‹ La chronique de MantesChapitre 113 sur 143 · CAUSE CÉLÈBRE · texte numérisé non relu

CAUSE CÉLÈBRE

Catherine de Ferrières. Charles da Goubert avait grand dis* eemementetun jugement profond. Quand il existait quelque différend entre gentilshommes, on s'en rapportait à son jugement. On lui reprochait cependant d'avoir des vices honteux et d'être très débauché. 1! paraît que les juges de Mante convoitaient depuis longtemps ses terres qui se trouvaient à leur bienséance. Bt comme le sieur de Ferrières ne se comporta pas ayec eux de manière à leur faire espérer un écliange de ses propriétés, ces magistrats peu intègres (1) résolurent, à queltpic prix que ce (Ut, de s'en rendre propriétaires malgré lui, et sans bourse délier. Voilà comment ils s'y prirent.

Le sieur de Ferrières vivait dans une grande familiarité avec le sieur Feret, vicaire de la Villeneuve-en-Chevrie; ils mangeaient souvent ensemble. Le vicaire alla un matin du carnaval de 1692, chez M. de Ferrières, entra dans sa cuisine et n*y trouva qu'une vieille servante qui filait, tournant le dos au feu ; elle lui apprit que son msûtre était allé à la chasse. Il aperçut une petite marmite où l'on avait mis un bouilli; il la prit, la mit sous sa soutane et l'emporta sans rien dire et sans que la vieille se doutât de son larcin.

M. de Ferrières arriva une heure après, environ sur le midi. La vieille qui ne s'était encore aperçue de rien, fht bien surprise quand elle vit que sa marmite était absente, et s'écria, comme madame Femelle dans Tartuffe (2) :

Je suis tout ébaubie et Je tombe des ones.

Elle (lit à son maître qu'elle avait mis le pot-au-feu et qu'il fallait que le diahle fut venu par la cherainéo et eût emporté la marmite par le même chemin. M. de Perrière alla droit au but et demanda si le vicaire n'éLait pas venu et a3'ant appris que celui-ci l'avait demandé : « Ne cherchons plus, dit-il, un autre voleur; il me le paiera. >» Il était d'autant plus piqué,

(1) La relation que nom copions dans la ms. Marion, ne dit pas lesquels des magistreta étaient intéraiséa à «Tolr lea biens du aeigneur da Féirièrea;

on va voir que c'était Bourat.

(2) Acte V, scène v.

qu'ayant gagné une faim dévorante à la chasse, son estomac était de moitié dans son ressentiment.

On a cru que pour user de représailles, il avait avec son fils, engagé Marie Menu, nouvellement mariée à Adrien Âumont, à voler au vicaire sa provision de salé, de sel et de beurre, un dimanche de carnaval, pendant le service qu'il faisait à Téglise. Marie Menu a dit qu'elle était entrée par une fenêtre de la maison, mais on a prétendu qu'elle avait rompu le mur. Le vicaire porta plainte devant M. Lebœuf, lieutenant-criminel de Mante. Marie Menu effrayée, fit porter 25 livres par sa tante et l'affaire fut assoupie.

Le sieur Bouret, procureur du roi, pensant que cette affaire pouvait aider sa cupidité dans la convoitise qu'il avait des biens de M. de Femères, accusa son ffls, le sieur de Saint-Chéron, d*avoir enlevé sa cousine germaine, d'avoir abusé de sa sœor. et de plusieurs vols commis dans le voisinage, particulièrement de celui commis ehec le vicaire. Il communiqua l'affàire à la maréchaussée, à cause du vol avec effraction. Claude de Saint-Chéron M arrêté, ainsi que sa sœur, Géneviève deFerrières. La compétence fut jugée le 27 juin, et le même jour, à cause de la déposition de Marie Menu, M. de Ferrières père fut aussi arrêté. Toute la iàmille se trouva emprisonnée, à Texception de Catherine de Ferrières, sur le compte de laquelle il ne fbt trouvé rien à reprendre, tant elle était le modèle de son sexe.

Quelque envie que les juges de Mante eussent de faire mourir les accusés, ils n*osèrent pousser la barbarie plus loin qu*un bannissement perpétuel, à Tégard de Saint-Cbéron et de sa sœur. Quant au sieur de Ferrières père, on conclut à un plus ample informé remis à trois mois. Le procureur du roi avait demandé le bannissement; il fut élargi.

Claude de Sai^t-Chéron qui était au service du roi, vint voir son père à l'occasion de la paix (1). Les juges de Mante rayant su saisirent Toccasion. Le château du sieur de Ferrières Alt entouré d*archers, le sieur de SaînM/héron ftit

<1) UtHOsdeRjtwiek.

CAUSE CbiLÈBIŒ

arrêté pour avoir rompu son ban, les juges le condamnèrent à mort et il (lit pendu le 10 septembre 1698. On attacha son corps devant le château de son père, parle col et le mOien du corps, avec des chaînes de fer et de gros clous rivés. Voilà le raffinement de barbarie dont les juges de Mante usèrent en mettant sous les yeux de M. de Ferrières le corps de son fils.

On avait foit saisir récemment la terre de Saint-Chéron, appartenant à M. de Ferrières père, à cause d'une amende de 1000 livres à laquelle ledit de Saint-Chéron était con* damné. Les juges ont affermé cette terre 190 livres» quand elle Tétait avant plus de 1000; le procureur du roi se porta caution du fermier.

Comme cette terre était dès lors à la discrétion des offl* ciers de la maréchaussée et qu'ils comptaient s'en rendre adjudicataires sans bourse délier, les juges entrèrent dana une épouvantable fureur, quand ils virent Topposition que M. de Ferrières père, fit à la saisie de sa terre de Saint- Chéron ; il n'était pas, en effet, tenu de payer les dettes contractées par son fils. Les juges ayant juré sa perte, le firent appréhender au corps ; une troupe d'archers l'arrêta dans son château ; ses meubles et ses papiers furent mis aH pillage par Roblâtre exempt oi Roiitiilier archer. On le traîna dans la boue, on le maltraita. C»? vieillard âgé de 82 ans, fut attaché à la queup d'un cheval, parce qu'il ne marchait pas assez vite. On publiait à haute voix qu'il aurait le même sort que son fils.

Comme la saisie do la terre do Saint-Chéron ot l'opposition à cette saisio, laito le 13 sojttoinhro, étaient i»oii<lantes au Parlement. coiXo cour suprviiie rendit un anvt !«• v(> novoiJil)ro. par loijiK'l lo i)rocurour du roi ot lo <j-r<Miit'r «'taicnt cités à comparoir devant ollo avoc M. lo Piocurour (M-m'-ral. Deux jours après, un autro arrêt ordonnait qu'on apportait au greffe de la Cour, los charires et informations. C«'t arrêt fut signifié au prévôt, au grelïier et au procureur du roi qui n'obéirent point.

Au contraire, sur une simple requête, ils obtinrent un

arrêt au Grand Conseil, le 16 janvier 1699, ordonnant que le juj^emont de compétence serait exécute sans avoir égard aux arrêts du Parlement, sauf à l'accusé de se pourvoir par les voies de droit. C'était, à la réserve de l'exception laite en faveur de l'accusé, tout ce que ces mag-istrats éliontés désiraient. La procédure fut continuée, mais le sieur de Ferrières refusa de répondre, à cause des arrêts obtenus par lui au Parlement. Le prévôt déclara qu'on lui forait son procès comme à un muet.

Le procureur du roi acharné à sa porte et pensant toujours s'emparer de ses biens, disait dans toutes les occasions qui se présentaient : « Il faut qu il nous reconnaisse

» pour juges; qu'il se désiste de ses poursuites et de Tappol » de la saisie-arrét sur sa terre et on le laissera sortir, » sinon la pelote grossira et ou le pendra comme son fils, M après lui avoir fait son procès comme à un muet volon- « taire. » Le sieur Petit, homme d'un esprit extrêmement lourd, parut pourtant e.Ytrèmement vif. Vingt-quatre heures après en avoir été chargé, U' rapport se trouva prêt. Le 20 janvier, il s'était rendu da/is u/i cabaret de L'iniiy, avec le prévôt, l'assesseur et le greffier qui l'instruisirent à ce sujet. La passion donne de l'esprit aux plus pesants. Le sieur Mottet, l'un des juges, était à peine au-dessus d'un iml)éciie ; depuis quinze ans on ne comptait jibis sa voix. Tels étaient les magistrats intègres cpii devaient décider de la vie d'un homme. Ils s'étaient bien gardés d'appeler M. le Lieutenant-Général dont un redoutait les lumières, la probité, l'étpiité et la très grande droiture.

La perte de M. de Ferrières étant résolue, les juges sortirent de leurs maisons avec un jugement tout dressé : Corroiiiptumvel iniquuinjudiciam dedomo fu.erat aîlatum{\).

Le 21, de grand matin, on alla éveiller M. Vathonne, conseiller qui n'a pas voulu être juge. On appella M* Chambellan (2) et M' Gilles de Champagne (3), avocats, pour faire le

(1 } « Corrompu oa ijiiqae, le jugement avait été apporté de leur maison. •

Tite-Live.

ÇB) 11 aralt été aeeueé de prévarication à Rouen. (Note ancienne.)

(3; Il était (l>^|M>n<lant du sci<;n'Mir à qui la conUscatioa devait appartenir» (Ibid.J 11 élait oiaire de Mantes en

CAUSB CÉLBBRB

nombre néeessaire de sept juges (1). Le tribunal était ainsi composé de façon à ce qu*un gentilhomme innocent ne p&t, malgré la justice de sa cause, prouver son innocence.

Les Cours supérieures avaient prononcé. M. le Lieutenant-Général Hennequin avait écrit au procureur du roi de suspendre cette procédure <{ti'on exerçait trop cruellement, sur un gentilhomme aussi âgé. Le procureur fit réponse que Taccusé étaitsur la sellclte et qu'il donnerait bientôt quittance des misères de la vie. Ces indignes magistrats n'écoutant que leur passion, interrogèrent l'accusé sur la sellette (2). Celui-ci réitéra ses protestations et demanda un délai de trois jours pour faire signifier Tarrét qu*il avait obtenu. On ne l'écouta point et on le jugea.

Il fut atteint et convaincu de vol avec effraction, pour réparation de quoi et d'autres cas mentionnés au procès, il fut condamné à èlre pondu on la place du Marché, à Mante, ses bien acquis et conlis^ués à qui il apparti«Midra, à la réserve de cinq cents livres d'amende envers le roi. Marie Menu fut condamnée au fouet, et attendu sa grossesse, fut dit qu'il serait sursis à son égard à l'exéciitiou du Jugement.

Après ce jugement prononcé, do peur que l aiitoritô supérieure n'en enipêch:it l'exécution, les jug«'s eux-ni<''iues en surveillèrent les apprêts. Le prL'vùt alla quérir le bourreau, l'assesseur, jioiir iiàter le supplice, lit faire la potence dans sa cour et fournit le bois. Le charpentier lui paraissant trop lent, il (piitta sa robe et prit la scie pour l'aider. Il dit alors î\ «ne personne qui plaignait l'accusé : S'il ne se trouve M pas bien condamné, qu'il en ajjpello aux apôtres. Je le »> ferai bien danser dans deux heures. » Quand on conduisit M. de Ferrières au supplice, l'air d'innucence répandu sur la jihysionouiie ib» ce viedlaril saisissait tout le monde et on était convaincu de son innocence. Les juges le suivirent dans la foule et semblaient ses véritables bourreaux; ils excitèrent l'indignation publique. Le bourreau lui-mêmn était attendri. Un marchand de Mante, nommé Boudet, lut

(1) Voir I m p. m

(t) Petil banc de boia sur leqwl l'aoeuté s'aMeyait pendant l'interrogatoire.

si frappé de voirie patient accompagné d*im confessenr et da bourreau tenant le bout de la Aineste cravate» qu*il en mourut quatre heures après. Le patient, à Téchafaud» recevait les consolations d*un capucin ; les juges s'impatientarent et l'un d*euz dit au religieux : « Mon père, dépêches- » vous, il est assez préparé. » Ainsi périt à Mantes, Tinnocent condamné par Tiniquité.

Catherine de Ferrières, sa fllle, se pourvut au Conseil d*Etat. Le roi flrappé de son placet, ordonna à M. le Chancelier de faire examiner raflbire. Ce qui fut fait par MM. Constant, de Ribierre, Fourcy et de Harlay, conseillers d*Etat et sur leur rapport, M. le Chancelier envoya à Mante un huissier de la chaîne qui se transporta au greflé, mit le scellé partout, en chassa le greffier et ferma la porte. D Ait ensuite chez MM. Lemaire de Dénemont, Manoury, prévôt, liCtourneur, assesseur. Petit et Mottet, conseillers, Bouret, procureur du roi* et leur ordonna éTatter dans un cabaret de JJmay, pour y recevoir les ordres du roi. Y étant, il les fit partir dans deux carrosses pour Versailles.

M. le Chancelier Boucherat (1) les fit appeler et dit à M. Lemaire de Dénemont : « Comment avez-vous osé con- » damner au dernier supplice, un gentilhomme innocent, » vous qui avez la réputation d*étre intègre? » Le président se voulant justifier, il lui imposa silence et lui dit: « Reti- » rez-vous, on vous rendra justice. » Le prévôt parut, il lui reprocha son ignorance et son injustice criante. Il accabla Tassesseur de reproches.

Le procureur du roi qui vit à ce début qu'il n'y avait rien de bon pour eux, et craignant que le greffier ne 19s vendit, il lui donna un rouleau de louis et lui conseilla de s'évader; il y réussit. M. le Chanceher demanda au sieur Petit, rapporteur, par quel prodige il était parvenu, en si peu de temps, à instruire un procès chargé de tant de procédure. Il dit au sieur Mottet, que la nature qui lui avait refusé le sens commun, lui avait défendu d'être Juge. Enfin vint le

(1) Louis Boucherat, comte de Compans, mort ta moii de «eptembre IWr

à 83 ma.

Page 1