‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 156 sur 198 · chapitre suivant il fait dire à Daniel que la vision du roi était une · texte numérisé non relu

chapitre suivant il fait dire à Daniel que la vision du roi était une

figure du monde : imago visa figurant mundi gerit (3, i, i3). Rien de

semblable ni d'analogue ne se lit dans le texte. Ce n'est pas Daniel,

Comment il fait <^'cs^ Sulpice qui vaticine pour son compte. Avec une injustice criante

plier les textes mais coutumière chez tous les critiques à l'égard de notre auteur, on

pour a fait honneur à Jérôme de cette théorie des quatre monarchies tirée du

la mieux justifier, gonge de Nabuchodonosor. Il est certain que, dans son Commentaire

du chapitre 2 de Daniel, Jérôme dit que le fer de la statue symbolique

se rapporte aux Romains : perspicue pertinet ad Romanos, qui d'abord

Que la théorie soumirent et domptèrent tout; et que les pieds d*argile et de fer mêlés

des correspondent aux événements du iv* siècle, alors que Rome, déplora*

quatre monarchies blement affaiblie, s'est vue forcée de faire appel au concours des bar-

^ ^^^ 1^""^!^^^^ barcs : gentium barbararum indigemus auxilio '. Seulement, quand il

à Jérôme. é<^nvit ces lignes, Jérôme, je n'en puis douter, avait sous les yeux la

I. c Reguum autem quartum quod perspicue pertinet ad Romance,,, nikil romane imperio fortius et durius fuit, in fine rerum nihil imbecilius. » Ces derniers ayant été considérés comme une attaque contre Stilicon, Jérôme s*ea

Chronique déjà publiée depuis plusieurs années ; j'ai établi le fait sur

des détaib multiples et que ne permettent aucune contestation. La Chro* Il Va empruntée

nique est de 408 , le Commentaire de 409. Il contient notamment jm à la Chronique.

passage destiné à démontrer que les visions de Daniel ne sauraient se

comprendre si Ton n'a pas recours aux historiens grecs et latins (cf.

Oiir, I, in prooetnio, et II, 25, avec le Commentaire in Danielem,

t. V> p. 619, de Pédit. des Bénédictins).

IDQUE ROMANUM INTELLEGITUR IMPERIUM {Chr. II, 3, 5, 7). —

J'ai dit que le livre de Daniel, chef-d'œuvre et modèle de la pseudépigraphie juive, était contemporain des dix premiers asmonéens. Il fut c trouvé >, décacheté et divulgué en pleine lutte. On comprend de reste ce que cela veut dire. De fait, cet écrit dut puissamment favoriser l'insurrection. Peut-être l'avait-il fomentée. Dans ce milieu historique, rien de plus clair que l'oracle du pseudo-Daniel. Il annonce la fin de la domination grecque et affirme qu'elle va être remplacée par le règne messianique. Mais, pour les chrétiens venus à l'histoire sous Auguste, cette interprétation n'était plus acceptable ; il fallait trouver autre chose. Or la complication des événements et l'imperfection des matériaux, nécessaires à une vue d'ensemble de toute l'histoire, créaient de très grandes difficultés. On cherchait et on hésitait. C'est ainsi qu'Orose et Augustin, celui-ci dans son Adversus Paganos, celui-là dans sa De Civitate Deiy — je place Orose le premier quoiqu'il ne fait que suivre Augustin, parce que son livre parut a van celui de son maître, — ne connaissent que deux monarchies universelles et sont contraints de faire entrer en ligne de compte la Macédoine et Carthage. Mais Sulpice, de son ferme coup d'oeil, discerne que le quatrième et dernier empire, c'est l'empire romain. Cette interprétation, la seule plausible au IV* siècle de notre ère, — c'est-à-dire au moment où la domination de Rome s'effondrait par des causes que notre auteur perçait très distinctement et décrit avec force, — est restée celle de l'orthodoxie, malgré les démentis que lui a infligés le développement de l'histoire. On s'en tire en disant que l'empire ne fut pas détruit, mais continué par les barbares, témoin le Saint-Empire romain, perpétué à son tour par l'empire français et maintenu aujourd'hui encore par le nouvel empire allemand. La donnée orthodoxe exige, en effet, que les prédictions de Daniel s'adaptent à tous les événements venus ou à venir, puisqu'elle embrasse l'histoire jusqu'à la fin des siècles. A moins qu'on ne considère que le c royaume étemel du Messie » a pris naissance sous Auguste, en ce cas il serait représenté par l'établissement de la religion chrétienne (cf. Ancien Testament ^ traduction Glaire, t. III, p. 446). Sulpice n'éprouvait aucun de ces embarras, qui ont provoqué d'innombrables

Vrai caractère

des prédictions

de Daniel.

Ugitimité

de l'application

que Sulpice en fait

au IV* siècle.

Comment cette

thèse fut démolie

par le cours

de rhistoire.

défendit le plas humblement da monde dans son Commentaire sur Isate (Prefat 9).

l34 PETITS ESSAIS

Manière controverses, surtout en pays protestant. Il lui suffisait de resserrer en dont on s'y prend un seul empire la domination des Mëdes et celle des Perses que le ttUlUsTTue P^^P*^^*^ sépare et distingue. Cela fait, la figure du fer et de l'argile w temps prisait. J^^^^posés et non mélangés convenait très bien à FÉtat romain moribond. Notre auteur en a tiré un merveilleux parti.

QUOD AEQUE IMPLETUM EST {Chr. II, 3, 5, II). — Ccci est encore du Sulpice. Quant au trait contre les empereurs qui se querellent, impe^ ratoribus dissentientibus, il n*est pas exact à l'heure où Sulpice écrit. Arcadius et Honorius vécurent toujours en bon accord; mais notre auteur ne connaît rien des faits postérieurs à l'année 400. Il pense à Gratien, à Maxime, à Théodose et à Eugène.

Et praecipue Judaeos {Chr. II, 3, 6, 20). Cf. avec i3, 6, 21. — Choqué de voir ranger les Juifs parmi les barbares, l'Israélite Bema3rs prétend que Jtukteos a été écrit ici pour Gothos par une maladresse de copiste. Il est, à coup sûr, aisé d'établir que les Juifs n'étaient pas une Sulpice nouveauté dans l'empire au IV« siècle. Sulpice lui-même dira plus loin range les Juifs (3^^ g^ ^j q^tjig forent disséminés sur tous les points de VOrhis roma- ^^^"^barbam"^"^ **"* ^^* l'année 70. Il est certain, en outre, qu'on ne voit pas comment l'auteur de la Chronique aurait pu parler de l'invasion des Juifs dans l'armée romaine alors qu'ils en étaient à peu près exclus (cf. Codex theo^ dosianus, 16, 8, 24). C'est une des erreurs d'Orose, qui en commet sans cesse, d'avoir parlé d'un Israélite comme chef de la cavalerie au combat de Pollentia. Claudien, plus exact et, d'ailleurs, plus contemporain, dit que ce commandant était un A\ain(DeBellogotico, v. 585). Mais ces faits n'expliquent en aucune façon comment le mot Gothos aurait été remplacé par le mot Judaeos, qui ne lui ressemble guère. La vérité, c'est que ce mot c'est bien Sulpice lui-même qui l'a écrit. Les raisons en sont faciles Qu'il a très bien su à donner. J'aurai à apprécier le coup d'œil si fin et si profond que notre ce qu'il faisait auteur jette sur la situation des Romains et des romanisés de son temps en portant ^^ f^^^ ^^^ non-Romains nomades ou autres. Mais je veux faire voir ici, appr Lia ion. ^^^^ expliquer la phrase qui a scandalisé Bemays, que l'incompatibilité était plus grande entre Romains et Juifs qu'entre Romains et Crermains. Les barbares, ce sont les peuples restés en dehors de l'œuvre d'unification territoriale et politique accomplie par Rome; et c'est se tromper que de croire que le nom s'applique toujours exclusivement aux nations germaines. Deux traits marquent la barbarie : le premier, c'est le nomadisme, qui a pour propriété de rendre insaisissables les clans ou les groupes sans siège fixe et ne possédant rien de ce qui serait susceptible Qu'il est d'être incorporé ; le second, c'est de pratiquer une religion irréductible aisi de la justifier et inassimilable. Tel était le cas des Juifs et des Parthes. Ce second trait en définissant ggj beaucoup plus caractéristique que le premier. On aurait pu citer des le mou barbare» *"^"® nomades faisant exception et qui s'étaient rangées et régularisées ' sous les lois de l'empire. Au contraire, toutes les tentatives pour agir sur

les Parthes,au delà de l'Euphrate, furent désastreuses; et les Juifs, quoique réduits en province et gouvernés par un proconsul (un procurateur), restèrent toujours, moralement, plus hors de l'empire que les peuples les moins romanisés. C'est ce que Sulpice avait compris et qu'il exprime avec une véritable profondeur, quand il dit : « et praecipue Judaeos. » J'ai donné trop de preuves de l'aversion méprisante que Sulpice ressentait à l'égard des Juifs pour ne pas reconnaître que ce sentiment doit ici, conune ailleurs, avoir guidé sa plume ; et il ne pouvait mieux la leur prouver, étant Romain jusqu'aux moelles, qu'en les rejetant dédaigneusement hors des frontières de l'empire, c'est-à-dire hors de la civilisation. Seulement, dans le cas actuel, il y a aussi autre chose. L'insistance de Bernays à voir une interpolation dans ce qui est, en réalité, une vue aussi exacte que profonde, devient vraiment singulière quand elle pousse le critique à demander qu'on lise : « et praecipue Gothos. » Les Goths ne montrèrent jamais d'animosité contre l'empire, encore moins l'idée de le renverser. Je suis plutôt frappé de leur désir, tenace et humble tout à la fois, d'être admis dans ses limites pour participer modestement à ses avantages. Leur principale invasion, celle de 379, n'avait point été une irruption impérieuse, mais l'acte, violent sans doute, néanmoins respecteux et quasi-involontaire, de gens épouvantés qui brisent une barrière pour se procurer abri contre les brigands. Les Germains d*Âthanaric passèrent le Danube par peur des Huns. Sulpice a très bien discerné les cas de cet ordre : < dedentibus se perpacis speciem, > dit-il. Us se livraient à Rome par amour de la paix, afin d'obtenir la sécurité de l'existence civilisée. Aussi les voit-on entrer dans l'armée, vivre au sein des villes, s'installer paisiblement dans les campagnes. S'ils n'adoptent pas immédiatement les mœurs romaines, c'est par ignorance et gaucherie, nullement par répugnance. L'attitude des Juifs est bien différente. Soumis et classés en apparence, ils sont, au fond, radicalement réfractaires ; c'est un effet de leur exclusivisme religieux. De là, le spectacle unique qu'ils donnèrent sous Adrien. A ce moment, plus qu'à tout autre de la bénie période antonine, l'Europe, complètement unifiée, ne s'occupait que d'œuvres pacifiques, de progrès intellectuel et matériel. Les quarante années du règne sont remplies par des voyages où le chef de l'État n'a que des préoccupations d'administrateur et de touriste. Sans cortège, sans étalage, sans pompe, le plus souvent incognito, il parcourt les provinces, ouvrant des routes, instituant des musées, creusant des canaux, bâtissant des temples, restaurant des monuments, élevant des statues. Dans son infatigable labeur, la guerre ne compte pour rien : il s'occupe d'administration, au sens le plus moderne du mot, d'archéologie, même de bric-à-brac : il est philosophe, humanitaire, esthète, dilettante; mais toute préoccupation belliqueuse lui est étrangère. Nulle part vous n'entendriez une voix s'élever pour protester, blâmer ou se plaindre ; ceux qui parlent veulent uniquement attirer sur eux l'attention généreuse du voyageur impérial, et implorer le concours de celui que l'on considère

La barbarie

c'est être

hors de Vempirt.

Ou contre Vempire,

Les Germains aspiraient â virre

sous la toi romaine.

Au contraire^ la loi romaine faisait peur

aux Juifs au point de vue

religieux.

Ce qui se passa

sous le règne d'Adrien,

Goo^^

l36 PETITS ESSAIS

comme un être providentiel, une représentation vivante de la grande divinité du temps, le génie de Rome et d'Auguste. J'ai dit : nulle part, mais il faut aussitôt ajouter : hormis en Judée, parmi les Juifs (cf. Chr, II, 3o, 3). Et pourquoi? Sont-ils maltraités, injustement poursuivis, victimes de la mauvaise fortune ? ou bien est-ce soif d'indépendance politique et nationale; désir de regagner la liberté perdue? Rien de tout cela. Il Irréductibilité s'agit de résister à la prédominance, ou seulement à la présence des dt la faux dieux, qui menacent de se substituer à l'Étemel, le seul dieu vrai religion juive, ^j légitime. Les autres divinités^ locales, l'empire les avait adoptées, leur faisant un digne accueil, souvent les honorant de préférence aux personnages divins de l'Olympe gréco-romain. On n'aurait pas mieux demandé d'offrir les mêmes hommages à lahveh. Il y eut aussi des tentatives pour s'associer fraternellement Jésus; du moins, Tertullien l'afiirme-t-il en attribuant le fait à Tibère'. Mais l'échec fut complet dans les deux cas ; et si le second peut servir d'explication essentielle à l'ensemble de faits qu'on désigne d'habitude par le mot de persécutions. Que les Juifs le premier nous permet de bien comprendre pourquoi les Juifs, tout en restaient plus vivant dans l'empire matériellement, se séparaient moralement de lui en dehors de Rome beaucoup plus que les Germains nomades, en ce sens qu'ils le haïssaient que les "^"^^^ de toutes leurs forces et de tout leur cœur. Ainsi se justifie le etpraecipue es pus e ig . j^^^Q^ ^ç Sulpice. Assurément notre auteur ne jugeait pas les choses au point de vue de Trajan, d'Adrien ou de Decius. Mais comme, tout en n'aimant guère le régime impérial, il était foncièrement romanisé, et que, d'autre part, il vivait à un moment où l'identification était devenue C'est pour cela complète entre l'empire officiel et le christianisme, il n'hésite pas à que Sulpice caractériser les Juifs comme barbares entre les plus barbares, la barles qualifie barie consistant, à ses yeux, je le répète, dans le fait soit de vivre hors de barbares, j^ Tempire, soit de s'agiter contre l'empire. Le sens qu'il donnait à ce mot est encore mieux marqué quand, en racontant l'épisode d'Esther, il qualifie ainsi le Perse Artaxerces Ochus, le très g^and roi d'une très grande nation : ^i At barbarus, re insolita percussus,., >

Atque haec esse postrema {Chr, II, 3, 7, 22).— Cette prédiction de la fin des temps n'est pas dans Daniel. Elle a valu à Sulpice l'accusation de millénarisme. Le programme des chiliastes ou mille- Sulpice naires semble, en effet, affirmé ici avec une singulière chaleur. En dépit et le Millenium, du membre de phrase qui place le règne des Saints après la destruction de ce monde, l'impression subsiste qu'il s'agit d'une régénération terrestre plutôt que de l'étemelle béatitude. Les Juifs croyaient que le

I . Je remarque que le très soig^neux auteur d'excellentes études sur Thistoire des persécutions, M. Aube, quand il discute cette bizarre anecdote de VApologBtiens de Tertullien, place Sulpice Sévère parmi les écrivains qui font racontée en y ajoutant foi. Sulpice n'a jamais rien fait de semblable. Cest une gageure. Les phis attentifs parlent de lui uniquement pour lui attribuer des opinions qui ne sont pas les siennes.

Messie devait venir pour régner mille ans. Les millénaristes croyaient Caractère général qu'il était venu en la personne de Jésus et qu'il reviendrait. Sulpice est de cette utopie, bien près de cette illusion, quoi qu'en dise de Frato, qui s'est donné un mal infini pour l'en défendre. Je ne vois pas, quant à moi, que le fait ait tant d'importance. Les idées millénaires avaient eu pour premier auteur l'ancien prophétisme. Elles s'étaient développées avec les idées messianiques, auxquelles, pendant très longtemps, elles restèrent étroitement liées. Ce qui les caractérise les unes et les autres, c'est ime soif ardente de voir la justice et le bien prendre corps et se réaliser pleinement, même ici-bas ; c'est aussi la conviction passionnée que telle sera l'issue du mouvement religieux. Cette donnée, hautement morale, avait tout ce qu'il fallait pour agréer à Sulpice et à Martin. Jusqu'à quel point ils Que

crurent à un renouvellement surnaturel des choses terrestres, alors que Sulpice et Martin l'ÉgUse avait déjà aperçu le danger d'espérances aussi précises à la fois ^"'^^ ?''' et d'une aussi improbable réalisation, c'est ce que je ne cherche pas "" ''^"^ "' à décider. Tout ce qui nous intéresse, c'est de constater que le côté un peu bas et grossier du millénium judéo-chrétien — lequel consistait en l'espoir de satisfactions et de jouissances purement matérielles — ne tenait aucune place dans les sentiments de Sulpice. La vision de ce renouveau universel où la misère, la laideur, le mal, devaient disparaître, l'avait entraîné par son aspect merveilleux et son allure de miracle. C'était une séduction invincible alors pour les plus fiers esprits de l'époque. Le noble Jean Chiysostome ne se laissa-t-il pas aller jusqu'à assigner une date précise au Jugement dernier? La croyance La fin prochaine qu'il fallait se préparer à la catastrophe finale comme devant se pro- du monde était duire sous délai très bref, bien que basée sur les paroles de Jésus, avait ^^'^ admise beaucoup baissé après trois siècles d'attente; cependant ni Chrysos- alors par les tome, ni Martin, ni Sulpice n'éprouvaient de doutes à ce sujet. Le vieil '"'' ^"'^ "''" évdque de Tours, lui aussi, annonçait avec une grande précision l'arrivée imminente de l'Antéchrist (cf. Dial, II, 14). Dans son admirable discours au Diable, en promettant le salut à Satan s'il consent à se repentir, Martin ajoute que cette marque d'indulgence se produirait < même en ce moment où le jour du Jugement est proche >, cutn dies Judicii inproximo est (Vita, XXII, 5). Ailleurs Sulpice prend la prédiction à son compte (Ihid,, XXIV, 3). L'Antéchrist est un sujet sur lequel il revient à maintes reprises. Comment s'étonner qu'il ait été suspecté de croire au millénium, non pas de son vivant, mais quand l'afÔrmation de la fin prochaine du monde commença à devenir ime quasi-hérésie ?

Lapide abcisso, Christi figura {Chr. II, 3, 7, 23). — Dans le texte, Daniel se borne à dire que, par ces faits, Dieu montrait ce qui devait arriver (cf. Luc, 21 ; Marc, i3, et Mathieu, 24, surtout le Discours sur la Montagne, au passage où il est question du Jugement dernier). Quant à l'expression sine tnanibus, une pierre détachée sans l'inter-

l38 PETITS ESSAIS

vention des mains de Phomme, Sulpice suppose qu'elle se comprend de

Echantillon soi et ne fait que l'emprunter à la Bible. Mais Jérôme qui, non sans

des incongruités raison, la jugeait moins claire, la commente avec une crudité de termes,

f^fff" ^ chez lui trop habituelle. Il s'agit, dit-U, de Jésus-Christ, sorti d'un flanc

^ ^' de vierge, sans coït préalable et sans semence humaine : c de utero

virginali absque coîiu et humano semine 9 {in Danielem, t. V, Opéra,

édit. des Bénédictins).

Les Praepbctus Babyloniab (Ckr. II, 3, 8, 3). - Voici que Sulpice,

fondements qui, tout à l'heure, a dirigé son récit et en a trié les termes de façon

bibliques à ne pas avouer que Daniel avait été mage, au risque de laisser inex-

de la magie, pliquée l'intervention du prophète dans l'affaire du songe de Nabucho-

donosor, n'hésite pas maintenant à reconnaître qu'il fut mis en posses-

Pourquoi Sulpice, sion d'un pouvoir presque suprême sur la Babylonie; même il le

qui n*a pas glorifie d'avoir été placé à la tête de l'empire chaldéen. Le mot de

voulu que Daniel mage, dont se sert l'Écriture, en l'éclairant d'une riche synonymie,

consent Tu'fa'r ^^^ ^^* compromis au IV« siècle; de là les hésitations de notre auteur.

préfet ^^ contraire, nul ne savait alors et ne se souciait de savoir, Sulpice

de Babylone. moins que personne, que, dans la théocratie chaldéenne et médo-perse,

les hautes fonctions politiques impliquaient direction et responsabilité

des choses religieuses, la nature et le rôle de l'État correspondant à des

intérêts beaucoup moins politiques que religieux'. En sorte que le fait

d'être à la tête de la monarchie devait, pour un fidèle de lahveh,

paraître tout aussi choquant que sa présence officielle parmi les

Identité. Sapientes ou membres du Conseil consultatif de l'empire. C'est donc

des fonctions par pure ignorance et parce qu'il avait mal lu les textes que Sulpice,

politiques rougissant du premier cas, l'a supprimé et qu'il a, au contraire, glorieu-

*'7'S^"*"f sèment proclamé le second. La vérité, c'est qu'ils sont identiques dans

mazdétnne. ^^ ^^^^ sacré, qui leur donne à l'un et à l'autre une même couleur.

Il y est affirmé sans ambages que Daniel et ses trois amis en c savaient >

autant et plus que les mages, — le savoir dont il s'agit, sapientia,

n'étant pas autre chose que la divination, les connaissances occultes,

peut-être même, dit Reuss {Histoire politique et polémique, p. 23 1),

le don des miracles. — Ils ont été trouvés par Nabuchodonosor dix

fois plus savants que tous les magiciens et enchanteurs du royaume :

tinvenit in eos decuplum super cunctos ariolos et magos,» {Daniely i,

19, 2.) C'est pourquoi il leur a été donné d'entrer dans la haute tribu

I . Les faits recueillis par James Darmesteter dans son introdaction an Vendidad établissent que les mages avaient charge de rendre la justice; et alors ils portaient le nom de Dâvar, juges. Dans la hiérarchie du ma^me, à la base -des cinq degrés successifs, se trouve le Daiôbar comprenant les employés administratifs et politiques. Les charg'es civiles formaient donc le degré inférieur de la fonction sacerdotale. (Le Zend-Avesia, traduction nouvelle avec commentaire historique et philologique, par James Darmesteter, professeur au collège de France, t. I•^ p. 3o.)

NOTES ET NOTULES l3g

sacerdotale. (Q^ t. pr, p. 190, ce qui est dit de cette corporation sacrée, Icperrnibv 9OX0V comme l'appelle Sozomène, ou prosapia sacerdotalis, selon les termes d'Âmmien Marcellin.) Quand ensuite les mages se montrent incapables d'expliquer le rêve du roi, celui-ci ordonne de les mettre à mort; et aussitôt, Ariok, chef de la milice, chargé de l'exécution de cet ordre, fait rechercher Daniel et ses confrères, e^ socii ejus. Ce dernier détail fixe, à ne pouvoir s'y méprendre, la vraie situation des jeunes Hébreux. Cela est si vrai qu'ils n'échappent à la Signification mort qui les menace, ainsi que tous les autres mages, que grâce à la du mot mage et sa plus grande habileté de Daniel, laquelle lui permit de mieux c deviner » synonymie avec que ses collègues la vision royale. Il n'a garde, bien entendu, de se ^^ désintéresser d'eux, et il se sent si bien solidaire de leur sort qu'il dit à Âriok : c Ne fais pas mourir les sages de Babylone , mais introduismoi devant le roi; je lui donnerai satisfaction; introduc tne in conspectu régis, solutionem narràbo, {Daniel, 2, 24.) C'est alors que, son Daniel, travail de divination mené à bonne fin et Nabuchodonosor SiysiXit sorcier très habile, rétabli les mages de toute catégorie ' dans leur dignité ancienne, il se est nommé voit lui-même élevé à leur tête et devient, en quelque sorte, le pon- chef de

tifex maximus de la religion chaldéenne. Sulpice aurait pu aisément ^^. '" ^^f"'''^

,^^ ., ^, . ^. ,., .^ . . j ri de r empire.

remarquer ces détails caractéristiques, s*il avait pns som de reure le

texte original; ou du moins s'il s'était attaché à l'abréger avec plus de

fidélité. 11 n'y est point dit que Daniel fut nommé < préfet de la Baby-

lonie», mais que Nabuchodonosor l'établit c prince sur toutes les pro-

vinces, et préfet des magistrats, au-dessus de tous les sorciers de

Babylone; praefectum magistratuum super cunctos sapientes Babyionis

(2, 48)». C'est d'ailleurs ce que la reine, épouse du problématique

Balthasar, rappellera plus loin à son mari pour le tirer du trouble et de

la peur que lui causait la mystérieuse formule : Afane, Thécel, Phares.

< Il y a dans ton royaume, dit-elle, un homme rempli de l'esprit des

Dieux et que ton père Nabuchodonosor avait nommé chef des mages,

des enchanteurs, des Chaldéens et des aruspices'.»

J'appuie un peu lourdement sur ces traits déjà indiqués çà et là. Mais

il y a intérêt à bien mesurer l'influence que les livres juifs, devenus

pour notre Occident l'Écriture sainte, exercèrent en cette matière qui

affecta si profondément le iv« siècle. Les magiciens tiennent beaucoup Nécessité

de place à cette époque, comme plus tard, à la Renaissance. La magie d*appuyer sur ces

domine dans les événements politiques où Martin se trouva mêlé. Il détails.

faut aussi se ressouvenir que la question du miracle est en première

ligne dans nos recherches, et que magie et thaumaturgie se touchent de

très près. Au fond, ici comme là, il s'agit d'une intervention irrégulière

1. ArioU, qui incaniationibus suis rerum naturalium speciem mutant, magi^ sêu mathematici, malefici qui ex ccUtaveribus mânes invocant{2^ 2).

2. Est vir in regno tuo qui epiritum Deorum hahet in se... Nabuchodonosor, Pater tuus, principem magorum, incantatorum, Chaldeorum et aruspicum, coHStiiuit sum. (5, 11.)

Ressemblance entre Us miracles des agents divins

et ceux

des docteurs en

sorcellerie.

Comment

l'Écriture s^est

trouvée fournir

une basehistorique

d la magie.

De Jamnès et de Mambrès.

Preuve curieuse de Vinfluence

exercée sur les esprits

par les récits bibliques.

dans le cours de la nature ; il nous importe de marquer en quoi diffèrent les deux procédés ; et la Bible, par suite de l'autorité prépondérante qui lui fut concédée, n'a pas peu contribué à rendre difficile ce travail d'analyse. C'est ainsi que le récit de V Exode concernant les dix plaies d'Egypte met sur un môme pied les premiers prodiges accomplis par Moïse comme agent de Dieu et ceux que réalisent les magiciens de Pharaon. Effectivement, sans plus d'effort et de peine que le représentant de lahveh, ils changent en serpent un bâton, transforment en sang l'eau des fleuves et font pulluler les grenouilles, toutes métamorphoses qui ne laissent pas d'être fort extraordinaires. Il en arrive que, comme moyen de pression, les trois premières c plaies > ne comptent pas, puisque les agents du roi ont pu eux-mêmes les produire. C'est seulement à la quatrième qu'ils confessent la présence d'une action supérieure '. Mais, même alors, leur royal maître refuse d'avouer sa défaite ; et à très juste titre, semble-t-il, car Sulpice s'est trompé quand il dit que l'invasion des scyniphes (moucherons ou poux) mit fin à la résistance du roi. Outre qu'on ne voit guère en quoi c'est marque plus divine de multiplier les moucherons que les grenouilles, il fallut sept plaies de plus pour courber l'obstination orgueilleuse de Pharaon. L'impression qui' résulte de ces diverses circonstances, c'est qu'il existait une capacité miraculeuse s'exerçant en dehors de Dieu; au besoin, contre Dieu; et comme l'activité diabolique était alors inconnue, cette capacité ne pouvait s'expliquer que par une science des choses occultes, une connaissance des ressorts et des mystères de la nature-, donnant prise et maîtrise sur les éléments. L'Écriture sainte fournissait ainsi à la magie une base historique indiscutable.

Ces récits pénétreront au plus profond de l'imagination chrétienne, dès que la lecture des livres juifs se généralisera. Entre beaucoup d'autres preuves, je ne signalerai que la persistante légende qui s'établit autour de Jamnès et de Mambrès, les deux frères qui, disaient les rabbins, avaient lutté contre Moïse. Ces noms ne sont pas dans VExode; mais ils avaient acquis un tel degré d'historicité que des auteurs aussi attentifs et scrupuleux que le Père Richard Simon et Tillemont croient les y avoir lus. Ainsi Tillemont prétend que la Vulgate c écrit Mambrès et non Jambrès >. Au temps où vivait encore Sulpice, l'hagiographe Pailadius reçut de Macaire la confidence d'un voyage que ce saint, très fameux en Egypte, venait de faire à la recherche du tombeau des deux sorciers. Les Lausiaca décrivent ce lieu de délices, planté d'arbres à fruits exquis à manger, arrosé d'eaux courantes, ce qui est toujours le prodige du désert, orné de bâtiments superbes où partout se montraient l'or et les pierres précieuses.* La convoitise des jeunes moines fut

I. Fatêntihus majestate divina ista fieri, dit la Chroniqti€, I, 14. — « Les sorciers dirent à Pharaon : le doigt de Dieu est là ; diMêrunt malêfici : digiius Pei est hic, » (Exode, 8, 19.)

éveillée au plus haut point. Tous ils voulaient aller jouir de tant de

bonnes et merveilleuses choses. On eut grand'peine à les arrêter'. Si

nn épisode tiré des plus anciennes parties de la vieille Bible avait pu

impressionner les esprits au point de faire naître et accepter de pareilles \

narrations, combien ne dut pas être plus considérable l'effet produit par j

le livre de Daniel, si goûté et si avidement lu parmi les Chrétiens! Un Les Chrétiens \

trait en ressortait avec éclat: c'est que l'initiateur des vérités messia- furent

niques avait été aussi grand magicien; et l'auteur du livre avait très ^^* imprasmiUs

!.. «•! r • «^ t' ^ L ^ Ti -^ par ces histoires. j

bien su ce qu'il faisait en combinant ce rapprochement. Il ne parait pas '^ *

contestable qu'à l'époque où les visions furent rédigées, le voyant anonyme avait considéré qu'il ajouterait beaucoup au prestige de son pseudo-prophète en le faisant figurer en vedette parmi les devins de Nabuchodonosor. S'il lui attribua cette fonction, c'est qu'il la jugeait très éminente et tout à fait propre à accroître l'autorité d*un révélateur. En sorte que la littérature apocalyptique a débuté par tirer son premier relief de la sorcellerie. Ce détail est significatif.

Les passages directement commentés par la présente note ont, je Tai dit, cet intérêt qu'ils mettent au-dessus de toute contestation, au point de vue orthodoxe, l'existence et la réalité de l'art magique. L'Ancien Testament contient, en bon nombre, des textes analogues; mais ceux qui actuellement nous occupent sont tout à fait clairs et décisifs. Il serait superflu de chercher d'autres preuves pour établir que le don surnaturel des prodiges, existant indépendamment de l'action divine, ne fût pas rare chez les Israélites. Même Jamnès et Mambrès écartés, tout le long des vieilles annales du peuple juif, on rencontre des magiciens, ce mot \

compris comme le font les conteurs arabes qui le rattachent à Salomon, Examen \

maître suprême en la science des enchantements, des prestiges et des ^^^ passages 1

métamorphoses. Une très antique prescription de V Exode frappait àe la Bible erriblement ceux d'entre eux qui faisaient un criminel usage de leur ^^ riaUtl'^ puissance sur la nature animée ou inanimée, les mcUefici^. Les méthodes ^^ /^ magie. occultes pour conjurer les esprits n'étaient pas moins répandues que celles qui permettaient de transformer les substances matérielles. La facilité avec laquelle Sattl réussit à obtenir le concours d'une pythonisse pour entrer en communication avec l'ombre de Samuel, indique que ces évocations de morts étaient chose habituelles. Quant à la divi-

1 . Lauaiaca, 20. Cf. avec Vitae Patrum, 29, dans la portion de ce recueil attribuée à Rufin.

2. Malêficos non paiiaris vivere {Estode, 22» 18). Reuss traduit par le sing^ulier et le féminin : une sorcière.

3. Les détails fournis par la Vulgate ne permettent aucun doute à ce sujet. Safll dit à ses serviteurs : c Cherchez-moi une sorcière. > Ils lui répondent : c 11 y en a une à Endor; quaêriie mihi mulierem habentem pythonem. » Satll se rend, déij^uisé, à la maison Indiquée. Tout d'abord, la femme refuse d*opérer : « Tu sais bien, dit-elle à son visiteur, que SaÛl a proscrit les magiciens et les enchanteurs. Il me tuerait. > Puis, sur la promesse de la g^arantir contre tout péril, elle entre en besogne (I Rois, 28, 7, 11).

Us Évangiles

continuent

ft confirment cette

tradition.

Vastrologie

tt les mages

devant le

berceau de Jésus.

La magie et le pouvoir des

magiciens article de foi.

nation, forme la plus généralement usitée de la magie, il en est fréquemment question dans les Juges, les Rois, même les Prophètes, et elle met en usage des procédés courants et familiers qui lui donnent un air quasi commercial. Le héros G^déon obtint en partie son autorité sur ses concitoyens parce qu'il possédait un appareil divinatoire fort complets II ressort de la curieuse anecdote de Michaz que, moyennant quelques capitaux, on pouvait organiser un système régulier et très rémunérateur de communications surnaturelles'. Enfin, il existait des collèges de nabis qui semblent n'avoir été guère autre chose que des devins dressés, dès l'enfance, à entrer en extase et à révéler l'avenir à Taide d'un outillage où VEphod, VUrim, le Thummin, etc., jouent un rôle assez obscur, mais qui, évidemment, fonctionnait sans grande complication, puisque le premier venu pouvait le mettre en œuvre.

Manifestement, une tradition aussi précise et étendue devait lier le Christianisme qui l'avait adoptée par le fait de son acceptation des écrits juifs à titre de livres sacrés. Le respect dont fut entourée la profession de magicien chez les Juifs d'après la captivité se maintint et se prolongea jusqu'après la venue du Messie. On en reconnaît les traces dans le singulier épisode des trois mages orientaux qui, en vertu de leur puissance astrologique, se firent guider par une étoile vers le berceau de Jésus. Bien qu'infidèles, Dieu ne dédaigna pas d'entrer avec eux en communication directe (Mathieu, i, 6); ce qui leur décernait incontestablement un très haut titre de respectabilité. Les traits de ce genre, en efifet, ne sont jamais des inventions individuelles. S'ils prennent place dans un écrit public, c'est que la voix populaire les a fait retentir de cent façons dififérentes 3.

Dès le début de notre ère, la croyance en la magie reposait donc sur 4es assises bibliques très solides. Elle acquit un fondement orthodoxe inébk-anlable quand la théorie théopneustique fit régner l'opinion que les livres juifs avaient été dictés par Dieu et que pas une virgule n'en pouvait être discutée. Ayant ainsi gagné droit de cité catholique, la magie devint un article de foi. Il ne fut plus permis, sans faute grave, de mettre en doute la réalité non plus que le pouvoir des magiciens. Au surplus, ce point avait été, tout d'abord, si fortement établi parmi les Juifs de la période pré-chrétienne, que, lorsque Jésus, pour

1 . Étant en possession d'une somme d'argent, il s'en servit pour ouvrir une vraie boutique de prédictions : « Fecitque e» eo Gedeon Ephod, êtposuit illud in civitate sua Epkra, fornicatusque est omnes Israélites. > (Jud., 8, 27.)

2. Michaz recouvre d'une manière inopinée deux cents livres d'argent. Après réflexion, il en fait fabriquer une ûgure sculptée et fondue, sculptile et conjlatile, élève un petit temple, y place son fils comme prêtre, et les gens viennent le consulter sur leurs voyagfes et leurs affaires; c ut scire passent an prospéra itinere pergarent et res habereni effatum. > (Ibid., 18, 5.)

3. Les Mages ont trouvé place parmi les saints : Balthasar unus ex tribus magiSj 1 1 januarié ; — Gaspar unus trium magorum, etc. Cf. Acta sanctarum, t. I«f.

leur faire admettre sa mission divine, essaya de l'appuyer de miracles,

ils ne prirent pas la peine de les nier. Simplement, ils disaient : < Ce

sont des actes magiques, * reproduisant mot pour mot l'argument de

Pharaon. Par là peut se comprendre ce que j'ai avancé plus haut

concernant la confusion qui fut ainsi jetée sur le fondamental problème

du miracle. Plus tard, l'opinion traditionnelle s'étant combinée avec les

conceptions néo-platoniciennes, où la science se mêlait à la théurgie

et avec les notions nouvelles sur l'activité malfaisante des Anges déchus Théorie orthodoxe

(voir infra, p. 175), cette rencontre donna naissance à la théorie des à^s deux magies. j

deux magies, l'une utilisant le concours d'êtres mauvais, partant crimi- /

nelle; l'autre innocente, qui résultait de l'étude approfondie des secrets /

de la nature. Dans la seconde de ces deux catégories rentraient évidem- /

ment la science des mages, collègues de Daniel, et aussi celle de ces

autres mages qui figurent dans l'évangile de saint Mathieu. On verra ce

qu'il en advint.

Une école, qui voudrait trouver dans le Christianisme des solutions philosophiques et des satisfactions intellectuelles qu'il ne comporte absolument pas, s'est demandé si Jésus et ses disciples n'auraient pas pu s'associer à l'effort qui fut fait, un peu avaiit et un peu après notre ère, par quelques polythéistes éclairés et désabusés, pour détruire la superstitieuse foi en la magie? Remarquons, d'abord, que cette tentative fut aussi peu durable qu'elle avait été peu profonde. Cicéron, Sénèque, Pline, ne doivent pas nous faire illusion sur ce point. Ils en parlent avec une admirable clarté et comme si toute hésitation avait disparu des esprits en semblable matière. Sénèque, par exemple, rappelle, avec un sentiment de compassion pour l'état mental ancien, que, dans les Douze Tables, les incantations destinées à ruiner la récolte des fruits, mala cannina, étaient interdites et punies. Le temps passé, dans sa grossièreté et son ignorance, dit l'auteur des Questions naturelles, croyait qu'il était possible d'attirer les orages et de faire cesser la pluie avec des chants '. Mais ce ton de certitude ne correspondait nullement à une opmion un peu générale. C'est un sentiment de lettrés; même parmi les lettrés, il ne prédomina jamais et ne subsista pas \

longtemps. Le rationalisme n'avait alors rien de ce qu'il fallait pour Que

modifier les esprits dans une question de cet ordre. D'ailleurs, l'heure '< Christianisme, où pourraient être écartées les préoccupations, folles ou légitimes, ^ *^" ^^".^ basses ou généreuses, qu'enveloppe la notion de magie, devait encore "^«/[^fj^/J^^ se faire beaucoup attendre. Le mot de Sénèque représentait si peu les ^^^^^^ dispositions réelles du public au moment où il fut écrit, qu'à aucune ics superstitions autre époque il n'y eut un tel débordement de pratiques magiques dans magiques,

I. € Et chez nous aussi, dans les XII Tables, les incantations étaient prohibées. L'ignorante antiquité croyait qu'on pouvait faire tomber ou cesser la pluie avec des chants; credebat adhuc rudis antiquitas et attrahi imbres et repelli incaniatûmibus, >

Loin de combattre le courant

qui poussait vers les magiciens,

il le fortifie.

La théorie des Anges bons

et des

Anges mauvais,

au premier abord,

corrobore

la croyance

en la magie»

Cependant PÉglbe réagit en sens inverse.

Les opérations

magiques

resserrées entre

Dieu et le Diable,

tous les pays de VOrbis romanus. Le Christianisme ne pouvait donc prendre part à la tentative des philosophes. L'eût-il pu et voulu, elle serait, malgré tout, restée vaine et ridicule tant elle était prématurée. Au surplus, loin de songer à résister au courant, il s'y associa avec la vigueur que commandaient les traditions par lui adoptées. A ne juger même qu'au premier coup d'œil, il la fortifia considérablement, mais ce fut une simple apparence. Voici comment :

Le Polythéisme n'avait que très vaguement admis l'existence d'êtres surnaturels voués tout entiers au mal. Une conception aussi absolue était contradictoire à son principe. Le Christianisme, lui, non seulement les reconnut sous forme authentique, mais il leur assigna une origine précise en marquant nettement leur situation vis-à-vis de Dieu et des hommes. Deux grandes classes furent ainsi créées parmi les anciennes divinités intermédiaires : l'une bienfaisante, l'autre malfaisante. J'ai précédemment indiqué la place, très petite sinon nulle, que les êtres < spirituels » avaient occupée dans les vieux livres juifs. Après la période hébraïque, tout fut bien changé. Ce compartiment, jusque-là presque désert, du monde surnaturel, se peuple en surabondance : < Des milliers de milliers le servaient; des dizaines de centaines de milliers se tenaient autour de lui, » dit Daniel décrivant l'entourage de Dieu ' ; et si le prophète ne parle que confusément des Anges mauvais et du Diable, les apocryphes, ses contemporains et ceux qui le suivent de moins près, se chargèrent de combler la lacune (cf. t. !•>*, p. 146, sur le livre d'Hénoch). C'est en utilisant ces éléments que le nouveau culte réussit à organiser son Ciel et son Enfer sur un plan d'étonnante régularité, où les Anges fidèles prirent une position fort effacée en accord avec leur nom, lequel, après tout, ne signifie que messager ou commissionnaire ; tandis que les Anges rebelles assumaient une attitude très tranchée d'opposition, bien exprimée par le mot c Démon » revêtu, pour la circonstance, d'un sens tout nouveau. On a dit que cette combinaison, si nettement systématisée, avait étendu et consolidé le domaine magique. C'est, je le répète, le contraire qui arriva. En cela, comme dans toutes les branches du surnaturel, l'œuvre du dogme nouveau consista à simplifier et à restreindre. On pourrait dire que ce fut une loi générale : nombre des Dieux, fréquence de leurs apparitions, quantité, efficacité de leurs interventions, chiffire des prodiges accomplis par eux, tout se trouve immensément diminué ou atténué; et c'est en accord avec cette loi, communément très mal comprise, que les opérations de la magie se virent resserrées en un champ étroit, entre Dieu et le Diable. Elles devenaient ainsi plus aisées à surveiller, comme aussi elles labsaient sa pleine portée au miracle, rendu lui-même plus rare. C'est ce qui explique l'illusion. On les crut plus importantes et plus

I. < Milita millium ministrabant ei; et decies milliea centena milita assiê»

tebant ei. » (Daniel, 6» 10 )

nombreuses, alors que c^était leur petit nombre et le cas plus jaloux qu'on en fusait, par hostilité, qui les mettaient en un plus vif relief. Cependant, je dois confesser que les réorganisateurs catholiques ne réussirent pas pleinement à réaliser le but qu'ils s'étaient proposé. Les règles établies par eux auraient dû exclure toute autre espèce de Faible succès magie que celle qui supposait un contrat criminel entre le magicien de cet effort, et les Démons ; mais c'est ici qu'on mesure la puissance des précédents bibliques que cette note a eu pour objet principal d'expliquer. Us Les livres saints, furent plus forts que la nouvelle règle. Sans doute, ib ne produisirent came de son peu point, parmi les Chrétiens, des résultats aussi énormes que parmi les d'efficacité, Juifs. Dans le TeUmud et dans les écrits rabbiniques, la magie se déploie > en un essor efiréné. Elle est partout et sous des formes exorbitantes. Moïse y apparaît comme le plus extravagant sorcier. Néanmoins, il . \ n^est pas possible de nier que Jésus, lui aussi, prit parfois l'attitude d'un magicien de conte arabe : par exemple, lorsque, sans autre motif que son plaisir et pour l'agrément des personnes qui l'entourent, il change en vin l'eau des hydries de Cana. Ce fait, le scandale du quatrième Évangile, n'est point un miracle, mais ime opération magique à rendre jaloux Jamnès et Mambrès. Le monde apostolique ne diffère pas non plus très sensiblement du monde évangélique, si l'on considère le rôle qui y est attribué au fameux Simon de Gitta. Mais je ne dois pas dépasser la limite que je m'étais fixée, à savoir l'examen des fondements bibliques de la croyance en la magie. Je prie seulement le VichufexpUqutj lecteur de ne point supposer — d'après les réflexions qui précèdent et bailleurs, en les jugeant précipitamment et isolément — qu'une telle croyance, P<^f des raisons avec ses appétits, ses ambitions et ses illusions, aurait, selon moi, pour pi'" Profondes, source unique quelques récits légendaires. Mon opinion est très différente; ce n'est pas le lieu pour l'exposer; je me borne à dire qu'un fait qui s'est produit dans tous les temps, chez tous les peuples, dans tous les pays, et l'on peut ajouter, sous tous les degrés de civilisation, Viilusion doit, à coup sûr, avoir des racines infiniment plus compliquées et plus magique, étant profondes. Ce serait lourdement se méprendre de n'y voir qu'un «« /^'^ universel, indice de faiblesse mentale , une puérile et humiliante aberration. Pénétrer '^ ^^j^\ au fond des phénomènes qui l'entourent pour se les adapter, prévoir les "'^^^^^^ f^ '""^ événements ' qui se déroulent autour de lui afin d'y conformer sa conduite, ^^^^^ humaine, c'est une tendance de l'homme aussi primordiale, aussi impérieuse qu'universelle. On peut dire d'elle comme de l'hypothèse fétichique initiale, à laquelle, d'ailleurs, elle se rattache chronologiquement, qu'on est ici en présence d'une condition nécessaire et fondamentale de

t. Le mot torcier est très suggestif dans son étymologie. Sortiri, soriior, verbe déponent, tirer au sort. Sort c'est le lot, la condition, la destinée. Par extension, et ce sens est très classique, sors signifie divination, prophétie, oracle sur bulletin écrit. Jupiter Ammon était sortifsr; Apollon de Delphes, sortilejpês. La sortiariuM du bas latin, qui a fait si grande fortune, avait donc de qui tenir. n égale sortilëgua et magus.

Identité

fondanuntaU

de la magie,

de la religion et

de la science.

Ut

origines

jniTet

de

l'immortalité

de l'Ame*

Pourquoi Sulpice

n*amt pas lu

Bzichitl.

Difficultés de cette lecture.

Texistence humaine. S'efforcer de savoir; puis, à l'aide de la connaissance acquise, prévoir et pourvoir, voilà l'entreprise à la fois primitive et perpétuelle, qu'on Pappelie magie, religion ou science. Les procédés employés changent et se transforment ; on établit un dogme autrement qu'on opère une incantation; une loi se découvre autrement que s'émet un oracle; le fond pourtant reste identique. En dépit de ses contradictions de surface, la triple série ainsi exprimée n'est toujours qu'un effort logique, graduel, progressif, à la poursuite de cette stabilité dont nous ne saurions nous passer et que nous nous procurons, fQt-ce au prix des plus énormes absurdités et dût-elle être chimérique, — il n'importe pourvu qu'on y croie, — parce que seule elle nous rend la vie supportable. Aux temps de l'enfance de l'humanité, si l'homme n'avait pas cru au pouvoir des sorciers pour adoucir la réalité cruelle et surmonter les douloureux obstacles amoncelés sous ses pas, il serait mort fou ou désespéré. Sulpice y croyait bien lui, encore qu'ayant goûté à la culture antique et, de plus, se sentant abrité par sa foi en un Dieu toutpuissant, tout sage et tout bon, et par sa confiance en un incomparable rédempteur.

EZECHIELIS PSOPHBTIA... EXTAT LIBER MAGNI O PERIS (CAr. II,

3? 9* 6)- — Sulpice signale les prophéties d'Ezéchiel comme un grand livre, digne d'être lu avec attention; mais, pour sa part, il n'en fait aucun usage. Il ne le nomme qu'après Daniel, bien que, dans tous les canons, Ezéchiel vienne avant Daniel, qui n'a fait, à vrai dire, que le répéter et le continuer. Pourquoi ce sUence? C'est que, même sur le terrain messianique, où notre auteur se sent chez lui et qui a toutes ses sympathies religieuses, il est, d'une part, toujours très préoccupé de la couleur et de l'effet; d'autre part, les conceptions abstruses et compliquées d'Ezéchiel exigeraient un travail pénible et risqueraient de ne donner, à l'analyse, que des résultats fastidieux. Sulpice est trop de Bordeaux pour vouloir s'ennuyer et ennuyer les autres. U salue donc respectueusement le voyant € qui prophétisa sur les rives du fleuve Chobar », et passe sans essayer de le résumer; — peut-être même sans le lire.

Jérôme prétendait que le commencement et la fin d'Ezéchiel ne devaient être abordés qu'à l'âge sacerdotal, c'est-à-dire après trente ans. Sulpice parait avoir approuvé ce conseil et même l'avoir appliqué avec exagération. Il est certain que les visions ne sont pas d'une lecture commode. Ezéchiel, qui est supposé venir chronologiquement après Jérémie, ne lui ressemble guère, pas plus au point de vue de la forme qu'au point de vue des idées. Je ne parle pas seulement de ce fiait qu'autant le prophète des Lamentations est patriote et préoccupé de nationalité et de politique, autant Ezéchiel est détaché de toutes préoccupations de ce genre, ne songeant qu'à l'Israël idéal et tournant le dos à l'histoire. Mais, en outre, son allure générale est telle qu'au premier

coup d'œil on est tenté de ne voir en lui qu'un détraqué d'espèce particulière, exact et minutieux dans l'extravagance, tout à fait digne d'avoir fourni aux kabalistes leur thème primitif. Son plan pour la reconstruction du Temple et ses théories sur l'architecture avaient donné à penser à Leibnitz qu'il était sans doute un architecte de cour parce qu'il a des visions magnifiques et qu'il voit de beaux bâtiments '. Tout aussi bien Leibnitz aurait-il pu le prendre pour un maître des Que Us étrangetà cérémonies, à le juger d'après la manière dont il règle le protocole, dtce prophèu fixe les rangs et les titres du clergé, et marque les détails et les pompes "* ^^^'/^/^^ du culte. Cependant, s'il est plein de conceptions bizarres, tourmentées, '^ souvent puériles, il les exj^ose en un langage grandiose, avec de très belles images et « des comparaisons illustres >, comme dit Grotius, qui va jusqu'à l'égaler à Homère ^. Au surplus, ce ne sont là que les cô^s relativement inférieurs de ce singulier personnage.

L'importance d'Ezéchiel ne consiste point à avoir fourni les éléments principaux du Code sacerdotal et à avoir élaboré le concept de la sainteté ritualistique. Cette double tâche, plus facile à railler qu'à bien comprendre, a été accomplie avec beaucoup de consistance et une remarquable énergie. On a pu dire d'Ezéchiel qu'il y avait en lui de Hélt initiateur quoi former plusieurs papes. Cependant son influence, réellement d'Ezéchiel quant sérieuse et prolongée, est ailleurs. Elle me pariut surtout représentée ^^ f^^^^"f.

par le rôle d'initiateur qu'il assuma relativement à la doctrine de l'im- '

mortalité de l'âme et à la forme toute nouvelle et spéciale qu'elle contracta sous l'influence de l'esprit juif.

Je dois rendre cette justice à Sulpice que, dans les deux lignes qu'il a consacrées aux visions d'Ezéchiel, il a su mettre, très précisément, le doigt sur le trait essentiel : revelato resurreciionis mysterio^ le concept de la résurrection. Ce n'est pas à dire que le voyant du Chobar ait pré-

1 . Il faut que je cite cette phrase tirée d*une lettre du très orthodoxe Leibnits à la duchesse Sophie» et qui aurait pu être de Spinoza. € On remarque que les visions se rapportent, d'ordinaire, au naturel des personnes; et même cela a lieu à regard de véritables prophètes. Je m'imagine qu'Ezéchiel avait appris l'architecture ou qn*il était un ingénieur de cour. > (Ravue occidentale, iSgb, I, p. 333.)

2. Je n'endosserais pas le jugement de Grotius, mais j'avoue mon admiration pour la manière dont Ezéchiel fait parler lahveh : c Tu penseras une pensée très mauvaise... une armée véhémente l'anéantira... mon indignation montera dans ma fureur... Je le jugerai avec la peste et le sang, avec la pluie véhémente et les pierres immenses; et je pleuvra! le feu et le souffre sur lui, sur son armée et sur tous les peuples qui sont avec lui. Et je serai magnifié et je serai sanctifié ; et je serai connu par les yeux de beaucoup de nations : elles sau. ront que je suis le Seigneur! (281 10-24.) * M^is le français ne laisse pas voir l'énergie enragée de ce Dieu toujours en fureur. C'est par la Vulgate qu'il faut en juger : c Et cogUàbis cogitationem pessimam ; ascendet indignatio mea in furore mec, eijndicaho cum pesta et sanguine, et imbre vehementi et lapidibne imntensis; ignem et sulphur pluaro super enm, super exercitum ejus et MuPer populos ntuUos qui sunt cum eo.,. Et magnificabor et sanctificabor et nctus ero in oculis multorum gentium; et scient quia ego Dominus, »

de Pimmortaliti de Pdme.

Goo^^

Sttlpice avait pourtant

entrevu ce trait essentiel.

sente Tâme comme assurée de vivre à toujours. Les choses ne vont point si vite; et Israël avait encore du chemin à faire avant d'en arriver à une tehe conclusion. Seulement c'est bien Ezéchiel qui a formulé la théorie de l'immortalité facultative et proportionnelle, premier pas décisif hors de l'ancien positivisme mosaïque : c L'âme pécheresse doit mourir, est-il dit au chapitre 20, 21; mais, si elle se détourne de son impureté, elle vivra sa vie et ne mourra point. » En d'autres termes, c'est l'immortalité promise aux hommes pieux et vertueux. La nouveauté était grande. Dans les idées dites mosaïques, la préoccupation de l'avenir est très éveillée, mais non en ce qui concerne l'individu; il ne s'agit jamais que des générations futures et de la race. L'évêque anglican Warburton a mis le premier en relief, à la grande colère de Voltaire, le complet silence du Pentateuque sur la possibilité d'une existence post-mondaine, et il en tirait un subtil argument pour la divinité et la sumaturalité de l'œuvre de Moïse. Bossuet, lui aussi, a constaté que < cette vérité (des rétributions d'outre-tombe) faisait si peu un dogme universel de l'ancien peuple que les Sadducéens, sans la reconnaître, non seulement étaient admis dans la synagogue, mais encore élevés au sacerdoce, m {Hist. univers,, II, 6 .) L'activité vertueuse des Juifs d'autrefois avait donc pour unique objet d'améliorer et de prolonger la vie terrestre. Les punitions et les récompenses étaient exclusivement temporelles. Vous ne trouveriez pas dans toute la Thora une allusion quelconque au principe qui invoque comme motif d'obéissance les promesses et les menaces d'une vie future. Se mal conduire, violer la loi, c'était pour les individus ou pour le peuple entrer dans le chemin de la ruine des biens d'ici-bas et de la mort ou fin de la vie présente. En cela consiste l'innovation considérable contenue dans le texte que je viens de citer. Mais Ezéchiel alla plus loin.

L'expérience quotidienne avait fini par porter ses fruits. On remarquait chaque jour que la récompense faisait fréquemment défaut aux hommes vertueux, et que, fréquemment aussi, la punition épargnait les criminels. Il devenait de plus en plus difiicile de continuer à croire à la d*une modification xi^ié, des rétributions temporelles; et le besoin de justice devait dans Pmtéri^de inévitablement suggérer l'hypothèse d'une existence prolongée au delà de la tombe et pendant laquelle les comptes seraient réglés. Ezéchiel marque exactement l'heure initiale de cette très importante Conunent Ezéchiel transition. Maintenant, comment s'y prendre pour concilier la nouvelle donnée avec l'opinion, si fortement ancrée dans le cerveau juif, que l'âme et la vie sont chose identique, l'esprit vital et le sang étant inséparables. Plus de sang, plus de corps, plus d'esprit, plus d'âme. Parler de purs esprits était absolument impossible. La difficulté fut tranchée par Ezéchiel. Dans la saisissante vision qu'il décrit au chapitre 87, on est transporté au milieu d'une plaine couverte d'ossements desséchés.

VAncien Testament

n'admettait d'autre vie que

la terrestre.

NicessiU

la justice de Dieu,

prépara la nouvelle croyance.

Il imagine la théorie de la résurrection « Fils de l'homme, dit lahveh, crois-tu que ces os puissent revivre? — dss morts. C'est toi qui le sais, répond le voyant.» Et alors lahvch annonce

qu'il va ressusciter tous ces cadavres, leur donner des nerfs, de la chair, une peau; puis, en eux introduire un souffle^ un esprit'. Peu importe que ce lécit n'ait qu'une signification symbolique. Uanmsiasis, ou renaissance de la chair, se trouvait ainsi formulée en de firappantes images qui pénétrèrent l'imagination juive. Elle n'aurait jamais accepté l'existence isolée et indéfiniment persistante d'un être sans corps et sans organes. Mais le récit d'Ezéchiel met fin à ses hésitations et la tire d'embarras. Désormais l'esprit vital de chaque homme put s'individualiser, étant, sauf un intervalle qu'on s'accordait à prévoir très court, assuré d'être muni de tous les moyens nécessaires pour soutenir une durée sans fin, puisqu'il devait être, au jour du Jugement, éternellement rattaché à sa primitive enveloppe terrestre.

Cette étonnante conception, qui dépassait et déconcertait toutes les théories polythéistes bien qu'elle en fût issue, resta longtemps exclusivement juive. Adoptée par le messianisme, qui la perfectionna, elle fut par lui transmise au Christianisme, qui n'eut pas peu de mal à la répandre, comme cela se voit au chapitre 5 des Actes des Apôtres, Les gens d'Athènes, qui ne s'étonnaient pas facilement, en furent scandalisés. On Obstacles soulevait contre elle des montagnes d'objections, surtout d'ordre pra- que rencontra tique et physiologique. Déjà, en Judée même, on avait dit à Jésus : "^* innovation, € Qu'adviendra-t-il d'une femme sept fois mariée, et lequel de ses sept maris sera en possession d'elle dans l'autre monde? » (Cf. Mathieu, 22; Marc, 12; Luc, 20.) Jésus répliqua qu'il n'y aurait au Ciel ni mari ni femme; maû ce n'était pas répondre. Les questionneurs auraient voulu apprendre quelque chose sur la manière dont un corps, créé pour exister par incrétion et par excrétion, se comporterait dans la vie d'outretombe. Cependant rien n'est impossible à l'esprit humain quand il a une fois adopté, comme utile à l'ensemble de ses conceptions, une donnée quelque extravagante qu'elle soit. Augustin lui-même, avec tout son spi- Jdie

ritualisme, s'était si bien familiarisé avec la théorie de la corporéité tonte naturelle qu'il exprime quelque part l'espérance de pouvoir faire au Ciel de bons qu'on finit repas sans inconvénients. On sait qu'il était gros mangeur. Tel est aussi ^^ZlfJrZ'lu le point de vue de Gallus, le commensal de Sulpice, quand il affirme au Dialogue I que les Anges éprouvent beauci:>up de plaisir à manger; et Sulpice ne le contredit pas. Il y a dans les opuscules plusieurs passages où sont racontées tantôt les aventures ultra-mondaines d'un mort que Martin avait rappelé à la vie, tantôt les entreprises audacieuses de

I. PutoB ne vivent ossa Uta ? Et dix* : tu nosti,.. Et dabo super vos nervos, Jaciam succrescere carnem et auperêxtêndam cutem, et intromittam spiritum (37i 3-7). Toate la vimon fait penser à cette donnée de la religion soroastrienne raivaiit laquelle le monde devait être soustrait à la mort après la défaite d'Arhimon : « Le seigneur Aurhmaad fera la résurrection... Les hommes qui ont mangé de la viande on les ressuscite à Vtkge de quarante ans; s'ils n'en ont pas mangue, de qoinse ans. On les ressuscite à l'instant où leur âme est sortie de leur corps. 9 {Darmeetêter, U, 140.)

de la rie céleste.

Corporiiti de Pdnu conçue

en tant qu'être distinct.

Le « spiritisme »

au IV* siècle.

certains Démons qui transformaient les malades ou énergumènes en s'emparant de leur moi psychologique > comme on dirait aujourd'hui. C'est en vue de ces textes à étudier pour y trouver l'idée exacte que notre auteur se faisait de Pêtre spirituel, conçu comme distinct de l'être matériel, que j'ai voulu marquer ici les origines judéo-chrétiennes de la question. Il n'y a plus que les « spirites » pour agiter maintenant de semblables problèmes; mais, au iv« siècle, ils préoccupaient tout le monde et l'on en donnait les solutions les plus variées. A vrai dire, le culte du martyr tel qu'on commença alors à le pratiquer, comme préparation au culte des saints, était essentiellement une question de spiritisme soulevant toutes les difficultés relatives au mode d'existence et d'activité des âmes des morts. Martin, qui avait le don de les évoquer, vivait, pour ainsi dire, en communioation permanente avec elles. J'ai étudié ces divers faits dans une des notas oa petits essais qui forment le commentaire de la Vita Martini (Du spiritistne tel que le pra^ tiquaient les Chrétiens et les Néo-Platoniciens du iv^ siècle sous le nom de théurgie).

Sulpics

la politique.

Sulpice pris en flagrant délit d'interpolation

par haine contre les rois.

Statu AM sibi posuit aurbam (Chr. II, 5, i, 2). — Cest pour la troisième fois ou la quatrième, sans préjudice de celles qui suivront, que Sulpice modifie les textes bibliques ou les interprète abusivement, afin de se donner la satisfaction de mettre un roi dans son tort. Le présent cas est assez curieux pour que je l'expose avec quelques détails qui, sans cela, eussent été mieux placés aux notes philologiques.

I. Sulpice accuse donc Nabuchodonosor d'avoir voulu faire adorer sa propre image. Les termes employés par l'écrivain sacré l'y autorisaientils? C'est ce que je vais brièvement examiner. < Rex fecit statuant auream et statuit eam in campo; le roi fit une statue d'or (ou dorée) et l'établit sur la voie publique,» dit le verset 1 du chapitre 3 de Daniel. Le verset 2 raconte l'érection de cette icône (elx6va xp^^^i^» disent les Septante), < quam erexerat Nabuchodonosor, laquelle Nabuchodonosor avait dressée ; » ce qui laisse toujours dans le vague la destination spéciale de la statue; et il en est de même pour les autres versets. Ainsi, le troisième parle de ce qui se passa devant la statue, < in conspectu statuae quant' posuerat Nabuchodonosor. « Le cinquième rapporte l'injonction adressée aux trois jeunes Hébreux : adorez la statue quam constituit Nabuchodonosor; et, comme ils refusent d'obéir, le douzième verset le constate en ces termes : « O roi, ils n'adorent pas la statue que tu as dressée, quam erexisti. » Le récit se poursuit, reproduisant cette formule à plus de vingt reprises sans jamais employer le possessif en parlant du roi et dire : sa statue ; sans que jamais non plus ceux qui s'adressent au roi lui disent : ta statue. Quant à Nabuchodonosor lui-même, pas une fois on ne l'entend dire : ma statue ou la statue que je me suis dressée. Le sibi posuit de la Chronique est donc impossible à justifier. C'est Sulpice qui l'a inventé.

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n est remarquable que Jérôme, correcteur et commentateur de la Vulgatey écrivant plusieurs années après la publication de la Chronû que, pour expliquer la réponse des trois jeunes garçons au moment où on va les jeter à ht fournaise, i5arce. qu'ils avaient dit : < Deos tuos non colimus, nous n*adorons pas tes dieux, > ait prétendu que ces mots signifiaient : c Nous ne voulons adorer ni tes dieux ni ta statue. > Cet élargis, sèment tout à fait arbitraire d'une phrase nettement définie par son contexte général est bien en dehors des habitudes du vieil exégète, toujours aussi ferme et correct en philologie que suspect et titubant sur le terrain théologique et polémique. Je ne vois qu'une explication à cet Ce qu'àait exceptionnel écart : c'est que Jérôme avait été influencé par la lecture ^< républicanisme de la Chronique, et ce n'est pas le seul indice que j'en ai pu ren- ^* Sulpice. contrer. Quoi qu'il en soit^ l'inexactitude préméditée et tendancieuse du sibi posuit ne saurait être mise en doute. C'est bien une nouvelle manifestation de cette haine dont Sulpice poursuivait les détenteurs du pouvoir souverain. Peut-être l'occasion est- elle propice pour étudier d'un peu plus près la question, précédemment effleurée, de ses velléités républicaines. En recherchant en quoi elles consistaient nous aurons, je crois, à rendre justice à ITndépendance et au courage de notre auteur, à louer sa fierté et sa noblesse d'âme, à admirer aussi la pureté et l'honnêteté des motifs qui l'animaient; mais son indignation devra nous laisser froids et nous ferons des réserves sur sa capacité politique. Il ne voit, en effet, de l'impérialisme que les côtés qui mettent en relief la servilité humaine. C'est tm peu insuffisant comme largeur de coup d'œil et un peu nudgre comme sagacité. Sulpice avait le sentiment, pas très // n'avait pas réfléchi mais très réel, des immenses services rendus au monde civilisé compris par l'incorporation romaine. Seulement, il ne sait pas faire le compte ^^ nicessitis des changements qu'une telle opération avait dû provoquer dans les ^^^^oncaaration procédés administratifs et politiques. L'Occident unifié exigeait une ^^^^j^^^^^ direction puissamment concentrée ; là est la justification de l'institution impériale. Sulpice, cédant à des réminiscences d'école, par classicisme en quelque sorte machinal, reste fidèle à l'antique animosité républicaine contre le nom de roi. Le phénomène est assez singulier pour qu'on le scrute un peu à fond; d'autant qu'outre la cause plus littéraire que morale ou sentimentale que je viens d'indiquer, il s'explique aussi par certains faits appartenant exclusivement à l'histoire religieuse de la fin du IV* siècle. J'ai plaisir à ajouter que ces faits, Sulpice les apprécie de façon à prouver qu'il fut toujours un brave cœur, s'il se montra souvent politique peu judicieux.

3. Son premier manque de discernement, c'est de déblatérer contre les rois alors qu'il n'existe pas de rois. Le principat romain ressembla aussi peu que possible à l'antique monarchie même à l'époque, en apparence ultra-monarchique, que nous étudions. Il ne fut autre chose qu'une dictature destinée, d'abord, à subordonner le Sénat, qui n'âait plus que malfaisant; ensuite, à réduire les prétentions électorales de

Vraie naturt

du pottfoir

impérial.

Tannée qui, après avoir été sagement dirigées, étaient devenues subversives; enfin, à créer l'unité de droit et d'administration pour le monde méditerranéen. Cette dictature — démocratique, au vrai sens de ce mot qu'on emploie fort inexactement de nos jours — ne contenait pas un atome de royauté, la royauté antique ayant toujours été théocratique, alors que l'empire ne cessa pas un moment, au fond, d'être électif. C'est précisément ce que j'ai mis en relief dans mon cinquième prolégomène, avec l'épisode de Maxime, remarquable résurrection du procédé élec« toral, survenant au milieu d'une expérimentation en apparence presque réussie de la légitimité. J'ai fait voir que Gratien était un dauphin anticipé et Maxime un dictateur à idées; avec cette capitale nouveauté que ce furent moins les soldats qui le soutinrent que les évêques, lesquels étaient eux-mêmes les représentants élus d'un parti ; et ce détail nous fait rejoindre de très près les débuts du principat, institution, je le répète, pleinement populaire. Elle était née de la pressante nécessité des choses, et aussi du génie et de la grande âme de ce Jules César qui aima tant les Gaulois ft la Gaule et à qui les Français devraient bien le rendre un peu. Il faut, ma foi, que j'en dise plus au long mon avis.

Non seulement, je pense beaucoup de bien du grand Jules, mais je n'ai aucun préjugé défavorable contre les < Césars » ; je suis plutôt porté à les juger avec sympathie ; et cette tendance s'accroît au souvenir des niaises invectives dont, moi aussi, je les ai accablés, alors qu'en leur jetapt des pierres et de la boue, je m'imaginais lapider cet être funeste. Comme quoi Napoléon III. La première excuse des Césars c'est qu*ils étaient indis- Jula Cisaretles pensables; la seconde, c'est qu'ils ont eu constamment pour eux l'imitCàars » mense majorité des peuples de VOrbis romanus, auprès de qui pesaient araient du ton. ^^^^ ^^^ ^qs sentiments du Sénat et du € peuple > romain. Le peuple romain! il était partout, hormis à Rome. Cette populace oisive et insolente, qui ne fournit plus de soldats et qu'il faut nourrir et amuser; cette oligarchie abaissée et tarée, dont il faut satisfaire la cruelle avarice, c'est le sang et la chair des provinces qui les alimentent. Or, ce.« provinces s'appellent l'Italie méridionale et septentrionale; l'Espagne, la Gaule, toute l'Europe moderne, qui ne serait pas née, si on eût laissé faire les sénateurs et les plébéiens. Dévorés et pillés, les provinciaux cherchaient un homme ayant quelque générosité et quelque idée de justice. Dès qu'ils l'eurent trouvé, ils l'adoptèrent passionné* ment pour maître, heureux de n'avoir plus cent msdtres difiérents. Ce fiit avec une joie intense qu'ils virent tomber Todieuse caricature de République qui les opprimait, et cette joie je la partage de tout mon cœur. Il me semble que j'y étais, provincial moi aussi, et que, du jour au lendemain, j'entrai alors en jouissance de cette prodigieuse expansion de progrès matériel et de haute culture qui, se développant aussitôt, balaya l'obstruction sénatoriale. Au premier moment, Virgile et Horace s'en firent les enthousiastes échos, ne parlant que pour l'Italie. Mais combien le bienfait et le profit de la pacification civile furent plus

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considérables parmi nous, je veux dire en Espagne et en Gaule. Ce n'est Que Us provinces, pas seu ement la présence de quelques-uns de nos compatriotes dans le Cest-Mire Sénat qu'U faut célébrer, ce sont les villes qui, hier, étaient de misé- '^ ^^^^J^^^^^' râbles bourgades, devenues si rapidement des cités riches, grandes et ^^^^^ ^^^^^ prospères : Cordoue, Toulouse, Bordeaux, et ce Périgueux où je me suis ^^ /^ ^^-^^^ livré à mes premiers jeux, au milieu des ruines imposantes d'un splendide temple d'Isis qui date du IP siècle. De telles transformations attestent une subite affiuence de bien-être et de bonheur; et encore sont elles moins significatives que ces orateurs, ces professeurs, ces poètes qui, restés tendrement attachés à leur plus petite patrie, brillent néanmoins à Rome et s*y enrichissent, — tel Martial de Bilbilis, — puis reviennent ensuite sous le toit natal pour y mourir, en proclamant la gloire du nom romain qu'ils savent être aussi la leur, et que, tous, ils font remonter à l'empereur. Or, l'opinion que je trouve dans leur prose et dans leurs vers, c'est l'opinion de < chez nous > ; et elle m'est de plus de poids que celle de Juvénal, de Suétone ou même de Tacite. Une troisième raison, c'est que, étudiée de près, la liste des Césars contient une majorité d'hommes distingués, beaucoup d'hommes très éminents, et parmi eux les provinciaux ne manquent pas, Trajan, par exemple. Vopiscus, un des anecdotiers qui prirent part à la composition de cette plate rapsodie, V Histoire Auguste^ s'adressant à Constantin, lui parlait de la rareté des bons empereurs et du grand nombre des mauvais*. Naturellement, il ne s'agissait que de savoir si les dits empereurs s'étaient bien ou mal conduits vis-à-vis du Sénat ou du peuple de Rome. C'est là la grande, l'unique question. Nous, qui sommes placés à un point de vue un peu différent de celui qui absorbait exclusivement les beaux esprits de la « Ville », nous arrivons à d'autres conclusions que Vopiscus. Cette besogne admirable des temps impériaux, à laquelle nous devons tant, à laquelle nous devons tout, et qui s'accomplit si vite, a occupé sans doute de très nombreux collaborateurs anonymes, dignes de notre gratitude; mais leurs chefs connus, les Césars, furent dans l'ensemble et à quelques exceptions près, sérieux, probes, dévoués, très souvent des politiques de premier ordre.

La quatrième de mes raisons, qui se rapporte à la troisième et peutêtre se confond avec elle, c'est que le mode d'élection des empereurs, — sénat seul, armée seule, sénat et armée réunis, — n'est pas un électorat qu'il faille tant dédaigner; sans compter que l'autre forme, celle qui, par malheur, ne se produisit pas assez souvent, la co-optation, conserve aujourd'hui encore sa supériorité théorique, destinée qu'elle est à diminuer, dans beaucoup de cas, la morbide influence du suffrage inéclairé, actuellement considéré comme ime indispensable panacée. Le U consulat procédé électif n'est pas emprisonné que je sache dans une formule tt l'impiratoriai unique. Quoi qu'il en soit, Rome a vécu cinq cents ans sous les consuls comparés,

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