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déliquescence même quand elles semblent le plus solides ; les secondes manquant du stimulant que procure le fait de se sentir incorporé à un vaste et conscient unisson. Or, au iv® siècle, un état mental tout opposé était réellement universel et dominant; c'est sous sa lumière que doit être apprécié le drame dont la conscience de Martin devint le théâtre après qu'il se fut échappé de Trêves pour fuir les obsessions des évêques. Heureux de ce qu'il avait obtenu, torturé et bourrelé de ce qu'il avait dû faire pour l'obtenir, le noble vieillard ne réussissait ni à se condamner, ni à s'absoudre. Lourdement lui pesait cet accord d'un instant avec les prélats « enrôlés sous la clientèle royale ». Et voici qu'au sortir du bourg d'Andethanna, après avoir pénétré dans la vaste et épaisse forêt qui couvrait alors tout le pays rhénan, une lassitude morale le saisit ; tellement insurmontable que, laissant son cortège le précéder, il s'assit sur le bord du chemin. De plus en plus la tristesse l'envahissait. Ce débat intérieur, — où, sans répit et sans issue, il s'accusait pour aussitôt se défendre; ensuite, de nouveau s'estimer coupable; puis recommencer à se croire innocent, — le mettait à la torture. Sa pauvre tête, nullement accoutumée aux subtiles querelles du Pour et du Contre, semblait près d'éclater, lorsqu'enfin il fut tiré de peine par la précieuse faculté de visionnaire dont il était doué. Ni Sulpice ni lui n'avaient atteint à ce degré de la dévotion régénérée par Augustin qui permet à l'âme pieuse d'entrer en relations directes avec son créateur. L'ancien et d'ailleurs indestructible procédé des intermédiaires avait sur eux gardé toutes
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ses prises; mes notes et essais Pont démontré et le démontreront. Socrate, en des circonstances analogues, lorsque les deux aspects d'un même problème se partageaient son moi et le livraient, ainsi dédoublé, à une guerre civile intérieure, Socrate, dis- je, voyait ses perplexités menées à bonne fin par l'intervention d'un a démon ». Seulement, vers Tan 385 les petits dieux de cette catégorie, organes antiquissimes de la subjectivité polythéiste, étaient tombés dans le discrédit; — du moins leur avait-on imposé une physionomie méchante et sinistre qui les rendait impropres aux œuvres de paix (cf. infra^ p. 348). C'est pourquoi l'interlocuteur intime qui se dressa, lui troisième, pour imposer l'accord aux deux autres côtés du moi de Martin, ne pouvait être un démon; le développement religieux de l'époque exigeait qu'il fût un ange. Au fond, les points de différence étaient minimes, et en tout cas le païen conseiller de Socrate aurait pu envier la brève allocution que prononça le visiteur céleste d'Andethanna : « O Martin, dit-il, tu ressens du regret de ton acte, et » non sans juste raison; il ne t'était pourtant pas pos- » sible de sortir autrement d'affaire. Donc, relève ton » courage; reprends ta fermeté; sans quoi, ce n'est pas » ta gloire qui serait en péril, mais ton salut'. » J'ai plaisir à mettre un si droit et lumineux bon sens en contraste avec les exubérances qu'une trop exquise sensibilité arracha souvent à Martin. Il portait en lui.
I. •Merito, Martine, com^ungeria; sed aliter exire nequisti, Repara virhdem; reswme conetantiam, ne jam non periculum gloriae, sed salutis incurroM. » {DiaL III, i3, 4.) Cf. infra^ p. ôSy, ma note sur le mot constantiazX sa signiiicaticii martinienne.
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côtoyant dans son âme de héros des dons apparemment contradictoires, les fortes qualités pratiques sans lesquelles l'étendue et Tefficacité de son influence ne s'expliqueraient pas. Vous entendez bien, en effet, que les inspirateurs divins, quels qu'ils fussent ', n'ont jamais rien dit qui ne leur eût été mot à mot dicté par l'esprit de ceux-là qu'ils étaient censés diriger. Le démon de Socrate, c'est, porté à la cinquième essence par la méditation, l'intellect de Socrate lui-même. Quoi qu'il en soit, dans les paroles que Sulpice fait prononcer à l'ange et qu'il avait certainement recueillies de la bouche de Martin, il nous est facile de discerner la preuve des illusions qu'en ce moment le vieil évêque nourrissait à l'endroit des promesses de Magnus Maximus. Ayant été le prix de sa douloureuse capitulation, elles lui coûtaient trop cher pour que lui vînt ridée de les mettre en doute; et pourtant on se préparait déjà à Trêves à les jeter à l'écart et à les fouler aux pieds. La grande crise de procès où la magie, les conjurations infâmes et les dépravations nocturnes, teintées vaguement d'hétérodoxie, devaient jouer leur terrible rôle^, ne fut effectivement retardée que de quelques semaines. Nous n'en pourrions donner aucune attestation documentaire directe; mais des témoignages implicites très décisifs, nous en possédons plusieurs. Dans le nombre, il faut tout d'abord citer
I • Sur cette question des anges, — d'intérêt majeur pour Tensemble de ma recherche, puisque Tange fut, un temps, le rival du saint, cf. 1. 1, p. 144, 1 56 et 390; et aussi le présent t. II, p. 174; plus spécialement p. 177, où est relevée une opinion d* Ambroise en rapport avec ce qui vient d*6tre dit). — Je signale en outre l'étude sur le diable chritieny p. 348, comme directement explicative de la transformation du mot démon.