‹ La Chouannerie: Blancs Contre Bleus 1790-1800Chapitre 28 sur 36 · L°ODYSSEE DE L’ARMEE ROUGE · texte numérisé non relu

L°ODYSSEE DE L’ARMEE ROUGE

UIBERON ne modifia pas seulement le caractére de Ja Chouannerie morbihan- naise, comme le dit le chanoine Le Falher,

et la Chouannerie tout entiére s’en ressentit profondément : une cassure s’est produite dans le

rouage de l’insurrection, « 4 la place essentielle de

la machine, au principe de l’autorité », et qui ne

sera point ou sera mal réparée. Puisaye, de l’ile

d’Houat. ot il s’est fait débarquer, ot il attend l’occasion, peut passer sur le continent : le tribunal du Conseil royaliste du Morbihan l’acquittera, ouie sa défense hautaine, et Guillemot conduira prés de lui d’Andigné qui le cherche de la part de La Vieuville. Son orgueil survit 4 son prestige sombré dans le désastre, mais n’est pas suffisant pour lui procurer des troupes, méme des gardes;l’arrivée © de d’Andigné jette la panique dans le petit état- — major avec lequel il tient le couvert. Il ne retrouvera deS hommes et un peu de crédit qu’en Illeet-Vilaine, sous ces taillis du Pertre, berceau de son extraordinaire fortune. Conséquence : la Chouannerie, décapitée, reprend sa marche dis-

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LA CHOUANNERIE oy ee

- persée” et cahotante @avant la proclamation du > Pay es juillet.

Pour commencer et sans requérir Vavis de SS les chefs morbihannais réunis 4 Grandag cheep: vers le milieu d’aofit 1795, conférent a Cadoudal le commandement en chef des forces du département. Cette soudaine élévation, qui semplait réservée 4 Guillemot, Georges la devait moins A ses succés militaires qu’a la maitrise avec

laquelle il venait de diriger la retraite de 1’Armée rouge abandonnée par ses chefs et menacée du 4

-méme sort que les royaux de Quiberon.

; Boton alaouret, diliad ru, ac Setu av Saoz azo evru...

« Bouton doré, habit rouge, voici s’en venir le Saxon », chantait-on en Bretagne au temps — pas si lointain — de la descente des Anglais 4 ‘Saint-Cast. La nouvelle tenue écarlate de l’armée chouanne avait di ramener sur bien des lévres de turaux et de citadins ce lambeau satirique de ballade populaire. Méme chez les mieux disposés, une certaine réserve s’observait : si Puisaye, le fourbe Puisaye, toujours empressé et jusque sur ~ les forteressesa marier les couleurs des deux nations, n’avaitpas été secrétement acquis au ducd’York, | efit-il infligé a ses troupes un pareil uniforme ott l’ « insolent » rouge britannique « étouffait » le blanc immaculé de l’ancienne tenue francaise? La brusque conversion de ces troupes vers l’intétieur fut un autre mystére et qui n’est pas : -complétement élucidé encore. Les uns veulent

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: que ce soit Woche’ qui l’ait astucieusement Cretan: voquée, et l’on ne voit pas trés bien de quelle — maniére, sinon par le truchement de sa séduisante et cynique maitresse, la « marquise » du Grégo, femme du commandant en second de l’Armée rouge, le vicomte de Pont-Bellanger, qu’ellen’avait

pas suivi dans lémigration : aprés deux ans

de séparation, comment ces deux tourtereaux

n’eussent-ils point souhaité de se rejoindre? Il

suffisait de leur en ménager les voies. C’est 4 quoi — s’employa peut-étre Hoche qui, a la nouvelle du

débarquement de Tinténiac et de Lantivy, était

parti précipitamment pour Vanues : il y revit peut- es

étre-la « petite Louise » et la langa sur la piste en méme temps que Grouchy et la 71° demi-brigade. Mais.d’autres, avec Puisaye, reconnaissent pluté6t dans la préparation et la conduite de l’affaire le. procédé habituel de l’Agence royaliste qui, par un

premier billet signé de La Vieuville (et dontilchaud f peu que ce soit Talhouet-Bonamour ou le chevalier

de Margadel qui l’ait apporté, puisque tous deux

étaient des courriers de l’Agence) et par un second

plus pressant de l’abbé de Boutouilhac, lui aussi

au service de l’Agence, aurait mandé a Tinténiac, —

encore 4 Elven, d’avoir a se rendre d’urgence au manoir de Coétlogon ot des ordres du Roi l’atten- —

daient. Or, il est bon de remarquer que Coétlogon,

habité par les dames de Guernisac, appartenait 4 l’un des chefs de l’Armée rouge et que ces dames

étaient elles-mémes de zélées correspondantes de

Vabbé Brottier.

Si différentes soient les deux theses — ou hypo- < théses — peut-étre ne sont-elles point inconci-

liables ; peut-étre y eut-il 14 une double intrigue ;

- dont les fils se raccordérent tout naturellement a Coétlogon, ot la dame de Guernissac attendait son mari, la Grégo le sien, Joséphine de Kercadio et quelques autres jolies amazones chouannes conviées a la féte, le piquant d’une nouvelle aventure. L’Agence royaliste et Hoche avaient le méme objet qui était d’attirer l’Armée rouge ~ loin de la presqu’ile : Tinténiac, brave soldat, - mais faible coeur, tomba dans le piége et, par Josselin et la Trinité-Porhoét, gagna Coétlogon. On était au 17 juillet.

Jl avait perdu un temps précieux a Josselin qui fut prise, mais dont il ne put emporter le chateau; plus heureux a la Trinité-Porhoét, il avait passé sur le corps du brigadier Champaux et de ses troupes. A Coétlogon, derriére ce rempart de longues avenues et de murs solides, il se crut en sfireté. Aussi bien avait-on tout disposé au manoir pour lui faire oublier les soucis de sa vie précaire : la tablée était nombreuse, la chair fine, les femmes jeunes, parées et brillantes. Et les -gentilshommes de son état-major se retrouvaient enfin dans leur milieu, comme avant l’infame Révolution. Il efit fallu avoir la téte solide pour ne pas la perdre un peu parmi ces élégances d’ancien régime soudain ravivées, ces décolletages, ce papillonnement, toute cette stratégie savante de la coquetterie féminine manceuvrant au mot d’ordre de l’Agence de Paris. I] ne manquait que Georges a la féte. Peut-étre avait-on négligé de l’y prier ou peut-étre, s’y sentant déplacé, avait-il

décliné l’invitation. Tandis qu’on fleuretait au

L°ODYSSEE DE L’ARMEE ROUGE : chateau en attendant de se mettre a table, lui, , a l’écart, avec son fidéle La Vendée, cassait la

crotite et bivouaquait dans le pare parmi ses Chouans. Les dames de Guernissac, malgré leur désir a

de renvoyer au lendemain les affaires sérieuses,

s’étaient peut-étre décidées 4 communiquer au — chevalier les ordres du roi, lesquels étaient tout bonnement ceux de l’abbé Brottier : tourner délibérément le dos 4 Quiberon et filer rejoindre La Vieuville entre Saint-Brieuc et Saint-Malo, pour y appuyer une attaque de la flotte anglaise sur ce — dernier port. Le probe historien des Imsurrections de V Ouest, Théodore Muret, veut que ce plan ait répondu aux intentions mémes de Tinténiac, bien vite convaincu que toute diversion précise et directe sur Quiberon était impossible et qu’on ne pouvait mieux inquiéter Hoche et le contraindre a lever le siége qu’en attaquant dans les Cétes-du- Nord; il traite de « roman » l’intervention, malheureusement trop réelle, des dames de Guernissac et du chevalier de La Vieuville. Encore fallait-il que le chemin ffit libre sur Saint-Brieuc, et le repas.

n’était pas achevé qu’on entendait dans le parc p : "

des détonations et le cri: « Aux armes! » C’était Crublier qui attaquait par la route de Loudéac. ‘Sans Georges et sans Mercier, sur leurs gardes, et la charge impétueuse qu’ils menérent contre les. Bleus, la féte efit risqué de mal finir pour tous — les convives. Elle n’eut d’issue fatale que pour Tinténiac qui s’était précipité. au dehors dés le premier appel et qui, entrainé par son élan a la poursuite d’un grenadier fuyant d’arbre en arbre, recut sa charge 4 bout portant.

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« Ainsi périt a la fleur dé lage, écrira Rouget de Lisle, le chevalier de Tinténiac, officier de la-

valeur la plus brillante, d’une audace et d’un ~ sang-froid que rien n’étonnait » — et le seul émigré dont le peuple breton ait embaumé la mémoire dans une élégie guerriére qu’on chanta longtemps aux veillées :

Julien Cadoudal [le frére de Georges, dans les bras duquel Tinténiac était tombé] s’était retiré sous un ' chéne — et il pleurait amérement, la téte inclinée, — le pauvre monsieur de Tinténiac en travers de ses genoux,

Et, quand le combat finit, vers le soir, — les Chouans

s’approchérent, jeunes et vieux, — et ils étaient leurs chapeaux et ils disaient ainsi : — « Voila que nous avons gagné la victoire, et il est mort, hélas! »

Pont-Bellanger lui fut donné pour successeur et, si « la petite Louise » se trouvait 4 Coétlogon, son artificieux génie ne dut pas étre étranger a ce choix, car, avec le nouveau chef, il n’y avait

pas a craindre de retour offensif vers Quiberon. Antoine-Henry d’Amphernet, vicomte de Pont-

Bellanger, était un cadet de Normandie sans —

fortune qui avait épousé en 1787, quand elle n’avait que quinze ans, Louise-Exupére-Charlotte du Bot du Grégo, fille du marquis du méme nom et personnage sans grande moralité, mais possédant d’assez grands biens aux environs de Surzur, dans le Morbihan. De ce mariage il eut un fils, Charles, capitaine de hussards sous l’Empite; il -émigra de bonne heure, en 1791, peut-étre avec le marquis, son beau-pére, qui prendra part, malgré son age avancée, a l’expédition de I’ile d’Yeu. En

1794, il est a Londres ot il rencontre Puisaye

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services actifs de la correspondance : pris 4 Saint- Briac dés sa premiére tentative de débarquement, relaché aprés la Mabilais, on le retrouve en juillet

succession de Tinténiac. La suite de ses aventures - le montrera-t-elle sous un jour plus avantageux?

2 Il n’y parait guére 4 la facon dont, au coursdesa - montée vers Saint-Brieuc, menant joyeuse vie avec

son état-major dans les chateaux de la contrée, il se comportera dans les villes ouvertes, Quintin,

— scrupule.

Ses bandes s’étaient grossies en route de celles de Keranflec’h, de Saint-Régent et de Le Gris- ~ Duval, un des lieutenants de Le Veneur de La

y Roche, qui avait succédé a Boishardy dans le | - commandement du district de Lamballe, et elles.

--devaient faire leur jonction un peu plus haut avec celles des trois autres divisionnaires des Cétes-du-Nord, Picot de Iimoellan, dit Tape-d-

-Mort, Colas de a Baronnais et BaudedeLa Vieu- —

ville. Mais 4 Chatelaudren, le 14, on apprend le désastre de Quiberon; l’Armée rouge, qui n’a cessé d’étre harcelée par les colonnes républicaines et dont leconseil ne leur a échappé que de justesse,

prés de Quintin, au manoir de Kerigant, aura

: demain sur les bras toute l’armée de Hoche. Est-ce

Cadoudal qui intervint alors, de lui-méme ou poussé par ses Chouans, qu'il avait beau tenir a — Vécart de l’état-major et dont le puritanisme

s’offusquait du scandale de cette vie de galanterie

a Quiberon. Ce passé militaire assez terne ne le désignait peut-étre pas pour recueillir la lourde

Chatelaudren, qu'il pillera et rangonnera sans

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ui le peconmiande au prince de Bouillon pour les

et d’exactions? Puisaye le dit et que, « lassé des représentations de Georges pour le ramener a son objet », Pont-Bellanger « finit par déserter secrétement.» — avec la caisse. Suivant une autre tradition, qui ne contredit pas d’ailleurs la précédente, l’écervelé personnage aurait été arrété par les Chouans au moment ov il s’enfuyait, condamné

4 mort sur place par un conseil de guerre et sauvé par Georges qui le fit évader. Le seul fait certain

est celui de sa fuite nocturne pendant la retraite sur

Corlay, immédiatement exigée par Georges. Pont- Bellanger et les gentilshommes de sa suite avaient fait mine de s’y résigner. Vers minuit, Rohu, qui commandait l’arriére-garde, fut prévenu par son lieutenant Coryton de l’approche d’une troupe a

cheval. A son cri de qui-vive une voix répondit :

— C’est moi, mes enfants. C’est votre général, ne craignez rien. L’ennemi ne fait aucun mouvement.

« C’était en effet, dit Rohu, M. de Pont-Bellanger, —

notre général, qui, sans s’arréter, traversa la route

derriére nous et disparut avec son état-major, |

nous abandonnant en présence de l’ennemi. »

Bon débarras, dut penser Georges. On suit

quelque temps encore Pont-Bellanger, au manoir

de Bossény d’abord, chez Le Gris-Duval, ou, dans la nuit du 3 aotit, ses sentinelles sont désarmées, Salomon de Lorgeril tué, lui-méme laissé pour mort, puis a Saint-Méen, en Ille-et-Vilaine, ot il guérit et ot ses traces se perdent. Mais sa

femme les retrouvera, prétendent les informés, — et fournira au général Hoche toutes les précisions ©

nécessaires pour le cerner quelques mois plus tard.

L’ODYSSEE DE L’ARMEE ROUGE 25 mars 1796) 4 Médréac, canton de Montfortla-Cane, sans qu’on sache bien sil y tomba par ‘surprise sous les balles des Bleus ou s'il s’offrit A ‘elles volontairement, comme le bruit en courut. ‘Et le dégofit, en effet, put bien l’avoir décidé 4 ce dernier parti. « Maitresse du général Hoche, écrivait de Brest au comte d’Artois, en 1814, le | comte de Ferriéres, [Louise du Grégo] osait en afficher le portrait sur son sein; elle portait avec effronterie le costume sanglant qu’on appelait — alors habit a la victime »; a Trévarez, un des cha- | teaux de sa famille dont elle avait obtenu la restitution, Hoche venait souvent la voir de Lesneven, son quartier général, et la tradition veut que des telais de chevaux « frais et vifs » fussent préparés sur la route pour lui permettre d’aller toujours le galop. Est-ce de la qu’elle fit découpler sur Pont- Bellanger, rembuché a Médréac, les limiers de Bonté, un ancien aide girondin de Puisaye devenu Yun des adjoints de Hoche? Moins d’un an aprés (4 brumaire an VI), cette « épouse générale de tous les généraux amateurs », comme I’appelle pittoresquement un rapport de Bosquet a l’administration du Morbihan, convolait en justes noces avec l’exécuteur présumé de son mari.

Pendant ce temps, Georges conduisait la retraite. Elle fut un chef-d’ceuvre, peut-étre son chefd’ceuvre, car les grandes rencontres, les batailles en lignes déployées ne lui réussiront guére et il sera, par excellence, le stratége des bonds foudroyants et des replis pareils 4 des évanouisse-

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Mais ici c’est autre chose : trente lieues a couvrir,

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tout un département et la moitié d’un sistree a faire traverser par quatre mille hommes déso- rientés, découragés, qui se sont hatés de jeter dans-les buissons et les roseaux leur maudite défroque écarlate, et talonnés en outre par les Bleus, dénoncés par les municipalités, importuns méme A leurs amis de la veille que la défaite a retournés, telle est la complexe équation a résoudre et qui demande les facultés d’un nouveau Xénophon. Mais Georges n’est point troublé par sa difficulté. En échange de l’obéissance passive qu il a fait jurer a4 ses hommes, il s’est engagé sut son honneur de chrétien a les ramener tous “au pays — et il tiendra parole. Trois jours lui suffiront': dés Cléguérec, ils commencent 4 se sentir chez eux. Une partie de la longue colonne s’égaye, sur son ordre, par les landes, les chemins de labour, vers les fermes blotties dans les creux, ott elle se mottera jusqu’au signal du prochain «rassemblement. » A Moustoir-Locminé, dislocation générale. Seuls resteront avec lui, autour de lui, « ceux qui ne pouvaient pas rentrer chez eux, soit parce qu’ils n’avaient pas de moyens d’existence ou que le lieu de leurs domiciles ffit occupé par les troupes républicaines » (Rohu) : des « loges » sous les taillis, des « caches » dans des maisons de confiance, leur ont été apprétées; les guinées anglaises épuisées et en attendant que Georges en regoive de nouvelles par d’Allégre, qui est parti pour Londres, ou par Mercier La Vendée, qwila envoyé prendre les instructions du comte d’ Artois, débarqué a l’ile d’Yeu avec le troisiéme échelon du corps expéditionnaire primitivement destiné

a Omberon, on peelera les eee au moyen de ces étranges bons « payables quand il y aura de Pargent » dont se contentait la candeur d’un — seuple étranger 4 tout esprit de mercantilisme et ue le dernier prodige de Georges, cette retraite si difficile opérée en trois jours, sans aucune perte (hommes, avait achevé de lui assujettir.

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