‹ La Chronique de FranceChapitre 8 sur 13 · VICTOR HUGO, AUGUSTE COMTE, ALEXANDRE DUMAS, BALZAC · texte numérisé non relu

VICTOR HUGO, AUGUSTE COMTE, ALEXANDRE DUMAS, BALZAC

Le 2é février 1902,1a République Française a célébré,avec toute la solennité désirable, le centième anniversaire de la naissance de Victor Hugo. Le 17 août, Besançon, la ville natale du grand poète, a inauguré un monument en son honneur. Dans l'intervalle, Paris avait rendu des hommages tardifs à la mémoire d'Auguste Comte et Villers -Cotterets avait acclamé le plus populaire de nos conteurs, Alexandre Dumas. Ces trois hommes, de talent si inégal et qui ne peuvent être comparés Tun à l'autre sous aucun rapport, forment, pourtant, par la juxtaposition de leurs trois noms.

comme un raccourcis de l'esprit Français. Non pas, bien entendu de tout l'esprit français, mais de celui du xix« siècle si épris successivement — et parfois simultanément, de romantisme, de science et d'amusement.

Les Fêtes de Victor Hugo.

Le programme comportait une cérémonie matinale au Panthéon, une seconde l'après-midi à la place des Vosges, l'ancienne place Royale, où la maison habitée par Victor Hugo de 1833 à 1848 s'est transformée, grâce aux soins pieux de M. Paul Meurice en un musée — enfin une troisième à la place Victor-Hugo, proche de la maison où mourut le grand homme en 1885 ; c'est là que se dresse sa statue, œuvre du sculpteur Sarrias, au sommet d'un rocher autour duquel tournent des figures allégoriques. Il y en eut ainsi pour tout le monde ; le corps diplomatique prit part à la fête raffinée du matin ; l'administration procéda à l'inauguration du monument de Barrias par des discours de circonstance ; le peuple se donna rendez-vous place des Vosges où d'ingénieuses illuminations

prolongèrent jusque dans la nuit son joyeux enthousiasme. Les villes de province imitèrent la capitale ; partout, les vers immortels furent déclamés et applaudis : on en lut aux écoliers des campagnes, on fit des conférences à ceux des bourgs. Hormis quelques esprits grincheux, personne ne pensa que de tels honneurs ne fussent disproportionnés. La nation qui, comptant parmi ses fils un génie de pareille envergure,négligerait de se réunir toute entière pour l'acclamer au jour de son centenaire, neserait point digne de participer à la direction intellectuelle de l'univers. Au contraire, le spectacle donné en cette circonstance par la France ne pouvait que lui attirer les sympathies des autres peuples. Mais sous quelle forme et de quelle manière se sont manifestées ces sympathies ? Là est le point intéressant pour tous ceux qui ont à cœur de voir se perpétuer le rayonnement des lettres Françaises au dehors.

Nombreuses furent les cités étrangères qui rendirent hommage à Victor Hugo. Bruxelles, Lisbonne, Porto, Londres, Budapest, Prague, Athènes, Milan, Madrid célébrèrent sa gloire. A Rome, le buste du poète ftit placé au Capitole en présence des membres du gouvernement et de la

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municipalité, au milieu d'ovations chaleureuses. I:iiiiii dci> délégations Tchèques, Roumaines, Bul- ^aic>, Polonaises, Grecques, s'associèrent aux icics de Paris, La France fut infiniment touchée de ces marques non équivoques d'admiration et d'amitié ; elle eût d'autant plus de raison d'en éprouver de la gratitude que de telles démonstrations s'adressaient à elle, passant en quelque sorte j)ar dessus la mémoire de Victor Hugo ; le grand homme se trouvait en être l'occasion plutôt que l'objet. Cette distinction s'accuse nettement dans les discours prononcés au cours de ces cérémonies ; il y est peu question de littérature ; il y est largement question de politique. Les journaux quotidiens, à l'étranger, ont encore accentué la note à cet égard, tandis que, par la pauvreté et le peu d'ampleur de ses comptes rendus, la presse littéraire a témoigné qu'elle ne participait au centenaire que du bout de la plume et pour ainsi dire, par politesse. Bien plus, à Paris même, une des pièces les plus célèbres du maître, les Bur graves y reprise à la Comédie-Française, y a retrouvé la complète impopularité qui l'avait accueillie à ses débuts. En un mot, la personnalité de l'homme et quelques-unes de ses idées ont été puissamment

mises en relief; son œuvre est restée relativement dans l'ombre. Telle est la caractéristique de la participation des autres peuples aux fêtes de Victor Hugo. Cherchons-en la cause et donnons, d'abord, un rapide coup d'œil au colossal amas de productions diverses qu'évoque le nom du fécond écrivain.

Une Œuvre immense.

En 1822, âgé de vingt ans, Victor Hugo publia ses premières Odes et BalladeSy et l'année suivante son premier roman, Han d'Islande. En 1824, il livra au public de nouvelles OdeSy dont l'édition définitive parut en 1826 en même temps qu'un second roman. Bug JargaL En 1827, il publia son premier drame en vers, ^romwelly et le fit précéder d'une préface qui, toute erronée qu'elle nous paraisse aujourd'hui, n'en causa pas moins une énorme sensation parmi les intellectuels d'alors. En 1828, il fit représenter à l'Odéon un drame en prose, Amy Robsart, En 1829, parurent un recueil de vers, les Orientales, et une sorte de roman tragique, le Dernier Jour d'un Condamné.

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1830 vit jouer Hernani et 1832 un drame en vers, le Roi s'amuse. Dans l'intervalle, en 1831, Victor Hugo avait publié les Feuilles d'AutomnCy son célèbre roman de Notre-Dame de Paris, et un quatrième drame en vers, Marion Delorme, Il a trente ans, et son bagage comprend déjà trois recueils de poésies, quatre romans, et cinq drames.Chose étrange, cette fécondité sans pareille va se continuer à travers tout le siècle. Chose plus étrange encore, dans cette première période de sa vie, Victor Hugo a atteint d'emblée au plus luuit et au plus bas. En prose, il n'écrira rien de plus magnifique que certaines pages de Notre- Dame de Paris ; sur le théâtre, la somptuosité de son inspiration lyrique n'ira pas au-delà de certaines scènes à^ Hernani \ des vers, surtout, ont coulé de sa plume, dont il ne dépassera jamais la délicieuse harmonie et la parfaite beauté. Ces morceaux constituent pour la langue Française des acquisitions d'une valeur inestimable, mais ce sont des morceaux ; le chef-d'œuvre intégral n'est point venu et il ne viendra pas. Nous n'aurons» ni un Hamlet, ni une Iliade, ni une Divine Comédie.

Du Roi s'amuse (1832) aux ^urgraves (1843),

Victor Hugo publie trois recueils de poésies : les Chants du Crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres; trois drames en prose : Lucrèce ^orgia, Marie Tudor, Angelo; un drame en vers : Vjuy ^las; un roman : Claude Gueux; un volume composé d'articles littéraires et philosophiques et, enfin, le VJnn, récit de voyage accompagné de réflexions sur l'équilibre Européen. De 1843 à 1852, il continue d'écrire, mais il n'a plus le temps d'imprimer ; il participe aux grandes querelles du moment ; il est membre de l'assemblée nationale ; il se répand en discours et en protestations. Ses manuscrits verront le jour plus tard; il les entasse dans ses tiroirs. L'exil lui rend des loisirs qu'il maudit. En vers indignés dans es Châtiments, en une prose acerbe dans Napoléon e Petit, il exhale sa colère et sa haine contre 'auteur du coup d'Etat de 185 1. Puis viennent es ^Contemplations qui rappellent, heureusement, es Feuilles d'Automne, les Chants du Crépuscule, es Rayons et les Ombres. En 1859, paraissent les premiers volumes de la Légende des Siècles, série splendide de tableaux mythiques et symboliques retraçant la marche de l'humanité à travers les âges. Les Misérables (1862) sont un puissant

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roman, dont certainement Zola s'est inspiré en plusieurs de ses ouvrages. Les Travailleurs de la Mer y autre roman, paraissent en 1866; encadrées entre ces deux sombres récits, les H^hansons des %ues et des ^Bois apportent une note de gaieté populaire tout à fait imprévue et peu habituelle aux grands poètes. Avec r Homme qui rit y Victor Hugo retourne aux romans d'aventure qui l'avaient séduit à ses débuts. 'La guerre de 1870 lui inspire une série de poèmes, V Année Terribky où sa vieille animosité contre Napoléon III se mêle aux amertumes suscitées par la défaite.

Quatre-vingt-treize sera son dernier roman et non pas, certes, l'un des meilleurs. En 1875, î^ réunit en trois volumes, sous le titre. Actes et paroles, les principales manifestations de sa vie publique, ses discours à la chambre des Pairs ou à l'Académie, ses appels électoraux^ les oraisons funèbres qu'il a prononcées et ses interventions célèbres en faveur de toutes les victimes de la guerre et de la politique, depuis John Brown et Maximilien jusqu'aux nihilistes et aux anarchistes. Le poète n'a plus, maintenant, que dix ans à vivre, et plus de dix volumes vont encore paraître ; le médiocre continue d'y côtoyer l'admirable. La Légende des

Siècles s'achève. L'Art d'être Grand-Tère ramène, plus émue et plus attendrie, la note familière; dans V Histoire d'un Crime repassent des souvenirs mauvais et d'inoubliables rancunes. L'Ane est une sorte de poème satirique contre le pédantisme; la Pitié suprême^ le Pape, Religions et Religion lui servent à développer ce double sentiment qui trouvera sa formule définitive dans son testament : la foi indéracinable en Dieu et la méfiance invincible à l'égard des Eglises. Il publie encore un drame étrange, Torquemada, et les Quatre Vents de l'Esprit, son dernier recueil de poésies. Il meurt en 1885, laissant derrière lui une telle moisson inédite que, pendant vingt-cinq ans, ses héritiers seront occupés à l'engranger. Sa Correspondance et ses mémoires {Choses vues) renferment des croquis et des portraits, des notes littéraires ou critiques, mille choses vivantes et curieuses. Alpes et Pyrénées, France et Belgique sont des impressions de voyage sans grand intérêt. Le Théâtre en liberté comprend une série de pièces et saynètes qui supportent la lecture, mais aborderaient difficilement la scène. Les Jumeaux sont un drame inachevé ; le Post-Scriptum, un assemblage de matériaux inutilisés, réflexions et pensées demeu-

rées à Tétat de germes. Dieu et la Fin de Satan sont des poèmes propres à servir d'épilogue à la Légende des Siècles. On doit citer encore Toute la Lyre, recueil de poésies éparses, Paris, les Lettres à la France, Années funestes et, enfin, la Dernière Gerbe, parue le jour du centenaire.

Tel est le relevé des principaux écrits de Victor Hugo. Que cette dernière gerbe ait pu contenir de si beaux épis, il y a là de quoi surprendre. Mais n'est-ce pas une chose unique que d'y retrouver exactement les qualités et les défauts qui se révélaient, à l'autre bout du siècle, dans les premiers ouvrages du poète ? N'est-ce pas plus unique encore de devoir reconnaître dans ces qualités et ces défauts, ceux-là même qui distinguent notre race et dans les passions dont s'anime le génie de l'écrivain, dans les sentiments qu'il reflète, les passions et les sentiments de la France du XIX' siècle ?

La revanche de V actualité.

Ce fut là, comme homme, l'extrême beauté de sa silhouette ; ce sera là, sans doute, le principal

obstacle à sa renommée d'écrivain. Sa grandeur a été d'incarner, d'un bout à l'autre de sa longue existence, l'âme de la France et de l'incarner d'une manière absolue et prodigieuse. Le génie national a illuminé d'autres esprits ; avec celui-là il s'est entièrement confondu. Ni l'un ni l'autre n'ont évolué, pas plus que n'évolue le rayon d'un phare qui scrute successivement tous les points de l'horizon. Pitoyable envers les faibles, prompte à bafouer les puissants, hostile au prêtre et fidèle à Dieu, attendrie devant l'enfance, émue devant la mort, ardente au patriotisme et indulgente à l'amour, éprise de perfection et se contentant d'à peu près, aimant à la fois le calembourg et l'effroi, suppléant à de fâcheuses ignorances par une imagination enchanteresse, telle fut la France issue de la révolution et telle fut la lyre du grand Français qui chanta son labeur, ses infortunes et son espérance.

On oserait presque dire que chacune de ses œuvres contient tout cela. Ouvrez au hasard.

Voici dans VHomme qui rit un étalage inoui de puérile érudition et dans Le Rhin, un plan de politique extérieure d'une étonnante naïveté. Vous voyez surgir ici et là une Espagne, une Egypte,

des Tropiques merveilleusement fantaisistes et circuler une Marie Tudor, un Charles-Quint, un Louis XIII, un Cromwell ingénieusement travestis. L'idylle mièvre voisine avec le décor babelique. De philosophiques légendes aboutissent à de vulgaires mélodrames. Et surtout, selon la sagace observation de M. Doumic, l'idée, constamment, naît du mot. Le célèbre chapitre de Notre-Dame de Paris y « ceci tuera cela » est sorti du titre lequel a jailli spontanément du cerveau créateur. Et c'est pour leur montrer « l'intestin du Leviathan » que l'on promène les lecteurs des Misérables à travers les égoûts de Paris. La symétrie tient souvent lieu de profondeur; ainsi Hugo rattache l'installation du mal dans le monde à la mort d'Abel. Les trois instruments de son supplice ont été préservés : le clou qui sera le glaive, le bois qui sera le gibet, la pierre qui sera la prison. Ce symbolisme simpliste contente son aspiration. De même, dans la fameuse préface de Cromwell, distingue-t-il arbitrairement les temps primitifs, les temps antiques et les temps modernes auxquels correspondent selon lui le lyrisme, l'épopée et le drame. D'énormes fautes de goût, les signes d'une hâte regrettable, des successions dévergondées de qualificatifs arrêtent le

lecteur et empêchent que sa satisfaction ne soit complète. Mais, par ailleurs, quels élans sans pareils, quelles stupéfiantes ascensions, quelles délicates rencontres, quels spirituels contrastes, dans le style et dans la pensée. Il n'est pas jusqu'à ce pamphlet hargneux. Napoléon le Petit, qui ne renferme des pages superbes : telles Toraison funèbre de la tribune Française et la célèbre assimilation des institutions impériales à la glace de la Newa solide comme le roc la veille de la débâcle et submergée en une nuit !

Des observateurs superficiels, rapprochant l'ode à Louis XVII de l'ode à Napoléon II, ou le souvenir ému donné au vieux roi Charles X de l'apostrophe héroïque à la colonne Vendôme, ont souligné malicieusement l'apparente inconséquence qui dictait ces hommages contradictoires. Et pourquoi contradictoires ? Ils s'entremêlèrent et ne se démentirent point. Victor Hugo partagea et exprima les enthousiasmes successifs de la France : le renouveau de sa foi monarchique, l'éblouissement prestigieux de l'impérialisme, sa soif de justice, son attachement progressif à la démocratie. Il fut en littérature, le législateur du romantisme et le précurseur du réalisme. Il fut pair de France, député.

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sC-tuiLur. Quel autre Français incarna à ce point ii>u[ uLi aitcie de l'existence de sa patrie ?

Lies ^ui.iques rciiexions suffisent i mettre en icairi uni; qudiitc dont le temps ne peut manquer Je laiii,- ^11 Ji-luui. 'touce ["œuvre de Victor Hugo ^■-.i ^>injii.f;in.i; d'jc'.uaiité. E!îe l'est à ce point que '.L.» ::,>LUiiiJiij Aiiuis V verront un guide obligain..».- ,1 i!.iVi-is le vicddiL des illusions et des revire- ■ii^.,>> .;i. ..i L i,iui.edu \ix" siècle. Ils consulteront .L [lu.i^.i l; i.i;ue ^,.i .eut renverra l'image exacte à'iiLL ,',U5 ^'j d'.::ie e;lo^Lle. .Mais, hormis les his- ■.v..,.iij, ^^1 \Li.;-d:-jr La :uule cherchera-t-clle .lun'Lii de ^iïîc j^Mude :in.niuitele rappel des bases ■aiiiu;.iL'ios, desu>3i3e> :>LLUiijtdiaits de la société ? Lui demaiidcra-t-cile i.\.i Jclio de ces passions perluaneiites »iùi ncnt ni date ni nationalité ? Non, >un» doute. Les i;tmcs universels s'asseoient solitaires et ?iîeiKi<.u\, .lu revers des hautes montagnes, saus souci de la clameur présente ni des événements immédiats ; ou les écoute peu de leur vivant mais ils dominent après leur mort. Lcuï qui, descendus dans les vallées, réclament -uec vigueur leur pan de la vie collective et se ;iielciu à toutes les luttes contemporaines condamnent parla même leur œuvre à se contenter

plus tard des rares visites que reçoivent les tombeaux. Il est donc infiniment probable que Victor Hugo ne rayonnera pas « avec Dante, Gœthe et Shakespeare sous la divine clarté d'Homère », comme on Ta dit au banquet des poètes, le soir de son centenaire. Son génie certes le rendait digne d'un pareil honneur et la postérité le lui eût conféré si, homme d'action en même temps que poète, il n'avait marqué lui-même ses écrits du sceau des choses qui passent.

Victor Hugo, conscience de Vhumanitè ?

De son vivant, du moins, son rôle a- -il été mondial? En inaugurant, le 17 août 1902, le monument de Besançon, l'un des orateurs officiels, M. Colsenet, doyen de la Faculté des Lettres, prononça ces paroles : « Victor Hugo a été la grande voix qui a jeté au monde le cri de justice ; toutes les tyrannies, il les a flétries ; toutes les iniquités, il les a dénoncées; il a été pendant un siècle, la conscience de l'humanité ! » Cela est vrai dès que l'on identifie la révolution Française avec l'humanité ; et c'est là

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un point de vue auquel les Français et pas mal d*étrangers continuent de se placer. Victor Hugo a été, cela est certain, la conscience de la société issue de la révolution. Reste à savoir si les formes de la justice et de la liberté que les révolutionnaires ont conçues et proclamées sont vraiment des formes étemelles et immuables, si les anathèmes qu'ils ont lancés demeureront, si les principes qu'ils ont établis vivront. On commence à percevoir, à travers l'énorme fracas de la révolution, la mise en pratique trop hâtive par un peuple ardent mais souvent inconsidéré, des vérités politiques et morales sorties, d'une part, de la Réforme et, de l'autre, de l'émancipation Américaine. En exagérant ces vérités, en les poussant logiquement ver: l'absurde, en les revêtant d'un dogmatisme rigide, la révolution les a outrées au point de compromettre leur action et d'arrêter le développement normal de leurs conséquences; par elle, deux grands mouvements qu'elle prétendait aider, ont plus ou moins dévié. Ce que Auguste Comte et Brunetière ont dénoncé comme étant (( l'erreur du xviii' siècle » a été mis en pratique par la révolution; la déclaration célèbre d'Helvétius : « C'est uniquement par de bonnes

lois qu'on peut former des hommes vertueux »

est devenue l'article fondamental du catéchisme jacobin. C'est de là que sont issus le droit à l'insurrection, la révolte contre les inégalités du sort et les hasards de l'hérédité, la croyance au progrès illimité et enfin cette tendance irrésistible vers le despotisme et cette facilité à l'accepter, pour peu qu'il se colore d'humanitarisme et de transformisme social, qui sont les caractéristiques de l'évolution jacobine.

Victor Hugo a chanté cela et de tout son cœur ; seulement il avait l'âme trop haute et la fibre poétique trop développée pour ne pas s'inspirer, à l'occasion, de sentiments moins exclusifs et d'un idéal plus large. Cette philosophie révolutionnaire n'en a pas moins imprégné son oeuvre et c'est pourquoi il est difficile d'admettre qu'il ait été, autrement qu'à de rares intervalles et dans des circonstances passagères, l'interprète de la conscience universelle. Cet honneur, assurément, est revenu d'une façon bien plus continue à un homme qui n'avait ni son talent ni sa réputation littéraire, à Tolstoï. L'écrivain Russe ne s'est point attaqué à un système politique et n'a point préconisé un ordre social déterminé. C'est au fin fond de l'âme

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individuelle qu'il est descendu pour chercher à la fois la cause du mal qu'il maudit et le germe du bien auquel il aspire. D'invention lourde et d'allures lentes, la pensée persévérante de Tolstoï a vraiment réussi à interpréter cette conscience humaine que Victor Hugo n'a fait qu'effleurer par instants.

Uèdition à faire.

Il faut donc que les Français en prennent leur parti, leur grand poète national, dans son ascension intellectuelle, n'a point touché au sommet suprême ; il ne s'en est fallu que de quelques pieds mais l'intervalle est notable. Si le monde, dans l'avenir. Ut Victor Hugo, ce ne sera que par fragments. On ne fragmente ni Homère, ni Dante, ni Shakespeare ; on fragmentera toujours Victor Hugo et, par là, n'entendez point qu'on fera un choix dans ses œuvres ; aucune de ses œuvres ne pourra s'imposer en entier. Si donc nous voulons que ce grand nom demeure vraiment immortel, comme il méritait de le rester, il faut y aider par un pieux sacrilège. Il fautémonder, élaguer, abattre sans pitié. L'entreprise sera cruelle autant

qu'utile; des forêts entières disparaîtront; des branchages de génie joncheront le sol. Qu'importe si le reste, du moins, s'éclaire d'une gloire définitive ?' Cette édition restreinte devra contenir le plus pur de toutes les formes revêtues par l'esprit vivant du poète, du prosateur, du philosophe ; il en résultera un recueil qu'il faudra présenter au public sans le secours d'aucune analyse explicative ni d'aucune critique louangeuse, sans l'addition d'aucun renseignement biographique ou bibliographique. Ainsi le lecteur pourra croire que Victor Hugo n'a jamais rien écrit d'autre; il ignorera les imprécations vibrantes, les appels éloquents, les protestations formidables, toutes ces beautés d'un jour qui soulèvent les contemporains et rebutent la postérité . Puisque Hugo fut mêlé de son vivant à tant ^ de querelles qui parurent immenses et déjà deviennent anecdotiques, isolonsle après sa mort des soldats inconnus qu'il a conduits à la bataille ou sur lesquels il a foncé. Il y a chez lui de l'essence d'éternité, mais elle est éparse. Recueillons-la. Même en faible quantité, semée parmi la foule, elle assurera mieux sa renommée que les savants discours des rhéteurs ou les harangues enflammées des politiciens.

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