‹ La Chouannerie: Blancs Contre Bleus 1790-1800Chapitre 33 sur 36 · EA \. TROISIEME ‘CHOUANNERIE · texte numérisé non relu

EA \. TROISIEME ‘CHOUANNERIE

délivrées par Mercier La Vee Vautre, non moins expéditive et aussi féroce A ses heures, mais gaie le plus souvent, franche, ouverte, une Chouannerie

de « bons vivants » (le mot encore est de Frotté), avec ce méme gofit picaresque de la route et de ses hasards que nous avons relevé dans la Chouannerie gallote des Cétes-du-Nord et de 1’Ille-et- Vilaine. C’est par ce cdété aventureux qu’elle plait tant aux femmes et de toutes conditions. Dans aucune des Chouanneries il n’y eut tant d’héroines que dans la normande depuis Mme de Frotté, la - belle-mére du général, Mme de Chivré, « la plus chouanne des femmes », Mme. Esnault, « adroite,

- intrigante, spécialement chargée des négociations avec les autorités », Anne Le Moussu, marchande 4 — Vézins, jusqu’a la Pipette, de Granville, qui n’était peut-étre qu’‘une fille galante, la fille Pierre, de Caen, qui était manchote, et cette légendaire Marie Loisel non identifiée, en qui l’on vit tour a tour une grande dame, une bourgeoise de qualité, une servante et qui incarne bien dans son anonymat ces trois catégories sociales du dévouement féminin en Normandie. « On ne compte pas pour rien chez - les Chouans la gloire de paraitre devant ute maitresse armé d’un fusil, vétu d’un uniforme », écrivait en l’an VIII un correspondant du souspréfet d’Argentan. Et un autre témoin montre ces mémes Chouans du Bocage, le dimanche, 4 la danse, faisant conquéte sur conquéte parmi les jeunes paysannes « au cotillon de droguet a raies multicolores, au léger fichu d’indienne a fond blanc semé de pois ou de fleurettes, au bonnet de fine batiste recourbé comme le cimier d’un casque ». -

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Faire la guerre chez soi, 4 l’ombre de son clocher, sous 1’ceil des belles, la « guerre d’amitié », comme ils disent, ou partir aux frontiéres, quelle recrue hésiterait entre les deux propositions et puisqu’il

faut opter nécessairement? La peut-étre, dans cette —

Normandie si rebelle 4 la conscription, le cri de: « Mort aux Bleus! » fut spontané, général. Ailleurs, sauf dans les landes morbihannaises, c’est tout au plus si des oreilles attentives auraient pu surprendre au lointain, sous les cépées angevines ou mancelles, dans les gorges des menés, les grondements du cornet 4 bouquin, clairon de la Chouannerie appelant au rassemblement, — mais, cette fois, combien faibles et espacés!

Et pourtant ce n’était plus paroles en l’air : du solennel et mélancolique Edimbourg, ot l’avaient forcé de se réfugier les Shylocks anglais ses créanciers, Charles-Philippe (le comte d’Artois) avait

donné le signal si longtemps différé. Lui-méme-

avait nommé les généraux convoqués a Holy-

Rood : Georges pour la Basse-Bretagne; La Préva- | laye pour la Haute; Godet de Chatillon pour — l’Anjou (a la place de Scépeaux); Frotté pour la |

Normandie; Bourmont pour le Maine, le Perche et le pays chartrain; d’Autichamp pour la Vendée;

Mallet, pour la rive droite de la Seine. La désigna-

tion de ce dernier personnage pour un commandement « plus honorifique que réel » et le choix de La Prévalaye, officier sans allant, mais non pas sans esprit, étaient seuls discutables, comme l’éviction de Boisguy, — mais peut-étre ne savait-

on pas 4 Holy-Rood que le bouillant jeune homme — s’était échappé de Saumur. Chatillon venait de —

dousdher dans le Morbiban: + @Andigné ly avait

tejoint au quartier général de Georges — « une -tmaisonnette isolée, entourée de bois considérables ». Le pauvre Scépeaux s’y rendit aussi « pour réclamer contre l’oubli dans lequel on le laissait ». De ces premiers entretiens sortit lidée des confétences de la Jonchére, prés de Pouancé (Maine- et-Loire), ott, sans provoquer le moindre ébranle- ‘ment des colonnes républicaines, sans éveiller - méme ou paraitre éveiller l’attention de la police, deux cents généraux, divisionnaires et officiers subalternes royalistes, gardés par douze cents Chouans en armes de Segré et de Vitré, purent se - réunir du 15 au 18 septembre et examiner 4 loisir

- décidée.

Puissance de l’illusion! Les « masses » paysannes,

non moins méfiantes que les princes, n’avaient

répondu que faiblement a l’appel des chefs ven- déens, angevins, manceaux et haut-bretons; seuls - Cadoudal et Frotté disposaient d’effectifs suffisants, entrainés, solides (4 condition encore qu’on ne les changeat ni de milieu ni de tactique). Mais justement c’est ce que prétendait faire le conseil de la Jonchére : de la guerre aux villages, il voulait se hausser a4 la guerre aux villes, emporter au pas de charge Vannes, Saint-Brieuc, Le Mans, Nantes,

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Alencon.... Cette derniére guerre chouanne, a-t-on — }

fait remarquer, pourrait s’appeler « la course aux chefs-lieux ». Il efit fallu peut-étre, pour la conduire a bien, quelque préparation, quelque entente aussi entre les chefs, trop enclins par nature ala marche

la situation. Quand on passa au vote, il n’y eut pas un dissident et, a l’unanimité, la guerre fut .

en ordre dispersé, bref l’unité de direction. Mais Quiberon était déja oublié. Le comte d’ Artois songea bien un moment 4 investir du commandement supréme le duc de Montmorency. Grand nom, expérience nulle. Finalement on conserva Béhague, en le diminuant, en donnant une partie de ses pouvoirs au comte Le Loreux, commissaire du roi, avec voix prépondérante dans le conseil. Mais en vérité de tels choix et le recours 4 ce robin pour régler les explosions du volcan populaire feraient douter de lV’intelligence du comte d’Artois, si l’on ne savait qu ils étaient tout provisoires dans la pensée du prince bien décidé a débarquer dans un port de la Manche, dés qu’on lui en aurait ouvert un, et a prendre la téte du mouvement. Il l’a dit a Bourmont et a Georges, et il n’y a aucune raison de suspecter sa parole, mais il en est beaucoup de suspecter les dispositions de son entourage plus soucieux de la personne du prince que de sa gloire et qui faisait tout pour le retenir 4 Holy-Rood.

Le conseil de la Jonchére avait dressé une espéce >

de plan général de l’insurrection.

« Georges, dit d’Andigné, devait attaquer, a la fois, Vannes et Saint-Brieuc; Bourmont, le Mans; les Vendéens et nous [Chatillon, Mauvillain

et d’Andigné] Nantes. Le jour [de 1l’attaque]

n’était pas décidé d’une maniére bien précise, de sorte que cette entreprise n’eut pas tout le succés que nous aurions pu en attendre.... »

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Cest peu dire, et elle n’eut que des suites |

facheuses. Bourmont put bien s’emparer du Mans dans la nuit du 14 au 15 octobre : il ne sut pas s’y maintenir et, aprés avoir couru la ville, pillé les

Neate. il se faisait battre en détail le lendemain a Silié4é Guillaume, a Foué et a Ballée. — Et Chatillon, de son cété, dans la nuit du 20 au 21, ala faveur du brouillard, pouvait bien s’emparer de Nantes a peu prés dégarnie de ses troupes : il était si peu maitre des siennes et de leur direction © qu’a part trois détachements qui occupaient les — - portes de la ville il ne savait ot! étaient les autres. Ja brume, de plus en plus opaque, ajoutait A la | - confusion. « Pour se reconnaitre, dit d’Andigné, - on se demandait si l’on était Blew ou Chouan. » - Sans un subalterne, Dupré, dit Téte-Carrée, qui avait fait « de la dure » au Bouffay et qui connaissait les aitres, on n’etit méme pas délivré les roya-

- listes détenus dans cette prison historique. Mais, faute de renseignements et de véhicules, on n’emporta niarmes, ni canons, ni munitions; on négligea jusqu’a largent des caisses publiques. Nantes aurait pu étre un arsenal et une place d’armes formidables pour la Chouannerie et la Vendée renaissantes : évacuée au petit jour, elle ne fut, - comme Le Mans, que le réve d’une nuit. — Et - Mercier La Vendée enfin, cinq jours plus tard, avec Saint-Régent, Kerenflec’h, Carfort, Courson, ‘Roland, dit Justice, et quelques autres seigneurs de moindre importance, pouvait bien s’emparer

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de Saint-Brieuc qui n’était pas plus sur ses gardes be

que Nantes et Le Mans. Casabianca, arrivé de la veille et qui commandait la ville, dormait 4 poings — fermés. C’était pourtant un beau tumulte. Le commissaire du Directoire, l’ex-constituant Pou- - lain de Corbion, avait l’oreille plus fine ou le patriotisme plus exigeant : entendant des coups

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de fusil, il voulut aller aux renseignements et

tomba sur un parti de Chouans qui, n’ayant pu Vobliger a crier : « Vive le roi! », le fusillérent sur place. On expédia encore cinq ou six méchants bougres de patriotes, victimes, comme Poulain, de leur curiosité; on délivra surtout des prisonniers, dont Mme Le Frotter de Kerilis, mére d’un des assaillants et l’une des figures les plus énergiques de la Chouannerie féminine bretonne, condamnée a mort le 27 juillet; on lacéra les livres d’écrou; on emmena méme un canon de quatre et soixante chevaux de la garnison qui servirent de monture aux femmes et aux éclopés — et qui furent repris d’ailleurs par les colonnes républicaines le lendemain, dans la forét de Lorges, au chateau de l’Hermitage, ot s’étaient échoués ces vainqueurs d’une nuit changés en fuyards au petit jour....

Ces prises de villes si t6t suivies de leur évacuation ne tiraient pas A conséquence : de loin elles pouvaient impressionner; de prés, dans la nuit, avec les chemises des assaillants passées sur leurs pantalons, les trognes peintes et les déguisements féminins des éclaireurs, elles ressemblaient fort a ces chienlits d’ivrognes qu’on appelle en Bretagne des malargés; les bourgeois dont on troublait le sommeil en étaient quittes pour se renfoncer, comme Casabianca, sous leurs couvertures; it n’y avait de danger que pour ceux qui se montraient aux fenétres ou dans les rues. On était loin de l’espéce de fureur sacrée des débuts. La Chouannerie tournait au chouannage.

Le pis est que Cadoudal, pivot de l’insurrection

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" dans la Basse-Bretagne, n’ avait pus’ ‘emparer de Vannes, l’objectif principal qu'il s’était réservé,

Vendée. Gros mécompte assurément et triste tentrée en campagne. On dit bien que c’était la - une feinte pour détourner l’attention de 1l’ennemi. Et d’autres expliquent son échec de la nuit du 25 au 26 octobre par le manque d’artillerie; mais Bourmont, Chatillon, Mercier La Vendée n’avaient

pas plus que lui de canons. Seulement Vannes

était éveillée et la garnison a son poste. Les canons . qui lui manquaient, Georges alla le 30 suivant, les - chercher 4 Sarzeau out deux piéces tombérent entre ses mains avec la petite capitale du pays de Rhuis: il eut donc pu commencer par prendre Sarzeau, ' ce qui lui efit permis de s’attaquer 4 Vannes avec quelque succés.

Guillemot, lui, la veille, avait pris Locminé, défendu par un détachement de la 58¢ demi- brigade; Sol de Grisolles, Redon, défendu par un - détachement de la 85¢ : les Chouans étaient au

moins le triple ou le quadruple. La lutte fut chaude

- cependant autour et a l’intérieur des deux villes. Mais Locminé ne resta au « roi de Bignan », Redon, - puis La Roche-Bernard et Guéméné a Sol de - Grisolles que pour en étre presque aussitot évacués. C’était décidément un mot d’ordre. La-haut, dans l’Anjou chouan, le Maine, la Normandie, Turpin ne faisait pas plus de cas de Baugé, La Nougaréde de Segré, Frotté de Couterne, qu’ils avaient enlevés. Mais peut-étre ce dernier etit-il gardé Vire, s’il Vavait pu prendre. Avec le levier le plus puissant

en hommes et en ressources dont ait disposé une

détachant sur Saint-Brieuc son lieutenant’ La

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insitiection, ia Chouannerie n’a jamais sus "assurer |

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un point d’appui cotisistant. Les Vitois, comme les Vaunetais, étaient sur leurs gardes, la ville couverte au loin par des redoutes et des palissades : Frotté s’y brisa. Au cours de la retraite, qui n’eut rien de triomphal, il perdit son chef d’état-major, le chevaleresque d’Oilliamson. Un échec plus mortifiant l’attendait 4 la Fosse et que réparérent insuffisamment des succés partiels de ses lieutenants, d’Hingant de Saint-Maur, entre autres, a Pacy-

sur-Eure qu’il emporta le 24 tiovembre avec deux”

cents Chouans: dans l’attente de jours meilleurs, Frotté licencia ce qui lui restait de troupes. Désordonnée, cacophonique, partant trop t6t ou trop tard, l’insurrection, en sotnme, s’ouvrait par un énorme couac.

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