CLXII PROLÉGOMÈNES
bien clair que Maxime avait des raisons de toute espèce pour l'apprécier autrement que nous venons de le faire. Ce n^est pas de Tadmiration qu'il ressentit, mais une tenaillante inquiétude, disons une vive peur, en écoutant les déclarations de Martin. Ses collaborateurs les plus intimes, les plus sûrs, les plus forts, venaient d'être mis sur la sellette avec une dureté impitoyable ; et en même temps qu'eux le régime à la fondation duquel ils avaient tant participé, à la consolidation duquel ils étaient toujours nécessaires. Il n'y avait pas à douter que si les principes de conduite qui avaient présidé au procès de Priscillien étaient répudiés, une déconsidération radicale frapperait à la fois et les soutiens du trône nouveau et celui qui l'occupait, leur chef ou leur créature comme on voudra l'appeler. A ce discrédit moral, viendrait nécessairement s'ajouter une cause de faiblesse matérielle : l'abandon de la série de procès, source assurée de ces bénéfices que le plan de la guerre italienne avait rendus indispensables et qui, en se tarissant, entraînerait l'abandon de la guerre elle-même. Ces perspectives peu riantes durent péniblement remuer l'âme noire et profonde de Magnus Maximus; mais, toujours maître de ses sens, il resta calme en face de l'homme qui lui avouait de si dangereux desseins. Au lieu d'éclater, et désireux sans doute de prendre haleine pour consulter et réfléchir, il renvoya la conférence au lendemain.
Ce jour-là, le troisième du corps-à-corps entre le saint et l'empereur, le colloque fut repris, mais dans des conditions toutes nouvelles d'intimité et de secret.
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Avec un certain mystère, Martin y avait été convoqué comme ami et confident. Précédemment l'évêque avait parlé presque seul; c'est maintenant Maxime qui veut loyalement ouvrir son âme. Avec une rondeur propre à inspirer confiance, il s'attache à démontrer que dans le châtiment de Priscillien et de ses complices, le clergé pas plus que l'Église n'ont eu rien à voir. Seule la justice de l'État s'était mise en mouvement pour défendre l'ordre menacé, la paix troublée, les intérêts publics compromis. Le pouvoir séculier n'avait nullement empiété sur les prérogatives ecclésiastiques. L'affaire, étant une cause criminelle, — qui pourrait le savoir mieux que moi qui l'ai jugée? ajoutait Maxime, — ressortait directement et uniquement de la compétence des magistrats. Ils l'avaient conduite selon les méthodes juridiques; impossible d'y signaler une trace quelconque d'innovation, nil novatum. C'est, d'ailleurs, ainsi qu'elle avait été appréciée par l'unanimité des évêques réunis à Trêves, sauf l'orgueilleux et envieux Théogoniste. En infligeant aux accusés, une fois reconnus coupables, le supplice que méritaient leurs crimes, c'étaient les lois ordinaires qu'on leur avait appliquées, more judiciorum^. A quel titre, au surplus, auraient-ils pu exciter la pitié, ces scé-
I . La phrase de Maxime que je viens de citer en la démembrant, considérée dans son contexte, est tout à fait décisive. Le mot « d'hérétique » y est employé au moment où se trouve la claire affirmation que, devant le tribunal, le délit d'hérésie ne fut pas produit; clés hérétiques, dit Maxime, ont été condamnés selon le droit et d'après les procédés des jugements publics : hereticot jure dammaiOM morê jiédiciorum ; puis et tout aussitôt: nil fuwaium. Or, s'il n'y a eu rien d'innové, comme jusque-là jamais un hérétique n'avait été condamné criminellement, cela signifie nettement que les accusés de Trêves avaient été frappés pour des faits de droit commun.