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Auyusle Coifnte insuffisamment louange.
Si tous les libres esprits ont eu le droit et le devoir de se réjouir des hommages qui furent rendus à Auguste Comte le 19 mai dernier à l'occasion de l'inauguration de son monument sur la place de la Sorbonne à Paris, les amis de la Vérité ne peuvent que regretter, d'autre part, que ces hommages se soient adressés au positivisme plutôt qu'à son fondateur, aux disciples de Comte plutôt qu'à Comte lui-même. Et si le grand philosophe avait assisté à la cérémonie, peut-être n'eût-il plus reconnu ses idées dans les exposés qui en furent faits, ce matin-là, devant sa statue. La présence du général André, qui présidait, était une première anomalie et non des moindres, car, dans l'organisation de la cité future, s'il est une institution que Comte n'a point prévue, à moins — chose plus probable — qu'il ne l'ait volontairement répudiée — c'est, à coup sûr, l'institution militaire. Mais le ministre de la guerre ne s'embarrasse pas pour si peu et son discours en témoigne. Avec la brièveté tranchante d'un ordre du jour, il résume en trois paroles l'évolution de la philosophie, proclame la mort de la théologie, com-
pare la science sociale à la physique et déclare que Comte est l'heureux continuateur de Montesquieu. A son arrivée au pied du monument, le général avait été salué au nom des organisateurs de la souscription comme « membre d'un gouvernement constituant, à l'heure actuelle, dans le monde entier, le seul exemple du gouvernement sans Dieu ni roi, préconisé par Auguste Comte». Naïf compliment, bien peu fait pour évoquer la notion de Timmense influence exercée depuis un demi-siècle sur le monde entier par le fondateur du positivisme. Cette phrase maladroite donne le ton des éloges consacrés, le 19 mai dernier, à son œuvre magistrale. C'étaient des éloges tendancieux visant à célébrer, à travers le posisivisme, le matérialisme — à travers Comte, son disciple infidèle, Littré. L'esprit sec et dur de Littré inspirait tous les orateurs et les versets étroits de l'évangile matérialiste leur servaient de texte.
Comte méritait mieux. S'il n'y avait, pour asseoir sa gloire, que sa théorie des « trois états » (théologique, métaphysique, positif) cette gloire n'eût été ni durable ni universelle ; moins encore si son rêve de « religion de l'humanité » devait être considéré comme l'aboutissement et le cou-
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ronnement de son système. Mais tel n'est pas le cas. Les penseurs ne s'attardent point à ses conceptions sociales : ils lui sont reconnaissants de la méthode admirable dont il a posé les bases et développé les préceptes, de cette méthode qui se tient à égale distance d'un éclectisme facile et d'un expérimentalisme tyrannique, de cette méthode qui cherche dans le passé le moyen de déterminer l'évolution présente et les tendances à venir et qui ne permet ni à la raison de primer les faits, ni aux faits de se passer de la raison. Qu'une telle méthode ait guidé dans des vues différentes des hommes comme Claude-Bernard, Renan, Taine...
qu'elle ait éclairé les historiens et même transformé le roman, qu'elle ait surtout rayonné au loin et exercé son influence sur les travailleurs intellectuels des pays les plus divers, rien de bien surprenant. Ce qui l'est davantage, c'est qu'une action si puissante et si générale ne soit pas mieux reconnue ni plus souvent proclamée ; mais selon la fine observation de M. Lévy Bruhl, « l'esprit de Comte s'est si intimement mêlé à la pensée de notre temps qu'on ne l'y remarque presque plus, comme on ne fait pas attention à l'air qu'on respire ». Voilà, certes, le plus bel éloge
que Ton puisse décerner à un savant. Il est dommage que nul ne s'en soit avisé, quand c'était par excellence, le moment d'y songer. D'autres préoccupations, il est vrai, dominaient les esprits des initiateurs de la cérémonie du 19 mai. Ils prétendaient faire remonter jusqu'à Comte le matérialisme et l'irréligion en l'honneur desquels ils s'étaient réunis. Malgré que le maître les eût conviés par exemple, à « célébrer dignement les mérites et les bienfaits du catholicisme », ils entendaient en proclamer, en son nom, la déchéance totale. Ainsi celui qui dénonça « l'absurde exagération de la supériorité propre à la raison moderne », qui se méfiait de « la vague et stérile philanthropie, trop souvent perturbatrice », et qui, surtout, proclamant la relativité de toutes choses, niait énergiquement l'absolu — devait être, étrange ironie du destin, honoré au nom de la déesse Raison par des socialistes et des jacobins. Il est possible, après tout, que le monument d'Auguste Comte devienne un lieu de pèlerinage pour les cortèges collectivistes, puisque, non loin de là, la statue du pieux Etienne Dolet reçoit, chaque année, le persévérant hommage des sociétés athéistes. A quoi tient la signification d'un monument !
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Alexandre Dumas ^ trop.
Le troisième centenaire célébré cette année a été celui d'Alexandre Dumas père. En voilà un qui n'a pas à craindre que l'on ergote sur sa doctrine. Il n'en avait pas, ou plutôt, sa doctrine était d'écrire le plus de livres possible et les faire les plus amusants possible. Une pareille ambition n'est-elle point pour mettre tout le monde d'accord et comme d'ailleurs l'auteur des Trois iKousquetaires ne prétendait point aux honneurs de l'Arc de Triomphe pour son catafalque ni du Panthéon pour ses cendres, il ne semble pas qu'on dût lui marchander les applaudissements de la foule. Aussi bien n'est-ce pas là ce qu^on lui marchande; on dispute sur son titre d'écrivain, ou plus justement de littérateur. Certains critiques qui ne songeraient pas à lui refuser un monument s'indignent qu'on l'ait admis dans la Collection des grands écrivains Français, Et là encore, nous nous permettrons de dire que son entrée n'aurait point causé tant de scandale, si elle s'était opérée plus simplement. Mais, pour le louer dignement, M. Parigot, un universitaire distingué, chargé du volume consacré à Alexandre Dumas, a cru devoir
emboucher la trompette épique et en tirer de glorieuses fanfares. Il s'est fait agressif et a lancé l'anathème sur tous ceux qui ne rangent pas Dumas parmi les meilleurs serviteurs des lettres Françaises. Ceci est inadmissible et en disant que Dumas « tient une grande place dans l'histoire littéraire du xix^ siècle et n'en tient aucune dans la littérature » il nous semble que M. Doumic a formulé un jugement parfaitement équitable et auquel il n'y a rien à répondre.
Quoi de littéraire dans ce style bourgeoisement facile d'où la grandeur et la délicatesse sont également exclues et qui ne satisfait que parce qu'on le sent de niveau avec l'imagination fertile dont il traduit les fantaisies ? Et c'est là, précisément, son mérite. Si Dumas s'était fait vulgarisateur de science ou fabricant de lyrisme populaire, il ne serait plus question de lui depuis longtemps. Ses qualités d'écrivain ne l'eussent guère maintenu à la surface de cet océan qu'est l'opinion publique; on peut même se demander s'il fût jamais parvenu à s'y tenir. Mais du moment qu'il ne cherchait qu'à divertir, son style devenait exactement approprié au but qu'il se proposait. On a deux reproches à lui adresser. Le premier, c'est d'avoir
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comme auteur dramatique, installé sur la scène Française « le crime passionnel avec ses sophismes, sa trouble rhétorique et son louche attrait » . Une pièce comme %Antony eût-elle cent fois plus de valeur, qu'elle ne vaudrait pas encore le mal qu'elle a causé. Mais Dumas père n'est qu'accessoirement un auteur dramatique; la réputation secondaire qu'il a pu acquérir sous ce rapport a été vite éclipsée par celle de son fils, réelle et méritée celle-là, encore que le déclin en ait été rapide et que le théâtre de cet homme de grand talent, consacré à outrer par des moyens artificiels des thèses passagères, ne fut pas de ceux qui durent. Le second reproche mérité par Dumas père est plus grave parce qu'il s'adresse au conteur, c'est-à-dire, en lui, à l'homme « principal » : c'est d'avoir constamment faussé l'histoire. A vrai dire, il ne le fit pas volontairement ; il n'en voulait à personne et n'avait dans l'âme, pas plus de méchanceté à l'égard des morts qu'à l'égard des vivants; il n'eût pas mieux demandé que d'être entouré de matériaux véridiques et de s'en documenter. Mais le temps lui manquait pour les amasser et les compulser. Il paraît qu'il en fit chercher une fois sur un sujet dont il était
fort ignorant et que, ne les ayant pas reçus à l'heure dite, il passa outre et traita le sujet quand même. Dans ces conditions, il y aurait plutôt à s'étonner que l'histoire, sous sa plume, ne se soit pas déformée davantage.
Le mal, avance son plus récent et plus enthousiaste analyste, n'est pas grand, et il vaut mieux apprendre l'histoire à peu près dans Dumas que de ne pas l'apprendre du tout. Voilà une thèse insoutenable. Car il n'y a rien de pire que de s'imaginer connaître l'histoire alors qu'on n'en connaît rien. Un peuple n'est pas perdu pour avoir des notions inexactes sur les sciences physiques et de professer des doctrines absurdes sur l'électricité et la chimie n'aiderait certes pas à leurs progrès, mais pourrait ne pas mettre obstacle à leurs applications pratiques ; de l'histoire, apprise de travers, peuvent découler au contraire les conséquences les plus redoutables surtout chez une race prompte à la généralisation. Peut-être faut-il chercher dans la longue absence d'historiens sévères et impartiaux, l'explication de la plupart des erreurs, des tâtonnements et des maladresses de la nation Française au cours du xix' siècle. Dumas n'a pas plus visé à se montrer historien
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qu'à se montrer philosophe. Il n'a touché à l'histoire qu'à travers ses romans; il a cherché à amuser et non à instruire, on ne saurait trop le répéter. Sans lui pardonner la diffusion de regrettables, erreurs, on doit lui savoir gré des amusements honnêtes qu'il a procurés à plusieurs générations. Combien cette honnêteté ressort, en effet, dès qu'on la compare aux défaillances morales de ses successeurs et quelle différence entre de tels livres et ceux qui se sont disputés depuis la faveur publique : non pas du public fin et lettré qui veut lire autrement qu'il ne vit, mais de ce gros public qui cherche au contraire dans la lecture le miroir de sa propre vie, de ses passions courtes et de ses aspirations bornées. On trouvera sans doute que faire cette distinction revient à décerner à Alexandre Dumas un mince laurier:
le brave homme avait plus d'esprit que d'orgueil; il s'en serait contenté.
Balzac a enfin sa statue.
Balzac aura attendu bien longtemps la statue que Paris lui devait et, depuis plusieurs années.
on était à se demander s'il l'aurait jamais, tant les marbres projetés se voyaient durement traités par le destin. La société des Gens de lettres qui avait les meilleurs motifs de s'intéresser à cette œuvre puisqu'en Balzac elle honorait, en plus d'un grand homme, un de ses anciens présidents, s'était d'abord adressée au sculpteur Chapu, ensuite à Rodin. On sait l'étrange et incompréhensible silhouette qui s'échappa des mains de l'éminent artiste ; les mieux inspirés ont parfois de ces fêlures géniales; un groupe d'admirateurs habituels ne voulut voir dans la statue de Rodin que le génie; mais le public n'aperçut que la fêlure. Alors on fit appel à Falguière et Falguière mourut avant d'avoir terminé le marbre que M. Dubois acheva de mettre au point. On put enfin inaugurer le monument devant lequel M. Abel Hermant, président de la société des Gens de lettres, M. Escudier, président du conseil municipal de Paris et M. Chaumié, ministre de l'Instruction publique prononcèrent des discours fort bien tournés. On y rappela la carrière agitée de l'écrivain, sa puissance de travail, ses idées autocratiques, son réalisme intelligent, la belle suite de son œuvre et le grand nombre de ses dis-
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ciples ! On souligna la netteté de son anti-lyrisme et de son anti-romantisme ; on compara sans vergogne ses personnages à ceux de Shakespeare et lui-même à un Spinoza doublé d'un GeofFroy- Saint-Hilaire ; et pour finir, en des strophes d'une médiocre énormité, on le proclama envié par Homère, Thucydide, Tacite, Juvenal, Horace et Aristophane ! . . . pourquoi s'arrêter en route ? Qu'on le dise tout de suite, Balzac est le premier des premiers.
De tels éloges sont un peu puérils surtout en ce qu'ils détonnent au sein d'une opinion pleine de sympathie pour Balzac mais assez ignorante de ses mérites. La foule ne lit plus que quelques-uns de ses romans et, en tout cas, n'y prend que de l'intérêt et non du plaisir. C'est que la société dont il a dressé le tableau n'est point une société permanente et universelle; elle est datée; elle occupe un point précis de l'espace et du temps, et dès lors il est regrettable que le tableau s'en déroule en d'interminables volumes qui, pris isolément, manquent de la valeur que leur donnerait leur place dans l'ensemble. Balzac s.e sentait, comme il l'a dit lui-même avec une si naïve fatuité, « en train de devenir un homme de
génie »; il s'est cru le fondateur d'une science alors qu'il était tout bonnement le créateur d'un genre, ce qui est déjà fort joli dans l'échelle des gloires. La science qu'il a pensé fonder, c'est la zoologie sociale. « La société, a-t-il écrit quelque part, ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie ? Il a donc existé, il existera de tout temps des espèces sociales, comme il y a des espèces zoologiques » . Idée curieuse, juste et féconde à condition qu'elle demeure une idée littéraire et ne devienne pas un dogme scientifique. Mais précisément Balzac (et d'autres, après lui, l'ont imité) a voulu l'ériger en dogme. Il en a fait la vérité centrale autour de laquelle sa plume a couru, et elle courait très vite et très loin. Les « espèces sociales » existent bien mais elle sont en état permanent de métamorphose par contact et mélange entre elles, tandis que les espèces zoologiques évoluent avec une lenteur telle qu'il nous est permis de les considérer pratiquement comme immobiles par rapport à nous. Tout parallèle entre les unes et les autres est donc condamné à finir dans l'inexact ou l'imprécis. Si, dans sa "Comédie humaine^ Balzac avait
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visé à constituer une galerie de portraits, cette galerie eut été passablement complète, extrêmement instructive et tout à fait pittoresque ; mais il a prétendu dresser un recueil de théorèmes sociaux si bien que chacun de ses personnages pourrait, en rentrant dans la coulisse, saluer le public du triomphant « ce qu'il fallait démontrer », conclusion habituelle aux professeurs de géométrie; et dans cette entreprise il a échoué comme échoueront tous ceux qui voudront la tenter après lui. Il a animé les types qu'enfantait son imagination et plus encore ceux que lui suggérait sa très fine observation, d'une vie individuelle intense, mais non pas d'une vie collective ; ils se meuvent en tant qu'unités, non point en tant que produits des fatalités sociales.
La mort d'Emile Zola.
Après Balzac, Emile Zola a recommencé la construction de la même pyramide. « Les Rougon Macquart » forment la suite de la Comédie Humaine et il n'est que juste de faire honneur à Balzac de s'être suscité à lui-même un tel continuateur ou, si l'on veut, uix tel rival. Par une
étrange coïncidence, l'élève est mort comme on allait inaugurer la statue du maître. Il aura, lui aussi, son monument et l'heure alors sera mieux choisie pour analyser son talent et fixer son rang dans la phalange des grands littérateurs. Malgré que les funérailles imposantes faites à Zola se soient déroulées au milieu de la décente réserve de ses ennemis et du discret enthousiasme de ses partisans, le souvenir de cet homme est trop intimement mêlé à des luttes récentes pour que le jugement porté sur son œuvre puisse être formulé avec toute l'impartialité désirable ; c'est une œuvre puissante et qui veut du recul; au lendemain de la disparition de Balzac, l'inventaire de ses mérites et de ses défauts n'eut pu se faire en toute justice. Nous parlerons de ce grand disparu une autre fois en même temps que nous reviendrons aux vivants. Cette année-ci était celle des centenaires et n'est-ce pas pour la France l'occasion d'un glorieux orgueil que d'avoir pa, en moins de douze mois, célébrer des mémoires comme celles de Victor Hugo, d'Auguste Comte, de Balzac et de Dumas ? Admirez les dimensions de ces célèbres cerveaux; admirez surtout leur variété; c'est de quoi les Français ont le droit de se montrer le plus fiers.