MARCHE, TERMINAISONS, COMPLICATIONS, PRONOSTIC
Nous avons vu que la chlorose se développe le plus souvent d’une façon brusque; toutes les chloroses survenues à la suite d’une émotion morale, ou d’une imprudence au moment de la menstruation, sont dans ce cas. Qu’elle ait débuté brusquement ou qu’elle se soit installée graduellement, la chlorose est lente dans sa marche; Hoffmann dit qu’elle devient chronique lorsqu’on la laisse s’invétérer:] il serait plus exact de dire qu'elle naît chronique, car elle a ce caractère d’emblée.
Elle peut cependant présenter des périodes aiguës en quelque sorte, séparées par des intervalles de retour presque complet à la santé, témoin le fait rapporté par Cazin et observé par Gros sur une jeune fille de la campagne: elle présentait un accès de chlorose toutes les fois qu’elle laissait pousser sa longue et épaisse chevelure, et se portait bien dès que cette dernière était coupée.
Il est impossible de présenter un tableau d’ensemble de la chlorose: grâce à la prédominance des phénomènes nerveux, il n’y a pas deux chlorotiques qui se ressemblent ; chaque malade a sa chlorose qui présente les plus grandes variétés dans la marche, dans la durée, dans la terminaison.
«La chaleur excessive et le froid rigoureux des climats ou des saisons extrêmes sont également funestes aux chlorotiques, dit Nonal;» mais nous ne pensons pas qu’on puisse formuler à ce sujet une loi quelconque : la chlorose est un protée : il ne faut
MORIEZ
jamais l’oublier, et telle chlorotique se trouvera bien d’un climat qui aggravera telle autre.
On a essayé d'apprécier l’influence des habitations, du genre de vie, des professions, sur la marche de la chlorose ; mais tout ce qu’on en sait se réduit, en somme, aux vérités quelque peu banales proclamées par l’hygiène : que les habitations insalubres, que les professions insalubres, favorisent l’explosion et la marche des symptômes chlorotiques, cela n’a rien de spécial à la chlorose et n’a pas lieu de surpendre.
Il est cependant une cause qui influe puissamment sur la marche delà chlorose, en dehors de toute action médicamenteuse, c’est la lumière .
La seule absence de la lumière favorise le développement de la chlorose (1), et nous verrons que la marche de cette maladie est souvent enrayée par les bains de soleil .
C’est que la lumière agit sur les hommes comme sur les plantes, elle augmente l’hémoglobine, comme elle augmente la chlorophylle.
La durée de la chlorose est indéterminée : « La chlorose, dit Trousseau, est une affection fort sérieuse et dont beaucoup de femmes se souviennent toute leur vie.» Il est exceptionnel cependant qu’elle ait une terminaison fatale; Marshall Hall en a bien cité quatre exemples dont il a été témoin, mais nous avons peine à croire qu’il s’agissait dans ces cas de chloroses pures, exemptes de complications, car le mot d’Hoffmann est parfaitement juste : «Chlorosis si modo non negligitur non adeo periculosa est. »
On a peu étudié l’influence de la chlorose sur la marche des maladies intercurrentes; c’est cependant un point qui serait intéressant à élucider, parce que la chlorose constitue bien une propatkie par rapport à une maladie quelle quelle soit.
Nonat a cependant remarqué que les solutions de continuité ont peu de tendance à se réparer chez les chlorotiques, que les
(1) Importance de la lumière sur Vètiologue de la chlorose , par Julio Cæsare Gasca, 1877, Turin.
fractures se consolident avec lenteur, que les ulcères guérissent difficilement chez ces malades. « Les plaies, dit-il, sont pâles, les bourgeons charnus tardifs sont peu saillants, mous, décolorés, la cicatrisation marche lentement (4 ). »
Les hémorrhagies traumatiques seraient fréquentes chez les chlorotiques, et ne s’arrêteraient que très difficilement.
Cazin(2) recommande de ne jamais chloroformiserles chlorotiques, qui présentent une déplorable prédisposition à la syncope. Il cite même une mort consécutive à l’absorption de 15 à 20 gouttes de chloroforme: il s’agissait d’une chlorotique qui avait de fréquentes palpitations du cœur.
La chlorose peut du reste présenter, en l’absence d’autre maladie, et par elle-même, une gravite exceptionnelle, lorsqu’elle acquiert un haut degré d’intensité, « il faut alors se tenir en garde contre la possibilité de quelque diathèse latente »(3). C’est là en effet qu’il faut chercher le secret de la désespérante ténacité de certaines chloroses et de la plupart de leurs complications.
Quelques auteurs ont considéré à tort comme des complications de la chlorose quelques-uns des phénomènes graves que nous avons décrits dans la symptomatologie de cette maladie. Les paralysies, l’amaurose, l'aménorrhée persistante, ne sont que des symptômes, exagérés si l’on veut, de la chlorose. Il en est autrement de certaines manifestations morbides qui peuvent la compliquer, mais qui ne lui appartiennent pas en propre.
Marshall Hall a cité un cas d’érythème nouveau, et l’on peut se demander, avecCazin, qui cite ce fait, s’il n’y avait pas là une simple coïncidence.
On a cité aussi l’incontinence d’urine (Mondière) (4), les épanchements séreux et même les apoplexies séreuses. M. le
(1) Nonat, loc. cit. p. 118.
(2) Cazin, loc. cit. p. 119.
(3) Potain, art. Anémie du Dict. encyol., p. 400.
(4) Presse médicale , 1837.
professeur Parrot (1) a vu, clans un cas de chlorose grave, le muguet envahir la bouche de la malade et durer plusieurs jours.
Une autre complication qui a été notée quelquefois, c’est la phlegmatia alba dolens. Trousseau en a rapporté un cas, et M. Hanot en a publié un remarquable exemple dans les Archives de médecine (2) ; enfin quelques travaux ont été faits sur ce sujet (3).
On a cité encore la syncope comme un accident à redouter dans le cours d’une chlorose.
Mais la complication de beaucoup la plus commune, celle qui doit le plus tenir en éveille clinicien c’est, sans contredit, la phthisie pulmonaire: nous avons dit les liens étroits qui unissent ces deux maladies, et la fréquence de leur succession chez le même malade.
Pour Morton (3), l’origine chlorotique de la phthisie ne faisait pas de doute, et il regardait la phthisis a chlorosi comme la plus fréquente de toutes chez les femmes. Sans aller aussi loin que Morton, il est bon de se tenir en garde contre cette complication si redoutable, qui, dès qu’elle paraît, efface pour ainsi dire la chlorose et occupe bientôt toute la scène.
Il faut être prévenu, en outre, que les hémoptysies, comme du reste les hémorrhagies en général, sont des complications possibles de la chlorose, en dehors de toute lésion organique. C’est même là une analogie déplus qui rapproche la chlorose et l’hystérie.
(1) Parrot, art. Chlorose, Dict. encycl ., p. 717.
(2) Hanot, loc. cil.
(3) Vot, Thèses de Paris; Jandot, 1877 ; Vivien, 1879.
(4) Morton, Lugdunis, 1737, t. I, p. 110.