‹ La chronique de Nantes (570 environ-1049)Chapitre 24 sur 117 · SOURCES DE LA CHRONIQUE · texte numérisé non relu

SOURCES DE LA CHRONIQUE

Les renseignements précis et authentiques, que renferme la Chronique de Nantes sur l'histoire de Bretagne à l'époque carolingienne, prouvent que l'auteur a consulté et utilisé d'anciens documents écrits, qui avaient survécu aux dévastations exercées par les pirates danois pendant leur long séjour dans la cité nantaise. Malheureusement la plupart de ces documents n'existent plus aujourd'hui, et, si cette disparition ajoute à la valeur de l'ouvrage dont je m'occupe, elle rend difficile l'étude que je me propose de faire en ce chapitre.

1. On peut citer, sous l'épiscopat d'Airard, Alveus et Guillaume, archidiacres, Jean, Hubert, Durand, Etienne. Senfrid, Marcherius et Bili, chanoines de la cathédrale de Nantes (Cf. R. Blanchard, mcm. cité, p. 244-248).

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Le chroniqueur de Nantes n'a que très exceptionnellement fait mention des sources dont il a tiré profit. Cependant, il s'est au moins une fois départi de ce silence ; car, après avoir reproduit certaine relation d'un annaliste du ixc siècle, il adresse à son lecteur l'avertissement suivant : « Les notaires, dit-il, qui ont écrit a les annales que je viens de citer, n'ont pris aucun soin de « raconter les événements avec ordre, mais ils les ont relatés au « fur et à mesure qu'ils en étaient informés ; et, puisque par a paresse ou négligence ils ont laissé dans l'oubli tant de faits a dignes de mémoire, ils ne méritent ni trop d'éloges ni trop de « blâmes 1. »

Le récit, qui a suggéré au chroniqueur l'observation précédente, se rapporte à la prise et au sac de la ville de Nantes par les Normands en 843. Ce récit a été composé par un contemporain du désastre. Il a été retrouvé au xvie siècle par Bertrand d'Argentré dans un registre de chartes de Tabbaye de Saint-Serge d'Angers, où il était accompagné d'une autre note annalistique très curieuse relative au siège de la ville d'Angers par les Normands en 8732. Ces deux textes, Tun de 843, l'autre de 873, sont les seuls fragments qui nous soient parvenus d'annales rédigées au ixe siècle dans l'ouest de la Gaule. A en juger parla valeur de ces fragments, on ne saurait trop déplorer la perte de l'œuvre historique à laquelle ils appartenaient3.

1. Notarii autem, qui hujusmodi annalia scripta descripserunt, minime narrationem rerum cunctarum curaverunt per ordinem referre, sed, sicut quaeque singularia a referentibus eis adnuntiabantur, sub nimia brevitate denotavere. Et, quia illorum inertia aut incuria tanta necessaria memoriae digna oblivioni data sunt, nec satis laudandi sunt nec vituperandi (ch. vu, p. 18).

2. Cf. B. d'Argentré, Histoire de Bretagne, Paris, 1588, in-folio, p. 128 et 145. Ces deux fragments d'annales ont été reproduits par Duchesne, Historiae Francorum Scriptores, II, 386 et 400, et plus récemment par Mabille et Marchegay, Chroniques des églises d'Anjou, p. 129-133.

3. Mabille et Marchegay ont cru que les deux fragments publiés par d'Argentré appartenaient à la chronique de Saint-Serge d'Angers ; mais la découverte du manuscrit original de cette chronique a prouvé que c'était là une erreur (Voir L. Auvray, Le manuscrit original de la chronique de Saint- Serge d'Angers, dans la Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, t. LUI, année 1892, p. 438, note 3). Cependant, en considération du lieu où ces fragments ont été trouvés par d Argentré, j'ai donné aux annales dont ils faisaient partie le titre & Annales Sancti Sergii Andegavensis (voir plus loin, p. 14). Mais je n'ai adopté ce titre que sous toutes réserves et faute d'avoir pu en découvrir un plus certain.

xlii INTRODUCTION

Le chroniqueur de Nantes, qui avoue avoir eu cette œuvre entre les mains, n'a point utilisé tout ce qu'elle contenait, puisqu'il a passé sous silence l'épisode du siège d'Angers par les Normands en 873. Mais il lui a emprunté plusieurs renseignements dignes de foi, qui, s'il ne les avait reproduits, ne seraient pas arrivés jusqu'à nous. Tels sont ceux qu'il a recueillis sur les comtes de Nantes, Richuin, Renaud et Lambert (ch. iv, p. 8-11). Les chapitres vu et vin (p. 18-25) ont probablement la même origine, et, pour cette raison, ils constituent l'un des passages les plus importants de la Chronique de Nantes. Enfin je regarde comme ayant été aussi puisée à cette source la narration des derniers temps de la vie du comte Lambert (ch. x, p. 29-30).

D'ailleurs, ces annales du ixe siècle ne sont pas les seules que notre auteur ail eues à sa disposition. Il a connu d'autres textes narratifs ayant trait à l'histoire de Bretagne pendant le xe siècle. Il y fait allusion à propos de l'invasion des Normands dans la Loire en 919. « Je veux, dit-il, faire savoir à la postérité, ainsi « que je l'ai appris par plusieurs relations1 , la façon dont les « Normands se sont alors emparés de Nantes, d'Angers et d'Or- « léans, dévastant les églises et incendiant les monastères, les « bourgs et les châteaux. »

Il est actuellement impossible de dire au juste quelles étaient ces relations mises à contribution par le chroniqueur de Nantes. Cependant je ferai observer qu'il existait encore à la fin du xvc siècle, dans les archives et les bibliothèques de Bretagne, diverses annales, où étaient consignés certains faits véridiques remontant jusqu'au xe siècle. Ces annales ont été compulsées par Pierre Le Baud, qui les désigne dans son Histoire de Bretagne sous le titre générique de Chronicques annaux2. Je ne prétends

1. Sicut in pluribus relationibus didicimus (ch. xxvn, p. 83).

2. Le Baud désigne certainement sous ce nom de chronicques annaux plusieurs œuvres distinctes. En différents endroits de son Histoire de Bretagne, il se réfère aux annaux des églises deDol, de Redon, de Nantes, d'Angers, etc. Ces annales, qui sont toutes perdues aujourd'hui, ont été peut-être en majeure partie composées postérieurement à la Chronique de Nantes j mais il est légitime d'admettre qu'elles ont emprunté à des annales plus anciennes le récit d'événements relatifs aux ixe et xe siècles. — Dom Lobineau s'est efforcé de reconstituer, d'après la Vêtus collectio manuscripta ecclesiae Namnetensis, le texte des chronicques annaux; mais il n'est arrivé à former ainsi qu une compilation sans grande valeur où entrent des éléments

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pas reconstituer ici la physionomie primitive de ces chronicques annaux, qui, même à l'époque où vivait Le Baud, étaient peutêtre déjà défigurées ; mais je voudrais montrer par quelques exemples que plusieurs fragments d'annales bretonnes, antérieurs à la chronique de Nantes, ont subsisté jusqu'à nos jours.

L'un de ces fragments se rapporte aux troubles qui survinrent en Bretagne à la suite de la mort du duc Salomon, et aux disputes qui s'élevèrent alors entre les comtes de Rennes, de Vannes, de Léon et de Goello1. Les historiens modernes ont à juste titre ajouté foi à cette relation qui semble dériver d'une source historique fort ancienne.

Un autre texte plus curieux encore a été mis au jour par Le Baud, qui, suivant sa méthode habituelle, l'a traduit en français, et, comme ce texte est assez court et que l'ouvrage de Le Baud se trouve seulement à la portée d'un petit nombre d'érudits, je reproduis ici le passage en entier. Il s'agit d'une victoire éclatante remportée en 931 par les Bretons sur les Normands : « Juhaël, le comte de Rennes, fils de Bérenger, veant la liberté « de ses pères troublée par les molestations des Normans, assem- (c bla exercite des Bretons, et entreprit les débouter du païs. Si « les assaillit à Kan par bataille et premier Flestan leur duc, qui « avecques grand puissance desdits Normans vint fièrement « contre les Bretons espérant les vaincre comme ès temps de « devant ; mais ledit Flestan fut navré dès le commancement de « l'estrif, et cheut mort entre les siens. Lesquels adonc par celle « adventure destituez d'espérance de victoire, cognoissants l'ini- « mitié de leurs adversaires, furent moult angoesseux, etcuidans a se retraire en Neustrie à leurs compagnons fuirent au rivage « de la mer, où ils avoient plusieurs nefs ancrées ; mais, avant

empruntés aux œuvres les plus diverses (Voir Histoire de Bretagne, II, col. 351 et suiv.).

1. Ce fragment commence ainsi: Hic Salomon rex, etc et se termine

par les mots solitudinem redacta sit (Cf. dom Lobineau, Hist. de Bretagne, II, col. 42). Dom Lobineau a trouvé ce récit dans la Vêtus coll. ms. eccl. Namn., et il l'a inséré dans son édition de la Chronique de Nantes: mais la découverte du manuscrit de la Chartreuse du Val-Dieu a prouvé que dom Lobineau s'était mépris sur l'origine de ce fragment. P. Le Baud, dit d'ailleurs (Hist. de Bretagne, p. 122 et 123) qu'il a extrait le passage en question des Chronicques annaux, et ce témoignage aurait dû avertir dom Lobineau de son erreur.

XLiv INTRODUCTION

« qu'ils peussent entrer dedans, ils furent rattains par les Erece tons qui s'en vengèrent cruellement : car les uns navrez de (c plusieurs playes mortelles se précipitèrent dedans la mer sallée, « et les autres détranchèrent sur les bords de leurs dits navires, a et tant que de merveilleuse multitude desdits Normans, qui « s'estoient assemblez contre Juhaël Bérenger, n'en clemoura que « peu en vie que les Bretons gardèrent pour en avoir rançon. Et a de ceste victoire survint autre misère aux autres Normans, a qui au païs estoient demourez : car les Bretons qui avoient a vaincu Flestan prindrent audace d'envahir le demourant, et a s'espandirent par la région : et, selon les Chronicques annaux, « le jour de Saint Michel en Fan de Nostre Seigneur 931 occirent a tous les Normans qu'ils peurent trouver en Bretagne après « Flestan leur duc. Après laquelle occision, le surplus desdits « Normans qui eschappèrent, effrayez par le péril de leurs com- « pagnons, se retraïrent ès forts qu'ils tenoient, et par l'aide « d'autres Normans qu'ils mandèrent quérir en Neustrie les def- « fendirent contre les Bretons1. » — Flodoard, dans ses annales, parle de ce massacre des Normands et de la mort de Flestan, qu'il appelle Félécan '2. La concordance de son témoignage avec celui du récit traduit par Le Baud montre que ce récit lui-même a été composé à une époque voisine de l'événement.

Enfin, comme dernier exemple, je signalerai un fragment de chronique bretonne, dont le texte latin s'est conservé dans diverses compilations du xve siècle et que Le Baud a également traduit en français d'après les Chronicques annaux (Hist. de Bretagne, p. 138). Il y est raconté comment le comte de Rennes Conan parvint vers l'an 965 à se soustraire à la domination qu'exerçait sur lui et les siens l'archevêque de Dol, Wicohenus3.

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