RÉSUMÉ
En résumé, l’opération semble avantageuse parce qu’elle règle une difficulté qui se présentera nécessairement dans l’avenir, qui nécessairement se résoudra contre nous, et dont la solution nous sera alors plus pénible qu’à l’heure actuelle, parce qu’à ce moment les sacrifices faits seront considérables, alors qu’aujourd’hui ils sont des plus restreints.
Par cette double consultation, le ministère des Colonies ne se compromettait pas. Exposant le pour et le contre avec beaucoup de clarté,il ne cherchait pas à influencer le ministère des Affaires étrangères. Pourtant la seconde note, dans son paragraphe final, laissait voir que M. Messimy était plutôt favorable qu’hostile à la réalisation du projet Fondère-Semler. Il ne croyait pas à l’avenir des possessions françaises au centre de l’Afrique équatoriale. Cette opinion, qu’il avait déjà fait connaître, devait l’inspirer au cours des négociations de juillet à novembre, quand il préconiserait l’abandon de tout le Haut- Congo, de tous les territoires de l’Oubanghi, du Chari, du Tchad contre la cession du Togoland. Par cette cession l’Allemagne aurait été éliminée de l’Afrique du Nord, et, au-dessus de la Nigeria, il ne serait plus resté dans notre
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immense domaine que des enclaves anglaises, espagnoles, portugaises, dont nous aurions pu plus tard négocier Técliange ou Tacquisition.
Il devait donc en coûter assez peu à M. Messimy de laisser s’établir une influence économique allemande, avant-coureur d^une influence politique, dans des régions dont il estime quë nous aurons un jour intérêt à nous dessaisir.
Avec le texte de la proposition Semler,le ministère des Colonies transmit ses deux « notes » à MM. Caillaux et Cruppi.
Ici nous reprenons le récit de M. Pondère :
(( Le 6 juin, M. Pondère fut rappelé chez M. Messimy. Le ministre, qui avait avec lui M. Van Vollenhoven, dit que Tafîaire présentait une grosse difficulté : la garantie d’intérêt qu’il faudrait soumettre aux Chambres, une garantie d’intérêt dont profiterait une ligne française, mais aussi une ligne allemande !. Comment en obtiendrait-on le vote? M. Pondère répondait que les études dureraient au moins deux ans... qu’on aurait donc le temps de se retourner... que si on ne voulait pas faire le chemin de fer, on pourrait toujours à la fin trouver de bonnes raisons pour que l’étude aboutît à une conclusion négative ; qu’il n’y aurait donc pas à aller devant les Chambres ; que si on y allait tout de
même, elles pourraient repousser la garantie d’intérêt, que Taffaire tomberait. Mais en attendant, on aurait apaisé la mauvaise humeur qu’il avait, lui. Pondère, trouvée chez M. Semler.
Approuver la constitution de la Société d’études, même avec promesse de donner la concession à cette Société, n’engagerait donc pas beaucoup le gouvernement. M. Messimy ne contredisait pas... il se retournait vers son chef de cabinet : « Les études, pourrait-on les payer sur les fonds disponibles de l’emprunt de 20 millions que la colonie avait contracté? » M. Van Vollenhoven répondait qu’un prélèvement de 4^0.000 ou Soo.ooo francs sur cet emprunt était une chose possible, qu’un décret suffirait à l’autoriser... ; (( mais le concessionnaire définitif ne devrait pas être désigné dans l’acte constitutif de la Société d’études ».
Tel fut finalement l’avis auquel se rangea M. Messimy,qui, prenant congé de M. Pondère, l’engagea à aller le soir même voir M. Cruppi.
A 9 heures du soir, le ministre des Affaires étrangères était dans son cabinet au quai d’Orsay quand on lui annonça M. Van Vollenhoven et M. Pondère.
La conversation qui avait eu lieu chez M. Messimy recommença. Mêmes arguments, mêmes
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explications, mêmes objections. Finalement, M. Cruppi dit qu’à la première réception diplomatique il remettrait sa réponse à M.de Schoën, mais que dans cette réponse il ne traiterait que de la Société d’études, sans s’engager à en faire plus tard la Société concessionnaire, ni à lui faire accorder une garantie d’intérêts.
— Et maintenant, messieurs, allez chez M. Caillaux. Je vais le prévenir de votre visite.
MM. Van Vollenhoven et Pondère étaient à peine sortis de son cabinet, que le ministre demandait la communication téléphonique avec M. Caillaux et lui disait : « Je viens de faire connaître que l’affaire telle qu’elle est présentée est inacceptable. M. Pondère est en route avec Van Vollenhoven pour aller chez vous. »
Le m.inistre des Finances reçut seulement son négociateur, écouta le compte rendu des entretiens qu’il avait eus rue Oudinot et au quai d’ürsay, et répondit tranquillement : « C’est bien, je suis de l’avis de mes collègues. Nous ne pouvons pas désigner d’avance un concessionnaire, ni lui promettre une garantie d’intérêts. »
Le lendemain dans la matinée, M. Cruppi venait au Louvre ; il voulait s’entendre avec son
îiir
collègue des Finances sur le dénouement à donner à l’affaire. Pour la bonne règle, il fallait en faire part au Conseil des ministres qui allait se tenir dans quelques instants. M. Caillaux approuva l’idée. Aussi au Conseil, où n’assistait pas M. Monis, malade, M. Cruppi exposa-t-il qu’on avait reçu de l’Allemagne une proposition dont la réalisation aurait engagé les finances publiques ; qu’il avait retenu de cette proposition une partie qui ne comportait aucun inconvénient, celle qui concernait la formation d’une Société d’études, aux frais de laquelle la colonie du Congo participerait, et qu’il allait faire part de cette décision à M. de Schoën. » Ce fut là une de ces « affaires courantes » qu’expédient à la douzaine les ministres, dans leurs réunions.
Si M. Cruppi avait espéré que la subvention accordée à la Société d’études sur le budget colonial satisferait M. Semler en lui ouvrant la perspective d’un profit personnel, il s’était trompé. L’homme d’affaires allemand fut courroucé par l’échec de sa proposition.
C’était la seconde fois qu’on « le jouait.
Après le consortium de la N’Goko-Sangha, le chemin de fer Congo-Cameroun ! On se moquait décidément de l’Allemagne, à Paris ». Pour exprimer toute l’amertume de ses sentiments, il
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eut un mol bien désobligeant pour le Portugal.
(( On nous traite ici comme des Portugais !
comme des Portugais ! »
Telle fut la « première négociation secrète de M. Pondère (i) ».
Au mois de juillet, M. de Lancken devait dire :
« Si M. Caillaux avait eu Ténergie d’imposer la concession du chemin de fer Congo-Cameroun, les événements auraient pris une tout autre tournure. »
Quelle autre tournure? L’Allemagne n’aurait pas envoyé son bateau à Agadir ? Elle nous
(1) Nous n’avons pas fait mention « des lettres recommandées que chaque soir M. Pondère adressait à M. Caillaux au cours de la négociation » parce que l’envoi de ces lettres, dont on a fait grand état dans les polémiques, n’a eu lieu que pendant « la seconde négociation secrète » du 25 juillet au 16 août. M. Pondère reconnaît que dans cette dernière période de son intervention officieuse, il fit pour M. Caillaux une sorte de procès-verbal quotidien de ses démarches. Avec l’agrément de M. Caillaux, il nous a donné, en mars 1912, lecture de cette correspondance, dont, au mois de décembre 1911, une version était déjà venue à notre connaissance, comme à la connaissance de beaucoup d’autres personnes, et dont chaque pièce avait été déposée à la poste contre un reçu (et M. Pondère a tous ses reçus). Mais il proteste qu’il n’a pas eu à écrire pendant la négociation du chemin de fer. On doit le croire d’abord parce qu’il le dit, ensuite parce que, avouant les lettres de juillet et d’août, il n’aurait aucune raison de nier les lettres de mai.
Les personnes de parfaite bonne foi qui placent en mai les lettres recommandées de M. Pondère font donc,une confusion de dates.
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aurait laissé transformer en autorité la prééminence politique qu’elle nous avait reconnue au Maroc? Si elle voulait payer de ce prix la construction d'une ligne, qui eut fait entrer dans son orbite économique plus de la moitié de nos possessions d’Afrique équatoriale, que ne le ditelle pas? M. de Lancken parlait librement à M. Caillaux et il ne présenta jamais la combinaison du chemin de fer congolais comme la base d’un accord marocain. Il se tenait dans des généralités. L’association des deux nations, pour l’exploitation d’une partie importante des régions équatoriales, dissiperait la croyance que l’on avait à Berlin dans notre mauvais vouloir ; cette association faciliterait les rapports, rendrait les conversations sur d’autres sujets moins pénibles. Mais de proposition ferme, il n’en fit jamais. Jamais il ne dit : « Donnez-nous cela et nous vous donnerons telle autre chose en échange. »
Au contraire, un jour devant M. de Lancken, chez M. Messimy, M. Semler prétendit que la concession duCongo-Camerounétaitdue, comme une compensation, pour l’échec du consortium de la N’GokoSangha et par son silence le conseiller de l’Ambassade approuva cette prétention. Si la concession était demandée comme
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une compensation, c’est donc qu’on entendait ne rien nous offrir que peut-être la vue d’un visage moins renfrogné et quelques bonnes paroles !
Toute fois,l’Allemagne ayant de grandes visées sur l’Afrique équatoriale, visées révélées par la proposition du premier consortium et parla proposition de construire à frais communs le chemin de fer qui aurait rattaché son Cameroun à rOubanghi, on ne commettait pas une faute en l’amenant à formuler ses desseins.
Quand M. de Lancken parla pour la première fois à M. Caillaux de faire une grande affaire franco-allemande, le ministre français put penser que le diplomate allemand amorçait peut-être une grande négociation.
Était-il de bonne politique de rebuter l’Allemagne si elle désirait sincèrement avec nous une entente sur cette base? M. Caillaux ne le pensa pas puisqu’il accueillit les suggestions de M. de Lancken.
Pourquoi voulut-il conduire lui-même cette négociation? 11 dut craindre que la diplomatie du quai d’Orsay n’appliquât au chemin de fer Congo-Cameroun la méthode dilatoire que les ministres et lui-même avaient prescrit d’opposer aux impatiences allemandes, dans l’affaire des
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chemins de fer marocains. Si le Congo-Cameroun allait se perdre dans le marécage diplomatique où s’enfonçaient le Oudjda-Taourirt, le Casablanca-Settat, le Fez-Tanger, M. de Lancken et lui auraient perdu leur temps et, au lieu d’améliorer les relations franco-allemandes, un nouvel échec les rendrait plus mauvaises — prévision qui devait se réaliser.
Il valait donc mieux passer par-dessus la tête du ministre des Affaires étrangères, négocier sans qu’il le sût, avoir l’air de considérer l’affaire comme n’intéressant que des particuliers, M. Pondère, colonial français, M. Semler, colonial allemand. Ces messieurs s’aboucheraient, feraient un projet et n’engageraient tout d’abord qu’eux seuls.
C’eut été fort bien combiné si M. Caillaux, tout seul, avait appelé M. Pondère et lui avait dit : (( Allez donc voir, sans dire que vous venez de ma part, s’il n’y a pas moyen de s’arranger avec M. Semler et par lui d’influencer son gouvernement. »
Malheureusement, M. Caillaux avait mis son émissaire en rapports avec l’ambassade d’Allemagne. L’affaire qui, pour lui, devait n’être au début qu’une affaire particulière, fut dès le début une affaire d’État pour l’Allemagne.
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
Le ministre des Affaires étrangères à Berlin sut qu’on allait négocier une affaire de chemin de fer; et le ministre des Affaires étrangères de Paris ne le sut pas. L’ambassadeur allemand chez nous était informé, et l’ambassadeur français chez eux ne le fut pas. Pendant qu’il avait une tâche très rude à remplir, son autorité était diminuée par l’ouverture à son insu d’une négociation sur une affaire qui pouvait devenir très grave, qui pouvait, si elle avait donné ce qu’en espérait M. Caillaux, changer l’orientation de la politique allemande.
Que M. Caillaux n’ait pas mis M. Monis, ni même M. Cruppi dans sa confidence, cette première omission n’est pas inexplicable, tant la hiérarchie était peu respectée dans le cabinet Monis et tant l’autorité y était défaillante. Mais, en ne prescrivant pas à son émissaire de se présenter à l’ambassadeur avant de voir qui que ce soit, comme l’avait fait en 1910 le premier négociateur privé du consortium ; en ne lui enjoignant pas d’aller dire à M. Cambon comme l’avait fait le représentant de la N’Goko-Sangha :
(( Voici ce que je viens proposer à M. Semler, tel va être le sujet de nos conversations », il a commis une seconde omission bien plus regrettable que la première. 11 a fait entrer dans l’e»-
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prit des ministres allemands une double erreur : il leur a fait croire que Tambassadeur ne jouissait pas de toute la confiance de son gouvernement, que les paroles qufil prononçait n’étaient pas définitives puisqu’on ne lui disait pas tout; il a fait croire encore qu’il était, lui, M. Caillaux, un homme d’État aveclequelon pouvait faire des tractations extra-diplomatiques, avec lequel on pouvait « causer » plus utilement qu’avec les représentants qualifiés de la France.
La première « négociation secrète », portant sur une question d’affaires qui n’avait pas besoin de tant de mystère et entreprise dans le dessein de rendre service au pays en déterminant peut-être une volte-face de l’Allemagne en notre faveur au Maroc, devait donner à M. de Lancken l’idée d’en ouvrir une seconde.
Cette idée lui vint à la fin de juillet. A ce moment, comme nous allons le voir, c’eSt le conseiller d’ambassade d’Allemagne qui, contrairement à ce qu’on a dit, vint tenter M. Caillaux.
Deuxième mission Pondère (25-28 juillet).
Le 27 juillet 1911 il fut déposé au télégraphe de Paris une dépêche pour Berlin qui attira
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raltention car il y était question de nos négociations avec l’Allemagne et elle terminait par cette recommandation : »< On désire que ces propositions ne soient pas communiquées à M. Cambon. »
Il n’est plus indiscret de parler de ce télégramme puisque M. Pierre Mille, dans le Petit Marseillais à\\ i6 février, et M. Pierre Bernus dans sa correspondance du Journal de Genève^ du 1®"* mars, l’ont signalé et analysé.
Par cette divulgation, M. de Selves apprit qu’il y avait, sous la négociation officielle qu’il dirigeait, une négociation officieuse. Il fut fort ému. Comme le nom de M. Caillaux avait pu être lu, ou comme M. Caillaux paraissait au moins désigné (sur ce point nous n’avons pas pu acquérir une certitude) dans la dernière phrase du télégramme, le ministre des Affaires étrangères provoqua, dès le 28 juillet au matin, l’explication devenue nécessaire entre lui et le président du Conseil. M. Caillaux se montra fort mécontent, non contre son collègue, mais contre ceux qui lui prêtaient des démarches et des propositions et des recommandations qu’il n’avait pas faites. Il connaissait bien quelqu’un qui s’était abouché avec M. de Lancken, qui avait essayé de faire parler le conseiller de Tambas-
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sade d’Allemagne, qui en avait obtenu certains renseignements, mais qui n’avait été chargé de faire aucune proposition de la part du président du Conseil. Ceux qui prétendaient le contraire, dans des dépêches dont le contenu était d’ailleurs encore incertain, cherchaient à se donner de l’importance et à brouiller la négociation... On se trouvait en présence d’une manœuvre, rien de plus.
Avant d’entrer dans le récit de la mission Pondère, sur laquelle le télégramme du 27 juillet avait projeté une lueur fugitive, il est nécessaire de raconter une autre mission qui avait été remplie, au commencement de juillet, à Paris, par M. de Gwinner, membre de la Chambre des seigneurs de Prusse et président de la Deutsche Bank, l’équivalent en Allemagne de notre Crédit Lyonnais ou de notre Société générale.
Ainsi qu’on l’a vu dans la relation des entretiens qui eurent lieu avant Agadir entre MM. J. Cambon et de Kiderlen, le secrétaire d’Etat, énumérant les griefs de l’Allemagne contre la France, avait cité l’opposition que nous faisions à la construction du chemin de fer de Bagdad. Les banques françaises avaient souscrit à l’origine 3 o p. 100 du capital. Mais l’inscription à la cote de la Bourse des actions de
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celle entreprise n'ayant pas été accordée, les actions, qui n’avaient pas pu être écoulées dans le public, chargeaient le portefeuille des banques.
Après Agadir, on crut en Allemagne que le moment était favorable pour obtenir, soit la cession de ces actions, soit leur admission à la cote.
Le gouvernement français, pour faire disparaître une des causes du mécontentement de l’Allemagne,accepterait sans doute de donner à la question du Bagdad l’une ou l’autre de ces solutions. Ce faisant, il rendrait plus facile l’ouverture de la négociation. Raisonnement qui péchait par la base. Pour qu’il fût juste, il aurait fallu que la France eût été intimidée parle coup d’Agadir. Or elle n’était pas intimidée.
M. de Gwinner, chef de la grande banque à laquelle la Turquie a concédé le chemin de fer qui reliera un jour la Méditerranée au golfe Persique, vint à Paris. Il n’y trouva pas M. de Selves, qui était alors en Hollande avec le Président de la République; c’est par M. Caillaux, faisant fonction de ministre des Affaires étrangères, qu’il fut reçu, le 4 juillet, dans la matinée.
Il demanda ou l’inscription à la cote des actions de son chemin de fer ou la rétrocession du « paquet » d’actions que détenaient les ban-
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ques françaises et dont la plus grosse part était dans les caisses de la Banque ottomane. Si la France ne voulait ni laisser coter les actions, ni les vendre, elle manquerait à Tesprit du contrat passé entre les actionnaires, ses nationaux, et les actionnaires allemands. '
Comme tous les Français, M. Caillaux pensait, au commencement de juillet 1911, que le moment serait plus mal choisi que jamais pour faire des gracieusetés à rAllemagne.
Un bateau était à Agadir pour nous forcer la main. Sous cette menace nous ne pouvions rien accorder, surtout nous ne pouvions pas faire une concession aussi importante que le serait l’admission au marché-officiel d’une Société qui est en Orient, un instrument d'influence allemande. Le Président du Conseil refusa donc l’inscription du Bagdad à la cote. Quant à la vente des actions parles banques françaises, il ne s’y prêterait pas volontiers. Mais son refus ne paraît pas avoir été immédiatement aussi catégorique sur ce second point que sur le premier.
M. de Gwinner, poursuivant la conversation, en vint à parler de la présidence de la Dette publique ottomane. Elle était exercée alternativement par le délégué français et par le délégué anglais à la Commission delà Dette. Le délégué
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allemaad ne passait jamais, lui, au premier ranjç. C’était injuste, les intérêts financiers de l’Allemagne, inférieurs à ceux de la France en Turquie, étaient bien supérieurs à ceux de l’Angleterre. Tous les trois ans, la présidence de la Dette turque devrait donc revenir au représentant des porteurs allemands.
M. Caillaux remarqua que c’était là une grosse question ; que si on se mettait à discuter sur la présidence de la Dette,'il n’y aurait pas de raison pour ne pas discuter beaucoup d’autres questions.
— Je suis prêt à parler de tout, répondait M. de Gwiniier...
— Vous n’êtes pas le chancelier !
— Je rapporterai tout ce que vous m’aurez dit au chancelier...
— Qu’il nous fasse des propositions. Nous allons négocier, nous pourrons tout entendre et tout examiner.
Cet entretien, qui fut narré par M. Caillaux à M. Bapst, directeur des Affaires politiques et commerciales au quai d’Orsay, et ensuite à M. de Selves, n’avait eu qu’une conclusion, le refus absolu d’inscrire à la cote les actions du Bagdad et le refus, moins énergiquement exprimé, d’autoriser la cession des actions du Bagdad.
M, de Gwinner, qui espérait peut-être faire
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fléchir le premier ministre français quand il aurait obtenu le consentement des intéressés à sa proposition, s'en fut demander à la Banque ottomane de vendre à la Deutsche Bank son stock d’actions. Il montrait un vif désir d^aboutir très vite et il allait obtenir une adhésion provisoire, lorsque M. Caillaux,averti,fit prévenir la direction de la Banque ottomane qu’il n’approuvait pas du tout la proposition Gwinner.
Aussitôt les pourparlers entre le financier allemand et les financiers français furent suspendus.
Venons-en maintenant à la mission Pondère, la deuxième « négociation secrète )),dont la mission Gwinner fut dans une certaine mesure un prélude.
Notre récit est composé d’après :
Une version de la correspondance de M. Pondère, qui a circulé dans les milieux politiques à Paris, dont certainement le journal la Liberté d’abord et M. le sénateur Jenouvrier ensuite ont eu connaissance. Cette version, où il s’esl glissé des inexactitudes, où des interrogations et de simples suggestions sont présentés comme des propositions positives, paraît avoir été comprise : a) d’après les données du télégramme du 27 juillet, b) avec des déductions tirées d’une
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lettre de M. Pondère à M. Caillaux (i6 août) (i).
2® La correspondance authentique de M. Pondère, dont il a bien voulu lui-même nous donner lecture, avec Tapprobation de M. Caillaux.
3 ° Les explications et les commentaires des amis de M. Caillaux.
Le 25 juillet, M Pondère se trouvait dans la matinée aux bureaux de la Compagnie des Messageries Pluviales du Congo, dont il est président, quand on l'appela au téléphone. 11 décrocha son récepteur, écouta, et un visiteur, qui se trouvait dans son cabinet, l’entendit plusieurs fois qui disait : bien ! bien !... Quand la « communication » fut finie, M-. Pondère se tourna
(1) Le télégramme du 27 juillet résumait les conversations qui avaient eu lieu entre MM. Pondère et de Lancken. Il avait été question dans ces conversations de l'Ogoué de l’Alima, de la dette ottomane, du Badgad, « de l’entente générale » ; on rapprocha ce télégramme de la lettre du 16 août dans laquelle M. Pondère rapportait que M. de Lancken lui avait dit : « Rappelez les pourparlers antérieurs ». — En changeant constamment les bases de la négociation, on ira à une rupture. » Du rapprochement des deux pièces, on conclut qu’il y avait eu « offres » par M. Pondère, parlant au nom de M. Caillaux, de tous les objets auxquels il avait été touché, dans les « pourparlers antérieurs »>. Quelqu’un qui eut les pièces sous les yeux, ou qui en connut indirectement le contenu, composa alors, sur la mission Pondère, la note dont la connaissance se répandit à Paris vers la fin de décembre, dont l’auteur de cette chronique eut communication, comme beaucoup d’autres, et qui ne donnait pas une version bien exacte des conversations Lancken-Pondère.
2;Î8 LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II
vers son visiteur. C’était son ami, M. Charles Humbert, sénateur de la Meuse :
— Sais-tu qui vient de me parler ? C’est Lancken, le baron de Lancken de l’ambassade d’Allemagne. Il me demande de venir à 6 heures à son ambassade ; il a quelque chose à faire dire à M. Caillaux. Je n’ai répondu ni oui, ni non. Que dois-je faire ?
— Tu dois d’abord avertir Caillaux et ensuite ne rien faire sans son approbation et même ses instructions. Tu ne peux pas entrer en rapports avec l’ambassade d’Allemagne sans être couvert. Va place Beauvau.
M. Pondère suivit aussitôt ce conseil. A midi moins un quart il entrait dans le cabinet du président du Conseil.
Il lui disait le désir de M. de Lancken et demandait ce qu’il devait faire.
M. Caillaux réfléchit un court moment et répondit :
— Allez-y ! Il faut connaître, si on le peut, leurs arrière-pensées... Vous avez vu dans les articles du Matin quelles sont leurs prétentions... Elles ne permettent pas de discuter... Nous pouvons consentir à échanger contre le Togoland une partie du Congo ; mais nous ne descendrons pas au sud de la Sangha... ;
de la Sangha à Banghi,sur le fleuve Oubanghi, c’est un beau territoire... Mais nous ne le donnerons pas « en compensation », nous le donnerons en échange du Togoland. Dites cela, ils le savent déjà. Mais répétez-le leur et surtout tâchez de savoir s’ils veulent quelque chose dont ils n'auraient pas encore parlé. Voilà surtout ce qui sera intéressant...
Ainsi autorisé à répondre à l'appel de M. de Lancken, M. Pondère se rendit à 6 heures et demie à l’ambassade d’Allemagne, rue de Lille
Il répéta ce qu’avait ditM. Caillaux. « Toute discussion était impossible sur les prétentions allemandes. »
— Mais, en échange du Congo maritime, nous sommes prêts à donner le Togoland...
— M. Caillaux juge que cet échange serait trop désavantageux ; qu’il est donc impossible. La France accepterait le Togoland et donnerait des territoires à l’intérieur, mais pas la côte, pas Libreville...
— 11 nous faut aller à la côte, répondait M.de Lancken... L’arrangement est à ce prix... Ne pourrait-on pas dessiner au sud du Cameroun un large triangle dont la base s’appuierait à la mer.
— Oui, mais il ne faudrait pas que Libreville fût compris dans ce triangle; et comme
mmmÊKÊÊÊÊÊmKm
LA CHRONIQUE DE l’aN IQl 1
Libreville est tout près de la frontière espagnole, le contact avec la mer ne serait pas d’une grande longueur.
M. deLancken insistait... « M. Caillauxfinirait par comprendre qu’il était juste de faire des concessions larges... »
Dès qu'il fut sorti de l’ambassade, M. Pondère rédigea le compte rendu et de sa conversation du matin avec le président du Conseil et de celle qu’il venait d’avoir avec le conseiller de l’ambassade d’Allemagne. Il fit cette relation en deux copies et en expédia une au domicile de M. Caillaux, sous enveloppe recommandée.
C’était une précaution qu’il croyait devoir prendre pour que, plus tard, on ne pût pas lui reprocher d’en avoir dit plus qu’il n’était autorisé à en dire. Chaque jour qu’il verrait soit M. de Lancken, soit M. Caillaux, il dresserait un procès-verbal, que la poste apporterait le lendemain au président du Conseil. C’est l’ensemble de ces procès-verbaux qui constitue l’historique de la « seconde négociation secrète », et qui nous a été lu par M. Pondère.
Le mercredi ^6 juillet, l’émissaire était à 8 heures du matin chez M. Caillaux, rue de la Boëtie. Il lui confirma son compte rendu, que la poste avait déjà délivré.
LES NÉGOCIATIONS SECRÉTES 241
— Continuez à voir M. de Lancken... Mais qu’il comprenne bien que nous ne céderons ni Libreville, ni aucun autre point de la côte...
— Si, au lieu du vaste triangle dont il a parlé, suggéra M. Pondère, qui connaît bien la carte du Congo, on leur offrait une bande de territoire derrière la Guinée espagnole avec un point au nord de Libreville, sur la mer... Leur amour-propre serait sauf, puisqu’ils auraient accès à la mer et nous n’y perdrions pas grand’ chose...
— C’est une idée... Vous pouvez la suggérer.. Mais qu’elle vienne devons... Il importe qu’ils nous fassent des propo.sitions acceptables, car la situation se tend de plus en plus... La paix est à la merci d’un incident qui peut se produire à tout instant...
Moins d’une heure après avoir quitté M. Caillaux, M. Pondère était chez M, de Lancken. « Le Président, dit-il, était plus pessimiste encore que la veille. Il ne voyait pas d’arrangement possible, à moins que l’Allemagne ne réduisît considérablement ses demandes. Le triangle très large avec emprise sur la mer, dont M.de Lancken avait parlé la veille, ne pouvait pas être accordé parce qu’il engloberait Libreville. Pourquoi — c’était là une idée personnelle de M.Pon-
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dère — TAllemagne ne se contenterait-elle pas d'une bande de territoire au sud du Cameroun, qui, en se prolongeant vers la mer au nord de Libreville et au sud de la Guinée espagnole, ferait de cette colonie une enclave allemande ? Cette suggestion, que déjà M. Pondère avait faite la veille, il la représentait, mais ce n'était pas de la part de M. Caillaux. Le conseiller d’ambassade répondait que cette concession pourrait être le point de départ d’une négociation ayant des chances d’aboutir, mais seulement un point de départ. Si l’Allemagne renonçait au Congo maritime, il faudrait lui accorder à l’intérieur des concessions beaucoup plus étendues que celles dont on avait parlé, lui abandonner, par exemple, tout le territoire au nord de l’Ogoué à un point à déterminer et au nord de l’Alima.
Libreville resterait à la France. Si cette proposition agréait à M. Caillaux, M. de Lancken la ferait connaître à Berlin.
C’est seulement vingt-quatre heures après, le jeudi 27 vers midi, que M. Pondère put rendre compte de cet entretien. Le Président du Conseil écouta, dit qu’il examinerait les idées de M. de Lancken, puis il en vint à un sujet nouveau pour M. Pondère. M. de Gwinner ail commencement du mois était venu deman-
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der soit le rachat des actions du Bagdad, soit leur inscription à la cote et Tadmission à son tour (le troisième tour) d’un Allemand à la présidence de la Dette publique ottomane. Il serait utile de savoir si iVI. de Gwinneravait parlé en son nom personnel ou après entente avec le chancelier, dont il avait prononcé le nom.
M. Pondère aurait donc, sur ce point, à sonder M. de Lancken... Quant aux cessions territoriales, elles ne pouvaient pas descendre au sud de la Sangha. On pourrait tout au plus y ajouter une île dans l’Océanie.
.Toujours le 97, à cinq heures, M. Pondère questionne M. de Lancken sur les actions du chemin de fer de Bagdad et demande si pour les chemins de fer orientaux on ne pourrait pas faire un arrangement... Mais aussitôt le diplomate allemand de répondre, avec un peu de hauteur, que l’Allemagne est prépondérante en Turquie, qu’elle n’a rien à y gagner en se mettant d’accord avec la Prance, qu’elle y perdrait plutôt de son prestige devant les gens du Levant.
On ne devait donc pas chercher en Orient le terrain d’entente. Il était en Afrique. La limite de la Sangha trop au nord devait être franchie. L’Allemagne voulait les deux rives de cette rivière. Quant à Pîle d’Océanie, pourquoi l’accep-
LA CHRONIQUE DE l'AN IQU
terait-elle? Pour porter ombrage à PAmérique? Inutile, tout à fait inutile... !
M. Pondère répétait que M. Caillaux jugeait impossible de dépasser la Sanglia. Il signalait que la France avait un droit de préemption sur la Guinée espagnole; ce droit, elle pourrait y renoncer au profit de TAllemagne. — Et le droit de préemption sur le Congo belge, demandait M. de Lanckcn?M. Pondère répondait qu’il n’en avait pas parlé à M. Caillaux, il lui semblait que ce serait un bien gros sacrifice... d’ailleurs, le privilège sur le Congo belge n’étant pas transférable, la France n’avait pas le droit de le céder. Alors, pourquoi en parler ?
— Ce serait pourtant très intéressant, ponctuait le conseiller allemand... Mais la condition préliminaire à toute entente était une cession territoriale au sud de la Sangha.
Sans perdre un instant, M. Pondère en sortant de Tambassade se faisait conduire au ministère de l’Intérieur...
Le Président du Conseil après avoir écouté son émissaire exprima l’idée qu'on ne pourrait consentir à des concessions territoriales que si elles trouvaient leur contre-partie dans un règlement général de toutes les questions économiques posées en Afrique et dans les autres
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parties du monde. L’opinion française accepterait un règlement définitif, elle n’accepterait pas un règlement partiel qui, ayant apaisé les querelles sur un point, permettrait qu'elles se réveillassent sur un autre point six mois plus tard. Quoi qu’en dîtM. de Lancken il y avait en Orient un partage à faire d'influences économiques.
— M. de Lancken ne devrait-il pas faire luimême verbalement à Berlin la communication de ce projet de règlement général? interrogeait M. Pondère.
— Voulez-vous que je donne des conseils à M. de Lancken ? ripostait ironiquement M. Caillaux.
Il était 6 heures. Le conseiller de Tambassade pouvait encore se trouver rue de Grenelle. M. Pondère y fut. Il rapporta sa conversation et parla de Futilité d’un voyage de M. de Lancken à Berlin.
— Me parlez-vous au nom de M. Caillaux ?
— Non. 11 m’a dit qu’il n’avait pas de conseils à vous donner.
M. de Lancken se montra hésitant... « c’était grave... ».
Il quitta un instant son visiteur. (Juand il revint il lui dit : « Je viens de consulter l’ambassadeur... Je compromets ma carrière, si je ne réussis pas... La démarche est pleine de dan-
LA CHRONigUE DE l’aN I 911
ger pour moi... Si encore j’emportais la frontière de l’Alima et de TOgoiié...? M. Caillaux consent-il à la céder... ?
M. Pondère ne savait pas... il n’avait pas, dans son dernier entretien, abordé cette question... Il devait s’en tenir à ses précédentes déclarations. Les prétentions del’Allemagneétaient excessives... Une bande de territoire derrière la Guinée espagnole et la limite de la Sanglia lui paraissaient être les dernières concessions de M. Caillaux.
Cette réponse ne satisfaisait pas M. de Lancken... Il partirait bien pour Berlin mais il voulait connaître l’opinion définitive de M. Caillaux sur la limite au sud de la Sangha.. M. Pondère devrait retourner tout de suite au ministère de l’Intérieur.
— Mais il n’y trouverait plus le président ce soir. Môme le lendemain il ne pourrait pas le voir dans la matinée car il y avait conseil des ministres à Bambouillet... C’est seulement tard dans Taprès-midi qu’il pourrait être reçu... Si M. de Lancken se décidait è partir, M. Pondère lui télégraphierait le lendemain soir à Berlin le dernier mot de M. Caillaux sur la limite des concessions au sud ou au nord de la Sangha.
— Eh bien ! je partirai demain à une heure
LES NÉGOCIATIONS SECRÉTES
et je reviendrai lundi, conclut M. de Lancken.
Pendant que le conseiller d’ambassade roulait dans le Nord-Express, M. Caillaux recevait (vendredi, 28) M. Pondère et commençait Pentrelien en exhalant des plaintes (M. de Selves lui avait parlé dans la matinée du télégramme expédié la veille). Ün était de mauvaise foi !... On envoyait des dépêches télégraphiques dans lesquelles on lui prêtait des paroles qu’il n’avait pas dites et des offres qu’il n’avait pas faites... M. Pondère n’avait-il pas manqué de prudence?
— Non, protestait le négociateur officieux... Il sentait si bien la gravité de sa mission qu’au jour le jour il avait, par écrit, rendu compte à M. Caillaux de toutes ses démarches et de toutes ses conversations... Le Président avait pü voir comment lui, Pondère, il interprétait ses instructions.
Après cette explication, M. Caillaux revint au fond de l’affaire... Sur une carte étaient tracées les frontières que réclamait l’Allemagne (Ogoué- Alima).
— C’était excessif. On ne pourrait plus négocier, si ces prétentions n'étaient pas abandonnées... L’Allemagne ne dépasserait pas la San-
gha...
— Je dois télégraphier à M. de Lauckeii à
LA CHRONIQUE DE l’aN igil
Berlin, car il est parti aujourd’hui à une heure pour y exposer l’idée du règlement général de toutes les difficultés économiques... Il m’a demandé de lui faire connaître votre opinion définitive sur les frontières qu’il demande... je vais donc lui dire que vous faites des réserves.
— Oh oui ! de très larges réserves !!!...
Quand il arriva à rhôlel Bristol à Berlin, le samedi, 29, au matin, M. de Lancken y trouva cette dépêche, qui était partie de Paris la veille à 8 heures du soir : « On me fait larges réserves — Charles. »
Derniers entretiens Fondère-Lancken (31 juillet-n août).
M. de Lancken, qui était arrivé à Berlin le 29 juillet, rentra à Paris le lundi 3 i au matin. Tout de suite il téléphona à M. Pondère, qui, sans avoir le temps de prendre les instructions de M. Caillaux, se rendit à l’ambassade d’Allemagne (10 heures du matin). Il y apprit que les réserves de M. Caillaux, indiquées dans la dépêche «Charles » du 28juillet au soir, n’avaient pas permis à M. de Lancken d’obtenir le résultat qu’il aurait désiré. Pourtant le conseiller de
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rambassade avait été reçu par M. de Kiderlen, il lui avait répété les conversations de M. Pondère, lui avait indiqué que la base d’une transaction pourrait se trouver dans le Congo moyen, peut-être au sud de la Sangha, pour de là remonter vers le nord; que la France offrirait en outre un accès à la mer et une rectification de frontière au sud du Cameroun, tout l’arrièrepays de la Guinée espagnole. Il lui avait enfin fait connaître l’idée de M. Caillaux, de profiter de la négociation pour régler toutes les questions économiques, pour faire une liquidation générale des difficultés économiques francoallemandes. Le secrétaire d’Etat n’avait pas repoussé cette dernière suggestion.Mais il fallait, avant d’aborder les autres affaires, en finir avec l’affaire congolaise. ()ue la France commençât par consentir en principe à la cession du Congo maritime; le principe admis,on s’arrangerait sur les détails, sur le plus ou moins à céder. Cette cession n’aurait pas pour contre-partie, de la part de l’Allemagne, celle du Togoland. L’offre qu’on en avait faite était retirée. Le secrétaire d’Etat avait dit tout cela à M. Cambon, dans une entrevue qui avait eu lieu justement le vendredi 28 juillet, quand M. de Lancken était déjà en route pour Berlin.
LA GimONIQUE DE l’an I9II
— Je vois qu’il n’y aura rien à faire, dit M. Pondère, car le Président du Conseil ne cédera pas tout contre rien. Vous voulez le Congo et ne donnez même plus le Togo !
— Donner le Togo est impossible! Vos réserves sur la frontière de TOgoué et de l’Alima ont rendu mon voyage inutile...
Chez M. Caillaux, à midi, M. Pondère trouva le refus absolu de se plier aux exigences allemandes; « il avait bien fait d’annoncer ce refus à M. de Lancken. Le Président du Conseil regrettait qu’on ne pût pas trouver un terrain d’entente. Ce qu’on demandait était impossible. La Prance ne céderait pas ».
A la fin de l’après-midi cette réponse fut portée à M. de Lancken,qui à son tour exprima des regrets, mais aussi l’espoir qu’une transaction pourrait être trouvée... 11 demandait à M. Pondère de vouloir bien revenir à l’ambassade, s’il y était invité à nouveau.
L’invitation arriva le 5 août. M. de Lancken dit seulement que, d’après ses informations de Berlin, il croyait qu’on pourrait s’entendre. L’ambassade d’Allemagne devait connaître en efl'et les propositions que M. Cambon avait faites le 1"^’ août (Oubanghi-Cliari et les lies) et les contrepropositions que devait présenter le 5 et le y
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES 251
M. de Kiderlen (une baie au nord de Libreville, l’arrière-pays de la Guinée espagnole et tout le territoire au nord de l’Ogoué [à un point à fixer] et au nord de l’Alima).
M. de Lancken ne dit pas tout ce que probablement il savait, il exprima seulement l’opinion que pouvait lui avoir inspirée le changement d’attitude de l’Allemagne. Du moment qu’elle transigeait en retirant la demande du Congo maritime, il pensait que la France se prêterait aux concessions nouvelles qu’on allait lui demander.
Le 8 août, M. Pondère, qui était en voyage dans la Drôme, rentrait en toute hâte à Paris, mandé par une dépêche du conseiller de l’ambassade d’Allemagne. « La situation s’améliorait,mais la France devait tenirses promesses... » Les renseignements que M. de Lancken avait donnés à M. de Kiderlen sur les dispositions du Président du Conseil avaient aidé à trouver le terrain d’entente... Il importait de ne pas s’en écarter par un changement dans l’attitude diplomatique.,.
M. Pondère s’étonnait de cet optimisme : il avait vu M. Gaillaux, qui trouvait toujours les exigences allemandes excessives. La volonté de la France de ne pas les subir était inficxible. Le
LA CHRONIQUE DE L*AN IQl 1
Président du Conseil envisageait même Timpossibilité où on serait bientôt de continuer la négociation... Et il répétait un mot déjà dit: « On était à la merci d’un incident »...
M. de Lancken trouvait que ce pessimisme n’était pas justifié... Oue la France tînt ses promesses et tout s’arrangerait.
— Quelles promesses? interrogeait M. Pondère, et il rappelait qu’il avait toujours trouvé le Président du Conseil décidé à ne pas aller au sud de la Sangha.
Le i6 août, nouvel appel de M. de Lancken à M. Pondère, et nouvelle entrevue.
« Ça ne marchait pas », dit le diplomate allemand... M. Cambon offrait un point sur la côte au nord de Libreville, Tarrière-pays de la Guinée espagnole et le moyen Congo à partir de la Sangha ou des territoires dans l’Oubanghi- Chari... En échange il demandait le Bec de Canard et des rectifications de frontière telles, au Togoland, que cette colonie serait absorbée par la France... Il était impossible de s’entendre sur de telles prétentions. M. Pondère devait rappeler à M. Caillaux les pourparlers antérieurs...
— « Nous voulons que la limite suive l’Ogoué et l’Alima, ou tout au moins qu’elle soit reportée
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
à la Likouala... les deux rives de la Sangha doivent passer à l’Allemagne...
« En changeant sans cesse les bases de la négociation, on irait à la rupture. »
M. Pondère faisait observer qu’il n’y avait pas changement dans les idées du Président du Conseil. II avait toujours dit que les cessions de la France s’arrêteraient h la Sangha, c’est ce que proposait M. Cambon...
— Mais M. Cambon demande encore le Togoland... N’avez-vous donc pas dit que nous ne pouvions pas y renoncer?
M. Pondère n’avait pas laissé ignorer que M. de Lancken retirait l’offre du Togoland, mais M. Caillaux n’avait pas dit qu’il ne demanderait plus cette colonie. 11 n^était donc pas juste de reprocher a M. Caillaux l’instabilité de ses idées. Sur les échanges de territoires il n'avait pas varié...
Compte rendu fut fait dans la même journée (i6 août) au Président du Conseil de ces plaintes de M. de Lancken. Il s’étonna qu’on parlât d’opposer ses idées à celles de la diplomatie officielle. M. de Lancken lui avait fait soumettre des idées de compensation,sur lesquelles il avait fait les plus fortes réserves ; d’ailleurs il n’avait jamais admis le principe des compensations.. ^
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La France ne pourrait que consentir à des échanges...
Le désir d’une entente il l’avait sincèrement exprimé, comme il le ressentait... Mais les sacrifices auxquels on prétendait subordonner cette entente, étaient trop grands... Jlne les avait pas acceptés et n’avait pas tenté de les faire accepter par fiopinion publique... Il ne pouvait que persister dans sa résistance à des demandes excessives... D’ailleurs il n’avait jamais voulu emmêler des négociations secrètes aux négociations officielles, dont seul M. Cambon était chargé au nom de la France...
Celle déclaration,rapportée à M. de Lancken dans l’après-midi du 17, fut reçue sans observation.
La mission Fondère et les «négociations secrètes » étaient finies (1).
(1) On a parlé d’une autre « mission » que M. Fondère aurait remplie à Bruxelles, au mois de septembre pour savoir si le gouvernement Belge ne serait pas disposé à nous céder à bail une bande de territoire le long des fleuves Congo et Oubanghi en face delà « coupure », qui avait été décidée dans la conférence du 21 août. Dans un livre excellent où les informations abondent et où il est visible que les inspirations ne lui ont pas manqué, le coup d'Agadir^ l’auteur M. Pierre Albin donne même le résumé d’un entretien qui aurait eu lieu entre M. Davignon, ministre des Affaires étrangères de Belgique etM. Fondère. Nous croyons que notre distingué confrère a commis une erreur sur la personne du « négociateur », appelons le ainsi bien qu'il
LES NÉGOCIATIONS SECRETES
Nous venons d’analyser très fidèlement les procès-verbaux de ses entrevues et avec le Président du Conseil et avec le conseiller de l’ambassade d’Allemagne, que M. Pondère nous a lus lui-même.
Pour juger équitablement l’initiative de M. Gaillaux autorisant un émissaire à « causer» avec un diplomate allemand, il importe de bien situer dans le temps cette « négociation secrète ». C’est le 95 juillet que M. de Lancken appelle M. Pondère. M. Pondère n’est pas envoyé à l’ambassade d’Allemagne ; il est invité à y venir. De cette invitation il y a un témoin, M. Charles Humbert, qui se trouvait à côté de M. Pondère, au moment où elle lui parvint par la voie téléphonique. M. Caillaux,auquel le négociateur de l’affaire du chemin de fer Congo-Cameroum va demander ce quhl doit faire, l’autorise à se rendre auprès du diplomate allemand, qui lui
n’y eut pas de « négociation ». Ce n'est pas M. Pondère qui alla s’enquérir des dispositions du gouvernement belge : c'est un homme politique qui a appartenu à la carrière diplomatique. Sans avoir aucune mission cet homme politique, préoccupé, comme l’étaient tous les Français, de rétablir entre le bas et le haut Congo la communication qui serait c jupée par la cession du Congo moyen, s’enquit auprès des Loinmes d’État belges de l’accueil qu’ils feraient à une demande de location à bail des rivages du Congo et de i’Oubanghi. On crut qu'il avait une « mission » de M. Caillaux, il il en avait pas et ne se targua jamais d’en avoir une.
256 IA CHRONIQUE DE l’aN IQl 1
avait servi d'introducteur auprès de M. Semler. Pourquoi lui donne-t-il cette autorisation?
Parce qu'il a pu apprécier chez M. Pondère certaines qualités qui le rendent apte à remplir une mission confidentielle. C’est un homme discret et prudent. En outre il inspire la sympathie, avec lui on entre vite en confiance. Peutêtre pourra-t-il, grâce à ces dons naturels, tirer de M. de Lancken des indications utiles.
Ces indications sur les arrière-pensées de PAllemagne nous font totalement défaut le 25 juillet. A Berlin, MM. J. Cambon et de Kiderlen-Waechter ne discutent pas ; littéralement ils se disputent sur le ton le plus aigre, qui pai’fois devient menaçant de part et d’autre. Les deux négociateurs sont presque allés jusqu’au défi dans la journée du 20 juillet. {« Nous tiendrons le coup. Nous irons aussi loin que vous voudrez sur tous les terrains. »)
L'Angleterre, par le discours deLloyd George, vient de surexciter la mauvaise humeur allemande ; des deux côtés la presse met en émoi les amours-propres nationaux. On est dans une impasse. A aucun moment la situation ne fut plus critique. « La paix était bien, comme le dit deux fois M. Caillaux à M. Pondère, à la merci d’un incident. »
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
Le Président du Conseil, disent ses amis, pensa qu’il était de son devoir non de faire des propositions, mais d'amener TAllemagne à en faire qui seraient discutables, les premières (la cession du Gabon) que M. Cambon avait refusées dès le premier jour, sans même en référer à Paris, ne Tétant pas. Il ferait donc savoir par M. Pondère, à un diplomate en bonne place pour informer son gouvernement, que l’intransigeance de la France n'était pas Jouée; qu’on n’en viendrait pas à bout; que la condition d’une entente — si on voulait vraiment s’entendre — c'était d’abord l’abandon des prétentions sur le Congo maritime. L'émissaire officieux présenterait certaines combinaisons (la cession du triangle en arrière de la Guinée espagnole, la cession d’un territoire au nord de la Sanglia) comme ses œuvres propres. Selon Taccueil que ferait M. de Lancken à ces ouvertures, nous réglerions notre action diplomatique. M. Pondère aurait à s’enquérir encore de l’importance qu’attachait l’Allemagne aux demandes que M. de Gwinner était venu apporter à Paris, au commencement de juillet.
L’affaire du Bagdad n’est pas pour nous d’un intérêt capital. Si en autorisant les détenteurs français a vendre aux banques allemandes leur
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lot d’actions, si même en inscrivant à la cote cette valeurfranco-allemandefetelleétait francoallemande, sous son aspect financier, puisque la France en possédait le tiers), on pouvait faciliter l’arrangement... C’est seulement de l’inscription des actions du Bagdad, entreprise internationale, que M, Pondère parlerait, comme Pavait fait M. de Gwinner. Il ne serait pas question d’ouvrir le marché français aux valeurs purement allemandes.
D’ailleurs l’introduction de ces valeurs à la Bourse n’est désirable ni pour les Français ni pour les Allemands. Elle exposerait ici le gouvernement qui la permettrait à des attaques difficiles à parer; et elle mettrait les actions des sociétés allemandes cotées en France à la merci d’un de ces incidents politiques si fréquents entre la France et rAllemagne. Dans une crise, comme celle qui suivit Agadir, les Français, porteurs de valeurs allemandes, les jetteraient en masse sur le marché par entraînement patriotique. 11 en résulterait les plus grands dommages pour les sociétés dont les titres seraient oftèrts, sans qu’aucun demandeur ne se présentât pour les acheter, et aussi pour leurs actionnaires français.
M. Gaillaux, qui est un financier éminent, n’a
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
pas pu s’arrêter, affîrineiit ses amis, et ne s’est pas arreté — les procès-verbaux de M. Pondère en font foi — à un projet dont la réalisation, dans l’état des rapports de la France et de l’Allemagne, ne serait avantageux que pour les banquiers qui (c écouleraient des titres » mais qui ferait ensuite courir aux porteurs de ces titres et aux sociétés allemandes les ayant placés en France des risques redoutables. Ces raisons qui s’opposent à Finscription à la cote de la Bourse des actions de sociétés industrielles ou linancières germaniques, s’opposent avec bien plus de force encore à Tinscription des fonds d’Etat. D’abord il ne se trouverait pas de Français pour les acheter; s’il s’en trouvait, la panique serait beaucoup plus à craindre pour ces fonds que pour les titres des entreprises privées. A la moindre tension des rapports entre la France et l’Allemagne, les rentes allemandes seraient l’objet de ventes de panique de la part des porteurs effectifs ou de manœuvres à la baisse de la part des spéculateurs. En second lieu leur négociation à la Bourse offrirait un point d’attaque à toute une partie de la presse. On ferait contre les fonds allemands des campagnes incessantes, dont le gouvernement de Berlin ne manquerait pas de se plaindre. Il nous
reprocherait d’avoir fait coter ses fonds à Paris pour ensuite les laisser dénigrer. Un homme d’Etat comme M. Caillaux ne pouvait pas songer, alors qu’il cherchait les éléments d"un accord durable, à proposer une concession dont la conséquence la plus certaine serait d’introduire entre les deux États une cause nouvelle de désaccord.
Quand il faisait « tâter » M. de Lancken pour que celui-ci « tâtât » à son tour son gouvernement sur la possibilité de conclure une « entente générale », il agissait encore en homme d’Etat qui ne se contente pas d’expédients, mais veut des solutions.
Qu'aurait été cette entente? Elle aurait été telle que M. Cambon l’avait proposée au chancelier dans ses entretiens du commencement de juin, à Berlin, et à M.de Kiderlen, dans l’entrevue historique de Kissingen (21 juin). L’ambassadeur avait dit : « Il y a entre nous une question inabordable et inoubliable, qui empêche que nous ne fassions une « entente cordiale ». Cette question réservée, pourquoi ne pas chercher courtoisement et avec bonne foi à faire disparaître les autres difficultés? »
Cette proposition était celle d’une « entente générale » ou elle ne voulait rien dire. On allait
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commencer par régler les difficultés marocaines. Après celles-là, qui étaient les plus graves de toutes, nous serions disposés à passer à l’examen des autres. Si nous voulions une querelle, le Maroc nous en donnait l’occasion, la meilleure occasion qui fût, puisque nous étions certains d'être soutenus par TAngleterre. Pourtant cette querelle nous voulions l’éviter; c’est pour l’éviter que nous négociions. Pourquoi en ayant éliminé la cause de discorde la plus grave (après la cause « inabordable »), n’aurions-nous pas cherché à éliminer les autres, celles de moindre importance ? En laissant subsister des sujets de compétition en Orient, nous nous mettions dans le cas d’avoir à traverser une nouvelle crise dans six mois. M. Caillaux ne pensait-il pas en bon Français, quand, à une entente précaire, il voulait substituer, par des accords particuliers sur tous les points où des litiges secondaires mais encore dangereux pouvaient s’élever, une éntente solide ?
La grave question serait, pour nous, restée posée, rien ne pouvant l’écarter. Quant à nos amis et à nos alliés ils n’auraient pas plus vu une défection de notre part dans cette « entente générale », que nous n’avions vu une défection de la Russie dans la conclusion par elle de l'ar-
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rangement sur les chemins de fer perses et turcs (entrevue de Potsdam) ou que nous n’en verrions une de la part de l'Angleterre, si elle arrivait h un arrangement avec l’Allemagne pour le dernier tronçon du Bagdad.
Les alliances sont fondées sur des solidarités d’intérêts et non sur des combinaisons de cabinets. LaFranceetl’Angleterre nepeuventpaslaisser s’établir sur l’Europe une domination germanique. Si rune des deux puissances succombait, l’autre aurait bientôt son tour. Leur intérêt leur commande de s'épauler, mais il ne leur commande pas d’entretenir de petits foyers de mauvaise humeur, d’où peut sortir à l’improviste, à un moment qu’on n’aura pas soi-même choisi, la grande querelle, l’inévitable conflit.
En désirant « l’entente générale » sur des points particuliers, M. Caillaiix ne songeait donc pas à ratifier une seconde fois le traité de Francfort, qui pour l'Allemagne est un acte définitif. Sa suggestion, tendant à établir un rnodus vivendi pacifique tant qu’on serait en paix, n’était pas plus contraire au patriotisme que ne l’avait été l’Accord de igog fait par MM. Clémenceau et Pichon. Ces deux ministres avaient voulu en associant économiquement l’Allemagne et la France au Maroc désarmer à l’avance l’op-
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position allemande contre nos empiétements politiques. En cherchant à réaliser l'affaire du consortium de la N'Goko-Sangha, M. Pichon avait voulu faire lui aussi une entente particulière. Pourquoi la pensée qu'on ne reproche pas h M. Pichon, la reprocherait-on à M. Caillaux?
S’il était vrai que le Président du Conseil eût contrarié notre action diplomatique en faisant présenter des propositions différentes de celles quenotre ambassadeur était chargé de soutenir, il aurait commis un acte coupable, pour lequel des sanctions sévères seraient justifiées.
Mais quand il autorisa M. Pondère, le ^5 juillet, à (( causer .» avec M. de Lancken, il n’y avait de notre part encore aucune proposition. M. Cambon était parti de Paris au commencement du mois sans avoir rien à offrir. Il n’avait eu pour instruction que d’écouter les demandes allemandes ; et du i 5 au 28 il ne parla que pour leur opposer un refus (cession du Gabon); il n’offrit rien jusqu’au 28, où il parla d’une rectification de frontière à l’est du Cameroun.
Le Président du Conseil manquait-il à son devoir quand il cherchait à suggérer à l’adversaire l’idée de propositions que nous pourrions ne pas écarter par la question préalable?
M, Pondère eut cette mission de suggérera
LA CHRONIQUE DE l’aN IQl I
rAIlemagne des combinaisons discutables; il eut une double mission : s’informer des arrièrepensées de l’Allemagne et l’amener à présenter des demandes compatibles avec notre honneur.
Si elle avait maintenu sa première exigence, c’était la rupture, et sans doute bientôt après la guerre. M. Caillaux est-il coupable d’avoir cherché à conjurer cette formidable partie où l’Allemagne aurait exposé peut-être la couronne de son empereur mais où la France aurait exposé sa vie même?
Quand on n’a pas la responsabilité, il est facile de conseiller l’audace; si la partie tourne mal, les conseilleurs s’éclipsent. Chacun dit : ce n’est pas moi ! M. Caillaux dirigeait, lui, la partie de la France. S’il l’avait gagnée, il aurait été grand parmi les plus grands. Mais s’il l’avait perdue Avant d’engager l’enjeu précieux entre tous, le plus cher de tous, l’existence nationale, n’avait-il pas le devoir de faire, tout ce que permettait l’honneur, pour que la partie ne s’engageât pas. Son initiative quand il permit à M. Fondère d’aller ù l’ambassade d’Allemagne, fut donc inspirée autant par des pensées d’un homme d’Etat que par les sentiments d’un patriote.
Ces explications des amis de M. Caillaux çom-
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
portent beaucoup de vérité, et qui ne les connaîtrait pas ne pourrait pas porter un équitable jugement sur « les négociations secrètes ».
Toutefois M. Caillaux n’est pas à l’abri de toute critique.
Il avait le droit, comme Président du Conseil, de rechercher des informations et même de faire à l’adversaire des suggestions. Mais il est regrettable que le ministre des Affaires étrangères et l’ambassadeur soient restés dans l’ignorance de l’opération souterraine à laquelle se livrait M. Pondère ; et M. Pondère était l’homme le moins désigné pour exécuter cette opération.
L’ambassadeurd’Allemagne « savait» puisque M. de Lancken était son subordonné et puisque ce subordonné, avant de partir pour Berlin le 538, pour y porter l'idée de « l’entente générale », alla prendre l’avis de son chef (voir procès-verbaux Pondère).
Par l’ambassade, M. de Kiderlen « savait»
aussi. Et M.de Selves, comme M. Cambon, «ne savaient pas ».
Notre diplomatie se trouva donc handicappée à son désavantage pendant quelques jours. L’adversaire put croire qu’il y avait une fissure dans notre gouvernement. « On pourrait obtenir davantage d’un gouvernement désuni ». Il est vrai
LA CHRONIQUE DE L'aN I9I 1
que M. Caillaux envoya, le 3] juillet ouïe i^ï-aoùt, un des chefs de son cabinet, M. Piétri, porter à Berlin des renseignements sur ce qui s’était dit le ^{5, le et le 9 .^ entre MM. Pondère et de Lancken. M. de Selves lui avait parlé le 28 à Rambouillet du télégramme où il était recommandé de ne pas faire connaître à l’ambassadeur les interrogations et les suggestions (plus que les propositions) que M. Pondère avait apportées à M. de Lancken.
On ne porte sans doute pas un jugement téméraire en pensant que M. Caillaux voulut, en informant lui-même M. Cambon, prouver que la (( recommandation » « de ne rien dire à l’ambassadeur » ne venait pas du Président du Conseil.
Mais, au-dessus de M. Cambon, il y. avait M. de Selves, son chef hiérarchique direct, qui, lui, ne reçut pas communication des procèsverbaux Pondère.
Si le Président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères avaient eu des rapports plus confiants, M. Caillaux, dès le jour où il permit à M. Pondère de se mettre en mouvement, aurait dit à M. de Selves : « J’ai un émissaire qui va voir Lancken. Je vous donnerai connaissance de tout ce qubl en tirera. » Et si, ayant ainsi parlé, il avait informé le ministre des Affaires
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES 2f)7
étrangères, s’il avait concerté avec lui les suggestions à déposer dans Tesprit du principal collaborateur de M. de Schoën, il aurait été irréprochable. Mais au mois de juillet il y avait entre le Président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères des causes de dissentiment aigu.
M. Caillaux avait d’abord su très mauvais gré à M. de Selves d'avoir cherché à lui forcer la main dans la question de l’envoi d’un bateau à Agadir. Un incident, survenu au cours du voyage du Président de la République en Hollande, avait encore aigri le Président du Conseil. M. Herbette, ancien chef du cabinet de M. Cruppi que M. de Selves avait confirmé dans ses fonctions, avait prié un journaliste, avec qui il entretenait de bons rapports de lui télégraphier tous les jours, pendant la durée du voyage, une revue de la presse. (On s'étonne, disons-le entre parenthèses, que le ministre des Affaires étrangères de France, quand il est en déplacement officiel, surtout en temps de crise, ne reçoive pas de son département un bulletin quotidien d’informations.)
Le correspondant volontaire de M. Herbette, relevant les nouvelles du jour, signala le 5 juillet deux lignes de VÉcho de Paris : « M. de Gwinner, directeur de la Deutsche Bank, a été reçu hier en audience par M. Caillaux. »
LA CHRONIQUE DE l’aN IQll
La dépêche passa par le bureau du ministère de rintérieur, où on la fit lire à M. Caillaux. II fut très irrité « que M. Herbette fît surveiller son antichambre ». C'était de « l’espionnage ». Au retour de M.de Selves,il le dit, se plaignant amèrement des procédés de M. Herbette, qui, il est juste de le reconnaître, était innocent d’avoir reçu une coupure de journal. Si la dépêche avait été adressée à tout autre qu’au chef du cabinet de M. de Selves,;M. Caillaux ne s’en serait peutêtre pas formalisé, mais contre M. Herbette il avait des préventions. Les uns disent qu’il lui attribuait l’opposition de M. Cruppi à la proposition du chemin de fer Congo-Cameroun. Les autres veulent qu’il ait considéré le chef du cabinet du ministre des Affaires étrangères comme un dangereux casse-cou. Dès le lendemain de la formation du ministère, il avait demandé qu’il fût relevé de ses fonctions. On était venu lui raconter que l’étudiant lorrain Munck et les deux dessinateurs alsaciens Hansi et Zislin avaient eu, le 28 juin, les honneurs d’un dîner et d'une réception solennelle chez M. Herbette. Le Président du Conseil avait estimé que cette manifestation de sentiments anti-allemands était intempestive de la part d’un diplomate associé d’aussi près que l’est le chef du cabinet du mi-
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
nistre des Affaires étrangères à la direction de notre politique. M. Caillaux aurait sans doute eu raison de rappeler à plus de réserve M. Maurice Herbette si c’était lui qui avait reçu MM. Munck, Zislin et Hansi. Mais le « coupable » (si on peut dire qu’il y ait culpabilité de la part de Français à témoigner de la sympathie à des jeunes gens qui s’opposent vaillamment et spirituellement à la germanisation de l’Alsace-Lorraine) c’était M. Louis Herbette, conseiller d’Etat, parent et homonyme de M. Maurice Herbette à la vérité.
Mais ce n’était pas M. Maurice Herbette, qui n'avait même pas assisté au dîner et à la soirée de son oncle, pour cette bonne raison qu’il était, le 28 juin, à Londres, aux fêtes du couronnement du roi Georges.
M. Caillaux n’avait pas pu obtenir de M.
de Selves qu’il renonçât à la collaboration de l’ancien chef de cabinet de M. Cruppi. Son ministre des Affaires étrangères lui avait tenu tête, ce qui n’avait pas été sans exciter, chez un homme aussi autoritaire que l’est M. Caillaux, un peu d’humeur et de dépit.
ün prétend qu’en plaçant M. de Selves au quai d’Orsay il avait cru y mettre un fonctionnaire, qui, à la tête de notre diplomatie,.apporterait la docilité dont il avait dû prendre l’habi-
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tude dans sa longue carrière de préfet. Mais M. de Selves n'avait pas montré celte docilité quand il avait cherché à faire prévaloir, contre le Président du Conseil, ses vues personnelles dans la question du bateau. Se faisant une fausse idée de son ministre des Affaires étrangères, M. Caillaux croyait, assure-t-on, que la volonté que montrait M. de Selves d’être dans son département autre chose qu’un figurant, n’était pas la sienne propre, mais celle de M. Herbette. 11 attribuait au chef du cabinet toute la fermeté qu’il refusait de reconnaître au ministre. D’où chez lui de la surprise, en ne trouvant pas au quai d’Orsay un collaborateur souple,qui consentît à n’être qu’un chef de division, et de l’irritation en trouvant dans un subordonné, une volonté qui contrariait la sienne et lui faisait échec. Il y avait donc une cause de mésintelligence profonde entre le quai d’Orsay et la place Beauvau. Les deux entourages l’envenimaient. Auprès de M. Caillaux il y eut, pendant toute la crise, et surtout à partir du 3i juillet ou du août, des personnes ayant une grande inlluence sur l’opinion publique, et qui pour des raisons personnelles étaient les adversaires de M. Herbette. N’aimant pas le chef du cabinet, ces familiei's de la place Beau-
LES NÉGOCIATIONS SECRETES 271
vau faisaient retomber sur le ministre du quai d'Orsay, qui le maintenait à son poste, une partie de l’animosité qu’ils lui avaient vouée.
On excitait la méfiance du Président du Conseil contre son collègue. Il en vint à croire fort injustement qu’au ministère des Affaires étrangères il n’y avait qu’incapacité ou témérité. Était-il sage de confier le secret de la mission Pondère, quand M.de Lancken l’eut provoquée, à M. de Selves et surtout à M. Herbette? Ces messieurs n’y verraient-ils pas un empiétement sur les droits du ministère des Affaires étrangères et sur les prérogatives de la Carrière? Oui, certainement ils auraient réclamé contre la confusion des attributions, trouvé incorrecte une manœuvre dont Tidée première ne leur eut pas appartenu et dont l’agent d’exécution n'eût pas été un homme à eux. Ils auraient donc empêché M. Caillaux de se livrer aux sondages qu’il croyait utiles. Comme il ne se trouva personne pour s’ériger en arbitre et rétablir l’harmonie entre les deux ministres qui se partageaient la responsabilité de nos affaires dans la crise de juillet-août 1911,00 doit regretter que M. Caillaux ait eu aussi peu de confiance en M. de Selves, mais on ne peut pas s’étonner trop, si on tient compte des inlluences
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d’entourages, de ce manque de confiance.
Ou’un chef de gouvernement emploie, pour se renseigner, des émissaires officieux, il n’y a rien là de répréhensible et rien là que d'habituel. Mais il faut que les émissaires soient vraiment officieux, qu’on puisse facilemen t les désavouer... Or M. Pondère, bien qu’il n’eùt aucun titre diplomatique, bien qu’il n’appartînt pas à la diplomatie officielle, n’était plus un personnage (( désavouable » quand M. Caillaux lui permit de retourner chez M. de Lancken. Souvenonsnous que M. Pondère avait été envoyé en mai par M. Caillaux au conseiller de l’ambassade d’Allemagne, qu’il avait été alors chargé par M. Caillaux d’une mission confidentielle. 11 était donc, en juillet, pour M. de Lancken un personnage ayant l’oreille de M. Caillaux. C’est parce qu’il le savait dans la confiance du Président du Conseil qu’on l’appelait à l’ambassade d’Allemagne, le 25 juillet; il n’y venait qu’avec la permission de l’homme d’Etat dont une première fois il avait été l’émissaire.
Par lui les communications s’échangeaient rapidement, avec une rapidité qui dévoilait l’intimité. Le 25 , le 26 et le 27, M. Pondère fit la navette entre la place Bcauvau et la rue de Lille, reçu
27fi
tout de suite par M. Caillaux, chaque fois qu’il se présentait à son cabinet, rapportant dans la journée même la réponse aux questions du conseiller de l’ambassade d’Allemagne. Le Président du Conseil en agissait avec M. Pondère non comme avec un agent secret, lancé en sondeur, mais comme s’il avait été un négociateur qualifié.
Cet homme, qui voyait le chef du gouvernement deux ou trois fois par jour, avait beau s’en défendre, il était « autorisé », devait penser M. de Lancken. C’était M. Caillaux lui-même qui parlait par la bouche d’un émissaire accueilli avec tant d’empressement.
Pour s’enquérir des dispositions de l’Allemagne sans se compromettre, il aurait donc mieux valu choisir un homme qui n’eût pas eu avec M. Caillaux des rapports certains, comme ceux qu’avait révélés la première mission (chemin de fer Congo-Cameroun). Ily avait à la place Beauvau assez de visiteurs intelligents, connaissant la politique, qui auraient pu être reçus à l’ambassade d’Allemagne. Quand il se serait agi de rendre un service au pays, un des journalistes que M. Caillaux voyait chaque jour, qu’il inspirait, qu’il lui arrivait même de consulter, n’aurait pas refusé de faire l’opération dont M. Pondère fut
LA CHRQI^lQÜÇ LE IQU
chargé. Le journaliste aurait eu pour prétexte sa fonction professionnelle même ; c’est au nom d’un journal qu’il aurait parlé et écouté, tandis que le directeur des Messageries Fluviales du Congo, quand il se mêlait d’apporter des informations politiques ou de venir en chercher, ne pouvait le faire que comme un mandataire.
Ce que disait ce mandataire trop bien qualifié était considéré comme engageant le mandant. 11 est bien vrai que jamais M. Fondère ne fit une promesse positive ; il émit seulement certaines idées que ni M. de Selves, parlant à M. de Schoën, ni M. Cambon, parlant à M. de Kiderlen n’avaient encore mises en discussion.
Voyant que Témissaire dn Président du Conseil devançait les organes de la diplomatie officielle, les négociateurs allemands devaient chercher à profiter de la mésentente que paraissaient révéler ses initiatives. Le premier ministre avait certainement un droit de haute surveillance sur la négociation, mais il n’en avait pas la direct tion. Or la mission secrète confiée à M. Pondère, à un homme dont les rapports avec M.Caillaux étaient avérés, laissait malheureusement croire que le Président du Conseil avait des plans personnels différents des plans de son gouvernement. Pourquoi l’Allemagne se serait-
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elle abstenue d’exploiter, en l’exagérant, ce désaccord ?
Pour armer M. de Kiderlen dans ses discussions avec notre ambassadeur, on lui donnait par le télégramme du 27 juillet comme étant des propositions fermes, les suggestions et les interrogations de l’émissaire officieux. Par exemple M. Pondère s’était enquis : Est-ce que M.de Gwinner a parlé au nom du gouvernement allemand quand il a demandé telles ou telles concessions sur le Bagdad et sur la présidence de la Dette ottomane? Et forçant peut-être un peu la note, on écrivait dans le télégramme du 27 juillet : « On offre... » Gomme cette « offre » avait été apportée par un agent extra-diplomatique, comme elle n’avait pas encore été officiellement formulée par M. de Selves dans ses conversations avec M. de Schoën, le rédacteur de la dépêche ajoutait, ou à jpeu près: « N’en parlez pas à l’ambassadeur. »
Cette recommandation était faite pour donner plus d’importance à la communication. C’était un grand secret qu’elle révélait et de nature à fortifiera Berlin le négociateur allemand en lui apprenant ce que le négociateur français continuerait d’ignorer.
Les chefs de la chancellerie penseraient que
LA CHRONIQUE DE l’aN IQll
celui qui recevait les confidences de la politique française avant l’ambassadeur de France luimême, était un bien habile homme.
A peu près trois semaines après Penvoi du télégramme du 27 juillet il y avait entre le conseillerde l’ambassade d’Allemagne M. de Lancken et le sous-directeur des Affaires politiques au quai d’Orsay, M. Conty, une conversation autour de laquelle on a fait un grand bruit et sur laquelle tous les détails n’ont pas été donnés.
M. de Lancken venu pour entretenir M. Conty d’une question de douane (encore !) passa, quand son sujet eut été épuisé, à la grande affaire du moment, la négociation.
« Vous nous offrez trop peu. Nous aurons davantage, fit-il, très affirmatif. Il nous a été offert beaucoup plus.
— Et par qui donc, interrogea M. Conty, par quelque intrigant bavard ?
— Non, par la personne la plus qualifiée.
M. Conty s’en alla aussitôt faire rapport de cet entretien à son chef, M. Bapst, directeur des Affaires politiques.
Il est d’usage que les hauts fonctionnaires des Affaires étrangères, chaque fois qu’ils ont eu une conversation avec un agent d’une ambassade étrangère en rédigent un résumé qui est
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES 277
versé aux dossiers des affaires auxquelles cette conversation a eu trait.
M. Conty demandant à M. Bapst s’il devait noter la fin de son dialogue avec M. de Lancken, il lui fut répondu que c’était inutile. « M. Bapst ferait lui-même connaître au ministre, verbalement, l’allégation du conseiller de l’ambassade d’Allemagne. »
Cette allégation ne fut donc pas consignée dans la note de M. Conty. Mais au mois de novembre, après le départ de M. Bapst, le sousdirecteur s’inquiéta. Il avait fait un procès-verbal incomplet de son entrevue du 28 ou du 24 août avec M. de Lancken. Or le chef qui lui avait conseillé d’omettre la seule partie intéressante de sa conversation n’était plus là.
Afin de mettre sa responsabilité à couvert, pour qu’on ne pût pas l’accuser d’avoir dissimulé une partie de la vérité, M. Conty reprit sa note et y ajouta en post-scriptum les dernières phrases échangées entre lui et M. de Lancken : « On nous a offert plus. — Qui ? — La personne la plus qualifiée. »
Ce post-scriptum tracé avec une autre plume et une autre encre que le corps de la note, il demeura visible qu’il y avait été ajouté à une date postérieure. Les amis de M. Caillaux, ren-
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dus un peu injustes pour les fonctionnaires de la Carrière par la rivalité qui avait divisé la place Beauvaii et le quai d'Orsay pendant la crise, ont chuchoté que M. Conty avait dans son postscriptum fait une altération de la vérité par malveillance pour le Président du Conseil.
Pour repousser cette insinuation,ilyudeuxraisons au moins : d’abord l’honorabilité de M. Conty,ensuite le faitque note etpost-scriptum avaient été visiblement écrits à deux dates différentes. Si rinterlocuteur de M. de Lancken avait, pour nuire à M. Caillaux, été capable de prêter au diplomate allemand des paroles que celui-ci n’aurait pas dites, il aurait recommencé entièrement sa note le jour où il aurait jugé nécessaire de la compléter par un « ajouté » mensonger.
Nous avons déjà cité trois circonstances où l’Allemagne argua contre nous de ce qu’elle appelait les « propositions Pondère ». Une quatrième fois, M. de Schoën s’en servit. Ce fut dans une rencontre qu’il eut avec M. Caillaux, chez M. de Selves, le 26 août.Le Président du Conseil, désirant avoir une explication avec l’ambassadeur allemand et sachant qu’il devait se trouver à une certaine heure dans le cabinet du ministre des Affaires étrangères, y vint. Eu
LES l^ÉGOCIATÎONS SEGKÈTES ^79
présence dë M. de Selves, qui volontairement se tint à l’écart, M. Caillaux se plaignait qu’on lui eût attribué des propos qu’il n’avait pas tenus. M. de Schoën répondit que M. Caillaux avait fait ouvrir des négociations secrètes avec un membre de son ambassade. (Pourtant elles n’avaient pas été secrètes pour M. de Schoën, puisque c’est avec son assentiment que M. de Lancken était parti pour Berlin lë 28 juillet.) Pendant un long quart d’heure l’explication se poursuivit avec assez d’animation, M. Caillaux maintenant avëc force qu’il n’avait jamais fait de propositions qui liassent notre diplomatie; «la personne qu’avait reçu M. de Lancken n’avait pas qualité pour engager la France et n’avait d’ailleurs jamais rien promis ».
Après avoir pris connaissance des procès-verbaux de M. Pondère, celui qui les a lus sans parti pris pour ou contre M. Caillaux, doit reconnaître, si ces procès-verbaux sont véridiques, que M. Caillaux suggéra, il est vrai, des combinaisons, mais dans un moment où notre diplomatie officielle n’en présentait aucune.
M. Pondère parla successivement d’abandonner à l’Allemagne un point sur la mer au nord de Libreville, de lui céder l’arrière-pays
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de la Guinée espagnole, de lui abandonner le territoire du moyen Congo depuis la Sangha.
Il jeta ces idées dans l’esprit de M. de Lancken le 25 , le 26 et le 27 juillet, à un moment où à la prétention de l’Allemagne sur le Gabon nousn’opposionsqu’une négation. SiTAllemagne avait persisté à dire : « Gabon » et nous à répondre : « non », la négociation aurait été rompue. Il n’a pas été d’une mauvaise politique d’amener l’Allemagne à modifier ses demandes, en lui faisant indiquer, par une voie officieuse, sur quelles bases la discussion nous deviendrait possible. Ces bases elle les adopta dès que M. de Kiderlen fut revenu (i®^‘ août) de Swinnemünde où il était allé présenter son rapport à l’Empereur ; les propositions que nous fit alors le Secrétaire d’Etat et qu’il devait compléter le 9, s’inspiraient des suggestions Pondère en en élargissant la portée. C’est ainsi qu’il réclama à l’ambassadeur la frontière de TOgoué et de TAlima dontM. de Lancken avait parlé au négociateur secret. M. Cambon la refusa. Du reste M. Pondère, de son côté, avait toujours dit et, dans une forme discrète, avait répété, par son télégramme du 28 juillet : « M. Caillauxne veut pas aller plus bas que la Sangha ».
On peut dire que par ces suggestions M. Cail-
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
laux devança les propositions que la France était prête à discuter; mais il n’est pas juste de dire qu’il opposa des propositions personnelles à celles de notre diplomatie. Le rapprochement des dates écarte de lui ce reproche.
En laissant, lui, chef du gouvernement, ignorer au ministre des Affaires étrangères les renseignements qu’il recueillait et les suggestions qu’il faisait porter à l’adversaire, il a créé un précédent dont ses successeurs feront bien de ne pas s’inspirer. Mais son erreur n’alla pas au delà. Il est excessif de dire qu’il fît une diplomatie occulte contre la diplomatie officielle et, tout bien considéré, il ne nuisit pas au pays.
S’il eut d’ailleurs une inspiration tout à fait malheureuse, dont il devait supporter seul les conséquences, c’est quand, ne voulant pas encore s’expliquer à la Commission sénatoriale, il souleva pourtant le premier la question des négociations secrètes. Faisant allusion aux révélations d’une exactitude imparfaite qui avaient paru dans certains journaux, il affirma « qu’il n’y avait jamais eu de négociations en dehors des négociations officielles ». Sans doute, le moment était mal choisi, en janvier 1912, alors que le traité n’avait pas encore été approuvé,
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pour faire devant toute l’Europe l’étalage des dissensions de notre gouvernement. Mais l’affirmation de M. Caillaux fut trop absolue. L’audition de M. Pondère et la lecture dé ses procèsverbaux auraient justifié, dans une large mesure, le Président du Conseil, en établissant que son émissaire avait « interrogé, suggéré, écouté » beaucoup plus qu’il n’avait « proposé ». Pourquoi n’avoir pas fait appeler M. Pondère et n’avoir pas fait lire aux sénateurs, en janvier, les lettres dont on devait, avec l’autorisation de M. Caillaux lui-même, nous donner connaissance au mois de mars ? On s’explique difficilement pourquoi M. Caillaux ne se borna pas à dire qu’il n’avait jamais rien fait qui contrariât la diplomatie du pays, et que, au surplus, il était prêt à donner, soit immédiatement en comité secret, soit en public, après le vote dii Sénat, tous les éclaircissements sur les moyens d’informations dont il s’était servi. Par son affirmation tranchante, il s’attira malheureusement une contradiction muette de M. de Selves ét il provoqua lui-même la chute de son cabinetfi).
(1) Procès-verbal de la Commission du Sénat chargée d’examiner les traités franco-allemands (séance du 9 janvier, d’après le Temps) :
M, Çqillaux : « Puiscjué l’on a essayé d’établir, cjaps
LES négociations SECRÉTÉS
Pourquoi le Président du Conseil avait-il parlé de ses investigations secrètes à tous les ministres, excepté à celui qu'elles devaient le plus intéresser, le ministre des Affaires étrangères?
presse et ailleurs, que des négociations ont été poursuivies en dehors du ministre des Affaires étrangères, je donne ma parole d’honneur qu’il n’y a jamais eu de tractations politiques ou financières d’aucune sorte. Il n’y a jamais eu de négociations en dehors des négociations diplomatiques et officielles. >>
M. Clemenceau se lève et, s’adressant à M. de Selves, lui dit : « Monsieur le ministre des Affaires étrangères peut-il nous confirmer cette déclaration ? Peut-il nous dire s’il n’existe pas des pièces établissant que notre représentant à Berlin s’est plaint de l’intrusion de certaines personnes dans les relations diplomatiques franco-allemandes ? »
Sur ces mots, dits d’une voix brève, l’attention des commissaires s’éveille.
M. Caillaux se lève pour répondre.
M. Clemenceau l’arrête d’un geste et dit : « Monsieur le Président du Conseil, je ne m’adresse pas à vous. C’est à M. le ministre des Affaires étrangères que j’ai posé la question. »
M. de Selues répond alors : <' Messieurs, j’ai toujours un double souci : la vérité d’une part, et de l’autre le devoir que m’impose ma fonction. Je demande à la commission de ne pas répondre à la question que vient de m’adresser M. Clemenceau. »>
Un court silence.
M. Clemenceau reprend : « Cette réponse peut satisfaire tous les membres de la commission, mais elle ne peut pas satisfaire celui qui vient de parier. »
Nouveau silence.
M. Clemenceau ajoute encore : « J’ai dit que cette réponse ne pouvait pas satisfaire l’homme à qui on a fait des confidences, moi... Et ces confidences, je ne les avais pas sollicitées. »
Recevant ensuite les journalistes à la place Beauvau, M. Caillaux, d’après le Temps, leur fit cette déclaration :
« En mon Ame et conscience, je puis vous déclarer que j’ai dit aujourd’hui devant la commission sénatoriale exactement la vérité.
Chef du gouvernenient, j’avais le devoir de secopcj^f
LA CHRONIQUE DE l’aN I 9 II
Nous avons demandé à quelques-uns des membres du cabinet Caillaux de nous commenter la lettre qu’ils avaient signée. L’un d’eux nous a répondu : « Très souvent M. Caillaux
par tous les moyens dont je disposais l’action de notre diplomatie. J’ai donc accueilli tous ceux qui m’apportaient des informations. J’ai pu suppléer ainsi à certaines lacunes, mais j’ai toujours répondu expressément à ceux qui après m’avoir apporté des renseignements, essayaient de me tâter. « Il y a un ambassadeur à Berlin chargé des négociations. C’est lui seul qui a mandat de parler au nom de la France. Je ne veux pas mêler des négociations officieuses aux négociations officielles.
« J’ajoute que j’ai toujours tenu au courant de mes informations tous ceux qui avaient qualité pour les connaître. »
M. de Selves, ne connaissait la négociation secrète que par le télégramme du 27 juillet, par une lettre de M. Pondère (du 16 août) que M. Caillaux avait un jour égarée au quay d’Orsay, par la note Conty et par les explications qui avaient eu lieu le 26 août entre MM. de Schoën et Caillaux, dans son cabinet. Le président du conseil ne lui ayant donné aucune explication, il restait convaincu que, sous sa diplomatie officielle, il y avait eu une diplomatie secrète dont l’Allemagne avait pu tirer quelque avantage. Il avait fait part de sa conviction à M. Clemenceau. Mais l’attaque à laquelle M. Clemenceau se livra, le 9 janvier, contre M. Caillaux n’avait pas été concertée entre lui et le ministre des Affaires étrangères. Comme toujours l’ancien Président du conseil, de 1906 à 1908, agit de son propre mouvement. Quand M. Caillaux parla le premier des négociations secrètes, pour dire qu’il n’y en avait pas eu, M. Clemenceau, se souvenant de ce que lui avait dit M. de Selves, voulut provoquer entre les deux ministres une explication d’où jaillît la vérité.
On aurait mieux aimé que le ministre des Affaires étrangères eût mis en garde son Président du Conseil contre le danger d’une affirmation trop tranchante, qu’il lui .dît par exemple : « Ne parlez pas des négociations secrètes car je ne serais probablement pas d’accord avec vous. » Mais les deux ministres n’avaient plus depuis longtemps que les rapports strictement obligatoires. La découverte par M. Caillaux de la note Conty, dans une liasse de pièces qui allaient être envoyées au Sénat, avait achevé de les brouiller. Entre le Président du conseil et le ministre des Affaires élrangè-
LES NÉGOCIATIONS SECRÈTES
nous disait : a Mes informations personnelles « me laissent croire..., m’apprennent. » Nous comprenions tous qu’il avait des informateurs secrets. Maisnousne l’interrogions pas... » Deux autres ministres ont éludé notre question et nous ont répondu : « Chaque fois qu’il y a eu à trouver, puis à défendre une solution conforme à l’intérêt national;, c’est Caillaux qui a été le plus ingénieux dans la recherche et le plus ferme dans la défense. »
On ne peut contester ni l’ingéniosité du Président du Conseil, ni la fermeté de son patriotisme, et il est juste de lui reporter l’honneur de plusieurs des stipulations avantageuses qu’à force de persévérance on finit par faire insérer dans le traité du 4 novembre.
Oui, M. Caillaux; aussi bien dans la négociation secrète que dans la négociation diplomatique, opposa aux prétentions allemandes sur rOgoué et l’Alima une invincible résistance ;
res, la mésintelligence était telle qu’ils ne se parlaient presque plus. Pour qu’ils donnassent l’un et l’autre de la négociation secrète la même version, il aurait fallu que M. Caillaux allât faire ses confidences^ à M. de Selves. Le pouvait-il si tardivement?
Le ministre des Affaires étrangères n’avait pas prévenu le Président du Conseil de ce qu’il dirait si on l’interrogeait sur les missions Pondère ; mais M. Caillaux n’avait pas donné connaissance à l’avance à M. de Selves de la déclaration qu’il se proposait de faire relativement à ces missions.
tk dHRONlÔUE t)E LAN I 9 I 1
oui, par la publication qu’il fit faire dans le Temps le i 4 septembre, il préserva le Congo de « la coupure » ; oui il trouva la solution élégante de la question du Congo belge (i); oui, on constate si on rapproche les suggestions portées par M. Pondère et les principaux articles du traité sur le Congo que ceux-ci ont été inspirées par celles là. C’est M. Caillaux qui, par son émissaire, jeta les bases de l’accord honorable du h novembre.
Oui enfin, M. Caillaux peut invoquer le témoignage de l’ambassadeur sur qui pesa une si lourde responsabilité. M. J. Cambon en effet a dit et il répète, chaque fois qu’il en a Toccasion, que le Président du Conseil fut toujours son plus ferme appui. Quand il parle des lettres nombreuses qui pendant les négociations lui arrivèrent de la place Beauvam, il déclare « que ces lettres font à M. Caillaux le plus grand honneur )>. La part du Président du Conseil est donc large dans le succès des négociations.
Mais le double engagement de l’Allemagne relatif au régime judiciaire et au régime des Protégés au Maroc, engagement dont la réalisation achèvera pour nous la conquête du pays, c’est
(1) M. Pierre Albin, dans- le Coup d'Agadir^ revendique pour M. de Selves l’honneur de cette ingénieuse trouvaille.
Les NlïïGOCIÀTIONS SECRÈTES 2^1
à robstination de M. de Selves que certainement nous le devons.
Mais quand au milieu de septembre, M. Caillaux en appelait à l’opinion publique pour rendre la « coupure » impossible, il se ralliait au sentiment que M. de Selves avait le premier et presque seul soutenu dans la conférence du 22 août.
Lorsque la « poussière du Combat sera tombée », pour reprendre le mot du chancelier de Bethman à M. Jules Cambon, si nous avons trouvé au Maroc Taccroissement de puissance que nous sommes allés y chercher, les disputes auxquelles se livrent les amis de M. de Selves et ceux de M. Caillaux s’oublieront et on rendra justice aux deux ministres qui, dans un moment très critique, auront, chacun selon son caractère et selon ses moyens, > servi de leur mieux la cause de la France.
l’escarmouche financière
ET