LOCALISME DU CULTE DES MARTYRS
2. — Mais le culte des martyrs est essentiellement un culte local. Leurs corps ont part aux honneurs qu’on leur rend ; n’ont-ils pas eu part, aussi, aux tortures qu'ils ‘ont supportées ; et ne doivent-ils pas, au grand jour, partager la ‘gloire dont les revêlira le Seigneur ? N'est-ce pas leur vertu, enfin, qui suscite les miracles dont sont témoins leurs tombeaux ? Les cadavres des martyrs deviennent donc des reliques sacrées, et les lieux qui les possèdent sont déclarés saints par leur présence. Leur prestige est tel qu’il s'y attache souvent un droit d'asile. Les cimetières naissent, on l’a vu, autour des tombes saintes, tous les fidèles voulant être ensevelis ad sanctos. Les pélerinages, les vols de reliques, les inventions, témoignent plus fortement encore du caractère local de ce culte. L'intercession du saint a plus de chances de se produire, lorsque le fidèle l'implore sur la pierre de son tombeau; il a prouvé par un long et difficile voyage la dévotion qui l’anime ; la vertu mystérieuse du corps agit, sans doute, plus aisément au lieu même où il repose. Les pélerinages, au mi° et au 1v° siècle, redoublent donc d'intensité. Indépendamment des deux grands courants « catholiques », si j'ose ainsi dire, qu’attire la Palestine, théâtre de la vie du Christ, et Rome, la ville de Pierre et de Paul, de Silvestre, de Laurent et d’Agnès, des courants secondaires, en nombre infini, s'établissent dans l'empire, qui ramènent les foules pieuses aux tombeaux de saint Jean à Ephèse, de saint Polycarpe à Smyrne, de saint Philippe à Hiérapolis, de saint Thomas à Edesse, de saint André à Patras, des saints Gervais et Protais à Milan, etc... Comme tous les chrétiens ne peuvent les faire, comme c'est d'autre part un bien sans pareil que la possession d’une relique, il arrive que les âmes pieuses ne résistent pas au
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désir de s’en emparer lorsqu’une occasion se présente. Souvent, Dieu vient au secours de ses enfants ; il les avertit par un songe de la présence d'un saint oublié; et, sur les indicalions de l’évêque auquel il parle, on trouve — eu l’on croit trouver — les reliques bienfaisantes. Le plus précieux trésor que puisse donner un saint évêque, c'est son corps lui-même : saint Nicet de Erêves (mort en 566) le déclare ; et les habitants de Spolête ne veulent pas se laisser persuader par leur évêque Achille [402-418] que saint Pierre les protège : son corps ne repose pas dans leurs murs.
Or, voilà précisément ce qui intéresse les foules paiennes que les chrétiens veulent conquérir. Au dessous du Dieu de l'Evangile, ces foules apprennent à voir, dans les martyrs que les fidèles vénèrent, de petits dieux locaux, très actifs et fort utiles. Dieu est trop haut, Dieu est trop loin, quelques marques d'amour qu'il ait données, pour qu'il puisse se mêler aux mille soucis de notre existence quotidienne ; le païen cherche, par habitude, un protecteur plus proche, plus familier, moins imposant, qui soit moins absorbé par les affaires de tout un monde et qui puisse, par conséquent, plus attentivement écouter ses plaintes et plus diligemment secourir ses misères : telle, la fée de la source voisine qu'imploraient ses pères..….,à moins que ce ne soit le martyr qui s’est laissé trancher la tête tout auprès et dont le tombeau voit tant de merveilles. Il s'incline peu à peu devant cette force mystérieuse dont il constate les effets, et il en vient à vénérer les tombeaux comme il adorait les arbres.
Grégoire de Tours (mort en 594) raconte (1) que, au sommet d'une montagne du Gévaudan qu'il
(1) Cf. le texte infra, p. 60, appendice II,