CONVERSION DE L'ÉLITE HUMAINE
la fin du premier siècle, deux des plus grandes familles étaient chrétiennes, ou atteintes par le Christianisme, les Avilii Glabriones et les Pomponii Bassi ; il arriva même un moment où, au premier siècle, très probablement, les héritiers de l'empire furent chrétiens. Les deux élèves de Quintilien eurent cette qualité tant qu'ils vécurent : ils étaient les petits neveux de Vespasien, par Flavius Clemens leur père, qui était fils de Titus Flavius Sabinus, frère ainé de Vespasien, massacré par les Vitelliens à l'assaut du Capitole, le 19 décembre 69; d'autre part, le christianisme de leurs parents, Flavie Domitille et Flavius Clemens mis à mort par Domilien ainsi que Acilius Glabrion ne fait plus de doute, aujourd’hui qu'on a retrouvé, Via Salaria, la catacombe des Acilii.
Au u° et au an siècle, l’évolution de l'élite vers le Christianisme est accélérée et affermie : c’est alors que les cultes orientaux se propagent et fouettent les besoins que satisfera l'Evangile; c’est alors que l'indifférence ordipaire de l'Etat romain ou la bienveillance de certains empereurs, Commode notamment et les deux Sévère, laisse se développer et s'épanouir l’œuvre de propagande et de conversion. Dans la crypte de Lucine, sur la voie Appienne, on a trouvé le sarcophage de Datia Clementina, femme de Jullius Bassus, haut fonctionnaire d’Antonin et de Marc Aurèle; au même endroit on a recueilli les inscriptions funéraires d'Annia Faustina, de Licinia Faustina, d’Acilia Vera que leurs noms ou surnoms permettent de rattacher aux plus illustres maisons de Rome et même à la famille impériale (1). « A cette époque, écrit
(1) Azcaro, I, 429, 2 ;. IL, 261. — Cf. TERTULLIEN, ad.
« M. Allard, des hommes de la plus haute aris= «tocratie venaient à (l'Eglise), encore parés des « insignes consulaires ; les bonnes familles pro- « vinciales lui fournissaient des recrues, comme « Grégoire le Thaumaturge que ses parents des- «tinaient au barreau et qui avait un beau-frère « assesseur du procurateur de Judée, ou comme « Cyprien, issu des décurions de Carthage, avo- « cat renommé au barreau de cette ville, baptisé « vers 245 et devenu évêque de la métropole « africaine un an avant la mort de Philippe. Ces « noms sont cités, ajoute le même auteur, à litre « d'exemple, entre beaucoup d'autres, non « comme une singularité, mais pour montrer au « contraire un courant désormais bien établi « qui coule plus libre et plus rapide en un temps « où la faveur du prince semble avoir aplani « tous les obstacles...» C’est alors que, parmi les recrues de la foi nouvelle, il s’en trouve qui sont philosophes ; à leur philosophie, les nouveaux baptisés juxtaposent leur croyance; ce sont les Apologistes. Ce sont des philosophes élevés dans l’école que ce Quadratus et cet Aristide qui adressent à l'empereur Hadrien [117-138] les premières défenses et les premières expositions du christianisme. Saint Justin a fréquenté tour à tour le Portique et l’Académie, et les Aristoléliciens et les Néo-Pythagoriciens ; loin de rougir de ses anciens maitres lorsqu’il est devenu chrélien, il se plait à montrer dans le christianisme celte philosophie éternelle qu'ils ont plus ou moins nettement entrevue; il continue leur œuvre en la complétant, plutôt qu'en la rectifiant ; à leurs théories de Dieu et de l’homme, il ajoute la doctrine de la Rédemption, restaura-
Scap. 4 : « clarissimas feminas et clarissimos viros sciens (christianos) esse. »
HOSTILITÉ DES FOULES mb: |.
tion de l’œuvre primitive, autrefois commencée par les Prophètes, à jamais achevée par Jésus- Christ, le Verbe incarné. Le chrislianisme des Apologistes est la philosophie la plus haute et la plus certaine, en même temps que la religion universelle et absolue ; ils utilisent la tradition, l'Ancien Testament, l’histoire de Jésus, et ils les expriment en formules abstraites et rationnelles, intelligibles à tous les penseurs. Le contenu de la Religion chrétienne se retrouve dans la révelation divine manifestée dans la raison naturelle et la liberté de l'homme. La philosophie est ellemême une révélation de Dieu, et, dans une certaine mesure, une émanalion de la raison éternelle. Si le Verbe s’est pleinement épanoui dans le Christ, le monde ancien de tont temps en a possédé la semence ; c'était le crépuscule avant le grand jour de l’Incarnation. Le beau mouvement intellectuel du n° et du iv° sièle, que je rappelais tout à l'heure, atteste et symbolise le rayonnement progressif du Christianisme parmi l’élite humaine aux deux premiers siècles. On sait quel curieux contresens a élé commis autrefois à propos des démocraties antiques ; il semble qu'à celte perle la religion de la canaëlle puisse donner un digne pendant.
2. — Il apparaît, en effet, d'autre part — bien que les documents soient rares et d’un maniement difficile — que les masses populaires demeurèrent beaucoup plus longtemps fidèles à l’ancien culte (1) : elles furent, dès la première heure,
(1) Je renvoie d’une façon générale au second volume de V. ScauLrze : Geschichte des Untergangs des Griee
visées par les apôtres et elles luttèrent jusqu'au vu® siècle. Les écrivains chrétiens exagèrent le succès de la propagande évangélique : au début du 1v° siècle, le nombre des fidèles était peut-être considérable, par rapport aux primitives commu nautés judéo-chrétiennes ; il demeurait certainement assez modeste si l’on songe à le comparer au chiffre total de la population de l'Empire. Lorsque Théodose donna à l’évêque d'Alexandrie Théophile un ancien sanctuaire de Mithra et que Théop!ile exposa à la risée publique les objets bizarres trouvés dans le travail de la transformation du temple en église, ce fut le peuple qui se souleva, se fortifia dans le Serapeion, y soulint un véritable siège et ne se soumit que sur la promesse d’une amnistie complète (1). A peu près à la même époque, la guerre d’Arbogast atteste aussi la persistante survivance du paganisme dans le peuple. Le gouvernement d’Eugène, créé empereur par Arbogast en 392, après l'assassinat de Valentinien II (2), est acclamé universellement : et c’est alors que l'autel de la Victoire est relevé, les biens des temples restitués, la liberté de sacrifice et de divination rétablie (3); la guerre contre lhéodose prend l'allure d’une véritable guerre sainte, la Ville est sillonnée d'une procession immense lorsque Flavien se fait initier au culte de Mithra et offre un taurobole (4).
chisch-rümischen Heidentums. |léna, H. Costenoble, 1892, in-8]. On y trouve groupés topographiquement un assez grand nombre de textes.
(4) Socnare. V, 16-17; Sozomixe, VII, 15; Ruri, M, 21 [P. G. 67. 604, 1456 — P. L. 21, 528].
x eL Zosine, IV, 53 [Bonn, 286]; Socrate, V, 25. [P, G., 7, 649].
(3) FR Ep. 57 ; Pauuin, Vita Ambrosii, 26. [P. L., 16, 1174-1178 ; 14, 56].
(4) RerIN, 11, 33 [P. L., 21,539.] — Revue Archéologique, 1868, 451; Bullet, Arch. Crist., 1868, 49. — Peul-être
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