‹ La Chouannerie: Blancs Contre Bleus 1790-1800Chapitre 24 sur 36 · LA PRISE DU FORT PENTHIEVRE · texte numérisé non relu

LA PRISE DU FORT PENTHIEVRE

ff AINTENANT les événements vont se précipiter, encore que la division de Sombreuil

la division 4 cocarde noire qui semble - porter déja son propre deuil — fit arrivée a temps. pour combler les vides des rangs royalistes; mais Puisaye, pour des raisons obscures, ne la laissait prendre terre que le 19. Les désertions se multipliaient dans les troupes soldées, anciens défenseurs de Sans-Culotte ou recrues des pontons britanniques que la victoire seule aurait pu garder - fidéles; Penthiévre regorgeait de blessés; Lévis y

» gisait, le talon emporté; d’Hervilly agonisait; Puisaye lui-méme ne savait plus s’abuser ni abuser les autres et priait Contades de voir Humbert, — -le sensible Humbert si prompt naguére 4 fraterniser avec Boishardy et Cormartin sur la lande de Gausson et dans les allées de Cicé. Lestempsavaient changé et, cette fois, quand Contades tendit la main au capitaine Breton qui accompagnait Humbert et qui était un ancien camarade de- ‘régiment :

esi, ee dit Hane | pas iia Le «2 Thermidor an III » (20 juillet 1795), dans te matinée, Hoche écrivait a Chérin : « Puisaye

demande a parlementer, ce que nous ferons a

coups de canon ». Tallien et Blad, les nouveaux missionnaires dont l’avait encadré la Convention, © tejetée a l’extréme pointe de son jacobinisme par le dépit d’avoir vu ses efforts pacificateurs si mal récompensés, voulaient encore moins de tractation. Mais tant que Penthiévre tenait — et Puisaye, aprés d’Hervilly, y faisait chaque jour travailler —l’armée royaliste, 4 l’abri de ses retran- chements, apparaissait inexpugnable : on en était

si bien persuadé chez les royalistes que le pare

d’artillerie et les magasins, au lieu d’occuper l’arriére du camp, comme c’est l’habitude, avaient été laissés prés du fort, et il est vrai qu’ils étaient bien dégarnis depuis l’affaire du 16. Dans le conseil de Hoche, les avis étaient partagés : pour — les officiers du génie, Moreau de Jonés, Rouget de © Lisle et autres, on ne viendrait a bout de Penthiévre que parun siége en régle, des paralléles et des tranchées. Et c’était la voix dela raison. L’autre voix, celle de l’audace, répondait avec Hoche : — Je veux que le fort Penthiévre soit emporté de vive force et cela-le plus t6t possible.

C’est la trahison, en fait, qui le livra.

Deux transfuges de la garnison, deux anciens

sergents-majors du 41° incorporés dans Royal- ‘Louis, Nicolas Litte et Antoine Mauvage, s’étaient — apercus qu’on pouvait a marée basse, par les

rochers, se hisser jusqu’au parapet du fort a - Yendroit ot il plonge dans la Mer Sauvage; un’

ad

autre transfuge, Daniel Goujon, surnommé Bar- —

- rabas, par esprit de représailles, pour faire payer aux émigrés les coups d’étriviére que lui avait : valus une premiére tentative d’évasion, offrait a Hoche d’y guider de nuit un détachement. Le reste irait de soi, grace aux complices qu’on avait dans la place et qui se tiendraient aux créneaux.

Quel fond faire sur ces racontars et la chance, bien examinée, valait-elle qu’on la courtit? Mais - une autre attaque, paralléle 4 celle-la et dirigée - parla baie, dont les prairies de zostéres, 1’ « herbier » marin, asséchent aux marées basses, pouvait prendre le fort a revers. Dans ces tangues élastiques, le pas s’étouffe. On choisirait une nuit sans lune; le mot d’ordre, que Goujon se procurerait, permettrait de tomber sur les avant-postes avant quils eussent donné l’alarme et, d’ailleurs, les tétes de colonnes, pour mieux tromper les sentinelles, porteraient le tricorne et l’habit rouge des émigrés. Hoche n’aurait pas osé compter qu’avec l’opacité des ombres le tonnerre, la pluie et le mugissement des» vagues se coaliseraient pour le succés de son plan. Ces conjonctures inespérées se présentérent dans la nuit méme du 20, adoptée — le mot d’ordre n’ayant pu étre connu plus t6t — au lieu de celle du 19 pour l’enlévement dela formidable position. La veille, de son quartier général de Sainte-Barbe, sous l’ceil de Tallien et de Blad, il avait ramassé ses instructions dans un ordre du jour d’une précision terrible (trois variantes en exis-

tent, mais concordent sur les points principaux) : -

Le général Humbert, a la téte de trois cents hommes:

@élite de son avant-garde et conduit par un guide que

a je Sat enverrai, se portera. sur le ne de Kemet:

en passant Par la laisse de basse mer, laissant le fort ee -Penthiévre ? a droite et la flotte anglaise a gauche, il fera. - Marcher sur deux files et avec le moins de bruit et ada

: moindre distance possibles.

ak

“Arrivé prés du village, il tournera brusquement, a

droite et fera courir jusqu’au fort, dont il s’ emparera —

en franchissant la palissade. Il égorgera tout ce qui,s’y

trouvera, & moins que les fusiliérs ne viennent s iva

joindre 4 sa troupe. Les officiers, sergents d'infanterie et canonniers n’auront point de grace.

Le général de brigade “Botta suivra, Humbert dans le méme ordre avec le reste de l’avant-garde. Ils ’emparera ad

de Kerostin et fera fusiller tous les individus armés qui voudraient sortir des maisons. Les soldats sans armes

qui viendront le joindre seront accueillis, les officiers: pany

seront fusillés sur-le-champ. a plies booker ‘En arrivant dans la presqu’ile, ces deux fitlers géné-- < |

-raux, feront crier par. la troupe : « Bas Jes armes! A i

Dee ‘patriotes! »

L’adjudant général Ménage favorisera Vattaque de : Humbert en attaquant lui-méme les grand’gardes enne- ~~ - mies; il les culbutera, leur passera sur le corps et les

poussera jusqu’au fort. La Palissasle franchie, il suivra

par la gauche le fossé jusqu’a la gorge. Ménage ne fera pas tirer un coup de fusil; il fera passer a de, baionnette

tout ce qu’il trouvera d’ennemis.

La troupe qui doit faire cette aitedus sera. Vélite du ie

général Valletaux.

Valletaux soutiendra l’attaque de Ménage avec le reste

de sa brigade; il fera en sorte de se précipiter jusqu’au fort en s’approchant le plus possible pour éviter le feu.

Humbert se mettra en marche par la gauche, a minuit - précis, Ménage par la droite un quart d’heure aprés. Les | deux colonnes suivront la marée, dussent-elles Taareher te

un peu dans l’eau.

Le général Lemoine oaviets sa brigade : a la hauteur ae lavant-garde, Il y laissera un bataillon avec deux piéces ' de quatre, marchera en bataille a la pau de la colomne

‘Valletaux qu’il doit soutenir.

Fit

es

oe tA ‘CHOUANNERTE

Fe, Came ey zi ie belie ai Qo i Th se

Garde: du-camp, deux paradione de la ewes et ie

‘troisiéme de la demi-brigade, commandée par le général

Drut qui fera tirer a boulets rouges sur les batiments

3 ae viendraient nous inquiéter.

Seul, le réle de Ménage, dans cet ordre du jour

lumineux, demeure un peu trouble, et c’était - pourtant Ménage qui, derriére « Barrabas », devait assumer la part la plus osée de l’entreprise, l’esca-

lade des abrupts rochers de la Mer Sauvage et du

‘parapet de l’ouest. Mais le secret, ici, peut-étre s'imposait. Il reste que sans Ménage et ses hardis

grenadiers —- non point si hardis, a vrai dire, que dans la position instable ot ils se voyaient suspendus, entre l’abime et le fort, leurs mains déshabituées n’esquissassent un rapide signe de croix, —

la surprise échouait misérablement. Humbert, pataugeant dans les flaques, avait été éventé; Botta était blessé; Valletaux démasqué et tous les trois, sans canons, tourbillonnaient entre

le feu des chaloupes anglaises et les salves des

-attilleurs de Toulon, les plus enragés volontaires

de l’armée royale, accourus de Portivy. Un fléchissement, bientédt tourné en panique, s’observait dans les rangs des Bleus quand soudain, sur leur

‘téte, dans la lividité du petit jour (l’attaque, en raison de la violence des éléments, n’avait pu

commencer qu’a deux heures), les trois couleurs montérent 4 la drisse du fort.

.C’est l'instant ot Puisaye quittait ses draps. On avait copieusement soupé la veille a son

quartier général de Kerdavid. Seize invités : La Jaille, Chambray, Balleroy, Pioger, Saint-Pierre, etc. Aimables convives=pour la plupart, bien que la

Pb

Wee -préparée par ie « ‘fidéte Prigent », ie ‘soldat

et détestable ctlisinier, ne fait pas de qualité supé- : i ; tieure. Le nouveau colonel en second des hussards — al

‘de Warren, M. de Marconnay, est venti vers dix —

heures au rapport. Ii est trempé. Il a poussé jus- ae - qu’aux lignes ennemies : tout était tranquille. —

Onze heures. L/’assistance se sépare. Puisaye monte a sa chambre, se couche. L’orage redouble au dehors. Quelqu’un frappe : Sombreuil. Comme

un héros de tragédie, de funébres pressentiments

Vagitent : c'est au cours d’une nuit semblable,

commence-t-il, que Toulon... bref il craint une

: - attaque.

— Par ce temps de chien? dit Puisaye. | :

— Vous ne connaissez pas les Républicains, — répond Sombreuil. Nos ouvrages de défense ne sont point achevés. Il leur importe de ne pas

~ nous les laisser finir.

— En vérité, Sombreuil, on croirait que vous | avez peur. ;

— Comme il vous plaira. Mais j’observerai — qu’il nous est déserté dans la journée trente-six a quarante hommes du régiment d’Hervilly...

Doublez au moins la garde.

— Les troupes ont besoin de repos.

Sombreuil s’en va. Puisaye se rendort : il ne faudra pas moins que le canon pour le réveiller,

“si c’est étre éveillé que de conduire l’espéce d’existence somnambulique qui a partir de la. fut-la. 5

sienne. L’armée royale s’était ressaisie; la générale — battait de tous cétés et un sérieux effort des élé-

ments accourus se ranger autour du lieutenant-

colonel d’Attily et du major d’Haize pouvait enle-

LA CHOUANN ERIE

ser Penthiévre aux Républicains, mais il y efit - fallu des troupes sfires et quelque coordination dans l’effort. D’Attily, qui s’était jeté le premier a Yassaut, fut tué dés le début de l’attaque et son bataillon de téte anéanti : le reste de l’effectif passa aux Républicains, périt ou se débanda.

D’Haize survenant 4 ce moment au pas de charge, -un cavalier qui galopait en sens inverse l’arréta sur la route :

-— Quelle est cette troupe?

—— Loyal-Emigrant.

— Ot allez-vous?

—- Au fort.

— Le fort est pris.

— Eh bien, nous le reprendrons a la baionnette. -

— Il ne s’agit pas de cela : il faut battre en

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retraite et choisir une position avantageuse. La

journée sera chaude.

Le cavalier était Puisaye et ce fut son dernier ordre, sa derniére manifestation de commande-

ment. Pendant que Contades, avec quelques © douzaines de Chouans, d’Haize avec les vétérans

de la Chatre, tentaient de barrer le passage a

Valletaux et 4 Humbert qui poussaient devant

eux le misérable troupeau des femmes et des invalides demeurés dans la presqu’ile, lui gagnait 4 force de rames la Pomona, le vaisseau-amiral de Warren, soi-disant a la demande de Sombreuil,

pour presser l’embarquement des troupes royalistes ; incapables de résister plus longtemps, tous leurs ©

canons pris et retournés contre eux, en réalité, suivant les émigrés, pour mettre 4 l’abri ses papiers, sa correspondance secréte, qu'il ne se souciait

PONY SO RN as Sey Mess

pas ‘de voir tomber aux mains de Tallien. Mais, ces précautions observées et Warren averti, il

efit pu revenir a terre. Gesril du Papeu le fit bien,

quand Hoche l’envoya demander A Warren de

suspendre son feu et, partia la nage pour sa dange- Yeuse mission, revint a la nage se remettre a la discrétion des Républicains: Puisaye, la encore,

nous échappe : fut-il lache une fois, aprés avoir

donné tant de preuves d’intrépidité? Ces défail-

lances s’observent chez les plus braves. Sombreuil, arrivé de la veille et ignorant des aitres, demeure seul pour exercer un commandement qui, entre ses mains tatonnantes, ne peut aboutir qu’a l’écrasement ou a la reddition : Puisaye, en partant,

lui a indiqué le moulin de Saint-Julien et le Fort-

Neuf, prés de Port-Haliguen, comme des positions de repli ot: il peut a la rigueur tenir quelque temps.

La butte du moulin n’a que l’avantage d’une

situation légérement dominante et le Fort-Neuf ne

- posséde ni batterie ni retranchement du cdté de

la terre; mais les troupes de Hoche, au début, ne se montrent pas si mordantes, et Loyal- Bimigrant, sans trop presser l’allure, a pu retraiter par le parc d’artillerie d’ot n’avaient pas. bougé

les trois piéces sauvées 4 l’affaire du 16, mais

« dont les caissons étaient vides », dit Grandry.

Les gibernes le sont aussi, par matheur, et pas

seulement 4 Loyal-Emigrant. Toutefois il semble qu’on avait le temps de les garnir et il semble aussi qu’on n’y songea pas, que tout le monde bientét

perdit la téte, que-la pensée de l’embarquement

qui hantait tous les esprits empécha d’envisager les deux ou trois solutions de fortune qui s’offraient

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