‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 12 sur 198 · XVIII PROLÉGOMÈNES · texte numérisé non relu

XVIII PROLÉGOMÈNES

demandait l'art ; ni d'un intellect ouvert, souple, infatigable, comme le réclamait la spéculation philosophique. Ce qu'il fallait, c'était une âme assez chaude et généreuse pour ne penser qu'à la joie des autres en oubliant sa propre douleur; un cœur assez riche pour déverser inépuisablement la tendresse et la compassion sur les humbles, assez vaste pour accueillir tous les misérables, depuis le lépreux rongé dans sa chair jusqu'au fils de prince miné par ses vices ; cette infinie capacité d'aimer et de se dévouer étant, en outre, accompagnée d'une égale capacité de se sacrifier et de souffrir. Au iv* siècle et pendant le premier Moyen Age, les dons de cet ordre correspondaient presque exclusivement aux nécessités du désarroi universel. Martin les posséda à un degré qui n'a pu être surpassé; et avec eux, la faculté de les mettre si sympathiquement en scène que ceux qui n'en eurent que le lointain spectacle se sentirent aussi vivement impressionnés que ceux qui en reçurent le bienfait direct. C'est un mérite de la force morale noblement déployée : en même temps qu'elle guérit de grands maux, elle se suscite à elle-même de précieuses rivalités. L'ardent altruisme de Martin fit lever autour de lui une moisson de cœurs bienveillants qui, sans lui, eussent croupi dans une lâche indifférence. Cette observation donne la clef de l'action si étendue qu'il exerça. Au milieu d'une lamentable crise de désorganisation sociale et religieuse, par la parole, par les actes, par l'exemple, surtout par l'exemple, il sut combattre, sans paix ni trêve, la sensualité incroyablement débordée, l'orgueil porté à un excès inhumain, la dureté impitoyable, le

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