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UNE CIVILISATION MUNICIPALE

ce sont eux qui expliquent l’heure tardive de la victoire chrétienne parmi les foules.

D'autant que ces cultes locaux, cette religion de second ordre a trouvé un point d’appui et un surcroît de force dans l'intensité de Ja vie municipale sous l'Empire, que les inscriptions nous révèlent (1). On insiste aujourd’hui, avec raison, sur ce point capital. « Rome n’a pas cessé d'être une ville ; sa « constitution a toujours gardé son caractère » municipal ; les provinc:s créées par elles sont « moins des états que des agrégats de cilés (2). » Cette civilisation municipale qu'est vraiment alors la civilisation romaine, jette dans le sol de si profondes racines que, malgré la grave crise de la fin du ru° siécle qui voit tout à la fois la fin de sa prospérité et l’obscurcissement de sa gloire,elle reparaitensuite, appauvrie,soufrante, mais vivante encore, dans les jours ditficiles du v° siècle, relevée, restaurée, dirigée par les évêques, qui, dès la fin du 1v° siècle, joignaient si souvent à leur ministère religieux les charges civiles des defensores civitatis. Comme l'époque Împériale, l'époque épiscopale est, avant tout, une époque ‘de civilisation municipale : ; la machine impériale tombée, les cités sont demeurées debout, pièces solides de l’ancienne armature. Et, dès lors, comment douter que cet esprit municipal, si vigoureux, ail réagi sur l’esprit religieux, qu'il ait raffermi les cultes locaux ? Ce qui est sûr, du moins, c’est que la chute de l'empire entrainant avec lui sa religion universelle ne nous permet pas d'envisager une autre explication de la persistance du paganisme populaire.

(1) Georges Goyau, Rapport sur les progrès des Etudes d'histoire el d'épigraphie romaines depuis 1878 [Extrait äu Compte-rendu des travaux du Congrès Biblidgraphique International . Paris, 18991, p. 4.

(2) Tourain, 313.

Juvenal, mort en 149, raconte que les gens d’Owbros et ceux de Tentyra sont toujours prêts

à se batire ou même à se dévorer « parce que

« chacune de ces deux villes déteste les divinités

« de l’autre et croit qu’en fait de dieux ilnya.

« de bons que les siens. » :

Inter finitimos velus atque antiqua simultas, Immortale odium et nuvquam sauabile vulous Ardet adhuc Coptos et Tentyra. Saummus utrinque Inde furor vulgo, quod numina vicinorum

Odit uterque locus, cum solus credat habendos Esse deos, quos ipse colit (1).

Au temps des évêques comme au temps des empereurs, durant la longue époque de la diffu-

sion du Christianisme, malgré quelques apparences contraires au 1° siècle, la terre est donc

toujours enserrée dans un réseau divin, aux

mailles infiniment nombreuses ; le mot de Cicéron est toujours vrai, l'esprit local des religions

antiques toujours vivant : « A chaque cité sa re= ligion, sua cuique civitati religio est (2).

(1) Juvenaz, XV, 33, (2) Pro Flacco, 28.

Pourtant, ce sont bien les masses humaines que le Christianisme finit par conquérir, le Christianisme qui s'élève au-dessus des cités et brise les divinités locales, qui proclame, à quelque cité qu’ils appartiennent, la triple fraternité de tous les hommes, créés par le même Père, rachetés par le même Fils, vivifiés par le même Esprit, et qui prétend les réunir tous dans une même communion. Celte prétention apparaît comme un défi jeté à la face du monde antique, encore dévot des religions locales : elle finit pourtant par pénétrer dans l’histoire, après plusieurs siècles de lutte. Que ce soient les idées de l'élite qui, par leurs seules ‘orces, se soient imposées à la masse, il y aurait, Messieurs, une évidente exagération à le croire : l'humanité n’est pas composée de théologiens et de philosophes et les raisons qui touchent ceux-ci laissent sou— vent indifférente celle-là. C’est le culte des Saints martyrs qui a accompli cette œuvre populaire ; par le culte des martyrs, le Christianisme, religion universelle, prolonge, en quelque sorte, les religions locales : le culte des martyrs (1), qui

(1) Sur le développement de ce culte et des idées qui le supportent, consulter le méthodique travail de Mgr. J.P. Kirsch : Die Lehre von der Gemeinschaft der Heiligen im christlichen Alterthum. [Mainz. Kirchhein. 1900, in-8

36 LA CHRISTIANISATION DES FOULES s’est spontanément et silencieusement développé au sein des églises du premier au 1w° siècle, s'épanouit alors, et c’est lui qui conquiert le monde à la foi du Christ. ?

1.— Un peu partout, dans l’Empire, les martyrs … ont laissé de leur sang ; leur mémoire a été naturellement entourée de vénération et d'amour, comme l'atteste la haine furieuse qui s'attache à leur persécuteur, à l'Empire, à la Bête dont parle l’Apocalypse, écrile, — on est d'accord aujourd'hui pour le croire — au temps des fureurs de Domitien (1).

De cette vénération qu’attestent encore tous les actes authentiques des martyrs, et la coutume qu'ont leurs frères de les visiter dans les chaines et de recueillir leur sang dans les sup-

plices, et le soin que prennent souvent les ma-

gistrats de faire brûler les corps afin de les soustraire à la piété des fidèles ; — de cette vénération

pieuse, ainsi attestée, nait naturellement la pen- « |

cée que leur témoignage, que leur sacrifice est agréable au Christ, que peut-être leurs prières … sont puissantes sur lui. Comment leur refuseraitil quelque chose; ne lui ont-ils pas donmé leur sang ? Du souvenir de l’amilié qui les unissait à … leurs frères, naît, tout nalurellement, dans l'âme de ceux-ci,la confiance qu’ils ne lesoublieront pas, maintenant qu'ils portent la couronne de gloire : glorifiés par le Seigneur, peuvent-ils se montrer moins bons qu'autrefois, lorsqu'ils n'étaient pas

de 230 pages, dans les Forschungen surtchristichen Lilleralur — und Dogmengeschiehte de Ehrhard e Kirseh]-

(1) Hanxack. Gesch. Altcn. Lüteratur I, 245. — H p- Top Tov rôpvuwv ai Tuv Bôshvyuttwy &TS Vs. ou encore, un peu plus bas, T7,v yuvatza peÜvobcav Ex cod afpatos Tv ayiwv zai È4 ToÙ da'uatos Tv apré *Incod. xvu 5-6, Wescott et Hort, 1895, p. 529.

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