DES MALADIES OCCASIONNÉES PAR LA MAKCIIE ET LA STATION DEGOUT
Sommaire.- Du pied plat accidentel, valgus douloureux. -Tarsalgie des adolescents, tarsalgie légitime. — Crampe du pied. — Pied plat accidentel ou tarsalgie des adultes.
Chacune de nos fonctions mises en exercice jusqu'à l'abus est la cause de maladies qui se développent chez des individus ayant une moindre résistance que le commun des hommes. La marche en particulier cause des lésions aiguës du pied connues sous le nom d'ampoules, et qui ne sont autre chose que de la contusion par compression dont l'elTet est immédiat, lésions qui produisent presque exactement les mêmes altérations que la brûlure au deuxième degré. Mais ce sont là des accidents aigus, si l'on peut ainsi dire, et les ampoules du pied ne nous occuperont pas. Il y a trois affections chroniques des pieds qui sont dues à la marche forcée, à l'usage de mauvaises chaussures ou à la station debout prolongée. Ce sont :
La tarsalgie;
Le mal perforant ;
La contusion chronique du talon.
Les durillons et cors du dos du pied sont bien aussi des lésions du pied communes chez les marcheurs, mais la chaussure entre pour une plus grande part dans la production et elle est la cause exclusive du mal.
Du piea plat ncciilcntcl, valgu»4 floiiloui-ciix ; (ni-f^algic «les ndole^^conts :
(ar^inlgio Icgilinic.
Le pied plat congénital, qui est trè,s-rare et qui n'existe pas une fois sur mille sujets, est un pied-bot valgus incomplet. Au contraire, le pied plat accidentel se montre dans une proportion plus élevée. Autant que mes cal-
DÉS MALADIES OCCASIONNÉES culs peuvent être justes, j'estime qu'il y a deux pieds plats accidentels sur mille malades adultes qu'on voit en moyenne, par an, dans les services de chirurgie des hôpitaux de Paris, contenant cent lits.
La tarsalgie pied plat ou valgus accidentel peut être divisée en deux classes : la tarsalgie articulaire et la tarsalgie musculaire. La première variété n'est, à proprement parler, que la première phase d'une tumeur t blanche ou une arthrite chronique, ainsi que le pense M. Gosselin (1), qui, l'un des premiers, a appelé l'attention sur Yartiialgie des adolescent, que nous appelons aujourd'hui la tarsalgie ou valgus accidentel. La seconde i variété, étudiée depuis longtemps par M. Duchenne, de Boulogne (2), sous le ] nom de valgus et de pied plat douloureux, et qui était connue imparfaitement de Bonnet, de Lyon (3), et de M. J. Guérin, est une maladie où le système musculaire joue le principal rôle. C'est cette seconde variété seule que nous allons étudier devant vous, parce qu'elle est de beaucoup la plus commune.
Un des faits les plus frappants que j'ai observés et qui est le plus utile pour la démonstration de la nature de la tarsalgie est le suivant :
Obs. L - Tarsalgie. - Un jeune garçon, âgé de dix-huit ans, qui était entré à l'hôpital de la Charité, ayant été pris pour sujet d'une leçon de clinique pendant un concours de chirurgiens dont j étais juge, a été examiné avec soin, et voici son histoire :
Ce garçon, qui était cuisinier, avait été atteint dans sa jeunesse d'abcès souspériosliques'du tibia gauche ; il avait suppuré pendant longtemps et il avait flni par guérir, mais un an après, aussitôt qu'il eut commencé le métier de garçon de cuisine, il souffrit du pied gauche et fut obligé à plusieurs reprises de cesser son travail. Le repos, pendant quinze jours, lui permettait de reprendre son travail pendant un mois, et cela était toujours à recommencer.
A l'examen du pied gauche, on trouvait une déformation très-appréciable, caractérisée par un aplatissement de la voûte du pied et une saillie apparente du scaphoïde et des cunéiformes. L'axe du pied n'était pas sensiblement dev.e en dehors, et l'on pouvait dire qu'il n'y avait pas encore de valgus accidentel. Chez ce garçon, on sentait manifestement sous la peau une saillie des tendons des extenseurs des orteils et une saillie du tendon du court péromer latéral. Les articulations du tarse n'étaient point douloureuses et il n'y avait point de gonflement à leur niveau.
Il y avait chez ce malade une atrophie du membre inférieur gauche.
(1) consultez Cabot, De la tarsalgie, thèse de Paris, 1866, n° t6. - Gosselin, CUnique chirurgicale, 2» édition. Paris, 1876. .
(2) Ducliennc (de Boulogne), De l'Electrisaiion localisée, 3' édition. Pans j»-. 3) A. Bonnet, Traité de thérapeutique des vialadies articulaires. Pans, 18od.
PAR LA MARCHE ET LA STATION DEBOUT. 597 Dans ce premier fait, c'est la lésion ancienne, l'abcès sous-périostique, qui a agi sur les muscles et a causé un défaut d'équilibre entre les muscles antagonistes du pied. Le pied plat survient parce que les muscles de la jambe sont inégalement atrophiés.
Le second fait est encore un exemple remarquable de tarsalgie des adolescents dû à une altération de la fonction des muscles de la jambe.
Obs. II. Tarsalgie. double et scoliose légitime. — Une jeune fille de onze ans, grande pour son âge, un peu pâle, vient se faire traiter à la consultation de l'hôpital Cochin pour une douleur dans le pied gauche et une difficulté de la marche.
L'année dernière elle a été atteinte à diverses reprises de fièvres mal caractérisées, qui ont été traitées par le repos, la quinine et les préparations ferrugineuses.
Peu de temps après cette époque, l'enfant qui était en pension se plaignait de difficulté pour marcher, il lui était impossihle de marcher sur la pointe du pied, et elle soufl'rait dans le cou-de-pied.
L'examen nous permit de constater une saillie des tendons des extenseurs des orteils et une saillie moins prononcée du court péronier latéral. La pression provoquait une douleur à la face interne du cou-de-pied, assez exactement située sur l'articulation astragalo-scaphoïdienne.
Je prescrivis d'abord le repos et quelques applications de teinture d'iode, mais je portai le diagnostic tarsalgie, par défaut d'antagonisme, entre les fléchisseurs et les extenseurs du pied. Lorsque la petite malade revint nous consulter, je poursuivis l'examen de la malade dans un autre sens. Je fis déshabiller cette jeune fille et je constatai une déviation de la taille, cette scoliose légitime, si fréquente chez les jeunes filles, que M. Duchenne, de Boulogne, a trèsjustement attribuée à un défaut d'équilibre des puissances musculaires symétriques et antagonistes. La scoliose était peu prononcée, l'épaule n'était pas encore très-saillante, c'était le premier degré de la scoliose. Je prescrivis alors la gymnastique et l'électricité. L'électricité fut appliqué en outre, sur la jambe ^ principalement sur les muscles extenseurs de la jambe et les péronicrs : l'électrisation avec les appareils d'induction a suffi ; deux fois par semaine la petite malade vient se faire électriser. Elle a été près d'une année en traitement.
La croissance, la gymnastique, out arrêté la déviation de la tadle. L'électricité a guéri la tarsalgie, mais nous continuons le traitement, car le pied du côté droit commençait à se dévier un peu il y a quelque temps, et il a fallu électriser les muscles de ce côté pendant quelques mois ; cependant comme nous avions vu le début de la tarsalgie, la guérison de ce côté a été beaucoup plus rapide que du côté gauche.
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0ns. 111. Tarsalgie cl scoliose. — 11 y a encoi'c dans le service une troisième malade du môme genre. C'est une jeune fille de seize ans, mise en place connue domestique depuis trois mois. Cette enfant avait pris très à cœur sou emploi et travaillait comme l'on dit trop fort pour son âge. Elle avait maigri et elle présentait en même temps une déviation de la taille et une tarsalgie du pied gauche. Celte fdle a été admise à l'hôpital, et le repos, la gymnastique (exercices du trapèze) cl l'éleclrisation du long péronicr latéral ont été mis en usage. Au bout d'un mois, la déviation de la taille ne paraissait plus, seule la tarsalgie persiste encore; les muscles extenseurs des orteils sont encore légèrement contractés.
Je soigne en ville en ce moment une jeune fille tle onze ans, qui a grandi subitement et présente à la fois le début d'une scoliose et d'une tarsalgie du pied droit.
J'ai vu une autre jeune fille, âgée de dix-sept ans, qui a une taille d'une grandeur excessive pour son sexe et son âge, la fille d'un fermier des environs de Paris, et chez laquelle la tarsalgie existe depuis des années au pied gauche et est arrivée à ce dernier degré qui constitue le pied plat définitif. Mais chez cette grande jeune fille, il n'y avait pas de déviation de la taille; il n'y avait aucune douleur spontanée, seulement la malade souffrait en marchant et lorsqu'elle était restée longtemps debout.
^'ous le voyez, la maladie est fréquente et dans les conditions qui, suivant moi, sont les plus propres à en faire connaître la nature, puisque sur cinq jeunes filles atteintes de tarsalgie, trois avaient en même temps une scoliose légitime.
Voici enfin un fait recueilli à la consultation de l'hôpital, et qui peut être considéré comme un type.
Obs. IV. -^Le nommé R. . . , René, grandpour son âge, âgé de treize ans, travaillait depuis l'âge de dix ans à faire des ûeurs, mais ce métier assis est exposé à de fréquents chômages. Ses parents l'envoyèrent dans une tannerie où il fit le métier de brosseur de peau. Cette profession exige que ce garçon soit toujours debout, sauf au moment des repas, et comme la journée est de onze heures, cela fait que le malade reste neuf heures sur ses jambes. Il y a six mois que ce garçon a pris ce nouveau métier, mais depuis un peu plfcs de six semaines il a commencé à souffrir du pied gauche, puis du pied droit ; il souffre dans les chevilles et sur le dos du pied. Comme tous les malades qui souffrent des pieds, ce gtrçon s'empressa de mettre les chaussures qui lui étaient le plus contraire, il mit des espadrilles.
Au moment où le malade vient à la consultation, il présentait le premier degré delà tarsalgie; les pieds ne présentaient nulles traces de gonfiement, mais
PAR LA MARCHE ET LA STATION DEBOUT. 599 on voyait nettement la saillie des tendons extenseurs des orteils. Le pied était .légèrement dans rabductioii. A droite, la déviation du pied était à peine marquée. Aucun point douloureux à la pression n'existait sur les articulations médio-tarsiennes.
Nous avons conseillé à la mère de faire changer de profession cet enfant et en attendant nous lui avons ordonné de porter des brodequins lacés. Il reviendra d'ailleurs et nous soumettrons à l'électricité ses muscles péroniers.
La tarsalgie est une maladie qui est rarement observée à son début et dont la cause première a toujours échappé. Un instant, Nélaton avait cru trouver la cause du mal et l'avait désignée sous le nom de crampe du pied pour comparer le mal à ce qui se passe à la main lorsqu'elle est atteinte de la crampe des écrivains. Nélaton avait, en effet, constaté la saillie des extenseurs des orteils et avait jugé que la contracture de ces muscles, qui est le premier signe de la tarsalgie, était la cause réelle du mal.
M. Gosselin (1), qui a eu la bonne fortune de posséder une autopsie de pied atteint de valgus accidentel, a constaté une lésion des articulations du tarse, lésions caractéristiques de l'arthrite sèche, a pensé que la tarsalgie avait pour cause une maladie des articulations du tarse,
Duchenne, de Boulogne (2), en 1872, a démontré de nouveau que l'impotence du long péronier latéral était la cause du valgus accidentel ou tarsalgie.
Je ne nie point que l'une et l'autre cause ne soient réelles, mais je pense que la tarsalgie avec déformation du pied, qui est relativement commune et qui ne s'accompagne pas de gonflement ni d'œdème du pied, c'est-à-dire les dix-neuf vingtièmes des pieds plats douloureux ou tarsalgie sont des lésions d'origine musculaire. J'ai vu irop d'enfants atteints de tumeur blanche des os du tarse, sans déviation de la voûte du pied, pour penser que des lésions articulaires soient l'origine ordinaire de la tarsalgie. Même, chez une malade adulte, qui avait eu une arthrite tarsienne d'origine puerpérale, non suppurée, la tarsalgie pouvait être attribuée aux troubles fonctionnels des muscles ; car tout le temps que l'arthrite existait, la tarsalgie n'existait point et ne se montra que quand la malade fut guérie de son arthrite et commença à marcher. L'efficacité de l'électricité appliquée sur les muscles de la jambe est encore une excellente démonstration.
(1) Gosselin, Tarsalgie des adolescents {valgus douloureux), lésions analomiquels de celle maladie. [Bull, de l'Acad. de médecine, 1865, t. XXXt, p.
(2) Duchenne de Boulogne, Impotence et spasme fonctionnels du long péronier {Arch. de médecine, 1872).
coo DES MALADIES OCCASIONNÉES
Un seul muscle est-il malade ou bien y a-t-il plusieurs muscles dont les fonctions sont troublées? Il y a des cas où il n'y a qu'un muscle insuffisant et c'est le long- péronier latéral, mais souvent tous les muscles ont perdu quelque chose de leur force, et ce qui cause la déviation du pied, c'est le défaut d'équilibre entre les puissances musculaires de muscles antagonistes, ainsi que cela arrive à la suite d'immobilisation 'prolongée d'un membre, ou d'attitudes vicieuses.
Chez nos malades, vous avez vu que trois fois le pied valgus était survenu en même temps qu'une déviation du rachis. Chez deux autres malades, c'était à la suite d'inflammation et d'immobilisation prolongée du pied que la tarsalgie avait paru. Chez deux adultes et chez un jeune garçon de treize ans, le mal avait paru sans cause appréciable autre que la cause occasionnelle habituelle de la tarsalgie, la station debout prolongée et la disposition rhumatismale.
Un point des plus importants dans l'étude de la tarsalgie des adolescents est, sans contredit, le fait de l'existence du mal aux deux pieds successivement ou à la fois; il serait difficile de dire qu'il y a deux arthrites sèches à la fois sur l'un et l'autre pied. Cette considération majeure est encore une preuve nouvelle à l'appui de l'opinion de Duchenne, de Boulogne. Comment se fait-il d'ailleurs que la tarsalgie soit une maladie de l'adolescence et qu'elle se montre principalement chez les jeunes filles à l'âge de la puberté, les blanchisseuses entre autres, et chez les jeunes garçons (garçons de café ou de cuisine, compositeurs d'imprimerie, garçons épiciers, ou valets de chambre) dont le métier exige qu'ils soient longtemps sur leurs jambes? On dira, sans doute, que tous les cuisiniers, toutes les blanchisseuses, repasseuses, n'ont point de tarsalgie et qu'il y a autre chose que la station verticale capable de causer la tarsalgie. A cela il est facile de répondre que la prédisposition est nécessaire. Nous verrons plus loin ce que peut être la prédisposition. Si l'on dit que le mal existe à un seul pied dans beaucoup de cas, il est facile de répondre que cela tient à ce qu'il y a toujours un pied qui fatigue plus que l'autre et à ce que les malades s'arrêtent avant que le second pied soit atteint.
Les causes prédisposantes du pied plat accidentel sont une maladie de l'enfance dont les effets portent sur le système musculaire avec ou sans l'intermédiaire d'une lésion médullaire. Chez certains enfants, qui naissent avec un pied plat, ce qui est très-rare, c'est pendant la vie intra-utérine qu'ont eu lieu les lésions qui causent le pied plat ou valgus congénital. Chez les enfants en bas âge, la maladie qui peut causer le pied plat est variable. Mais dans les antécédents des malades, on retrouve quelquefois