‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 155 sur 198 · L. II. i · texte numérisé non relu

L. II. i

114 SVLPICII SEVBRI

tentem obscenis se studuisse doctrinis, nocturnos etiam turpium feminarum egisse conventus, nudumque orare solitum, nocentem pronuntiavit redegitque in custodiam, donec ad principem referret. Gesta ad palatium delata censuitque imperator Priscillianum sociosque ejus capite s damnari oportere.

51 Ceterum Ithacius videns quam invidiosum sibi apud episcopos foret, si accusator etiam postremis rerum capitalium judiciis astitisset — etenim iterari judicium necesse erat — sub trahit se cognitioni, frustra callidusjam scelere ic 2 perfecto. Ac tum per Maximum accusator apponitur Patricius quidam, fisci patronus. Ita eo, insistente, Priscillianus capitis damnatus est, unaque cum eo Felicissimus

Il avoua aussi s'être livré à des études abominables, avoir ténu des réunions nocturnes avec des femmes impudiques, et être dans l'habitude de prier tout nu. Evodius le déclara coupable et le plaça sous garde pendant que le rapport serait présenté au prince. La procédure fut transmise au palais; l'empereur décida que Priscillien et ses complices devaient être punis de mort.

LI. Ithace, voyant combien il se rendrait odieux aux évêques s'il conservait le rôle d'accusateur jusque dans les suprêmes formalités d'un procès capital, se désista de la poursuite pour n'avoir pas à comparaître : car la cause allait être jugée de nouveau. Cet acte de ruse ne pouvait rien changer, puisque tout le mal était fait. Maxime désigna alors pour soutenir l'accusation un certain Patricius, avocat du fisc. Sur ses réquisitions, Priscillien fut condamné à la peine de mort, et, avec lui, Felicissimus

i) obêcenis se atuduisae doctrinis. Cette épithète implique le dégoût, le mépris, sans qu'il soit nécessaire de supposer rimpudicité. Ohscenae aves, oiseaux de mauvais augure. Sans doute, obscenus signifiait sale et impudique, mais surtout ce qui est horrible et répugnant. Il se trouve avec ce sens dans Claudien de Bell. Get.^ 3o6. Voir aussi Barth sur Rutilius Namatianus, I, 387. Je cite ailleurs une phrase d'Arnobe : Adversus Génies, qui se glorifie de < Tobscénité des solécismes » des écrits évangéliques. Dans le cas présent, il s*agit de Tétude de la magie. Voir de plus amples détails aux Notes historiques.

8) eiccusator V; accuscUo B. Cf. infra 5.

10) callidus V; callido B.

1 1) ac tum V; et tum B.

14) cum essent, omis par B.

CHRONICORVM LIBER SECVNDVS Il5

et Armenius, qui nuper a catholicis, cum essent clerici, >^ Prîscillianum secuti desciverant. Latronianus quoque et 3 Euchrotia gladio perempti. Instantius, quem superius ab episcopis damnatum diximus, in Sylinancim insulam, quae ultra Britannias sita est deportatus. Itum deinde in 4 reliquos sequentibus judiciis : damnatique Asarivus et ao Aurelius diaconus gladio ; Tiberianus, ademptis bonis, in Sylinancim insulam datus, TertuUus, Potamius et Johannes, tamquam viliores personae et digni misericordia, quia ante quaestionem se ac socios prodidissent, temporario exilio intra Gallias relegati. Hoc fere modo homines 5 35 luce indignissimi, pessimo exemplo, necati aut exiliis multatî; quod initio jure judîciorum et egregio publico defen-

et Armenius, qui, bien que clercs, avaient, pour le suivre, abandonné les catholiques. On fit aussi mourir par le glaive Latronianus et Euchrotia. Instantius, déjà condamné, cela a été dit plus haut, par les évêques, fut déporté dans Tune des îles Scilly, à l'extrémité des Bretagnes. On s'occupa ensuite des autres [complices] dans les jugements qui suivirent : Asarivus et le diacre Aurelius furent condamnés à mort ; Tiberianus à la confiscation de ses biens et à la déportation aux Scilly. Quant à TertuUus, Potamius et Johannes, gens de condition fort basse et qui avaient mérité miséricorde en se dénonçant eux et leurs complices avant toute question, on les relégua temporairement en Gaule. C'est ainsi que furent mis à mort ou punis d'exil des hommes très indignes de voir le jour; mais l'exemple était des plus mauvais. On l'excusa d'abord par l'autorité des juges et au

17) Sylinanêt insulam V; Sylinani insulam B.

18) Britannias V; Britanniam B.

19) Asarivus V; Asarinus B. Dans VApologeiicus, de Priscillien, on lit : c Et bellofratrum nostrorum Tiberiani, Asarbi et caeterorum, > — Damnât e. Avec le datif, damnare est du mauvais latin et du bon français : condamner à la potence.

21) Vallarsy change datus en delatus,

26) Quod, c'est-à-dire hoc pessimum exemplum» — De Prato aurait voulu more judiciorum. Les deux leçons se trouvent dans Brissonius, De Formulis. Cf. Dial. III, 2, 3. — egregio publico, c'est-à-dire bono publico. Varron, Tite- Llve, pins tard Tacite, plus tard, enfin, Aulu-Gelle, disent egregium publicum et pessimum publicum, l'avantage public et le détriment public.

Il6 SVLPICII SEVERI

sum; postea Ithacius jurgiis soUicitatus, ad postremum convictus, in eos retorquebat quorum id mandato et consiliis effecerat; solus tamen omnium episcopatu detru-

6 sus. Nam Ydacius, licet minus nocens, sponte se episcopatu abdicaverat : sapienter id et verecunde, nisi postea 5

7 amissum locum repetere temptasset. Ceterum, Priscilliano occiso, non solum non repressa est haeresis, quae illo auctore proruperat, sed confirmata latius propagata est. Namque sectatores ejus, qui eum prius ut sanctum hono-

8 raverant, postea ut martyrem colère coeperunt. Perem- lo ptorum corpora ad Hispanias relata magnisque obsequiis

nom du bien public. Mais, plus tard, Ithacius fut assailli d'attaques fréquentes ; finalement, on lui prouva sa faute. Il la rejetait bien sur ceux par les ordres et les conseils de qui il avait agi ; il n'en fut pas moins, seul entre tous, chassé de Tépiscopat. Ydacius, quoique moins coupable, s^était spontanément démis; en quoi il faudrait le tenir pour sage et réservé, s'il n'eût tenté plus tard de reprendre son poste perdu. Au surplus, Priscillien mort, Thérésie dont il avait été le promoteur, loin de succomber, gagna des forces et se propagea plus au loin. Précédemment ses sectateurs avaient honoré leur chef comme saint; ils se mirent, dès lors, à lui rendre un culte en tant que martyr. Les corps des suppliciés furent rapportés en Espagne, où on leur fit

\) jurgiis. cjurgiam est inter benevolos, lis inter inimicos. > Sigonitts. -^ êolitus V, B; solicitua, inalnué par de Prato. Sigonius propose solutus, Bemayt trouve le mot juste, et je Tadopte après Halm : sollicitaius (voir aux Notes historiques).

4) naydatius V ; nardacius B ; tuim Idacius Sigonius. Dans le Vaticanus on lit : naydalius, c'est-à-dire tuim Ydatius, Mais Flaccius, trompé par le mauvais état du signe abréviatif et par la forme irrégulière de VY, avait lu «ardacius,

8) Halm propose de lire : confirmata et latius propagata,

\Z) At\\ Ac B. La leçon a<, fournie par V, avait été proposée par de Prato, qui ajoutait : c Quod cumque legas modo, nova inde periodus exordienda non ut in editis omnibus : religio putabatur ac inter. »

i6) De Prato voudrait qu*on lût : et nunc. L'observation n*est pas fondée* On sait que Sulpice avait pris Tan 400 pour date ultime et fixe de sa narration bien quMl écrive en 4o5. Cf. Chr. II, 9, 7. Il précise encore ici son procédé en disant : jam per quindecim annos^ espace de temps écoulé entre le procès de Trêves et Tan 400. Un peu plus loin, il dit : et nunc. Il devrait donc parler au prêtent, et cependant il ajoute : putabatur,,. exarserat. Ces imparfaits ont fait cfàLrt à

CHRONICORVM LIBER SECVNDVS II7

celebrata eorum funera : quin et jurare per Priscillianum summa religio putabatur. Ât inter nostros perpetuum discordiarum bellura exarserat, quod jam per quindecim

iS annos foedis dissensionibus agitatum nullo modo sopiri poterat/ Et nunc , cum maxime discordiis episcoporum ont- 9 nia turbari ac misceri cernerentur, cunctaque per eos odio aut gratia, metu, inconstantia, invidia, factione^ libidine, avaritia, arrogantia, somno, desidia depravata. Postremo 10

so plures adversum paucos bene consulentes insanis consiliis et pertinacibus studiis certabant. Inter haec plebs Dei et optimus unus quisque probro atque ludibrio habebatur.

de grandes funérailles, et même jurer par Priscillien fut tenu pour suprêmement religieux. Cependant se déchaînait au milieu des nôtres une guerre de discordes sans fin, alimentée par dUgnoblés disputes qui duraient plus de quinze ans sans pouvoir être apaisées. Et maintenant, il n'est rien qu'on ne voie bouleversé et brouillé^ principalement par les évêques : car c*est bien grâce à eux que la haine, le caprice, la peur, l'absence de caractère, la jalousie, Tesprit de faction, le libertinage, Tavarice, l'arro* gance, la torpeur, la paresse ont fini par tout pervertir. En dernier lieu, contre le très petit nombre des bien intentionnés, les plus nombreux luttaient de projets extravagants et d'intrigues acharnées; parmi tout cela, le peuple de Dieu était couvert d'opprobre et de risée.

de Prato qu'il faudrait corri^fer et tune, parce que, prétend-il, Sulpice évidemment a écrit quelques années après Tan 400. Mais Bernays, et avec juste raison, ne veut voir dans ce mélan^^e du passé et du présent qu'une imitation du style épistolaire classique. — omnia, omis par V. On le trouve dans B, après miscerù

18) a«^V, BetPr.

19) somno manque dans plusieurs éditions.

22) optimua quisque B. — hcibebatur, c Populo luduhrio habetur. > (D« Bello Jugurthino, 34.) c Paupertas proprio haberi. » {Catilin. 12.)

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PETITS ESSAIS NOTES ET NOTULES

Sur le Livre II DE LA CHRONIQUE

PETITS ESSAIS NOTES ET NOTULES

L'histoire Maximeque Danielis {Chr, II, i, i, 2).— -Il faut bien se remettre UplandeSulpia

cbinériqve. en mémoire le but que poursuivait Sulpîce quand il entreprit, lui pre^ et l'histoire juive, raier, de présenter les livres juifs, que presque personne ne connaissait, comme un corps d'histoire contenant, sous forme suivie et cohérente, les annales générales du monde. Il était bien résolu, par avance, à recourir aux sources non sacrées quand cela serait nécessaire, pour entretenir l'enchaînement chronologique et assurer la pleine continuité ^ Mais comment remplir ce programme?

Au lendemain de la chute de Jérusalem, le peuple de -Dieu n'est plus un peuple; c'est un troupeau dispersé çà et là, sans chef, sans organes communs d'aucune espèce. Il a disparu de la Palestine^ berceau et théâtre de. sa première existence nationale ; et quant à ce qui a pu lui arriver dans les lieux où actuellement il réside, pas un seul renseignement ne se rencontre, ni dans les écrits sacrés ni dans les écrits profanes. Le canon juif, celui que, dit-on, la grande synagogue déclara complet et clos, en Tan 290, après y avoir classé le Pentateuque et la série des historiens-prophètes jusqu'à Malachie, est muet et ne contient II risque de defenir aucune référence aux événements accomplis pendant cette période, impraticable assez vaguement désignée, d'ordinaire, par le mot captivité. C'est à P^r solution de peine si l'on pourrait relever dans le très obscur et très interpolé Ezé- ^o/iftmiitt. chiel quelques lignes, autant dépourvues de sens pratique que de précision. Encore allons-nous voir tout à l'heure que Sulpice n'avait pas lu Ézéchiel. Il le place après Daniel, dans un rang chronologique tout à fait absurde. Pendant la moitié, peut-être pendant les trois quarts du VI® siècle, cette lacune se prolonge. Plus de patriarches, plus de Disparition totale juges, plus de rois pour communiquer un peu de vie aux dates et delaviehistorique régulariser les événements. Ou plutôt, il n'y a plus ni événements ni d'IsraêU dates. Dans le naufrage absolu de l'histoire positive, à quoi se rattacher pour remplir le vide du temps? Cette question ne cause aucun embarras à l'école exégétique. Elle répond qu'au cours de la longue phase que je viens de décrire comme, ressemblant au néant, s'est produite, en réalité,

1. Ad distinguenda tempora, continuandantque série m supplementum cogniiionesict t. W, p. 10).

PBTITS ESSAIS

la portion la plus active et la plus féconde de l'histoire juive. C'est alors, en effet, que s'accomplit le programme exposé avec tant de sagacité par Spinoza, à savoir la rédaction définitive de la Loi ou Thora et la mise au point des écrits prophétiques. Puis, à ce travail capital, exécuté entre le siège de Jérusalem et ce qu'on appelle l'édit de Cyrus, succède la courte renaissance historique représentée par Esdras et Néhémie ; et alors surgissent les grandes productions, la traduction des Septante, les vers Sibyllins, le livre des Jubilés, le pseudo-Salomon, le pseudo-Esdras, le pseudo-Baruch, le livre d'Hénoch et bien d'autres. Sulpice ne soupçonne pas la portée et les dimensions de cette prodigieuse activité de la littérature pseudépigraphique. Mais il en a sous Sulpice la main un fragment capital, le livre de Daniel, tardivement inséré dans comble la lacune [q canon ; et, avec ce lambeau d'histoire chimérique, sa parfaite bonne avec des romans, f^i ^j g^^ spontanéité narrative aidant, il va pouvoir faire face aux lacunes et tout arranger historiquement.

Il faut bien reconnùtre, au surplus, que Daniel est un vrai chefd'œuvre dans un genre où les Juifs n'ont pas connu de rivaux. Il est arrivé, de nos jours, que tel romancier a su faire accepter les fantaisies de son imagination comme un compte rendu exact d'événements réels, jusqu'à tromper des écrivains faisant profession d'historiographie (Cf. Chroniques de France, éditées par Max Buchon, t. III, ce qui est dit du récit de la révolte des Gantois dans Quentin Durward). Mais ce fait est bien insignifiant comparé au succès qu'obtinrent, en leur temps, — et qui dure toujours, — les cinq ou six narrations rattachées au nom de Daniel, et aussi celles qui rappellent les noms d'Esther et de Judith. La différence est plus considérable encore, si l'on se place au point de vue, non plus de la réussite, mais de l'audace inventive des créateurs du roman juif. Quand le romancier anglais combine les incidents divers, déplace le personnel et provoque des péripéties dramatiques en mêlant adroitement les dates, il opère toujours dans un cadre qui reste réel par son ensemble. Mais ses prédécesseurs juifs, ceux surtout qui écrivirent après la captivité, n'obéissaient à aucune préoccupation de cet ordre. A la rigueur, au cours de la période hébraïque, dans Job, dans Ruth et dans certains épisodes des Juges et des Rois qui sont, eux aussi, de vrais romans, on pourrait constater un certain effort accompli avec l'objet de rattacher la fable inventée au milieu où elle est censée prendre place. Mais, à partir de la période post-hébraïque, les précautions de ce genre sont dédaignées; le mépris de la vraisemblance devient tme règle; toute convenance d'époque, de mœurs ou de géographie, est jugée inutile. C'est ainsi, par exemple, que l'histoire de Judith se passe dans tme ville purement imaginaire, au milieu d'une contrée inconnue et parmi des personnages dont personne n'pntendit jamais parler. L'influence exercée par ces productions n'en a pas moins été très forte influence exercée et très profonde; à ce point que, de nos jours et en dehors du monde par ces créations, pratiquant, juif ou catholique, on les entend citer comme des documents

Originalité et supériorité

des Juifs en ce genre de

littérature.

Prodigieuse

d'une sérieuse historicité. Daniel, qui a vu son nom employé à toute Preuve par ùanUl époque et en toutes langues, est aujourd'hui encore mis en scène pour <'«'«''« ^ typ€ nous renseii:ner sur la fin prochaine de Paris'. S'il en est ainsi en un ^^ f'fiistoire vi-^« ^ i ^^1- universelle.

temps où la cntique peut passer pour chose courante et vulgaire, comment s'étonner qu'au premier siècle chrétien, et surtout au quatrième, l'esprit public, las de mythologie gréco-romaine et cherchant partout de nouveaux héros et un merveilleux nouveau, ait accueilli avec avidité ces créations du génie judéo-oriental. D'autant plus que Daniel se présentait sous un aspect fait pour séduire : dramatique et profond, mystérieux et précis tout à la fois, non seulement il inaugure comme système de vaticination l'emploi des chiffres qu'Ézéchiel avait déjà utilisé pour formuler des dogmes, mais il donne de la prophétie une idée absolument neuve. Assurément l'ancien canon juif n'avait pas eu tort de ne le point Caractère dramaclasser parmi les nabis authentiques. Bien qu'il leur fasse quelques tique et profond emprunts, il ne leur ressemble en aucune façon. Sa carrière, remarque ^* " personnage. un commentateur, fut beaucoup moins prophétique que satrapique, car il rentre dans le magisme officiel (cf. infra, p. i32). Mais, en revanche, il est prophète et très prophète, au sens que reçut ce mot à partir de l'ère chrétienne ; prophète comme nul ne l'avait été avant lui, ses prédécesseurs n'ayant jamais connu l'exactitude, plutôt d'historiographe que de voyant, qui le caractérise. Sans doute, quand il se donne comme ayant eu ses visions ' sous les derniers rois chaldéens et sous les premiers rois perses, il trouve trop rarement un mot juste pour parler de ces souverains auprès desquels il aurait passé sa vie plus que centenaire. Mais s'il entasse les erreurs et les contradictions à propos de Nabuchodonosor, de Darius et de Cyrus, c'est-à-dire en ce qui concerne les événements du vi« siècle, comme il se rattrape pour tout ce qui s'est passé vers l'an i5o et avec quels minutieux détails, toujours exacts, il raconte, sans le nommer, les faits et gestes d'Antiochus Épi- Il ouvre la liste phane, le quatrième Séleucide ! C'est à ce point de vue que son livre <'''"'« nouvelle contient la plus étonnante des prophéties, pourvu que l'on prenne ce ^^"«^«^''o/'*^«. terme comme synonyme de prédiction, ou narration anticipée de faits encore enfoncés dans les ténèbres de l'avenir.

Un autre trait caractéristique de cette prophétie nouvelle résulte des conditions spéciales dans lesquelles elle se produit. Ainsi les papyrus ou parchemins sur lesquels les visions de Daniel ont été inscrites n'ont pas, comme les anciens recueils, roulé de main en main au risque de se voir interpoler et falsifier. L'auteur a enfermé son livre sous pli scellé

1. Cf. Macler, Revue de l'histoire des relierions, XXXIII, p. 35. Cet écrivain a compté neuf apocalypses en persan, en copte, en arménien et en grec. Il en existe anssi en anglais et en français, où figurent Napoléon, la guerre de 1870 et le général Boulanger.

2. Il n*y a aucune espèce de doute que les chapitres 7 à 12 de Daniel ont été écrits du temps des Macchabées. Cf. notamment Reuss, Histoire pol., p. 135.

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par l'ordre de Dieu même, et les cachets qui le protègent ne devront être

Naissance rompus qu'au moment où les événements prédits commenceront à se

de la prophétie réaliser *. Il ne s'agit donc plus, comme autrefois, d'une vérité dès long-

apoca yptique. ^^^jpg exposée devant tous et que le vulgaire n'a pas su comprendre,

ïnais bien d'une révélation subite, instantanée, d'une c apocalypse >,mot

qui marque en grec l'acte d'enlever tout à coup un couvercle cachant

quelque g^and foyer de lumière, jusque-là inaperçu et insoupçonné.

Naturellement celte façon de procéder exige que l'écrit ainsi produit

Le soit l'œuvre d'im homme très anciennement connu et célèbre. En

roman hisiori^iue d'autres termes, la pseudépigraphie et la littérature apocalyptique se

complété parla tiennent étroitement; la seconde commande la première ; toute < révéla-

pseu pigrap le. ^qj^^^^q^j^ paraître importante et obtenir l'influence, devant émaner

d'une source dès longtemps vénérée. Cependant, c'est à tort que l'on

dit parfois que le livre de Daniel a été le premier type de la méthode

pseudépigraphique. A bien compter, l'ancien canon ^ est formé, d'un

bout à l'autre, de compositions de cet ordre. Ni Moïse n'a écrit le

Pentateuque; ni Josué, ni Samuel, ni David n'ont rédigé les recueils

qui portent leurs noms (cf. 1. 1*'', p. 292). Sous ces enseignes respectées,

de nobles cœurs, de hautes intelligences, de grands poètes ont rendu

Puissance publiques leurs inspirations anonymes. Ce n'est pas le côté le moins

que la prophétie original de cette singulière nation que son détachement de toute gloriole

apocalyptique littéraire. Rien d'analogue en Grèce, en Italie ou en Gaule. Parmi nous,

^^seudéuiira- ^^®® ^* vanité furieuse de quiconque tient une plume, qui pourrait

phique, imaginer un poète mettant sur le compte de Ronsard ou de Malherbe

tel de ses meilleurs poèmes afin d'en accroître la portée morale et

patriotique? Chatterton avait essayé quelque chose de semblable, mais

avec le dessein arrêté de tirer, plus tard, de sa supercherie un profit

personnel. Non, la pseudépigraphie est une conception essentiellement,

sinon exclusivement juive et que les chrétiens et les néo-platoniciens.

Que Us Juifs ont très imbus d'esprit juif, imitèrent plus tard. Ce n'est donc pas par là que

inventé la le livre de Daniel constitue une innovation. On pourrait plutôt dire que

pseudépigraphie \q faux nom sous lequel il s'abrite, bien que pleinement hébreu, n'avait

et Vont portée ^^^^ ^^ ^^^^ illustre, et, par conséquent, rentrait mal dans la donnée

^ ' pseudépigraphique. C'est à peine si quelques passages des Rois, d'Éze-

chiel et d'Esdras, donnent à supposer qu'un ancien, porteur de ce nom,

avait jadis acquis une certaine notoriété que, d'ailleurs, on ne motive

pas. Elle devait être réelle pourtant et même fort étendue ; le nombre et

la variété des petites pièces revêtues de cette marque en font foi. Les

1. Tu auletttt Daniel, claude sermoues et signa librum.,, usque ad tempus consummationis (12, 4 et plus bas g).

2. Je veux parler des deux premières séries des livres saints. Daniel ne figure pas dans la deuxième à côté des autres prophètes. Il est parmi les c hagiographes > dont la date ne remonte guère au delà de i5o avant notre ère. Jésus, fils de Siràch, duquel on sait avec certitude qu'il écrivait en 180, ne compte pas Daniel parmi les ouvrages canoniques.

quatre visions, en effet, relatives à la persécution d'Antiochus et à l'insurrection qui suivit et que, peut-être, elles suscitèrent, ne composent pas tout le livre. Plusieurs récits s'y ajoutent, qui diffèrent curieusement entre eux par le dialecte, le ton, le style, les idées. Rien de Complication moins semblable à ce voyant inspiré que le narrateur voltairien des . ^^ ''^^'^^ anecdotes de Bel et du Dragon. Aussi ces morceaux occupent-ils dans ^"^ '* ^î^-li les différentes versions des places fort irrégulières. Je les relèverai successivement afin qu'on se rende mieux compte de l'adroit usage que Sulpice a su faire d'un recueil aussi confus et brouillé. C'est ainsi que l'épisode de Suzanne, dont il a tiré parti pour servir de pivot central à tout le roman, ne se lit pas dans toutes les Bibles. L'anecdote des trois enfants, chantant au milieu d'une fournaise allumée, est partout très écourtée. L*hymne que Théodotion place dans leur bouche, rejeté par les uns, est déclaré suspect par les autres, cje l'ai jugulé avec un obèle, » dit Jérôme. Il en est de même des deux historiettes que je viens de nommer tout à l'heure et qui marquent avec évidence l'heure où l'esprit juif commença à prendre goût aux procédés de critique railleuse et négative familiers à l'esprit grec. Au sein de ce fouillis Sulpice se Admit façon dont débrouille avec une désinvolture merveilleuse. Plaçant en tête de son Salpict construit exposé l'histoire de Suzanne, si dédaigneusement reléguée à la queue '^ biographie des écrits dits hagiographiques, il réussit à mettre sur pied une biogra- " p^rsonnagi. phie, très passablement liée et suivie, au cours de laquelle Daniel passe de la première adolescence à la plus extrême vieillesse, — cent trentehuit ans, selon quelques-uns, — de façon à animer et à vivifier tout le temps de la captivité et même un peu plus. La longue lacune que je signalais plus haut est ainsi comblée, ou, pour mieux dire, les ténèbres qui l'emplissaient sont illuminées par l'éclat que projette inépuisablement ce merveilleux personnage, juge sagace et magistrat retors parmi les siens; mage savantissime et sorcier officiel à la cour du vainqueur; très grand fonctionnaire, commandant aux satrapes de la Babyionie; puis enfin, vice-empereur, et néanmoins toujours juif. Effectivement les trois dynasties et les quatre rois à qui il eut affaire subissent sa séduction et obéissent à son influence jusqu'à reconnaître par des actes •publics la majesté de lahveh, en imposant à leurs sujets, sous peine de mort, l'adoration de ce roi du Ciel. C'est à se demander à quoi bon le Entrain et audace fameux édit de Cyrus, puisque la race captive avait aussi complètement patriotique subjugué ses conquérants? Jamais l'infatuation nationale ne fut portée du livre de Daniel. plus loin, pas même par les Italiens qui, coupés en tronçons, mis en bribes, foulés, trépignes et knoutés par l'étranger, ne cessèrent jamais d'affirmer qu'ils étaient faits pour gouverner l'Europe et d'annoncer qu'ils la gouverneraient un jour, bon gré, mal gré. Au moins pouvaientils dire qu'une ville de leur pays avait, jadis, maîtrisé le monde. Mais les Juifs! que signifièrent jamais même leurs plus grands monarques? David et Salomon, dans leurs plus splendides succès, font penser au prince Ferdinand de Bulgarie, ou à Carol, roi de la Roumanie minuscule.

Cependant on prend volontiers les gens pour ce qu'ils se donnent, et la fable de la grenouille et du bœul est d'une sagesse très fausse, conune tout ce qui est trop plat et vulgaire. Le prodige d'Israël c'est de n'avoir jamais été rien et d'avoir pourtant crié tellement fort quil a l'air de Que la liitiratun remplir l'histoire universelle ; si bien que, Sulpice et Bossuet aidant, il contribue beau- 2i fajt croire aux autres qu'il la remplissait, comme il le croyait luicoup àhausier nig^jg^ j^ ^^ Sulpice d'abord, et ensuite Bossuet, non pas seulement dans r histoire. *^ point de vue de la priorité chronologique, mais aussi de l'invention. Le plus difficile en toutes choses, c'est d'ouvrir la voie. Sulpice, le premier, a conçu le dessein de transformer les productions de la plus folle fantaisie juive en éléments de bonn&*et solide histoire. Les quatre premières lignes du livre II de la Chronique, que je commente et qui tournent autour du personnage de Daniel, sont le programme bien ordonné et complet de tout une période. Sans doute, ce que j'ai dit précédemment de Jonas est ici encore plus vrai : désigné nominativement et cité textuellement par Mathieu (24, i5), sans cesse invoqué, dans les écrits évangélîques et apostoliques, sous forme indirecte, par voie d'emprunts, d'images et d'allusions, Daniel s'imposait à l'attention de l'historien chrétien. Sulpice a donc fait simplement preuve d'un juste instinct en ouvrant la seconde partie de sa Chronique par l'analyse de ce livre. Ce qu'il faut noter, c'est l'originalité avec laquelle il s'approprie — en leur consacrant huit de ses chapitres, preuve de l'importance qu'il leur attribuait — les douze chapitres du texte primi- Etat confus tif. Dans les Septante, Daniel est le dernier des prophètes par le rang et brouilli chronologique ; dans la Bible hébraïque, il ne iigure pas même parmi des différentes jgg écrits prophétiques, et il est rejeté dans la série des hagiographes, versions deDaniel. ^^ dernier rang, après l'Ecclésiaste et Esther; au contraire, dans la Vulgâte post-jérômique, il est l'un des quatre grands prophètes. Sulpice n'a pas peu contribué à ce résultat. Jérôme avait évidemment été influencé par la Chronique, comme cela résulte de son commentaire in Danielem, écrit trois ou quatre ans plus tard (cf. prooetnium ad Marcellinam), Je prie qu'on feuillette le pittoresque mais très confus chaos du recueil biblique et puis qu'on aborde la narration de Sulpice en se ressouvenant que nul n'avait jusque-là tenté de mettre un peu d'ordre dans ce désordre. On sera émerveillé qu'en usant de tels matériaux, où l'inextricable et l'absurde se déploient à qui mieux mieux, il ait pu faire surgir d'aussi Sulpice, belles apparences de régularité et de plausibilité. A vrai dire, elles le premier, donnent l'illusion de quelque pont fantastique, jeté à travers le vide et met de l'ordre jg silence, là où il n'existait ni routes* ni sentiers, ni place pour ouvrir des sentiers et des routes, et qui pourtant vous amène des temps chaldéens jusqu'à l'époque persique, en prenant des airs de chemin de grande communication. Ce tour de force narratif fut très goûté. Il avait le mérite d'escamoter le pénible aveu du complet évanouissement du « peuple de Dieu :>, juste à l'heure où les Gentils, race réprouvée, allaient se couvrir de gloire et d'éclat. La haute civilisation païenne, en effet,

dans ce désordre.

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jaillit sur vingt points dâSérenXs au vi® siècle. Bientôt, au v« et au iv«, elle acquiert sa plus intense splendeur, alors qu'Israël est affaissé dans la servitude et Pinertie. Il ne fait plus rien» il ne dit plus rien, il n'existe Avec les romans plus; ce serait la mort historique absolue si l'auteur inconnu du livre de juifs

Daniel ne s'était ingénié pour lui improviser de toutes pièces une Hf^itdeVhistoire renaissance imaginaire qu'il remplit des plus réchauffantes vantardises. ^^ ^ Or, c'est cette improvisation que Sulpice a pris l'initiative de transmuter en bonne et valable histoire ; et il y a réussi admirablement. Sans rien exagérer, on peut dire qu'il s'est par là inscrit pour une bonne part dans l'œuvre étonnante qu'achevait alors le quatrième siècle. Il s'agis- Par là il contribue sait de transplanter les produits de la pensée juive et de leur faire à ce miracle prendre racine en pleine terre occidentale. Pareil miracle de transhu- ^^. transhumance mance intellectuelle ne s'était pas encore vu; certainement il ne se '"'/^^tf^'" reverra jamais. litre'saai

de l'Occident.

Egregia ad conservanoam legem perseverantia (Chr. II, 191,2). — Je viens de parler de la pensée juive ; mais il faudrait prendre garde que cette expression n'excède l'exacte réalité des choses. Ce qu'on entend par l'esprit juif avait été profondément modifié et remanié Ce que Vesprit par suite de ses relations multiples et prolongées avec la théosophie de juif devint l'Extrême-Orient et, plus encore, avec la philosophie de la Grèce ^ Si ^P^^ '^ captivité, bien qu'à Theure où écrivait Sulpice, c'est c la pensée proto-chrétienne > qui serait plutôt son vrai nom. Daniel, en racontant des faits qui ne sont ni chaldéens, ni mèdes, ni perses, mais judéo-helléniques, se montre le véritable père de l'idée qui allait prédominer dans les temps nouveaux : le messianisme. Il en Résulta que, lorsque notre auteur croit tracer le Le livre de Daniel, tableau de ce qui advint au lendemain de la chute politique du peuple tel que le lit d'Israël, il rédige» en réalité, la préface de la vie de Jésus. Pour qui ne Sulpice, lirait que la Chronique, les divisions historiques généralement adoptées . "' ^. ^j^^fj^

1. La religion de lahveh et celle de Mazda» toutes les deux à tendances unitaires et morales bien marquées, se rencontrèrent en des circonstances et dans des conditions où elles devaient inévitablement réagir l'une sur l'autre. On dispute de quel côté Tinfluence fut plus forte, des mages de Médie ou des nabis de Palestine. Il y a plusieurs systèmes (cf. Michel Bréal sur la composition des livres Zends, dans Mélangés de mythologie et de linguistique, modèle richissime de ce que peut devenir la haute érudition entre les mains d'un véritable écrivain et d'un philosophe). Un point semble acquis, c'est la part du platonisme qui fut d'abord prépondérante dans la mesure de la supériorité politique de ceux qui l'avaient apporté. Il conserva, d'ailleurs, cette haute prise longtemps après la chute de la domination grecque. James Darmesteter Ta démontré dans sa traduction en trois volumes du Zénd^Avesta^ une des publications les plus importantes des Annales du Musée Guifnei, qui en compte tant d'autres (cf. t. III, p. LVI). Tansar, le saint Thomas du mazdéisme sassanide, était certainement platonicien. En sorte que les ameshâ spenta (amschaspands) et les iseds de VAvesta, comme les anges et les archanges de Daniel et des apocryphes, sont très proches parents des >.iyot et des Wii\iv,;, de Platon.

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et très justement consacrées, perdent toute raison d*être. Après rhébraïsme ce n*est plus le judaïsme qui survient, comme on le dit d'ordinaire. Ce n'est pas même le judéo-christianisme. Les quatre cents ans qui séparent l'Ancien Testament du Nouveau, volatilisés et réduits en vapeur, forment un halo, où n'apparaissent d'abord que des héros et des héroïnes de roman : Daniel, Suzanne, Esther, Judith; les Macchabées eux-mêmes prennent ce caractère, bien que le premier des livres Quatre siicla qui portent leur nom soit peut-être le seul écrit vraiment historique de d'histoire toute la Bible. Désormais Sulpice a changé son mode de vision : dans r^pr^tf^éspardes ^^^^ ^^ ^^ g>gg^ f^^^ pg^g^ q^ ^^^t depuis la ruine de Jérusalem, il ne ros e roman. ^^^^^^ q^^ i^ donnée religieuse et sentimentale. L'histoire asmonéenne semble n'avoir guère été connue de lui que sous son aspect légendaire et par l'anecdote d'Éléazar et des sept enfants martyrs. Dans mon tome premier, j'ai dû constater qu'en s'appropriant les anciennes portions de la Bible, l'auteur de la Chronique les avait presque toujours présentées par leur côté le plus archaïque et le plus positif. Maintenant l'échelle se renverse. Il n'a d'attention que pour ce qui annonce l'avenir et ressemble davantage à la foi nouvelle. Le trait saillant de ce second livre, c'est, sans quitter la Bible, de nous faire entrer subitement, comme de Subite entra plain-pied, en pays chrétien. Que veut dire Sulpice, par exemple, lorsen pays chrétien, que, dans la phrase citée au début de cette note, il loue la persévérance de Daniel, d'Ananias, d'Azarias et de Misaël à maintenir la loi? Ce n'est certes pas leur fidélité aux règles de la Thora qui l'intéresse. Il fait bien plutôt allusion à l'immense et glorieux bienfait qui devait découler de la résistance des martyrs, et à l'uigente nécessité de répandre les principes de l'ascétisme, ces deux grandes préoccupations du iv» siècle. Daniel et ses trois amis, en effet, on va le voir, sont les premiers types connus du martyr, ce mot pris au sens de qui brave la Sulpice nevoit plus souffrance et la mort pour attester sa foi religieuse. La fournaise de gue des ascètes Nabuchodonosor, la fosse aux lions de Darius ont toujours été citées et des martyrs, de préférence aux épisodes les plus héroïques du martyrologe chrétien (cf. Sulpice lui-même dans son Epistula II, 5 et ailleurs). On demande parfois quelles ont été les conceptions nouvelles introduites dans la circulation générale par les écrits juifs. Je signale celle-ci.

L'homme est Tesclave de mille agents divers qui pèsent sur ses membres, sur ses sens, sur sa pensée. Au premier coup d'œil, les lois Philosophie de la nature semblent avoir été faites contre lui. Il n'y a qu'à réfléchir ginirale de Cidie aux cruelles difficultés qu'il rencontre pour se nourrir, ou bien à l'accade martyre, blante tyrannie dont l'écrase la loi de la gravitation, si admirable pour les astres, si peu oppressive pour les oiseaux, pour lui si dure. Parmi tant de servitudes, il n'en est pas de plus humiliante que celle qui résulte de la douleur corporelle ; et c'est pourquoi, de tous les triomphes qu'il peut remporter sur la nature ennemie, aucun n'exalte et n'enorgueillit autant l'être humain que la résistance opposée aux souffrances physiques. Lorsqu'elle se produit avec succès l'homme, se sent maître

et roi. U a conquis la dignité suprême. Les stoïciens ont rendu ce sentiment avec une force extraordinaire. Leur sage a pour principale ambition de démontrer par son exemple que la douleur n'est qu'an nom. Ils avaient formulé, en cette matière, un programme tout à fait extravagant, mais qui le paraît moins quand on connaît certains faits. Je ne sais quelle valeur positive on peut attribuer aux descriptions qui se lisent dans les beaux récits de Fenimore Cooper sur les Peaux-Rouges, et qui auraient rempli d'un étonnement admiratif le Portique lui-même. Mais, U triomphe en tout cas, le programme stoïque s'est vu réaliser par les martyrs dt nomme sur la chrétiens, en ce point imitateurs des Juifs du ii« siècle avant notre ère", douleur physique. Ils eurent l'air d'en faire une pratique régulière. Quand je dis qu'ils « eurent l'air >, je pense à l'immense majorité de ceux qui sont inscrits au martyrologe. Mais je n'ai garde de leur appliquer à tous cette restriction. U est bien clair que, pour que l'opinion se soit établie qu'il y Beauté et rareté avait eu des martyrs en très grand nombre, il a fallu, au préalable, qu*il de ce triomphe. y en ait eu quelques-uns d'une authenticité absolument incontestée, ayant subi les tortures avec constance et supporté, sans défaillir, les assauts de la douleur. Or, en de pareilles questions, le petit nombre suffit. Il n'est pas même besoin de faire entrer en ligne de compte les tentatives d'imitation que ces quelques faits authentiques durent certainement provoquer et qui n'obtinrent qu'un commencement de succès. Même celles qui se soutenaient le moins, contribuèrent à ébranler Exaltation l'opinion, puis à l'exalter jusqu'au délire ^. C'est pour cela que le martyr, morale je compte le démontrer, marque une ère dans le développement de Ç"''^ engendre. l'âme humaine. Son rôle, son œuvre, son triomphe ont créé un état d'esprit dont nous nous ressentons encore et qui, à vrai dire, après avoir rendu de notables services, ne conserve peut-être aujourd'hui ni la même efficacité ni surtout la même utilité. C'est lui que Ton retrouve au fond de l'esprit révolutionnaire, convenablement analysé. Mais je ne veux pas pousser plus loin ces indications, qui demandent à être développées et qui le seront (cf. infra, p. 171).

Quant au second des deux sens, contenus selon moi dans la phrase que je commente présentement, il est bien évident que les mots ad conservandam legem se réfèrent, en fait, à la scrupuleuse et minutieuse observation par Daniel d'un certain régime diététique, l'horreur des mets < impurs >, la peur des souillures résultant du contact avec les choses païennes. Seulement, il n'est pas moins indubitable que Sulpice se souciait fort médiocrement des purifications mosaïques non plus que

1. « Tous les Juifs ont appris à rester fidèles à la Loi, et, s*il est nécessaire, à mourir pour elle. » Josèphe, Canira Ap^on, 1, 8. Cf. II, 3o et3i, où il définit la mort compliquée des victimes d'Antiochus.

2. Voir dans Eusèbe, HUtor. Eccles., VI, 3, les lettres de Cyprien de Carthage et celles de Denys d'Alexandrie, sur la persécution de Décius, si vraies, si poignantes, et qui établissent si bien que le courag^e du martyre fut aussi rare qu'il était admirable.

ï3o PETITS ESSAIS

des distinctions entre les animaux mondes et immondes, devenues si L'ascitisnu rigoureuses pendant la dernière période du judaïsme. Ces dispositions, et ses origines d'origine probablement mazdéenne et qui formaient une partie impormazdiennts. ^n^jç je la vie sociale des Juifs, comme moyen de se tenir à part des autres peuples, n^étaient pas pour intéresser Sulpice, qui les aurait jugées avec le dédain que nous lui avons vu montrer à Pégard de la circoncision. Seulement, il les prend pour des prescriptions ascétiques, et c'est pourquoi il les met en relief, car elles flattent son penchant vers la vie austère. Au fond, d'ailleurs, il ne se trompait pas absolument. L'emploi du jeûne comme méthode pour apaiser Dieu et se le rendre favorable était devenu fréquent; il se généralisa après la captivité. C'était là encore une conséquence des rapports des Juifs avec le mazdéisme. Judas le Macchabée se prépara à la lutte contre le tyran hellène en vivant au Désert < comme les bêtes sauvages et se nourrissant d'herbes, pour ne pas être obligé de se souiller avec les autres > (Macchab. II, 5, 20). C'est exactement le cas de Daniel, ainsi que l'éta- Us pratiques blit la Chronique (II, i, 4, 4). En se soumettant à ce régime, qu'ils ascétiques complétaient par l'abstention totale de vin, les jeunes Hébreux de la et leur rôle dans cour de Nabuchodonosor dépassaient sensiblement les exigences mosaï- ^insurrection ^^^g T^vàU part la Thora n'interdit les boissons fermentées; elle se asmon enne, jj^^^g ^ proscrire certaines viandes. Ce sont précisément ces similitudes entre les pratiques des < hasidins >, ou fidèles de l'époque asmonéenne. Le martyre ^^ celles des ascètes de sou temps qui avaient séduit Sulpice. Mais, et l'ascétisme comme je l'ai dit pour le martyr, les vues de cet ordre vont être un peu sont les deux plus loin reprises et complétées. Si je les ai effleurées ici, c'est uniquepréoccupations ment pour faire comprendre tout de suite dans quel sens je me suis de Sulpice. permis d'affirmer que, dès le début de ce second livre de la Chronique, on se sent comme transporté dans un milieu chrétien.

Per idem tempus Susanna {Chr. II, i, 5, 11). —J'ai dit que le livre de Daniel contenait plusieurs morceaux sans aucun lien entre eux Suzanne ou le lys ®^ avait été édité fort en désordre. L'épisode de Suzanne — Schostype de la pureté channa, en hébreu, le lys, symbole de la pureté — se lit tout au bout féminine, du recueil dans la Vulgate (chap. XIII et dernier). Mais Sulpice a évité le ridicule de finir une histoire par son commencement. L'exclusion de Suzanne du canon hébraïque n'a pas peu contribué à la fortune de ce conte moral auprès des chrétiens, par effet de contradiction. Habile parti J^^^^^^ ^^ ^^^ attaqué pour en avoir parlé un peu librement. Il dut que Sulpice tire protester qu'il s'était borné à exposer les opinions des critiques juifs de ce conte moral, sans les partager. Mais il s'en faut que l'excuse fût valable. Dans la préface de son commentaire adressé à Paula et à Eustochie (on sait que Jérôme refondit la Vulgate autant pour plaire à ces dames que pour obéir au pape Damase), il expose que c les Églises du Seigneur ne lisent pas Daniel dans les Septante, mais dans Théodotion ». Une des raisons de ce fait c'est que les Septante ne savaient pas ou savaient mal l'ara*

méen, dialecte employé par l'auteur de Suzanne. La langue chaldaïque était fort difficile à apprendre puisque un linguiste tel que Jérôme faillit mourir de dégoût ou tomber dans le désespoir quand il se vit contraint de l'étudier. C'est lui-même qui le déclare. «J'ai dit cela, ajoute-t-il, pour vous montrer quelle est la difficulté de Daniel. Ce livre chez les Hébreux ne contient ni l'histoire de Suzanne, ni l'hymne des trois enfuits, ni les récits de Bel et du Dragon, toutes choses qui sont répandues dans l'univers entier, et que, moi, j'ai admises, afin de ne pas passer auprès des ignorants pour avoir mutilé la plus grande partie du volume. > On peut voir par ce dernier membre de phrase quel cas Jérôme faisait de l'authenticité de ce joli petit conte, dont la portée morale et symbolique est indiquée rien que par son titre. Mais ce n'est pas tout. Jérôme rapporte ensuite les propos d'im savant juif qui prétendait que cette historiette avait été inventée par quelque Grec et couvrait de railleries les trois petits martyrs. Bel et tout le reste, c C'est par de semblables arguments et d'autres encore, > dit en terminant Jérôme, « que ce Juif accusait la Bible de l'Église d'être remplie de fables. Sur quoi, je laisse le lecteur libre de penser ce qu'il lui plaira. » Évidemment la critique du vieux philologue Israélite avait déteint sur l'ami de Paula. Le Père du Hamel, dans son édition Variorum des deux Testaments (t. I^i*, p. 218 à 244), a essayé de prouver que Jérôme croyait fermement à l'inspiration du récit de Suzanne j mais il n'y a guère réussi.

Les

tergiversations

de Jérôme

au sujet

de Suzanne,

NaBUCHODONOSOR SOMNIUM VIDIT {Chr. II, 2, I, l). — On a Le songe de remarqué que ce rêve de Nabuchodonosor résumait et condensait en Nabuchodonosor un cadre unique toutes les autres visions du livre de Daniel ; c'est pour- J^Pf'^^^on^ conquoi Sulpice se dispense de les analyser. Le rêve, « cet admirable mys- '"^«j/L/m/"" tère des choses futures, > lui paraissait sans doute contenir une révélation suffisamment complète de l'avenir messianique. Jamais on ne lui a reproché d'avoir été trop bref. Son résumé laisse, en effet, au lecteur Excellence une impression d'ensemble très nette, très claire et aussi très historique au résumé qu'en de cette littérature apocalyptique qui, étudiée dans le détail, manque ^<^'^"' Sulpice, précisément de netteté, de clarté, et rejette bien loin toute apparence d'historicité.

Ad intbrpretandum Chaldaeis {Chr. II, 2, i, 3). — Le mot Chaldaeis doit être pris ici au sens professionnel d'exercice de la divination, non avec sa signification ethnique (cf. t. l^^^ p. 33o). Sulpice le choisit évidemment à cause de son ambiguïté et afin de ne pas laisser voir au sein de quelle corporation vivait Daniel. La Bible, en effet, parle des Sapientes, sages ou savants, comme de conseillers suprêmes de l'empire; et elle leur donne pour titres tous les noms qui indiquaient la pratique des sciences occultes: magiciens, astrologues, devins, enchanteurs, aruspices, sorciers : c Decretum est ut introducerentur

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l32 PETITS ESSAIS

cuncti sapientes Babylonis.,, tune ingrediebantur arioli, magi, arus pices^ tnalefici et chaldaei.> {Daniel, 4, 3-5.)

OmNES HUJUS ARTIS lNTERPICIEBANTUR(CAr.II, 2, 3, l5). — Le

récit de Sulpice présente plusieurs détails qui ne cadrent nullement avec le texte biblique ; mais il n*y a pas utilité à les relever, ils sont sans intérêt n'étant point intentionnels. Je n'en dirai pas autant de l'omission Pourquoi Sulpice relative à la situation réelle qu'occupait Daniel. Il était l'un des magi* ne veut pas avouer ciens ou savants dont se composait le conseil du souverain. Le silence que Daniel ^^ Sulpice sur ce point ne saurait être un simple oubli, attendu que ai magicien, ^^^^^ ^^ narration en est obscurcie et qu'on ne comprend pas pourquoi Daniel s'émeut des ordres de mort lancés contre les devins. En réalité, c'est pour échapper au supplice qui le menace comme tous ' ses collègues, qu'il entreprend d'interpréter le songe : qtuterébantur Daniel et socii ejus ut périrent (2, i3). J'explique plus bas pourquoi Sulpice a trouvé trop répugnant de constater que le prophète, ami de Dieu, avait consenti à prendre rang parmi les sorciers officiels.

Vinterpritation InTER SE CONPUSUM COIRE NON POTERAT {Chr. II, 2, 5, 25). —

donnée au songe Le livre de Daniel ne parle pas de cette répugnance du fer et de l'argile

par Sulpice lui est ^ ^Q fusionner. Sulpice, tout au spectacle qu'il avait sous les yeux, à

exclusivement g^voir les Juifs et les barbares vivant dans VOrbis romanus sans se

^ " mêler aux autres sujets de Rome, attribue au prophète Timage par

laquelle son propre esprit traduisait ce fait singulier. Au surplus, toute

cette interprétation du rêve de Nabuchodonosor est marquée d'un cachet

absolument personnel. L'auteur l'a rédigée beaucoup plus en écoutant son

inspiration intime qu'en consultant le livre prophétique. C'est ainsi qu'au

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