ÉTUDE HISTORIQUE
§ I. — Étymologie , synonymie , théories.
Au commencement du xvne siècle, Jean Varandal, professeur à Montpellier, donne pour la première fois une description à part, de la maladie désignée jusque-là sous des noms assez divers ( morbus virginms , febris alba , febris amatoria , icteria alba , etc.), et propose de la nommer chlorosis (1).
Si le mot était nouveau, la maladie qu’il a servi à désigner depuis ne Tétait pas, et il est aisé de trouver déjà dans Hippocrate nombre de passages qui se rapportent à la chlorose (2).
Les troubles principaux qui caractérisent cette maladie sont explicitement signalés : « Ceux qui jeunes ont mauvaise couleur pendant longtemps,.... ceux-là, hommes et femmes, ont mal
à la tète, mangent des pierres et de la terre Les colorations
verdâtres, qui sont chroniques, s’accompagnent de toutes les mêmes choses (3). »
(1) Varandæus, De morbis et affect, mulierum» Monspel., 1620, lib. I, cap. î.
(2) Hipp> , édit, de Littré, t. V, p. 657, § 333.
(3 ) Hipp.j édit, de Littré, t. IX, p. 65, § 31.
Ainsi la coloration verdâtre propre à certains malades n’avait pas échappé à l’auteur des Prorrhétiques qui la désigne par les mots zfupa xpuixocza. d’où Varandæus a tiré son néologisme.
La chlorose avait donc frappé les médecins dès la plus haute antiquité, et l’on n’a pas de peine h la reconnaître sous la multiplicité des dénominations qu’elle a reçues avant Varandal et même après lui : yXupot xpconaza (Hippocrate) — Morbus virgi næus (J. Lange, 1520) — Febris alla vel pallida (Roderic a Castro, Sennert, Rivière) — Obstructio virginum (Mercatus Avicenne, F. Plater) — Chlorosis (Varandæus, Sauvages, Linné, Vogel, Cullen, Good, etc.) — Dgspepsia chlorosis (Young) — Anepithymia chlorosis (Parr) — Morbus viridis (Brookes) — Icteria alla (Etmuller et Mayer) — Fœdi virginum colores (Baillou, 1762) — Chlorasma icterus albus , phthisis nervosa (Morton) — Hydrohémie (Piorry) — Cachexia virginum — Pâlies couleurs (A. Paré) — Maladie des jeunes filles , — langueur , — chloro-anémie (Bouillaud) — Green sick ness des Anglais — Milchfarbe des Allemands.
Mais si cet état morbide a attiré l’attention de tous les observateurs, il s’en faut qu’ils l’aient tous envisagé de la même façon; un si grand nombre d’opinions diverses, la plupart contradictoires, ont été émises sur la nature de la chlorose, que si la lumière doit surgir des contrastes, nous avons quelque espoir de la rencontrer. Les exemples de ce genre ne sont malheureusement pas rares en médecine, où l’abondance de théories ne représente trop souvent que le luxe de la misère.
Enumérer ces opinions dans l’ordre chronologique, serait une œuvre aride, qui ne présenterait probablement pas grand intérêt : aussi avons-nous pensé qu’il serait plus profitable de ramener à quelques points de vue principaux ce qui a été écrit sur la nature de la chlorose, et de présenter ainsi une revue des doctrines bien plutôt qu’une liste d’auteurs.
L’histoire de la chlorose ainsi envisagée ne présentera pas un intérêt purement rétrospectif, elle aura, nous l’espérons, une
portée philosophique qui facilitera singulièrement notre tâche quand nous aurons à nous prononcer sur la nature de cette maladie.
Les diverses théories émises sur la chlorose nous paraissent pouvoir être ramenées aux cinq chefs suivants :
1° La chlorose dérive d'un trouble de la menstruation .
2° La chlorose est une dyscrasie , — une cachexie .
3° La chlorose est une maladie du système nerveux .
4° La chlorose est une maladie : A. inflammatoire , B. organique.
5° La chlorose est une maladie d'évolution.
Nous allons les exposer successivement, en groupant autour d’elles les divers auteurs qui les ont émises ou adoptées.
§ IL — La chlorose dérive d'un trouble de la menstruation.
Cette opinion compte sans contredit le plus de partisans: c’est celle quia été le plus anciennement admise.
Hippocrate décrit dans le Traité des affections des filles (1), une série de troubles qu’on peut rattacher aussi bien à l’hystérie qu’à la chlorose et qu’il attribue à la rétention du sang dans la matrice.
Galien s’élève avec force contre l’expression de fièvre blanche qu’employait Archigène et qu’il déclare absurde (2). Pour lui cette maladie est due aune accumulation de sang ténu dont il faut débarrasser les femmes par des scarifications aux malléoles.
Il faut arriver à la Renaissance pour voir exposer nettement la théorie de l’obstruction vasculaire par la rétention des menstrues.
Mercatus la formule explicitement et A. Paré , à peu près à
(1) Hipp., irepi rapôsvwv, édit, de Littré, t. VIII, p. 466.
(2) Galien, De prœsag. ex puis., lib. III, cap. v.
la même époque, s’exprime en ces termes : <r A d’aucunes le sang menstruel ne s’écoule.... si que ne pouvant sortir, regorge en la masse sanguinaire qui s’altère et corrompt, faulte d’être évacué.... d’où procèdent les pâlies couleurs . »
Lazare Rivière , Sennert , émettent une opinion analogue : C’est l’obstruction des parties inférieures du ventre, c’est l’obstacle à l’évacuation mensuelle, qui produisent le mal virginal.
A côté des auteurs qui ont fait consister tous les troubles de la chlorose dans la rétention des menstrues et qui ont tout expliqué par une véritable théorie de fontainier, nous rangerons ceux qui, tout en se défendant d’une physiologie pathologique aussi grossière, font cependant jouer aux troubles menstruels un rôle prédominant. Pour eux c’est toujours l’utérus qui est le point départ, le premier facteur de la chlorose ; c’est là qu’est la lésion la plus élevée dans l’ordre de causalité, là par conséquent qu’il faut chercher la caractéristique de la nature de cette maladie.
Ainsi Pinel la regardait comme un symptôme de l’aménorrhée et la faisait déchoir du rang d’entité morbide.
C’était aussi l’opinion de Cullen et de Bosquillon.
Beau était un partisan de la même doctrine : L’affection utérine est le premier anneau de la chaîne ; tout le reste en dépend : aménorrhée , troubles gastriques et leurs conséquences.
Moutard-Martin revient même complètement à l’idée de Paré et de Sennert : C’est le principe délétère des menstrues qui crée une intoxication spéciale d’où dépendent tous les troubles caractéristiques.
Roche (1) regardait la chlorose comme étant généralement produite par des troubles menstruels.
Trousseau et Pidoux (2) reconnaissent l’influence toute puissante de l’utérus dans la genèse de la chlorose : les troubles qui la caractérisent ne sont autre chose, d’après eux, que les
(1) Roche, Dict. de mèd. etdechir. prat., Paris, 1830, t. V, p. 231.
(2) Trousseau et Pidoux, Traité de thérapeutique , 1. 1, p. G8, 3e édit., 1847.
perturbations dont la puberté est le signal, toutes les fois que l’établissement des fonctions utérines rencontre des obstacles. Mais ils tiennent le plus grand compte de l’appauvrissement du sang et des troubles nerveux concomitants; c’est une conception autrement large et autrement féconde qui celles qui précèdent.
L’influence des troubles utérins dans la pathogénie des accidents de la chlorose a, du reste, reçu une confirmation par les recherches anatomo-pathologiques faites en Allemagne.
Virchow (1), qui a le premier appelé l’attention sur ce point, croyait que les modifications des organes génitaux des chlorotiques (développement tantôt peu prononcé, tantôt excessif) étaient elles-mêmes subordonnées aux modifications plus constantes de l’appareil vasculaire; mais Frankel (2) adonné avec des détails précis l’observation d’une femme atteinte de chlorose dont l’appareil sexuel était rudimentaire , alors même que le cœur et les gros vaisseaux avaient leurs dimensions normales, d’où il conclut que cette aplasie sexuelle peut être regardée comme le point de départ, 1 e primummovens, de la chlorose.
L’opinion que la chlorose dérive, dans certains cas , de troubles, soit fonctionnels, soit organiques des organes génitaux, a donc encore des partisans aujourd’hui.
§ III. — La chlorose est une cachexie , une dyscrasie .
C’est au dix-huitième siècle surtout que la chlorose a été considérée comme une cachexie . Hoffmann dit expressément:
« Chlorosis est cacochymia virginea , a mensium prorup -
tione inhibita originem ducens (3). » Lieutaud (4) la classe parmi les cachexies, et Stoll (5) déclare très explicitement que
(1) Virchow, Beitrage zur Geburts , und GynœJc , Berlin, 1872, t. I, p. 323.
(2) E. Frankel, Archiv für Gynœk t. XII, fasc. m, 1875.
(3) Hoffmann, Dissert, de genuina chlorosis indole , Genève, 1753.
(4) lieutaud, Précis de méd. prat ., Paris, 1769, t. II, p. 442.
(5) Stoll, Dissert. med. ad morb. chron., ^Vienne, 1789, t. II, p. 26.
cette cachexie est propre aux jeunes filles à l’époque de la puberté, aux jeunes veuves et aux religieuses.
Sauvages range également la chlorose parmi les cachexies, mais il détruit l’unité de cette maladie en décrivant cinq variétés de chlorose : 1° la chlorose virginale ; 2° la chlorose par amour ; 3° la chlorose ménorrhagique ; 4° la chlorose clés femmes grosses; 5° la chlorose des enfants .
Il ne faudrait pas croire, du reste, que cette manière d’envisager la chlorose est exclusivement propre aux auteurs du siècle dernier. Tardieu (1) écrivait, il y a quelques années à peine : « La chlorose est une maladie cachectique propre aux femmes. »
Or, la cachexie des auteurs du dix-huitième siècle n’est, d’après Beau, que X anémie ou X hydrémie des auteurs de notre époque; c’est donc l’altération du sang qu’ils avaient surtout en vue, et, en fait, on s’était préoccupé de cette altération dès le dix-septième siècle.
L’anatomiste Willis (2) avait affirmé que chez les chlorotiques le sang est aqueux et tellement dépourvu de parties actives qu’il suffit à peine pour entretenir la chaleur du corps.
Juncker (3) déclare plus tard que dans les cas où l’on a eu occasion d’examiner le sang des chlorotiques, on l’a trouvé décoloré et très séreux.
Boerhaave (1732-1761) (4) considère la chlorose comme caractérisée par la prédominance de la partie séreuse sur la partie rouge ou solide du sang.
Astruc en 1770 et CW/ett(Bosquillon, 1777) se préoccupent aussi de l’état du sang dans la chlorose. « 11 faut observer, dit Cullen, qu’il paraît y avoir dans la chlorose un défaut de globules rouges du sang et même d’une quantité convenable de
(1) Tardieu, Manuel de pathol. et de clin, méd., 1873, p. 641.
(2) Willis, Op. omnia , Lugd., 1681, 1. 1, p. 641.
(3) Juncker, Conspectus medicinœ , Halæ, 1724.
(4) Boerhaave, Prœlect. acad. demorb. nerv.} 1761.
lymphe coagulable; c’est pourquoi les parties les plus fluides dusang se séparent facilement et donnent lieu à l’anasarque. »
Ces notions, exemptes d’hypothèses, sont remarquables par leur exactitude, et méritent d’être rappelées parce qu’elles semblent avoir préparé les travaux d’hématologie de notre siècle.
Dès qu’on se mit à chercher dans cette voie on ne tarda pas à croire que la vraie caractéristique de la chlorose était trouvée: les altérations du sang jouent dès lors un rôle prépondérant dans l’histoire de cette maladie.
Les analyses chimiques entreprises par Lemery et Menghini établissent la présence du fer dans le sang ; les travaux de Prévost et Dumas (1821), ceux de Denis de Commercy, font connaître la composition de ce liquide; Fœdisch (1) analyse le sang des chlorotiques et trouve une diminution de la fibrine et du fer; la chlorose est dès lors une achalybémie .
Andral et Gavarret (2) établissent que dans la chlorose le sang est plus pauvre en globules qu’à l’état normal ; la chlorose est donc une aglobulie .
Becquerel et Rodier (3) montrent qu’il y a en outre dans cette maladie une augmentation du sérum : elle est une hydrémie .
L’albumine même est accusée de produire le mal et Las salvy (4) fait jouer un grand rôle à la diminution de ce principe. Enfin, la découverte du manganèse dans le sang amène une autre théorie, et Hannon (5) établit trois formes de chlorose suivant que le fer, le manganèse ou ces deux métaux à la fois manquent au sang.
Le résultat inévitable de cette série de recherches fut que la chlorose ne tarda pas à être confondue avec l’anémie : pourquoi deux noms pour désigner la même lésion du sang? L’anatomie
(1) Allgem. med. Zeitschr von Pierer, 1832, n°97.
(2) Ann. de chim . et de phys., t. LXV, p. 225.
(3) Recherches sur la composition du sang , 1844.
(4) Des altérations du sang au point de vue chimique , Montpellier, 1848.
(5) Journal de mèd. de Bruxelles, avril 1850, t. X, p. 351.
pathologique avait fait perdre de vue et absorbé à son profit les autres éléments du problème.
Aussi Grisolle s’efforce de démontrer que « la chlorose et l’anémie ne sont pas deux maladies distinctes » (1).
M. Bouillaud essaye d’éviter cette confusion en créant le mot chloro-anémie, mais la chlorose n’en est pas moins déchue du rang d’entité morbide : il n’y a plus une chlorose, il n’y a que des chloroses ou des anémies essentielles, car c’est tout un.
Combien plus sage que les hématologistes cités plus haut, avait été Lecanu , qui, ayant trouvé un des premiers la diminution des globules et du fer dans la chlorose, ajoutait : « On aurait tort d’attribuer uniquement à cette perte de globules et de fer la maladie qui nous occupe, ou de croire que dans cette môme maladie le sang n’éprouve aucune autre modification, puisque de semblables pertes s’observent dans une foule de maladies toutes différentes. Il y a là certainement des causes ou des effets qui restent à chercher (2). »
Aujourd’hui encore, malgré les progrès réalisés dans la connaissance de l’altération sanguine, progrès que nous aurons à exposer plus loin, l’appréciation de Lecanu est rigoureusement vraie.
§ IV. — La chlorose est une maladie du système nerveux .
Les études d’hématologie que nous venons d’indiquer n’ont pas seulement amené la confusion de la chlorose avec l’anémie ; elles ont encore fait perdre de vue tout un côté de la question. La pâleur des tissus est un élément important, mais qui ne constitue pas toute la maladie. Celle-ci est caractérisée encore par une série de troubles nerveux qui lui donnent une physionomie à part; et ces troubles nerveux sont si constants,
(1) Traité de pathologie , 1. 1, p. 188, 6e édit.
(2) Lecanu, Études chimiques sur le sang humain , Paris, 1837, p. 114.
que l’opinion inscrite en tête de ce paragraphe a été soutenue par un grand nombre d’auteurs.
Sydenham , qui avait si bien étudié l’hystérie, avait été frappé par les analogies nombreuses qu’elle présente avec la chlorose. Toutes deux sont de véritables protées pouvant présenter les aspects les plus divers : toutes deux sont propres à la femme, et paraissent avoir leur point de départ dans des troubles utérins. Cette commune origine est un sûr garant de leur parenté, qui ne fait aucun doute pour Sydenham (1) : « Chlorosim sive febrim albam , quam quidem speciem esse affectionis hysterm nullum dubito. »
Sans être aussi absolus que Sydenham, beaucoup d’auteurs ont considéré la chlorose comme une névrose , et il faut bien reconnaître que c’est là une conception plus large que celle qui ne veut y voir qu’une anémie.
Morton en avait fait sa phthisis nervosa, voulant ainsi marquer son caractère névropathique. Becquerel (2), qui s’est beaucoup occupé de cette maladie, en fait une névrose dans laquelle l’altération globulaire n’est qu’un élément secondaire et inconstant.
Plus récemment, Trousseau rangeait résolument la chlorose dans la classe des maladies nerveuses : « Vous constaterez chez toutes les chlorotiques, l’existence des phénomènes névropathiques qui ne les abandonnent presque jamais, si variables
qu’ils, puissent être dans leur forme Il importe dans la
chlorose de ne placer l’anémie qu’au second plan (3). »
D’autres ont voulu pénétrer plus avant et ont essayé de déterminer la partie du système nerveux plus spécialement affectée.
Copland (4) attribue la chlorose à une asthénie du grand sympathique.
(1) Opéra universa , 1705.
(2) Gaz. des hôp 1821, p. 21.
(3) Trousseau, Clin, méd ., 4e édit., t. III, p. 544.
[li) Copland, Dict. of. pract . med ., 1. 1, p. 317.
Jolly (1) invoque la défibrination du sang qui suit la section des pneumogastriques, et déclare que le système nerveux est l’élément organique primitivement et spécialement affecté dans l’état chlorotique.
Hœfer (2) fait de la chlorose un névrose du système nerveux ganglionnaire.
Eisenmann (3) en fait une irritation spinale, et Cocchi (4) n’y voit qu’une altération de l’innervation encéphalo-ganglionnaire.
Putégnat (5) veut que la chlorose ne soit autre chose qu’une névrose du triplanchnique.
Citons, pour clore cette longue liste, Braxten Hicks (6) qui déclarait récemment que les conditions de l’anémie et de l’aménorrhée propres à la chlorose sont les effets d’une dépression de l’action du système ganglionnaire.
Ces essais de physiologie pathologique n’ont malheureusement pas réussi à éclairer complètement la nature de la chlorose.
§ Y. — La chlorose est une maladie : A. inflammatoire ,
B. organique .
A. L’opinion qui voit dans la chlorose une maladie inflammatoire est très ancienne : nous n’en voulons pour preuve que l’indignation de Galien contre Archigène qui l’appelait febris alba. Mais cette opinion paraît avoir eu peu de partisans jusqu’au siècle dernier.
Sennert s’était montré éclectique : « Mulierum febris ama-
(1) Jolly, Revue médicale, décembre 1859.
(2) Hœfer, Thèse de Paris, 1840.
(3) Eisenmann, Zeitschrift fur die gesammte Medicine , 1847.
(4) Cocchi, Annali universali di mcdicina , 1853.
<5) Putégnat, De la chlorose , etc., Bruxelles, 1855.
(6) Braxten Hicks, Med. Times , 1877, t. I, p. 332.
toria, dit-il, non quod febris semper conjuncta sit, sed quia sic affectæ, speciem febricitantium præ se ferunt. »
Grimciud (1) attribue la chlorose h une inflammation lente de l’utérus ; Rasori et Giacomini (2) invoquent une artérite lente comme point de départ des altérations du sang des chlorotiques; Tommasini (1827) émet la même opinion.
Broussais (3), fidèle à ses principes, attribue la chlorose à une irritation viscérale et à la rétention des règles qui est la conséquence de cette irritation.
De nos jours, personne ne croit plus à la nature inflammatoire de la chlorose ; mais, tout en admettant qu’elle est une anémie, quelques auteurs en ont cherché le point de départ dans une lésion organique.
B. Hoffmann , Gardien , Hamilton , ont placé la cause première de la chlorose dans un état d’adynamie du tube digestif.
Beau a repris cette opinion et fait de la dyspepsie le point de départ de la chlorose.
Le foie lui-même a été incriminé, et Fox (4) attribue la chlorose à une maladie de cet organe.
Plus récemment, Luton (5) a placé dans l’estomac le point de départ le plus fréquent de la chlorose ; c’est l’ulcère simple de la muqueuse gastrique qui entraînerait l’anémie chlorotique dans la grande majorité des cas. Quelquefois cependant l’hémorrhagie qui engendre la chlorose peut se faire sur la muqueuse intestinale ou même à l’extérieur.
Si cette théorie était vraie, il n’y aurait aucune raison pour distinguer la chlorose de l’anémie produite par une hémorrhagie, et l’on pourrait compter autant de chloroses que de causes capables d’appauvrir le sang.
(1) Grimaud, Traité des fièvres , 1781.
(4) Giacomini, Traité de mat. médicale.
(3) Broussais, Ex. des doctr. méd., t. IV, p. 564.
(Zi) Churchill, Traité des maladies des femmes , p. 255.
(5) Luton, Soc. méd. de Reimst Bull. n° 10.
C’est ainsi que Griesinger a décrit sous le nom de chlorose d'Egypte une anémie causée par la présence dans l’intestin de l’ankylostome duodénal.
Mais c’est vouloir confondre des maladies que la nature a faites bien distinctes, que d’englober dans la chlorose des anémies aussi manifestement symptomatiques.
Pour clore la liste des auteurs qui ont fait de la chlorose une maladie à lésion organique, signalons encore Virchow (1) et l’école allemande (. Rokitansky , Bamberger , Fleichman) qui attribuent la chlorose, ou du moins certaines chloroses, à des lésions vasculaires (hypoplastie, anomalies), sur lesquelles nous aurons à revenir quand nous nous occuperons de l’anatomie pathologique.
§ VI. — La chlorose est me maladie d'évolution.
Voici une théorie qui, à l’inverse de celles qui précèdent, est tout à fait moderne. — L’opinion de Cabanis et de Désormeaux, qui attribuent la chlorose à un état d’asthénie desorganes génitaux et à leur défaut d’action sur la sanguinifîcation et la nutrition, rentre bien dans cette manière de voir. Mais c’est Ashwell (2) qui l’a formulée le premier d’une façon nette. La chlorose, pour cet auteur, est due à un arrêt de développement de la constitution par défaut d’hématose.
La chlorose est dès lors une maladie constitutionnelle liée à l’évolution des organes et en particulier des organes hématopoéïtiques.
C’est ce que M. Bouillaud avait reconnu en rattachant la chlorose à une prédisposition native, originelle, aussi réelle que difficile à définir.
Nouât (3), qui rappelle cette opinion de Bouillaud, ajoute
(1) Virchow, Beitrâge zur Geburts,und Gynàk ., 1872, Berlin, 1. 1, p. 323.
(2) Ashwell, Gaz. méd., 1838, p. 341.
(3) Nonat, Traité de la chlorose , 1864, p. 12.
que cette prédisposition est liée à un affaiblissement des fonctions de sanguinification.
Michel Lévy a également rattaché la chlorose à l’évolution des organes génitaux au moment de la puberté ; cette maladie se prolonge « par l’insuffisance de la réparation organique. »
Mais, c’est M. le professeur G. Sée qui a donné le plus d’importance à cette conception : « Chaque fois qu’il y a disproportion entre les forces de développement et les moyens réparateurs, la chlorose peut en être la conséquence (1). » On pressent les corollaires de cette généralisation : ce n’est pas seulement la puberté qui entraînera la chlorose ; l’accroissement de l’individu pourra l’engendrer aussi, au même titre que les fonctions de reproduction ; de là un grand nombre de chloroses : celle de l’enfance, celle de l’âge adulte, celle de la puerpéralité ; de là aussi des chloroses héréditaires et constitutionnelles.— Voilà des états morbides qui peuvent être aisément ramenés à l’anémie, et, en fait, ils n’en diffèrent que par leur origine « qui est toujours dans le développement des fonctions naturelles (2). »
Cette théorie, toute moderne, rend compte des arrêts de développement, des hypoplasies que l’on a rencontrés à l’autopsie des chlorotiques, dans l’appareil circulatoire et dans l’appareil génital. La prédisposition à l’imperfection d’évolution révélée par les troubles de la chlorose se trouve vérifiée par l’anatomie pathologique. C’est, du moins, ce qui résulte des recherches de Virchow (3) et de celles de Frankel (4) qui ont vu l’aplasie des organes génitaux coïncider avec le développement peu prononcé du système vasculaire.
Axel Lund (5), qui a fait une étude intéressante de la chlo-
(1) G. Sée, Du sang et des anémies , Paris, 1867, p. 74.
(2) G. Sée, loc. cit ., p. 253.
(3) Virchow, loc. cit.
(U) Frankel, Archiv für Gynek.} t. VII, fasc. 3, 1875.
(5) Axel Lund, Nordiskt medicinst Archiv , t. VII, n° 1, 1875.