DEUXIÈME PARTIE
L'empereur ûtboo, qui avait pris sous sa protection la jeune Yde, songea à la marier convenablement aussitôt qu'elle fut en âge. Parmi les princes, chevaliers et damoiseaux qui étaient à sa cour, aucun n'était plus parfait que le jeune Ëustache, comte de Bonlogne ; ce fut lui qu'Othon se propqsa de lui donner pour époux. Il fut accepté, et le mariage s^ fi( avec beaucoup de magnificence.
Pendant que la jeune Comtesse était enceinte de son premier enfant , elle eut un songe qui lui annonçait qu'elle accoucherait d'un fils, qu'elle donnerait le jour successivement à deux autres ; et que, si elle Ips pourrissait exactement de son lait, sans souffrir que celui d'aucune femme étrangère s'y mêWt, ils porteraient tous trois la couronne royale.
{effectivement Yde donna d'abord le jour à un prince auquel on conféra au baptême le nom de Godefroid ; on y ajouta celui de Bouillon , parce que ce fut dans celte ville qu'il naquit. La Comtesse l'allaita seule et ^ans partage pendant un an-
Elle donna le jour à un second enfant qui fut baptisé sous le nom de Baudouin. Après que celui-ci eut reçu la même éducation, le comte et la comtesse de Boulogne eurent un troisième enfent, qui naquit à Boulogne, et fut nommé Eustaclie, comme son père. Celui-ci n'avait encore que quelques mois lorsque , sa mère Tayant laissé pendant qu'elle assistait aux offices de l'égU^e , l'enfant cria et parut désirer ardemment de tater. Une
femme qui était restée au château, et qui avait du lait, s'avisa de lui en donner. Yde, à qui l'on raconta cette aventure, au moment qu'elle revenait, en fut au désespoir : elle comprit que son troisième fils ne serait point roi. Elle en parut si affligée, que son époux, qui ne savait pas la cause de son chagrin , l'ayant pressée de la lui déclarer, la prit pour une folle aussitôt qu'il l'eut appris. Yde ne put s'excuser que sur un esprit prophétique qui ne lui avait, dit-elle, jamais manqué. Cependant la duchesse Clarice de Bouillon avait envoyé de tous côtés pour savoir des nouvelles de son époux ; elle avait fait partir entre autres son écuyer Ponce, celui de tous ses serviteurs en qui elle avait le plus de confiance. Ayant parcouru inutilement la France, il s'imagina qu'Hélias aurait pu passer en Terre-Sainte. Il s'embarqua pour s'y rendre , y anîva et visita les saints lieux. Il assista ensuite aux fêtes qui se donnèrent à l'occasion du couronnement du jeune roi Cornumarant , auquel son père Corbadas abandonnait le royaume de Jérusalem. Ce fut au milieu de ces fêtes qu'il trouva Girard, abbé de Saincteron, monastère situé aux environs de Bouillon ; ils renouèrent connaissance et revinrent en France ensemble. Ces voyageurs passèrent à Rome, dansai' espérance d'avoir quelques nouvelles d'Hélias; n'en ayant aucune 5 ils continuèrent leur chemin par l'Allemagne ; mais ils s'égarèrent, et ne sachant plus où ils étaient, ils entrèrent dans une forêt, au milieu de laquelle ils aperçurent un château , une abbaye et quelques maisons. Ils demandèrent où ils étaient. On leur répondit que la forêt 'où ils se trouvaient s'appelait Ar-
dennes, et le château Bouillon. Leur étonnement fut grand de rencontrer les noms de leur pays dans une contrée qu'ils savaient bien en être fort éloignée. Ayant poussé plus loin leurs questions, ils apprirent que c'était Hélias qui leur avait donné ces noms. Ponce découvrit ainsi par hasard ce qu'il cherchait. Il apprit en même temps que le roi , la reine, les princes et la princesse de T Ile-Forte venaient souvent dans ce château, pour être plus à portée de voir leur cher Hélias ; que dans ce moment ils y étaient tous réunis.
Dès le lendemain, Ponce et Tabbé de Saincteron se rendirent au monastère où Hélias vivait en simple rehgieux. Ils parvinrent à le voir; lorsqu'il aperçut son ancien écuyer, il l'embrassa en fondant en larmes. Emery , qui , étant cygne , avait vu Ponce à Bouillon , le reconnut aussi et le présenta à Oriant , à Biétris et au reste de sa famille. Ce fut par lui qu'Hélias apprit le mariage de sa fille Yde et la naissance de ses trois petits-fils. Ces éclaircissements firent verser bien des larmes à tous ceux qui les reçurent. Le Roi devenu moine permit au serviteur de sa femme d'aller l'avertir, et trouva bon qu'elle et sa fille vinssent le visiter encore une fois.
Ponce, étant retourné dans l'ancien Bouillon, y reçut un accueil aussi bon et aussi touchant que méritaient les nouvelles qu'il apportait : Clarice et Yde se préparèrent à aller voir leur époux et leur père ; la dernière recommanda ses trois enfants au comte de Boulogne.
Pendant que ces dames étaient en chemin, les nouvelles qu'avait reçues Hélias , l'espérance de revoir bientôt sa femme et sa fille, lui causèrent tant dé
trouble, qu'il tomba sërieusemeot malade. Lorsque ces peFSoniies qui lui étaient si chères arrivèrent, elles le trouvèrent en grand danger. Leur présence, en satisfaisant son cœur, augmaata sa maladie, ej; il expira entre leurs bras, Clarice ne put long-temps lui survivre; elle mourut aussi au château de l'Ile- Forte et au milieu de la famille de son époux. Yde fut reconduite avec honneur dans son pays, où elle ne s'occupa plus que de sa tendresse pour son mari et de l'éducation de ses enfants. Elle remontrait souvent à Oêux<-ci qu'ils étaient descendus, tant de père que de mère; d'un grand nombre de héros, dont ils devaient tâcher d'^égaler les prouesses et imiter la sage conduite.
Lorsque les trois jeunes Princes eurent atteint l'âge de porter les armes, leur père et leur mère les conduisirent à Nimègue , où l'Empereur leur conféra avec éclat l'ordre de chevalerie.
Pendant qu'ils croissaient en force et en sagesse, les Mahométans célébraient de grandes fêtes en l'honneur de Mahomet. Un jour, ils étaient assemblés k la Mecque ; le Soudan de Perse s'y trouvait avec quantité de rois de sa religion , entre autres le roi Corbaran , IfM'squ'on y vit arriver la reine Galabre, mère de ce dernier monarque. Elle avait la réputation d'être très- ^vante en astrologie. Après avoir long-temps observé le ciel, elle avait lu dans ce grand livre que trois jeunes princes qui demeuraient sur les frontières de France devaient conquérir le royaume de Jérusalem. Galabre les désigna et les nomma même par leurs noms ; c'étaient Godefroid, Baudouin et Ëust^che, fils
du comte de Boulogne et de la duohesse de Bouillon. La réputation de la Reine astrologue était si bien établie , que les rqis infidèles se tinrent pour assurés de ce qu'elle leur avait prédit, et prirent des mesures en conséquence.
Cornumarant, comme le plus intéressé à prévenir les malheurs dont son royaume de Jérusalem était menacé, congut une résolution hardie et singulière : ce fut de passer en Europe déguisé et de tuer les trois frères qui voulaient lui enlever sa couronne. Il communiqua son dessein à son père Corbadas, qoi vivait encore, lui laissa le soin de son royaume, se déguisa en pèlerin, s'embarqua à Joppé et se rendit à Rome : il y demanda où était situé le pays et le duché de Bouillon. Les informations qu'il regut l'ayant mis à peu près sur la voie, il s'y rendit, toujours déguisé en pèlerin chrétien, demandant l'aumône de ville en ville, non pas assurément qu'il en eût besoin, mais pour mieux cacher son jeu. Enfin il arriva dans la forêt des Ardennes, et justement à la porte de T abbaye de Saincteron, où vivait encore le bon abbé Girard, le même qui était revenu de la Terre -Sainte avec l'écuyer Ponce.
L'abbé reconnut aisément le roi mahométan et fut très-étonné de le voir ainsi déguisé dans son pays. Cornumarant l'avait traité avec indulgence et bonté en Palestine; il lui avait accordé des passe-ports pour revenir en Europe; de sorte que, se voyant découvert, mais par un homme qui lui avait des obligations , il ne lui dissimula que ce qu'il y avait de plus odieux dans son enlrepise. — J'ai appris , lui dit-il, qu'il y
a dans la forêt des Ardennes trois jeunes seigneurs , héritiers du duché de Bouillon, qui sont destinés à faire les plus éclatantes prouesses , et même des conquêtes dans r Orient; je suis curieux de connaître la puissance et le mérite personnel de ces princes : tel est le motif de mon voyage.
Le bon abbé n'en demanda pas davantage au sultan ; il rengagea à se reposer dans son abbaye, et lui promit de le conduire à la cour de Bouillon. Cornumarant y consentit. L'abbé envoya donc le prieur de ses religieux au duc Godefroid, avec une lettre par laquelle il le prévenait de la visite du sultan et des raisons pour' lesquelles il lui avait dit qu'il désirait le connaître. Le Duc et ses frères furent très-aises d'apprendre qu'ils étaient destinés à de si grands exploits. Leur courage et leur zèle en augmentèrent. Mais, en attendant , le Duc voulut recevoir avec éclat le roi de Jérusalem, et lui donner telle opinion de ses forces qu'il ne le crût pas un ennemi à mépriser. Pour cet eflfet, Godefroid envoya inviter les plus illustres de ses voisins à venir le visiter et à accepter une fête qu'41 voulait leur donner. L'archevêque de Cologne, l'évoque de Liège, le duc de Brabant, les comtes de Flandre et d'Artois, les palatins.de Hainaut et de Hollande, le marquis de Namur, Rambaut, seigneur de Frise, et plusieurs autres se firent un plaisir de s'y rendre, chacun avec une suite nombreuse.
Dès qu'ils furent arrivés , le Duc , après les avoir traités de son mieux, leur fit part des lettres qu'il avait reçues de l'abbé, de la visite qu'il attendait, et il concerta avec eux la façon dont tout devait se passer.
Ils approuvèrent le plan réglé pour en imposer au roi mahométan de Jérusalem. L'abbé, averti secrètement, partit de son monastère, accompagné de Cornumarant, qui ne croyait passer tout au plus que pour un seigneur syrien connu de F abbé. Cheminant tous deux à cheval, lorsqu'ils furent à deux lieues de la capitale de Bouillon, ils rencontrèrent un chevalier de bonne mine, superbement vêtu , suivi d'un cortège nombreux et magnifique. Le Mahométan demanda à son guide si c'était là le duc de Bouillon. — Non, lui répondit-on, ce n'est que son grand veneur, qui se promène en chassant dans les plaines qui environnent le château. Le seigneur salua l'abbé d'un air de connaissance, et dit à l'étranger qu'il serait le bienvenu, et que le Duc le traiterait avec sa politesse ordinaire ; ce seigneur était le duc de Brabant.
Un peu plus loin parurent deux ecclésiastiques vêtus magnifiquement en prélats, ayant une suite de plus de quatre cents personnes. — Quels sont ceux-ci? dit Cornumarant. — Ce sont les chapelains du Prince, répondit l'abbé. En même temps il les salua, reçut leur bénédiction, et ils passèrent.
Enfin , près de la ville se trouvèrent les comtes de Flandre et d'Artois, représentant les premiers écuyers du Duc.
Le roi de Jérusalem entra enfin dans Bouillon ; il fut conduit, toujours incognito, à la salle d'honneur , oii le Duc parut environné de ses grands ofiiciers, vrais ou prétendus. Rambaut de Frise portait son épée, comme son connétable; les palatins de Hainaut et de Hollande passaient pour ses chambellans; le
marquis de Namur pour son écuyer tranchant. Les trois frères de Bouillon étaient parés avec une si grande magnificence > leurs tètes et leurs habits étajent chargés de tant de pierres précieuses et de broderies, qu'ils brillaient comme des soleils. Ils étaient entourés de chevaliers et de gardes , et la ville était pfeine de troupes qui avaient Tair si bien équipées, que la cour et l'armée de l'Empereur même ne pouvaient être plus imposantes.
— Ah ! dit assez bas , mais de façon que l'abbé pût l'entendre, Cornumarant, en voyant toutes <;es magnificences , malheureuse Syrie ! malheureux royaume de Jérusalem! tout est perdu pour moi, puisqu'un prince aussi puissant est résolu de m' attaquer. La reine Calabre a bien dit que mes États seraient la proie de ce vainqueur; je dois désespérer de me défendre.
Cependatit l'abbé de Saincteron dit à Cornumarant qu'il lui ferait voir le banquet que le Duc donnait à sa cour : il le conduisit et lui fit remarquer que les trois frères avaient les places d'honneur; après eux étaient ftssls les deux prélats, puis le duc de Brabant, le comte de Flandre, etc., qui ne passaient que pour des barons et grands vassaux du duc de Bouillon. Le marquis de Namur faisait les fonctions d' écuyer tranchant devant lui , et le comte de Frise celles d'échanson. A une table séparée, mais à la droite du Duc, était la duchesse Yde , aussi magnifiquement parée et servie que ses fils; on fit placer l'abbé et l'étranger à une autre petite table, mais où ils firent si bonne chère, que le sultan même n'avait fait de sa vie un si excellent repas.
HISTOIftE POPULAIRE. Î87
Aprèd le festin, F abbé présenta le roi de Jérusalem ati Duc, en continuant de ne T annoncer que comme un étranger qui voulait voyagelvdans l'Europe , et lui demandait un passe-port.
— Sire, lui dit F abbé, j'ai une obligation de ce genre au noble Asiatique que vous voyez ; je fis connaissance avec lui à la Terre-Sainte, lors du couron-* nement du roi Gôrnumaraut. Il me procura un passeport de ce prince qui me fit traverser eu sûreté toute l'Asie : le vôtre ne lui sera pas moins utile pour traverser toute l'Europe.
— Je le lui accorderai à votre considération > dit le Duc; mais, dom abbé, demandez-lui si ce Cornumarant vit et règne encore à Jérusalem*
*— Je le sais de lui-même, reprit l'abbé ; ce souve^ raiu est encore èu possession de sa couronne et la porte avec gloire.
— Tant mieux , reprit Godefroid, car je compte iti*^ oessamment me rendre daus son pays à la tête de tous ces seigneurs, mes grands vassaux, que vous voyeaici présents , et d'une nombreuse armée ; et j'espère bien coiiquérir le royaume de Jérusalem, ainsi qu'il m'a été prédit par certains astrologues , et même attaquer le Soudan de Perse, et détruire la puissance de Mahomet en Asie.
Le foi mâhométan n'entendit pas ce discours sans frémit* ; mais il dissimula. Ou le remit au lendemaiû pour l'expédition du paî^se-port qu'il désirait. Gepen^ dant ou lui fit plusieurs questions sur son pays. Le Duc même lui dit qu'il lui trouvait la physionomie noble et heureuse, et que, s'il voulait se faire baptiser^
il rattacherait à son service. On juge bien que la proposition ne fut pas acceptée. Le lendemain , le passeport lui fut remis, expédié avec emphase et magnifi* cence, et l'abbé reconduisit l'étranger dans son monastère , pour qu'il s'y reposât encore quelques jours avant de partir. Il repassa la mer, retourna à Jérusalem, rendit compte de son voyage à son père Corbadas, lui raconta comment il avait été reçu du duc de Bouillon, quelles étaient la magnificence et la grandeur de sa cour, et lui annonça en même temps les projets de conquête de ce grand prince. On se prépara en Asie à se défendre contre lui.
Effectivement ces terreurs ne furent pas vaines; car, les princes assemblés à Bouillon ayant raisonné ensemble sur la peur qu'ils avaient faite au roi sarasin de Jérusalem , ils résolurent de réaliser l'alarme qu'ils lui avaient donnée; et ce qui n'avait été d'abord qu'une espèce de jeu devint une réalité. Le duc de Bouillon, que l'on avait fait passer pour le plus puissant prince de la chrétienté, devint effectivement le chef d'une armée considérable de Croisés qui partirent pour la Palestine. On fit la proposition au pape Urbain, au roi de France Philippe I" et à l'empereur Henri d'approuver cette entreprise : ils y consentirent, et elle fut résolue.
Tandis qu'on s'y préparait, le duc de Lorraine, oncle de Godefroid , mourut sans enfants ; cette belle province fut dévolue de droit à notre héros : il en prit possession. Mais un de ses cousins lui en disputa une partie. L'Empereur était juge naturel de ce différend : la cause fut portée devant lui. Après plusieurs débals,
le monarque décida que Godefroid et son cousin combattraient en présence de sa Cour. Ce jugement fut exécuté. L'adversaire de Godefroid tomba sous ses coups. Il était le maître de sa vie; mais il se contenta de la déclaration qu'il fit, qu'il ne prétendrait plus rien dans la Lorraine. La cour impériale admira la générosité du héros, et on le jugea d'autant plus digne d'être le chef d'une grande expédition.
Avant que de s'y rendre, il eut encore une occasion de se signaler. Les Saxons se révoltèrent contre l'Empereur et se choisirent un roi nommé Arnoul. Le chef de l'empire appela ses grands vassaux à son secours ; le duc de Lorraine y accourut; il fut élu par les autres pour porter l'étendard impérial , ce qui était l'emploi le plus honorable de l'armée. Il s'en acquitta si bien, qu'il ne quitta cet étendard qu'un moment, et ce fut pour courir au-devant du rebelle Arnoul qui venait pour l'attaquer. Il le perça de sa lance, et la mort de ce chef mit fin à la rébellion ' .
Enfin l'ermite Pierre arriva de Rome. Il avait fait au Saint-Père un portrait si touchant des maux que souffraient les pèlerins qui allaient visiter les saints lieux , que le Pape , instruit d'ailleurs des dispositions d'un grand nombre d^ princes , autorisa ce bon ermite à aller prêcher la croisade. Le Pape vint lui-même en France, y tint deux conciles, le premier à Clermont, le second à Tours , et promit la rémission de leurs péchés à ceux qui prendraient la croix et passeraient en Palestine. Ces promesses déterminèrent un grand nom-
^ Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que cette histoire populaire est altérée à chaque pas,
brè de chevaliers et de gentilshommes. Ils vendirent leurs châteaux , et abandonnèrent tout pour faire le voyage d'outre-mer. Godefroid lui-même céda pour une somme son duché de Bouillon à l'évêque de Liège, et il fut reconnu par tous les Croisés , tant de France que des Pays-Bas et d'Allemagne, pour leur général. Mais Pierre-l' Ermite était leur conducteur et leur oracle. Les principaux princes et seigneurs qui marchèrent en personne furent : les deux frères de Godefroid , Baudouin et Eustache ; Hugues , frère du roi de France ; Robert, duc de Normandie, frère du roi d'Angleterre; les comtes de Flandre, de Toulouse, de Blois, du Perche , d'ÉvrettJt ; Baudouin du Botirg, comte de Réthel, cousin de Godefroid ; Bohémond , fils de Robert Guiscard, qui avait conquis le royaume de Naples, et Tancrède, son neveu. A la tête des seigneurs et chevaliers français était encore le sîre de Garlande , sénéchal de France.
Les Croisés se donnèrent rende«-Vôus général à Constantinople, dont l'empire appartenait à un prince grec ; ils croyaient qu'ils serment à salvelé m la tef*re dês Greûs, qui sont espèce de Chrétiens, combien qtt Us consacrerit le précieux corps de Jésus-Christ de pain levé, nu contraire que V Église romaine Va ordonné, et ne croiiêHt paê le Saint-EspHt procéder du Père et du Fils, en quoi ils errent grandement,
La division de l'armée , qui avait passé par Naples et l'Italie et était arrivée la première à Constantinople, fut tort mal reçue d'Alexis, sous prétexte de quelques désordres que les Croisés avaient commis aux environs. Cet empereur fit mettre en prison le prince
Hugues, frère du roi de France, et plusieurs autres chevaliers. Peu de temps après, Pierre-F Ermite arriva d'un autre côté à la tète des restes de la seconde di* vision. Elle était composée bien moins de seigneurs, chevaliers et militaires que de gens de toute espèce, la plupart sans aveu ; aussi , en passant par la Bavière et la Hongrie, avait-elle été fort diminuée, et de cinquante mille hommes réduite à dix. L'Empereur, qui ne craignit pas cette troupe , chercha seulement à s'en débarrasser promptement: il les fit passer de l'autre côté de la mer, et leur indiqua le pays d'un Sarasin , dont ils pouvaient, disait-il, s'emparer et faire un grand butin. Ils suivirent ce perfide conseil; mais, étant fort mal disciplinés , et le Sarasin se trouvant le plus fort , ils furent totalement détruits. Pierre-l' Ermite revint seul à €!onstantinople attendre Godefroid de Bouillon, qui devait y arriver à la tète de la troisième division.
Notre héros s'approcha effectivement de la capitale de l'empire d'Orient, et la première chose qu'il fit de- - mander à l'Empereur fut la délivrance du prince français. Alexis, voyant que les troupes commandées par Godefroid étaient plus redoutables que les précédentes, usa avec eux de politique ; mais il fut obligé de céder à Godefroid, qui ravageait les environs de sa capitale, soutenu par les princes normands, arrivés d'un autre côté avec le comte de Toulouse et l' évoque du Puy. Pour se débarrasser promptement des Croisés , Alexis les fit passer de l'autre côté du Bosphore, et les fit conduire par un officier grec , nommé Tatin , jusque dans le pays d'un Sarasin nommé Soliman , le même qui avait défait la troupe de Pierre-l'Ermite. Mais il
ne lui fut pas si aisé de se défendre contre Godefroid , il ne put l'empêcher de faire le siège de Nicée, sa capitale; il perdit une bataille qu'il donna pour secourir cette place , et il en fut dépouillé. Les Croisés , ne désirant que de s'avancer vers Jérusalem, cédèrent ce pays à l'empereur grec, traversèrent toute l'Asie, et, se rendant maîtres d'un grand nombre de villes jusqu'au bord du fleuve de TEuphrate , Godefroid donna partout les plus belles preuves de valeur et de prudence. Tout le pays s'étant alors soumis , Baudouin , frère de Godefroid, eut le comté d'Édesse.
Mais les Chrétiens , possesseurs d'Antioche, furent bientôt attaqués par les Sarasins , qui mirent le siège devant cette ville , où la plus grande partie de l'armée des Croisés s'était rassemblée. Le général des assiégeants était Corboran, grand-amiral du Soudan de Perse. Le siège fut long et terrible. La ville était réduite à la dernière extrémité ; la famine et le découragement y étaient extrêmes, lorsqu'un simple croisé vint avertir l'évêque du Puy que l'apôtre saint André lui était apparu, et lui avait fait connaître le lieu où était cachée et enterrée la lance qui avait percé le côté de Notre-Seigneur sur la croix. L'évêque ayant rendu cette révélation publique , les Croisés et les habitants d'Antioche ne s'occupèrent plus que de cette heureuse découverte : on alla en procession au lieu indiqué , on y trouva la sainte lance , et dès ce moment tout reprit courage dans la ville assiégée. On envoya défier Corboran et ses Sarasins ; Pierre l'Ermite , chargé de cette harangue, lui proposa la bataille. L'amiral de Perse n'hésita pas à F accepter : elle se donna le lendemain.
L'évêque du Puy commandait un gros bataillon , à la tête duquel il portait la sainte lance'. Les Chrétiens prirent si bien courage à cette vue, que les Mahométans furent vaincus , leur camp fut pillé et la ville d'Antioche complètement délivrée. Les vivres et les richesses devinrent également abondants dans T armée des Chrétiens , qui se préparèrent à pousser plus loin leurs conquêtes , et à se rendre maîtres de la cité de Jérusalem.
Enfin, ils mirent le siège devant cette place Fan de Notre Seigneur 1099. L'armée des Croisés n'était composée que de quarante mille hommes, dont vingt mille seulement en état de combattre, et il n'y en avait que cinq cents à cheval. Cependant le zèle qui animait les assiégeants , et surtout le grand Godefroid de Bouillon , firent qu'ils vinrent en peu de jours à bout d'emporter la place. Les Sarasins se retirèrent dans le château situé sur le lieu où avait été autrefcâs bâti le Temple de Salomon. On les y suivit, et ils furent obligés de capituler et de l'abandonner, moyennant qu'on leur promit de leur laisser la vie et leur bagage.
Dès que les Croisés furent maîtres de Jérusalem , ils s'empressèrent d'élire un roi de cette ville et de la Palestine : tous les princes assemblés dans l'église du SaintnSépulcre se promirent les uns aux autres de reconnaître celui que le plus grand nombre choisirait, et
' Nous le répétons, nous ne devons pas relever les nombreuses inexactitudes qui émaillent ce récit. Le lecteur les discernera en comparant le roman à Thistoire.
le lendemain les sufiErages se réunirent en faveur de Godefroid de Bouillon.
Le nouveau monarque ne négligea rien pour maintenir le bon ordre; il rétablit res{»*it de justice, de piété et d'humanité dans T armée des Croisés.
Il n'était pas encore marié; il épousa la belle Florie, fille de cette même reine Calabre d'Holophernie, que Ton nous a dit avoir été si habile dans Tastrologie.* On doit se rappeler qu'elle avait prédit que Godefroid et ses frères régneraient à Jérusalem. Cornumarant) dépouillé de son royaume, s'était réfugié vers le calife de Babylone; il l'excita à tenter de recouvrer l'importante place qu'il venait de perdre. Le calife n'hésita pas à assembler encore une armée; le Soudan d'Egypte de son côté en amena une autre. L'armée chrétienne était très-affaiblie , laat à cause des garnisons qu'elle avait été obligée de laisser à Aatiocbe et à Édesse, que parce que de grands princes, tels que le comte de Flandre et le duc de Normandie, étaient retournés en Europe. Cependant Godefroid soutint les attaques des Infidèles; il leur enleva même les villes de Jéricho et de Samarie : mais il apprit avec peine que Bohanpnd, prince d'Antioche, avait été lait prisonni^ par l'amiral Danimas , qui vint s^rer de près la capitale de sou nouveau royaume. Ce bon rai ne cessait de se défendre contre ses ennemis, et de bien gouva*n^ ses sujets, lorsqu'il fut attaqué d'une maladie dangereuse à laquelle il succomba. La douleur que sa mort causa aux chrétiens fut extrême. Il fut honorablement enterré sur la sainte montagne du Calvaire,