ÉTRANGÈRES
peut pas, dans les adjudications, concourir avec l’industrie allemande, ne voyez-vous pas un avantage à assurer une part des profits généraux de la construction des chemins de fer au Maroc à une compagnie dans laquelle le capital français est prépondérant? Nous ne gagnerons rien, c’est entendu, comme entrepreneurs et comme fournisseurs puisque les entreprises et les fournitures nous échapperont le plus souvent, mais, en tant que membres prépondérants de la Société marocaine des Travaux publics, qui obtiendra, grâce à l’appui des deux gouvernements, la concession des voies ferrées à construire et passera les marchés, nous aurons la plus grosse part dans les économies réalisées sur le prix de revient de la construction et sur le prix d’achat du matériel. Si on nous retire ces bénéfices, il ne nous en restera aucun, puisque vous dites vous-mème que dans la concurrence des prix, nous sommés battus d'avance. Quand on ne peut pas avoir le tout, ne fauHl pas se'contenter d'une part?
Jusqu’à un certain point vous avez raison, répondit M. Berteaux. Pourtant nous ne pouvons pas suivre les Allemands dans la Voie où ils voudraient nous engager.
tx Nous avons été quelques-uns à nous réunir
l’autre jour chez M. Monis : MM. Cruppi, Caillaux, Delcassé, Messimy, Jules Cambon, celui de Berlin et moi.
(( On nous aexposé l’affaire, Cruppi l’avait trouvée dansles bagages de M. Piclion ; elle allaitsans doute être conclue, lorsque M. Briand a donné sa démission. M. Jules Cambon nous a dit que les ministres allemands attachaient beaucoup d’importance à cette association de leurs nationaux et des nôtres pour la construction des chemins de fer marocains ; il a fait valoir TAccord de 1909 qui a prévu des Associations d'intérêts économiques franco-allemands ; il nous a dit encore que nous aurions les mains plus libres au Maroc pour y faire notre politique, si nous donnions aux Allemands une satisfaction d’ordre économique. Il était dans son rôle, l’Ambassadeur ; et il n’avait peut-être pas tout à fait tort. Mais nous ne pouvions pas inaugurer notre politique extérieure par une affaire franco-allemande, nous qui avons justement fait glisser Briand sur l’affaire franco-allemande de la N’goko-Sangha. 11 nous était impossible de faire ce que nous avions tant reproché à nos prédécesseurs, C’est ce que Cruppi a très bien expliqué, et Caillaux aussi. Il a eu un mot drôle, Caillaux ; il a dit: « Nous avons monté la N’goko-Sangha en
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
épingle, pour Briand; nous ne pouvons pas nous la mettre, sous un autre nom, à la cravate. » C’est bien mon avis, il ne faut pas que nous ayons l’air d’être venus au pouvoir pour favoriser les intérêts particuliers de certaines gens d’affaires.
— Et vous avez décidé de repousser la proposition allemande, demanda quelqu’un ?
— Non... D’abord il n’y a que le Conseil des ministres qui puisse repousser ou accepter une proposition. Et nous n’étions pas les ministres en Conseil, mais des ministres en conférence. Notre réunion chez M. Monis n’avait pas de caractère officiel. Nous avons approuvé l’opinion de Cruppi... Il va discuter... La proposition allemande soulève des objections en Angleterre et en Espagne. Si on s’arrange à réserver tous les grands travaux publics marocains à une Compagnie où les Anglais n’ont qu’une part infime du capital, ils peuvent se plaindre; les Espagnols aussi. Puis il y a un chemin de fer à faire de Fez à Tanger qui intéresse spécialement l’Espagne, parce qu’il traversera une zone sur laquelle elle a des prétentions, et l’Angleterre, parce qu’elle tient presque autant à la neutralité de Tanger qu’à la possession de Gibraltar... Ce chemin de fer, on n’admettra ni à Madrid, ni à Londres qu’il soit une entreprise franco-aile-
mande,., nousi avons donc tout ce qu’il faut pour faire traîner la chose..- Pas besoin de nous presser.., si un jour nous avons obtenir queU que chose de l’Allemagne, alors « nous lui lâcherons » les chemins de fez^ marocain... Il serait maladroit de payer d’avance. D’ailleurs, en y réfléchissant, je me demande si les ministres allemands tiennent, autant que nous l’a dit M, Jules Cambon, à faire les affaires de la Société zTaaroçaine des Travaux publics.
Les hommes d’affaires, quand ils veulent greffer leurs entreprises sur la politique, sont quelquefois compromettants, toujours asso" mants. Ils le sont certainement tout autant à Berlin qu’à Paris. C’est ce que je disais à Cruppi. Sans l'epousser formellement la proposition, faisons comprendre, en temporisant, qu’elle n’est pas tout à fait de notre goût... En manœuvrant ainsi nous mettrons le chancelier à son aise vis-à-vis de ses financiers. Il pourra leur dire : « C’est la France qui ne veut pas faire ce que vous nous demandez !» ; sa responsabilité, à lui, sera dégagée devant ses nationaux. Ils seront mécontents contre nous, qu’estce cela peut nous faire ? Nous avons déjà à supporter la mauvaise humeur des financiers français de la N’goko-Sangha ; nous supporte-
AFFAIRES Étrangères
rons bien, par surcroît, la mauvaise humeur des marchands de locomotives allemands. M» de Bethman ne nous reprochera rien; nous l’aur rons débarrassé de solliciteurs importuns, et, en somme, Cruppi lui aura rendu service,..
Quand il faisait ce récit et qu’il émettait ces idées dont la dernière est un peu surprenante, M. Berteaux ne se doutait pas qu’il racontait légèrement le prologue d’un grand fait historique.
C’est, en .effet, la lenteur apportée dans la négociation de l’affaire des chemins de fer qui allait donner à M. de Kiderlen un prétexte pour nous dire : « Vous ne tenez pas dans le domaine économique les engagements que vous avez pris par l’Accord de 1909; nous n’avons donc plus à tenir les engagements que, par cet Accord, nous avons pris dans le domaine politique. » Prétexte seulement, car la négociation sur les chemins de fer, si elle « traîna », ne fut jamais rompue; mais, prétexte que l'on saurait mettre plus tard en avant, pour tenter de justifier «le coup d’Agadir».
L’Accord de 1909.
L’Accord de 1909, sur lequel s’appuyait le gouvernement de Berlin pour demander en 1910
LA CHRONIQUE DE l’aN 1011
et 1911 que les concessions des chemins de fer marocains fussent, autant que possible, réservées à une société franco-allemande, avait été conclu quelque temps après le règlement de l’affaire des Déserteurs de Casablanca (i).
L’idée de cet accord avait été présentée dès 1907 par un agent allemand au Maroc.
Le ministre impérial à Tanger était alors M. Rosen. Pendant le congé d’été de ce diplomate, sa légation se trouva gérée par M. de Langwerth qui, témoin de l’anarchie marocaine à laquelle l’acte d’Algésiras ne fournissait pas de remèdes efficaces, pensait que, tôt ou tard, la France se verrait dans l’obligation, pour rétablir l’ordre, de placer le sultan sous sa tutelle. Jugeant inévitable cette absorption du Maroc par la France, M. de Langwerth voulait assurer au moins quelques avantages à son pays. Il ne fit
(1) Des déserteurs de la Légion étrangère ayant été arrêtés à Casablanca au moment où ils allaient s’embarquer sous la conduite d’un kawass du consulat allemand, un différend, qui faillit dégénérer en conflit, s’éleva entre la France et l’Allemagne. Nous soutenions que nous avions le droit d’arrêter nos déserteurs quand nous les rencontrions ; l’Allemagne de son côté prétendait que, sous l’égide d’un de ses agents, ces hommes étaient inviolables. Le gouvernement de MM. Clémenceau et Pichon apporta dans la défense de nos droits la plus grande fermeté. Finalement la question fut déférée (novembre 1908) à l’arbitrage de la Cour de la Haye.
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
pas directement ses ouvertures à notre légation. C’est à M. Robert Raynaud, directeur de la Dépêche Marocaine qu’il parla tout d’abord.
Par M. R. Raynaud, le chargé d'affaires de France, en l’absence de M. Régnault, le comte de Saint-Aulaire fut informé des désirs d’entente, encore imprécis dans les détails, des velléités plus que des desseins, qu’avait exprimés M. de Langwerth.
Cette entremise d’un simple particulier rendit plus facile l’engagement de la conversation entre les diplomates, M. de Saint-Aulaire put demander à M. de Langwerth ce qu’il avait voulu dire quand il avait parlé à M. R. Raynaud de la possibilité d’une entente francoallemande. Le diplomate allemand expliqua qu’il ne croyait pas qu’un traité formel pût se greffer sur l’acte d’Algésiras; il pensait seulement que, par un échange de lettres, les deux Gouvernements auraient avantage à définir leurs positions respectives au Maroc, l’Allemagne étant disposée à reconnaître une fois de plus la prééminence politique de la France et la France s’engageant, par réciprocité, à accorder quelques avantages au commerce allemand.
Le ministère des Affaires étrangères informé
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aussitôt par M. de Saint-Aulaire, M. Pichou autorisa notre chargé d'affaires à poursuivre Pentretien et à préparer, s'il y avait lieu^ des projets de lettres; en même temps il le chargea de dire que tout oe que nous ferions serait porté à la connaissance de l’Angleterre et de TEspagne.
Pendant que Paris faisait cet accueil favorable aux suggestions venues de Tanger/Berlin les recevait avec froideur d’abord et bientôt faisait connaître qu’il les désapprouvait. A la fin de septembre, M. de Saint-Aulaire qui pressait M» de Langwerlh d’aboutir, s’entendit déclarer que l’Office impérial des Affaires étrangères (( estimait qu'il n’y avait pas lieu de continuer les conversations ». Ce pas en arrière après les avances qu’on nous avait faites ne causa pas beaucoup d’étonnement au quai d’Orsay.
Dès les premières communications de notre chargé d’affaires, on y avait été assez; sceptique. On s’était demandé pourquoi la proposition d’un changement dans la politique impériale au Maroc était présentée non par un ambassadeur, non par un ministre plénipotentiaire, mais par un agent subalterne. Certainement M. de Langvverth, diplomate correct, fonctionnaire discipliné, n^avait pas agi sans ordre. On
AFFAiaES ÉTRANGÈRES
avait donc attendu, pour le mettre en mouvement, le départ de son chef de poste, M. Rosen, dont la parole aurait eu plus de poids et aurait pu moins facilement être retirée.
M- Pichon n’avait pas fermement cru que l’Allemagne souscrirait un avenant à l’acte d’Algésiras qu’elle aurait eu l’air d’avoir sollicité, puisque c’est son agent qui en aurait parlé le premier. Il ne fallait pas être bien fin psychologue pour deviner l’arrière-pensée allemande. Par la proposition Langwerlh, on avait voulu nous allécher ; en la retirant, on exciterait notre impatience et bientôt nous la reprendrions, nous, celte proposition. On nous verrait venir à Berlin, « en demandeurs » cette fois.
On nous attendit en vain. MM. Clémenceau et Pichon eurent plus de patience que ne l’avaient cru le Prince de Bulow etM. deSchoën, Les Allemands ne parlaient plus de faire un accord sur les bases qu’avait indiquées M. de Langwerth, eh bien, « n’en parlons plus ! » Ce fut le mot d’ordre de notre diplomatie. Les conversations de Tanger, qui n’avaient jamais été des négociations au vrai sens du mot, parurent oubliées pendant dix-huit mois. C’est le ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, M. de Schoën, qui en réveilla le souvenir en
LA CHRONIQUE DE l’aN IQll
janvier 1909. La fermeté avec laquelle la France avait défendu son droit dans l’affaire des Déserteurs n’avait pas été sans faire impression sur les esprits des hommes politiques allemands, tant il est vrai que la fierté est de meilleur rapport que l’humilité. Ne valait-il pas mieux tenter de s’accorder avec la France, visiblement résolue à (( ne plus se laisser faire », que de rester exposé à voir renaître des incidents comme celui dont le développement avait un instant menacé la paix européenne? Si l’Allemagne pouvait faire avec la France une espèce d’association qui créerait aux deux puissances des intérêts communs, l’air deviendrait meilleur et quand l’air est bon tout le monde respire mieux. Pour que l’Allemagne désirât ce rapprochement il y avait encore une autre raison. Une visite du roi EdouardVII à son neveu, l’Empereur, était attendue. Si l’Oncle, l’auteur de l’Entente cordiale, le roi anglais à qui on attribuait le dessein machiavélique a d’encercler l’Allemagne » trouvait en arrivant à Berlin un accord conclu entre les deux pays sur la rivalité desquels la politique anglaise avait assis ses spéculations ! Voilà qui serait pour le vénéré visiteur une bonne surprise. Il devrait féliciter son neveu d’un succès qui serait pour l'Angleterre un échec. On lui aurait brouillé son
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
jeu et il serait obligé de montrer tout de même un souriant visage !
Ces considérations diverses déterminèrent l’Allemagne à activer ses démarches. Le 6 janvier 190g, M. de Schoën, reprenant enfin les conversations de M. de Langwerth, dit à M. Jules Cambon : « 11 faut décidément que nous nous entendions sur le Maroc. L’important est de trouver une formule satisfaisante pour notre commerce. Sans toucher à l’acte d’Algésiras, nous reconnaîtrons votre prééminence politique dans l’Empire chérifien ».
Le 9 janvier, M. Pichon autorisait M. Jules Cambon à écouter les propositions de M. de Schoën, et le 17 la négociation s’engageait. Elle fut menée avec une telle rapidité que le 27, Paris, ayant reçu communication des bases d’entente, écrivait qu’il les approuvait en principe.
Dès le 2 février, la formule était rédigée et le 3 , M. Cambon partait pour Paris afin de la soumettre au ministre des Affaires étrangères, qui n’en connaissait pas encore le texte et qui, en le lisant y trouva la récompense de la longue patience avec laquelle il avait « laissé venir l’Allemagne ». Voici ce document diplomatique, qui porte le nom de « Déclaration » :
LA CîïftONlOtJE DE l’an IQI1
Le Gouvernement de la République Française et le Gouvernement Impérial Allemand, animés d’un égal désir de faciliter l’exécution de l’Acte d^Algésiras, sont convenus de préciser la portée qu’ils attachent à ses clauses, en vue d’éviter toute cause de malentendus entre eux dans l’avenir.
En Conséquence^ le Gouvernement dé la République française, entièrement attaché au maintien de l’intégrité et de l’indépendance de l’Empire chérifien, résolu à y sauvegarder l’égalité économique, et par suite à ne pas y entraver les intérêts commerciaux et industriels allemands,
Et le gouvernement Impérial Allemand, ne poursuivant que dès intérêts économiques au Maroc, reconnaissant d’autre part que les intérêts politiques particulier de la France y sont étroitement fiés à la consolidation de Fordre et de la paix intérieure, et décidé à ne pas entraver Ces intérêts,
Déclarent qu’ils ne poursuivront et n’encourageront aucune mesure de nature à créer en leur faveur, ou en faveur d’une puissance quelconque, un privilège économique, et qu’ils chercheront à associer leurs nationaux dans les affaires dont ceux-ci pourront obtenir rentreprlse%
C’est là la partie publique de l’Accord de février 190g.
Les clauses secrètes de rAccord.
Deux stipulations arrêtées entre les négociateurs, mais qui, pour ménager les susceptibilités
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
de l’ôpinion allemande, car elles étaient tontes les deux en faveur de la France, n’avaient pas été insérées dans là Z)^c/amfzon, furent énoncées dans des lettres qu’échangèrent M. Jules Cam-* bon et M. de Schoën.
Ces lettres conçues dans les mêmes termes, disaient que l’Allemagne s’interdisâitde dêtnan* der pour ses nationaux la direction des services publics de l’Empire chérifien. Elle reconnaissait en outre, dans un paragraphe qui a été textuellement publié parl’jéc/io de Paris, le îi décembre iqii, que les intérêts économiques de la France étalent, au Maroc, supérieurs auii siens.
D’ofx il découlait cette conséquence que dans les affaires faites en commun, la part du capital français devrait être plus forte que la part laissée au capital allemand; et la prépondérance du capital confère la direction.
Ces clauses secrètes, on en a fait grand niystère. Elles ont échappé au sort de tous les articles secrets de nos traités avec l'Espagne et l'Angleterre, elles n’ont jamais été divulguées officiellement. M. Jules Cambon avait fait de leur adoption une condition sine qua non de l’accôrd, auquel elles donnaient son véritable sens et sa véritable portée. M. de Schoën, désireux avant tout d’aboutir avant t’arrivée à Ber-
lin du roi Édouard VII, avaitconsenti h les signer malgré qu’elles reconnussent à la France une suprématie sur le terrain économique que l’Allemagne nous avait toujours déniée, .mais il avait à son tour posé comme condition que ce dernier succès du négociateur français resterait provisoirement dans le mystère des archives diplomatiques.
Par respect pour la parole donnée, il ne fut jamais question des clauses secrètes de l’Accord de 1909 jusqu’à la fin de 1911. Quand alors toutes les œuvres de notre diplomatie se mirent à sortir de l’ombre, on pensa que le moment de tout dévoiler était venu. De sa déposition devant la commission sénatoriale il résulte que M. de Selves fit demander à M. de Kiderlen, en décembre 1911, s’il voyait un inconvénient à la divulgation des deux lettres de février 1909.
Le baron de Berckheim gérait alors l’Ambassade; par trois fois il alla à la chancellerie allemande, que Ton nomme par métonymie « la Wilhelmstrasse » parce qu’elle est située dans la Wilhelmstrasse (rue Guillaume) ; les deux premières fois, M. de Berckheim entendit des objections. M. de Kiderlen était déjà mécontent qu’on eût divulgué les « lettres explicatives » du Traité
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Congolo-marocain. Ces lettres, il avait été convenu, disait-il, qu’on ne les publierait pas. Il ne s’était pourtant pas opposé à cequ’on les communiquât aux commissions du Parlement français, d’où elles étaient passées dans tous les journaux, de manière à devenir la confidence de tout l’univers. Il avait pu faire cette concession pour ses propres lettres. On lui demandait maintenant de laisser partir à tous les vents celles de ses prédécesseurs. Il ne pouvait pas y consentir. Comme Paris insistait, afin de vider d’un seul coup l’abcès de la diplomatie à secrets, le baron de Berckheim retourna chez M. de Kiderlen qui, à cette troisième visite, donna, mais de fort mauvaise grâce, l’autorisation désirée. De cette autorisation on n’usa pas. Quand M. de Selves, au cours de ses explications devant la Commission sénatoriale, en vint aux lettres de février 1909, il dit : « Je puis vous les lire, maisje ne dois pas vous laisser ignorer que le gouvernement allemand n’a pas volontiers consenti à leur enlever le caractère secret qu’elles avaient reçu à l’origine... » Les sénateurs s’écrièrent : « Ne lisez pas...! » M. de Selves ne lut donc pas tout haut ; mais la plupart des membres de la Commission lurent en particulier, tout bas, les deux pièces qui, maintenant que l’acte de
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1909 a été remplacé par le traité de 1911, ne sont plus que des documents historiques.
Revenons à notre sujet, dont cette longue parenthèse nous a un peu écarté.
Aussitôt que M. St. Pichon d'abord, M. Clémenceau ensuite, puis le Président de la République, et enfin le Conseil des Ministres eurent pris connaissance de la « Déclaration » et de ses annexes, communication en fut faite par nos ambassadeurs aux gouvernements de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Madrid. Le courrier qui portait la dépêche du quai d'Orsay en Angleterre arriva à Londres le jour même du départ du roi Édouard pour l’Allemagne. M.Paul Cambon se rendit au Foreign Office, avant d'aller à la gare où il avait à prendre congé du roi. Il n'y trouva ni sir Edward Grey, ministre des Affaires étrangères, ni sir Charles Hardinge., alors sous-secrétaire d’État Permanent. Il les rejoignit à la station de Charing-Cross. Là, sur le quai de la gare, il leur fit lire les pièces qu’il venait de recevoir, et tout de suite il en fut donné connaissance à Sa Majesté. On dit qu’Édouard VII laissa paraître non certes du mécontentement, mais un peu d’étonnement.
En effet, son gouvernement n’avait pas été informé de la négociation ouverte à Berlin. Sir
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Charles Hardinge, voyant le nuage qui passait sur le front de son souverain, lui dit, en souriant (un de ses amis, qui tient le mot de lui, nous Ta répété) : « C’est une bonne affaire pour la France, mais ce n’est certainement pas encore assez pour lui faire oublier l’Alsace-Lorraine. »
Le lendemain M. Jules Cambon prenait à son tour à Paris le Nord-express, car il était nécessaire qu’il se trouvât à Berlin pour la réception du Roi d’Angleterre. 11 arriva le même jour (9 février) que le roi et, entre deux cérémonies, M. de Schoën et lui échangèrent les signatures de ce qu’on appelle « l’Accord de 1909 ».
Nous allons voir à quelles négociations donnèrent lieu les tentatives que l’on fit pour l’appliquer et comment en fut amenée la faillite, en juin 1911.
Les applications de l’Accord de 1909.
Premières ententes.
Le gouvernement français se mit loyalement à l’œuvre pour que l’application de l’Accord du 9 février 1909, dans sa partie avantageuse pour l’Allemagne (association d'intérêts particuliers franco-allemands), ne fût pas différée. Dès lé
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20 mars, M. Guiot, délégué des Porteurs de la Dette marocaine, arrivait à Berlin et, présenté par notre Ambassade, entrait en conférences avec deux fonctionnaires de l’office impérial des Affaires étrangères, dont l’un, M. de Langwerth, avait été, dès 1907, l’interprète évidemment autorisé de la première proposition d’entente francoallemande. Les entretiens des deux agents allemande avec le délégué français portèrent sur les dettes du Maroc, sur l’emprunt que leur liquidation rendait nécessaire, sur les gages à donner à cet emprunt, sur les Travaux publics à entreprendre. Sur tous les points on tomba d’accord en principe et ces premiers arrangements furent particulièrement favorables aux Allemands. Ils conservèrent, avec la certitude d’être payés, les travaux du port de Larache ( 6 . 25 o.ooo francs) que le maghzen leur avait concédés antérieurement à l’Acte d’Algésiras; en outre il fut convenu que certaines de leurs créances sur le Maroc seraient remboursées sur les fonds de l’emprunt à conclure en 1910.
Les deux gouvernements, quand ils eurent été saisis des conclusions auxquelles étaient arrivés leurs délégués respectifs, les approuvèrent (octobre 1909). C’était là des ententes d’État à Etat, il restait à faire, dans le domaine des Tra-
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
vaux publics, rassociation des intérêts particuliers.
Un entrepreneur allemand, M. Renschausen, qui était en relation d’affaires avec le Crédit foncier et agricole d’Algérie et de Tunisie, proposa à cet établissement d’entrer dans une société internationale d’entreprise de travaux publics au Maroc. Le gouvernement allemand avait encouragé l’initiative de M. Renschausen; le gouvernement français, consulté par le groupe du Crédit foncier et agricole d’Algérie, donna son assentiment à la combinaison d’intérêts proposée. Des négociations qui suivirent entre les capitalistes et auxquelles prirent part, pour la France, M. Régnault, ministre de France à Tanger et, pour l’Allemagne, M. de Lancken, conseiller de l’Ambassade impériale à Paris, — un diplomate que nous retrouverons souvent au cours de cette histoire, — sortit la Société Marocaine des Travaux publics. Son capital fut ainsi réparti :
France .
Allemagne ....
Autriche.
Angleterre ....
Espagne.
Suède.
Belgique.
22 LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II
La France avait donc la part prépondérante, en vertu de la prééminence de ses intérêts économiques que ni l’Angleterre, ni PEspagne ne lui avaient jamais contestée et que l’Allemagne par l’Accord de 1909 venait de lui reconnaître.
Nous verrons plus loin apparaître la Société Marocaine des Travaux publics dans l’Affaire des chemins de fer, dont l’avortement devait fournir à l’Allemagne un si gros grief. Examinons, dans ses rapports avec la politique internationale, l’affaire de la N’goko-Sangha où, pour la première fois, en juillet 1909, on tenta de réaliser, sous des auspices politiques, une association franco-allemande.
Le consortium franco-allemand.
Dans une autre partie de ce livre (1), nous avons exposé les démêlés de la compagnie de N’goko-Sangha avec le gouvernement français, les désaccords que ses réclamations toujours renouvelées firent éclater entre le ministère des Affaires étrangères et le ministère des Colonies,
(1) Voir au chapitre : Deuxième Cabinet Briand.
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
riiitervention de la commission des Affaires extérieures en sa faveur, l’arbitrage qui s’en suivit, Fopposition que fit la Commission du budget de 1911 à l’exécution de la sentence arbitrale et enfin la démission du Cabinet Briand, qui fut la conséquence de cette opposition.
Nous n’avons ici à considérer la N’goko-Sangha qu’à partir du moment où elle entra dans le domaine diplomatique, c’est-à-dire du moment où les deux gouvernements de France et d’Allemagne cherchèrent à apaiser les querelles entre leurs coloniaux respectifs, sur la frontière Congo-Cameroun, en transformant en associés des concurrents que l’on avait vus, pendant tant d’années, si animés les uns contre les autres.
La proposition de former un « consortium >♦, pour l’exploitation en commun, par des Français et des Allemands, des territoires concédés par notre ministère des Colonies à la N’goko- Sangha, fut présentée à M. Pichon par M. de Lancken au commencement de 190g, dans une conversation au quai d’Orsay.
L'Accord de 1909 avait été, dans la pensée du négociateur français, limité au Maroc. M. Jules Cambon n’avait pas entendu engager notre gouvernement « à associer ses nationaux aux na-
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tionaux allemands » en dehors de l’empire chérifien. Mais pourquoi ce qui produirait là de bons efîets n’en produirait-il pas ailleurs? En faisant accueil à la proposition de M. de Lancken, on montrerait à TAllemagne que nous donnions à l’Accord l’interprétation la plus large ; nous serions donc en droit de réclamer d’elle la réciprocité quand il s’agirait d’interpréter la partie politique de l’Accord où nous étions particulièrement intéressés. Enfin, si on pouvait faire cesser un état de choses intolérable sur la frontière Congo-Cameroun et mettre fin aux horripilantes réclamations dont la N’goko-Sangha assaillait, depuis plusieurs années, le ministère des Colonies !...
Pour toutes ces raisons, M. Pichon répondit à M. de Lancken qu’il verrait avec satisfaction se faire le consortium. Mais il faudrait que la Compagnie, le Gouvernement et le Parlement y fussent consentants.
Sans perdre de temps, on s’occupa d’avoir l’assentiment de la compagnie. Le ministre des Colonies, M. Milliès-Lacroix, saisi de la proposition Lancken, au mois de juin, parM. Pichon, l’étudia rapidement et, le 2 juillet 1909, il demandait à la compagnie « si elle serait disposée à traiter avec la Compagnie du Sud-Came-
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
roun, en vue de sortir des difficultés qui existaient par suite du fait du voisinage des territoires exploités au Congo par les deux sociétés ».
La compagnie répondit, un mois après, le 2 août, (( qu’elle était disposée à céder, à une société franco-allemande h constituer, une partie du territoire que l’Etat lui avait concédé, mais qu’elle était obligée de subordonner la réalisation de ce projetde cession à la décision que le gouvernement prendrait sur la question de l’indemnité que la commission des Affaires extérieures (par son rapport de décembre 1908) avait reconnu être due à la N’goko-Sangha ».
L’affaire se bifurquait donc. Il y avait à en terminer avec la prétention de la Compagnie que l’on soumit à l’arbitrage et à négocier avec les Allemands. Ces négociations commencèrent (novembre 1909) plusieurs mois avant la procédure de l’arbitrage et elles furent conduites tout d’abord par des personnes privées.
L’une de ces personnes apporta à l’Ambassade de France les lettres échangées au mois de juin précédent entre le ministre des Affaires étrangères et le ministre des Colonies au sujet de la proposition Lancken. L’ambassadeur fît connaître au quai d’Orsay cette démarche du représentant de la compagnie, marqua que la
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formation du consortium, s’il s'étendait des deux cotés de la frontière, lui paraissait devoir être avantageuse au point de vue de la politique générale et demanda d’abord des instructions, puis renvoi à Berlin d^’un des directeurs de la N’goko-Sangha, qui aurait à s’aboucher avec le Président de la société allemande du Sud-Cameroun, M. Semler, député au Reichstag et rapporteur du budget des Colonies.
La négociation ne devait pas s'ouvrir aussi vite. La N’goko-Sangha, tout occupée par l’arbitrage, attendit que la sentence fût rendue (5 avril) pour faire partir son administrateur, M. Mestayer.
C’est le i 3 mai 1910 que M. Mestayer arriva à Berlin, où il entra en rapports avec M. Semler. Les conversations gardèrent tout d’abord un caractère privé car M. de Schoën, qui n’avait jamais entretenu jusqu'alors M. Cambon de la proposition Lancken, qui avait donc paru ne pas s’y intéresser, garda encore pendant près de deux mois le silence. Il ne le rompit que tout à fait à la fin de juin, pour indiquer à M. Cambon que l'affaire du consortium présentait un réel intérêt et qu’il serait à désirer, les Allemands y étant représentés par M. Semler, qu'un personnage français d’une égale importance fût
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
désigné pour exercer la présidence de la Société.
Cette suggestion transmise à Paris resta sans réponse. On entrait dans la période de vacances, l’étude de Taffaire allait, subir un arrêt. Quand on s’y remit en octobre, la commission du Budget, pour les raisons qui sont diles ailleurs, se prononça contre toute la combinaison. Le ministère Briand n’osa pas affronter cette opposition. Mais il ne renonça pas non plus à un projet qu’il se condamnait, en ne s’expliquant pas publiquement avec ses adversaires, à l’impuissance de faire aboutir. Le ministre des Affaires étrangères demanda que les Allemands prissent patience, ce qu’on n’accorda que d’assez mauvaise grâce : « Les financiers allemands se retireront si dans quinze jours il n’y a pas encore de solution », disait à la fin de novembre M. de Lancken. Satisfaction fut donnée à cette impatience des financiers coloniauxdeBerlin. Leurchef, M. Seinler qui était venu à Paris pour s’assurer des dispositions dernières du gouvernement français, partit le i 5 décembre. Le même jour, M. Pichon écrivait à M. de Schoën, qui depuis le mois de novembre avait quitté le ministère des Affaires étrangères à Berlin pour remplacer le prince Badolin à l’Ambassade d’Allemagne à Paris,
« que le gouvernement français approuvait en
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principe toutes les dispositions prises en vue de la formation du consortium, mais que cette constitution ne pouvait se réaliser qu’après le règlement de la question au point de vue parlementaire ».
Ce qui signifiait: « Je vais déposer un projet de loi et les Chambres diront le dernier mot. » Cette réserve était inquiétante pour l'avenir du consortium. Pour désarmer, s’il était possible, une opposition qu’une brusque offensive aurait sans doute brisée, M. Pichon eut l’idée de former, en territoire allemand du Cameroun, un second consortium qui aurait été le pendant du premier.
Dans le projet arrêté entre M. Semler et les administrateurs de la N’goko-Sangha, l’apport territorial était fait entièrement par des Français et rapport-argent par les financiers allemands. Dans le projet que M. Pichon soumit à M. de Scboën, la situation eût été identique à l’inverse : les Allemands auraient apporté leur territoire (une partie du domaine de la Compagnie du Sud-Cameroun) et un groupe de Français auraient fourni le capital d’exploitation. Il y aurait donc eu symétrie. Dans la colonie française, consortium franco allemand ; dans la colonie allemande, consortium germano-français.
Cette ingénieuse combinaison, qui a une em-
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prise économique allemande sur territoire français donnait pour contrepoids une empriseéconomiquefrançaise surterritoire allemand, futacceptée le i 5 février par l’Ambassade d’Allemagne.
Mais le 28 le Cabinet Briand était démissionnaire et, bientôt après, le projet de consortium était retiré. Les Allemands qui l’avaient proposé, sans grand enthousiasme, sous la pression d’influences coloniales et financières, mais qui semblaient s’y être attachés davantage à mesure que sa réalisation rencontrait plus de difficultés, éprouvèrent du dépit devant le résultat négatif de si longs et si laborieux pourparlers. L’affaire qui, au début, paraissait n’affecter que les intérêts de quelques particuliers et tout au plus ceux d’une colonie, avait pris après tant de démarches et une si longue attente, la valeur d’une affaire d’amour-propre. L’échec en retourna contre nous des influences qui, en Allemagne, s’étaient employées vainement à la faire réussir.
L’office impérial des Affaires étrangères était, sous l’action de ces influences, devenu pressant à partir de novembre 1910. M. de Kiderlen, successeur de M. de Schoën à la Wilhelmstrasse, avait transmis coup sur coup les plaintes des coloniaux et celle des financiers allemands qui
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se disaient lésés par les atermoiements du gouvernement français. Quand le quai d’Orsay retira le projet, le nouveau secrétaire d’État reçut une mortification. Pour ses débuts, il était privé d’un succès.
M. Pichon avait fait accueil à la proposition Lancken pour prouver la bonne volonté que nous apportions à interpréter, au delà même de ses limites primitives, l’accord de 1909. Et l’échec final de cette proposition donna, au contraire, aux Allemands l’occasion de nous accuser de mauvais vouloir.
En avril, dans un entretien avec M. J. Cambon, M. de Kiderlen énumérait ses griefs : « Vous n’avez rien voulu faire avec nous, disait-il; sans parler du Bagdad, auquel vous vous opposez encore et qui se fera sans vous, vous avezrepoussé la N’goko-Sangha, et vous refusez de faire la convention des chemins de fer marocains ! »
Par une fâcheuse coïncidence, en effet, au moment où échouait le projet de consortium auquel les Allemands avaient fini par s’attacher, une autre affaire, de très grande importance celle-là, à laquelle M. Pichon se préparait, quand il tomba, à donner sa signature, était remise à l’étude par M. Cruppi, et une solution très désirée à Berlin était indéfiniment ajournée.
C’est TAffaire des chemins de fer marocains, au sujet de laquelle MM. Berteaux, Cruppi, Caillaux, Messimy et Delcassé avaient tenu la conférence que nous avons racontée. Elle doit être exposée en détail.
Les chemins de fer marocains.
L’article 107 de l’Acte d’Algésiras avait été ainsi rédigé :
La validité des concessions (pour l’exécution des travaux publics, routes, chemins de fer, ponts, etc.), ainsi que pour les fournitures d’État, sera subordonnée dans tout l’Empire chérifien, au principe de l’adjudication publique, sans exception de nationalités, pour toutes les matières qui, conformément aux règles suivies dans les législations étrangères, en comportent l’application.
Avant de construire une voie ferrée au Maroc, il fallait donc, sous le régime d’Algésiras, une longue procédure : communication des plans et du cahier des charges au corps diplomatique à Tanger, publicité assez étendue et pendant un temps assez long pour que tous les intéressés pussent soumissionner.
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Quand nous fûmes établis dans la Chaouïa (Casablanca) à l’ouest, et quand nous eûmes commencé par Oudjda notre expansion vers la Moulouya, à l’est, nous eûmes besoin de construire rapidement des voies ferrées militaires. Le génie fut donc chargé de faire, sans qu’on eût rempli les formalités prescrites par l’Acte d’Algésiras, deux lignes à voie étroite.
Les Allemands prenaient note de ces travaux ; mais, en raison de leur caractère stratégique et puisqu’ils n’étaient pas destinés à l’usage public, puisqu’ils ne devaient servir qu'au ravitaillement de nos postes et au transport de nos troupes, ils pouvaient difficilement y faire des objections.
A la fin de l’année 1910, la transformation en voie normale de la voie étroite ayant été décidée, ils eurent enfin une occasion de poser la question des chemins de fer et, au mois de décembre, M. de Schoën, ambassadeur à Paris, attira l’attention de M. Pichon sur l’incompatibilité de la transformation projetée avec les règles posées dans l’article 107 de l’Acte d’Algésiras.
Pourtant, si la ligne de la Chaouïa devait être ouverte au commerce privé de toutes les nations, l’Allemagne fermerait les yeux. Mais pour la ligne d’Oudjda vers la Moulouya elle ne
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
pouvait pas la considérer avec le même désintéressement. Là, elle demandait Tadjudication.
Celte région est limitrophe de TAlgérie, elle fait partie de ces confins marocains dans lesquels nous avons un droit de suite et où nos intérêts spéciaux sont moins discutables que dans tout le reste du Maroc.
C’est ce qu’on fit valoir à M. de Schoën qui n’insista plus sur l’adjudication et déclara qu’il se contenterait si les entrepreneurs, auxquels le génie français confierait les travaux, sur les tronçons de ligne à élargir, donnaient une part de l’entreprise à des Allemands. On lui accorda que le Génie, qui n’avait pas encore concédé les travaux de la ligne de la Chaouïa, s’adresserait pour les faire exécuter à la Société marocaine des travaux publics, où les Allemands avaient une part de 25 p, loo et que, pour la ligne vers la Moulouya, pour laquelle le Génie avait déjà traité avec un entrepreneur français, on inviterait ce concessionnaire à s’entendre avec la Société marocaine. Nous étions donc autorisés à dire à M. de Schoën que les Allemands avaient leur part dans l’entreprise et que si la concurrence s^ouvrait, ce serait au préjudice de ses propres nationaux. L’ambassadeur allemand accepta ces arrangements pour les travaux de
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transformation des lignes déjà existantes. Mais la Société marocaine ne lui inspirait pas une pleine confiance. L’élément français, qui dominait, voulait commencer la construction du réseau marocain en amenant le chemin de fer de Casablanca à Fez, projet d’intérêt exclusivement français, alors que l’élément allemand voulait la priorité pour la ligne Fez-Tanger, d’intérêt international. Quand les lignes militaires déjà en service auraient été élargies dans les conditions qu"on lui avait proposées et qu’il acceptait, M. de Schoën demanderait que leurs prolongements fussent soumis aux règles de l’article 107 de l’Acte d’Algésiras et que le gouvernement français s’engageât, avant de s’occuper de ces prolongements, à faire mettre en adjudication le Tanger-Fez.
Du côté français, on fît une contre-proposition : ne serait-il pas préférable de laisser continuer les travaux de prolongement des lignes de Casablanca et d'Oudjda vers Fez par ceux qui les auraient commencés ? Les deux gouvernements ne pourraient-ils pas s’engager dès maintenant à dissuader leurs nationaux de venir concurrencer pour ces travaux la Société marocaine? Quant à la priorité réclamée pour l’adjudication du Fez-Tanger sur le Casablanca-Fez,
ce n’était pas une exigence d’une très grande importance, car adjudication n’est pas construction. L’Ambassadeur de la République à Berlin au cours d’un entretien qu’il eût au quai d’Orsay, fut autorisé à céder sur la priorité si le ministre allemand, M. de Kiderlen, y insistait. Il y insista et en même temps il donna de l’extension à ridée française de détourner les entrepreneurs français et allemands de disputer à la Société marocaine les travaux de prolongement des lignes militaires de Casablanca et d'Oudjda.
Il proposa que, pour toutes les lignes à construire au Maroc, les deux gouvernements s’engageassent à exercer leur influence afin que la Société marocaine ne trouvât pas de concurrents.
Cette proposition fut présentée tout à fait à la fin de février et ne fut connue à Paris que le 9 ou le 3 mars, quand M. Pichon n’était plus au quai d’Orsay, L’aurait-il approuvée ?
Comme en toute affaire, les raisons pour et contre se heurtaient dans celle-là.
C’était la première fois que l’Allemagne demandait à former au Maroc une des associations d’intérêts qu’avait prévues et recommandées l’accord de 1909. En écartant sa proposition, ne ferions-nous pas douter de notre bon vouloir ?
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Autre considération : si on ne faisait pas un accord général avec rAIlemagne pour la construction des chemins de fer, tout projet de nouvelle ligne devrait donner lieu à des négociations, à des marchandages. Pour diminuer le nombre des points de frottement et d’inflammation, ne valait-il pas mieux une fois pour toutes définir une politique de chemin de fer? L’Allemagne aurait sa part dans toutes les entreprises de voies ferrées, mais la France aurait une part double puisque dans la Société marocaine dont on écarterait les concurrents, les Français possédaient 5 o p. loo et les Allemands seulement 25 p. loo. Si la Société marocaine ne soumissionnait pas en son propre nom, si elle formait des sociétés filiales, pour solliciter les concessions de voies ferrées, c’est dans la même proportion que le capital de ces sociétés serait réparti entre les capitalistes des deux nations. Toujours donc le capital français serait prépondérant.
Enfin la direction des chemins de fer ne pourrait pas être attribuée à des Allemands — cela en vertu de la première des clauses secrètes de l’Accord de 1909,
A certains égards nous pouvions donc trouver avantage à réaliser le projet de M. de Kider-
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len. Mais n’avait-on pas à Berlin des arrièrepensées.
L’Allemagne^ qui avait déclaré son désintéressement politique au Maroc, n’espérait-elle pas y trouver un renouveau d’influence, en s’y assurant une part importante dans la propriété des voies ferrées ?
En associant les Français et les Allemands dans une aussi grande affaire, son négociateur ne pensait-il pas autant à préparer des collaborations ultérieures qui pourraient avoir des conséquences politiques, qu’à assurer des profits aux industriels et du travail aux ouvriers de l’Empire. Le secrétaire d’Etat, quand il cherchait à unir si étroitement les intérêts français et allemands, ne tendait-il pas à exciter, en Angleterre, contre la France, quelque défiance dont la politique allemande pourrait profiter ? Certainement, ces hypothèses devraient être considérées avec une grande attention. Ce n’est pas M, Pichon qui eut à les examiner.
M. Cruppi.
Dans le cabinet Monis, qui allait avoir à résoudre la question des chemins de fer, le porte-
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feuille des Affaires étrangères fut remis à M. Jean Cruppi.
C’était un avocat très recherché.
Originaire de ce midi toulousain où les hommes ont l’intelligence si vive, l’esprit si prompt à l’assimilation, le don de parole inné et le caractère si mobile, M. Cruppi avait été l’enfant prodige de la magistrature : avocat général à la Cour d’appel de Paris vers l’âge de 35 ans, avocat général à la Cour de cassation quelques années plus tard. Dans cette carrière si brillamment commencée, il n’avait pas voulu se fixer et, un beau jour, il avait échangé son hermine et sa robe rouge pour l’écharpe des représentants du peuple. 11 était entré à la Chambre, pour y devenir ministre. D’abord assis presque au centre, il avait peu à peu avancé vers la gauche.
Dans la législature de 1906, il était un des membres les plus influents de la gauche radicale; aussi, quand M. Clémenceau remania son ministère, après la mort de M. Guyot-Dessaignes (fin décembre 1907), M. Cruppi fut-il appelé, au ministère, pas à la Justice, où ses services et sa compétence marquaient sa place, et qu’il désirait, mais au Commerce. Il y resta dix-huit mois et, au dire des commerçants, il ne s’y trouva pas déplacé. A la chute de M. Clémen-
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ceau il avait réclamé, dans le premier cabinet Briand, le portefeuille de la Justice. Comme on lui avait préféré M. Louis Barthou, il s’était retiré, mais pas sous sa tente. N’étant plus ministre, il n’avait pas été ministériel. Il avait lié alors partie avec les radicaux-socialistes qui reprochaient à M. Briand son libéralisme généreux. Il avait été de toutes les manœuvres de couloirs et de commissions et de toutes les attaques à front découvert contre le «cabinetde Détente ». M. Briand disant que, dans la grève des chemins de fer, il serait allé, pour la défense publique, jusqu’à l’illégalité, cette parole, que Danton aurait applaudie, avait scandaliséM.Cruppi; l’affaire delà N’goko-Sangha avait alarmé en lui le juriste et le patriote : un arbitrage illégal, oh ! une concession en territoire français faite à des Allemands, holà ! Bref, M. Cruppi avait été le principal auxiliaire de M. Berteaux dans la guerre contre M. Briand. Il lui amenait un renfort important de ces radicaux dont ïa majorité soutenait le cabinet.
Ces services rendus à l’opposition furent récompensés, en mars 1911. Cette fois tout le monde pensait que M. Cruppi serait enfin garde des sceaux. Il fut ministre des Affaires étrangères. Comme il s’était initié au secret des
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relations commerciales, il s’initierait au mystère des traités diplomatiques. Personne ne doutait qu’il ne s’adapterait à ses nouvelles fonctions et lui moins que personne, puisqu’il les accepta.
M. Cruppi, dès son installation au quai d’Orsay, eut à résoudre les deux questions que nous avions en suspens avec l’Allemagne, la question de la N'goko-Sangha et celle des chemins de fer. Pour la première, il ne pouvait pas y avoir d'hésitation. Ses collègues et lui-même avaient trop reproché à MM. Briand et Pichon le « Consortium » pour en accepter l’héritage. En vain, M. Pichon avait obtenu qu’une concession accordée à des Français au Cameroun ferait pendant à la concession accordée à des Allemands dans notre Congo. Rien ne pouvait réconcilier les nouveaux ministres avec un projet dont ils avaient dit tant de mal. Ils le retirèrent donc, ce qui ne fut pas sans mécontenter quelques personnages influents de Berlin et même M. de Kiderlen qui, bien plus que son prédécesseur M. de Schoën, avait pris à cœur l’affaire du Consortium.
Restaient les chemins de fer du Maroc. Nous avons donné le récit fait par M. Berteaux d’une conférence où plusieurs ministres, réunis chez
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
M. Monis (MM. Berteaux, Caillaux, Cruppi, Messimy, Delcassé) avaient résolu de laisser la proposition allemande en suspens.
En recommandant à ses collègues de se ranger à ce parti négatif, M. Cruppi obéissait aux scrupules excessifs d’une conscience trop timide; il ne pouvait pas craindre d’être personnellement soupçonné, mais il craignait qu’on ne reprochât à son gouvernement d’avoir de la complaisance pour des gens d’afl'aires !
L^association des Français et des Allemands dans la N’goko-Sangha avait fourni contre M. Briand une arme mauvaise, est-ce que l’association que les Allemands proposaient de faire au Maroc, pour les chemins de fer, n’allait pas donner à Toppostion les moyens de forger contre M. Monis une arme semblable?
Fallait-il se mettre dans le cas de s’entendre dire : 'c Ce que vous avez blâmé, vous le faites ! »
C’est avec ce préjugé défavorable que M. Cruppi se mit à l’étude des propositions allemandes. Il les trouva dès le jour de son installation au quai d’Orsay. Elles tenaient en dix paragraphes, dont le dernier ne devait pas être livré à la publicité : L^administration militaire française se mettrait en rapports avec la Société marocaine pour la construction de la ligne de
Oudjda à Taourirt; Fentrepreneur auquel avait été confiée la construction de la ligne Casablanca-Seltat s’engagerait à contracter avec la Société marocaine ; pour les deux lignes, le matériel adopté (rails, wagons, voitures, locomotives) serait d’un type que l’industrie allemande et l’industrie française seraient également capables de fournir ; la ligne Fez à Tanger par Larache serait mise le plus tôt possible en adjudication, et ce avant toute autre ligne ; la direction des chemins de fer s’interdirait d'accorder aucun tarif préférentiel à qui que ce fût ; l’égalité de traitement serait absolue, pour tous les clients des voies ferrées ; les deux gouvernements emploieraient officieusement leur influence pour que, aux adjudications publiques, qui auraient lieu pour la construction des chemins de fer, pendant dix ans, la concession fût accordée à la Société marocaine des Travaux publics.
Les cinq premiers articles avaient été étudiés sous M. Pichon qui, la veille de son départ du quai d’Orsay, était décidé à les signer. Le sixième, qui n’avait pas été soumis à son prédécesseur, et qui devrait rester secret, éveilla chez M. Cruppi des inquiétudes légitimes.
L’engagement de conseiller à nos entrepreneurs de s’effacer au Maroc devant la Société
marocaine, comment le tiendrait-on? Faudraitil négocier successivement avec tous les entrepreneurs qui auraient la velléité de soumissionner? Ne contracterait-on pas vis-à-vis d’eux Tobligation de les dédommager? N’y aurait-il pas, de la part des entrepreneurs ainsi écartés, des récriminations, ne susciteraient-ils pas des campagnes de presse ? (^^et engagement réciproque de la France et de l’Allemagne « d’exercer leur influence pour que les concessions fussent accordées à la Société marocaine des Travaux publics » devrait-il s'exercer seulement sur les nationaux des deux États. Oui, probablement, mais il fallait le dire. Puis, pourquoi ne parler que de la Société marocaine ; pourquoi un nom propre, auquel des polémiques pourraient s’accrocher ? Enfin pourquoi mentionner la ligne Fez-Tanger comme devant être la première à mettre en adjudication ? Nous aurions bientôt jusqu’à Settat et jusqu'à Taourirt en partant de Casablanca et d’Oudjda des tronçons dont le prolongement nous serait d’une grande utilité. Pourtant nous ne demandions pas que la priorÿé en leur faveur fût écrite ; pourquoi donc écririons-nous la priorité en faveur du Fez-Tanger? Avant de signer, la prudence et l’intérêt national commandaient que tous les points
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du projet fussent éclaircis. Nous devions tâcher à en éliminer tout ce qui pourrait, dans la suite, nous jeter dans des difficultés.
Les explications demandées par le ministre des Affaires étrangères furent assez vite données à Berlin :
Pour les entrepreneurs, l’accord proposé ne disait pas qu’on les empêcherait de soumissionner, mais que les deux gouvernements employeraient officieusement leur influence pour que la Société marocaine obtînt les concessions. Cette intervention officieuse, ce serait nos agents au Maroc qui en seraient chargés.
Ils donneraient des conseils, ils ne promettraient pas leur appui, un appui sans lequel les postulants sauraient bien qu’ils ne pourraient rien obtenir. Ceux qui voudraient soumissionner quand même seraient libres de le faire, tout comme les entrepreneurs anglais, belges, hollandais, etc.
Sur ces étrangers il n’était pas question que « l’influence » française, ni « l’influence » allemande dussent s’exercer. Le point devrait être précisé et le serait.
Enfin on ne tenait pas à ce que le monopole fût accordé en nom à la Société Marocaine ; ce qu’on demandait à Berlin, c’est que les travaux
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
publics marocains fussent confiés à des Sociétés où rAllemagne aurait une part.
Les observations fort judicieuses, présentées par M. Cruppi en mars, avant la réunion des ministres où devait être décidé que Taffaire serait traînée en longueur, étaient donc favorablement accueillies par M. de Kiderlen. Il accepta (sauf sur la question de priorité du Fez- Tanger) les modifications que nous proposions au texte primitif de l’article secret, qui était l’article essentiel de la convention, et qui se trouva finalement ainsi rédigé :
Le Gouvernement français et le gouvernement allemand emploieraient officieusement leur influence, chacun sur ses propres ressortissants, pour que, aux adjudications publiques pour la construction des chemins de fer, dans un délai de dix ans, la concession fût accordée à une société dans laquelle les capitaux allemands seraient représentés dans une proposition de 3 o pour 100.
Ainsi, au lieu de la Société marocaine des Travaux Publics, où la France avait le premier rang et l'Allemagne le second, ce pourrait être, pour chaque adjudication, soit en faveur de cette société, soit en faveur d’une société filiale ou de toute autre, dans laquelle les Allemands
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auraient pour eux-mêmes le quart et pour leurs alliés d’Autriche un vingtième, que s’exercerait l’influence officieuse des deux gouvernements. La France répartirait à son gré les 70 p. 100 restants entre ses nationaux et les ressortissants des autres puissances.
Telle qu’elle était amendée, la Convention proposée se rapprochait beaucoup de ce que le quai d’Orsay avait désiré. Il est vrai que nous faisions une part importante à l’Allemagne dans les travaux publics au Maroc ; mais notre part était double de la sienne et la direction nous restait. Il aurait mieux valu n’avoir pas à partager ; mais nous n’étions pas les maîtres au Maroc, pris comme nous l’étions dans les entraves de l’Acte d’Algésiras. D’autre part, il fallait considérer que nous avions signé l’accord de 1909 par lequel nous nous étions engagés à encourager nos nationaux à unir leurs intérêts économiques à ceux des Allemands (notre participation devant toujours être prépondérante). Était-il de bonne politique, il fallait toujours revenir à cette question, de repousser la première proposition qui nous était faite de réaliser cet engagement? Les circonstances ne rendaient-elles pas particulièrement désirable, dans le printemps de 1911, un arrangement entre Paris et Berlin ?
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Les nouvelles du Maroc n’étaient pas satisfaisantes. Nous étions obligés de prendre des mesures militaires sur lesquelles, ainsi qu’on le verra au chapitre suivant, M. de Kiderlen demandait des explications. En appliquant la clause économique de TAccord de 1909 (celle qui prévoyait les associations de capitaux français et allemands) nous aurions augmenté notre force pour défendre les droits que nous donnait la clause politique de cet Accord.
Nous aurions pu dire à l’Allemagne : « Nous avons tenu notre parole, tenez la vôtre en nous laissant défendre la prééminence politique que vous nous avez reconnue. L’ordre que nous voulons rétablir vous en profiterez puisque, sans l’ordre, les affaires de chemins de fer dans lesquelles vous serez nos associés ne pourront être réalisées. »
Ces considérations ne parurent pas suffisantes au ministre des Affaires étrangères pour qu’il donnât son adhésion à la convention.
Pendant que M. Cruppi temporisait, M. de Kiderlen demanda que le délai, pendant lequel les deux gouvernements s’efforceraient d'empêcher leurs nationaux de concurrencer les sociétés franco-allemandes, fût porté de dix ans à vingt ans. Ensuite le ministre allemand souleva
la question de l'exploitation. Celle-là était plus grave et devait se poser à nouveau pendant les négociations de juillet à novembre.
Par la clause secrète de l'Accord de 1909, l’Allemagne s’était interdit de réclamer pour ses nationaux la direction d'aucun des services publics. Donc elle ne prétendait pas à la direction des chemins de fer. Mais elle y aurait des employés de sa nationalité. M. deKiderlen craignait, disait-il, que si les Allemands n’étaient pas représentés dans le personnel, leurs voyageurs et leurs marchandises ne subissent des vexations de la part des agents français.
M. Cruppi, refusa d’acquiescer au désir du secrétaire d’État. Sur ce point, on en serait sans doute venu, après quelques jours de discussion, à quelque accord, l’Allemagne aurait fini par céder sur l’exploitation comme elle devait le faire dans le traité de novembre, sur l’insistance énergique de M. Caillaux. Mais, ainsi que l’a dit M. Bertaux, on désirait garder l’affaire des chemins de fer comme une denrée échangeable dont on ne se dessaisirait pas, si on le pouvait, ou dont on ne se dessaisirait qu’au dernier moment. On ne s’apercevait pas qu’il était arrivé ce dernier moment où il était peut-être possible de s’assurer la neutralité de
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
l’Allemagne, d’obtenir qu’elle ne vint pas contrarier au Maroc l’action politique et militaire que nous étions contraints d’y entreprendre.
Il est impossible d’affirmer que, si nous avions signé la convention des chemins de fer, l’Allemagne ne nous aurait pas demandé d’autres « compensations ». Mais il n’est pas téméraire de dire que notre signature donnée avant le commencement de la marche sur Fez,raurait gênée. C’est elle qui aurait été dans son tort si, après avoir vu exécuter la clause à son avantage de l'Accord de ^1909, elle avait voulu nous empêcher de défendre les intérêts particuliers qu’elle nous avait reconnus par une autre clause de cet Accord.
Si M. Cruppi et ses collègues, pour ne pas s’exposer à des accusations au-dessus desquelles devraient toujours se placer les gouvernants d’un grand pays comme la France, avaient donné leur approbation à la convention que M.Pichon avait préparée et qu’eux-mêmes avaient heureusement amendée, M. de Kiderlen n'aurait pas pu dire, comme il le fit, plus tard à notre ambassadeur : « Après l'échec de l’affaire des chemins de fer, j’ai vu que vous ne vouliez rien faire avec nous. »
D’échec il n’y en avait pas eu, puisque la
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négociation officiellement continuait, puisque même le 25 avril, M. Cruppi avait consenti à réserver à la société marocaine des travaux de prolongement des deux lignes de Casablanca et d’Oudja. Mais les Allemands qui auraient éprouvé une grande satisfaction si cette concession leur avait été faite en mars, avant notre mouvement vers Fez, la trouvèrent insignifiante quand elle se fut fait attendre pendant huit semaines. A force de lenteur nous avions pris Tapparence de la mauvaise volonté. Un des quatre messieurs qui, à la Whilelmstrasse, sont chargés de distribuer les informations et leurs commentaires aux rédacteurs des journaux disait en juillet au correspondant d^un grand journal de Paris : « M. Cruppi écrivait à M. de Kiderlen comme à un de ses électeurs. Des promesses toujours, et des conclusions jamais. »
La marche sur Fez.
Pendant que se poursuivaient les conversations sur les chemins de fer et que les Allemands, attribuant notre circonspection, notre temporisation à de la mauvaise volonté, devenaient
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
soupçonneux et malveillants, l’agitation des tribus au Maroc nous obligeait à y redoubler d’activité militaire.
Depuis la signature de l’Acte d’Algésiras,nos mouvements au Maroc avaient été soigneusement épiés par les agents, les commerçants, les correspondants des journaux de l’Allemagne.
Tous ces rapports officiels et officieux avaient été soigneusement collectionnés à la Wilhelmslrasse. A plusieurs reprises, sans faire à proprement parler des observations, M. de Kiderlen avait entretenu notre ambassadeur de la « tache d’huile » que nous faisions dans l’empire chérifien. Le secrétaire d’État, en abordant ce sujet dans des conversations de ton familier, semblait vouloir seulement nous faire comprendre qu’il n’ignorait rien. Il était à prévoir que tôt ou tard il donnerait à ses entretiens sur ce sujet une tournure plus diplomatique.
Ce que l’on attendait arriva vers le milieu de mars, après que le chancelier ayant approuvé le projet d’arrangement sur les chemins de fer, nous demandâmes qu’il fût remis à l’étude.
M. de Kiderlen, parlant de notre action militaire, voulut bien reconnaître « qu’elle ne regardait que nous ». Mais si nous étendions trop nos mouvements, les autres ne pourraient pas tou-
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jours s’en désintéresser. A la vérité, nous n’avions fait encore que de petites opérations, mais les petites opérations en pays désorganisé, peuvent avoir pour conséquences de larges occupations. Ces occupations de territoire porteraient atteinte à l’Acte d’Algésiras, qui avait garanti l’intégrité du Maroc. Vraiment, il était urgent que nous fissions connaître nos intentions. On espérait bien que nous n’élargirions pas la zone occupée. Mais on voudrait bien nous l’entendre dire.
Cet entretien de notre ambassadeur et du secrétaire d’Etat, se place entre le 1 5 et le 20 mars. C’était une première invitation à (( causer ». M. Jules Cambon attendant des instructions de Paris ne répondit d’abord que par des généralités.
Dans les premiers jours d’avril il peut préciser le point de vue de la France : « Les colonies étrangères étaient en grand danger à Fez; les rapports de notre consul M. Gaillard et ceux de tous nos agents civils et militaires ne permettaient pas d’en douter, et M. Cruppi allait être obligé sans doute de les faire secourir. Cette opération nous amènerait d’abord à Rabat, port de l’Atlantique au nord de Casablanca. Mais ces mouvements militaires imposés par la nécessité.
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
nous les accomplirions en restant immuablement fidèles à l’Acte d’Algésiras. C’était à une opération de police et non à une opération de conquête que nous allions procéder...
M. de Kiderlen ne présenta pas d’objection directe à notre projet. Ses agents ne lui avaient pas fait connaître les faits dont le gouvernement français s’était ému, mais il ne les contestait pas. Il craignait seulement l’impression que causerait sur l’opinion publique allemande la marche d’une colonne sur Fez. Les susceptibilités de l’Allemagne étaient éveillées. 11 faisait, lui, le secrétaire d’État, ce qu’il pouvait pour les apaiser. Mais il fallait le croire quand il disait que le moment était peut-être mal choisi pour aller occuper la capitale du Maroc.
A quoi l’ambassadeur répondait que nous n’avions pas choisi le moment. C’était un devoir pour nous envers l’Europe d’empêcher que les colonies étrangères ne fussent victimes d’une explosion de barbarie, dans un pays où nous avions des intérêts politiques prédominants, intérêts reconnus par l’Accord de 1909. Puisque c’était un devoir, notre honneur nous commandait de le remplir; nous ne pouvions pas nous y dérober et nous ne nous y déroberions certainement pas.
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A partir de ce moment, le duel, un duel qui devait durer six mois, fut engagé entre M. de Kiderlen etM. Caiiibon. C’était la rapière massive contre le fleuret vif, souple, élégant. L’Alle* mand, originaire de ce pays de bouabe où les hommes sont bons vivants, sans raideur prussienne, menait l’assaut avec une brusquerie qui cherchait à être déconcertante. Le Français, agile et d’esprit pénétrant, dérobait le fer, rompait, parait, et revenant à la charge, ripostait. Il y eut souvent des passes très vives entre deux adversaires d’égal sang-froid et qui s’estimaient, sympathisaient même un peu dans le privé, parce que s’étant étudiés, chacun d’eux avait reconnu les qualités de l’autre. Un jour de juillet, dans une conversation d’homme à homme, après qu’on eut remis au lendemain les affaires sérieuses, M. de Kîderlen prenant un verre de Porto dit en riant : (( Eh bien ! mon cher ambassadeur, on a donc, de Paris, appelé à l’aide le grand frère anglais... » Il reçut aussitôt ce coup droit :
C’est ce que, mon cher ministre, vous faites depuis trente ans que vous appelez au secours contre nous vos deux petites sœurs... »
M. de Kiderlen reposa son verre en éclatant de rire. Touché, il accusait avec bonne humeur le coup de bouton.
AFFAIRES ÉTRANGÈRES
Dans le premier entretien, quand M. Cambon lui avait fait connaître l’impérieuse nécessité où nous nous trouvions d’aller à Fez et d’occuper Rabat, M. de Kiderlen avait plus écouté que parlé. Deux ou trois jours après, il s’expliqua !
(( Il avait réfléchi. L’occupation de Rabat, il devait la désapprouver. Il ne pouvait plus tenir sa presse... Si la France prenait possession de Rabat, l’opinion allemande se soulèverait... En vain la France dirait que la souveraineté du sultan resterait intacte sous son drapeau... Où en était donc la souveraineté du sultan à Casablanca?.. . La France était la maîtresse... Et elle le serait partout où elle irait... Non..., il ne fallait pas aller à Rabat... ; sinon toute l’œuvre d’Algésiras s’écroulerait... La France assurait qu’elle n’avait pas d’intention conquérante... La masse allemande restait incrédule..., son gros bon sens lui disait que les occupations temporaires sont des occupations définitives... L’Acte d’Algésiras, c’était comme ce coursier qui avait toutes les qualités, excepté celle d’être en vie... Il supposait un Maroc indépendant..., organisé ou organisable par les Marocains... Ce Maroc-là n’existait pas... L’Allemagne laisserait la France libre de procéder à l’organisation de l’empire chérifien... Il faudrait seulement lui faire sa
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part. On pourrait parler de quelque chose, pas d'un partage certes, mais d’un coin, deMogador par exemple... Mais il était si difficile de s’entendre avec la France!.. Avec les autres c'était possible... Tandis qu’avec la France !... Partout l’Allemagne rencontrait de sa part une opposition de parti pris. Le chemin de fer de Bagdad ! La France chicanait encore sur le Bagdad !
File n’avait pas voulu entrer dans l’affaire au bon moment et cette affaire se ferait sans elle...
(( Notre apposition au Bagdad, où nous persévérions pour appuyer des prétentions anglaises n’était pas la seule manifestation de notre mauvaise volonté : on nous avait proposé de faire le consortium de la N’Goko-Sangha ; nous avions fini par dire : non, et maintenant nous ne voulions pas faire la convention des chemins de fer marocains... Car il ne fallait pas s’y méprendre, tous nos atermoiements valaient une négation.»
Dans ce monologue, il y avait matière à plusieurs journées de discussion... M. Cambon ne se laissa pas détourner de l’objectif immédiat qu’il avait en vue.
— Il fallait que la France allât à Rabat, si la sécurité des colonies étrangères l’obligeait à marcher sur Fez. Malgré tout elle y irait. L’Ambassadeur espérait que l’Allemagne ne maintien-
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drait pas une opposition à laquelle nous serions obligés de passer outre, ...carie salut des Européens de Fez primait toute autre considération...
Deux jours après, la ténacité froide du négociateur français remportait.
— Nous ne protesterons pas si une force majeure vous oblige à aller à Rabat, mais seulement une force majeure.
— Dont nous serons juges...
— Quant à Fez, si une action y est nécessaire, nous serons disposés à échanger des vues pour arrêter les mesures à prendre d’un commun accord.
— Une expédition en commun? Non.
— Non... Je vous demanderai seulement de nous avertir. Et maintenant que nous n’invoquons plus l’Acte d’Algésiras pour nous opposer à votre entrée à Rabat, vous allez l’occuper... Eh bien! vous n’en sortirez plus jamais, ...vous m’entendez bien, jamais !
Nous avions obtenu ce que nous voulions, la levée d’une opposition à l’occupation de Rabat, qui se serait appuyée sur l’Acte d’Algésiras, et qui aurait été embarrassante, car notre signature était au bas du traité qu’on aurait invoqué contre nous. Il restait à s’expliquer sur notre avance vers Fez. Dans cette phase de la négociation,
on voit apparaître le personnage un peu lointain du chancelier de l’Empire, Mi de Bethman- Hollweg.
En interrompant le tête à tête de MM. Cambon et de Kiderlen, vers la fin de la troisième semaine d’avril, le chancelier de Bethman- Hollweg, ordinairement ménager de ses démarches et de ses paroles, dont on peut dire qu’il est le contraire d’un touche-à-tout, marquait que, pour le gouvernement impérial, l’affaire des chemins de fer et notre action militaire au Maroc n’appartenaient pas à cette catégorie d’affaires courantes, même de grande importance, dont le règlement est laissé à l’inspiration des secrétaires d’Etat. Il intervint donc pour confirmer les déclarations qu’avait faites M.de Kiderlen et pour y ajouter, en les répétant, l’autorité de sa haute fonction.
Dans une entrevuequ’il eut avecTambassadeur de France, M. de Bethman-Hollweg, s’étonnant de la lenteur avec laquelle à Paris on procédait à l’examen de l’affaire des chemins de fer, demanda à savoir si nous avions des visées économiques contraires à l’Accord de 1909. La convention des chemins de fer n’étant qu’une application de cet accord, si nous ne voulions pas la conclure, que voulions-nous donc?
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L’incertitude planait sur nos intentions au moment où nous commençions au Maroc une action qui, vu la susceptibilité de l’opinion allemande, pouvait nous conduire à des difficultés. Le gouvernement impérial devait tenir compte de l’excitation de l’opinion allemande. La France voulait aller à Fez. Si elle y allait, elle n’en sortirait pas... Alors toute la question du Maroc serait à nouveau posée, et c’est un problème qu’il valait mieux ne pas avoir à aborder. Cette marche sur Fez, il vaudrait mieux ne pas l’entreprendre.
En réponse, l’ambassadeur répétait ce qu’il avait déjà dit à M. de Kiderlen : notre action militaire était déterminée par des devoirs impérieux. Il ajoutait que la susceptibilité française, non moins respectable que la susceptibilité allemande, exigeait des ménagements. L’entrée à Fez n’avait pas encore été décidée à Paris, mais, elle serait imposée par l’opinion publique, si on laissait dire que l’Allemagne s’y opposait.
Le chancelier conclut l’entretien en insistant sur l’observation de l’Acte d’Algésiras. « A partir du moment où nous serions à Fez, les difficultés commenceraient... Il ne pouvait pas nous encourager... il ne pouvait que nous conseiller la prudence, »
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Quelques jours après, la conversation reprit entre MM. J. Cambon et de Bethman.
Des nouvelles étaient arrivées de Paris.
M. Cruppi était toujours dans les meilleures intentions quant au projet des chemins de fer. Il l’examinait avec le plus vif désir d’aboutir.
M. de Bethman exprima sa satisfaction et l’espoir que l’examen serait bientôt terminé ; puis, passant au Maroc, après avoir déploré les polémiques de la presse en France et en Allemagne, il contesta que les colonies européennes fussent en danger à Fez.
M. Cambon répondit que les informations du Gouvernement français étaienttoutesdifférentes; en vérité le soulèvement des tribus paraissait dirigé surtout contre Moulay Hafid, mais si le sultan était emporté, les étrangers seraient bientôt en péril. C’est lui, le sultan, qui représentait l’autorité ou ce qui restait d’autorité au Maroc; lui tombé, ce serait l’anarchie politique. Or, nous avions le devoir de préserver le Maroc de cette catastrophe. Nous étions, au point de vue politique, la puissance prééminente au Maroc. A nous d’y assurer Tordre politique, pour que les intérêts économiques de toutes les nations fussent sauvegardés. Cette situation prépondérante dans la politique marocaine et les devoirs qui
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en découlaient, l’Accord de 1909 nous l’avait reconnu. M. de Bethman-Hollweg ne voulait-il plus appliquer cet Accord, que l’Allemagne avait salué comme un si heureux événement?
Cet accord complétait l’Acte d'Algésiras, répliquait le chancelier. C’est dans l’esprit de cet Acte qu’il devait être compris et appliqué. Or aller à Fez, c’était toucher à l’indépendance du sultan, que l’Acte d’Algésiras avait garantie. Quand nous occupererions sa capitale, Moulay Hafid sera notre vassal. Alors il prévoyait de grandes difficultés. Aujourd’hui il ne voulait pas en mesurer l’étendue, mais elles pourraint nous conduire loin et détruire toute l’œuvre que les deux gouvernements avaient cherché à élaborer depuis trois ans.
M. Cambon prenait acte de ces paroles, qu’il jugeait « graves ». Mais il ne pouvait pas admettre comme fondée l’opinion du chancelier. Nous étions, autant que les Allemands, attachés à l’Acte d’Algésiras. Restaurer Pautorité du sultan, lui fournir les moyens de maintenir l’intégrité du Maroc, était-ce porter atteinte à cet Acte d’Algésiras qui avait justement eu pour but d’assurer la souveraineté de l’empereur et l'intégrité de l’Empire?
Cette déclaration qui maintenait fermement
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le point de vue français ne inodifla en rien le point de vue allemand.
Les deux antagonistes restaient sur leurs positions. Les entrevues qui eurent lieu fin avril, en mai et au commencement de juin ne furent que des occasions d’échanger sans résultats des arguments dont l’inefficacité avait déjà été reconnue.
Le 3 o avril, M. de Kiderlen reprend dans la discussion la place qu’il avait cédée momentanément à][M. de Bethman.
Il va dire les mêmes choses, mais sur un autre ton. Le chancelier est grave et comme attristé; le secrétaire d’État a plus de vivacité : « La France croit qu’elle pourra s’arrêter quand elle le voudra. Quelle erreur! Comme toujours, les événements la conduiront au delà du point qu’elle se sera fixé. Elle avait commencé par ne mettre en mouvement que des mehallas marocaines ; puis étaient venues des mehallas encadrées ensuite des bataillons, enfin des bataillons assez nombreux pour former des colonnes.»
Il fallait dire franchement les choses. Les baïonnettes avaient crevé l’Acte d’Algésiras.... Quand les Français seraient à Fez ils n’en sortiraient pas... Alors l’Allemagne reprendrait sa liberté...
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— Mais, répliquait M. Cambon, nous ne voulons pas occuper Fez. Nous y resterons le temps d'y mettre Tordre et nous nous retirerons dès que nous le pourrons.
— Vos agents ne trouveront jamais que le moment de s’en aller soit venu... Jevous le dis, vous resterez. Et vous choisissez pour commencer cette conquête, le moment où vous nous refusez de faire cette convention des chemins de fer, qui n'est qu’une application de Taccord de 1909 !
— Mais cette convention, nous voulons toujours la faire... Déjà vous avez une première satisfaction puisque nos chemins de fer militaires seront construits par des entrepreneurs que la Société marocaine des Travaux publics aura agréés. (M. Cruppi avait en effet donné son approbation, le 25 avril, à cet arrangement.) Quant à l’entente générale pour la construction des autres lignes il faut attendre que Paris ait fini de Tétudier.
Le jour même où il avait cette prise avec le secrétaire d’État, l’ambassadeur retournait chez le chancelier ( 3 o avril) et lui donnait communication d'une note venue de Paris où était exprimée l’assurance que notre occupation de Fez serait temporaire et aussi courte que possible...
— M. de Bethman le remerciait ; pourtant il persistait à dire que les circonstances seraient plus fortes que notre bonne volonté et que l’occupation prolongée de Fez rerael trait en question TActe d’Algésiras...
Le chancelier, qui n’a pas le tempérament d’un polémiste, attendait les événements avec une patience philosophique. Son secrétaire d’Etat, plus ardent, ne laissait passer aucune occasion de revenir à la charge.
— Vous ne pourrez pas vous en aller... Vous aviez dit que vous évacueriez Casablanca, et vous êtes toujours à Casablanca... A Fez,il en sera de même... Vous y entrerez, vous voudrez en sortir et vous n’en sortirez plus.
— Vous ne pouvez pas, ripostait M. Cambon, contester le droit que nous avions d’aller châtier des criminels à Casablanca... Voulez-vous contester notre droit et notre devoir d’aller sauver les Européens à Fez?
— Vous n’en sortirez pas et il n’y aura plus d’Acte d’Algésiras.
Ces conversations sur la grande affaire étaient entremêlées de propos sur les chemins de fer et les douanes.
L’Office du commerce assaillait en effet la chancellerie de ses plaintes contre « la lenteur »
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que nous apportions à statuer sur certaines réclamation des importateurs allemands.
Le moment était venu, si nous voulions établir avec l’Allemagne des rapports normaux, d’avoir une explication générale. C’était bien Favis de M. Cruppi qui avait dit à M. Cambon, un jour qu’il était venu à Paris : « Il faut tâcher de savoir ce qu’ils ont dans le ventre. »
Aussi, le 11 juin, M. de Kiderlen étant parti pour Kissingen où il devait passer un mois, l’ambassadeur se présenta-t-il chez le chancelier. Il était chargé de proposer, pour l’aplanissement des difficultés douanières, des conférences de techniciens français et allemands.
Ainsi sur les douanes on en finirait. Sur toutes les autres questions on pourrait aussi s’arranger. L’affaire des chemins de fer allait être reprise; M, Cruppiétait toujours favorable à l’association des intérêts. Il y avait donc bon espoir d’arriver à une entente.
Cet espoir, M. de Bethman dit qu’il le partageait, et il ajouta : a Voyez Kiderlen ! »
La conversation se continua par la communication d’une note du ministère des Affaires étrangèi‘es réitérant la promesse que nous ne resterions pas à Fez, faisant connaître que nos soldats n’y étaient pas même entrés, et annon-
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çant enfin que nous avions retiré nos postes éla^ blis le long de la Moulouya.
Le chancelier exprima sa satisfaction, blâma Faction de l’Espagne à Larache et à El-Ksar, puis revenant au sujet de toutes ses conversations antérieures, il parla de ses « préoccupations ».
— Vous évacuez, mais dans un an, il vous faudra retourner à Fez. Vous serez alors dans des difficultés extrêmement graves.
— Il est possible que nous soyons obligés de retourner à Fez. Mais, si vous le voulez-bien, nous pouvons écarter les difficultés que vous prévoyez. Nous ne pouvons pas faire avec vous ce que nous avons fait avec l’Angleterre. Une entente cordiale est impossible entre nous parce que, entre l’Allemagne et la France, il y a une question inabordable et inoubliable. Mais nos pays n’en ont pas moins entre eux des rapports nécessaires et nous pouvons les rendre plus faciles en examinant une à une les questions qui nous divisent.
Le chancelier avait écouté, pensif.
— Oui, pourquoi pas? Je rélléchirai. Je vais prévenir Kiderlen. Je vous conseille d’aller à Kissingen,
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Kissingèn.
En conseillant à notre ambassadeur d’aller
examiner avec le secrétaire d’État à l’office des
Affaires étrangères si un règlement général des difficultés franco-allemandes était possible^ M. de Bethman se conformait aux usages qui veulent que les chanceliers de l’Empire se tiennent au-dessus des négociations jusqu’à ce qu’elles soient conduites près de la conclusion.
M. Gatnbon dut trouver un avantage à aller rejoindre M; de Kiderlen dans une ville d'eaux. Un entretien à la Wilhelmstrasse aurait eu un caractère plus officiel; C’eut été l’entrëtien de l’ambassadeur et du ministre; au contraire, dans un hôtel, en un lieu de villégiature, la conversation aurait plutôt un caractère privé; Les propos qu'échangeraient MM. Jules Cambon et de Kiderlen engageraient moins les gouvernements; M. Cruppi désirait faire « tâter » le gouvernement allemand, afin d’arriver à découvrir ses arrière-pensées. A Kissingèn^ M. Cambon aurait dIus de liberté ou’il n’en aurait eu dans les bu-
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jours de suite, le 20 et le 21 juin, des conversations avec M. de Kiderlen.
Le premier jour, la question fut seulement posée et le secrétaire d’État en éluda la discussion.
L’ambassadeur reparla des chemins de fer et indiqua, d’une façon générale, ce que certainement son interlocuteur connaissait déjà parles communications du chancelier.
C’est seulement dans l’entretien du 21, le lendemain, entretien fort long, qui eut lieu dans un jardin d’hôtel, que M. de Kiderlen releva les ouvertures qu’avait faites la veille M. Cambon.
(( Nous allions évacuer Fez. C’était bien. Mais en évacuant nous ne faisions que tenir notre parole. D’ailleurs, en nous éloignant nous laisserions dans la capitale du Maroc des forces commandées par nos officiers et hors de la capitale des forces répandues partout dans le pays, qui rayonneraient dans toutes les directions... Le sultan serait dorénavant à notre discrétion... L’indépendance du Maroc était une chose finie... »
Cette affirmation, M. Cambon ne la laissa pas passer. « Nous étions allés à Fez à l’appel du sultan, pour relever son autorité. C’est dans le cadre de l’Acte d’Algésiras et dans le cadre de l’Accord de 1909 que nous nous mouvions...
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L’égalité économique, nous la respections; il fallait respecter la prééminence politique qu’on nous avait reconnue et dont découlait pour nous le devoir de maintenir l’ordre politique au Maroc. »
M. de Kiderlen ne « contestait pas que la France n’eut une influence politique prépondérante qui lui conférait certains droits... Mais le protectorat! 11 n’était prévu ni dans l’Acted’Algésiras, ni dans l’Accord de 1909, pas plus que n’étaient autorisées nos occupations en Chaouïa et dans la région de la Moulouya ».
C’était là le sujet toujours renaissant d’une vieille querelle. Vingt fois M. Cambon s’était expliqué sur la légitimité de notre occupation de la Chaouïa ; il répéta ce qu’il avait déjà tant dit, puis en venant au fait il rappela sa conversation avec le chancelier. Ne pouvait-on pas faire une série d’accords particuliers... Ainsi qu’il l’avait dit à M. de Bethman-Holleweg, il y a des souvenirs qui rendent impossible une entente cordiale franco-allemande ; mais entre l’hostilité et la cordialité il y a de la marge ; en s’expliquant à fond sur certains points on pourrait dissiper peut-être cette maussaderie avec laquelle la France et l’Allemagne s’observaient. N’était-ce pas l’avis de M. de Kiderlen?
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A cette interrogation direpte il fallait une réponse : î< Oui, le ministre allemand pensait comme l’ambassadeur français; mais les hommes publics à Paris étaient-ils dans les mêmes sentiments? Combien il y avait de raisons d’en douter ! Bipn des faits décelaient un état d’esprit hostile. Des aviateurs français avaient volé audessus de la frontière, avec des intentions avouées de bravade, ce qui avait été fort mal vu en Allemagne.... Pouvait-on croire à un sincère désir de la France de conclure des ententes avec l’Empire ? Pourtant il fallait essayer... Ce serait un grand bien pour les deux pays si on réussissait... Mais ce ne serait qu’un replâtrage si on s’en tenait au Maroc. Il fallait en sortir. Nous devions apporter des propositions larges... L’ambassadeur avait-il quelque chose à proposer sur un autre terrain colonial ? »
M. Cambon n’avait rien à offrir puisqu’il n’était venu à Kissingen que pour chercher à se renseigner. Cependant, s’il ne pouvait pas prendre sur lui de dire ce que la France pourrait être disposée à faire, il y avait intérêt à ne pas laisser de doute sur ce qu’elle était résolue à ne pas faire.
Dans une conversation antérieure, M. de Ki-»
derlen avait incidemment, sans insister, laissé
tomber le nom de Mogador. L’ambassadeur rappela ce fait qui peut-être était révélateur d’un plan encore inavoué et il ajouta : « Je ne dois pas vous laisser ignorer que si vous avez la pensée de prendre pied au Maroc, il vaudra mieux ne pas commencer à causer, car nous ne nous entendrons pas. Les deux pays n’ont pas intérêt — au contraire— à multiplier les points de contact...
M. de Kiderlen approuva. Mais « que voulait la France? M. Cambon allait se rendre à Paris; qu’il en rapportât quelque chose sur quoi on pût discuter ».
Tels furent ces entretiens de Kissingen où pas une parole ne fut prononcée qui engageât notre gouvernement.
Le même jour (21 juin) M. Cruppi recevait, dit-on, M. de Schoën, au quai d’Orsay, et s’inspirant d’idées qui avaient été plus ou moins mises en avant quelques années plus tôt, il lui disait que « si les éléments d’un accord avec l’Allemagne pouvaient se trouver dans l’Afrique équatoriale c’était dans cette partie du monde qu’il convenait de les chercher ».
L’ambassadeur d’Allemagne attacha certainement quelque importance à l’ouverture de M. Cruppi, car il en fit part à ses collègues du
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corps diplomatique. L’opinion se répandit donc en Europe que la France était disposée à donner des « compensations ». Ce n’était pas ce qu'avait dit M. Cruppi, qui n’avait eu en vue, sans doute, qu’une rectification de frontières. Mais c’est ce que l’Allemagne avait intérêt à faire croire.
A Kissingen se termina la première phase de la négociation, phase pendant laquelle notre diplomatie s’était trouvée dans une position très désavantageuse.
Elle avait à obtenir de l’Allemagne que notre action au Maroc en fût pas contrariée et, en même temps, des considérations de politique intérieure imposaient au gouvernement français de mécontenter le gouvernement allemand, en refusant de faire les associations d’intérêts prévues par l’Accord de 1909.
Au moment où nous demandions qu’on donnât en notre faveur, à cet accord, une large interprétation, dans sa partie politique, nous nous exposions au reproche de nous dérober à son application dans sa partie économique.
MM. Briand et Pichon avaient légué à leurs successeurs trois projets (consortium de la N’Goko Sangha, consortium du sud Cameroun et convention des chemins de fer) dont la réali-
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sation nous aurait permis de dire à l’Allemagne : « Nous avons tenu nos engagements, tenez les vôtres en nous laissant procéder au Maroc à une opération de police nécessaire ».
Les (( ententes » préparées par M. St. Piclion ayant été écartées ou inutilisées et rien n’ayant pu y être substitué, puisque un projet de chemin de fer Congo-Cameroun (i) présenté en mai, par des voies extradiplomatiques, avait dû être abandonné, MM. Caillaux et de Selves devaient, dès leur arrivée aux affaires, s’attendre à rencontrer de grandes difficultés. Leur attente ne devait pas durer plus de quelques heures (2).
(1) Voir au chapitre : les Négociations secrètes.
(2) Sur les entrevues de l’ambassadeur avec le chancelier et avec le secrétaire d’État, voir le Rapport de M. Pierre Baudin au Sénat sur le Traité franco-allemand, et le livre de M. Pierre Albin, le Coup d'Agadir.