AVENTURE
II y avait une heure que le combat durait , très-meurtrier pour les Grecs qui se défendaient sur leurs ponts, moins funeste aux pirates qui, dans leurs manœuvres, s’abritaient au fond de leurs petits bâtiments. Les cordages et les voiles des vaisseaux de l’Empereur étaient en pièces, et la moitié de leur équipage hors de combat. Mais, comme on était près de la côte, ils refusaient de se rendre et cherchaient à gagner l’embouchure du Cydnus, quand Wimer de Boulogne, l’un des chefs des pirates, appela ses plongeurs. Des hommes aussitôt se jettent à la mer, munis d’énormes tarières; d’instant en instant on les voyait reparaître pour respirer quelques secondes, puis ils plongeaient de nouveau autour du plus grand navire grec.
Au bout d’un quart d'heure , on vit le vaisseau , qu’ils avaient percé de tous côtés, faire eau si vivement qu’il s’enfonçait d’une manière sensible. Les Grecs alors se rendirent ; les pirates leur donnèrent la vie; mais ils prirent exactement tout ce que portaient les deux navires; et avant de permettre aux soldats d’Alexis de gagner le large, sur le seul vaisseau qui allait leur rester, les chefs des corsaires détachèrent trois de leurs bâtiments , chargés d’aller vendre à la ville voisine les objets qu’ils venaient de conquérir. C’étaient des étoffes, des provisions et des armes.
Les pirates , détachés de la flottille , remontèrent le Cydnus pour aller à Tarse, qui était à une lieue et demie de la mer. Leur surprise fut grande en apercevant sur les murailles l’étendard de leur pays et des hommes armés qui portaient l’habit des Francs. Leur cœur endurci palpita au souvenir de leur patrie. La garnison
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de Tarse , qui les avait pris pour des Sarasins qu’il fallait combattre, reconnut en même temps leur idiome et leur tendit les bras. Ce fut une grande joie. Ils débarquèrent en tumulte. On les conduisit au palais où dominait un guerrier de leur pays. C’était Baudouin. Déjà il s’était revêtu de son armure de fer. Il tressaillit d’allégresse en reconnaissant Zegher , Ghérart et surtout Wimer de Boulogne, avec qui autrefois il avait fait la guerre. Un avis fut expédié aux sept autres petits navires, qui entrèrent bientôt dans le port de Tarse.
Baudouin avait fait préparer un grand festin pour recevoir les pirates, tous également étonnés de cette rencontre. Ils avaient bien entendu dire que les chevaliers chrétiens de l’Occident, ayant pris la Croix, étaient partis pour la conquête de Jérusalem. Mais ils savaient que les trois premières armées avaient péri en chemin. Ils ignoraient que de nouvelles phalanges, conduites par des chefs dont les plus marquants étaient leurs compatriotes , poursuivaient plus heureusement leur pèlerinage héroïque.
Baudouin leur raconta tout le grand voyage des Croisés, leur marche à travers l’Empire qu’ils avaient intimidé, la prise de Nicée, malgré sa double enceinte, la victoire de Dorylée. Il leur apprit que Godefroid de Bouillon s’avançait sur Antioche, pendant que lui , Baudouin , allant à la découverte de quelque principauté , s’était emparé de Tarse. Il se mit ensuite à les exhorter :
— Vous menez mauvaise vie, leur dit-il ; cependant vous êtes chrétiens comme nous. Il vous faut venir à repentance. Nous sommes ici dans la renommée ville de Tarse ; ici est né le bienheureux apôtre saint Paul ;
avhntürk
ici est enterré le grand prophétie Daniel. Que des lieux si sacrés vous touchent ! Nous sommes les soldats de Jésus-Christ, et vous, nos compatriotes , vous êtes les soldats du diable.
Mes frères , poursuivit-il en pleurant , car alors les plus rudes guerriers pleuraient sans honte, abandonnez le métier de pirates et suivez-nous. Notre but est noble et digne; nous tenons délivrer la patrie du Seigneur. Allez avec mon frère Godefroid à la conquête de Jérusalem, ou suivez ma fortune; et, si vous m’aidez de cœur, je vous ferai gagner de bonnes seigneuries.
Les pirates applaudirent et se mirent à crier tous : — La Croix ! la Croix ! si nous en sommes dignes.
— Elle expiera tous vos péchés, répliqua Baudouin.
On apporta aussitôt, sur de grands piafs, des croix de drap vert , que les pirates s’attachèrent à l’épaule. Dès lors ces voleurs de la mer, transformés en soldats de la Croisade, marchèrent sous les étendards de Baudouin, à qui ils rendirent d’éminents services, et ceux qui survécurent aux hasards de la guerre devinrent de bons chevaliers.
Ce renfort permit à Baudouin de laisser dans Tarse une garnison , et il rejoignit Tancrède. La petite armée de ce chef, lui reprochant de l’avoir dépouillé de Tarse, attaqua ses chevaliers. Les Italiens, battus par lui, furent un sujet de douleur pour les capitaines de la guerre sainte , et Godefrôid de Bouillon , quand son frère reparut au camp, lui feprocha d’avoir oublié les serments des pèlerins de la Croix. Mais alors Baudouin était ambitieux ; il voulait pour lui-même une principauté. Il fit voir, parla manière hautaine avec
DE BAUDOUIN
laquelle il reçut le bh\me des chefs , qu’il avait suivi l’armée pour sa fortune personnelle, en môme temps que pour la délivrance du Saint-Sépulcre.
La mort de sa femme Gondechilde, qui l’avait pieusement accompagné et qui rendit le dernier soupir1, à Marésie, ne le ramena pas à des sentiments plus chrétiens. Ayant appris que le conseil des Croisés voulait l’empêcher désormais de s’écarter de l’armée, il s’en détacha de nouveau pendant la nuit , à la tête des siens , s’engagea encore dans la Cilicie et s’avança jusqu’à Édesse, où s’étaient réfugiés tous les habitants chrétiens de la contrée.
Ville autrefois royale’, Édesse n’avait alors la paix
1 Édesse, avant l'ére moderne, avait eu des rois ; et tout le monde sait quelque chose de la légende du roi. d’Édesse , contemporain de notre Seigneur. Voici toutefois celle légende, rapportée par Thévenot ( Voyage du Levant ) :
Abgare, roi d’Édesse, ayant entendu parler des miracles du Fils de Dieu, lui envoya, dit-on, un peintre habile, afin d’avoir son portrait. Ce prince était malade de la lèpre ; et il disait : Si je puis seulement voir l’image de Jésus, je serai guéri. Mais l'éclat divin qui brillait sur le visage du Sauveur empêchait l’artîste d’en copier les traits. Alors le Fils de Dieu, voulant satisfaire à Tardent désir du roi d’Édesse et récompenser sa foi , posa sur son visage un voile, auquel toute sa ressemblance s’imprima aussitôt, et l’envoya au Prince.
Comme les messagers revenaient à Édesse, dit encore la légende naïve, ils furent poursuivis par des voleurs. Celui qui portait le voile précieux se hâta de le jeter dans un puits , pour le sauver, et gagna promptement la ville. Le lendemain matin , Abgare vint en pompe chercher la précieuse image. Il trouva les eaux du puits accrues jusqu a ses bords ; le voile surnageait au-dessus. Il le prit, le contempla avec adoration, fut aussitôt guéri de sa lèpre et se fit chrétien à l’instant ; tout son peuple suivit son exemple.
Les Turcs, au dix-septième siècle (et nous citons le témoignage de Thévcnot), attribuaient encore aux eaux de ce puits révéré un grand
AVENTURE DE BAUDOUIN
qu’en se reconnaissant tributaire des Sarasins. Elle était gouvernée par un prince grec, qui commandait au nom de l’empereur Alexis. Baudouin n’avait pu amener qu’un petit nombre de guerriers. Mais tous les chrétiens s’étant déclarés pour lui , il fut bientôt proclamé prince d’Édesse , élu par le peuple , qui s’était révolté et avait tué son gouverneur.
Il accepta cette fortune. Peu de jours après il enleva Samosate; et, par un mariage qu’il contracta avec une princesse arménienne, il étenditses possessions jusqu’au Taurus. Une partie de la Mésopotamie et les deux rives de l’Euphrate reconnurent son autorité.
L’Asie vit alors un chevalier franc régner sans obstacle sur les plus riches provinces de l’ancien royaume d’Assyrie. Cet audacieux coup de main de Baudouin fut utile, ajoute Michaud '. La principauté d’Édesse servit à contenir les Turcs et les Sarasins; et jusqu’à la seconde croisade, ce fut le premier boulevard des chrétiens en Orient.
nombre de miracles. Évagre dit que la ville d’Édesse étant assiégée par Chosroès, les habitants portèrent ce voile sur les remparts ; que les machines des ennemis prirent feu aussitôt et qu’Édcsse fut délivrée. La ville garda cette sainte relique jusqu’au jour où elle fut obligée de la livrer à l’empereur Constantin Y'Ill pour se sauver du pillage. L’église do Saint-Sylvestre à Rome croit aujourd’hui la posséder.
1 Histoire des Croisades, liv. II.