CHAPITRE XXXVII
Comment la duchesse d'Orléans et son fila moins-né ▼indrent à Pari» de\crs le Roy pour faire plainte de la piteuse mort de son feu seigneur et mary.
Item, est assavoir que Loys, duc d'Orléans, defunct, avoit espousée la fille de Galéas , duc de Milan , qui estoit sa cousine germaine, de laquelle il délaissa trois filz : c'estassavoir, Charles, le premier, lequel fut nommé duc d'Orléans après la mort de son père , le second estoit nommé Phelippe , et fut conte de Vertus, et le tiers eut nom Jehan et fut conte d'Angoulesme. Et si , avoit une fille 1 qui depuis fut mariée à Richard de Bretaigne. Desquelz princes, une partie de leur gouvernement sera cy-après déclairé , et quelles fortunes ilz eurent en leur temps.
Et est vérité , que le samedi , dixième jour de décembre prouchain ensuivant , vint la duchesse d'Orléans , vesve dudit duc , à Paris , Jehan , son fils moins-né, avecques elle, et la royne d'Angleterre, femme de son fils premier né avec elle , laquelle estoit fille du roy de France. Encontre lesquelles allèrent hors de Paris , le roy Loys de Cécile , le duc de Berry, le duc de Bourbon , le conte de Clermont , le conte de Vendosme, messire Charles de Labreth, connestable de France, avec lesquelz, et plusieurs autres seigneurs, elle entra honnorablement dedens Paris , et , à grande
1 . Louis , duc d'Orléans , eut deux fdles , Jeanne , mariée à Jean II, duc d'Alençon, et Marguerite, femme de Richard, comte <TÉtampes , fils de Jean IV duc de Bretagne.
168 CHRONIQUE [ikOl]
quantité de gens et de chevaulx, s'en ala à l'ostel de Saint-Pol où le Roy estoit, et là eut audience. Et prestement devant le Roy se mist à genoulx , faisant très piteuse complainte de la très inhumaine mort de son seigneur et mary. Après laquelle complainte, le Roy, qui pour lors estoit assez subtil et estoit nouvellement relevé de sa maladie , la baisa et en pleurant la leva , et lui dist que de sa requeste il feroit selon l'opinion de son conseil. Et la duchesse, ceste response oye , s'en retourna en son hostel , acompaignée des seigneurs dessusdiz.
Et le lundi ensuivant, le roy de France, par le conseil de son Parlement, retira à sa table la conté de Durez Chastelthierri , le mont d'Arceulles et toutes les autres terres autrefoiz données audit duc d'Orléans sa vie durant tant seulement. Et le mercredi ensuivant, qui fut le jour de saint Thomas, la duchesse d'Orléans, son filz moinsné dessusdit , la royne d'Angleterre , sa belle-fille , son chancelier d'Orléans et autres de son conseil avec plusieurs chevaliers et escuiers jadis de l'ostel de son mary, tous vestus de noir, vindrent à l'ostel de Saint-Pol pour parler au Roy. Et là trouvèrent le roy Loys, le duc de Berry, le duc de Bourbon , le chancellier de France et plusieurs autres, qui , pour ladicte duchesse , demandèrent audience au
I . C'est-à-dire réunit au domaine le comté de Dreux, etc. Par les mots retira à sa table , Monstrelet se sert ici d'une expression qui ne s'employait d'ordinaire qu'en parlant de biens ecclésiastiques. On disait la table dun abbé , pour signifier la mense abbaticale. Le conté de Durez. Le ms. Suppl. fr. 93 et Tédit. de Vérard, donnent : Vreuwes. Il s'agit du comté de Dreux. U fut donné au connétable Charles d'Albret, par lettres du 21 décembre 1<i07.
Roy de parler à lui, et présentement l'obtindrent. Elle donques, amenée du conte d'Alençon par le commandement du Roy , en sa présence et aussi des aulres princes , tantost , très fort pleurant, audit Roy supplia de rechef qu'il lui pleust à faire justice à elle de ceulx qui traitreusement avoient murdry son seigneur et mary, Loys. jadis duc d'Orléans. En toute la manière fist là déclairer à la personne du Roy par ung sien advocat de Parlement. Et là estoit ledit chancelier d'Orléans* emprès ladicte duchesse, lequel disoit audit advocat , mot après autre , ce qu'elle vouloit qu'il feust divulgué. Et fist exposer tout au long ledit homicide, comment il fut espié, à quelle heure et à la place où il estoit quant il fut trahy et envoyé querre d'aguet appensé luy donnant à entendre que son seigneur et frère le Roy si le mandoit; lequel murdre devant dit touchoit audit Roy plus qu'à nulle autre personne. Et conclud ledit advocat, de par ladicte duchesse , que le Roy estoit tenu sur toutes choses , de venger la mort de son frère , et , à icelle duchesse et à ses enfans , qui sont ses nepveux , faire bonne et briefve justice, tant pour la proximité de sang, comme la souveraineté de sa majesté royale. Auquel propos , le chancelier de France, qui séoit aux piez du Roy, par le conseil des ducs et des seigneurs royaulx là estans, respondi , et dist que le Roy pour le homicide et mort de son frère à lui ainsi exposée , au plus tost qu'il pourroit en feroit bonne et briefve justice. Après laquelle response faite par ledit chancelier, le Roy dist de sa bouche : « A tous soit notoire que le fait