PROLÉGOMÈNES CLXXXI
venir. Déjà depuis la catastrophe de Trêves elles lui apparaissaient brouillées , confondues , perverties . Maintenant, au milieu des querelles sans dignité et sans terme des évéques, il n'y a plus de place que pour la haine, la peur, le caprice, le manque de caractère, la jalousie, l'esprit de faction, le libertinage, l'avarice, l'arrogance, et enfin la torpeur et la paresse. Quant aux gens qui ont gardé quelque goût de la vertu, moqués, couverts d'opprobre, on ne leur laisse aucun motif raisonnable de vivre, car la méchanceté et la folie régnent en tous lieux. Poussée comme un cri suprême presque à l'heure où le désordre politique et social, dès longtemps menaçant, va toucher à l'apogée, cette déchirante lamentation révèle avec une singulière force le jugement lassé et découragé que Sulpice portait sur la fondation monothéiste. Les inévitables mais abaissantes compromissions résultées des contacts du nouveau culte avec la capacité politique, la propriété, la puissance, lui font penser que l'expérience est manquée, que tant d'efforts sont restés stériles. En 1794, il y eut de même des prophètes prêts à croire et à annoncer en termes lugubres que la Révolution venait de subir un échec irréparable. Il s'en faut que les explosions de ce genre, bien étudiées dans leur cadre et à leur moment, soient dépourvues d'explications sinon d'excuses. Elles n'en sont néanmoins pas plus vraies pour cela. Dans mon enfance, j'ai entendu un très vieux professeur de ces écoles centrales que la Convention fonda et qu'on devrait prendre pour modèles de nos universités d'aujourd'hui, affirmer qu'au 9 Thermidor fut sonné
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le glas de ce que la tentative révolutionnaire avait eu d'utile, de noble et de grand. Pourquoi ce vieillard faisait de telles confidences à un jeune garçon fortuitement rencontré sous les grands platanes de Tadmirable terre-plein de Tourny, à Périgueux, je ne saurais le dire. Sans doute, il n'aurait pas osé les exprimer devant un autre auditeur, car elles n'étaient guère à la mode. Au surplus, je lui procurais le plaisir d'être écouté avec une attention extrême. Il m'impressionnait vivement; je revois sa perruque bien ajustée; la haute cravate de linon que faisait ressortir le creux parcheminé des joues; j'entends la voix chevrotante et larmoyante reprenant une incroyable fermeté d'accent pour flétrir les « thermidoriens » et couvrir Tallien d'invectives. Toute évolution brusquée ou révolution, constituant un manquement à la loi selon laquelle le progrèTs doit résulter du développement de l'ordre, est condamnée à ressembler très vite à une rétrogradation. C'est ce qui peut nous rendre indulgents envers les savantes, admirablement rédigées et très éloquentes âneries en quatre tomes de M. H. Taine, ce « maître de la pensée moderne » , comme l'appelait hier un journal; ou celles, plus excusables parce que plus sincères, de mon vieux robespierriste; ou celles enfin de notre excitable et nerveux Sulpicius Severus. Pour ce qui le concerne, très certainement il se trompait.
Ni la foi chrétienne, ni la sainteté, ni le saint, ni l'ascétisme n'étaient en sérieux péril ; bien plutôt s'apprêtaient-ils à prendre un décisif élan, favorisés, comme je l'explique ailleurs, par l'épouvantable orage