‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 13 sur 63 · MARCHE DES CROISÉS. — ILS ASSIÈGENT NICÉE · texte numérisé non relu

MARCHE DES CROISÉS. — ILS ASSIÈGENT NICÉE

Ils prenaient des villes ; et il se faisait que d'autres en avaient le profit.

Froissard.

Après avoir recueilli et consolé les infortunés qui avaient échappé aux massacres , l'armée , suivant un ordre régulier, marcha en colonnes serrées. Elle arriva bientôt devant Nicée, capitale de la Bithynie, siège de Fejmpire de Roum, occupée par les Turcs, qui de là jetaient sur Constantinople un œil avide.

Les Sarasins avaient été long-temps maîtres de la Perse, de T Egypte, de la Syrie et de la Palestine. Les Turcs , venus du Nord , barbares qui prétendaient avoir la même origine que les Frisons et les Francs, avaient embrassé le mahométisme; peu après, ils s'étaient mesurés avec les Sarasins , leur avaient enlevé plusieurs grandes contrées, et entre autres, depuis peu

de temps , une partie des places impoi'tantes de la Palestine.

Le sultan Kilig-Arslan (Tépéedu lion) commandait à Nicée. Trois cent soixante-dix tours protégeaient la double enceinte de cette ville; le lac Ascanius, qui communiquait avec la mer de Marmara, alimentait ses larges fossés. Sur les montagnes qui l'avoisinaient, Kilig-Arslan avait rassemblé cent mille guerriers» L'armée des Croisés, qui n'avait cessé de s'accroître, était forte alors de cinq cent mille fantassins et de cent mille cavaliers. Elle investit Nicée. Chaque nation avait son quartier dans les vastes plaines ; de hautes tentes tenaient lieu d'églises. Des flottes qui arrivaient tous les jours entretenaient l'abondance.

Ces hommes , fournis par toutes les nations de l'Europe , étaient habillés diversement. Les simples cavaliers portaient des casques de fer ; ceux des capitaines étaient d'acier ou d'airain ; ceux des princes étaient revêtus d'une lame d'argent. Sur les cottes de mailles, sur les cuirasses , sur les justaucorps de cuir, recouverts d'écaillés de fer ou d'acier, on voyait flotter des écharpes de toutes les couleurs. Tous avaient la croix ou sur leur épaule ou sur leur casque. La forme de cette coiffure était ronde, ou ovale, ou aplatie, ou allongée en pain de sucre , et surmontée d'oiseaux, de panaches , de figures bizarres , d'ailes de vautour, ou de quelque gage conquis dans un tournoi. Chaque banneret distinguait son étendard , éclatant d'or et de pourpre , par des figures particulières, devenues, diton , l'origine des armoiries.

Les Turcs avaient des armures comme celles des

5d LE SIÈGE DE NICÉE.

Européens , mais plus pesantes ; leurs dbevaux étaient bardés de fer. Ceux des Croisés étaient cuirassés d'une aorte de treillis serré, tissé de cordes fort dures. Les Français avaient généralement des boucliars roiids et peints, de grandes lances, au bois desquelles floUait une banderole ornée de la croix, de lourdes épées, des bâches dam^s , des poignards ou dagues effilées que Ton appelait miséricordes. Ils avaient aussi te fléau , la faux ou lance recourbée, la massue , la frcmde qui lançait des piarres ou des balles de {rfomb , Tare , et enfin F arbalète y que les Orientaux ne connaissaient pas encore.

Ils allaient au combat au son des cornets , des trompettes , des clairons , des ccx-nemuses. Ils se servaient aussi de orécelles, de claquettes en bois ou »i fer et du tambour , instrument que les Sarasins avaient introduit &ÛL Europe > même avant Charles-Martel'.

Le premier combat fut présenté par dix mille archers turcs, qui descendirent des montagnes et attaquèrent le corps d'armée du comte de Toulouse. Dès que le sultan de Roum vit l'affaire engagée , il s'éiança à la tète de cinquante mille hommes. Les Croisés ne furent pas eff^rayés. Godefroid de Bouill(»i, Baudouin son frère y Robert de Flandre et le vaillant Tancrède donnaient sur tous les points l'exemple du courage héroïque; et les défenseurs de Nicée durent lûen vite reconnaître que ce n' étai^it plus là les soldats de PierrelErmite et de Gaulhier-sans-Avoir.

La mêlée dura une Journée pl^ne» ardente et sou-

* Les tambours des Romains élaient, à ce qu'on croit, de la forme des tambours de basqoe et ne servaient pas à la gnerre.

tesm^ des deux parts, m. On YOjaôt partcKit, dtt un historien des. Croisades % étioeeler les casques et les épées nues. On entendaii au k»ii le dioc des- cuirasses et les puissante coups de lance, qui brisaient les bondiers. L'air retentissait de cent mille cris frayants. Les chevaux frémissaient au sifflement des flèches ; et la terre , couverte de javelots et de débris, tremblait sous les pas des combattants. »

Les Imcs , qui faisaient surtout la gu^re par escarmouches, avec des fuites simulées et des retours imprévus^ recoururent avec rage, mak inutilement, à tons leurs stratagknes&. A la chute du jour, complètement vaincus, partout repocissés, ils regagnèrent , en fuyant y leurs montagnes, laissant quatre milte morts sur le champ de bataille.

Les Croisés,, à la voix de Tévèque Adhémar» se mirent à genoiux aussitôt et aitc»nèrent des cantiques d'acti(»KS de grâces » pour remercier Die» de leur première victoire. Mais^ en même temps^ alliant aux pieuses coutumes des chrétiens les usages des barteres, ou peut-être voulant user de représaiDes, après avœr eaterré leurs morts,, ils couperait tes têtes de leurs ennemis restés sur le terrain ^ et les attachant aux gourmettes de leurs chevaux ,, ils tes rappelèrent au camp.

Le lendemain » mille de ces têtes tarent lancées dai^ la ville par des macfames; miBe autres livrent envoyées à Fempereur Alexis, qm les reçut comme un premier tribut des dievaUers diréti^ts.

Les Turcs ne reparaissant plus , le siège fut poussé avec plus de vigueur. Des galeries , surmontées d'un double toit de charpente, furent poussées jusqu'aux murs que Ton battit en brèche. Des tours mobiles furent construites à une telle hauteur, que du sommet on dominait la ville , où les Croisés lançaient des javelots enflammés.

Des assauts se donnèrent; dans l'un d'eux, Baudouin de Gand périt , et les chrétiens lui témoignèrent leurs regrets. Les assiégés versaient des flots d'huile bouillante et de poix allumée sur les guerriers qui s'approchaient des murailles , couverts de leurs boucliers ou abrités de grandes claies d'osier garnies de cuir. Dans une de ces approches, un Turc, dont la taille était celle d'un géant, se présenta debout sur les remparts , défiant tous les chevaliers. Il jeta son bouclier et se mit à lancer aux chrétiens une grêle de pierres pesantes et de quartiers de roc , qui semaient la mort dans les rangs avancés. En vain les assiégeants prodiguaient leurs flèches; elles ne perçaient pas sa solide armure. Godefroid irrité s'avance, tenant une lourde arbalète. Il vise le cou du fier géant, entre la mentonnière du casque et la cuirasse; le trait qu'il tient part , décoché par une main puissante. Aussitôt le colosse chancelle, s'ébranle et tombe avec fracas du haut des murs dans les fossés profonds.

. Ce siège plein de périls durait depuis cinquante jours y lorsque les chrétiens reconnurent que le lac, situé au pied de la ville , fournissait toutes les nuits des provisions et des secours aux Turcs. Une résolution hardie fut prise. Une foule de chaloupes et de petits

bâtiments, qui pouvaient contenir chacun cinquante guerriers , furent tirés de la mer, hissés sur des chariots accouplés et transportés en une nuit jusqu'au lac , que les assiégés virent le lendemain couvert de chrétiens.

En même temps y on approcha une tour, faite par un charpentier lombard ; elle était à l'épreuve du feu. Poussée au pied d'un énorme bastion , elle y demeura sans que l'ennemi pût la détruire. Les ouvriers qui étaient à couvert à sa base minèrent en sûreté la redoute ennemie qui s'écroula à grand bruit.

L'effroi commençait à gagner la ville. La femme du sultan de Boum , voulant s'enfuir sur le lac , fut prise par les Croisés. Nicée allait se rendre, quand une machination , ourdie par l'empereur Alexis , enleva celte proie aux Européens \ Craignant que les Croisés ne lui

* L'empereur d'Orient était ainsi l'ennemi secret des Croisés ; et l'empereur d'Occident (Henri IV) aimait mieux , ainsi qu'on l'a dit , poursuivre ses ignobles exactions que d'aller délivrer le tombeau du Seigneur. »

« 11 est sûr que si les deux empereurs d'Orient et d'Occident eussent réuni leurs efforts , ils auraient inévitablement renvoyé dans les sables de l'Afrique ces peuples (les Sarasins et les Turcs) qu'ils devaient craindre de voir établis au milieu d'eux. Mais il y avait entre les deux Empires une jalousie que rien ne put détruire et qui se manifesta bien plus pendant les Croisades. Le schisme des Grecs leur donnait contre Rome une antipathie religieuse ; et celle-là se soutint toujours, même contre leur propre intérêt. » Le comte Fer- RAND, Lettres sur V Histoire,

a Si les Papes avaient eu sur l'empire d'Orient la même autorité qu'ils avaient sur l'autre, non-seulement ils auraient chassé les Sarasins, mais les Turcs encore. Tous les maux que ces peuples nous ont faits n'auraient pas eu lieu. Les Soliman, les Âmurat seraient des noms inconnus pour nous. — Les chrétiens régneraient à Con-

devinrent redbat2â)les s'ils possédaieQl; Nicée, Alexis s'était wéoàgé^ à forœ dT argait, des mteltigenoes dans la plaee qui , au moment suprême , se livra à lui; et les étendards de f Empire paniiie&t tout à coup sur les tours.

Les Croisés » foriem de œtte déœpttoii, vouiatent eo tirer ven^eam^e. Alexis, pkas haiàle à séduire que prompt à combattre , panfint encore à les apaisera

Af«ès quelques jours de repos , l'aimée reprit son voyage, p«r deux chemins différents : tarde si grandes multitudes étaôeat difficiles à faire subsister.

stanSinople el dans la dté ^ii^. L«s Assises de JêrnsdleBi , qm ne saol plus fu'ttii osoauaeDl lttdbQrk|tte, SBrmmi citées «^ observées aux lieux où elles furent écrites. On parlerait français en Palestine. » J. BE MAisTRE, Du Pape, nv. 3.

* Sisinondi prend un peu le parti (T Alexis , fit peot-étre n'a-t-il pas complètement tort , relativement du moins à ses prétentions de suzeraineté. Nicée lui avait appartenu ; il pouvait se figurer que les Croisés reprenaient ou devaient reprendre cette place pour lui, d'aa- , tant plus gulls lui avalent fait hommage à Ckmâtantinople^ et que, sans doute, en conséquence de cet hommage féodal, ils lui avaient envoyé les tètes de leurs ennemis, trophées de leur première victoire, comme on Ta vu plus haut. Ajoutons que FiUustre princesse Anne Gomnène^ £lle d'Alexis, qui a écrit l'histoire de son père , esJt assez halnle, mais quelquefois vraie, quand elle défend Alexis et qu'elle expose les torts de certains chefs grossiers de la Croisade,

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