‹ La chronique d'Enguerran de MonstreletChapitre 87 sur 135 · SEQUITUR MINOR · texte numérisé non relu

SEQUITUR MINOR

La seconde partie de ladicte justificacion ou proposicion s'ensuit : Or viens-je à affermer et déclairer ma dicte mineur, en laquelle j'ay à monstrer que feu Loys naguères duc d'Orléans, fut tant embrasé de convoitise et honneurs vaines et richesses mondaines, cestassavoir de obtenir pour soy et sa généracion, et de toler et substraire pardevers lui la très haulte et très noble seigneurie de la couronne de France au Roy nostresire, qu'il machina et estudia par couvoitise, barat et sortilèges et malengins, pour destruire la personne du Roy de ses en fans et généracion, en tant qu'il fut espris de tirannie, convoitise et temptacion de l'ennemi d'enfer, que, comme tirant à son Roy et souverain seigneur, il commist crime de leze-majesté divine et humaine en toutes les manières et degrez déclairez en madicte mineur, cestassavoir de leze-majesté divine et humaine ou premier, second, tiers et quart degrez. Et quant est de crime de leze-majesté divine, il appartient au souverain juge de lassusV Pour quoy je n'en peuse point à faire espécial article. Mais ès articles de leze-majesté humaine, je pense à toucher par manière de incident. Ainsi donques me fault déclairer par arti-

1 . C'est clans cette seconde partie que M* Jean Petit entasse ses accusations contre la mémoire de Louis d'Orléans. Les unes sont odieuses, les autres ridicules.

2. Au souverain juge de tassus {sic au ins. Supp. fr. 93), niais Vérard imprime : la sus.

cles contaient il a commis crime es quatre degrez dessus nommez. Ou premier article je pense à déclairer comment en plusieurs et diverses manières il a commis crime de leze-majesté ou premier degré, le second ou second degré, le tiers ou tiers degré, et le quart ou quatriesme degré.

Quant au premier article, qui sera du premier degré, lequel est quant l'injure ou offense est directement faite contre la personne du Roy, si est assavoir que telle injure peut estre faicte en deux manières. La première est en machinant la mort ou destruction de son prince et souverain seigneur. La première manière se peut diviser en plusieurs manières. Mais quant à présent je ne la diviseray qu en trois. La première est machiner la mort de sondit prince par maléfices, sortilèges et supersticion. La seconde, par poisons, venins, intoxicacions. La tierce, par occire ou faire occire par armes, eau, feu ou autres violentes injections. Qu'il ait esté criminel en la première espèce, je le preuve. Car il est vérité, que pour faire mourir la personne du Roy en langueur et par manière si suhtile qu'il n'en feust apparence, il fist, par force d'argent et diligence, tant qu'il fina de quatre personnes, dont l'une estait moyne apostat, l'autre chevalier, l'autre escuier, et l'autre varlet. Ausquelz il bailla sa propre espée, sa dague et ung annel pour dédier et pour consacrer, ou au plus promptement parler, exécrer au nom des dyables. Et pour ce que tel maléfice et telle manière ne se povoit bonnement faire se n'estoit en lieux solitaires et loing de toutes gens, ils portèrent lesdictes choses en la tour Montjay vers Laigny sur Marne, et là se logèrent et firent résidence par l'espace de plusieurs jours. Et ledit

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moyne apostat, qui estoit maistre de celle œuvre fist plusieurs invocations de dyables et par plusieurs foiz et journées, dont je vous diray deulx ensemble qu'ilz firent entre Pasques et Y Ascension. Ung dimanche très matin devant soleil levant, sur une montaigne, près de la tour de Montjay, ledit maistre fist plusieurs choses superstitieuses requises à faire telles invocacions de dyables emprès ung buisson , et en faisant lesdictes invocacions se despouila en sa chemise et se mist à genoulx, et ficha ladicte espée et la dicte dague par les pointes, en terre, et le dict annel mist aussi emprès. Et là , dist plusieurs dépréciations en invoquant les dyables. Et tantost vindrent à lui deux dyables en forme de deux hommes, vestus ainsi que de brun verd, ce sembloit, dont l'un avoit nom Hérémas et l'autre Estraruain. Et lors, leur fist honneur et grande révérence, et si grande comme on pourroit faire à Dieu. Et ce fait se trahy vers un buisson. Et cellui dyable qui estoit venu pour ledit annel, le print et l'emporta, et se esvanouy. Et cellui qui estoit venu pour ladicte espée et dague, demeura, et puis print icelle espée et dague et s'esvanouy comme l'autre. Et tantost après , icellui moyne retourna et vint où lesdiz dyables avoient esté, et trouva icelles dague et espée couchées de plat, et trouva que ladicte espée avoit la pointe rompue , et trouva ladicte pointe en la pouldre où le dyable Favoit mise. Et après, actendi par espace de demie heure l'autre dyable qui avoit emporté l'annel , lequel retourna et lui bailla ledit annel , qui estoit apparent rouge ainsi que escarlate , comme il sembloit pour l'eure , et lui dist : « C'est fait, mais que tu le mectes en la bouche d'un mort en la manière que tu scez. » i 13

Et lors s'esvanouy. Ledit moyne refist la pointe de l'espée. Et oultre, pour parfaire lesdiz maléfices, icellui moyne, escuier et varlet, s'en vindrent par nuit au gibet de Monlfaulcon lez Paris. Là, prindrent l'un des mors nouvellement pendu, lequel ilz despendirent et mirent sur ung cheval pour le porter en ladicte ville de Mont-Jay. Mais pour ce qu ilz virent qu'ilz n'avoient point assez de nuit pour le porter en ladicte ville de Mont-Jay, et que le jour approuclioit fort, ilz s'en retournèrent à Paris en l'ostel dudit chevalier, et le mirent en une estai) le, et puis lui mirent ledit annel en la bouche, et ladicte espée et dague lui fichèrent ou corps parmy le fondement jusques à la pectrine, et là demourèrent par plusieurs jours ainsi que le dyable leur avoit dit et ordonné. Et puis après, iceulx espée, dague et annel, ainsi dédiez et consacrez, ou à parler proprement, exécrez, furent renduz et restituez au dessusdit duc d'Orléans pour en faire et parfaire les maléfices en la personne du Roy nostresire, pour parvenir à sa mauvaise et dampnable entencion , et avec ce lui baillèrent de la pouldre des os du lieu deshonneste d'icellui mort despendu, pour porter sur soy envelopez en ung drape! . Lesquelz icellui duc d'Orléans porta par plusieurs journées entre sa char et sa chemise, atachez à une aiguillette dedens la manche de sa chemise. Et l'eust encores plus porté, se n'eust esté ung chevalier de grant honneur, parent du Roy, qui lui osta par force et le porta au Roy en la présence de plusieurs. Et pour ce que icellui chevalier avoit porté lesdiz os au Roy, et révélé aucunes choses dessusdictes d'icellui duc d'Orléans, conçeut si grant hayne contre lui qu'il le persécuta et destruisy en honneur et che-

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vance, non obstant qu'il feust sou parent et parent du Roy, comme dit est.

Item , le criminel duc d'Orléans tist faire ung autre sortilège par ledit moyne, d'une verge de bois appelle corniller, et du sang d'un rouge cocbet et d une poule blanche. Lequel sortilège parfait , ladicte verge devoit avoir si grant vertu par art et paccion dyabolique que cellui qui le porteroit sur soy feroit sa voulenté de toutes les femmes qu'il toucherait, comme disoit ledit moyne. Et disoit qu'il l'avoit esprouvé en une semblable verge et sortilège ainsi fait , en la personne d'une femme qu'il désirait et amoit , et n'en povoit venir à chef. Et fut baillée icelle verge audit criminel duc d'Orléans, ensorcelée comme dit est, en la saincte sepmaine. Et pour quoy en la saincte sepmaine plus qu'en autre temps ? Ce fut pour faire contumelie plus injurieuse et plus contumelieuse injure à nostre seigneur Dieu Jhésucrist, qui en cellui temps souflry mort et passion pour tout humain lignage , et avecques ce pour faire plus grant plaisir, honneur et révérence à Sathan , l'ennemy d'enfer, par le moien duquel toutes les manières de sortilèges, charmes et maléfices ont sorty leur eftect en la personne du Roy nostresire. Je le monstre par trois nioiens. Le premier est de deux griesves maladives que le Roy eust tantost après. La première fut à Beau vais , qui fut tant angoisseuse qu'il en perdi les ongles et les cheveux pour la greigneur partie. La seconde fut au Mans , plus grande sans comparaison. Et n'est personne au monde , s'il l'eust veu , qui n'en eust au cuer grant pité. Et fut si oppressé de maladie par une espace de temps qu'il ne parloit à homme , ne à femme , ains apparoit mieulx

mort que vif. Le second moien , par belles paroles qu'il pot dire tantost après qu'il pot parler ; c'estassavoir : c Pour Dieu ! ostez moy ceste espée qui me transperce le cuer. Ce m'a fait beau frère .d'Orléans . » Et icelles paroles par plusieurs foiz répliquées, en santé et en maladie , en adjoustant celle parole : « 11 fault que je le tue ! » Ainsi que se il voulsist dire , se je ne le tue, il me fera mourir sans nul remède. Hélas messeigneurs ! considérons cy ung peu. Qui povoit mouvoir icellui duc d'Orléans à faire celle dampnab)e entreprise et horreur en la personne de son frère qui onques ne lui avoit fait fors amour et plaisir ? Il est tout cler que autre chose ne lui faisoit faire, fors mauvaise convoitise dont il estoit esprins et embrasé pour avoir et parvenir à la couronne et très haulte seigneurie de France. Le tiers moien , est une parole que dist une foiz le duc de Milan , père de la duchesse d'Orléans , à ung messager qui lui apportoit lectres de par le Roy, auquel il demanda en quel point estoit le Roy, et le messager respondi : Il est en très bon point la niercy Dieu. Et le duc respondi : « Il est le dyable! Comment se peut il faire qu'il est en bon point! » C'est évident signe qu'il avoit esté consentant, ou à plus proprement parler, acteur avec son beau filz le criminel duc d'Orléans, de mectre le Roy et faire mectre en tel point. Et pour dire la vérité , il est notoire qu'il désiroit fort grande seigneurie , tant pour soy comme pour sa lignée , comme il appert espécialement en la personne de son oncle , messire Barnabo, qu'il print déceptivement et par manière de trahison soubz umbre de saincte vie , et pour posséder et avoir sa seigneurie le fist mourir mauvaise-

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ment Aussi apparut, par ce qu'il convoita merveilleusement que sa fille feust royne de France , et pour y cuider parvenir fist tant qu'il traicta le mariage d'elle et dudit feu duc d'Orléans, pour lors duc de Touraine, seul frère du Roy, considérant que le Roy n'avoit encores nulz enfans, et qu'il n'y avoit qu'une bouche à clorre, et ainsi n'y falloit que bouconne 1 bien assise pour parvenir à son entente. Et qu'il apparut qu'il eust celle voulenté ? commune renommée est que quant sa fille se partit de luy pour venir en France , il lui dist : « Adieu belle fille ! je ne vous vueil jamais veoir tant que vous soiez royne de France. » Et pour parvenir à ce , les dessusdiz ducs d'Orléans et de Milan , par diverses voies ont depuis continuellement machiné en la mort du Roy et de sa généracion. Desquelles choses fut moyen ung faulx ypocrite nommé Phelippe de Maisières *, chevalier ; qui estoit le propre ministre de trahison. Car il fut chancelier du Roy et le trahit faulsement et mauvaisement, et puis s'en vint demourer avec le dessusdit messire Bamabo , et , lui demourant avecques lui , aida ledit duc de Milan à trahir et des* truire ledit messire Barnabo , son seigneur et maistre. Et advisèrent entre eulx deux aucunes instructions que [cellui] apporta audit duc d'Orléans. Et pour faire la chose plus subtillement et plus couvertement , icellui

1 . Le 18 décembre 1383, Jean Galéas Visconti avait fait empoisonner Bernabo Visconti , son oncle, qu'M tenait prisonnier au château de Trezzo.

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