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TRENTE-QUATRIÈME LEÇON

PLAIES DE l'œil

Sommaire. — Plaies de l'œil. — Plaie de la cornée par instrument tranchant ou contondant. — Plaie de la sclérotique ; décollement consécutif de la rétine plusieurs mois après la guérison. — Luxations sous-conjonotivales du cristallin.

Plaies et contusions de l'œil.

Vous avez vu à la consultation un malade atteint de plaie de la cornée par un instrument contondant, une petite barre de fer. Vous avez suivi le traitement et la guérison de ce mal. Ce n'est pas le premier fait de ce genre que vous voyez. Tous les ans nous avons à l'hôpital un cas de ce genre, et dans la première année de votre pratique vous rencontrerez, sans doute, une blessure grave du globe oculaire, car cette blessure est une blessure d'ouvrier ou d'enfants de pauvres qui ne sont pas assez surveillés. Il faut que vous soyez prêt à soigner ces blessures exceptionnelles, car vous n'aurez pas le loisir d'attendre un conseil, et il faut que vous sachiez comment vous devez vous comporter.

Voici les observations des quatre blessures graves de l'œil qui ont été traitées à l'hôpital Cochin. Dans les quatre cas la chambre antérieure de l'œil avait été ouverte, èt dans deux cas le corps vitré avait été lacéré. Dans un seul cas, il n'y avait pas de lésion de la conjonctive et de la cornée, il s'agissait d'une contusion de l'œil qui avait fait éclater l'œil sans que la conjonctive ait été déchirée.

On a eu tort de généraliser sur les plaies contuses et contusions de l'œil, car les cas sont bien rarement comparables. Les livres des spécialistes négligent ces blessures qu'ils n'aiment pas à traiter ou qu'ils n'ont pas occasion de traiter ; et leurs livres ne contiennent presque rien qui ne soit dans les livres de chirurgie générale, à propos des plaies et contu-

sions de l'œil. Les quatre obscrvalions que vous avez suivies, ou dont i l'histoire vous a été rappelée, vous serviront plus qu'une leçon didactique sur le sujet; vous en tirerez vous-même les conclusions logiques, ett c'est l'étude de ces blessures qui fera mieux que toute lecture votre édu- r cation pour bien traiter les plaies de l'œil. Il y a dans les quatre observa- ■ lions qui suivent à peu près tout ce qu'il y a à savoir sur le cours naturel ! de la réparation des plaies de l'œil, en dehors des complications inflamnia- • toires, et sur le traitement rationnel des blessures de cet organe.

Obs. \. Plaie de la cornée par un clou {?), instrument ti-anchant contondant. . — Eii 1874, au mois de juillet, un enfant de trois ans est amené à la consultation par la femme chez laquelle il était en garde. La veille, suivant le dire de celte femme, cet enfant serait tombé la face sur une planche où il y avait un clou. Je pensais plutôt que l'enfant se serait précipilé sur un autre enfant tenant des ciseaux ouverts : la garde ne me disait pas la vérité, sans doute de peur d'engager sa responsabilité. L'accident était arrivé le matin.

L'enfant portait sur la cornée du côté droit une plaie de 6 millimètres, verticale, occupant le diamètre vertical de la cornée; les bords de la plaie étaient blanchâtres et un peu déchiquetés. La chambre antérieure était vide, mais il n'y avait pas de hernie de l'iris. Le bulbe de l'œil était mou. Il n'y avait pas de rougeur de la conjonctive. De la charpie mouillée est placée sur l'œil fermé, et par-dessus nous avons établi une compression avec une bande de flanelle, en ayant soin de couvrir l'autre œil, afin que l'enfant ne se serve en aucune façon de la vision.

L'enfant fut apporté quinze jours de suite à la consultation; tous les jours le mouillage de l'œil et la compression étaient renouvelés. A cette occasion, je vous ferai remarquer que la bande de flanelle de de Graefe tient beaucoup mieux que la bande de toile et qu'elle exerce une compression très-efficace.

Le dixième jour, la plaie de la cornée était cicatrisée, c'est-à-dire que le liséré blanchâtre des lèvres déchiquetées de la plaie était disparu et les lèvres de cette plaie avaient repris leur transparence. Les jours suivants, la chambre antérieure de l'iris, qui s'était remplie, était parfaitement claire, et l'on pouvait constater sur la capsule antérieure du cristallin une opacité due à une blessure de cette capsule. En bas, l'iris adhérait à la cicatrice; il y avait une sjTiéchie antérieure.

A partir du quinzième jour, la compression est supprimée. La conjonctive était congestionnée (l'occlusion de l'œil a, en cff'et, ce résultat :. c'est la rétention des larmes sous les paupières qui cause cette congestion, car les larmes sont un peu irritantes). Un Ijandeau flôttant est placé devant les deux yeux pendant quinze jours. Un mois après lablessureil n'y paraissait plus ; il y avait seulement une laie allongée sur la cornée.

Les parents de cet enfant me l'amenèrent au mois de novembre, et je constatai

PLAIES DE L'OEIL. 507 que l'œil n'avait pas diminué de volume. Cependant je ne crus pas devoii- dissimuler au père, que l'œil, avec le temps, s'atropliierait plus ou moins, que l'enfant distinguerait le jour de la lumière, mais que ce serait tout.

Cette blessure grave de l'œil a été traitée dès le début par la compression, et celle-ci a empêché la suppuration ; c'est tout ce que l'on pouvait obtenir. Ce malade a guéri de la plaie de sa cornée aussi bien qu'un opéré de cataracte, avec un succès complet : à cela près que la plaie de sa cornée était irrégulière et contuse, il a guéri très-rapidement, et il faut mettre cette rapidité de la guérison sur le compte de l'âge de l'enfant qui d'ailleurs n'a eu aucun accident douloureux, et pour lequel nous n'avons pas même eu besoin de recourir aux purgatifs.

Le malade suivant a été plus long à guérir, pour deux raisons : il était plus âgé, et son œil avait été plus fortement contus que celui de l'enfant, car la blessure de la cornée avait été produite par le choc d'un instrument contondant.

Les deux malades venaient tous les jours à l'hôpital se faire examiner et panser. Il eût mieux valu, sans doute, que les malades restassent au lit, cependant vous pouvez constater que les blessés ne s'en sont pas plus mal trouvés : le lit n'est pas toujours nécessaire, pendant le traitement de blessures même graves du globe oculaire.

Obs. 11. Plaie de la cornée par instrument contondant. — Le nonmié Alfred B..., âgé de quarante ans, jardinier, examiné le 18 juin 1876. Cet homme a reçu hier, sur l'œil gauche, un morceau de tringle de fer, qui a porté directement sur la cornée par une arête un peu tranchante. Ce matin, à la consultation, voici ce que l'on trouve à l'examen de son œil : il -existe une plaie de 8 millimètres, verticale et un peu oblique, de la cornée, qui est intéressée dans toute son épaisseur ; la chambre antérieure est vide, la capsule antérieure du cristallin opaque, l'œil flasque ; la pupille est déformée ; quoiqu'il n'y ait pas de hernie de l'iris, l'œil est rouge et douloureux au toucher.'

Le malade s'est mis de lui-même des compresses d'eau froide. M. Després lui prescrit six sangsues à la tempe et lui dit de continuer des compresses d'eau froide.

Le 19, le malade n'a pu dormir. On lui ordonne d'appliquer quatre nouvelles sangsues.

Le 20, la nuit n'a pas été meilleure que la précédente. Le malade, n'ayant pas été à la selle, doit prendre aujourd'hui 40 grammes d'huile de ricin. M. Després fait la compression de l'œil avec une bande de flanelle.

Le 21, nouvelle purgation.

Le 22, la uuil a été meilleure; le malade a pu dorniii- un peu. La veille, se sentant, disait-il, un peu lourd de la tôle, il avait mis dessinapismes aux cuisses.

Le 23, on renouvelle la compression, ce qui permet de voir l'état de l'œil : les lèvres de la plaie de la cornée sont redevenues transparentes. 11 ne reste d'opacité flue sur la face postérieure de la cornée. Le malade vient à la consultation tous les deux jours, et si, le soir, sa douleur de téte le reprenait, on l'engage à remettre des sinapismes.

Le 25, le malade n'a pas eu besoin de renouveler les sinapismes. Les deux nuits ont été bonnes. 11 éprouve un mieux sensible. L'opacité de la lèvre interne de la plaie disparaît de plus en plus.

Le 27, l'amélioration continue. Le malade n'a pas éprouvé de douleurs ni eu des envies de vomir. La nuit a été bonne. On laisse le pansement en place.

Le 29, la plaie de la cornée est cicatrisée. Il existe une synéchie antéroinférieure. Il y a une déformation de la pupille, comme s'il y avait une pupille artificielle en bas. Le malade peut voir le jour. On enlève l'appareil et l'on prescrit des lunettes en verre coloré. — Compresses froides pendant la nuit, éviter tout travail des yeux.

Le 3 juillet, le malade se trouve assez bien. Son œil est toujours fatigué; quand il regarde un doigt à la lumière, il voit comme une ombre. Il ressent une légère douleur sur le milieu du sourcil gauche. Le liquide est reproduit dans la chambre antérieure.

Pendant tout le traitement, depuis que l'on a enlevé l'appareil, M. Després a recommandé expressément au malade de ne se servir en aucune façon de son œil blessé.

Le 5, bien. Collyre au sous-acétate de plomb, 5 centigrammes pour 30 grammes d'eau distillée pour atténuer la conjonctivité et la blépharite congestives, suite de l'occlusion de l'œil. Le malade ne se plaint plus que de sentir la paupière frotter sur la cornée. Lunettes en verre fumé, avec enveloppe en toile métallique.

Le 5 août, le malade a commencé à travailler, mais il remarque que les efforts d'accommodation pour lire ou pour regarder en pleine lumière fatiguent l'œil blessé; l'œil pleure encore un peu, mais sitôt que le malade a ses lunettes il va et vient et s'occupe. La lecture seule lui est défendue. Tout le temps des grandes chaleurs, ce malade est gêné par l'éclat très-vif de la lumière.

Le 20 septembre, il revient à la consultation. Il va très-bien; son œil sain n'éprouve aucune gêne. 11 y a une cataracte capsulo-lenticulaire et une taie occupant les couches profondes de la cornée. Le malade distingue avec son œil blessé la lumière du jour ; il doit continuer à porter des lunettes colorées en verre de fumée.

Ce malade avait été blessé la veille dujour où il est venu à la consultation. Il souffrait beaucoup, il y avait à redouter une inflammation de l'œil ; les

PLAIES DE L'œiL. 509 antiphlogisliqiies et les dérivatifs intestinaux, si puissants contre les inflammations profondes de l'œil, devaient être employés avant tout. Ceci est une règle de thérapeutique qui ne doit pas sortir de votre esprit, mais il ne faut l'appliquer que quand cela est nécessaire. Aussitôt que toute crainte d'irido-choroïdite a disparu, vous voyez que nous avons fait la compression de l'œil ; elle a bien réussi.

Yoici maintenant l'observation d'une autre blessure de l'œil, qui a guéri sans suppuration, quoique plus tard il soit survenu des accidents qui ont entraîné la perte complète de la vision. Il y a dans cette observation plusieurs particularités très-instructives.

Obs. III. Plaie de la sclérotique, plaie pénétrante du globe oculaire. — Un garçon de quinze ans, entré à l'hôpital Cochin le 10 décembre 1873, avait reçu, la veille, un coup de couteau à la partie externe de la paupière droite, un peu au devant de l'apophyse orbitaire externe. Ce couteau lui avait été lancé à une courte distance, 2 mètres environ. Par la petite plaie on voit sortir un paquet graisseux du volume d'un petit pois : c'est une hernie de la conjonctive et du tissu cellulaire sous-jacent. La paupière supérieure est œdémaliée et recouvre tout le globe oculaire; en la soulevant légèrement, on aperçoit une ecchymose très-prononcée de la conjonctive et la pupille est dilatée, mais il n'y a ni photophobie, ni douleurs vives. La vue du côté blessé est un peu confuse ; les objets ne sont pas distingués nettement, par suite de la mydriase; le malade ne distingue pas les couleurs; l'œil n'est pas entièrement découvert et M. Després soupçonnant une blessure du globe oculaire, ne poursuit pas l'examen à cause de la difficulté de soulever la paupièi'e supérieure; d'ailleurs le gonflement même de cette paupière avait une utilité momentanée, puisqu'elle exerçait une compression régulière sur la partie de l'œil que l'on supposait blessée. Le malade est tenu au lit un bandeau sur les deux yeux et il lui est défendu de chercher à voir au-dessous de son bandeau. — Compresses d'eau tiède sur l'œil.

Le 13 décembre, excision de la conjonctive herniée; pas de fièvre, pas de signes d'inflammation.

Le 16, la paupière étant moins œdématiée, est soulevée, et M. Després termine son examen. Alors il constate que la pointe du couteau a atteint la sclérotique à i/'i centimètre du limbe de la cornée, et en arrière du cristallin par conséquent. En engageant le malade à regarder son nez, on voit une plaie de 6 millimètres de long, située sur le méridien horizontal du globe de l'œil ; celle plaie, dont les lèvres sont écartées de 2 millimètres, est remplie par une substance vitreuse qui bave entre les bords de la plaie et qui n'est autre que le corps vitré. — Même traitement.

Le 21, congestion de l'œil gauche. — Occlusion complète des deux yeux, et deux verres d'eau de Sedlitz.

Le 23, la douleur et la rougeur de l'œil gauche ont disparu. Quant à l'œil

droit, il est toujours dans un état satisfaisant. La plaie scléroticale est en voie de cicatrisation ; il ne s'écoule plus d'humeur vitrée par les lèvres de la plaie, qui se rapprochent, mais la vue reste toujours confuse pour les objets rapprochés; la lecture est impossible. — On continue l'occlusion des deux yeux.

Le 28, la pliiic de la sclérotique est complètement cicatrisée; il se forme une légère dépression à ce niveau. La mydriase persiste et avec elle la confusion des objets rapprochés. Le malade dislingue les couleurs blanche et bleue. On constate en ce moment un léger strabisme divergent, ce qui tient à ce que la blessure a intéressé le tendon du muscle droit externe. A ce moment, le malade pouvait être considéré comme guéri, quoique l'œil eût perdu la faculté d'accommoder et qu'il y eût une hypermétropie des plus franches.

Ce malade est rentré à l'hôpital pour une orchite cinq mois plus tard, et son œil était perdu depuis deux mois. Sans qu'il éprouvât la moindre souffrance, cet enfant avait cessé complètement de voir, et il était si peu gêné de ce nouvel état qu'il n'eût pas songé à venir à l'hôpital sans son orchite (1).

Voici dans quel état était son œil : il y avait un hypohœma, c'est-à-dire un épanchement de sang dans la chambre antérieure de l'œil, mais il n'y avait pas de dureté du globe oculaire, pas de congestion des conjonctives. Le malade n'éprouvait pas la moindre douleur ; la plaie était d'ailleurs parfaitement cicati'isée. L'œil gauche, absolument sain, jouissait de l'intégrité de ses fonctions. L'enfant sortit guéri de son orchite avec l'œil dans le même état. Nous avons vu depuis cet enfant : son œil commençait à s'atrophier.

Cette plaie de l'œil est une des plaies graves du globe oculaire ; elle siégeait sur le trajet des artères ciliaires longues, qui ont dû êire blessées et ont été atteintes de dilatations anévrysmales. C'est à un anévrysme miliaire de ces artères qu'il faut attribuer l'hémorrhagie intra-oculaire qui a amené la perte de la vision. Ces lésions se terminent généralement par des ossifications de la choroïde et des crétifications du cristallin avec atrophie de l'œil. Vous remarquerez encore que la perte rapide de la vision a été une circonstance heureuse, car cela était une garantie pour l'œil sain, qui de la sorte a échappé à l'ophthalmie sympathique, menaçante pendant les premiers temps du traitement de la blessure.

Vous voyez chez ce petit malade une blessure grave de l'œil avec issue du corps vitré qui a échappé aux suites de ces blessures, l'inflammation. Le traitement simple qui a été appliqué est certainement la raison de la bénignité des suites de la plaie. Vous lirez, en effet, dans certains livres des propositions de sutures pour les plaies de la sclérotique ; mais il n'y a pas d'observation à l'appui. Je n'hésite pas à dire que des tentatives de

(1) Cette observation a été publiée dans la France médicale, en deux parties, en 187i.

. suture eussent violenté inutilement une plaie que le gonflement de la I paupière protégeait et comprimait suffisamment. Je n'ai pas examiné la blessure tant qu'il y a eu du gonflement de la paupière,- tant qu'il eut été nécessaire de presser sur l'œil et sur la paupière pour la retourner. J'aurais encore moins volontiers fait une suture ; vous pourrez voir que l'issue du traitement a été conforme à nos prévisions.

La dernière observation est celle d'une luxation du cristallin que vous avez tous étudiée ce derni-er mois d'avril.

Obs. IV. Contusion de l'œil; luxation sous-conjonctivale du cristallin; guérison avec conservation de la vision (obs. recueillie par M. Robert, interne du

• service). — Le nommé Henri Gieux, âgé de vingt et un ans, profession de serrurier, entre le 8 avril 1876, baraque 1, lit n" 37.

Le 6 avril 1876, à huit heures du soir, ce jeune homme fait une chute, dans laquelle son œil gauche heurte sur le timon d'une voiture à bras, au repos. 11

( voit t trente-six chandelles», perd la vue aussitôt et éprouve une violente douleur.

I Très-légère hémorrhagie. Il va chez un pharmacien qui lui donne de l'eau blanche. La nuit s'écoule sans souffrances, le malade gardant sur l'œil un bandeau mouillé d'eau blanche. Le vendredi, 7, se passe également bien; le malade reste au repos

! et dort encore la nuit suivante.

Il se présente à la consultation le samedi suivant, 8 avril. On constate l'état

( suivant : ecchymose conjonctivale de l'œil gauche; la cornée est intacte; il existe dans la chambre antérieure un épanchement de sang assez abondant qui ne permet de voir l'iris qu'à sa partie supérieure ; la partie tout à fait supérieure de la pupille est également seule visible; elle présente une coloration noire très-foncée; il semble qu'il y ait un vide derrière l'iris. Une déchirure verticale de 6 à 8 millimètres existe sur la sclérotique, ù 2 ou 3 millimètres en dedans du limbe cornéal; en ce point apparaît, sous la conjonctive vascularisée etecchymosée qui la recouvre, une petite éminence arrondie, transparente, analogue à de la gelée de groseifle. C'est bien le cristallin, mais il n'est qu'incomplètement sorti du globe oculaire et fait hernie aux trois quarts sous la conjonctive. La consistance de l'œil est très-diminuée du côté blessé. Interrogé encore si dans sa chute le timon de la voiture a porté sur la partie externe du globe oculaire, le malade répond que, vu le volume du corps vulnérant, il a subi un choc en masse sur l'œil. L'œil est peu douloureux ; à la pression il est flasque. — Traitement : repos; bandeau sur la partie malade par-dessus, compresses d'eau fraîche.

Le lendemain, dimanche, l'hypohœma a disparu en grande partie; on constate alors que la partie interne de l'iris n'est plus apparente : elle a été décollée en dedans et en haut, et déchirée de telle façon que la pupille est maintenant allongée et ovalaire, dans la direction suivant laquelle la lentille s'est déplacée. Ce malade semble avoir subi une iridectomie à la partie interne, mais il n'y a

pas de hernie de l'iris. Pas de douleurs. La vision est abolie complètement;; c'est à peine si le malade a la notion du jour et de la nuit.

Le 10, l'épanchcment de sang dans la chambre antérieure est en partie repro- . duit. D'ailleurs pas de phénomènes inflammatoires. — Même traitement, occlu-sion des deux yeux.

Le 11, l'hypohœma a de nouveau disparu presque entièrement. Absence toujours remarquable de douleurs. Le malade distingue un peu mieux le jour de lai nuit; quand une main est placée devant l'œil malade, il dit que le jour devient i plus sombre. Il y a des phosplièncs. L'iris est mobile, il se dilate et se resserre.

Le 12 avril, l'épanchemcnt de sang n'existe plus. A l'éclairage latéral, pratiqué pourlapremièrc fois aujourd'hui, on aperçoit dans la chambre postérieure, tout à fait à la partie interne du champ pupillaire, la présence d'un petit corps grisâtre, à surface courbe, en demi-lune enfin, paraissant appartenir au cristallin, car ses bords se continuent par leur courbure avec ceux de la partie herniée, visible sous la conjonctive, de la lentille cristalline. Toujours pas de phénomènes douloureux. La tension de l'œil blessé paraît redevenir plus considérable, sans égaler celle de l'œil sain.

Le 16 avril, la vision s'améliore. Le malade distingue les lits de la baraque et il voit un peu mieux ceux qui sont un peu éloignés de lui. Hypermétropie par absence du cristallin. On n'aperçoit plus celui-ci dans le champ papillaire.

Le 17, il y a encore des progrès. A 30 ou 40 centimètres, l'œil malade peut compter et même reconnaître les doigts.

Le 18, pour la première fois, le malade distingue nettement la couleur verte de sa pancarte.

Le 19, la vision du rouge et du bleu n'a pu être explorée; elle existe. L'œil malade est de moins en moins flasque au palper. Le malade, qui avait essayé de voir avec son œil, a un peu mal à la tête. — Un vésicaloire est placé sur la tempe. Depuis lors l'amélioralion a toujours progressé.

Au 15 mai, le malade se sent très-bien de son œil; cependant il lui est impossible de lire, et il peut à peine distinguer les gros caractères qui forment le titre d'un journal. Il ne paraît pas les voir mieux de près ou de loin, c'est à la distance de la vision distincte (30 à 40 centimètres) qu'il les aperçoit un peu moins troubles et nuageux. Cependant si, en le faisant regarder avec l'œil blessé seul, on lui fait mettre le doigt sur le doigt du chirurgien, il y parvient sans hésitation.

Le 21 mai, examen du fond de l'œil à Vophthalmoscope. Dans la partie interne du champ visuel existe une tache allongée de haut en bas et de dedans en dehors, fusiforme, brun rougeàtre, qui doit correspondre à la déchirure de la cristalloïde antérieure ; deux ou trois petites taches moins étendues et moins sombres aussi existent au-dessus de la précédente : ce sont là les restes de la capsule antérieure du cristallin; les vaisseaux du fond de l'œil ne sont aperçus qu'avec beaucoup de difficulté; la papille blanche, intacte, est vue avec son volume

PLAIES DE L'OEIL. 513 normal et n'est pas plus grosse qu'une tête d'épingle. Nouvelle vérification de la disparition du cristallin, qui aujourd'hui est entièrement résorbé.

Aujourd'hui, l'"' juin, la plaie de la sclérotique est cicatrisée; on la voit représentée par une ligne brune d'une étendue de 1 centimètre environ et située à i millimètres en dedans du bord de la cornée ; l'iris, absolument sain, présente la déformation qui existe chez les malades auxquels a été pratiquée une iridcctomie pour l'extraction de la cataracte; il n'y a pas de synéchie, pas de changement de coloration ni trouble de la motilité de l'iris; le malade a conservé en outre l'intégrité du champ visuel, il n'a pas d'astigmatisme et lit à 30 centimètres le plus gros numéro des échelles typographiques. Le malade porte des lunettes colorées en noir de fumée, pour éviter la fatigue de l'œil. Comme état de la fonction, le malade peut se conduire avec son œil blessé, il reconnaît les objets et peut travailler; il n'est privé que de la faculté de lire. Est-il nécessaire de lui faire porter des lunettes appropriées aux opérés de cataracte? M. Després ne le pense pas : cela fatiguerait son œil et entraînerait peut-être un trouble de la vision de l'autre œil, qui jusqu'ici échappe à l'amblyopie sympathique.

Le malade sort de l'hôpital le 12 juin 1876. 11 portera des lunettes d'opéré de cataracte, et le peut sans danger, car il lit à 4 pouces avec la lentille de l'ophthalmoscope les caractères n" 5 de l'échelle de Jœger.

Le malade rentre à l'hôpital Gochin pour une fracture de la clavicule. L'œil est examiné le 1" juillet : pas de diminution de la tension normale du globe oculaire; le malade continue à distinguer les objets ; il lit à 1 pouce le n" 9 de l'échelle de Jœger, et à 8 pouces le titre d'un journal ; mais avec une lunette du n" 8, il ne lit pas mieux ni de plus loin qu'avec les yeux.

Le malade part guéri le 31 juillet. Son œil est dans le même état; avec les lunettes n° 4.bi-convexes, il ne lit pas aussi bien qu'avec la lentille de l'ophthalmoscope. Du reste, le malade se trouve bien sans lunettes; il ne veut pas en porter. 11 reconnaît à distance les lieux oîi il se trouve, les personnes qu'il connaît, et ne se sert que de l'œil droit pour lire et pour travailler.

Les luxations du cristallin sont généralement traitées par l'extraction du cristallin. Bien que l'expérience ait démontré que le cristallin luxé dans la chambre antérieure ou sous la conjonctive soit susceptible de se résorber, on conseille d'extraire le cristallin. Les dernières observations publiées en France sont des extractions de cristallin luxé. On considère généralement que l'œil est perdu après les opérations. Je ne voudrais pas affirmer que les opérations ont été la cause de la perte de la vision; mais je crois qu'elles sont inutiles. Je me hâte d'ajouler que l'inutilité n'est évidente que quand les malades ne souffrent pas. Cette considération de la souffrance, de l'inflammation, est généralement exagérée par ceux qui veulent opérer et elle est négligée par d'autres. Vous trouvez dans les livres

DESPnÉS. ~,

des renseignements très-brefs sur celte lésion, avec celte conclusion qu'il ne faut pas hésiter à saisir la conjonctive au-dessus du cristallin luxé, à l'inciser et à livrer passage à la lentille qui est ramollie. Cela, messieurs, est très-bon à dire, mais combien de fois a-t-on examiné ensuite les résullats ultérieurs?

L'observation de notre malade vous éclairera plus que de.-; descriptions copiées, répétées d'après le dire des uns ou des autres. Vous voyez une luxation du cristallin sous-conjonctivale, sans réaction inflammatoire, qui, sous l'influence de lotions froides, du repos au lit et de quelques révulsifs, guérit sans la moindre complication avec conservation de la vision distincte. Sauf les conséquences de la perte du cristallin, à qui fera-t-on croire qu'il eût mieux valu extraire le cristallin? Il est positif que le cristallin déplacé se ramollit, puis se résorbe. Cette propriété delà lentille cristalline est celle qui avait pendant longtemps justifié l'opération de la cataracte par abaissement. Chez notre malade nous avons assisté à la résorption lente du cristallin; elle s'est faite insensiblement et sans réaction inflammatoire. S'il y avait eu la moindre trace d'inflammation, je ne me serais pas comporté de la sorte, j'aurais extrait le cristallin comme l'ont fait chez nous, en 1861 et 1862, Jarjavay et Fano; mais le malade aurait perdu l'œil à la fois à cause de l'inflammation qui aurait commandé l'opération et à cause de l'extraction du cristallin. Cette opération n'aurait eu d'autre efl"et que d'empêcher l'œil de suppurer entièrement.

Nous n'avons pas fait de compression parce que le malade étant couché, des compresses froides placées sur l'œil y exerçaient une compression suffisante pour ce genre de blessure ; la paupière fermée, les compresses qui la couvraient étaient parfaitement suffisantes.

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