CHAPITRE PREMIER
En commençant l’histoire clinique de la chlorose par l’étude des causes qui l’engendrent, nous abordons un problème doublement important. L’étiologie n’indique pas seulement la prophylaxie de la chlorose, elle en éclaire encore la nature.
C'est, en effet, sur l’étiologie que beaucoup de théories de cette maladie ont été fondées, et c’est le plus souvent pour avoir exagéré la valeur de l’une des causes que l’on est arrivé à une conception erronée.
Il faut, par conséquent, hiérarchiser les divers facteurs de la chlorose par ordre d’importance, et soigneusement distinguer les causes occasionnelles des causes prédisposantes.
§ I. — Causes prédisposantes .
A. Hérédité . — « La plus active des causes prédisposantes est l’hérédité )> d’après Nonat (1) ; et, cependant, quelques auteurs ne regardent pas la chlorose comme une maladie héréditaire.
Mais il existe des faits incontestables qui établissent Théré-
(1) Nonat, Traité de la chlorose , 1864, p. 26.
dité directe de cette maladie. Rech (1), de Montpellier, citait, dans ses cours, l’histoire de quatre sœurs qui, à l’époque de la puberté, furent successivement prises de chlorose; leur mère avait été chlorotique pendant un grand nombre d’années.
Marshall Hall a observé que lorsque, dans une même famille, plusieurs filles sont affectées de chlorose, il est fréquent de voir les hommes porter une pâleur habituelle.
M. le professeur Potain (2) confirme cette observation : « Les filles d’une femme chlorotique sont souvent toutes chlorotiques quelque excellentes que soient, du reste, les conditions où on les fait vivre, et, dans certains cas, les enfants du sexe masculin n’échappent pas eux-mêmes à la prédisposition. »
« Il n’est pas nécessaire, dit Nonat, que la chlorose existe actuellement chez les parents pour que cette transmission ait lieu ; il suffit que les parents aient été chlorotiques pendant leur jeunesse. »
Indépendamment de cette transmission directe, les parents peuvent communiquer la chlorose aux enfants sans en être atteints eux-mêmes; il suffit pour cela qu’ils soient affectés de quelque diathèse : scrofule, tuberculose, arthritisme, etc., ou d’une névrose et, en particulier, de l’hystérie.
Il se passerait là une de ces transformations dont la pathologie offre de si nombreux exemples, et la chlorose ne serait que la manifestation atténuée d’un état constitutionnel plus grave.
M. le professeur Coinbal (de Montpellier), qui a pu suivre, dans un grand nombre de cas, les transformations multiples et inattendues des diathèses par voie d’hérédité, ne doute pas que, derrière la chlorose, il n’y ait le plus souvent un état diathésique. — Dans la clientèle civile, où l’on peut voir évoluer les maladies de famille, notre maître a pu s’assurer
(1) Coleman, Thèses de Montpellier, 1840.
(2) Potain, article Anémie, Dict. encyc., p. 301.
que le plussouvent les chlorotiques étaient en puissance d’une diathèse scrofuleuse transmise par leurs parents.
Trousseau (1) avait parfaitement vu les rapports qui unissent certaines chloroses et la prédisposition à la phthisie : il avait vu des chlorotiques devenir tuberculeuses, et il avait créé le groupe des fausses chloroses pour les faits de cet ordre.
Nous verrons, dans la suite, ce qu'il faut penser de ces fausses chloroses ; mais, retenons ce fait, c’est que la tuberculose des parents peut prendre chez les enfants le masque de la chlorose, et, dans certains cas, se manifester plus tard avec ses caractères propres.
Cette manière de voir compte, du reste, aujourd’hui un grand nombre de partisans: Axel Lund (2), dans une étude remarquable, entièrement basée sur des faits, signalait récemment l’hérédité indirecte comme une cause puissante de chlorose : « Parmi les maladies qui constituent une prédisposition chez les parents, se trouvent la phthisie, le cancer, l'alcoolisme. »
Lund est. même porté à croire qu’il existe entre la phthisie et la chlorose un rapport causal spécial.
Virchow déclare également qu’on peut observer quelques relations entre la phthisie et la chlorose.
11 nous paraît à peine nécessaire de faire ressortir les conséquences pratiques de pareils faits et les indications qu’ils imposent en thérapeutique.
B. Sexe . — Pour les anciens, qui plaçaient dans l’utérus la cause de la chlorose, celle-ci était exclusivement propre à la femme, de là les noms suffisamment explicites de morbus vir ginœus , obstructio virginum , etc.
Mercatus, Cullen, Pinel, Roche, ont soutenu cette opinion, et Hoffmann a traité de rêveurs en délire les auteurs qui admet-
(1) Trousseau, Clinique médicale , t. III, p. 336, 4 e édil.
(2) Lund Axel, NordiJcst, medicinskt Archiv, t. VII, n° 1, 1875.
taient que la chlorose pût exister chez l’homme : « Sexui virili nunquam, ut nonnuli délirantes somniarunt , hic tribuitur morbus, sed solum ad sexum restringilur sequiorem (1). »
Il existe cependant des faits bien authentiques de chlorose chez l’homme, publiés par Cabanis (2) , Blaud (3) , Desormeaux (4), Copland (5), Tanquerel des Planches (6), Ridolphi (7), Andral, Fouquier, Roche, etc., qui mettent hors de doute la présence de la chlorose chez l’homme.
Cantrel (8) sur 160 cas de chlorose a trouvé 142 femmes et 18 hommes. Cazin (9) déclare n'avoir rencontré que quatre cas de chlorose chez l’homme dans l’espace de trente années.
Malgré ces nombreux témoignages, quelques auteurs croient encore que la chlorose est l’apanage exclusif de la femme.
Trousseau, dansunediscussion académique(10)sur le perchlorure de fer, a déclaré formellement que la chlorose est une maladie presque exclusive à la femme, et Tardieu affirme « qu’elle appartient exclusivement au sexe féminin » .
Les auteurs qui ont confondu la chlorose avec l’anémie sont tombés dans l’exagération inverse. Grisolle, Nonat, admettent que la chlorose est aussi fréquente dans les deux sexes ; et dans beaucoup de descriptions modernes de la chlorose on reconnaît à peine la maladie des jeunes filles des anciens.
Cette question n'est pas affaire de pure curiosité : de la solution qu’on lui donne, dépend l’idée qu’on se fera de la nature même de la chlorose.
(1) Fretl. Hoffmanni opéra , p. 418, Genève, 1760.
(2) Cabanis, Rapports du physique et du moral , t. III, p. 322.
(3) Blaud, Revue médicale, 1846.
(4) Desormeaux, Dict. de médecine .
(5) Copland, Dict. of pract. med., art. Chlorosis .
(6) Tanquerel des Planches, De la chlorose chez l’homme. (Presse médicale, 1850).
(7) Ridolphi, Gaz. méd., 1854.
(8) Cantrel, Thèses de Paris, 1842.
(9) Cazin, Monographie de la chlorose , 1850.
(10) Acad, de méd., 5 juin 1860.
Or, il nous paraît incontestable que la chlorose est une maladie propre aux jeunes filles : la très grande majorité des chlorotiques qu’on a occasion d’observer appartiennent au sexe féminin. S'ensuit-il qu’on ne puisse rencontrer cette maladie chez l’homme? En aucune façon. L’hystérie n’est-elle pas une maladie essentiellement propre à la femme? On cite cependant des exemples irrécusables d’hystérie chez l’homme. Ce qui est vrai pour la chlorose comme pour l’hystérie, c’est que : les rencontrer chez la femme est la règle, les rencontrer chez l’homme est l’exception.
On peut voir que sur les vingt-quatre observations de chlorose relevées dans nos tableaux, vingt-trois sont relatives à des femmes, et une seule à un homme, c’est l’observation IX. Le jeune homme qui en est l'objet présentait le tableau symptomatique complet : Décoloration du tégument; symptômes nerveux et gastriques; souffle doux au cœur au premier temps et à la base se prolongeant dans les vaisseaux du cou: murmure continu avec renforcement dans la jugulaire interne; enfin faible charge en hémoglobine des globules révélée par l’examen du sang.
Il ne nous paraît par conséquent pas douteux qu’on ne puisse rencontrer la chlorose chez l’homme, mais de là à prétendre que le sexe ne joue aucun rôle dans l’étiologie de cette maladie, il y a loin.
C’est cependant encore l’opinion de quelques auteurs, et ce n’est pas sans surprise quenousavons vu Axel Lund (1), dontles recherches sont pleines d’intérêt, déclarer que « la chlorose se développe sans cause apparente, indépendamment de l’âge et du sexe »
Ces divergences qui ne font qu’embrouiller la question, cesseraient sûrement, si l’on commençait par bien définir ce qu’on entend par chlorose. Si celle-ci est une anémie essentielle et rien de plus, il est certain que le sexe importera peu ; si elle
(1) Axel Lund, loc. cit.
est, comme le veut Virchow, une hypoplasie vasculaire, nul cloute encore que l’homme ne puisse en être atteint comme la femme; mais si, comme nous le pensons, et comme nous espérons le démontrer, la chlorose est l’anémie de la puberté, on ne peut plus méconnaître l’influence du sexe, qui est réelle et presque caractéristique.
C. Age. — On n’est pas plus d’accord sur l’influence del’àge que sur celle du sexe. Hoffmann a soutenu que la chlorose ne se montre pas avant la puberté; mais depuis les études de Nonat sur la chlorose des enfants quelques auteurs ont admis que cette maladie pouvait se montrer à tous les âges.
Il est incontestable cependant que la chlorose est de beaucoup plus commune à l’époque de la puberté qu'aux autres époques de la vie. Nous ne croyons pas même qu’elle puisse se montrer avant la puberté, toutes les observations de chlorose chez des enfants n’étant que des exemples A anémie essentielle qu’il importe de séparer nettement de la chlorose.
Blaud (1) rapporte vingt-six observations de chlorose recueillies chez des filles de 11 à 32 ans. Sur ce nombre, 8 étaient âgées de 17 ans; 15 continuèrent à avoir leurs règles avec plus ou moins d’abondance et de régularité, mais le sang était séreux et presque décoloré; 7 de ces jeunes filles de 11 à 17 ans n’étaient point encore menstruées.
Cantrel sur 138 femmes atteintes de chlorose en a trouvé 100 âgées de 15 à 25 ans.
On peut voir par nos tableaux que toutes les observations sont relatives à des femmes âgées de 16 à 26 ans.
Monneret a fait les mêmes remarques : « C’est de douze à quinze ans, dit-il, que la chlorose se développe, au plus tard de quinze à vingt ans. Le début n’a lieu que rarement après cette époque de la vie qui est fortement influencée parle développement des organes génitaux. »
(1) l>laud, Rev. méd.> t. I, p. 387.
Trousseau et Blaud ont cependant rencontré la chlorose chez des femmes âgées de 52 et de 57 ans.
Le fait est exact et il n’est pas excessivement rare de voir des chloroses se développer à cet âge, mais ces faits ne sont pas contradictoires : c’est toujours l’évolution de l’appareil génital qui est en cause : « Lorsque vient pour la femme le temps de la ménopause, ditM. Fotain (1), les transformations qui s’opèrent dans tout son organisme ramènent assez souvent chez elle un état anémique très caractérisé. »
Ainsi il nous paraît très naturel d’admettre une chlorose de la ménopause pour faire pendant à la chlorose de la puberté ; beaucoup moins fréquente que celle-ci, la chlorose de la ménopause s’accompagne des mêmes troubles et se révèle par les mêmes symptômes.
M. le professeur Charcot nous a dit avoir souvent observé à l’âge critique une série de troubles nerveux, particulièrement un état mental, qui s’accompagnaient de tous les autres signes de la chlorose, et qui portaient manifestement le cachet de cet état morbide.
Mais si l’existence d’une chlorose de la ménopause, appuyée sur de pareilles autorités, nous paraît incontestable, nous serons plus réservé au sujet de la chlorose cïinvolution admise par Canstatt: celle-ci appartient, d’après cet auteur, aux années séniles; elle n’est à proprement parler qu’une anémie essentielle et ne porte en aucune façon la marque étiologique de la chlorose.
D. Tempérament . — On a généralement accusé les tempéraments lympathiques et nerveux de prédisposer à la chlorose, mais le tempérament sanguin n’en est pas exempt, et nous ne pensons pas par conséquent qu’il y ait là une donnée étiologique bien instructive.
(1) Potain, Art. Anémie. Dict. encyc., p. 360.
E. Constitution. — Les constitutions faibles, irritables, mobiles, sont considérées par certains auteurs comme un terrain tout préparé pour le développement de la chlorose; mais il n’est pas rare devoir cette maladie apparaître brusquemment chez des jeunes filles robustes et d’une belle constitution.
Mercatus, Varandé, Forestus, Hoffmann, ont fait cette remarque, et nous verrons qu’une forme symptomatique de la chlorose a mérité d’être distinguée sous le nom de chlorosis fortiorum. Mercatus va même jusqu’à parler d’un lien caché qui unirait cette maladie, à la perfection des formes du corps; cette hypothèse toute gratuite montre bien que la chlorose n’est pas toujours l’apanage des constitutions débiles.
F. Idiosyncrasie. — ,On l’a souvent invoquée pour expliquer l’apparition des pâles couleurs, et M. Bouillaud, en les attribuant à une prédisposition originelle, a en réalité accusé l’idiosyncrasie, mais il est permis de se demander quelle est la valeur d’une pareille explication. Au point de vue purement étiologique elle nous apprend que la chlorose est une maladie essentielle et rien de plus.
§ II. — Causes occasionnelles.
Toutes les causes que nous venons de passer en revue créent la prédisposition à la chlorose; isolées ou réunies, elles sont par conséquent nécessaires à sa production. Les causes qui nous restent à examiner sont d'une moindre importance et ne peuvent engendrer la chlorose que lorsque la prédisposition existe déjà.
« N’est pas chlorotique qui veut », disait Trousseau, voulant montrer par là que les causes occasionnelles ne pourraient rien à elles seules, si elles ne trouvaient un terrain préparé.
Il est un certain nombre de conditions étiologiques qui peuvent cependant être considérées à la fois comme prédisposantes et comme déterminantes, ce sont celles qui se rattachent aux
circumfusa . On comprend que des causes qui ont une action incessante, comme celles qui sont relatives au climat, aux localités, aux saisons, etc., puissent préparer lentement le terrain, et finalement y faire éclore la maladie : ces causes tiennent donc le milieu entre les premières et les secondes.
A. Climat. — Quand on examine la distribution géographique de la chlorose on constate qu’elle existe dans tous les climats, sous toutes les latitudes. Gela est attesté par les travaux de Sydenham, de Marsh al Hall, de Copland, d’Ashwell, en Angleterre; d’Hoffmann, de Virchow, en Allemagne; de Rasori, de Tommassini, de Fontana, en Italie; de Mercatus,de Roderica Castro, en Espagne ; d’Axel Lund, en Norwège, etc., et par les nombreux travaux dont cette maladie a été l’objet en France depuis Varandæuset A. Paré jusqu’à nos jours.
B. Saisons. — Cazin (1) croit avoir rencontré la chlorose un peu plus souvent pendant le froid humide de l’automne et de l’hiver : «A cette époque de l’année, dit-il, les causes débilitantes, favorisées par l’obligation d’une vie sédentaire, peuvent contribuer au développement de cette maladie. »
Eizenmann (2) pensait au contraire qu’elle se développe surtout au printemps et qu’elle guérit bien pendant l’hiver.
Lund dit avoir constaté une diminution évidente de la chlorose, chez les gens aisés, pendant l’été, et il invoque l’influence bienfaisante de la campagne, des bains de mer, etc. — Ce ne serait donc pas la saison qui agit, mais bien les conditions hygiéniques meilleures. Cette opinion se rapproche de celle de Cazin.
C. Localités. — On a accusé les pays humides (3), de favoriser le développement de la chlorose ; mais il est probable que
(1) Cazin, loc. cit., p. 29.
(2) Eizenmann, Zeitschuft für die gesammelte Medicin , 1847.
(3) Vallée, Thèse de Paris.
le problème est plus complexe, et que l’humidité de l’atmosphère n’est, pas le seul facteur. En effet, les pays secs ne sont pas une cause d’immunité. « A Utelle (Alpes-Maritimes), nous écrit M. Thaon, 'pays sec, à 850 mètres d’altitude, la chlorose est fréquente. »
Le changement de localité paraît cependant avoir une influence des plus remarquables. M. Cantrel a remarqué que la chlorose affectait surtout les jeunes filles arrivées depuis peu de temps à Paris; et nous verrons, en parlant du traitement, que les chlorotiques sont améliorées par certains climats, aggravées par d’autres.
D. Profession et condition sociale . — - Les occupations sédentaires et dans des lieux peu aérés ont une action incontestable sur le développement de la chlorose. « MM. Forbes, Twedie et Conolly (1) disent que dans les villes manufacturières de l’Angleterre et particulièrement à Nottingham, les jeunes ouvrières renfermées en grand nombre et penchées sur des métiers à dentelles deviennent pâles, languissantes et constipées; l’appétit se déprave, la respiration est haletante, les gencives se boursouflent et se décolorent, les dents se gâtent, et cet état est bientôt suivi de tous les symptômes qui caractérisent la chlorose (2). »
D’après Lund, la chlorose est très fréquente chez les écoliers, surtout des classes inférieures; elle diminue sous l’influence de l’air frais et de la vie en dehors : aussi voit-on la chlorose diminuer avec l’âge chez les garçons, taudis que c’est le contraire chez les filles, qui vivent plus renfermées.
M. Thaon a fait la même remarque : « Les gens de la campagne, nous écrit-il, ne sont pas à l’abri de la chlorose, mais dans les villages que j’ai parcourus ce sont les jeunes filles qui restent à la maison, qui en sont surtout atteintes. »
(1) The Cyclopedia of practical med.} Lond., 1833, vol.I, p. 378. (2j Cazin, loc. cit.
C. Alimentation . — Les causes qui précèdent agissent en entravant le travail de l’hématose ; toutes celles qui diminuent ou entravent le travail de l'assimilation sont du même ordre. Que ce soit l'oxygène qui manque au sang, ou que ce soient les matériaux nutritifs, le résultat est toujours le même; il y a diminution de l’apport, et par conséquent une cause d’anémie. On peut dire, en effet, que tout ce qui engendre l’anémie favorise le développement de la chlorose : telle est l’alimentation insuffisante, soit comme qualité, soit comme quantité; tel aussi l’abus des boissons alcooliques, dont Faction n'avait pas échappé à Hoffmann.
Quant aux mauvaises digestions, qui jouaient un si grand rôle pour Gardien, Desormeaux et Blache, nous nous demandons si elles ne sont pas plus souvent l’effet que la cause de la chlorose. Ce qu’il y a de certain, c’est que si la dyspepsie peut provoquer la chlorose, celle-ci engendre à son tour la dyspepsie, et qu’il est bien difficile, dans ces cas, de découvrir le premier anneau de la chaîne.
D. Troubles de la menstruation. — Sans aller jusqu’à accuser les troubles de la menstruation de produire la chlorose de toutes pièces, comme le voulaient les auteurs anciens, il faut reconnaître qu’il y a là une cause occasionnelle très puissante. « Une belle jeune fille de quatorze à quinze ans, dit Pidoux(l), fraîche de teint, vigoureuse, bien développée, est réglée depuis quelques mois : à l’une de ses époques, en été, elle joue et court dans un parc avec une de sea compagnes. Échauffée, haletante, couverte de sueur, elle rencontre un bassin d’eau de source et, pour se rafraîchir, y plonge jusqu’aux coudes ses deux bras nus. Ses règles, en pleine activité, s’arrêtent. Colorée et sanguine la veille, elie me présentait le lendemain, sans aucun accident inflammatoire, l’ébauche évidente de tous les traits de la chlorose. Moins de huit jours après, le tableau était complet.
(1) Pidoux, Les lois de la circulation du sang, p. 262
MORIEZ
J’ai pallié vingt fois cette chlorose avec du fer, etc. La jeune fille est devenue jeune femme, mais retombant dans la chlorose avec une facilité déplorable. »
Pour Mercatus, pour Cullen, pour Pinel, c’est là un exemple non douteux de chlorose par suppression des menstrues. Pour nous, qui savons qu’une pareille suppression ne produit pas toujours et fatalement la chlorose, nous allons au delà du fait, et nous cherchons la prédisposition qui a été mise en jeu. Mais, il faut bien le reconnaître, cette cause occasionnelle est une de celles qui réveillent le plus sûrement la prédisposition.
À côté de l’aménorrhée, il faut ranger tous les autres troubles de la menstruation qui peuvent être le signal des accidents chlorotiques.
E. Epuisement ou perturbation du système nerveux . — Des causes toute- puissantes et souvent méconnues de chlorose sont les émotions morales tristes et dépressives : le découragement, l’abattement, etc. Dans tous les auteurs on trouve des exemples de jeunes filles devenues chlorotiques à la suite de chagrins domestiques ou de peur subite. On cite souvent l'exemple que Fouquier rappelait dans ses leçons, et relatif à un général qui, après avoir éprouvé des chagrins et des tracasseries sans nombre, présenta tous les caractères de la chlorose dont il fui guéri en peu de temps sous l’influence des ferrugineux administrés à haute dose.
On peut se demander s’il s’agit réellement là d’une chlorose. Mais si cet exemple n’est pas concluant, il en existe une foule qui ne sauraient laisser place au doute. M. Thaon, sur 37 cas de chlorose, a noté 7 fois l’origine à la suite d’émotions soudaines. Cazin rapporte plusieurs faits de cet ordre.
Le travail hâtif de l'intelligence, les veilles laborieuses, agissent dans le même sens. Toutes les causes d’épuisement du système nerveux peuvent, du reste, être invoquées : tels sont les passions vives, l’abus des plaisirs, la nostalgie, etc. On a accusé encore le célibat, la masturbation, un amour contrarié, etc.
F. Sécrétions exagérées , , hémorrhagies . — Nous n’en finirions pas si nous voulions donner la liste complète des causes occasionnelles de la chlorose : le flux leueorrhéique, les pertes de sang, la produisent en engendrant l’anémie, qui est un de ses facteurs. Les maladies aiguës agissent de la même façon. Qu’il nous suffise de connaître les principales de ces causes, à savoir : l’aménorrhée et les troubles nerveux ; toutes les autres se réduisent à une seule : l’anémie secondaire.
Nous avons omis à dessein de parler de la grossesse, parce que l’anémie spéciale aux femmes enceintes et bien décrite par Cazeaux (1) ne saurait, pour nous, être confondue avec la chlorose; c’est à tort qu’on les a assimilées; on a voulu ainsi simplifier peut-être, on n’a réussi qu’à faire de la confusion. La chlorose a une étiologie spéciale qui suffirait à la distinguer des autres anémies, si elle ne s’en séparait encore par la réunion de ses autres caractères, par sa symptomatologie et par son traitement.
(1) Cazeaux, De la chlorose pendant la grossesse (Rev. méd., 1851).