LIVRE SECOND
I. Les temps de la captivité, rendus fameux par les prédictions et par les actes des prophètes, l'ont été plus encore par la remarquable persévérance avec laquelle Daniel maintint la Loi, par l'inspiration divine qui l'aida à délivrer Suzanne, et par d'autres actions de lui que je vais maintenant exposer dans leur ordre. Sous le roi Joachim, Daniel, encore tout enfant, avait été emmené captif à Babylone. Sa beauté et sa grâce lui valurent d'entrer au service du roi, en même temps qu'Annanias, Misaël et Azarias. Or, le roi avait commandé qu'on les nourrît tous les quatre des aliments les plus délicats, en chargeant l'eunuque Asphane de
3) sgregiam,.* perseverentiam V; egregia.», perseverenHut correction de de Prato.
3) absolutione V.
4) quae in ordine V; quae jam ordine Halm.
4 SVLPICII SEVERI
nae eunucho negotii dedisset, Daniel paternarum traditionum memor, ne ex mensa régis gentilium cibis participaret, poposcit ab eunucho, ut leguminibus tantum
4 uterentur. Causante Asphane ne dissimulatum imperium régis consecutura macies proderet, Daniel, Deo fretus, s poUicetur majoris decoris sibi vultus ex leguminibus quam ex cibis regiis fore. Fidesque dictis affuit, ita ut minime eorum vultus comparabiles haberentur qui imperialibus impendiis procurabantur. Igitur, a rege in honorem et gratiam adhibiti, prudentia et disciplina brevi lo
5 omnibus régis proximis antelati. Per idem tempus Susanna, cuidam Joachi nupta, spectatae femina pulchritudinis, a duobus presbyteris appetita, cum impudicis non adquievisset, falso crimine incessitur, isdem presbyteris deferentibus in remotis locis adulescentem cum is
veiller à Texêcution de cet ordre. Daniel, fidèle aux traditions de ses pères, résolut de ne pas toucher aux mets servis sur la table du roi des gentils. Il pria donc Peunuque de le laisser, lui et ses compagnons» se nourrir uniquement de légumes. Âsphane objecta la maigreur qui résulterait [de ce régime] et trahirait Tinexécution des ordres du roi ; mais Daniel, confiant en Dieu, rassura que les légumes ajouteraient à leur bonne mine plus sûrement que les viandes royales. Cette promesse se réalisa, à ce point quUls l'emportaient sans comparaison par l'éclat du visage sur ceux qui vivaient aux frais du souverain. Aussi furent-ils distingués et favorisés; et le roi, voyant leur sagesse et leur bonne conduite, les préféra à tous ses plus proches serviteurs. En ce temps-là, Suzanne, femme d'une rare beauté, mariée à un certain Joachim, fut l'objet des convoitises de deux vieillards. Comme elle repoussait leurs propositions impudiques, ils portèrent contre elle ce faux témoignage : qu'ils l'avaient surprise, dans un lieu retiré, avec un jeune homme, lequel, profitant de
i) pairiarum Sigonius. Cf. infra 2, I2 : patriarum scilicêt a pairihu9 accêptantm,
4) dissimulatum, pour nêglêctum et spreium,
9) procurabantur pour curabantûr, — in honore et gratta V et B, corrigé par Halm.
II) Prottimis. Cf. in/ra 2, i3: régis proximum; Mardochaeus inter proxi^
CHRONICORVM LIBER SECVNDVS 5
ea deprehensum, sed illum juvenili alacritate senum manus effugisse. Ita, presbyteris fides habita, judicio populi Susanna damnatur. Quae, cum secundum legem 6 ad supplicium duceretur, Daniel, tum annos natus xii,
30 increpitis Judaeis cur innocenter morti dédissent, reduci eam in judicium causamque denuo audiri postulat. Enim- 7 vero multitudo Judaeorum quae tum aderat, non sine Deo existimans puerum contemptae aetatulae in hanc constantiam prorupisse, favore accommodato in consi-
25 lium revertitur. Initur denuo judicium, Danielo, ut inter 8 majores natu resideret, delatum. Igitur separari accusatores jubet; unumquemque ex eis interrogat, sub cujus generis arbore adulteram deprehendisset. Ex varietate responsi falsitas deprehensa, Susanna absoluta, presby-
3o teri, qui innocenti periculum creaverant, capite damnati.
l'agilité de son âge, s^êtait échappé de leurs mains. On ajouta foi à leurs paroles; Suzanne, condamnée par le peuple, allait être, selon la loi, conduite au supplice; mais Daniel, qui n'avait encore que douze ans, reprochant vivement aux Juifs d'envoyer à la mort une innocente, demanda que cette femme fût ramenée devant les juges et que la cause fût de nouveau entendue. La foule des Juifs, qui assistait à ce procès, estima qu'un enfant, tellement jeune qu'il ne pouvait avoir aucune autorité, n'aurait jamais osé, sans Dieu, se lancer dans une intervention aussi hardie. On l'écouta donc avec faveur; le procès recommence, et il est arrêté que Daniel siégera parmi les Anciens. D'abord, il ordonne de séparer les accusateurs; puis il demande à chacun d'eux, et à l'un après l'autre, le nom de l'arbre sous lequel l'adultère a été surprise. La contradiction de leurs réponses fait . éclater la fausseté de l'accusation. Suzanne est acquittée, et les vieillards, qui avaient mis son innocence en péril, sont condamnés à mort.
mos régis erai, Pkoximus = ami, courtisan, familier, et aussi conseiller intime.
1 3) appeiita. Appeler e pour ientare ad stuprum vel adulterium; vint inferre, violare,
17) presbyteris, dans le sens du grec npevSuTepoi et du latin seniores,
20) reducere B; reduce V.
27) unumque V, B ; unum atque alterum Sigonius ; unumquemque ex eis Pr.
6 SVLPIGII SEVERI
2 Ea tempestate Nabuchodonosor somnium vidit, mysterio futurorum mirabile. Cujus interpretationem cum per se non posset evolvere, ascitis ad înterpretandum Chaldaeis quique magicis artibus extisque hostiarum scire occulta et futura praecinere videbantur, mox veritus ne, 5 more hominum, non vera, sed placita regî ex somnio conjectarenty visa subprimit poscitque ab eis ut, si vera in iis divinatio esset, somnium ipsum sibi dicerent; tum demum interprétation! eorum crediturura, si prius enun-
a tiando somnium artis periculum fecissent. lUi vero tantam 10 molem abnuentes, non esse id humanae opis confitebantur. Rex motus cur falsa divinandi professione homines erroribus illuderent, cum astricti praesenti negotio nihil scire se confîterentur; ita edicto régis in eos animadver-
3 sum palamque omnes hujus artis interficiebantur. Quod is
II. En ce temps-là, Nabuchodonosor eut un songe, merveilleux par le mystère d'avenir qu'il renfermait. Ne pouvant l'expliquer lui-même, il manda les Chaldéens qui, croyait-on, découvraient ce qui est caché et prédisaient Tavenir par Part de la magie et par les entrailles des victimes. Néanmoins, craignant de les entendre pronostiquer non des choses vraies, mais des choses agréables, comme c'est l'usage quand on parle au Roi, il tait ce qu'il a vu et leur demande de dire eux-mêmes quel rêve il a fait, [chose aisée] si leur science divinatoire est réelle. En tout cas, il n'aura foi en eux que si, par une claire exposition du songe, ils fournissent la preuve de leur art. Les Chaldéens refusent : une telle tâche dépasse les capacités humaines, disaient-ils. Sur quoi le roi s'indigne : avec leur fausse prétention de deviner, ils trompent donc les hommes et se moquent d'eux, puisque, mis en face d'un fait actuel, ils avouent ne savoir que dire? Aussitôt un édit est lancé en vertu duquel tous ceux de la profession étaient publiquement mis à mort. Dès qu'il apprit ces faits,
3) evolvere, dans le sens de eruere.
7) poposcitque V et B, corrigée par Halm.
12) mottès, sous -entendu ira, indignatione. Cf. Epist. ad Bassulam. — cur V; quod B.
19) refertur V; re/ert Pr. — ahsolvit, pour solvit, 22) pectore, ajouté par Drusius et avec raison.
CHRONICORVM LIBER SECVNDVS ^
ubi Danielo compertum, régis proxîmum appellat; enuntiationem somnii interpretationemque ejus poUicetur. Res 4 ad regem defertur : Daniel arcessitur. Jam revelato sibi per Deum mysterio visa régis refert absolvitque. Sed res
ao postulat uti régis somnium, et interpretationem prophetae et consequentium fidem, exponamus. Viderat rex per 5 soporem imaginem capite aureo, pectore brachiisque argenteis, ventre et femoribus aereis, cruribus ferreis, quae in pedes partim ferreos, partim fictiles desinebat; sed
asferrum atque testum inter se confusum coire non poterat. Ad extremum imaginem lapis sine manibus abscissus proterebaty redactaque omnia in pulverem vento ablata.
Igitur, secundum prophetae interpretationem, imago visa 3
3o figuram mundi gerit. Caput aureum Chaldaeorum impe- a
Daniel s'adressa à un des familiers de la personne royale; il s'engage à énoncer le songe et à l'interpréter; ses paroles sont répétées à Nabuchodonosor et Daniel est mandé. Dieu lui avait déjà révélé le mystère ; il raconta donc ce que le roi avait vu en rêve et il l'expliqua. Mais la chose exige que j'expose ici et le songe de Nabuchodonosor, et l'interprétation qu'en fit le prophète, et la confirmation qu'elle a reçue des événements. Le roi avait vu pendant son sommeil une statue dont la tête était d'or, la poitrine et les bras d'argent, le ventre et les cuisses d'airain, les jambes de fer, et qui se terminait par des pieds moitié en fer, moitié en argile. Seulement, l'argile et le fer, quoique rapprochés, ne réussissaient pas à s'allier. A la fin, une pierre, arrachée [de sa base] sans les mains [d'aucun homme] écrasait la statue, dont les débris, réduits en poudre, étaient emportés par le vent.
IIL Or, selon le prophète, cette statue, apparue dans une vision, était la figure du monde. La tête en or représentait
35) ae, ajouté par Giselin. — imaginem. Sulpice traduit par imago et la VulgaU par statua le ttxcdv des SepUnte. En bon latin, ces deux mots souvent s'équivalent. Mais, dans ce cas particulier, Jérôme — qui a suivi Sulpice en ce qui concerne Daniel — trouve imago préférable à 8tatua, parce qu'U s'agit, ditil, d'une ressemblance des choses futures, similituditum fuiurorum (Comment, in Daniele).
8 SVLPICII SEVERI
rium est, siquidem id primum et opulentissimum fuisse 3 accepimus. Pectus et brachia'argentea secundum regnum
annuntiant : Cyrus enim victis Chaldaeis atque Medîs 4imperium ad Persas contulit. In ventre aereo tertîum
regnum portendi pronuntiatur, atque impletum videmus, 5
siquidem Âlexander ereptum Persis imperium Macedo-
5 niae vindicavit. Crura ferrea imperium quartum, idque Romanum intellegitur, omnibus ante regnis validissimum. Pedes vero partim ferrei, partim fictiles dividendum esse Romanum regnum, ita ut numquam inter se 10 coeat, praefîgurant : quod aeque impletum est, siquidem cum non ab uno imperatore, sed etiam a pluribus semperque inter se armis aut studiis dissentientibus res
6 Romana administretur. Denique commisceri testum atque ferrum, nunquam inter se coeunte materie, commixtiones i5
l'empire des Chaidéens, que l'on sait avoir été le premier et le plus riche de tous. La poitrine et les bras en argent annonçaient le second empire, celui que Cyrus fit passer aux mains des Perses par ses victoires sur les Chaidéens et les Mèdes. Le troi* sième empire était prédit par le ventre d'airain, et nous verrons, en effet, que cela fut accompli lorsque Alexandre enleva la domination aux Perses pour la transmettre aux Macédoniens. Par les jambes de fer, on doit comprendre le quatrième empire, c'est-à-dire l'empire romain, plus puissant que tous ceux qui l'ont précédé. Quant aux pieds mi-partie de fer et d'argile, ils présageaient que cet empire devait être divisé, au point de ne pouvoir jamais arriver à l'unité. Cela aussi s'est accompli, puisque l'état romain, loin d'être gouverné par un seul empereur, l'a été même par plus de deux, toujours se combattant les armes à la main ou poursuivant des politiques opposées. Enfin, cette argile et ce fer, amalgamés ensemble sans jamais s'unir en une
8) ant0, pour anterioribus, ou mieux auperioribus reg^ia. C'est un superlatif à la mode grecque, employé pour le comparatif.
11) praefigurant, expression favorite d*Hilaire dans laquelle la préposition prae a conservé toute sa valeur. — si guident jam non,,, cidminis' tratur B.
14) denique quod commiscentur Bemays, p. 28, n» 48. — testum, c Dicit quod alii testam rem fictilem. » Sigonius.
CHRONICORVM LIBER SECVNDVS 9
humani generis futurae a se invicem dissidentes significantur, siquidem Romanum solum ab exteris gentibus, aut rebellibus occupatum, aut dedentibus se per pacis specîem traditum constet, exercitibusque nostris, urbibus
ao atque provînciis permixtas barbaras nationes, et praecipue Judaeos, inter nos degere nec tamen in mores nostros transire videamus. Atque haec esse postrema pro- 7 phetae annuntiant. In lapide vero sine manibus abscisso, qui aurum, argentum, aes, ferrum testumque comminuit,
>^ Christi figura est. Is enim non conditione humana editus, siquidem non ex voluntate viri, sed ex Deo natus est, mundum istum, in quo sunt régna terrarum, in nihilum rediget regnumque aliud incorruptum atque perpetuum, id est futur um saeculum, quod sanctis paratum est,
3o confirmabit. De quo uno adhuc quorumdam fides in 8
seule matière, représentent les mélanges futurs des races humaines continuant à lutter entre elles : c^est ainsi que le sol romain a été occupé par des peuples étrangers, soit qu'ils l'aient pris de force, soit qu'on le leur ait livré sous apparence de concession pacifique ; et nous voyons les barbares, principalement les Juifs, passer leur vie au milieu de nous, dans nos armées, dans nos villes, dans nos campagnes sans jamais pourtant s'unir à nous en adoptant nos mœurs. Certes, ce sont bien là les derniers temps prédits par le prophète. Pour ce qui est de la pierre arrachée de sa base sans aucune main d'homme, et qui broie en poussière l'or, l'argent, l'airain, le fer et l'argile, c'est une figure du Christ. Lui, en effet, n'appartient pas à la condition humaine : il n'est pas né du fait de l'homme, mais de Dieu; ce monde, sur lequel s'étalent les royaumes de la terre, il le mettra à néant, et il fondera un autre royaume incorruptible, perpétuel, j'entends le siècle futur préparé pour les saints. Quelques-uns,
i5) coêunie materia Bemays, ibid.
18) semp0r pacis speciem Sigonius.
20) et praecipu0 Judaeos. Bernays croit que ce mot est une erreur de copiste.
22) postrema V; iemPora, ajouté par B. — prophefa (Daniel) annuntiat. Pr.
24) es V, B; aes, Halm.
28) redigii V, corrigé par Giselio.
Goo^^
lO SVLPICII SEVERI
ambiguo est, non credentîum de futuris, cum de praeterîtis convincantur. Igitur Daniel multis a rege muneribus donatus, praefectus Babyloniae atque orani imperio, in summîs honoribus habebatur. Ejus suffragio, Annanias, Azarias et Misael ad summam aeque dignitatem et potestatem 5
9 provecti. Eodem fere tempore praeclaraEzechielis prophetia extitit, revelato ei futurorum et resurrectionîs mysterio. Extat liber magni operis et cum cura legendus.
4 At in Judaea, cuî, post excidium Hierosolymae, Godoliam praepositum supra memoravimus, aegre ferentes Ju- 10 daei prîncipem sibi ex stirpe non regia arbitrio victoris datum, Ismael quodam duce et concitatore nefandae conjurationis, dispositis eum in convivio insidiis peremerunt.
2 At hi, qui extra noxîam fuerant, ultum ire facinus cupientes propere adversum Ismael arma capiunt. Sed, ut ille iL
sur ce dernier point, conservent des doutes; leur foi est entière [dans la prophétie] au regard du passé, mais ils ne l'admettent pas quant à Tavenir. Quoi quMl en soit, Daniel, comblé de dons et d'honneurs, placé par le roi à la tête de Babylone et de tout l'empire, se vit revêtir des plus hautes dignités. Grâce à ses recommandations, Annanias, Misaël et Azarias obtinrent, eux aussi, des charges élevées et furent puissants. A peu près à cette époque se place la célèbre prophétie d'Ézéchiel, à qui fut révélé le mystère des choses futures et de la résurrection. Il reste de lui un livre de grande autorité, que Ton doit lire avec attention.
IV. En Judée, où Godolias, ainsi qu'il a été dit plus haut, commandait depuis la ruine de Jérusalem, les Juifs supportaient impatiemment un prince imposé par le vainqueur et qui n'était pas de race royale. Poussés par un nommé Ismael, qui se fit le chef d'une coupable conjuration, ils tuèrent Godolias dans un repas où ils avaient tout préparé pour cet assassinat. Ceux qui n'avaient pas trempé dans ce forfait, désireux d'en tirer vengeance, prirent aussitôt les armes contre Ismael. Celui-ci, voyant sa
i) credendum V. c Mihi videtur omnino legendum esse non credentium de Juturis. » Pr.
2) donatus V; donatur B.
10) Judaei. « Supplendumest^Mtc/am, aut similiajuxtahistoriae veritatçm.>Pr.
CHRONICORVM LIBER SECVNDVS II
cognovit exitium sibi imminere, relicto exercitu, quem contraxerat, non amplius ocio comitantibus ad Ammonitas confugit. Igitur populum universum metus pervaserat, ne 3 paucorum scelus omnium exitio rex Babylonius ultum
3o iret; nam, praeter Godoliam, multos ex Chaldaeis cum eo interfecerant. Itaque consilium ineunt fugiendi in Aegy- 4 ptum, sed prius Hieremiam fréquentes adeunt, sciscitantes divinum responsum. At ille verbis Deî universos hortari, 5 in solo patrio manerent: si id fecissent, Dei praesidio
aS tuendos nuUumque a Babyloniis periculum fore ; sin Aegyptum peterent, omnes ibi ferro ac famé, diversoque mortis génère, perituros. Sed plebs assueto malo, insolens 6 parendi salubribus consiliis et divino imperio, profecta in Aegyptum. Quid de ea postea actum, sacris litteris sile-
3o tur; nobis nihil compertum.
perte imminente, abandonna la troupe quMl avait rassemblée et se réfugia chez les Ammonites, n^ayant pour toute suite que huit hommes. Cependant, le peuple était rempli de crainte; le roi babylonien pouvait vouloir venger sur tous le crime de quelques-uns; car, outre Godolias et en même temps que lui, avaient été tués un grand nombre de Chaldéens. Ils formèrent donc le projet de passer en Egypte; mais, avant de le réaliser, plusieurs d'entre eux allèrent trouver Jérémie pour qu'il leur fît connaître la volonté divine. Le prophète, au nom de Dieu, les exhorta tous à ne pas quitter leur patrie; s'ils agissaient ainsi, ils étaient assurés de la protection du Seigneur et ne couraient aucun danger du côté des Babyloniens; si, au contraire, ils allaient en Egypte, ce serait pour y périr par le fer, la faim ou tout autre genre de mort. Mais ce peuple, avec sa malice accoutumée et son habitude de ne pas écouter les avis salutaires et de désobéir aux commandements divins, partit pour l'Egypte. Les livres sacrés se taisent sur ce qu'il advint d'eux, et mes recherches personnelles ne m'ont rien appris.
1 1) non B, omis par V.
i5) un V; ille quia B; ut ille Halm.
1 7) octo Halm, omis par V.
iS) profecta est B.
12 SVLPIGII SEVERI
6 Hoc tractu temporum Nabuchodonosor, elatus rébus secundis, statuam sibi auream immensae magnitudinis posuit, adorarique eam ut sacram efBgiem praecepit.
2 Quod, cum certatim ab omnibus, depravatis adulatione omnium animis, fieret, Annanias, Azarias et Misael pro- 5 fano of&cio abstinuerunt, non ignorantes honorem hune soli Deo debitum. Igitur rei ex edicto régis constituuntur, propositaque eis conditio poenarum, ardens caminus, ut praesenti metu adorare statuam cogerentur. Verum illi devorari ignibus quam piaculum committere maluerunt. lo
3 Itaque vincti compedibus in médias flammas conjiciuntur. Sed ministros infandi operis, dum promptius damnatos in ignem propellunt, flamma absorbuit : Hebraeos — mirum dictu et incredibile non visentibus — ignis non attigit, cum a spectantibus déambulantes in camino psalmum i5
V. A cette époque, Nabuchodonosor, enflé par la prospérité, se fit élever une statue d'or de proportions énormes, enjoignant à tous de Tadorer comme une image sacrée, ce que chacun à l'envi s'empressa de faire, tant Tesprit d'adulation avait abaissé les âmes. Annanias, Azarias et Misaël, qui savaient que de tels hommages sont dus à Dieu seul, s'abstinrent de prendre part à ces cérémonies sacrilèges. Ils furent déclarés coupables de par redit du roi, et on leur annonça que la fournaise ardente serait leur châtiment, pour que Tefiroi de ce supplice imminent les contraignît à adorer la statue. Mais ils aimèrent mieux être dévorés par le feu que commettre un sacrilège. On les jeta donc, les pieds liés, au milieu des flammes. Or, voici que le feu consuma les agents de cette œuvre abominable, au moment où ils poussaient plus vite leurs victimes ; au contraire, — chose merveilleuse à dire et impossible à croire pour qui ne l'a point vue, — il n'atteignit pas les Hébreux; les assistants les virent se promener dans la fournaise en chantant un psaume à Dieu ; un quatrième personnage fut aussi aperçu, à côté d'eux, parmi les
8) prepositaque V.
\6) piaculum profiteri, c'est-à-dire se rendre coupable d*un acte d*idolfttrie, qu'ailleurs Sulpice caractérise en disant : nefaviae mentis piaculum. En une autre place, et avec quelque différence dans le sens, il dit aussi : non ausi piacula profiieri.
CHRONICORVM LIBBR SECVNDVS l3
Deo dicere cernerentur, visusque cum is inter ignés quartus specie angeli, quem Nabuchodonosor propius intuitus, filium Dei se vidisse confessus est. Tum rex haud 4 dubius divinam in re praesenti fuisse virtutem, missis per
3o omne regnum suum edictis facti miraculum provulgavit, confessus soli Deo honorera deferendum. Nec multo post 5 objecto sibi somnio, mox voce etiam caelo emissa admonitus, potestate regia abjecta atque ab omni conversatione humana remotus, herbis tantum vitam sustinens,
a5 agisse paenitentiam traditur; servatum ei nutu Dei imperium, donec impleto tempore, agnito demum Deo, post VII annos, et regno et statui pristino restitutus est. Hic 6 post devictum, ut supra diximus, Sedechiam, quem captivum Babylonam transtulit, régnasse traditur annos vi
3o et XX, quamquam id non in sacra historia scriptum inve-
flammes; il avait Taspect d'un ange. Nabuchodonosor, après l'avoir regardé de près, déclara qu'il avait vu un fils de Dieu. C'est pourquoi, convaincu désormais que la puissance divine venait de se montrer dans ces faits, il publia par tout son royaume des édits dans lesquels il proclamait le miracle accompli et confessait que Dieu seul doit être adoré. Peu de jours après, ayant fait un songe, bientôt suivi d'un avertissement donné par une voix qui venait du ciel, Nabuchodonosor se dépouilla de son autorité royale et renonça à tout rapport avec les hommes. On raconte qu'il fit pénitence en mangeant de l'herbe pour tout aliment. Néanmoins, la volonté de Dieu lui conserva l'empire jusqu'à ce qu'ayant accompli son temps d'épreuve et reconnu le vrai Dieu, il remonta sur le trône et reprit son ancien état. Sept années s'étaient écoulées. On compte qu'à partir de sa victoire sur Sédécias, mentionnée plus haut, et après avoir amené ce roi captif à Babylone, Nabuchodonosor régna encore vingt -six ans. Mais ce n*est pas l'histoire sainte qui m*a fourni ce détail. Comme je par-
1 1) pedibus V, B.
20) promtUgavit Dnisius ; mais on lit dans Featus : promuîgo, dérivé de vulgOt Qommt provulgo,
33) ah omni couversatione mutatus in bovgm anterius, in leonem posterius. Horxv, analysant Epiphane et Dorotheus.
14 SVLPICII SEVERI
7 nerim. Sed forte accidit ut, dum multa evolverem, annotationem hanc jam interpolato per actatem libelle, sine auctoris nomine, reperirem, in quo regum Babyloniorum tempora continebantur; quam praetereundam non putavi, siquidem et Chronicis consentiret,^et ita illius nobis ratio 5 quadraret, ut per ordinem regum, quorum tempora continebat, usque in primum Cyri régis annum, lxx annos — tôt enim per sacram historiam a captivitate usque ad Cyrum fuisse referuntur — impleret.
g PostNabuchodonosor, filius ejus regnum indeptus, quem 10 in Chronicis Evilmarodac fuisse vocitatum repperi. Hic duodecimo imperii anno diem functus, fratri minori, qui
2 Balthasar dictus est, locum fecit. Is, cum quarto et decimo anno publicum epulum principibus ac praefectis suis
courais de nombreux volumes, je l'ai fortuitement recueilli dans un petit livre, altéré par le temps, sans nom d'auteur, et qui contenait les dates des rois babyloniens. Je n'ai pas cru devoir omettre un fait qui, d'ailleurs, s'accordait avec les Chroniques et cadrait avec mes propres supputations. Effectivement, la série des rois dont il m'a donné les dates jusqu'à la première année de Cyrus remplit soixante -dix ans. Or> tel est bien le nombre des années qui, selon l'histoire sainte, séparent la captivité de l'avènement de Cyrus.
VI. Après Nabuchodonosor, le trône fut occupé par son fils, que les Chroniques appellent Evilmarodac. Il mourut au bout d'un règne de douze années, laissant l'empire à son frère plus jeune que lui, nommé Balthasar. Celui-ci, dans la quatorzième année de son règne, à l'occasion d'un banquet public offert aux grands de la cour et aux principaux officiers, ordonna d'apporter
I) evolverem. Le subjonctif avec dum, signifiant lorsque, est une construction non classique. Dum se rencontre aussi construit avec l'indicatif chez Sulpice Sévère : dum exspectatur qui non aderat (Vita, IX, 5). Cf. C. Paucker. -> hanc in interpolato Giselin et Vorstius. De Prato n'est pas de cet avis : c Interpolatum per aetatem libellum, scilicet prae vetustate attritus. » 5) consentirent V .
i3) cumV; is cum B.
1 6) nec V; ac B.
I y) imperavit, Sulpice construit imperare avec l'infinitif passif et aussi avec
CHRONICORVM LIBER SECVNDVS 10
13 daret, sacra vasa quae per Nabuchodonosor de templo Hierosolymae ablata nec in regales usus usurpata, sed recondita in thesaurîs habebantur, proferri imperavit. Cumque his, per luxum ac licentiam regalis convivii, pro- 3 mîscue omnes virilis ac muliebris sexus, uxores concubî-
30 naeque ejus, uterentur, subito rex in pariete conspicatur digitos scribentes, cernebanturque in versum ductae literae; sed qui posset scripta légère non reperiebatur. Igitur rex perterritus magos et Chaldaeos advocat. Quibus 4 mussantibus nec quicquam respondentibus, regina regem
a5 admonet esse quendam Hebraeum, Daniel nomine, qui olim Nabuchodonosor occuiti mysterii somnium revelasset, jam tum ob illustrem sapientiam summis honoribus donatum. Itaque accitus perlegit interpretatusque, ob de- 5
les vases sacrés dont Nabuchodonosor avait jadis dépouillé le temple de Jérusalem -, enfermés dans le trésor royal, ils n'avaient jusqu'alors jamais été employés, même pour l'usage du souverain. Or, tandis que, dans la débauche et la licence du festin royal, hommes, femmes, pêle-mêle, épouses et concubines, se servaient de ces vases, le roi aperçut tout à coup des doigts qui écrivaient sur la muraille : on distinguait les lettres qui s'alignaient régulièrement, mais nul ne se trouvait qui pût les lire ; le roi, épouvanté, fit appeler les mages et les Chaldéens, qui balbutiaient et ne répondaient pas. Alors la reine rappelle à Balthasar qu'un Juif du nom de Daniel a jadis révélé le mystère caché du songe de Nabuchodonosor et s'est vu revêtir des plus hautes dignités en récompense de son éclatante sagesse. Mandé sans retard, Daniel déchif&e [les lignes] et les explique ainsi : Le roi a profané les vases consacrés à Dieu : à cause de
rinfinitif actif. Avec Tinfinitif passif, imperare se rencontre dans Cicéron; avec rinfinitif actif, il ne se trouve nuUe part, si ce n*e8t chez Lucrèce (v. 671). Sulpice construit aussi imperare avec ut et le subjonctif, c*est -à-dire la construction classique: cui, cum, ut diceret, imperaret {Vita, XVU, 5). — cumque V; cum B.
19) omnes V; omnis B.
20) conspicatur V; conspicit B.
21) in versum «Sensus planus et elegans; litteras non confusuro pictas sed in lineam ductas. > Hom.
24) mussitantibns. Cf. I, 43, 7.
l6 SVLPICII SEVERI
lictum régis, qui sacra Deo vasa temerasset, ipsi exitium imminere regnumque ejus Médis ac Persis datum.
6 Quod mox consecutum est. Nam eadem nocte Balthasar interiit, regnum ejus Darius, natione Medus, occupavit : Danielum illustri opinione compertum universo imperio 5 praeposuit, secutus superiorum regum judicium. Nam et Nabuchodonosor eum regno praefecerat, et Balthasar veste purpurea et torque aureo donatum tertium regni principem constituerat.
7 Igitur hi, qui una cum eo rerum po tentes erant, exa- 10 gitati invidia, quod eis alienigena captivae gentis fuisset aequatus, regem depravatum adulatione compellunt ut sibi diebus proximis xxx divini honores darentur, neque cuiquam Hceret Deum nîsi regem precari. Facile id Dario persuasum, stultitia regum omnium, qui sibi is
ce crime sa perte est proche, et son royaume va passer aux Mèdes et aux Perses. Ce qui ne tarda pas à se réaliser. Dans la nuit même, Balthasar mourut, et Darius, Mède de nation, occupa le trône. Ce prince, voyant la grande renommée dont jouissait Daniel, le plaça à la tête de tout Tempire, imitant ainsi les rois ses prédécesseurs. Nabuchodonosor, en effet, avait confié à Daniel l'administration du royaume, et Balthasar, après lui avoir donné un habit de pourpre et un collier d*or, l'avait pourvu d'un des trois premiers postes de l'État.
VII. Cependant les grands qui exerçaient avec lui le pouvoir et ne supportaient qu'avec la plus violente jalousie qu'on leur donnât pour égal un étranger, issu d'une race vaincue et captive, incitèrent le roi, dépravé par la flatterie, à exiger que, pendant les trente jours suivants, les honneurs divins lui fussent rendus; nul, durant ce délai, ne pouvait invoquer dans ses prières d'autre dieu que le roi. Darius se laissa aisément persuader,
1 1) in Judaea V et B ; la correction est de Giselin.
1 2 ) compellunt. De Prato propose compellani : « Quasi interpellant, sollicitant, instant rogando. > Cf. Dial, 1, 6. Le texte de Daniel est plus clair. Les princes disent au roi : Ut omnis qui petierit aliquam petitionem a quocumque deo et homine intra triginta dies, ttisi a te^ rex, mittatur in lacum leonum.{Chr. II, 6.)
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CHRONICORVM LIBER SECVNDVS 17
divina vindicant. Igitur Daniel non rudis neque in- 2 sciuS) Deo preces, non homini deferendas, reus constituitur edicto régis non paraisse. Multumque abnuente Dario, cui carus acceptusque semper fuerat, principes
ao pervicere ut in lacum demitteretur. Sed objecto bes- 3 tiis nuUum periculum fuit. Quod cum rex comperisset, accusatores deputari leonibus praecepit: qui non simili ezemplo perfuncti sunt; nam continuo devorati ferarum famem expleverunt. Daniel clarus ante clarior 4
aS haberi : rex, antiquato edicto suo, novum proposuit, relictis erroribus ac superstitionibus Deum Danielis colendum. Extant etiam visiones ejus, quibus conse- 5 quentium saeculorum ordinem revelavit, annorum etiam numerum complexus intra quem Christum, sicut factum
3o est, descensurum ad terras pronuntiavit, venturumque
g^âce à cette folie qui pousse tous les rois à vouloir qu'on les traite en divinités. Or, Daniel, qui était éclairé et n'ignorait pas que les prières sont dues non aux hommes, mais à Dieu, se rendit coupable de désobéissance à Tédit royal. Darius Tavait toujours aimé et favorisé ; longtemps il refusa aux grands de le jeter à la fosse; ils fiairent par l'emporter. Mais les bêtes ne firent aucun mal à Daniel, et, dès que la nouvelle en parvint au roi, les accusateurs furent, par son ordre, livrés aux lions; seulement, suivant, cette fois, un autre exemple, ces bêtes féroces assouvirent leur faim sur eux en les dévorant incontinent. Déjà illustre, Daniel le devint plus encore. Le roi abrogea son édit et en rendit un nouveau, [ordonnant] d'abjurer les erreurs et les superstitions et d'adorer le Dieu de Daniel. Il nous reste de ce prophète des visions où il révèle la série des siècles futurs; il indique aussi le chiffre des années à la suite desquelles le Christ devait descendre sur la terre, comme il y est, en effet, descendu; annonçant, en outre, très clairement, la venue de
23) praecepit Sulpice construit ^ra^ct^^re avec Taccusatif et Tinfinitif passif. Cf. ire praecepit ac denuntiare (Chr, I, 48, 2), où le verbe se trouve avec l'infinitif actif. C'est par analogie avec la construction de jubere que le latin de la décadence se sert si souvent du passif personnel de praecipere suivi de l'infinitif.