CHAPITRE V
- LYENIGMATIQUE PUISAYE
n’a fait jusqu’ici qu’entrevoir le profil perdu au cours ou au détour des événements qui viennent d’étre racontés?
Peu d’hommes ont laissé l’opinion plus hésitante. Ila fini mal sans doute et peut-étre n’avait-il pas commencé trés bien. Mais, entre le commencement et la fin, tout est-il si méprisable chez lui? Peut-étre n’a-t-il manqué a Puisaye que d’avoir su s’ensevelir dans son désastre : on efit mieux mesuré de quelle hauteur il était tombé; on efit vu autre chose en lui qu’un « mauvais Talleyrand de guerre civile », comme l’appelle Guillaume Le Jean, qui, pour atténuer ce que cette définition pourrait avoir encore de trop flatteur, s’empresse d’ajouter : « égoiste, immoral, 4 genoux devant l’Anglais qui ’humilie, 4 genoux devant l’insurgé qui le méprise, c’est l’intrigue dans toute sa rampante stérilité ».
Non. Et d’abord c’est 4 Puisaye, pour dégager tout de suite un de ses principaux mérites, que la
Orme done que ce Puisaye, dont on
ie eaiene a dai de lier ses mouvements jusque —
Chouannerie. Il ne parviendra peut-étre pas a la
- discipliner complétement; il ne lui 6tera pas (elle en fft morte) son caractére de guérilla : il lui infusera cependant un sang nouveau par l’apport — continu d’émigrés qu’il fera entrer dans ses rangs, tel que cet indomptable Frotté attendu par la ~ ~ Normandie pour se joindre au mouvement; il lui - assurera surtout, par Londres, les crédits, l’argent, - les munitions qui lui manquent et — chose plus — ~ difficile — la coopération méme de la flotte britan- — nique sous les canons de laquelle s’opérera le débar- - quement de la grande armée réguliére dont il va bientét presser la levée 4 Portsmouth et qui, — unie aux bandes chouannes, ne peut manquer
de tout balayer devant elle jusqu’a Paris.
Mais la fortune, qui servit tant de fois Puisaye,
lui fut infidéle aux heures décisives. Ferme dans ses vouloirs, il l’était moins sur les principes :
député du Perche a 1l’Assemblée constituante, il
avait incliné presque tout de suite vers le tiers, avec la minorité orléaniste de la noblesse; sous la Terreur on l’avait vu fédéraliste, associé au général
. “VENIGMATIQUE ¥ PUISAYE as a désordonnés. D’armée catholique et royale de Bretagne, il n’en existait avant lui que sur le papier. Des coups de main héroiques exécutés — par des bandes aussitét dispersées que formées, et —
- surtout du brigandage, des pillages de diligences = - et de caisses publiques, tout un sinistre réper-
toire d’attentats individuels, c’était jusqu’a lui la
de Wimpffen et lui prétant la main pourlaformation de cette ridicule armée de « carabots » a téte de mort dont lui-méme portait les—macabres insignes sur sa manche. Romantisme polonais
@avant la lettre. Vernon, ou shane ‘Pacp eas
Eure, dénommé « la bataille sans larmes », parce. que les deux armées en présence trouvérent le
moyen de n’y pas perdre un homme, vit la déroute de ses illusions girondines. Aprés quoi, condamné a mort, sa téte mise 4 prix, mais les poches heureu-
seta fs i vey
sement garnies des diamants de Mme de Puisaye |
et du bon argent sonnant et trébuchant que lui
avaient rapporté la vente de ses propriétés du ; Perche et le remboursement de sa charge d’exempt —
de la Garde du Roi, il n’eut cure provisoirement . que de se dérober aux embrassades de « Loui-
-sette », comme on appelait la guillotine. Les fourrés de Bretagne n’étaient pas loin : il s’y jeta avec un
de ses officiers d’ordonnance, le colonel Le Roy, — ‘et son médecin, le dévoué Joseph Focard, erra
quelque temps de couvert en couvert, marchant la nuit, dormant le jour, poussa jusqu’a Ploérmel, revint sur ses pas et, finalement, sur la lisiére du Maine, dans la forét du Pertre, découvrit sous le taillis une « loge » abandonnée ot il se glissa.
La forét semblait déserte. En réalité c’était une ville, — une ville souterraine. Il y avait aux
environs de la loge de Puisaye trente, cinquante ey taniéres semblables 4 la sienne et dissimulées -
comme elle a ras de terre. Le prestige naturel
de Puisaye eut vite fait de limposer 4 leurs trem- blants locataires, des insoumis pour la plupart, — quelques nobles, des prétres réfractaires, vivant | de racines les jours ot chémait la main chari-
table, féminine le plus souvent, qui les ravitaillait
clandestinement d’une ferme voisine. Il les rassembla, leur montra les avantages d’une formation —
Mais lui-méme ne se découvrit point 4 eux tout
ig de suite. Sans doute l’Assemblée constituante
ni Vernon n’étaient des titres a la confiance de vrais royalistes; son nom disparut de l’affiche : il y eut simplement, dit Lenotre, le « comte — Joseph » — comme il y avait l’archiduc Charles
(et ne dit-on pas bientét dans son entourage, ne laissa-t-il pas entendre peut-étre qu’il était de sang royal, apparenté a la famille de la reine?)
Cet homme avait dfi méditer profondément
Machiavel et Retz : ilavait appris d’eux qu’il n’est
pas de petits moyens pour intéresser la crédulité
des masses et qu’un certain cabotinisme y est — autant de mise et plus opérant peut-étre que le mérite personnel. Tout le sert dans ce nouveau
- tole : sa prestance, sa taille « colossale » jusqu’A le faire paraitre un peu « dégingandé », son verbe assuré, le mystére méme de son origirie. Parmi les
réfractaires bretons et les traineurs vendéens
' qui se pressaient de plus en plus nombreux autour
de lui, attirés par sa légende ou séduits par ses largesses, se trouvaient deux anciens affidés de La Rouérie, les fréres de Legge, l’un naguére capitaine au régiment de Brie, l’autre curé sans cure. Sont-ce eux qui l’entretinrent de la défunte
Association bretonne, qui Vinitiérent au détail du
vaste plan dressé par son auteur pour mettre
toute la Bretagne sur pied? Ou bien le plan, assez
semblable, que lui-méme allait ébaucher, lui fut-il
inspiré, comme le veut Beauchamp, par les propos
d’une jeune pastoure vaticineuse : e « Dieu est avec vous.... Un temps viendra que
GMATIQUE ‘PUISAYE es
2 défensive en sections, cantonnements, ‘divisions,
vous vous défendrez. Il ne sera pas permis que les —
Républicains soient toujours les plus forts.... »
Les prophétes sortaient de terre par douzaines en ces époques de fiévre et de sang. On baignait - dans le surnaturel : des lettres de Jésus-Christ circulaient; la Vierge apparaissait dans le Goélo,
gaint Michel 4 Bothoa. C’était généralement pour
annoncer la fin du monde ou, tout au moins, comme Jean Bannier, le Voyant de Carou, en Saint-Brandan, que Boishardy recueillera dans ses bandes, toutes sortes de calamités prochaines. La pastoure de Puisaye avait l’avantage de parler un langage optimiste et qui s’accordait parfaitement aux désirs secrets de son interloculeur. Frappé de ses paroles comme d’un horoscope personnel, Puisaye, dés ce moment, « ne s’occupa, selon Beauchamp, que de la pensée et des moyens de devenir chef de parti ». Il s’en entretenait sous le taillis avec Focard; c’était le théme, presque obsédant, de leurs conversations habi-
tuelles. Et Beauchamp de s’étonner, d’admirer -
-méme, — étonnement, admiration qui se communiqueront aprés lui aux historiens les plus prévenus contre Puisaye. « Deux hommes isolés, proscrits, ne pouvant se montrer en plein jour au milieu d’un pays qui leur est inconnu et ot ils sont étrangers a tous ceux qui l’habitent,
sans munitions, sans armes, sans coopérateurs intel-
ligents, forment 4 eux seuls le dessein de lever une armée et d’attaquer les forces d’un ennemi qui tient a sa disposition les ressources de 1’empire le plus puissant de Europe », n’est-ce point la en effet de quoi frapper l’imagination, et les
» Ad hated
“ LENIGMATIQUE 1 PUISAYE ta a
ee: ou plutét V’homme qui avait coneu wn
- supérieur a ses ressources, peut-il étre donné pour — wn intrigant vulgaire, surtout s’il arrive a faire de - son réve une réalité?
En moins d’une année, neuf mois exactement, il y parvint. Et a travers quels obstacles! Préci- sément, a I’heure ot il prétendait a la direction -
des affaires de Bretagne, Monsieur désignait —
= projet si ambitieux, si démesuré, sipertinemment
le marquis du Dresnay pour succéder A La Rouérie
en qualité de commandant en chef — purement
théorique, d’ailleurs, avec Q. G. de tout repos fee a Jersey; — mais commandant en chef quand
- méme, de l’armée catholique et royale. Dés ses — ptemiers pas, Puisaye, inconnu de la petite cour | de Vérone, suspect en outre a l’Agence de Paris, Se voyait couper l’herbe sous le pied. Mais qui diantre se fit avisé a cette époque de lui croire © le pied si hardi? Hors du district forestier qu'il s’était taillé en Ille-et-Vilaine et qu'il faisait administrer par un conseil d’ecclésiastiques et de laics 4 sa dévotion, son crédit était si faible que
Boisguy avait hésité a déférer aux demandes d’entrevue qu'il lui faisait porter. Et 4 supposer
que l’entrevue efit eu lieu et que Puisaye y efit
démasqué son personnage et l’ambition qu'il nourtrissait de commander aux chefs bretons, une
telle prétention chez cet aventurier étranger a la Bretagne et 4 peu prés dénué de tout, sauf d’écus et de toupet, n’efit pu manquer de faire sourire Boisguy, comme elle efit fait sourire Boishardy, © Silz ou le vieux Francheville. Hugo se trompe qui croit que, dans les mouvements de ce genre
LA CHOUANNERIE ~ | ou tous se jalousent et ot chacun a son buisson ou son ravin, quelqu’un de haut qui survient allie instantanément ces petites vanités. Les - derniéres années du xvut® siécle avaient été
aa tal? Aa
marquées dans la noblesse bretonne par une recru-
~ descence de lesprit féodal, le plus ennemi qui soit
de toute autorité. Mais, sur les entrefaites, vers la
fin de décembre 1793, Puisaye, sans qu’on sache
bien exactement par quel concours de circonstances romanesques, fut mis en possession de tout un lot de dépéches qu’apportait d’ Angleterre aux « chefs de l’armée royaliste » un ancien agent de La Rouerie, coutumier de ces traversées téméraires, Noél Prigent, lequel avait pris terre prés de Saint-Malo le 2 décembre précédent.
Prigent expliquait, dans la lettre jointe au paquet, qu’aprés avoir employé « tous les moyens imaginables » pour parvenir jusqu’aux dits chefs «et n’ayant pu se procurer de guide », ne sachant méme oti se trouvait l’armée royale depuis son échec devant Granville, il avait dai « rester en route » avec ses dépéches. Son désarroi était grand. A qui recourir? Quelqu’un — peut-étre son compagnon Bertin — lui nomma Puisaye et, sans bien examiner s'il était le plus qualifié sur place des chefs royalistes, il lui fit tenir ses dépéches.
Tout cela sent fort lintrigue. De quelque facon que les choses se soient passées — et l’on peut étre sir tout au moins que Prigent, qui n’était pas encore un traitre et quien aucun temps ne fut un sot, n’aurait pas remis ou fait remettre ses dépéches au premier venu, — elles tournérent a l’avantage de Puisaye qui, sans s’arréter davantage a la sus-
@iiotion du waenet: passa Gaiee au depscilletscit . Ww de son contenu (une déclaration de S. M. B. aux
Francais, une lettre du secrétaire d’Etat Dundas, — une autre du capitaine J. N. Cray, commandant : de Guernesey, une quatriéme de milord Bal- —
caras, commandant de Jersey, avec le double de
la lettre du méme 4 milord Moyra, commandant
en chef les troupes d’Angleterte, le tout certifié authentique par le marquis du Dresnay) et y fit - réponse comme s'il en avait été l’unique destina~ taire. Mais, en vérité, d’ot lui seraient venus ses
- scrupules? Qui donc, en dehors de lui, avait l’enver-
gure, le large et compréhensif esprit que réclamait — la situation? Qui était capable de rassembler les fils -noués par La Rouérie, de manceuvrer les coulisses de ce réseau d’intelligences, de sourdes complicités, —
- que son prédécesseur avait étendu sur toute la
province et que lui-méme s’occupait activement de raccorder? Cadoudal ne s’était pas encore révélé et le fédérateur, le généralissime, ne pouvait étre ni Boisguy, cet enfant, ni Boishardy, ce coureur de liévres et de cotillons. Donc autant lui, et méme lui plus qu’un autre.
Sa réponse, transmise dans la quinzaine par Prigent, qui se vantait d’avoir « des bateaux a ses désirs », fut d’ailleurs la plus sage du monde : le gouvernement de S. M. B. protestant de la constance de sa sympathie a l’égard des tenants de la restauration monarchique en France etde | sa ferme intention de leur venir en aide aussitét qu’ils se seraient rendus maitres d’un port de la céte, Cancale de préférence, Puisaye ‘prenait acte de ces offres séduisantes, mais il demandait
qu’on lui permit, avant d’y recourir, d’avoir terminé son organisation. Elle était en effet fort - embryonnaire 4 cette époque. Mais il n’était pas nécessaire d’en prévenir le ministre 4 qui le compére Prigent présenterait les choses sous le jour le plus opportun. En outre, comme Puisaye était Vinventeur d’un ingénieux systéme de dépréciation des assignats révolutionnaires, trés supérieur a celui de Calonne, dont il fit part — cette fois-la ou une autre — a lord Dundas et qui consistait a leur opposer des « assignats royaux » fabriqués a Londres et exactement semblables en apparence, mais que distinguait pour les yeux avertis un
« signe secret » rendant possible leur rembour-. -
sement en numéraire a la paix, il acheva par cette suggestion de se concilier les bonnes graces du gouvernement britannique.
Il ne lui restait plus qu’a se concilier celles des différents chefs qui s’étaient levés en Bretagne pour la défense du tréne et -qui n’étaient point hommes a lui accorder leur confiance sans examen. Ia vue des dépéches expédiées de Londres, le titre qu'il y portait et qu'il soutenait avec tant d’aisance, grace 4 ce magnétisme secret des esprits supérieurs qui donne tant de force a l’imposture, commencérent de les disposer favorablement; l’exemple de Forestier, de Jarry, de Duperrat et des autres chefs vendéens, que Le Roy, chargé de «travailler» le district de Redon, lui avait amenés de la forét de Gavre et des roseaux de la Vilaine ott ils se cachaient, fit aussi sur eux une trés vive impression; mais sa meilleure caution fut encore ce jeune et ardent chevalier de Tinténiac, qui
os était gone: a tui avec see eves de dete | ment dont il essayait de tacheter ses erreurs
-passées. Tinténiac appartenait 4 l’une des plus Vieilles familles bretonnes; il avait pris pour devise: —
- « un chef et de la poudre! » Il Vallait clamant partout; sa propagande, ses protestations enflam- mées ralliérent 4 Puisaye les derniers dissidents. Par lui enfin la Chouannerie eut une téte. Assuré du concours de ces chefs expérimentés, fort de Yautorité qu’ils lui avaient reconnue, Puisaye ©
put alors se tourner vers l’Angleterre, pivot de son action, et cependant, avant des ‘embarduct, oa Be ane ses:deux manifestes.