PERSISTANCE DU PAGANISME POPULAIRE A
être à ranimer le paganisme ; ce qui est sûr c'est que saint Rémi « détruit partout les autels des idoles et étend la vraie foi (1)»; et que, au vi siècle, une constitution de Childebert, le fils de Clovis, ordonne de renverser immédiatement les idoles (2) ; et que les conciles de ce même siècle, par leurs attaques contre l’idolâtrie, __ attestent que le paganisme persiste en Occident (3) - comme il persiste en Orient.
| Comment s'explique ce fait que nous venons de
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ù (4) Excerpta ex collatione Episcoporum Galliæ coram rege Gundebaldo. [Miexe, P. L., 71, 1154] : « Providente
* Domine Ecclesiæ iuæ et inspirante pro salute totius “ gentis cor domini Remigii qui ubique altaria destruebat
idolorum ».
Ë (2) « Præcipientes ut quicumque admonitus de agro suo, ubicumque fuerint simulacra coustructa vel idola dæmouibus dedicata ab hominibus, facto von statim abjecerunt. »|Miexe, P. L., 71, 1159]. Cf, la Revue des Queslions Historiques du 17 avril 1899. l’Idotätrie en Gaule au vie et au vue stécle, M. Vacaudard démontre, Lextes en mains, l'iuexactitude des thèses de Fustel [Monarchie Franque, 501-508] ; 11 établit sur un point particulier (en Gaule) le fait géuéral que nous voulons mettre en lumière, à savoir la tenace persistance du paganisme après la paix de l'Eglise, — Sur le pagavisme en Italie, consulter surtout le curieux poème découvert par M. Delisle dans le Ms 8084 du fonds latin de la Bibliothèque Natiouale | Bibl... Ecole des Chartes, 1867, p. 299]; Dos- BELSTEIN : Ve carmine chisliano codicis Parisini 8OS4 contra fautcres paganæ superstitionis ultimos [Lovauii, 4879. in-8]; le De Sacramentis d’un Pseudo-Awbroise IMicxe, P. L., 16, 409-410; Ducnesne, Origines du culte, 169 ; G. Monix, Revue Bénédicline, 1894. 76], la lettre de Grégoire le Graud à l’évêque de Tyndaris Eutychius Ep. I, 62 ; P. L. 77, 650], Tneopaaxes KeraAmeus, Zom.
7, cité dans les Acta Sanctorum, 3 avril, p. 227, et les autres textes cités dans Scauzrze, {l, 166-198].
(3) Il faut faire remarquer, toutefois, que le pagapisme est fortement entamé daus la Basse-ltalie et dans l'Atrique-Numidie [MorceLu, Africa christiana, 1, 34, et Ferrère : La situation religieuse de l'Afrique romaine depuis La fin du 1v° siècle jusqu'à l'invasion des Vandales, p. 14 ; 359].
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brièvement rappeler ? Le peuple n'a jamais témoigné beaucoup d’attachement à sa religion officielle : et les prêtres eux-mêmes, Lactance nous le laisse entendre (1), la défendent mollement: Comment donc la foule s'y attache-t-elle avec une ténacité aussi persistante ; comment se faitil ms tienne si fort au panthéon gréco-romain
(4) Lacrance, Div. Inst. V, 20, « Procedant in medium pontifices,seu minores, sen maximi. Distingrant aciem 1ogeniorum suorum... Parati eumus audire, si doceant..……. Imitentur nos... ; docemus, probamus, O8tendimus.… Doceant isti hoc modo; loquantur, hiecant, audeant disputare nobiscum... » (P. L., 6, 613 614).
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Le panthéon gréco-romain recouvrait, si j’ose ainsi dire, un autre panthéon, composé de divi- - nités locales : confondus tout à fait ou simple- + ment associés à elle, les dieux gréco-romains bé- - néficiaient de la dévotion qu'elles inspiraient au peuple. Les culles locaux, plus ou moins déguisés - et transformés, sont demeurés très vivants : au … 1° siècle même, malgré les apparences contraires, - ilest possible de les retrouver.
: 1 .— Sans doute, un même culte, le culte d’Au-
gusle et de Rome (1) est établi partout. En province, comme à Rome, le génie de l'Empereur - vivant est adoré conjointement avec les empe- . reurs défunts, personnifications concrètes de la - Ville maîtresse du monde. « Ce culte fait sa première apparition sous l’empereur Auguste et se . développe rapidement. Dans toutes les provinces, une assemblée de délégués des cités se réunit - chaque année auprès d’un temple consacré à Rome et à l'Empereur ; ils élisent parmi eux un prêtre qui, jusqu'à l’année suivante, exerce le sa- . cerdoce de ce culte au nom de la province, sous
(1) Cf. les beaux travaux de BevaLier sur /e Culte rendu - aux Empereurs romains, de Guiraup sur les Assemblées Provinciales, de MougLor eur l'Augustalilé.
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le titre de sacerdos ou d’äyues:6c. On célèbre des sacrifices et surtout des jeux publics avec une grande solennité; puis l'assemblée se sépare après avoir contrôlé la gestion du prêtre sortant de charge. En dehors de ces cérémonies célébrées au nom de la province, le culte de Kome et d’Auguste a, dans la plupart des willes, ses temples et ses prêtres municipaux, et, de plus, ses associations religieuses (1); si bien que l'on peut dire avec raison qu'il tend à « devenir la « religion universelle du monde civilisé, religion « tout extérieure si l'on veut, maïs partout pré- « sente, attirant à elle les hommages des conciles « provinciaux, des municipes, pénétrant enfin « par la propagande active des sociétés d'Augus- « tales jusque dans les couches profondes de la a société (2) ».
Sans doute, cette religion officielle est doublée, si j'ose ainsi dire, de deux autres religions qui exercent sur les âmes une influence plus efficace. L'une est le Stoïcisme qui depuis le iu° siècle avant le Christ jusqu'à la fin du second de notre ère, depuis Zénon de Citium jusqu'à Marc-Aurèle, règne en maitre, durant cinq siècles, sur l'élite humaine(3). Les stoïci: ns continuent l’œuvre des Cyniques. Zénon [342-2701 et Chrysippe{[280-208] font de la maîtrise de soi la marque de la vertu et de la raison le titre de l'homme : sont égales toutes les consciences que la raison éclaire et gouverne ; le barbare, l'esclave peut être un homme et le citoyen peut n'en être pas un. Le principe de l'universelle solidarité des êtres conduit aux mêmes conséquences ; l’unité du genre humain n'est qu'un aspect de l'unité essentielle des choses ;
(1) Ducuesne, Origines Chréliennes. 940.
(2) Boucné-LeccrrcQ, Institutions romaines, 556. (3) Zuzcer, Philosophie der Griechen, IL, 1
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LES UNIVERSALISMES PAÏENS 24
toutes les cités particulières doivent disparaître
au sein de la République universelle el tous les hommes se regarder comme autant de concitoyens, comme si « l'humanité était un grand troupeau vivant sur un pâturage commun ».
Epictète [94-120] et Marc Aurèle [121-180] développent ces deux idées fécondes ; et l'esclave et l'empereur concluent leur philosophie de la conscience et leur philosophie de l'univers par la théorie de la fraternité des hommes. L'idée de la paternité divine se trouve ramenée par là même : Cicéron semble retrouver ja vieille croyance qu'entre l’homme et Dieu il y a société naturelle, et Senèque va plus loin encore : il fait un beau livre sur la Providence qui, du temps même de Cicéron, n'avait pas encore de nom à Rome ; il parle de Dieu comme un chrétien, l’appelle Notre Père, Leus et Parens Noster, demande que sa volonté soil faite, exige qu'il soit honoré et aimé. Le stoïcisme qui s’est si fort approché des idées essentielles du christianisme, sentait profondément la petitesse et la faiblesse de l'individu humain ; par certains côtés, c'était vraiment une religion.
Mais le Mithriacisme a plus de prise sur la masse ; c'est plus vraiment une religion ; il mepace de sortir vainqueur de la mélée des cultes orientaux parmi les nouveaux besoins surgis dans lâme humaine. Dans la mythologie aryenne primitive, Mithra parait être un des noms du soleil (4), c’est un dieu jeune, bienfaisant et beau qui parcourt le monde, monté sur son char, coiffé d’un casque d'or : sa fête se célèbre au solstice d’hiver comme, maintenant encore le Mihragan. Orœuzd, le seigneur omuiscient était entouré de sept assesseurs, les Amshaspands ; de
(4) Darmesteten, Ormuzd el Arhiman, 62,
28 génies deséléments, les /zeds ; et d'un nombre infini de Ferouers, les idées des choses. Tout à l'origine, Mithra n’était qu'un Ized ; mais, dans les Védas, (en Inde), il est déjà un dieu-lumière. — En passant dans l'Iran, son rôle s'accroît encore : dans le Yescht, « il apparaît avec les premiers linéaments de la physionomie qu'il gardera jusqu'à la fin. Il a été créé par Ormuzd « qui l'a créé aussi digne d'honneur que lui-même ». Intermédiaire entre le créateur et l’homme, il confère aux rois la légitimité. Il ‘fait descendre sur eux le rayon divin, source de toute puissance et de toute justice. 11 leur apporte ce que les Perses nommaient le Avarenô, la gloire, terme à peu près intraduisible, que les Grecs rendent par r$yn. — Au sortir des plateaux de la Haute Asie, Mithra passe en Chaldée, où sa théologie s'élabore et s’étoffe. Les légendes iranienneset chaldéennes sont rapprochées, leurs divinités identifiées; l’astrolatrie sémitique se superpose aux mythes naturalistes des Ariens. Ormuzd est confondu avec Bal, Anàâhita est assimilée à Ishtar, et Mithra devient le soleil, Shamash. A travers la Mésopotamie, le culte de Mithra rénové rayonne jusqu’au Pout-Euxin (1). Voici enfin qu’il quitte l'Orient. On entend pour la première fois parler
(1) M. Frantz Cumonr vient de publier les mystères de Mithra [Paris, Fontemoing, 1902], résumé de son grand ouvrage: Textes et monuments fiqurés relatifs aux mystères de Mithra… avec une introduction critique [Bruxelles Lamentin 1899. 2 volumes in-4]. Consulter anssi, dans la Revue d'Histoire et de Littérature religieuses 4897, 11, 289 et 408, deux importants articles de lui sur la propagation des mystères de Milhra dans l’Empire romain, et, dans le Lexicon der gr.u vôm. Mythologie de Roscnen, l'article Mithras (t. 11, 2, col. 3028-3971). — La Revue des deux Mondes a publié sur la question un très intéressant article d'ensemble de M. Gasquet [1° avril 1899]. Voir aussi Jean Révice, La religion à Rome sous Les Sévères et le manuel de Marquardt; Culte, I.