GUILLAUME LE BRETON
1177. Il fallait quo la réputation do Técole ftat connue puisqu'il fut envoyé tout exprès do Bretagne pour y étudier les belles-lettres :
Patria Britigenum duodennem /nisit alendum, Jam lune Ccataiii sUieniem pocuia fatUis»
Appelé plus tard, au poste de chapelain de Philippe-Auguste,
il le suivit pendant toute sa vie. Il était à la bataille de Rouvine où il entonna les psaumes an moment du combat. Il a laiss»*' une Vie de Philîppe-Aufpr.sfr, qui n'a pas été achevf'c par lui, et un po^me, la Pfiillppide, (\m c^i son (puvre la plus remarquabb». Elle fut écrite en 1220. C'est elle que nous allons le plus .souvent citer, parce que c'est elle qui contient le plus de détails précis sur Mantes et les environs qu*ll a bien connus.
Ouillauoje le Breton, chapelain du roi, a signé comme témoin dans quelques actes de Philippe-Auguste. Nous avons vu deux fois son nom dans le Cartulaire (1<- Saint-Wandrille, dans des accords entre l'abbaye et Muy de La Roche ; son nom : Guillelmo Brilonif vient après celui de GyrarU, prévôt de Poissy.
Guillaume le Breton a racont«i le combat de Mantes, dans la Vie de Philippe-. 1 ngitsteet la PhtUppide. Nous donnons la traduction de la Philippide parce qu'il y est entré dans des développements qui montrent combien le pays lui était familier.
Le lendemain de Tescarmouche deOisors, Henri II et Richard étaient allés à Vemon et de là à Pacy-sur-Eure. Ils formèrent le projet de venir surprendre Mantes. < Cnurons en avant, allons vite assièL'er Mantes : elle se soumettra pronii)tenient à nos bras, si nous ne la iaixons nous-mènif rester debout. Le héros de Garlande (l) est seul à lu garder et n'a avec lui qu un petit nombre de chevaliers »
« L'armée entière était sortie des portes de Pacy et suivait la route qui conduit directement a Paris. Déjà elle s*était portée A deux milles on avant et le soleil n'avait point encore entièrement déployé son orbite doré. IV-s qu'Henri reconnaît qu'il a atteint de son pied malheureux le territoire de Philippe, il commande à ses coureurs : <- Aile/, leur dit-il, allez par Viandes; «' n'èpar*rnez au( inie nn'tairie ; lirrez les maisons aux Ihininies ; « frappez de mort les hommes qui n'auront pas voulu recevoir
(1; Peut-être Thibaud.
CHKOiNlQUE DE MANTES
« les fers, et enveloppez dans une craeUe destraetion, tout le « pays des (Gaulois »
« Le roi cependant» entouré de tous ses chevaliers, et s'avançant à pas lents, bercé de ses vaines espérances, marchait toujours au milieu de la route, pensant qu*il lui serait facile de s'emparer de vive force du ch&teau de.Mantes et de le détraire de fond en comble. DéjàChâufour, Boissy-Mauvoisin, Ncauflette, Bréval, Mondreville, Jouy, Favrioux, Monerville, Mesnil (i), La Folie-Herbaut, Aunay et Lan<l(;lle étaient enveloppés de fumc'c; déjà Fontcnay i2), Lommoye et Blaru étaient tout en flammes; en ces mêmes instants, le feu se répand de tous côtés. Les Anglais enlèvent du butin, charf^ont les hommes de fer, se chargent eux-mêmes de dépouilles ; rien ne demeure à l'abri de leur fùreur. La fortune enveloppe tout le pays dans une même calamité (3).
« Déjà les nôtres avaient acquis la certitude, et par les flammes qu'ils voyaient, et par leurs espions que le roi de Londres arrivait avec d'innombrables milliers dliommes (4) pour les assiéger et investir leurs murailles, et que, 8*il les enlevait de rive force, il changerait la ville en une campagne fertile, après en avoir expulsé les citoyens, ou les avoir frappés d'une mort honteuse. C'était par de telles menées que le roi faisait tous ses efforts jiour obtfMiir que les citoyens effrayés, consentissent spontanément à lui pfrmettre de dresser ses bannières au milieu do la place de Mantes et à Se soumettre volontairement au joug des Anglais. Mais uuus voyons souvent que les paroles sont bien différentes des actions, et que ceux qui se répandent eu menaces ne frappent pas toujours à leur gré
« Les citoyens donc prennent leurs armes, et ouvrant leurs portes, s'avancent dans la plaine : le chevalier de Qarlande s'associe à eux (5), et avec lui marche à la rencontre de Tennemi,
(0 Mcsnil-Renard t
(2) Fontenay-Mauvoisin.
^3) Ëz parties devers Maante,
Villes embruent pli» de trente. (Ovdll. Ooiart, Chron. rbnie)
Et jam Cauforium, Buxis. Ncullata, Brcvallia
Mondrevilla, Jojs, Faverilli, Villa Menardi,
Mesniltum, Follis, Aloetuia, Laudula fuioant ;
Jam Fontanetum, Lomaizia, Bairulus tnient (4) Exagération épiqui^ î (fi) On voit que l'iaitiative vint d«8 bourgeois.
COMBAT DE SOINDRES
une tronpp de cinquante chevaliers, remplis de courage et bien arnicas. Aussitôt que le roi d'Angleterre les aperçoit de loin, rangés en bon ordre et tout disposés à se défendre, il est frappé de stupeur, et donnant un signal pour faire retentir les trompettes, il rassemble ses escadrons dispors<^s et ralentit un peu sa marche. Alors, rempli d'admiration, il murmure tout bas ces paroles : « Que signifie un tel acte de folie de la part de ces fran* « çais, et d*où peut venir au peuple d'une seule ville, une telle « témérité, d'oser attendre mes phalanges innombrables? A « peine sont-iU cinq mille en tout, et ils semblent cependant « vouloir opposer leurs forces à mes forces, eux qui devraient « chercher des asiles cachés et fermer leurs portes, plutôt que « de courir ainsi à ma rencontre le glaive nu. Il se peut toute- « fois que le roi dans sa ppr^voyance leur ail envoj'é des socoiirs ; « peut-étro est-il enfermé lui-même derrière ces murailles avec
« de nutnbreux chevaliers
« Il dit, et donne ordre à ses troupes de se retirer un peu ; puis réunissant ses forces, il 8*arr6te dans les plaines de Soindms (Soendrinis) (i), et là, disposant son armée par compagnies et par cohortes, et établissant un ordre régulier, il ordonne que nul n*aille errer et ne s'avise, dans sa témérité, de quitter, sous un prétexte quelconque, le rang qui lui est assigné, jusqu'à ce qu'il connaisse mieux lui-même les secrets enfermés dans la villudo Mantes, et que les connaissant, il puisse délibérer sur ce qui lui conviondra b* mieux, ou de diri^^i r ses bannières vers Ivry, ou de t'-iitcr de briser les portes du Mantes. De son côté, dès que la coiiiniunc de Mantes digne d'éloges éternels, vit que le roi faisait un mouvement rétrograde, elle se mit aussi à se porter en avant, toujours en bataillon serré et parvint ainsi au sommet de la colline de Pongebœuf (2). 0 commune, de quelles louange» dignes de toi pourrai-je t'exalter? quels éloges suffiront à te célébrer? quel glorieux courage te porta à suivre ainsi la marche du roi des anglais ? C'est pour toi un immense triomphe qu'à cause de toi, il ait reculé d'un seul pas, que la terreur (le ta présence l'ait contraint à se retirer en arriére. Si j'avais autant de talent pour bien dire que de bonne volonté, si ma langue était eu état d'exprimer tout ce que pense mon cœur, ta
(1) In que Soendrinis juncto stetit agmine campis.
(2) Noas De connaissons pas dû colUnâ de Pongebœuf sur le territoire de Sotedrai, mais sealement le Trou aux bœufs.
renommée en deviendrait et plus belle et plus grande, le inonde entier r(''pétorait que tu as mérité les plus beaux éloges. Toutefois, si mes chants peuvent inspirer quelque confiance, si l'onvie au teint livide permet qu'ils soient lus, tu seras à jamais cr-lcbre dans la postérité et ton nom vivra dans tous los siècles. Tel est l'hommage que te présente avec empressement la voix de ton nourrisson, afin que tu ne puisses te plaindre d'avoir nourri en moi on ingrat, en moi qui, chargé déjà de onze lustres et portant des cheveux blancs, ftit envoyé pour être éleyé chez toi, de la Bretagne, ma patrie, quand je n'avais encore que douze ans» et quand d^à j*aspirais avec ardeur à m'abrenver dans la fontaine de Gastalie (1). »
Pendant ce temps, Philippe-Auguste, qui était retenu à Chanmont, fut prévenu par un messager du péril que courait son «âiâteau de Mantes. Il accourt suivi d*une nombreuse escorte ; il traverse les deux portes de Mantes sans s*y arrêter et parvient
enfin à la colline de Pongebœuf. Là, il revêt son armure et marche r n avant. Henri II ne se sentant plus en force, avait donné prudemment le signal de la retraite. Toute l'atraire, nous sommes forcés d'en conv(>nir, se résuma en un sérieux combat d 'arrière-garde, dans lequel Guillaume des Barres se battit contre Richard. L'honneur de la journée resta àla commune de Mantes et aux chevaliers de Philippe-Auguste, parmi lesquels se trouyaient Dreux de Hellot, Girard de Fournival, Hugue d'Alaincourt, etc. « A rentrée même de la nuit, le clairon enroué résonne et annonce leur retour : bientôt le roi etceuxde sasuite rentrent à Mantes en triomphe, et tout Joyeux, ils prennent soin de leurs personnes en mangeant et en se livrant au sommeil. Dès ce moment, le roi des Anglais n'osa plus attaquer nos frontières avec ses chevaliers armés (2). »
§ 44. Sécheresse. — En Tannée 1188, il y eut une si grande sécheresse en France, que la plupart des rivières et
(l) Hoc tibi linpua tiii inunus largitur alumnl ;
Ingratum tibi m me autrivissti queraris, Undeois tibi qn«m eano Jam Tertiee Inttris, PlUriaBHtigenum duodenncrn tuisit alcndum, Jam tune CastalU sitientem pocula fontis. FUili^ip. Ch. III.
(J) Philippule, ch. m.
lUOSj
mCIDBNTS
puits séchèrent; et parTardeur du soleil, plusieurs villes Aireiit brûlées (1).
§ 45. Famine. — L'an 1104, à cause des guerres, il y
eut une si grande famine que tous les plus riches mendiaient leur vie, et c e, parce que Ton ne pouvait semer les terres, la guerre étant par tout le royaume (2).
§ 46. Rosée ayant goût de miel et grandes tempêtes. — nuit de la Saint Jean-Baptiste, 1 UW, en France, la rost'e qui tonilja du ciel eut le poùi et saveur de miel, ce que l'on goûLa sur le jour en suçant les épis de blé imbus de cette rosée. Et au mois de juillet, sur le territoire de Paris et Mante, il y eut une si effroyable tempête et orage, et tomba de la grêle d^une telle grosseur, qu'il ne demeura vigne, blé ni arbre qui ne toi gâté. Les toits des maisons en Auront rompus et les bétes, aux champs, mortes et assommées.
Tout ceci se trouve dans Rigord, où l'auteur de notre Chronique semble Tavoir copié presque mot à mot. La seule erreur encore qn*on y puisse trouver, c*est que ces phénomènes météorologiques arrivèrent en Tan 1106. Le manuscrit de ' M. Durand dit, en effet, 1190.
Philippe mettait à profit l'absence de Richard Cœur-de-Lion, alors retenu dans los prisons du duc d'Autriche. Il lui avait repris tout le Vcxin normand, s'était oniparA (I F.vroux et y tonait garnison. 11 lit à cette époque de fréquents séjours à Mantes , comme le montre le Catalogue de ses actes ; c'était son quartier-général. Le 9 février 1193, il y avait fait avec Jean Sans-Terre, comte de Mortain, frère de Richard» un accord par lequel entre autres, Robert IV de Meulan reprenait les terres que Jean lui avait confisquées en Angleterre. L'année suivante, Richard ayant recouvré sa liberté et voulant attirer Robert dans son parti, confirma ces concessions.
Mantes n'était pas seulement pour Philippe un centre de ralliement, et un entrepôt où ses troupes venaient se réunir et
(1) La Cftran<9M0 4ê Ntmgii dte panai cm vîUm : Tovn, Chirtni, Bmaf vais, etc.
(2) Pris autsi dans la Chronique de Nangis.
prendre leurs munitions et leur matériel de siège ou de guerre ; la forteresse lui servait encore de dépôt pour les nombreux prisonniers enlevés dans tant de rencontres avec le roi d'Angleterre. Le château de Mantes, vers 1196, devint, à ce propos, le th<''àtre d'une sc^no terrible qui faillit faire tomber la ville au pouvoir des prisonniers an;jrlais qui y «''tai<'nt rnform(''.s.
Philippe-Auguste venait de prendre Dangn et N-mnancoiirt. La garnison de cette dernière place avait vU- chargée <lf chaînes, et envoyée dans la tour de Mantes que conunandait Jossclin (i), chevalier d'une brillante valeur « et portant en son cœur uno tradre compassion pour les affligés. Il donnait donc généreusement à boire <tt à manger à ses prisonniers» et très souvent il leur permettait de se coucher devant les tables avec lui, sans précaution pour lui-même; tandis qu*il buvait au milieu d'eux, il fut tué par ces hommes etif ints de satan, qui le firappérent d'un coup de poignard dans le cœur, au moment m^me où il buvait. Cet acte de trahison étant ainsi consommé, les prisonniers qui avaient depuis longtemps aussi limé leurs chaines, ouvrirent alors les portes, descendirent jusqu'à terre, par une pente rapide, a travers les aspérités d'un escalier (2) et se trouvèrent ainsi hors de la tour. Tandis que comptant sur les ténèbres d'un brouillard très ^ais, lis se disposaient déjà, à sortir de divers côtés, par les fausses portes, tout-à-coup un grand bruit s'élève dans toute Tenceinte du château, les habitants -accourent, ferment les portes devant ces hommes tout tremblants, et bientôt ils les arrêtent presque tous (3). » Le lendemain ils furent impitoyablement pendus.
Richard avait à sa solde une troupe de l)rabançons on rouf iors, commandéo parle célèbre Marcader ou Marchadrr. Malgré .son audace et sa valeur, cette troupe s'était laissé battre aux environs des Andelys. Le roi d'Angleterre s'en vengea cruell, inent on faisant crever les yeux à quelques prisonniers qu'il renvoya auprès de Philippe. Celui-ci, usant de représailles, fit également crever les yeux i quinze chevaliers anglais qu'il renvoya mutilés. L'Ile-de-France allait ainsi être de nouveau menacée, et le Vexin encore une fois témoin de la lutte acharnée à laquelle se livraient les deux rois depuis près de quinze ans. Une armée
(I) Oa Joélain, archer du roi. V. Léop. DeliBle. Loc. cit. N« 137.
iz) Cvti l>tealier qui, 4e la place du Cbftteaa, deeeend encore dam la rue
du Fort.
(3) PhiUppide. Ch. V.