Sic, mais il faut lire : ou ont machiné
mais comme doien des pers, qui est la première prérogative qui soit en ce royaume de seigneurie, noblesse et dignité, après la couronne. Et qui plus est, le Roy lui a fait si grand honneur et monstré si grant signe d'amour qu'il Ta fait per, en la loy de mariage, de très noble et très puissant seigneur monseigneur le duc de Guienne, Daulphin de Viennois, son ainsné (ils et héritier, d'une part, et l'ainsnée fille de mondit seigneur *, d'autre part. Et aussi de madame Michèle de France et du seul filz de mondit seigneur de Bourgongne \ Et comme dit monseigneur Saint Grégoire : Concre- Acunt dona et régna donorum, il est obligié entre les autres mortelz à le garder, défendre et venger de toutes injures à son povoir; et ce, il a bien recongneu, recongnoist et recongnoistra se Dieu plaist, et aura en son cuer en mémoire les obligacions dessus dictes, qui sont douze en nombre. C'estassavoir, proisme parent, vassal, subject, baron, conte, duc, per, duc per, doien des pers, et les deux mariages. Ce sont douze obligacions par lesquelles il est obligié le servir, aymer, obéir et porter révérence, honneur et obéissance, le défendre de tous ses ennemis, et non seulement défendre, mais le venger et en prendre vengence.
Et avec ce, prince de très noble mémoire, feu monseigneur de Bourgongne, son père lui commanda au lit de la mort que sur toutes choses, après le salut de
1 . Marguerite de Bourgogne , mariée le 31 août 1 404 , à Louis de France, duc de Guienne, dauphin de Viennois.
2. Philippe de Bourgogne, plus tard Philippe le Bon. Michelle» tille de Charles VI, lui avait été accordée en 1403. Le mariage ne te fit qu'en 1409.
3. Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, mort le 27 avril 1404.
son âme, il meist tout son cuer, voulenté, courage, corps et puissance en exposant, tant qu'il vivroit, à garder loiaument la personne du Roy, ses enfans et sa couronne, car il se doubtoit très grandement que ses adversaires qui machinoient à lui tolir sa couronne et sa seigneurie, ne feussent plus fors après son trespas que lui vivant. Et pour ce voult obliger ses enfans, ou lit de la mort, par commandement paternel, de résister à rencontre. Et n'est pas à oublier la Irès grande loiauté de mon très redoubté seigneur, monseigneur le duc de Berry, et du vaillant seigneur trespassé, qui si longuement, tant doulcement, tant seurement et si sagement gardèrent le Roy, nourrirent et gouvernèrent, que onques une seule ymaginacion de suspicion mauvaise ne fut pensée, ne dicte contre leur personne. Pour quoy , les choses dessusdictes considérées, mondit seigneur de Bourgongne ne pourroit en ce monde avoir greigneur douleur en son cuer, ne plus grant desplaisir, que de faire chose où le Roy peust prendre desplaisance ou indignacion contre lui. Et pour ce que par aventure aucuns pourroient dire que par l'introduction d'aucuns ses malveillans le Roy eust prins en son cuer aucune desplaisance envers lui à cause du fait advenu en la personne du feu duc d'Orléans derrenier trespassé, lequel fait a esté perpétré pour le très grant bien de la personne du Roy, de ses enfans et de tout le royaume, comme il sera cy-après monstre et déclairé tant et si avant qu'il devra bien suffire : Il supplie très humblement au Roy qu'il lui plaise à oster de lui toute desplaisance de son très noble courage, se aucune en a conçeue à rencontre de sa personne par l'introduction dessusdicte ou autrement,
m CHRONIQUE [1407]
et que le Roy lui veuille monstrer doulceur et bénignité, et le tenir en amour comme son loial subject et vassal, et cousin germain qu'il est, actendu plusieurs causes justes et véritables, que je vous diray après pour la justificacion de mondit seigneur de Bourgongne, de laquelle il m'a chargé par commandement si exprès , que je ne lay osé escondire, pour deux causes cy-après déchirées. la première si est que je suis obligié à le servir par serement à lui fait, il y a trois ans passez. La seconde, que lui, regardant que j'estoie petitement bénéficié, m'a donné cbascun an b'onne et grande pension pour me aider à tenir aux escoles, de laquelle pension j'ay trouvé une grant partie de mes despens , et trouveray encores, s'il lui plaist de sa grâce.
Mais quant je considère la très grande matière dont j'ay à parler, la grandeur des personnes dont il me fauldra toucher en si très noble compaignie comme il y a cy, et d'autre part je me regarde, et me treuve de petit sens, povre de mémoire, feble d'engin et très mal aourné de langage, une très grande paour me fiert au cuer, voire si grande que mon engin et ma mémoire s'en fuit, et ce peu de sens que je cuidoie avoir m'a jà du tout laissé. Si n'y voy autre remède, fors de me recommander à Dieu mon créateur et rédempteur, à sa très glorieuse mère, à monseigneur saint Jehan TEvangéliste, le maistre et prince des théologiens, qu'ilz me vueillent enseigner, conduire et garder de mal dire, en suivant le conseil de monseigneur saint Augustin Ltbro quarto de Doctrina christiana : Apud aliquos aliqui's, etc. C'est-à-dire que pour ce que ceste matière est très haulte et périlleuse, et qu'il n'appartient point à homme de si petit estât comme je suis, d'en parler,
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voire de en mouvoir les lèvres ; de parler en espécial en si très noble et solennelle compaignie qu'il y a cy, je vous supplie très humblement, mes très redoublez seigneurs et à toute la compaignie, se je dy aucune chose qui ne soit bien dicte, qu'il me soit pardonné, et actribué à ma simplesse et ignorance, et non point à malice. Car l'apostre dist : Ignorons feci; pie misericor diam consecutus sum '. Car je n'oseroie parler de ceste matière, ne dire les choses qui me sont chargées, se ce n'estoit par le commandement de mondit seigneur de Bourgongne.
Après ce, je proteste que je n'entens à injurier quelque personne qui soit ou puist estre, soit vif ou trespassé. Et s'il advient que je die aucunes paroles sentans injures, pour et ou nom de mondit seigneur de Bourgongne et à son commandement, je prie que on me ait pour excusé, en tant -qu'elles sont à sa justification et non autrement.
Mais on me pourroit faire une question, en disant qu'il n'appartient point à ung théologien de faire ladicte justification, et qu'il appartient à ung juriste. Je répons, que point il n'appartient à moy, qui ne suis ne juriste, ne théologien. Mais pour satisfaire aux parlans, je respons à la* question : Se j'estoie théologien, il me pourroit bien appartenir, aclendu une considéracion que j'ay en ceste matière. C'estassavoir que tout docteur en théologie est tenu de labourer, excuser et justifier son maistre et son seigneur, lui garder et défendre son honneur et sa bonne renommée tant comme
1. « Ignorons feci: ideoque misericordiara consecutus siim. » (Êdit. Vér.)
à vérité se pevent estendre, mesraement quant son dit seigneur est bon et loyal et n'a de riens mespris. Je preuve ceste considéracion estre vraie, car c'est l'office des maistres docteurs en théologie de prescher et dire vérité en temps et en lieu, et pour tant ilz sont appeliez legis divine professons. Et s'il advient qu'ilz meurent pour dire vérité, ilz sont adonques vrais martirs. Ce n'est pas donc merveille se à mondit seigneur de Bourgongne, qui me a nourry en l'estude et me nourrira encores, se Dieu plais t, je lui ay presté ma povre langue à prononcer et dire icelle justificacion. Car, si onques il fut lieu et temps de prescher la justificacion et loyaulté de monditseigneur de Bourgongne, il en est ores temps et lieu. Et ceulx qui m'en scauroient mauvais gré feroient grant péchié ce me semble, mais de ce me devroit tout homme de raison tenir pour excusé. Et, en espérance que nui ne m'en scauroit mauvais gré de ladicte justificacion prononcer et dire, pour ce, diray ceste auctorité de monseigneur Saint- Pol, de convoitise : Radix omnium malorum eupiditas. Dame convoitise est de tous maulx la racine puis qu'on est en ses las et qu'on tient sa doctrine. Elle a fait aucuns a postas, tant l'ont amée, les autres desloiaulx : c'est bien chose damphée.
Ceste parole exposée tient en soy trois choses. La première est que convoitise est de tous maulx la racine à ceulx qu'elle tient en ses las. La seconde qu'elle a fait aucuns apostas renyer la foy catholique et ydolatrer. La tierce , quelle a fait les autres traistres et desloyaulx à leurs roys, princes et souverains seigneurs. Et pour ce que je pense à déclairer ces trois choses dessusdictes, qui me seront une majeur, et après ladicte
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majeur joindre une mineur pour parfaire ladicte justificacion de mondit seigneur de Bourgongne, je puis faire deux parties en ce propos. La première partie sera de madicte majeur. La seconde partie contendra quatre autres, dont la première déchirera la première chose touchée en mondit theume, la seconde la seconde, la tierce la tierce. Et ou quart article, je y pense à y mectre aucunes véritez pour mieulx fonder ladicte justificacion de monditseigneur de Bourgongue.
Pour le premier article d j 'clairer, est à savoir que convoitise est de tous maulx la racine. Je respons à une instance qu'on peut faire au contraire de ladicte parole. La Saincte Escripture dit aussi : Inicium omnis peccati superbia. Ergo non estcupiditas radix omnium malorum , puisque Saincte Escripture dit que orgueil est commencement de tout péchié, convoitise n'est point la racine de tous maulz et péchez, et ainsi semble que ladicte parole de saint Poï n'est point véritable. A ce, je respons par l'auctorité de monseigneur saint Jehau Baptiste qui dit ainsi : Nolite diligere mundurn, nec ea que ineo sunt. Si quis diligit mundum, non est caritas Patris in eo. Quoniam omne quod est in mundo, aut est concupiscencia oculorum, aut concupiscencia carnisy aut superbia vite, etc. C'est à dire : ne veuillez point aymer le monde, ne mectre vostre amour et félicité à choses mondaines. Car en ce monde n'a autre chose fors concupiscence, et convoitise de délectacion charnelle, et convoitise d'amour vaine et de honneur, qui ne sont point de par Dieu le Père, mais sont choses mondaines et transitoires. Et toutefois le monde fine et sa convoitise avec lui, mais cellui qui fera la voulenté de Dieu il vivra tousjours perdurablement avecqueslui.
Ainsi appert-il clèremeiit par cest article de saint Jehan qu'il est trois manières de convoitise qui encloent en elles tous péchez. C'est assavoir convoitise de honneur vaine, convoitise de richesse mondaine , et convoitise de délectacion charnelle. Et ainsi prenoit l'Apostre convoitise en la parole proposée. Et quant il disoit : Radix omnium malorum cupiditas, c'estassavoir convoitise es trois manières dessusdictes touchées par saint Jehan TEvangéliste, dont la première est convoitise de honneur vaine, qui n'est autre chose que mauvaise concupiscence et voulenté desordonnée de toMr à aucun son honneur et seigneurie. Et ceste voulenté est appellée en l'auctorité de saint Jehan dessusdicte, superbia vite, et enclost en soy tout orgueil, toute vaine gloire, toute yre, haine et envie. Car quant cellui qui est esprins et emhrasé du feu de convoitise ne peut acomplir sa voulenté désordonnée, il se courrouce contre Dieu et contre ceulz qui l'empeschent, et commect le péchié de ire, et tantost conçoit envers cellui qui tient ladicte seigneurie si grant envie , qu'il se met à machiner sa mort. La seconde convoitise est appellée convoitise de richesse mondaine, qui n'est autre chose que concupiscence et voulenté désordonnée de tolir à aultrui ses biens meubles et immeubles , et ceste concupiscence est appellée par ledit Evangeiiste conçupiscencia oculorwn, et enclost en soy toute usure, avarice et rapine. La tierce convoitise qui est appellée concupiscencia carnis , n'est autre chose que concupiscence et désirs désordonnez de délectacion charnelle, qui aucune foiz est paresce, comme d'un moyne ou autre religieux, qui ne se veult lever pour aller aux matines pour ce qu'il est plus aise en son lit, aucunefoiz
[ikÙl] D'ENGUERRÀN DE MONSTRELET. *S7
est gloutonnie, comme cellui qui prend trop de viandes et de vins pour ce qu'ilz lui semble doulz à la langue et délitables à savourer, aucunefoiz en luxure , et en plusieurs manières qui ne sont jà à déclairer. Ainsi appert clèrement estre vray mon premier article, où je disoie que convoitise est cause et racine de tous maulx, % le prendre ainsi que le prenoi^l'Apostre quant il disoit : Radix omnium malorum cupiditas. — Et hoc de primo articulo hujus prime partis.
Pour entrer en la matière du second article, je metz une suspicion et suppose que c'est ung des greigneurs péchez qui soit ou puist estre que crime de lèze-majesté royale. Et la cause si est, car c'est la plus noble cbose et la plus digne qui puist estre que majesté royale pour ce qu'on ne peut faire plus grant péché, ne plus grant crime que de injurier majesté royale, et selon ce que le crime est plus grant, l'injure est greigneur et fait plus à punir. Pour quoy il est assavoir qu'il est deux manières de majestez royaulx, l'une est divine et perpétuelle, et l'autre est humaine et temporelle. Et pour proporcionalement parler, je trouve deux manières de lèze majesté divine, et l'autre est de lèze majesté humaine.
Item, est assavoir que crime de lèze -majesté divine se part en deux degrez. Le premier, si est quant on faict directement injure au Souverain Roy qui est nostre souverain Dieu et nostre Créateur, comme sont ceulx qui font crime de hérésie ou de ydolatrie. La seconde est quant on fait injure directement contre l'espouse de nostre Souverain Roy et nostre seigneur
L Une souppechon (Suppl. fr. 93); une supposcion (Ver.)
188 CHRONIQUE [ikOT]
Jhésus Crist, c'est assavoir saincte Eglise, et est quant on commet péché de scisme ou division en ladicte Eglise. Ainsi que je vueil dire que les hérétiques et les ydolastres commectent crime de lèze - majesté divine ou premier degré, et scismatique, ou second degré.
Item, il est assavoir que crime de lèze -majesté humaine se part en quatre degrez. Le premier est quant l'injure est directement faicte contre la personne du prince. Le second est quant l'injure ou offense est directement fait contre la personne de son espouse. Le tiers degré est quant elle est faicte directement contre le bien de la chose publique. Et oultre plus, il est assavoir que pour ce que ces deux manières de crimes de lèse-majesté divine et humaiue sont les plus horribles [crimes] et péchez qui puissent estre, les drois y ont ordonné certaines peines plus grandes qu'aux autres crimes. C'est assavoir, que ou cas d'hérésie ou de lèsemajesté humaine ung homme en peut estre accusé après sa mort, et se peut former procès contre lui. Et s'il advient que il soit convaincu et actaint de hérésie, il doit estre desterré et ses os mis en ung sac et portez à la justice et ars en ung feu. Et semblablement se il advient que aucun soit actaint et convaincu de crime de lèse-majesté humaine après sa mort, il doit estre desterré et ses os mis en ung sac, tous ses biens meubles et immeubles forfaiz, confisquez et acquis au prince, et ses enfaus déclairez inhabiles à toute succession.
Ceste distinction de crime de lèse-majesté pressupposée, je vueil prendre le second article de madicte majeur par exemples et auctoritez. C estassavoir que
dame convoitise a fait plusieurs estre apostatz et renyer la foy catholique, ydolatrer et les ydoles aourer. Jà soit ce que j'en treuve plusieurs exemples, mais pour ce que ce seroit trop longue chose à raconter, je me refraindray à trois premiers. Et sera la première de la première, la seconde de la seconde, et la tierce de la tierce. Le premier exemple est de Julien l'Apostat, lequel fut premièrement chrestien et homme d'église, mais pour estre empereur de Romme et venir à la seigneurie de l'Empire, il renya la foy catholique et son baptesme et aoura les ydoles, et disoit aux chrestiens pour coulourer sa convoitise : Cfiristus vere dicit in Evangelio suo : Nisi quis renunciaverit omnibus que possidet y non potes t meus esse discipulus. En disant : Vous qui voulez estre chrestien, vous ne devez rien avoir. Et sachez que icellui Julien fut homme d'église, très grant clerc et de grant lignée, et dit-on qu'il eust esté pape s'il y eust voulu labourer. Mais il ne lui en chaloit, pour ce que n'estoit alors que povreté de la papalité. Mais c'estoit la plus noble et riche chose qui feust ou monde que d'estre Empereur; pour lors il le désira merveilleusement. Et pour ce qu'il considéra que les Sarrasins estoient encoressi folsqu'ilz n'eussent point souffert qu'un chrestien eust esté Empereur, il renya son baptesme, la chrestienté et la foy catholique, et se rendi à la loy des Sarrasins, à aourer les ydoles, persécuter les chrestiens et diffamer le nom de Jhésucrist, considérant que par cemoien il seroit empereur. Et lors advint que l'Empereur qui adonc estoit, ala de vie à trespas. Et les Sarrasins et païens, considérans que icellui Julien estoit de grant lignée, grant clerc, et plein de grant malice, et que c'estoit le plus grant per-
sécuteur des chrestiens qui feust ou monde et qui plus dboit de villenie de Jhésucrist et de la foy catholique, le firent empereur. Si vous diray comment il mourut de mort vilaine.
Il advint que lui estant empereur, ceulx de Perse se rebellèrent contre lui. Lors mist sus une puissant armée pour réduire les rebelles en sa subjection , et au départir jura et voa à ses dieux que se il povoit retourner victorien, il destruiroit chrestienté. Et ala passant parmy une cité appellée Césarée , ou pays de Capadoce , et là trouva un g très grant et solennel docteur de la saincte théologie qui estoit évesque de ladicte cité, appelle Basilius, qui à présent est saint Basile, lequel estoit deslors très bon homme, et par le moien de sa doctrine ceulx du pays estoient tous chrestiens. Icellui saint Basile vint vers lui et lui fist la révérence, et lui présenta trois pains d'orge. Lequel présent il print en grant indignacion et dis! : II m'a présenté viande de jument, et je lui envoieray viande de cheval, c'estassavoir trois boisseaulx d'avovue. Le vaillant homme saint Basile se excusa en disant que c'estoit tel pain , que lui et ceulx du pays mengoient. Puis jura icellui Julien, qu'à son retour destruiroit ladicte cité et la mectroit en tel estât qu'il feroit courir les cailles par tout 1 , et en feroit ung beau champ et par tout y feroit semer du froment. Puis s'en ala ouitre, à tout ses batailles. Et saint Basile et les chrestiens de la cité eurent conseil et advis ensemble pour saulver ladicte cité. Et ad visèrent que c'estoit le meil-
1. Au lieu de cette singulière leçon, donnée aussi par le ms. 8345 , le ms. Suppl. fr. 93 et Verard , donnent : courir les charrues.
leur de prendre tous les joiaulx et trésors pour lui présenter et pour l'apaiser, et oultre qu'ilz yroient en procession en une église de Nostre Dame qui estoit sur une montaigne près de ladicte cité , et là demoureroient par trois journées, impétrant à Dieu le saulvement et de ladicte cité. La tierce nuit advint une vision audit saint Basile. C'estassavoir qu'il veoit une grande compaignie d'anges et de sains assemblez devant une dame, laquelle dame dist à ung de ses sains : « Appeliez moy le chevalier Mercure. » Lequel vint tantost , et lors lui dist la dame : « Tu as tousjours été loial serviteur à mon filz et à moy, et pour ce je te commande que tu voises destruire Julien, l'empereur, le tirant apostat, qui si fort persécute les chrestiens, et dit tant de vilenie de mon filz et de moy. » Prestement ressuscita ledit chevalier Mercure. Et lui, comme bon chevalier, print son escu et sa lance qui estoient pendus à la paroy de l'église où il esloit enterré en ladicte cité , et s'en ala , et devant toutes les gens d'icellui Julien, le vint férir de sa lance tellement qu'il lui passa tout oultre parmy le corps et l'occist, puis retira sa lance et la raporta. Et ne sceurent les gens dudit empereur qui c'estoit. Et saint Basile si tost que ladicte vision lui fut advenue, s'en vint haslivement en ladicte église où estoit le tombel d'icellui chevalier, et trouva que le corps n'y estoit pas, la lance ne l'escu. Lors appella les gardes de l'église et leur demanda nu'estoient devenus ledit escu et la lance. Hz répondirent que la nuit précédente avoient esté ostez, et ne savoient de qui ni comment. Si retourna icellui saint Basile hastivement à la montaigne dessusdicte, au clergié et au peuple , et leur compta sa visiou et com-
ment le corps , l'escu et la lance dudit Mercure n'est oient point en l'église, et que c'estoit signe et approbation de sadicte vision. Assez tost après, vindrent à la dessusdicte église et y retrouvèrent ladicte lance et l'escu, pendus et remis à la paroit (sic) ou lieu où ilz esloient paravant. Et estoit la lance , tout de nouvel ensanglantée , et ou tombel , ledit corps. Et fut advisé que à ce faire ne mist que ung jour et deux nuis. Et ainsi fut occis et mis à mort ledit Julien l'Apostat. Et oultre dit la cronique qu'il reçevoit son sang en sa main et le gectoit vers le ciel en disant : Vicisti Galilée, en parlant à Jhesucrist et disant : « Galiléen , tu m'as vaincu ! » Item , encores dit la cronique que l'un des conseillers et sophistes d'icellui Julien eut semblable vision dudit miracle de ladicte mort , et pour ce s'en vint à saint Basile pour se faire baptiser comme bon chresûen , lequel disoit qu'il a voit esté présent à ladicte occision et qu'il lui avoit veu recevoir son sang en ses mains et le gecter en bault comme dit est. Et ainsi misérablement mourut et fina sa vie Julien l'Apostat. Et par ce avons le premier exemple.
Le second exemple est De Sergio monacho, lequel estoit chrestien, homme d'église et de religion qui par convoitise se mist en la compaignie de Mahommet. Pour quoy est assavoir que icellui moyne advisa que ledit Mahommet estoit ung grant capitaine des pays de Surie et des routes des paiens d'oultre-mer, et que les seigneurs des pays estoient presque tous trespassez par une mortalité et n'estoient demourez que les enfans. Lors dist Mahommet à Sergius : « Se vous me voulez croire, je vous feray le plus grant seigneur et le plus honnoré du monde ». Briefment ilz furent d'ac-
[1407] D'ENGUKRRAN DE MONSTRELKT. 193
cord de ce faire, et que Mahoinmet feroit tant par force d'armes qu'il conquerroit le pays et en seroit seigneur, et icellui moyne ouvreroit de subtilité et renonceroit à la loy des chrestiens et composeroit une loi toute nouvelle ou nom dudit Maliom. Il fut ainsi fait, et Rirent convertis tous les pays d'Arabe, de Surie, d'Aufrique, de Belmarin *, de Maroch, de Grenade, de Thunes en Barbarie, de Perse, d'Egipte et de plusieurs autres parties qui pour lors estoient chrestiens pour la plus grant partie sans comparoison. Et fut ceste apostasie de la loy Mahora faicte, six cens ans après rincarnacion Nostre-Seigneur. Icellui Mahom donna audit moyne grant habundance de richesses mondaines , et il les receut par convoitise, qui lui fist faire l'apostasie , à la dampnacion perpétuelle de son âme.
Le tiers exemple est d'un prince et duc de Syméon, qui fut une des douze lignées des enfans d'Israhel , lequel prince estoit moult puissant homme et grant seigneur et avoit nom Sambry. Lequel fut si espris de convoitise et de délectacion charnelle de l'amour d'une paienne , qu'elle ne se vouloit accorder à faire sa voulenté s'il ne aouroit ses ydoles. Il les aoura et les fist aourer par plusieurs de ses subgetr , desquel z la saincte Escripture dist ainsi : At illi comederunt ea y et adoraverunt Deos eorum , etc. C'est à dire que icellui duc et une grant partie du peuple firent fornicacion de leur corps avec les femmes paiennes et sarrasines du pays de Moab , lesquelles femmes les induisirent à aourer les ydoles. Dont Dieu se courrouça
i . De Belmarin. Relie marine (Vérard). •
très durement, et dist à Moyse , qui estoit le souverain seigneur et duc de tous les autres du peuple : « Pren tous les princes du peuple, et les fais pendre au gibet contre le soleil. » Et pour quoy disoit-il tous les princes? pour ce que la pluspart d'iceulx estoit consentant d'icellui crime. Et les autres, jà soit qu'ilz n'en feussent point consentans, ilz estoient négligens de prendre vengence de si grande injure faicte à Dieu leur Créateur. Tantost Moyse ala assembler tous les princes et tout le peuple d'Israël et leur dit ce que Dieu lui a voit dit et commandé. Le peuple print à pleurer, pour ce que les malfaicteurs estoient si puissans que les juges n'osoient faire justice. Et encores plus , icellui duc Sambry estoit à tout vingt quatre mille hommes , tous de son aliance. Si se parti de la place , voiant tout le peuple , et s'en ala entrer ou logis de la dame sarrasine, qui estoit sa mie par amours et qui estoit la plus belle créature et la plus gente du pays. Lors ung vaillant homme nommé Phinées print courage en lui et dist en son cuer, je voue à Dieu que présentement le vengeray de ceste injure. Si se parti sans mot dire , sans quelconques commandement de Moyse , ne d'autre à ce aiant povoir, et s'en vint an logis, où il trouva icellui duc avec icelle dame, l'un sur l'autre, faisant l'œuvre de délit, et d'un coustel qu'il avoit en manière de dague, les transperça tous deux d'oultre en oultre , et les occist tous deux ensemble. Et les vingt quatre mille hommes qui estoient adhérens avec icellui duc nommé Sambry, si volrent combatre, pour sa mort. Mais par la grâce de Dieu ilz furent les plus febles, et furent tous mors et occis. Et notez bien cest exemple , que le vaillant
homme Phinées estoit si esprins de l'amour de Dieu qu'il fut si dolent quant il vit telle injure (aire à Dieu, son roy et souverain seigneur, qu'il ne doubta <f)oint soy exposer à la mort, et n'actendi point, ne commandement ne licence de Moyse , ne d'autre quelconques, de ce faire , pour ce que les juges ne faisoient point leur devoir, les ungs par négligence , les autres par doubtance qu'ilz a voient d'icellui duc Sambry. Et plus encores est à noter la grande rémunération et loenge qu'il en acquist. Quia Dominwt ad Moysen
inees fi fins Heleasim filii Âaron sacerdotis , etc. C'est à dire que Dieu eut le fait tant agréable et le rémunéra tellement, que lui et sa lignée auroient tiltre et honneur de prestrise par telle manière que nul de l'ancien testament ne seroit prestre ne évesque , fors de la lignée d'icellui Phinées. Placavit et cessavit quassacio et reputaium est ei ad justiciam usque in sempiternum. C'est à dire que icellui fait fut actribué à justice , gloire et loenge audit Phinées et à toute sa lignée à tous jours mais. Ainsi appert clèrement que concupiscence et convoitise mauvaise tint tellement en ses las ledit duc Zambri qu'elle le fit ydolatre, et aoura les ydoles des Sarrasins. Et cy fine le tiers exemple du deuxiesme article.
Quant au tiers article de madicte majeur, où je doy monstrer par exemples et par auctoritez de la Bible , laquelle nid n'oseroit contredire, c'est assavoir que dame convoitise a fait plusieurs estre traistres et desloiaulx envers leurs souverains seigneurs , jà soit ce que à ce propos je pourroie mectre les exemples et auctoritez, tant de la saincte Escripture comme d'ailleurs, mais je me restraindray à trois.
l^e premier est du cas de Lucifer, lequel fut la créature plus parfaicte en essence que Dieu fist onques. Duquel dit Ysaye le prophète : Quare cecidisti de celo Lucifer, Pour quoy il est assavoir que icellui Lucifer soi regardant et considérant si noble créature, tant telle et tant parfaicte, dist en sa pensée en luy-mesmes, je feray tant que je mectray mon siège et mon trosne au dessus de tous les autres anges et seray semblable à Dieu. C'estassavoir qu'on lui feroit obéissance comme à Dieu. Et pour ce faire, il déceut une grant partie des anges et les actrahit à son opinion, c'estassavoir qu'ilz lui feroient obéissance, honneur et révérence par manière de hommage comme à leur souverain seigneur, et ne seroient de riens subgetz à Dieu, mais à cellui Lucifer, lequel tenroit sa majesté pareillement comme Dieu la sienne, exempte de toute la seigneurie de Dieu et de toute sa subjection. Et aussi vouloit tolir à Dieu, son créateur et souverain seigneur, la plus grant partie de sa seigneurie et le actribuer à soy. Et ce lui faisoit faire convoitise, qui s'estoit boutée en son courage. Si tost que saint Michel apperceut cela, il s'en vint à lui et lui dist que c'estoit très mal fait et que jamais ne voulsist faire telle chose, et que, de tant que Dieu l'avoit fait plus bel et plus parfait de tous les autres, de tant devoit-il monstrer plus grant signe de révérence, subjection et obéissance à cellui qui l'avoit fait, qui estoit son roy et son souverain seigneur. Lucifer lui respondi qu'il n'eu feroit riens. Saint Michel dist que lui et les autres anges ne soufifreroient point telles injures faire à leur créateur et souverain seigneur. Briefment, bataille 6e mut entre cellui Lucifer et saint Michel. Et une grande partie d'anges furent de l'ac-
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cord et de la querelle d'icellui Lucifer. Et l'autre partie et la plus grande furent de la partie saint Michel. Saint Michel occist icellui Lucifer de mort pardurahle. Car icellui Lucifer et les autres anges de sa bende furent par force chassez hors de paradis et trébuche* en enfer. De quoy dist saint Jehan l'Evangélistc : Causa dracone et draco pugnabat et angeli ejus cum eo y etc. C'est à dire que monseigneur saint Jehan vit en vision la manière de la bataille dessusdicte, et comment Lucifer fut gecté hors et trébuché en enfer, et ses anges avecques lui. Et après la bataille gaignée il oy une voix : « Maintenant est faicte une grande paix à Dieu nostre seigneur et à tous les sains de paradis. » Ainsi avez le premier exemple du troisiesme article.
Le second exemple du troisiesme article est du très bel Absalon, filz du roy David roy de Jhérusalem. Lequel Absalon, considérant que son père estoit vieil homme et qu'il avoit perdu une partie de sa force et de son sens, ce lui sembloit, si ala en Ebbon la valée où son père David avoit esté enoint et couronné à roy, et là fist une coronacion contre sondit père et se fist enoindre à roy. Et tant fist qu'il eut dix mille hommes ' qu'il actrahit de son accord pour occire le roy son père et prendre la possession de Jhérusalem. Sondit père, quant il oy les nouvelles de ceste chose, se partit de la ville tost et hastivement, et avec lui ses loi aulx amis, et se retrahy en une forle ville oultre le fleuve Jourdain, et manda tous ses capitaines partout , et Absalon tous les siens. Briefment jour de bataille fut prins, et fut la bataille en la lande d'une forest, là où Absalon vint en personne garny de très grant compaignie de gens d'armes, et fist prince de sa compaignie son conseiller,
c estassavoir d'un chevalier nommé Amasa. Le roy David y vouloit venir en personne , mais Joab , qui estoit son grant connestable, et les autres chevaliers, lui conseillèrent qu'il demourast en la forest, pour ce qu'il estoit viel et ancien ; si demoura. Mais pour ce qu'il estoit très expert prince en fait de guerre, et tant vaillant chevalier qu'il estoit adonc le plus preux du monde, de lui-mesmes ordonna trois batailles, desquelles Joab, son connestable général, fut capitaine de la première, et Abisay, le frère Joab, eut la seconde, et de la tierce fut capitaine Eschey, fils de Geth. Et puis fut l'estour grant et la bataille cruelle. La partie du desloyal Absalon fut la plus feble ; si en furent les ungs occis, et les autres s'en fuirent. Si advint que icellui Absalon, en fuiant sur sa mule après la desconfiture, passa en la forest pardessoubz ung chesne, espès de branches et moult fort ramu, lesquelles branches venoient de si bas que les cheveulx dudit Absalon s'entortillèrent autour d'une des branches, ainsi qu'il cuidoit passer par dessoubz. Si demoura pendant par ses cheveux , et sadicte mule passa oultre. Car ledit Absalon avoit osté son heaume pour la clialeur et pour mieulx courre, et avoit des cheveulx plus que deux • autres, qui lui batoient jusques à la ceinture, si s'eslevèrent en hault en courant et s'entortillèrent entre les branches dudit arbre. Et pour ce demeura il là pendant, par manière de miracle, pour la grande trahison et desloiauté qu'il avoit perpétrée à rencontre du roy, son père et son souvèrain seigneur. Si advint que des hommes d'armes d'icellui Joab, connestable dudit roy David, le trouva là pendu, et tantost le courut dire à cellui Joab. Lequel Joab lui dit : a Se tu l'as vu, pour
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quoy ne l'as tu occis, et je t'eusse donné dix besans d'or et une bonne ceinture. » Lequel respondi à Joab : « Se tu me donnoies mil besans d'or, si ne lui oseroieje toucher, ne faire mal. Car j'estoie présent quant le Roy te commanda et à toutes les gens d'armes : « Gardez moy mon enfant Absalon, et gardez qu'il ne soit occis. » Et Joab répliqua : « Le commandement que le Roy avoit fait estoit contre son bien et son honneur. Car, tant comme ledit Absalon aura vie ou corps, le Roy sera tousjours en péril, et si n'aurons jà paix ou royaume : mairie moy où ledit Absalon est. » Cil lui mena présentement, et là, Joab trouva Absalon pendant par lescheveulx. Si lui ficha trois glaives 1 parmy le corps en droit le cuer, et puis le fist gecter en une fosse et lapider et couvrir de pierres. Car selon la loy de Dieu, pour ce qu'il estoit traistre, tirant et desloyal à son père, son roy et son souverain seigneur, il devoit estre lapidé et tout couvert de pierres. Quant le roy David sceut la nouvelle que son fils estoit occis, il monta en une haulte chambre et commença à pleurer moult tendrement. Fili mi, fili mi, Absalon! guis michi tribuat ut ego nwriar pro te, Absalon, fili mil II fut noncié à Joab et aux gens d'armes que le Roy menoit si grant dueil pour la mort de son fil z ; si en lurent très indignez. Lors Joab vint au roy David , et lui dit ces paroles : Confudisti hodie vultus servorum tuorum, salvam fecerunt animqm tuam quia diligis odientes
1 . Glaive , lance , pique , javelot , el non pas une éj)ée. On lit dans une lettre de rémission de l'an Kl 5 : * Et là fu frappé par ledit suppliant d'un cop de lance ou glaive, par le costé ». Commines se sert souvent de cette expression : cent glaives, deux cents glaives, etc.
te y et odio habes diligentes te, etc. C'est à dire quant le bon chevalier Joab s'en vint au Roy, son seigneur, il lui dit vérité sans flater, c'estassavoir ; « Tu hez ceulx qui te ayment, et aymes ceulx qui te béent ; tu eusses bien voulu que nous eussions estés occis et que Absalon ton filz, vesquist, qui a mis nos personnes en grant péril de mort en combataut contre lui pour toy, et pour ce que les gens d'armes et le peuple en sont si indignez à rencontre de toy, car se tu ne viens seoir à la porte , à bonne chère , pour les remercier quant ilz entreront dedens, ilz feront ung autre roy et te osteront ton royaume; et bnques si dolente journée ne f advint , se tu ne fais ce que je te dy. » Le Roy, considérant que son connestable lui disoit vérité , vint seoir à la porte pour remercier les gens de guerre quant ilz entrèrent dedens la porte , et leur monslra lie chère et joieuse. Et en ce présent exemple fait moult à noter que le bon chevalier Joab occist le filz du Roy contre le commandement du Roy, et ne obéyt point à son commandement pour ce qu'il estoit ou préjudice de Dieu , du Roy et de tout son peuple *. Item , nonobstant que ledit Joab l'occist, ilz avoient esté tousjours amis ensemble, et tant que ledit Joab avoit audit Absalon fait la paix pardevers le roy David, son père, d'un meurtre qu'il avoit fait en la personne de son frère ainsné , filz du roy David , qu'il avoit occis, et en avoit icellui Absalon esté fuitif hors du pays par l'espace de trois ans.
1 . Si ce singulier discours a jamais été prononcé, comme après tout la chose n'est pas impossible , des traits comme celui-ci ne devaient pas» élre sans portée sur certains esprits atrabilaires du temps.
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Mais aucuns pourroient arguer contre les choses dessusdictes pour ce, quant le roy David fut au lit de la mort, il charga son filz Salomon qui devoit estre roy régnant après lui, qu'il fist justice dudit Joab. A ce je respons que ce ne fut pas pour le cas dessusdit. Car, nonobstant que Joab feust bon chevalier et loial ou temps qu'il occist ledit Absalon , néantmoins envers la fin de ses jours il commist deux grandes faultes. La première fut qu'il occist ung très bon chevalier et homme d'armes, nommé Amaza, et en baisant le print par le menton d'une main, et de l'autre lui bouta une espée parmy le corps, en disant : Ave f rater Amaza, « Dieu te gard ! frère Amaza. » Le second fut qu'il occist le prince Abner, aussi par grande trayson. Et pour ce que le Roy n'avoit point puny ledit Joab des deux homicides dessusdiz qu'il avoit perpétrez si desloyaument, il en fist conscience en son lit mortel, et en charga son filz Salomon qu'il en feist justice après son trespassement, et qu'il le pugneist en ce monde et privast de la vie du corps pour éviter dampnacion perpétuelle. Et lui dist ainsi : Tu scis que fecerit Joab duobus principibus exercitus Israël, fi/io meo , etc. C'est à dire que les deux chevaliers, princes de la chevalerie d'Israël , avoient esté tuez desloiaument en la paix de Dieu et de son Roy, et je fay conscience de ce que je lui ay esté trop favorable ; et pour ce, se tu ne le pugnis, tu seroies cause de la dampnacion de son âme. Et je fay cy ung nota : il n'est nul si bon chevalier ou monde qui ne puist faire une faulte , voire si grande que tous les biens qu'il aura faiz devant soient adnullez. Et pour ce , on ne crie aux joustes , ne aux batailles : Aux preux ! mais on crie bien : Aux filz des
preux après la mort de leur père 1 Car nul chevalier ne peut estre jugié preux se ce n'est après le trespassement. Ainsi avez vous le deuxiesme exemple.
Le tiers exemple sera de la royne Athalie qui estoit royne de Jhérusalem. De laquelle dist la saincte Escripture : Atlialaia vero, mater régis Ochasie, videns filium suuni mortuum, surrexit , etc. C'est à dire que cette mauvaise royne Athalie, recordant que le roy Ochosie, son filz, estoit trespassé et qu'il n'avoit laissé que petit eiuans , pour actribuer à elle la seigneurie , par sa convoitise, mauvaise concupiscence et tirannie, occist les enfans du dit roy son filz, et furent tous mis à mort, excepté que par la grâce de Dieu et d'une vaillant dame qui estoit ante desdiz enfans , seur à leur père, laquelle embla un nommé Joias ou berceau de sa nourrice et l'envoia secrètement à l'évesque du temple , qui doulcement le nourry jusques à sept ans. Ce pendant ladicte mauvaise royne régna par l'espace desdiz sept ans, par tyrannie et desloyaulté. Et la huitiesme année le vaillant évesque la fist espier et occire de fait d'aguet, et fist couronner le petit enfant, lequel , combien qu'il feust jeune et qu'il n'eust que sept ans, gouverna très bien ledit royaume par le couseil et advis dudit vaillant évesque et autres bons preudommes. Car la saincte Escripture dist ainsi : Joias regnavit quadraginta annis in Jhérusalem, fecitque reclam coram Domino , etc. Ainsi avez vous le troisiesme exemple, qui est comment convoitise de honneur vaine, qui n'est autre chose que concupiscence et voulenjé désordonnée à tolir à autrui sa noble domination et seigneurie, fist ladicte royne estre murdrière , faulse et desléale , pour obtenir par force
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lirai) nique la couronne et seigneurie du royaume de Jhérusalem. Et si avez oy comment par agaiz et espiemens elle fut occise. Car c'est droit raison et équité que tous tirans soient occis vilainement par agais et espiemens, et est la propre mort dont doivent mourir les tirans desleaux. Et ainsi je fais fin du tiers article de madicte matière majeur.
Après je viens au quart article de ma majeur, ouquel je pense à noter et exposer huit véritez principales par manière de conclusion, et fondement de en icellui insérer huit autres conclusions par manière de correlaire, pour mieulx fonder la juslificacion de mondit seigneur de Bourgongne. La première est que tout subject universel qui par convoitise , barat, sortilège et malengin machine contre le salut de sou roy et souverain seigneur, pour lui tolir et soubztraire sa très noble et haidte seigneurie , il pèche si griefment et commet si horrible crime, comme crime de lèse-majesté royale ou premier degré, et par conséquent il est digne de double mort, c'estassavoir , première et seconde. Je preuve madicte proposicion. Car tout tel subject et vassal est grant ennemy et desloyal au souverain seigneur et pèche mortellement ; douques nia conclusion est vraye. Et qu'il soit tirant, je le preuve par monseigneur saint Grégoire, qui dist ainsi ; 7Yrannus est proprie , etc. Qu'il commet ce crime de lèse-majesté r il appert clère/nent par la distinction dessusdicte des degrez de lèse-majesté royale et en la personne du prince. Qu'il soit digne de double mort, première et seconde , je le preuve. Car, par la première mort j'entens mort corporelle, qui est séparacion du corps et de l'âme, et par la mort seconde je u'en-
tens autre chose que dampnacion pardurable , de laquelle parle monseigneur saint Jehan 1 evangéliste, et dist : Qui vixerit non ledetur a morte secunda. C'est à dire que toute humaine créature qui aura victoire finablement sur convoitise et ses trois filles, il n'aura garde de la mort seconde, c'estassavoir de pardurable dampnacion.
La seconde vérité est, ja soit ce que ou cas dessusdit tout vassal et subject soit digne de double mort, et qu'il commecte si très horrible crime qu'on ne le pourroit trop punir, toutesfoiz il fait trop plus à punir que ung simple subject, c'estassavoir, ung baron que ung chevalier, ung conte que un baron , et un duc que ung conte, le cousin du Roy que ung estrange, le frère du Roy que ung cousin , et le filz du Roy que le frère. C'est vérité , tant qu'à la première partie s'ensuit la vérité précédente. Et quant à la seconde partie , je le preuve. Car en mondit degré, l'obligacion est plus grande à vouloir garder le salut du Roy et la chose du bien publique. Donques ceulx qui font le contraire font plus à punir, en montant de degré en degré. Ma conséquence est très bonne, et je la preuve. C'estassavoir que le fUz est plus obligié que le frère , et le frère que le cousin , ung duc que ung conte , ung conte que ung baron et ung baron que ung chevalier, à garder le bien et honneur du Roy et de la chose publique du royaume. Çar chasciuie des dessusdictes prérogatives, dignitez et seigneuries correspondent à certain degré d'obligacion , et ainsi qu'ilz sont plus grans et plus nobles , plus grande et plus forte est l'obligacion. Et pourtant, qui plus en a et de plus nobles , plus est obligié comme dit saint Grégoire, en
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l'auctorité dessus alléguée : Concrescunt dojxa et raciones donorum. Item , pour le d eux i es me argument prens-je madicte vérité. Car, tant que la personne est plus prouchaine du Roy et plus noble, s'il fait les choses dessusdictes, de tant est-ce plus griefVe esclande que n'est d'une personne qui est loingtaine du Roy. C'est plus grande esclande que ung grant duc et puissant seigneur, prouchain parent du Roy, machine sa mort pour lui tolir sa seigneurie , que ce seroit d'un povre subject qui n'est point son parent. De tant que le machineur seroit plus prouchain du Roy et de plus grant puissance , de tant seroit la chose plus inique , et de tant seroit de plus grant esclande, et par conséquent seroit plus à punir. Tiercement, je prouve ma vérité dessusdicte. Car il y a plus grant péril, donques y doit- il avoir plus grant remède de punicion. Et à rencontre qu'il y ait plus grant péril , je le preuve. Car la machinacion des prouchains du Roy, qui sont de grande auctorité et puissance , est plus périlleuse que n'est la machinacion des povres gens. Et pour tant qu'elle est plus périlleuse , il en doit avoir plus grande punicion pour obvier aux périlz qui en pevent advenir pour les refraindre de la temptacion de l'ennemi et de convoitise. Car, quant ilz se voyent si prouchains à la couronne , il advient que convoitise se boute en leur cuer, pour quoy ilz se bouteront à machiner de toute leur puissance et à empoingner ladicte couronne. Ainsi n'est pas d'un povre subject qui n'est point prouchain parent du Roy, car il n'auroit jamais ymaginacion ou espérance d'advenir à ladicte couronne, ne du royaume, aucunement.
La tierce vérité ou cas dessusdit en ladicte première vérité. Il est licite à chascun subject, sans quelque mandement, selon les lois morales, naturèles et divines , de occire ou faire occire traistre desloial ou tirant , et non point tant seulement licite , mais honnorable et méritoire, mesmement quant il est de si grant puissance que justice n'y peut estre faicte bonnement par le souverain. Je prouve ceste vérité par douze raisons, en l'honneur des douze apostres. Desquelles raisons, les trois premières sont trois auctoritez de trois philosophes moraulx. Les autres trois, sont de trois auctoritez de saincte Eglise. Les autres trois , sont de trois lois civiles et impériales. Et les trois dernières sont exemples de la saincte Escripture.
La première des trois auctoritez des trois docteurs de saincte théologie est du docteur saint Thomas , qui dist en la dernière partie du second livre des sentences : Quando aliquis ad dominum sibi per violenciam surrexit. A parler briefment et proprement, le docteur dessusdit veult dire que ce subject qui occist le tirant dessusdit, fait oeuvre de loenge et de rémunéracion. La seconde auctorité si est Salberiensis sacre Ûœologie eximii docloris , in libro suo Policrat, libro H , c. xv, sic dicentis : Amico adulari non ficet, scd aurem tiranni mulare* licitum est, etc. C'est à dire il n'est licite à nullui de flater son ami, mais il est licite de adenter et endormir par belles paroles les oreilles du tirant. Car puisqu'il est licite d'occire ledit tirant , il est licite de le flater et blander par belles paroles et
1 . Le ms. Supp. fr. 03 met en tète de cet alinéa les mots : De
occisions.