ne put se dispenser d'accéder à leur désir filial en leur donnant ses canards , dont ils voulaient , disaient-ils , prolonger l'existence par les soins les plus assidus. Ils les reçurent avec les marques d'une vénération et d'une tendresse vraiment touchantes ; reste à savoir, — et sur ce seul point la chronique laisse quelques doutes, — si ces parents adorés furent cuits au four ou à l'étuvée.
Les dieux eux-mêmes jouent leur rôle dans ces récits comiques , dont un conteur italien de la renaissance envierait quelquefois la verve impie.
Entre autres divinités ajoutées par les Chinois au panthéon déjà si peuplé des bouddhistes indiens, figure Yen- Vang, le Maître du monde inférieur, auquel appartiennent à peu près tous les attributs des Parques grecques. 11 tient un livre où sont inscrits , après la naissance de chaque homme , les événements de sa vie jusqu'au moment fatal où le dieu , d'un coup de pinceau, efface le nom placé en tête de cette biographie. A ce moment l'homme cesse d'exister. Yen-Vang, un beau jour, voulut relier son volume , qui menaçait ruine , et , suivant une méthode en usage chez les libraires chinois , il substitua une bandelette de papier au fil dont il aurait eu besoin pour coudre ensemble les feuillets d'un de ses cahiers. Sur ce papier, sans qu'il y prît garde , Yen-Vang avait inscrit le nom d'un pauvre homme nommé Pung, qui, se trouvant ainsi hors de vue et parfaitement oublié, semblait destiné à vivre indéfinmient. Agé déjà de près de huit siècles , il avait épousé successivement soixante et douze femmes, lorsqu'une fatale indiscrétion mit fin à cette carrière si longue et si bien remplie. La soixante-douzième épouse, descendue après sa mort dans les régions inférieures , et cédant
à une impardonnable curiosité , voulut savoir à quoi tenait la
ongévité vraiment extraordinaire de son cher époux. Il paraît que, même en enfer, il n'est point de mystère pour une femme aux aguets. Celui-ci fut éventé; le commérage s'en empara, et, malheureusement pour l'hoimôte Pung, le. Maître des régions inférieures ne tarda i)oint à être informé de ce qui se passait. Il se fit apporter le volume , changea la reliure , et , d'un coup de pinceau, mit fin à une existence trop patriarcale.
L'esprit critique démon professeur, s'exerçantsur cette fable, y a découvert une objection victorieuse. A l'époque où vivait Pung , les livres ne se refiaient pas encore d'après la méthode qui rendrait possible l'erreur attribuée à ^'(Ml-^'ang.
11 déblatère aussi très-volontiers sur les pratiques absurdes de ses compatriotes.
" Ne f;uit-il pas êtr(^ insensé, nie disait-il, })()ar attribuer une vertu merveilleuse à la ligure d'un ki-lin . ])arce que cet animal
DU SIEOU-TSAI. „ 253
est apparu à la naissance de Khoung-Tse? Croira-t-on qu'un morceau de l'herbe ngai , un rejeton de pêcher, un fragment de roseau [acorus calamus), placés au nouvel an sur le seuil des portes , repousse le mal qui pourrait sans eux pénétrer dans les maisons? — que, le premier jour des fêtes par lesquelles on le célèbre , il faille faire disparaître tous les balais et enlever toutes les sonnettes , sous peine de s'exposer à quelque infortune! — qu'un morceau de pierre ou de métal sur lequel sont gravés les pa-koua (les diagrammes mystiques) assure une longue vie à celui qui le porte pendu à son cou? — que les somis volantes \feï-chou j sont l'emblème de la félicité , ou les grolles un présage de malheur-? — que les chiens méritent d'être enterrés dans un cercueil ( quand on ne les mange point ) , parce qu'un de ces animaux a dévoré l'assassin d'un sage? »-
En revanche , — car il faut bien payer son tribut à l'infirmité de l'esprit humain , — ce lettré sceptique me raconte sérieusement les exploits fabuleux de Chang-Kong , et comme quoi ce héros détruisit naguère un dragon épouvantable en lui faisant avaler une boule de riz dans laquelle avaient été cachées des lames d'épée. Habitant une maison dont le propriétaire s'est suicidé , il craint de le voir revenir, et conserve suspendu à son chevet le talisman qu'on appelle " un Sabre de Monnaies. " Ce sont de vieux tseen attachés à une sorte de croix ou d'épée en fer.
Enfin , il m'a demandé , pour un de ses amis récemment devenu père, quelque argent qui doit servir à faire l'empiète d'un ornement de cou en forme de serrure. Par la vertu de cette amulette , qu'on appelle " la Serrure des Cent Familles , " et à l'achat de laquelle cent personnes différentes doivent concourir, on croit les intéresser toutes à ce que l'enfant placé sous leur patronage fournisse une longue et heureuse carrière.
Cracher dans les vieux puits , sauter par-dessus le foyer, pardessus les aliments , par-dessus les hommes ; chanter ou danser le premier jour de la lune ; pleurer, se peigner ou satisfaire aux besoins naturels en se tournant du côté du nord ; préparer des
aliments avec du bois sale; cracher contre les feux météoriques: montrer du doigt l'arc-en-ciel : sont , aux yeux du grand philosophe, des crimes énormes, et les raisons qu'il en donne déconcertent souvent ma gravité.
" Le nord , dit-il , est le lieu où réside le Prince des Étoiles ; le pôle du nord est le gond du ciel ; il tient dans sa dépendance tous les esprits des trois mondes et des dix parties de l'univers. On l'appelle Tchi-Tsun, c'est-à-dire Très-Honorable. Si vous osez pleurer, cracher ou lâcher de l'eau du côté du nord , vous outragez les dieux et vous souillez leur présence. Vous diminuez la somme d'existence qui vous était accordée.
Le Dieu du Foyer préside à la vie de toutes les personnes de
chaque maison. Quoi qu'il soit très-près de nous , il ne faut ni le flatter, ni l'offenser par un excès de familiarité. 11 n'est pas permis de chanter, di» pleurer, de faire des imprécations, ni de
DU SIEOU-TSAI. 255
vociférer à l'entrée du foyer. De même, si l'on se sert de bois ou de plantes sales pour faire chauffer les boissons et cuire les aliments , leur vapeur impure blesse le dieu domestique.
Toutes ces fautes s'aggravent si elles sont commises aux huit époques appelées Pa-Tsié, c'est-à-dire au premier jour de chaque saison , aux deux équinoxes et aux deux solstices . A chacune de ces huit époques , les deux principes Yn et Yang se succèdent mutuellement dans la nature , et un changement analogue s'opère en même temps dans le corps humain. De plus, à ces époques , les dieux rendent leurs décisions sur les peines ou les récompenses des hommes.
Gardez-vous non-seulement de commettre un crime en ce temps de justice divine , mais même d'infliger un supplice au criminel. Pour avoir manqué à cette règle, Ïeou-Fan , général célèbre, fut puni par les dieux. Il sévissait tous les jours avec la même cruauté contre les hommes du peuple et les soldats. Dans l'hiver de la deuxième année du règne de Thaï-Tsong (628 de l'ère chrétienne), il tomba malade et s'écria tout à coup : " Je vois un homme qui m'apporte une belle citrouille sur un plat. — Comment pourrait -on trouver une citrouille en hiver? se demandèrent les assistants frappés d'étonnement. — Hélas ! reprit Teou-Fan en frémissant de tous ses membres , cette citrouille est une tête d'homme qui vient demander ma vie. " A ces mots il expira.
Dans ces propos et dans bien d'autres , il faut remarquer une identité de sanction pénale qui donne à toutes les fautes et à tous les châtiments la même importance. Tuer sans motif des tortues ou des serpents , — û est vrai que ces animaux réjoondent à la constellation du Nord ( Hiouen - Wou ) — attire à leur meurtrier le même genre de punition que s'il avait , de propos délibéré , noyé sa fille ou poignardé sa femme. Le général qui ne sait pas contenir ses soldats; le médecin ignorant qui, par imprudence, compromet la santé de ses malades; et l'homme qui , restant nu lorsqu'il se lève la nuit , offense les esprits vénérables habitués à se promener dans les ténèbres , sont punis de la même manière. » Le dieu qui préside à la vie , dit le Kan-
ing-p'ien (le Livre des Récompenses et des Peines), inscrit toutes ces sortes de crimes , et , suivant qu'ils sont graves ou légers , il retranche des périodes de douze ans ou de cent jours. Quand le nombre des jours est épuisé , l'homme meurt; et si , au moment de sa mort , il lui restait encore quelque faute à expier, il fait descendre le malheur sur ses fils ou ses petits-fils . "
Mais, pour en revenir à ce qui est pure superstition , rien de plus curieux à observer que les manœuvres des tao-sze près des malades qui , n'ayant plus de confiance dans les remèdes humains , s'adressent directement à ces bonzes pour combattre la mauvaise influence des esprits infernaux ; sans s'inquiéter le moins du monde de la maladie et de ses symptômes , ces charlatans engagent la lutte avec le mauvais génie dont elle est l'ouvrage ; le plus souvent on l'attribue à Tchin-Tou , le chef des démons. Les uns cherchent à l'apaiser en lui offrant des mets déhcats , et en l'invoquant par les dénominations les plus flatteuses ; mais il en est qui , lui déclarant ouvertement la guei're, poussent des cris afl'reux , et , au bruit des gongs , formulent contre lui les plus abominables anathèmes. Si cet exorcisme par la terreur ne réussit pas , on essaie de dérouter Tchin-Tou , et , pour cela , vers minuit , dans le plus grand secret , par les chemins les plus détournés , on conduit le malade dans quelque domicile mystérieux , où son ennemi ne doit pas le découvrir. Si la maison du patient est située sur les bords d'un fleuve , on emploie une méthode particulière , qui consiste à construire une petite jonque, la plus élégamment peinte et dorée que l'on sache ; et lorsque , par difl'érents sortilèges , on a déterminé le démon à y entrer, on la pousse brusquement loin du bord; le courant qui l'entraîne emporte aussi le mauvais esprit.
DU SIEOU-TSAI.
Les Livres élcnicnlaires. — Les Quatre Livres. — Les Cinci Classiques. Progranmiie d'examen.
Là base de toute instruction étant la connaissance approfondie des ouvrages classiques, voici de quoi se compose la bibliothèque d'un étudiant chinois.
Il a d'abord le Seaou-Hio , le livre d'instruction élémentaire, écrit pour les enfants, mais dans un style fort peu approprié à leur âge, par un sage duxn*' siècle, Chou-Foutsze. Il se compose de vingt chapitres divisés en 385 sections , et traite d'une vertu particulière : l'affection du père au fils , les principes de justice qui doivent diriger la conduite d'un prince et de ses ministres , les devoirs respectifs du mari et de la.
emme, etc. On trouverait surtout dans les premiers chapitres
des renseig-nements précieux sur l'éducation première des enfants : le choix d'une nourrice parmi les concubines du mari ; l'âge auquel les enfants doivent apprendre à se servir de la main droite; les habitudes et le costume qu'il faut leur donner, l'instruction graduée qu'ils doivent acquérir. A sept ans , par exemple , on ne permettra plus que les petites filles et les petits garçons mangent ou dorment ensemble; à neuf ans, ils apprendront à compter les jours des mois ; à dix ans , les garçons , envoyés chez un précepteur, commencent l'écriture et l'arithmétique ; à treize, on leur enseigne la musique et la poésie, en leur faisant répéter les odes du poëte Wou-Ouang ; à quinze, ils doivent apprendre à tirer de l'arc et à mener un charriot; à vingt ans, enfin, devenus hommes , ils peuvent porter pour la première fois xles étoffes de soie et des fourrures ; ils récitent les odes en l'honneur de Yu , et sont astreints à tous les devoirs de fils ou de frère.
A partir de leur neuvième année , les filles ne quittent plus leur appartement. Des maîtresses leur sont données et leur enseignent surtout à parler et à se conduire avec la modération qui convient. Elles apprennent ensuite à filer, à dévider, à tisser la soie ou la laine. On peut aussi leur montrer, en les faisant assister aux préparatifs des sacrifices , comment se disposent les vases et les offrandes divei'ses. A quinze ans, elles sont admises à tous les privilèges de leur sexe; à vingt, elles peuvent S3 marier, à moins qu'elles n'aient déjà porté le deuil d'un ascendant, ce qui leur impose trois ans de retard. Si elles sont reçues chez leur époux avec les six cérémonies prescrites , elles sont femmes légitimes (/se) ; sinon , elles n'ont que le titre et les droits do la femme sc^condaire [fsie), c'est-à-dire une position servilc, un peu adoucie par l'affection qu élites peuvent inspirer.
J'ai traduit celte section du Seaou-Hio pour donner en même temps un échantillon du li\ i'(> et des princijies qui dirigent l'éducation chez les Chinois. L'application de ces principes a subi (pielques changements; mais le fond re>te le môme, elle livre, connuenté plus de cent fois, est resté dans le domaine public.
I^e Hcapii-King ( le livre des dexoirs filiaux I n'est point tout
DU SIEOU-TSAI. 259
à fait un livre classique , ni tout à fait un ouvrage élémentaire. C'est un choix de maximes attribuées à Confucius et d'entretiens qu'il aurait eus avec son disciple Tsang-Tsan. Après la destruction des livres, ordonnée par l'empereur Tsin-Chih- Ouang , on retrouva le Heaou-King caché dans les murailles de la maison de Confucius. Il a été commenté par plusieurs écrivains, dont le plus illustre est l'empereur Youen-Tsung, de la dynastie des Tang.
Le King TxmiéXnç[Vie[Sanisze-King], autre ouvrage trèspopulaire , est remarquable par la distribution des caractères à laquelle elle doit son nom. L'auteur, — le docteur Pih-Hoou , confucéen , qui vivait sous la dynastie Sung , — l'a divisé en colonnes de deux vers, chaque vers comportant trois caractères. Les colonnes se Usent d'ailleurs, comme dans tout autre ouvrage chinois , du haut en bas , et dans un ordre successif, en commençant par celle de droite. Le King Trimétrique contient 178 vers , et il y est traité de la nature de l'homme , des modes d'éducation , de l'importance des devoirs , des nombres , des trois grands pouvoirs, des quatre saisons, des cinq points cardinaux, des cinq éléments , des cinq vertus constantes, des six espèces de grains , des six classes d'animaux domestiques , des sept passions, des huit notes de musique, des neuf degrés de parenté, des dix devoirs relatifs , du cours d'études académiques, de l'histoire générale et de la succession des dynasties ; le tout se terminant par des remarques sur l'importance de l'étude, avec des exemples à l'appui. Un pareil résumé ne saurait être fort clair; mais il a l'avantage de graver facilement dans la mémoire un petit catalogue encyclopédique dont l'utilité pratique semble prouvée par la vogue de ce petit poëme.
Viennent ensuite les Quatre Livres (Sze-C/iou), le Ta-Hio (École des Adultes), le Tchong-Yong (l'Invariable Milieu), le Lun-Yu (les Sentences de Confucius) le Hia-Mung et le Shang-Mimg , — un seul ouvrage , — composé par le philosophe Meng-Tsze (Mencius). Ils sont tous traduits dans la plupart des langues européennes , et tout au plus est-il besoin d'en donner une idée sommaire.
Le Tchong-Yong est tout un système de morale, édifié sur ce principe fondamental , que la vertu est placée à une égale distance des deux déterminations extrêmes. Ching , le milieu, et Ho , l'harmonie , sont , au dire du sage Confucius , la source de tout ordre et de tout bien-être moral. L'éloquence de certains passages , — et entre autres de celui qui nous peint l'homme supérieur, tel qu'il était compris par l'Ancien Maître, — ne rachète qu'imparfaitement la monotonie emphatique de X Invariable Milieu.
Le Ta-Hio renferme des règles pour le bon gouvernement des états. La brièveté de l'ouvrage ne répond pas à l'importance du sujet.
Parmi les maximes confusément assemblées qui composent le Lun-Yu , quelques-unes sont l'expression banale d'une sagesse ordinaire; d'autres portent l'empreinte des préjugés nationaux ; mais il en est en revanche dont la profondeur ne saurait être méconnue.
Meng-Tsze , dont la vie est moins connue que celle de Confucius , et qui apparut sur la scène du monde soixante-dix ans après la mort de cet illustre philosophe , le reconnaissait pour maître. Né comme lui dans les rangs les plus infimes de la société, comme lui redevable d'une excellente éducation aux soins de sa mère , il acquit un renom de sagesse qui le fit appeler dans les conseils de plusieurs princes; mais, comme Confucius, il s'aperçut que la rigidité de ses principes nuirait toujours à son influence politique, et il rentra dans la vie privée pour s'y consacrer exclusivement à la littérature.
Son livre, — le Hia-Mung et le Shang-Mung, — contient, entre autres documents , le texte des entretiens qu'il avait eus avec divers souverains , et où il avait dévelopjié ses théories morales et politiques. Ils sont surtout remarquables par la hardiesse des conseils , et la liberté presque républicaine qui règne dans les propos du i)hilos()phe. Sans tracer le programme de telle ou telle forme de gouvernement . il fait remonter l'origine de tout ])ouv()ir ù la volonté des peuples. Il avertit les princes (|u'il> doivent non-seulement travailler au bien i\o hnirs sujets .
DU SIEOU-TSAI.
mais encore chercher à se rendre agréables , sous peine de perdre bientôt leurs couronnes. » — Trois faniilles , dit-il, ont gagné l'Empire en se montrant bienveillantes , et l'ont perdu faute de bon voulon\ Si l'empereur n'est pas bienveillant , il ne pourra protéger les Quatre Mers." 11 préférait la bonne instruction du peuple aux meilleures lois pénales : " Les bonnes lois inspirent la crainte ; la bonne instruction donne l'amour du bien. " Contrairement à la plupart des philosophes chinois, il regardait l'homme comme porté vers le bien par ses instincts naturels , et n'arrivant au mal que par une sorte d'effort sur luimême : " le penchant à la vertu est une eau qui descend d'ellemême au bas d'une colline; à force d'écluses vous la faites remonter. " L'adversité lui paraissait la meilleure école, et celle qui forme les caractères les plus énergiques. » — Chun est devenu grand après avoir longtemps labouré la terre ; Kaou-Kih vendait
de la marée; Fou-Yu bâtissait des maisons. Le ciel, qui les destinait à d'importantes missions, éprouvait leurs âmes, exerçait leurs corps, les façonnait à l'abstinence, et, par la pauvreté , leur apprenait à être patients.
Immédiatement après les Quatre Livres , les Cinq Classiques s'offrent à l'étude. Le premier eatVY-Kmg ou Théorie delà Nature, le plus célèbre et le plus vanté de tous les ouvrages philosophiques publiés en Chine. C'est aussi celui que les étrangers sont le moins appelés à comprendre; et, pour ma part, j'avoue que mon étonnement a été grand de voir que cette explication , pour ainsi dire universelle , repose sur les /ioua, les huit diagrammes de Fo , trouvés sur le dos de la mystérieuse tortue.
L'intelligence des koua fut toujours le desideratum des philosophes chinois ; Confucius , tout le premier, frappé de leur existence énigmatique , et admirant leur singulière influence , a consacré la plus grande partie de ses travaux à les commenter, sans être assuré d'avoir compris ce qu'ils signifiaient.
Le Chi-King , le second des classiques , est un choix de poésies ; le Chou-King , une collection d'entretiens attribués aux empereurs et rois des anciennes dynasties ; le Tchun-Tsieou (le Printemps et l'Automne ), une histoire de son temps, écrite par Confucius; elle tire son nom des deux saisons de l'année où elle fut commencée et finie.
Le Li-Ki , enfin , est ce célèbre Code des rites et cérémonies qui règle la majeure partie des rapports sociaux et l'étiquette publique ou privée des Chinois. Depuis deux mille ans, c'est, de tous les écrits que nous venons d'énumérer, celui dont l'autorité s'est le mieux fait sentir.
Les devoirs de famille , et spécialement la pieté filiale , sont regardés par les Chinois comme la base de tous leurs systèmes moraux et politiques. Leur Rituel a surtout pour objet de régler les manifestations extérieures de ces sentiments où ils cherchent la garantie de l'immobilité dans laquelle ils se complaisent; les coutumes et les cérémonies dont il est fait mention , montent , dit-on , à près de trois mille , et un tribunal ou plutôt un ministère spécial, — le Li-pou, — est chargé de maintenir et d'interpréter ces importantes dispositions.
Outre ces ouvrages de première nécessité, les essais de l'em- ])ereur Yong-Tching et de son père Kang-IIi (le Ching-Yu, (}u'on appelle aussi \v Ouan-yru-yu , le Livre des Dix mille
.\;im(Mis l.itliMnire
DU SIEOU-TSAI. » 263
Mots ); le Précieux Miroir qui éclaire l'esprit ( Ming-sing-'paokien ) le Tao-te-King , de Lao-Tse ; le Kaning-Pien , ou livre des Récompenses et des Peines ; quelques chroniques , comme les Tong-kien-kan-mou ( les Grandes Annales de la Chine ) ; l'Histoire des Trois Royaumes , le Pm^-7Ztt?z-/zooi^-cAozfé'7i, ou l'Histoire de la Pacification du Sud (1020-1050), composent la bibliothèque que mon précepteur a rassemblée autour de moi. C'est en les étudiant avec assiduité que je me prépare aux examens dont le programme se colporte déjà parmi les lettrés de Nan-King. Le programme est une affiche qui détermine :
1** L'Epoque du Concours. — Cette époque est fixée au dixhuitième jour du huitième mois. Ce jour-là, dit l'affiche, l'automne est à son milieu ; c'est le temps où les hommes de talent possèdent toute leur verve .
2° Les Heures du Concours. — A l'heure Chin (7 à 9 heures du matin), tout le monde se réunira dans la Ouen-Hoa- Tien , la Salle où fleurit la Littérature.
A l'heure Ssé ( 9 à 11 heures ), on composera en calligraphie. La composition consistera dans une page d'écriture régulière , une page d'écriture abrégée, une page d'écriture de bureau, une page d'écriture antique.
A l'heure Ou (11 heures à 1 de l'après-midi), on composera en chansons.
A l'heure Oueï ( 1 heure à 3 ), en poésie.
A l'heure Chin ( 3 heures à 5 ) , en ouen-chang ou prose élégante .
A l'heure Yeou (5 heures à 7), sur des questions d'histoire ancienne.
3° LLndicaUon des Sujets. — Ils seront présentés d'heure en heure par un ssé-li-tai-kien ( membre du Tribunal des Rites ) à S. E. le vice-roi, qui, en ayant marqué un de son pinceau, le fera porter aux concurrents par un messager à cheval. . Dès qu'une composition sera terminée, on l'enverra au palais du vice-roi par le même messager. Le sujet suivant ne sera présenté qu'alors à S. E. On évitera ainsi les communications clandestines et les fraudes du même genre.
4!" La Fin du Concours. — Les compositions étant toutes achevées , les concurrents se rendront ensemble au palais du
vice-roi , et y resteront juscpi'à ce que S. E. ait décidé à qui reviennent la victoire et la défaite, le mérite et le châtiment. Par là sont rendus impossibles les faux bruits et les nouvell(\s hasardées.
Toutes ces précautions seraient en effet trcs-rassurantes ; mais elles sont ouvertement (''ludées , à ce (pie m afhrma mon étudiant, fort expert en ces matières. Aidé du crédit de Lun- C^hunij;, il se f;iit foit de savoir d'avance sur quelles matières roulera chacjue comjiosition , et, moyennant finance, de me fournir les réponses nécessaires.
DU SIEOU-TSAI. ^ 265
les Questions et les Réponses. — Métaphores pocliques. — Un Roman cliinois.
Les questions les plus essentielles de l'examen nous ont été livrées par un des 'secrétaires des fou-youen, moyennant une assez modique rétribution. Celles qui ont rapport à i'histon'e ancienne sont au nombre de dix. On demandera aux concurrents :
Dans un point du Grand Vide ( du ciel) que trouve-t-on?
Qui étaient les deux ministres de l'empereur Fo-Hi?
Au milieu de la mer, quelles sont les trois îles habitées par les dieux?
Quels étaient les quatre vieillards du mont Chang-Chan?
Sous la dynastie des Han , où étaient situées les Cinq Collines (les lieux spécialement consacrés aux sépultures)?
Dans le royaume de Thang, quel était le sujet des six prières?
Quels" étaient les Sept Sages de la Forêt de Bambous?
Comment s'appelaient les huit coursiers célèbres de l'empereur Mou-Wang?
Quels étaient les neuf vieillards du mont Hiang-Chan?
Quelles expressions désignaient les dix parfums de l'impératrice Siao-Heou ?
Les réponses à toutes ces questions devront être faites en vers de sept syllabes. Mon précepteur s'est chargé de me préparer cette besogne.
Sous la première question je dois écrire :
Dans un point donné du Grand Vide , Depuis l'origine, il n'y a rien.
Sous la sixième :
L'administration ne suivait plus aucune règle. Le peuple avait perdu tout moyen d'existence. Les maîtresses du roi étaient très-nombreuses. Les palais étaient d'une magnificence inouie.
Les richesses se dissipaient avec profusion. La calomnie était en faveur.
Pouvait-on avoir dans les plaines de Thiang-Long Six sujets de prière plus importants?
Sous la septième , relative à l'espèce de secte épicurienne ou cynique , engendrée par les doctrines de Lao-Tse :
Il y a bien longtemps que l'on parle des Sept Sages. Lieou-Ling s'enivrait ; Youen-Ti , presque toujours ivre , Avait fini par perdre à peu près la raison. U se moquait de Ouang-Young qui perçait des prunes. Ki-Kanii faisait la cuisine sous un saule.
VouiMi IJMMi (M Yang-Sieou nionlraienl souxcnl dos yeux irrités Si(M»-K(tug seul élail \r;(inuMil (huis des siMilinuMils élevés; Tenant dans sa main la balanocMrun magistrat intègre, (",lia(|ue jour il })résenlait de lideles rai>ports.
Ainsi des autres r«''p(^nsos, qu'il serait iiuitiie de consigner ici
DU SIEOU-TSAI. 267
La composition en prose élégante ( ouen-tchang ) présente plus de difficultés. On ne sait encore si elle aura pour sujet une dissertation ou un récit. Dans cette double alternative mon travail est préparé. S'il s'agit'd'un discours , j'expliquerai l'origine historique de quelques locutions usitées dans les poètes. Je dirai, par exemple, pourquoi le célèbre Li-Thai-Pe, l'Anacréon delà Chine, est habituellement désigné par le surnom de Ki-King (monté sur la baleine); je raconterai l'aventure galante de la belle Wen-Kien , à laquelle les poëtes et prosateurs modernes font de si fréquentes allusions , et son enlèvement par le rimeur Siang-Jou; j'expliquerai pourquoi la tête s'appelle en poésie " la Tour des Trois Pensées : " et pourquoi le mont Thaï-Chan est surnommé " le Neveu du Ciel. "
Outre ces développements historiques , j'insisterai sur la beauté particulière de certaines locutions , qui relèvent les détails les plus vulgaires , en substituant au mot propre une image claire et précise , comme lorsqu'on appelle une paire de ciseaux " la queue d'hirondelle, " ou » sable d'argent, » la fleur de farine; — " eau de puits, » un miroir; " pilule de dragon ( lojig-pin), » des bâtons d'encre ; " nuages noirs , " des cheveux artificiels ; — » pioche du printemps et » hôte de la neige >- le cormoran. »
La poésie chinoise abonde en expressions de ce genre , quel-
ques-unes énergiques et pittoresques , d'autres à peu près inintelligibles. Le cœur s'appelle » le Prince du Ciel; un tombeau " la Tour de la Nuit ; " penser à un ami dont on est éloigné , c'est " penser aux arbres du printemps et aux nuages du soir; >' une " montagne de glace " désigne une puissance qui se dissout aisément; l'habitation d'une jeune fille riche est « un étage rouge ; >• la chambrette d'une jeune fille pauvre est " une fenêtre verte ; » on désigne un homme bienfaisant par cette agréable métaphore : " un printemps mâle qui a des pieds. » " Faire des yeux blancs à quelqu'un, - c'est-à-dire lui montrer le blanc de ses yeux , c'est le mal accueillir ; » lui faire des yeux noirs , » c'est le recevoir avec empressement.
Un petit ki-lin du ciel (un enfant distingué ), qui veut acquérir une grande réputation par des succès littéraires, éprouve " le désir des nuages bleus. " Il faut pour le satisfaire qu'il renonce " au parfum rouge» (aux plaisirs des sens ); qu'il soit " comme l'étoile du matin » (qu'il vive dans la solitude), ou du moins " qu'il s'attache au dragon et au phénix •• (qu'il fréquente les hommes instruits et vertueux ) , et reste longtemps •• assis au milieu d'un vent de printemps » ( au cours d'un excellent professeur). Après cela, s'il échoue au concours, on dira de lui qu'il a " incliné la tête à la porte du dragon " ; s'il atteint au contraire le grade le plus élevé , s'il devient tchong-youcn , il enverra de tous côtés " le cachet d'argile rouge " (la circulaire qui annonce son élection ) , et , désormais •• entré dans la Tour des Oies " ( inscrit sur la liste des docteurs ) , il pourra être , suivant le bon plaisir <• des Six Chevaux » (de l'empereur) " ceinture bleue " ( préfet d'un district ) , " cheval rouge « (préfet d'un département), •• cheval pommelé" (commissaire impérial ) , •« magistrat du printemps " ( membre du tribunal des rites), épouser " un linteau de porte " (une fille distinguée), vivre " dv jade cuit et d'or bouilli- (de mets exquis), " balayer tout à son aise la balle des grains - (corriger les mœurs du siècle) jus(pi'à ce qu'il « avale le rouge " (jusqu'à ce qu'il meure) et monte •• au ])alais d'argent •• ( dans le séjour des dieux ) .
in
DélasscnuMils Poi^liciuos ( juMnliirc du Pninis impérial
h\j siEotj-TSAi. 269
Ces expressions et bien d'autres fourniront à ma dissertation littéraire, si c'est un discours ex professo qui m'est demandé. Mais s'il s'agit d'un récit merveilleux , ainsi qu'on le présume à cause du penchant que l'on connaît au vice-roi pour la littérature légère , mon thème est également prêt , et je raconterai une des plus curieuses traditions du tao-szisme. Ce conte fantastique est intitulé :