PAIX DE DIEU. TRÊVE DU SEIGNEUR
vert des violences les églises, les clercs, les monastères, les religieux , les femmes , les marchands , les laboureurs et les moulins ; ce qui fut compris sous le nom depaiœ de Utieté.
» A l'égard de» jE>ër9oanés et dei cltosies non protégées par cette paix, il était défendu d'agir par les voies de la violence, depuis le mercredi au soir jusqu'au lundi matin, pour le respect particulier que l'on doit à ces jours 'que Jésus-Christ a consacrés par les derniers mystères de sa vie; c'est ce qu'on appela trêve du Seigneur.
» Le concile de Glermont confirma ces dispositions. Il déclara excommuniés les yiolateurs d^ la paix de Dieu ou de la trêve du Seigneur ; ensuite de quoi, ils devaient être bannis où punis de mort, fidoti lea violences plus ou moins criminelles qu'ils avaiesit eom* mises. Les trois conciles qui suivirent celui de Gleritioût appuyèrent ces règles dç leur sanction ^
i» Ainsi, pourvu qu'on respectât la paix de Dieu, et qu'à l'égard des personnes et des choses qui n'en étaient pas formellanent protégées ^ on gardât reli-r giettsement la trêve du Seigneur aux jours marqués, la guerre des particuliers éte^it tolérée et passait même pour permise et légitime , quand on l'avait dédarée à son ennemi par un défi en règle. Cet état de choses durait encore sous saint Louis, qui fit de grands eS&rt^ pour le réformer. Il ne fut aboli que par l'édit de Flbilippe lY, donné à Toulouse en 4303« » (Maii|bw«g.)
Nous croyons devoir donner ici l'analyse du roman célèbre dit le Boman, la Chronique ou V Histoire merveilleuse de Godefroid de Bouillon ^ Il était en vers dans la bibliothèque du roi Charles VI. On l'a iqiprimé en prose, accommodé par Pierre Desray, en i 499 ; et c'est sur ce texte que le marquis de Paulmy a fait un travail dont nous allons profiter.
Le Roman de Godefroid de Bouillon est divisé en deux parties très-distinctes. La preniière, qu'on pourrait appeler Tavant-^cc^e, est du roman outre mesure dans le sens d'aujourd'hui : d'un fabuleux plus que déraisonnable, ce morceau donnera une idée bizarre du goût de nos pères. La féerie ne les étonnait pas. La seconde partie est une histoire à demi véritablo , un récit populaire de la vie de Godefroid .de Bouillon. Ne nous étonnons pas qu'on l'ait traité comme Charlemagne, et qu'on ait chargé son origine de circonstances extravagantes : on croyait, dans ces siècles enfants^ couvrir de lustre les héros par de tels contes*
On peut regarder ce roman comme le dernier de ceux qui composent la classe dont Charlemagne ouvre la longue série. Depuis, on a cessé de faire entrer la magie , les enchanteurs , les fées et les prodiges dons l'histoire véritable des princes de l'Europe.
PREDflèHË PAHTIE.
En un riche pays, que Ton nommait l'Ile-Forte, régnait le prince Piéron, qui épousa la princesse Matabrune, héritière d'un puissant roi voisin. Ce ipariage fît cesser des guerres sanglantes entre les deux souverains. Les habitants de F Ile-Forte en furent quelque temps plus tranquilles ; mais les malheurs qui acca-
* Roman autrefois n'avait pas le sens qu'on lui donne aujourd'hui. Il signifiait récit en langue romane. . ^
blèrent par la suite la famille du roi Piéron, prouvèrent que son union avec Matabrune avait été faite sous de funestes auspices; F intérêt seul avait présidé à cette alliance. La reine était grande , forte , trèsbrune; les traits de son visage étaient plutôt durs qu'agréables; son regard était fier, hautain, rude; sa démarche et sa contenance hardies ; son caractère ne démentait rien de tout ce que sa figuré annonçait. Le roi Piéron supporta son humeur aussi long-temps qu'il put. Il en eut un fils que Ton nomma Oriant.
Fière d'avoir mis au monde un héritier, Matabrune n'en devint que plus insupportable. A la fin, elle fit mourir son époux de chagrin , et gouverna ses États pendant la minorité de son fils. Elle se faisait craindre du moins , si elle ne se faisait pas aimer. Elle grondait souvent le petit roi, et si c'était avec quelques ménagements, elle n'en avait aucun pour tous les autres.
En grandissant, Oriant laissait entrevoir qu'il aurait quelque mérite. Mais il était mal élevé : on ne lui avait donné ni principes de la politique , ni éléments de l'art de la guerre : on lui permettait de faire de l'exercice et surtout d'aller à la chasse.
A dix-huit ans, il épousa la fille d'un chevalier, avec laquelle il déclara qu'il voulait partager son trône. Elle était un peu fée et se nommait Biétris. La Reine blanche * dissimula , semblant approuver le
* C'est ainsi que l'on appelait encore au quatorzième siècle toutes les reines douairières, soit en mémoire de la reine Blanche, mère de saint Louis, soit parce qu'elles étaient toujours entourées de guimpes, voiles ou crêpes blancs , et qu'elles portaient un deuil perpétuel pendant leur veuvage.
choix de son fils, après lui avoir représenté cependant qu'il n'aurait tenu qu'à lui d'épouser quelque héritière d'un grand royaume*, qui eût augmenté le sien : mais elle vit bien qu'il était épris de Biétris , et que l'on perdrait son crédit auprès de lui si on cherchait à le contredire. Elle se contenta de grommeler entre ses dents, et attendit quelque occasion de jouer un tour à la jeune et innocente femme qu'elle voyait monter sur son trône : elle trouva bientôt cette occasion.
Oriant et Biétris désiraient une nombreuse postérité. La jeune Reine était avancée dans sa grossesse, lorsque les nouvelles d'une irruption, faite sur les frontières de r Ile-Forte, obligèrent le Roi à se mettre en campagne à la tête de ses troupes. Il partit, en recommandant Biétris à sa mère, et la priant d'avoir grand soin d'elle. Matabrune promit tout ce qu'on voulut; mais le roi son fils ne fut pas plutôt parti qu'elle prit ses mesures pour faire réussir le plus abominable projet. Elle corrompit une vieille sage-femme qui devait accoucher la jeune Reine; elle l'engagea à soustraire l'enfant qu'elle mettrait au monde, en lui promettant le secret.
Biétris, étant à son terme, donna le jour à sept enfants, savoir : six garçons et une fille. Us étaient tous d'une beauté parfaite, et portaient chacun en naissant une chaîne d'or au cou.
Mais l'infortunée Reine n'eut pas la satisfaction de savoir tout son bonheur : elle était tombée en syncope. Lorsqu'elle reprit connaissance, la fausse sage-femme, plantée auprès de son lit, lui présenta, au lieu de ses
enfants, de petits chiens nouveau-nés, que Matabf'UQe fit jeter , et l'on va voir ce que devinrent les six petits Princes et la petite Princesse.
Matjibrune a^ait UR écuyer nommé Marques , sur U fidélité duquQl elle comptait ; il n'avait pas cependant l'âme tout à fait poire. Elle l'envoya chercher, et, suppqsant devant lui que les sorcières lui avaient prédit que les sept enfants dont la Reine était apçouchée la fer^^ient périr, elle le chargea de les aller noyer, qp du moins de les porter dans la forêt , et de les y exposer si bien qu'ils fussent la proie des bètes féroces. Marques, craignant que cette affreuse commission ne fût. confiée à d'autres, n'hésita pas de l'accepter et promit de l'exécuter fidèleiment. Il enveloppa les sept enfants dans son manteau, et partit monté sur un bon cbeval. Il s'enfonça dans la forêt, non avec l' intention d'abandonner les nouveau-nés et de les perdre, pu»is de leur sauver la vie et de les faire élever. Ayant aperçu de loin un ermitage , il se détermina à les déposer sur l'herbe, de manière que J'ermite, qu'il vit sortir de sa cabane, pût les trouver. Il les laissa couchés sur le même manteau dans lequel il les. avait apportés. Ces petits innocents paraissaient lui sourire^ lui tendre les bras, et le remercier de sa clémenca. Il s'en éloigna en pleurant et ne pouvant s'empêcher dô maudire la vieille Reine.
Marques n'eut pas plutôt quitté les enfants, quQ l'ermite s'en approcha : on juge bien qu'il ne fat pas moins, compatissant que l'écuyer ; son emb^f^^s ûe fnt que de pouvoir les éleyer ; il n'avait pour cela au-? cune ressource. R se mit à genoux, iidressaut au cm)
de viv^s et ferVeates prières, eq faYaur de cqs inpoceats» qui portaient à leur coii des marques brillantes d'une race illustre; car pTi leur avait laissé leurs chaînes d'or. L'ermite s'appelait Héli^s; dès qu'il eut baptisé les sept beau:^ enfants , il vit approcher d'eux une chèvre blanche comme la qeige; elle se mit à les caresser et à les allaiter. Le bon hommef l'emmena dans sa cabane avec s^s chers nourrissons, et les y établit de son mieux. Il ne lui f\\\ p^s difficile de pourvoir à la subsistance de Tobligemite béte, qui eut grand soin des enfants et ne les quitta qu'aie bout de quelques années , lorsqu'ils furent en état de se passer de son lait. Hélias alors les nourrit de ce que lui procurait la quête qu'il allait faire dans les villages. Il rapportait tbiyours des vivres en abondance, et les enfants np manquaieut de rien ; l'ermite avait n^êm€| trouvé de quoi les habiller. Ils parvinrent ainsi à l'âge dp jeunesse.
Pendant ce temps, le roi Oriant était revenu victorieux de la guerre, et U cruelle Matabrune l'avait désolé. La pauvre reine Biétris était malade d'abandon et de douleur. Se^ enfants ne s'en doutaient guère; ils couraient dans la forêt autour de l'ermitage, cherchant des châtaignes et des fruits sauvages, qu'ils mangeaient joyeusement avec le paiu que Vernaite leur donnait, (.e plus fort et le plus boau d'entre eu^ s'appelait 5élia^, comme le bon honime leur parrain* Un jour, un chasseur de la cour de l'Ile- Fôr(e, nommé Savari, pénétra dans la forêt et fut étonné de voir ces iept jolis enfants grimpa&t sur les arbrea i^utomr de r«rmitage. Ayant aperçu T wmite lui-mÔm/>, il Viuter-
rogea. Celui-ci lui raconta avec simplicité comment et depuis quel temps il avait trouvé et élevé ses petits compagnons. Le chasseur, en retournant à la cour, ne manqua pas de foire part à la vieille reine de sa rencontre. Matabrune ne put douter, d'après son récit, que ce ne fussent ses petits-fils; elle rengagea par menaces et par présents à retourner dans la forêt pour les chercher et les tuer. Après cela, outrée de fureur, elle envoya chercher Marques, à qui elle creva les yeux ; elle le fit jeter ensuite dans un cachot, où pendant long-temps on le crut mort.
Savari se disposait à exécuter Tordre aflfreux qui lui avait été donné, et il entrait dans la forêt, lorsqu'il aperçut une femme que des paysans traînaient au supplice : il demanda quel était son crime; on lui répondit qu'elle avait donné la mort à un enfant innocent. Cette réponse lui fit faire des réflexions sur le meurtre qu'il allait lui-même commettre. Il résolut de ne pas tuer non plus ceux de l'ermitage , mais de leur enlever seulement les chaînes d'or qu'ils avaient au cou, afin qu'en les présentant à la Reine elle crût qu'il avait exécuté ses ordres. Il arriva aux environs de la cabane. Le bon homme ne s'y trouvait pas; il était allé à la quête dans les villages voisins, et cette fois il s'était fait accompagner par le petit Hélias, son favori. Savari ne trouva par conséquent que les cinq autres garçons et la petite Princesse. Ils furent effrayés de la manière dont il les aborda ; mais il les tranquillisa en leur disant qu'il n'en voulait qu'à leurs colliers. Ils se les laissèrent prendre doucement; mais, dans le moment où ils en furent dépouillés, ils se cban-
gèrent tous six en cygnes blancs comme la neige.
Par un instinct naturel à ces oiseaux, ils s'envolèrent du côté de la forêt où il y avait de Teau. Le chasseur étonné sentit bien que le ciel ' se déclarait pour ces innocentes victimes de la fureur de Matabrune ; il comprit en même temps qu'on ne pourrait plus découvrir qu'il n'avait point commis le crime auquel il s'était engagé.
II se contenta donc des colliers; mais il lui manquait le septième; il déclara qu'il l'avait perdu en chemin. Matabrune en parut inquiète; pourtant elle se contenta de ce qu'on lui apportait et donna les six colliers à un orfèvre pour lui en faire un lingot. Celuici n'eut pas plutôt travaillé, que, la matière croissant prodigieusement sous ses doigts, de la première chaîne qu'il fondit, il composa un lingot plus considérable que ce qui devait résulter des six chaînes ensemble. Frappé de cette merveille, il jugea à propos de garder les cinq autres et même une partie du lingot ; il remit seulement le reste à Matabrune.
On voit que le roman de Godefroid de Bouillon, qui est encore loin, est un vrai conte de fées. Il n'en sera pas ainsi dans la seconde partie.
Quand le bon ermite et son filleul Hélias furent revenus de la quête, ils furent bien étonnés de ne plus trouver les autres enfants ; ils les cherchèrent inutilement le reste du jour : mais le lendemain, leur frère, ayant continué ses poursuites , découvrit sur les eaux d'un étang, non loin de l'ermitage, six beaux cygnes
• Dans les romans de chevalerie , le ciel est toujours d'acrord avec les bonnes fées.
blancs qui, dès qu'ils le virent, s'approchèrent de lui et se mitent à le Caresser. Le petit Hélias, sans les cônriaUte, prit pour eux de l'affection et de l'attachement ; il leur donna du pain, et ils parurent le remercier avec tatit de grâces, qu'il continua à leur en porter tous les jours. L'ermite, à qui il fit part de sa décou* verte, y entrevit quelque chose de mystérieux : il continua à se charger de la même provision qu'il prenait autrefois pour les sept enfants ; ce qui mit en état celui qui âaît resté sous la forme humaine d'exercer sa charité envers les cognes.
Tandis qtf Hélias grandissait et devenait eft âge de porter les armes , Matabnine était furieuse de ce que Biétris ne mourait point et qu'elle supportait avec résignation et patience l'espèce de prison où elle vivait confinée. Voulant consommer son crime, la méchante femme suscita un chevalier félon, nommé Mauquaire, qui osa déclarer au Roi que là reine Biétris était sorcière, ajoutant qu'il était prêt à soutenir cette accusation envers tous dans un combat à outrance. Le faible Roi ouvrit la carrière et déclara qu'il ferait brûler la Reine; s'il ne se trouvait personne pour combattre et vaincre l'accusateur.
Tandis que les délais qui devaient précéder le combat couraient très-vite, Dietl eiauçait les vœux et les pi-ières de la jeune Reitie de l' Ile-Forte. Une révé-^ làtîon fit cbnnattre à l'ermite Héliâs toute l'histoire dé la naissance des sept enfants , la méchanceté de Matabrune , le danger de Biétris et la conduite qu'il devait tenir. Il lui fut même donné d'entrevoir dans l'avenir que du jeune Hélias devait naître une postérité il-
ORIGINES FABULEUSES. â7l
lustre, et qu'un de ses petits-fils aurait la gloire de conquérir la Terre-Sainte sur les Infidèles et de porter la couronne de Jérusalem.
Le jour qui suivit ce songe prophétique, Termite appela son cher filleul.
— Mon fils, lui dit-il, ou plutôt mon seigneur, car je dois des respects à la grandeur de votre naissance autant que vous devez à mes soins de reconnaissance et d'aniitié ; il m'a été révélé d'importants secrets sur vous et vos frères. Allez donc, dans l'habillement simple et agreste que vous portez, et sans autre arme que le bâton que vous tenez à la main , allez dans la capitale, voyez ce qui s'y passe, et prenez le parti que le ciel vous inspirera : pendant votre absence, j'aurai soin de nourrir les cygnes du vivier ; ces oiseaux me sont aussi chers qu'à vous.
Le jeune Hélias obéit au vieillard ; il partit. En arrivant dans la ville où son père tenait sa cour, le peuple lui parut ému et agité comme dans l'attente d'un grand événement. Il s'Informa de quoi iî était question ; ayant aj^s que la Reine allait être condamnée ittjustement, le filleul de l'ermite monte au palais , écarte les huissiers et les gardes qui voulaient l'empêcher d'y pénétrer à cause de la singularité de son habillement , et parvient à la salle où la malheureuse Reine ne se défehdàit (Jtie par ses larmes, Mauquaire persistait à soutenir son accusation avec addace. Hélias fond sur lui , et d'un coup de poing l'abat à ses pieds : il l'eût assommé, si on ne l'eût enlevé à sa vengeance.
Se retournant aussitôt vers la Reine accusée , et se jetant à ses pieds :
— Madame, dit- il, permettez-moi d'être votre chevalier, et de défendre votre honneur et votre vie. Eh ! qui pourrait prendre vos intérêts plus que moi, puisque je suis votre fils ! Et vous , seigneur, poursuivit-il en s'adressant à Oriatit , vous êtes mon roi et mon père ; je vous honore à ces deux titres ; mais je ne peux vous rendre un plus grand service qu'en vous faisant connaître la vérité.
Le premier mouvement du Roi et de toute l'assemblée fut de croire que ce jeune homme était fou. Comme pourtant il continua de s'exprimer avec noblesse et avec raison, le Roi ordonna qu'on lui fournît une armure et un cheval , et décida qu'il combattrait le lendemain contre Mauquaire. Celui-ci, qui était si brave avant d'avoir trouvé un adversaire, montra toute la répugnance possible à se battre contre un champion jeune, déterminé, plein de confiance. Cependant il fallut bien en courir les risques.
Le lendemain, la lice fut appareillée; les deux champions y étant entrés, Mauquaire, quoique fort expérimenté au métier des armes , succomba , et fut renversé en présence de toute la cour. Hélias lui fit avouer, Tépée sur la gorge , qu'il était un traître et un calomniateur. On lui fit subir le supplice de la potence. Biétris, rétablie dans sa gloire et ses honneurs, reprit sa place sur le trône. Le vainqueur ayant donné de nouveaux éclaircissements sur sa naissance et sur celui qui l'avait élevé, le Roi alla chercher lé
bon ermite dans sa retraite. Le saiat homme ne lui refusa aucun des éclaircissements qu'il lui demanda ; et toutes les circonstances dont nous avons parlé furent alors parfaitement connues du roi de File-Forte. Étonné de tant de merveilles, le monarque ne put trop les admirer : il donna les ordres et l'argent nécessaire pour bâtir une belle église auprès de l'ermitage , et retourna à la cour avec son fils.
Le premier soin dont il s'occupa fut d'envoyer chercher l'orfèvre à qui l'on avait confié les chaînes d'or. Nous avons dit qu'il avait gardé cinq de ces chaînes , et que la sixième lui avait servi à faire un lingot , dont même le reste était entre ses mains. Il rapporta tout, et fit l'aveu sincère de ce qui lui était arrivé. Le Roi le récompensa ; puis il voulut voir Marques , lequel raconta avec franchise tout ce qui le concernait. Hélias sentit l'obligation qu'il lui avait; et il s'affligeait de le voir aveugle , lorsque tout d'un coup, par une inspiration divine , il fait le signe de la croix sur ses yeux, et le pauvre homme recouvre la vue... Furieuse de voir ses complots découverts, Matabrune s'était retirée dans son château de Maubruiant. Il ne restait à désirer au roi Oriant , à la reine Biétris et à leur fils HéUas , que de revoir les six autres enfants transformés en cygnes reprendre leur figure ^t paraître à la cour. Leur frère se disposait à les aller chercher dans le vivier, lorsqu'ils parurent sur la belle rivière qui entourait les jardins du palais. Hélias, après les avoir caressés, avertit le Roi et la Reine, qui accoururent; on apporta les cinq colliers conservés par l'orfèvre ; on les mit au cou de cinq de ces six
274 LE ROMAN DE GODEFhOID.
oiseaux merjeilleux. Quatre des Princes et la jeune Princesse reprirent aussitôt leur forme humaifie. Maiâ il en restait un sixième qui êe désespérait d'être encore enchanté ott ensorcelé sous le plumage d'un cygne. Hélifts lé consola de sôii mieux.
Il était important de se saisir de Matabrune et de lui ffeiré avouer son crime avec toutes ses circonstances, afin qu'il ne restât plus aucun doute; îl était juste aussi de lui faire subir le dernier supplice. Oriant chargea son flls Hélias d'aller assiéger sà mère dans MaubruiaUt. Il y courut avec quelques troupes, qui prirent le château tf âssaut. La méchante Reine flit arjhêtée avec la sage-femme, sa complice ; elles furent conduites dans la cajiltale. Le rôi de llle-Forte, ne voulant point prononcer le jugement à mort de sa mère> céda feâ couronne à HéliaS. Celui-ci ordonna les préparatift nécessaires pour le supplice, et fit dresser dans la plitce publiqtle deut bûchêrS. Matabrune et sofi associée y furent attachées ; là ellêfe eurent la hoîite de déclarer devant le peuple les affreuses circonstances de leur cdmplot. Mais après cèla,^ le nouveau Roi, faisant grâce à sa grand'mère, se cotitenta de renfermer pour le reste de ses jours dans un couvent de femmes rëpetities; sa complice fut seule brûlée.
Tout élftit tranquille à la cour de T Ile-Forte. On avait grand soin du seul des frères du Roi qui étkit resté sous la figure de cygne : il venait souvent sur la rivière; mais il se tenait plus habituellement dans le vivier de F ermitage. Un jour on le vit arriver nageant devant un bateau bien équipé, monté par des
mariniers inconnus : il s'arrêta vis-à-vis du palaig, et par plusieurs cris appela son frère. Le jeune Roi se rendit sur le rivage; le cygne sembla-l'inviter à monter dans le bateau. Hélias Tentendit si bien, qu'il alla prendre congé de son père et de st mère; et^ s'étant fait armer, il s'embarqua sous la conduite du prince cygne.
Le bateau suivit le cours de la rivière , entra dans le Rhin et aborda à Nimègue. L'empereur Othon y tenait cour plénière ; il y écoutait les plaintes de ses sujets et de ses grands vassaux. Un comte de Fran-* quebourg s'y trouvait entre autres, y portait l'accu* satioit la plus grave contre la duchesse de Bouillon , douairière, sa belle-sœur, el demandait qu'on dépouillât la fille de cette princesse du duché dont elle était en possession , sous prétexte qu'elle était supposée et non fille du duc de Bouillon. La Duchesse était prête à succomber sous cette accusation , faute de dé* fenseur, lorsque Hélias arriva : il sonna de son cor, et demanda à soutenir la validité des droits des deux Princesses par un combat. Celte grâce lui fut accordée; la carrière ayant été ouverte, il vainquit le comte de Franquebourg , lui enleva son épée ; et, lui ayant en vain proposé de reconnaître que son accusation était injuste , sur son refus , il lui trancha la tête.
Un si brillatit exploit excita l'admiration de toute la cour, et surtout la reconnaissance de la duchesse de Bouillon et de sa fille : celle-ci conçut même tant d'estime pour son libérateur, qu'elle témoigna à l'Empereur et à sa mère T obligation où elle croyait être
de le mettre en possession de ses États. Hélias, trouvant de son côté Clarice (c'était le nom de l'héritière de Bouillon) très-gracieuse, profita avec plaisir de ces dispositions ; et, ne voulant point faire connaître qu'il possédait ailleurs un royaume , plus considéra-r ble sans doute que le duché de Bouillon » il accepta la main de la fille de la Duchesse, comme aurait pu faire un chevalier sans nom et sans fortune. L'Empereur consentit à lui accorder l'investiture du duché , sans autres informations que sa bonne mine , son air noble et doux , ses propos décents et honnêtes , et la valeur qu'il avait fait paraître. Les noces furent célébrées à Nimègue avec magnificence , et les nouveaux époux prirent ensemble le chemin du pays des Ardennes, dont Bouillon était la capitale. Us s'y établirent et y régnèrent tranquillement pendant sept années. La duchesse douairière s'était faite religieuse, et avait abandonné l'administration et le revenu de ses États à sa fille.
Clarice avait demandé plusieurs fois à son époux quel était le lieu de sa naissance, son origine, et s'il avait eu quelques aventures avant qu'elle l'eût rencontré? Il avait toujours refusé de lui répondre, et l'avait même priée instamment de ne plus le questionner là-dessus. Elle n'en avait conclu autre chose, sinon qu' Hélias était d'une naissance obscure ; et, craignant de le mortifier, elle ne lui en parla plus.
Le cygne était toujours avec son frère , qui paraissait le chérir tendrement : mais, comme il conservait sa figure d'oiseau, la Duchesse ne le regardait que comme un animal que sou mari aimait; elle le ca-
ressait aussi ; mais elle était loin d'imaginer que ce fût son beau-frère.
Dès la première année de leur mariage , Clarice mit au monde une fille que Ton appela Yde; ils n'eurent point d'autres enfants.
Yde avait déjà atteint sa septième année, lorsque Clarice , qui avait pendant si long-temps résisté à la curiosité de savoir quelle était la naissance de son mari, n'y put plus tenir, et le pressa un jour si vivement qu'il lui déclara qu'il était obligé de l'abandonner, puisqu'elle redoublait ses instances sur une question qu'il ne lui était pas permis d'expliquer ; que dès le lendemain il s'embarquerait avec son cygne pour aller prendre congé de l'Empereur à Nimègue, que de là il retournerait dans son pays.
La Duchesse fut au désespoir; et le lendemain, présentant sa fille au cruel père qui voulait les abandonner, elle fit son possible pour le retenir. Mais tout ce qu'elle put obtenir de lui fut qu'elles pourraient venir à Nimègue , et qu'il les recommanderait aux bontés de l'Empereur. Il fallut bien que la famille désolée du duc de Bouillon le laissât partir dans son bateau , sous la conduite de son cygne. Les dames arrivèrent à Nimègue par terre. Hélias leur tint la parole qu'il leur avait donnée de les recommander instamment à l'Empereur : mais quelque instance que ce monarque même lui fît, il ne voulut point différer son voyage; il remonta le fleuve, et il arriva à l'Ile- Forte.
Au son de son cor, son père et sa mère, qui étaient à table , le reconnurent et coururent au-^levant de lui.
Ils lui demandèrent ce qui lui était arrivé depuis plus de sept ans qu'ils ne l'avaient vu. Mais ils n'en tirèrent d'autre réponse, sinon que son frère le cygne, qui ne l'avait pas quitté, le leur dirait. Rien n'avait plus l'air d'une négative : cependant la bonne reina Biétris, qui n'avait plus peur d'être accusée de sorcellerie, dit qu'elle avait vu en spnge son fils le cygne reprendre la forme humaine. Peu après, en effet, Hélias ayant placé son frère enchanté entre deux autels devant lesquels on priait, le maléfice fut rompu ^ le plumage de cygne disparut, et le Prince reprit la figure et l'ajustement d'un beau chevalier : on le nomma Émery. Il raconta alors tout ce qui était arrivé à Hélias; il en avait été témoin. La famille, tout d'une voix , pressa le Roi de retourner à Bouillon auprès de sa femme et de l'amènera l' Ile-Forte; mais il répondit que la volonté du ciel sur son compte n'était point telle : au contraire , il se rendit dans l'ermitage où il avait été élevé ; il y trouva encore le bon vieil ermite , il se remit sous sa direction , et se rangea parmi les religieux du couvent qui avait été fondé par Oriant et dont le vieil Hélias était le supérieur. Cette résolution étonna ses parents ; mais ils étaient trop pieux pour la blâmer.
En mémoire du pays qu'il venait d'abandonner, il donna au couvent et au petit château qu'il y fit bâtir le nom de Bouillon, et à la forêt qui était auprès celui des Ardennes,