XVI PROLÉGOMÈNES
romain d'un souffle de beauté et de grandeur; mais son incompatibilité avec le christianisme est radicale. Spéculer sur de sublimes et subtiles notions, écrire de belles histoires et de beaux poèmes, combiner des plans grandioses, ou bien enfin faire la guerre, le tout en vue de conquérir une éternelle mémoire devant la postérité, autant d'occupations vides et vaines. La philosophie est frivole; Tart est puéril; la guerre est criminelle; le courage est sot. Il n'y a de sérieusement étemel que l'espoir placé au delà de ce monde, la vie qui doit se gagner en aimant Dieu, dans la sainteté et la piété*.
Telle est bien la pensée prédominante du siècle qui vit aboutir l'évolution monothéiste; prédominante à ce point qu'on ne la rencontre pas moins accentuée chez les Néo-Platoniciens que chez les Chrétiens, leurs implacables adversaires. Et maintenant que nous l'avons définie et pénétrée en constatant à quelles aspirations profondes elle répondait, il va être aisé de comprendre comment les conditions de l'héroïsme se trouvèrent par elle considérablement modifiées. Le grand homme de cette période ne doit pas être un guerrier; pas davantage un politique, ou un poète ou
I. ^0» scribendo aui pugnandOy vel philosophando, sed pie^ sancie religiosequ€ vivendo. Qui quidem error humanus, liiteris traditus, in tantum valuit ut multos plane aemulos vel inanis philosophiae vel siultae illins virtuiis invenerU, (Vita Martini, I.) Il est bien important, si on veut me suivre dans mon travail, de se garer contre le penchant à juger des textes tels que celui-ci par la ressemblance qu'ils ont avec tant de formules rebattues dont nous sommes assommés. Plates vieilleries aujourd'hui, elles étaient alors pleines de sève, de nouveauté et de profondeur. La phrase, par exemple, que je viens de reproduire avait certainement pu paraître excentrique sinon extravagante, aux lecteurs du IV* siècle. Il y a un vif effort à faire pour remettre les choses en place ; mais qui s'y essaie est amplement récompensé.
Goo^^