I. HUtoria Auguata, in Aurêliano
et quatre cents ans sous les empereurs. La seconde de ces deux périodes est très différente de la première, mais si elle lui est inférieure, ce n'est que dans la proportion où le monde ambiant avait lui-même déchu. Je ne sais si, cette proportion étant bien observée, chose, il est vrai, difficile, on ne trouverait pas qu'il y a eu plus de talent, de vertu, de génie dans l'impératoriat que dans le consulat. Ce serait un tamisage à pratiquer sur les deux listes. En ce qui concerne plus particulièrement Fempire chrétien, époque où le principe dynastique, comme nous disons aujourd'hui, commence à se mêler plus nettement au principe électif, ceux qui occupèrent le trône ne sauraient, Julien excepté, inspirer beaucoup d'enthousiasme. On est pourtant obligé de convenir que, pendant ces soixante-dix années, si pleines de développements décisifs, l'empire n'eut pas à souffrir par le fait de ses gouvernants. Dans l'ensemble, ils se montrèrent supérieurs à ceux qu'ils devaient conduire. Je ne suis donc disposé à aucune critique sévère à l'égard de la forme politique qui existait au moment où Sulpice tient la plume. En fait de libéralisme, même, je voudrais qu'on me montrât quelque chose de comparable à la ligne de conduite religieuse de Jovien, de Valentinien et des premiers temps de Gratien, ou quelque chose d'égal en douceur, longanimité et patience, à l'attitude de Constance, lisant sans s'émouvoir les écrits d'Hilaire de Que Vmpirt Poitiers et de Lucifer de Cagliari. Si la liberté de la presse est un nt fut pas indice d'équilibre et un signe de progrès, elte exista alors dans sa pléni- UM tyrannie taÛQ, non par le fait de la loi, mais par le bon vouloir des chefs. A vrai ^m ^^^"'^ " ^^'^®' ^^^^ ^® gouvernement impérial, jugé avec nos idées actuelles, ce il n'y eut guère ^^'^^ y a de meilleur, c'est l'empereur. Ne commettez pas la méprise de tyrans. ^^ croire à la tyrannie des Césars. Les chrétiens ont appliqué parfois l'épithète de tyran à ceux des empereurs qui participèrent aux persécutions. Mais, comme il s'agit presque toujours d'hommes tels que Trajan, Adrien, Marc-Aurèle, cela ne tire pas à conséquence politique. Quant au tyran, ou maître qui impose sa domination par la ruse et la violence à un peuple dont il est haï'; quant à la tyrannie, conçue comme un gouvernement contraire à la volonté générale et que les sujets brûlent de renverser, rayez cela de vos papiers, comme dit Alceste.
Ce fut longtemps un thème convenu de juger la période impériale comme une époque d'oppression, de servilité et de corruption. Il y a, sur ce chapitre, une très ample collection d'anecdotes scandaleuses et un
I. Dans la Vie d'Apollonius, écrite pour édifier les dames de la cour de Septime Sévère, Philostrate fait dire à son héros : # J'ai vu les plus cruelles bêtes de TArabie et des Indes, de plusieurs et diverses sortes, mais je ne sais pas encore combien de têtes a ce monstre qu*on appelle Tyran; ni quelles gpriffes et dents il a ; si crochues ou reployées. Jamais on ne vit ni entendit dire, nulle part, que pas une de ces sauvages et cruelles botes dévorent leur mère, et si a bien cests-cy la sienne à ce qu'on dit. > (Vie ^Apollonius ihyanéen eas VII livres, traduction de B. de Vigenere, Bourbonnois ; p. i6 1 1, liv. IV, p. SSg.)
NOTES ET NOTULES l55
choix de dénonciations, d^nvectives, de satires et de déclamations, le plus riche et le plus varié du monde. Comme une grande partie de ces diatribes ont un fondement après tout légitime et que la forme littéraire en est presque toujours très bonne, c'est là que nous avons pris l'habitude de puiser les éléments du verdict que nous portons sur l'empire et les empereurs. Nous oublions que les auteurs de ces attaques sont des mécontents qui ont eu beaucoup à soufi&ir dans leur situation, dans leur fortune, dans leur orgueil, de la révolution profonde qui vient de s'opérer et qui a mis très bas les Romains de Rome et très haut cette autre catégorie de Romains qui, la plupart, n'ont jamais vu Rome et qui n'en sont pas moins partie intégrante et très importante de sa force et de sa majesté. Importante n'est pas assez dire : prépondérante. Les Romains de Rome sont très intéressants ; je ne refuse pas de compatir au sort de ces vieilles familles, les Génies patriciennes et plébéiennes, qui, hier encore, dirigeaient les affaires de l'univers avec les mêmes principes et les mêmes lois dont l'application avait présidé au développement de la < Ville ». On les a décimées, spoliées, humiliées. Le sabre de César a ouvert toutes grandes les portes de la curie, leur sanctuaire, pour y faire entrer des Espagnols et des Gaulois. C'est fort pénible pour la c société romaine ». Mais, enfin, on ne peut pas ne considérer que ce côté de la situation, comme le font les écrivains du v^ siècle. Ils s'exagèrent grandement leur importance. Ce qu'ils appellent c la liberté » et qui, au fond, se compose de l'ensemble des privilèges des anciennes familles, est de bien peu de poids, comparé aux intérêts que l'autre côté de la question représente. Pendant que les historiens, les orateurs et les poètes cherchent à nous émouvoir en décrivant la ruine très réelle des anciennes mœurs et en dépeignant le monde comme un troupeau d'esclaves corrompus, ce qui est à peu près vrai de la population de Rome, je porte mes regards en Afrique, en Espagne, en Gaule ; je m'aperçois que le véritable intérêt est là ; et aussitôt le bruit que font les littérateurs ne me semble plus qu'un vain bourdonnement. Les vrais Romains, ce sont les provinciaux, déjà intensément romanisés et qui, tout en devenant Romains, restent Africains, Espagnols et Gaulois. Il ne s'agit plus de l'ancienne république municipale, qui a distendu tousses organes jusqu'à en mourir et qui n'est évidemment pas apte à diriger la prodigieuse construction qu'elle a élevée. Il s'agit de l'empire, qui ne saurait être gouverné municipalement et dont les destinées représentent celles de la future Europe. L'empire a accablé de déboires les Romains de la vieille Rome, mais il a procuré la sécurité, la tranquillité et la justice aux Romains de la Rome nouvelle. Jamais gouvernement, excepté peut-être celui de la Russie actuelle, ne fut entouré de sympathies, d'admiration, d'adoration comme le gouvernement de Rome. C'est un sentiment énergique, à ce point qu'il subsiste même en face des plus détestables empereurs. Sans effort, sans sophisme, les peuples de l'empire opèrent la distinction entre l'homme méchant et pervers, qui tient actuellement les
Goo^^
VAuguste, personnification
delà Justice universelle.
Que les empereurs furent très aimés, surtout en Gaule.
Des services
qu'ils rendirent
à notre patrie,
spécialement
en lui apprenant
à devenir un organisme politique hautement centralisé.
renies, et le chef idéal de l'État, en qui s'incarne le génie de Rome et d'Auguste. Savez-vous pourquoi? c'est que, quelle que soit la valeur de tel ou tel César, il personnifiait toujours un système de justice universelle qui constitua le plus glorieux aboutissement de la civilisation antique. D'abord privilège patricien, remplacé ensuite transactionnellement par un partage entre l'aristocratie et le peuple, mais resté toujours privilège, l'ancien droit romain avait revêtu un caractère général et philosophique. Il était devenu la justice de l'empereur. Cette conséquence de l'incorporation a été bien vue par Vico : les intérêts de Rome se confondirent avec ceux de tous les peuples de VOrhis romanus, c'està-dire de l'humanité civilisée.
Je ne connais pas de preuve plus décisive à donner en faveur des services éminents que la conquête avait procurés au monde méditerranéen, services que le système impérial seul rendit appréciables et profitables pour les conquis ; car la première conduite des conquérants, celle qui se caractérise par la prépondérance sénatoriale, avait été abominable. Cela est surtout vrai en Gaule, où l'avènement de l'empire marqua l'éclosion de cette quintessence de vie civilisée, qui devait s'épanouir entre les Alpes, les P3Ténées, le Rhin et la mer avec un si incomparable éclat. A ces contrées stérilisées et ravagées par l'excès du particularisme, l'empire fit connaître la paix, l'ordre, la sécurité.
Je me suis souvent demandé si, dans notre tendance tenace, ardente,, irréfrénable, vers la centralisation; si, dans notre répugnance, notre aversion, notre horreur pour tout ce qui risque de diminuer la cohésion et l'imité nationales, — au point que, pendant nos plus terribles crises, la devise de salut c'est toujours l'indivisibilité, — si, dis-je, il n'y avait pas là rindéracinable ressouvenance des maux soufferts, des humiliations subies, alors que la Gaule vivait divisée en quatre-vingts peuplades sous des chefs, aristocrates enragés, se disputant la première. place, sans pitié pour la nation que leurs querelles maintenaient barbare et misérable. Or, c'est Rome qui nous a rendus aptes à devenir un organisme national hautement centralisé ; et, en politique comme en biologie, le degré de concentration règle la prééminence. Il importe peu que Rome nous ait battus et conquis; étant à deux de jeu, nous avions fait tous les efforts pour la battre et la conquérir. C'est elle qui nous a communiqué et enseigné le culte de l'unité ; — communiqué à ce point que nous en avons été, plus tard, les gardiens uniques, l'ayant entretenu, relevé, reconstitué, pour en offrir à l'Europe un modèle nouveau; alors que l'Italie, notre institutrice, dépérissait de municipalisme et tombait dans le démembrement. En même temps que Rome nous apprenait les grandes conditions de la vie publique, elle nous donna aussi des leçons d'industrie, de travail, de littérature, principalement sous le règne de ces seconds Fiaviens que l'auteur de la Chronique aime si peu. Le doux Constance Chlore, qui nous épargna les maux de la persécution dioclétienne ; Constantin, qui considérait la Gaule comme son plus beau
NOTES ET NOTULES iSj
(Oyaaet, à ce titre, la donna au plus aimé de ses fils; Julien, qui la réorganisa, la protégea contre les nomades germaniques, et signa à Paris son premier brevet d'immortalité, tous, ils furent admirables pour nous. C'est une ingratitude affreuse que pas un d'eux n'ait pu obtenir en France le moindre de ces souvenirs commémoratifs que nous prodiguons avec si peu de discernement. Cette réserve générale ainsi franchement exprimée, je me sentirai plus à l'aise pour parler de l'anti-impérialisme de Sulpice. Il va s'agir d'une tout autre chanson.
3. Je crois qu'on se hâte trop d'affirmer Findifférence politique des < Pères». Sans doute, ils ne pouvaient beaucoup s'intéresser aux choses du < siècle >, le Christianisme ayant pour maxime fondamentale le mépris de la vie terrestre. La proximité des derniers jours, encore très généralement admise, semblait, en outre, rendre oiseuse et superflue toute idée de changer ou de réformer le régime établi. Au surplus, es régime était le gouvernement d'un seul, sans balance ni contrepoids; la plupart croyaient y voir une reproduction du type politique fourni par l'Ancien Testament, et, à ce titre, ils l'admiraient. Ce sentiment est surtout celui des Orientaux, qui semblent avoir eu le despotisme dans les veines. Ils sont très bien représentés par Eusèbe de Césarée, à qui l'on reproche sa courtisanerie, plus que de raison peut-être, en ce sens qu'elle était presque toujours sincère et que le personnage à qui elle s'appliquait n'était vraiment pas le premier venu. L'œuvre considérable accomplie par Constantin avait été conçue et exécutée avec intelligence et vigueur. C'est de bonne foi qu'Eusèbe le fait profiter de la popularité qu'avait alors l'unité divine. Il ne doit y avoir qu'un roi, comme il ne doit y avoir qu'un Dieu, disait-il. Les gouvernements où l'égalité règne, ressemblent à une foule rassemblée en tumulte. L'empire domine sur tous les états et sur toutes les administrations : «Notre empereur, comme la lumière du soleil, doit aussi pouvoir réchaufifer de ses rayons les hommes les plus éloignés. » Telle est l'opinion des Pères d'Orient >.
On pourrait relever chez les Occidentaux des textes marquant une tendance assez différente : le souvenir des gloires républicaines qui remplissaient les livres employés pour l'enseignement en Italie, en Espagne, en Gaule, était défavorable à l'empire '. Quiconque fréquentait l'école devait s'en ressentir. Ceux qui, comme Ambroise, avaient un fond d'indéracinable patriotisme romain, établissaient parfois entre le présent et le passé des comparaisons où le présent ne gagnait guère. Mab il faut reconnsutre que ces manifestations manquent généralement
Que la Gaule
dut beaucoup
aux
seconds Flaviens,
et que la France
s*est montrée
diplorabltment
ingrate d leur endroit.
Les Pires et la politique.
Us
Pères orientaux
amis du despotisme.
Vindijfirence
politique
est
presque générale
chez les Pérès d'Occident.
1. € Nobis guident qui Orientem incolimus... multorum aequaîi inter se potestatê praeditorunt, turha potius ac tumultus dici débet... noster imperator, tanquam solis jubar, homines longissime remotos, radiis illustrât.,. » (De Laudibus Constaniini, § 7, p. 5o3.)
2. Dans VOctavianuSf par exemple, dont Tauteur, Minucius Félix, écrivait vert 23o. « Mais, d'autre part, qui donc fut plus impérialiste que Tertullien ? >
Sulpice fait exception.
de profondeur; il y a plus de rhétorique que de sentiment. Sulpice seul fait réellement exception sous ce rapport. Au milieu de Pailiaissement général, il conserve une hauteur de vues et une indépendance de pensée fort extraordinaire. Bemays veut y voir l'indice du mépris prétendu que les Gaulois avaient pour le souverain romain. Cette opinion que la Gaule, au iv« siècle, lutta pour sa stabilité nationale et, dans ce but, attaqua à plusieurs reprises la monarchie impériale, est une imagination de Michelet, qui s'est ensuite répandue en Allemagne, ou vice versUy je ne saurais dire. Mais d'où qu'elle vienne, j'en montre ailleurs 'l'absolue fausseté. Quant à Sulpice, s'il juge avec élévation et finesse la situation faite au monde civilisé par la décadence politique de Rome et par les débuts de l'invasion, s'il exprime avec une vigueur extrême son dégoût pour le temps présent, aucun motif national particulariste ne l'inspire. Bien plutôt, dégagé de ses préoccupations piétistes, il parle comme un Romain de la vieille roche républicaine. Sa mémoire, remplie de la littérature latine du bon temps, lui suggère une admiration marquée pour ce que les Romains appelaient < la liberté > et un mépris extrême pour le « nom royal >. C'était un sentiment qui avait tout à fait disparu. Vous eussiez fouillé VOrbis rontanus entier sans y rencontrer ce genre de dignité qui poussa jadis l'austère Pythagore à quitter Samos parce que la tyrannie de Polycrate se consolidait c à un point qu'il n'était plus possible de la supporter honnêtement». (Cf. Vita Pythagorae^ par Porphyre.) Sulpice avait quelque ressouvenance de ces vieilles façons de sentir. Assurément, semblable en ce point à tous ceux que l'exaltation religieuse possède, il reste très froid devant les révolutions dont VOrbis romanus est le théâtre. Mais s'il eût daigné s'en occuper, il aurait pris le rôle, alors peu connu, d'opposant et même d'opposant radical. Hfi^iays relève avec étonnement l'usage qui fut fait, en Angleterre et en Danemark, aux temps révolutionnaires, de quelques passages de de la Chronique la Chronique, Qu'eût-il dit s'il avait connu la si prodigieuse moisson de comme engin ^ pamphlets qui germa infatigablement pendant trois quarts de siècle sur î le sol de la République des Sept-Provinces-Unies? Pour lutter contre les ambitions de Leicester, pour combattre les convoitises du fils du Taci- . tume, cinq à six textes tirés des opuscules servent d'arme de chevet, d'abord aux républicains nationalistes, puis aux calvinistes antistathoudériens. C'est là que Mi^n apprit à représenter les jugements de notre auteur sur la royauté comme un écho du sentiment général des c Pères » len la matière '. La polémique politique ne se priva jamais de semblables lexagérations. En réalité, c'est le contre-pied de l'assertion de Milton /qu'il faut prendre si l'on veut arriver à une appréciation exacte. Cette
I. Après avoir analysé le chapitre de I Rois, 8, en lui donnant, comme fait Sulpice, une couleur démocratique et en enrôlant Samuel dans les rangs républicains, Milton ajoute : « Sic etiatn Patres antiqui hune locHm exposuerunt, « et il cite le « savant et judicieux » Sulpice Sévère, ^unus inter multorum instar. »
De remploi moderne
révolutionnaire. !
NOTES ET NOTULES iSp
haine de la monarchie et ce mépris des monarques, qui remplissaient Milton de contentement, ne se rencontrent nulle part ailleurs que chez Sulpice, au W siècle. Quand des sentiments de ce genre assaillent l'esprit d'un Ambroise ou d'un Jérôme, ils sont aussitôt étouffés sous les plus prudentes précautions. Sulpice, au contraire, leur fait accueil et les caresse. Il leur réserve les meilleurs soins de sa plume et les épi* thètes les plus chaudes de son vocabulaire. L'impression qu'il avait reçue de sa culture gréco-latine, jointe à un tempérament au plus haut degré excitable, peuvent sans doute expliquer le fait. Mais la fréquentation des livres saints n'y nuisit point.
Eusèbe lisait dans la Bible le despotisme et le gouvernement d'un seul, et l'on ne peut dire qu'il la lut de travers. Sulpice, qui y voyait la démocratie et la liberté, lui non plus, ne tirait pas tout de son imagination. Dans l'état d'esprit où il était, et ayant abordé l'étude des écrits bibliques comme un pur document d'histoire, comment n'eût-il pas été séduit par les tableaux d'indépendance absolue qui rempibsent la Genèse et les Juges plus encore. Aussi ai-je remarqué que ce dernier livre avait occupé son attention bien plus longuement que les autres parties de l'Ancien Testament. Il s'attarde avec un visible plabir aux peintures de ce qu'il croyait être la pleine liberté politique. Gédéon, vainqueur des Madianites et refusant le suprême pouvoir, est pour lui un héros à l'âme citoyenne, qui rougirait de ne pas vivre avec ses compatriotes sur un pied de civique égalité. Les textes ont beau le montrer comme un chef semblable à tous les autres ; même un chef héréditaire, puisqu'à défaut de ses fils égorgés, son bâtard lui succède, Sulpice voit en lui un magnanime champion du droit populaire, qu'inspirent les plus nobles maximes de la liberté civile, et il écarte soigneusement loin de ses yeux tout détail susceptible de troubler sa vision républicaine.
Ce parti pris se montre plus nettement quand il raconte l'installation du régime monarchique en Israël. Certes, un écrivain peu familier avec les mœurs orientales pourrait, sans manquer à la vérité, donner une couleur sensiblement démocratique aux faits que raconte le chapitre 8 du livre l^' des Rois. lahveh et Samuel ont des paroles d'une singtdière amertume contre la royauté : c C'est un poison, > semblent-ils dire au peuple, «prends-en, puisque cela te plait, mais puisses-tu en crever ! > Évidemment, ce sont là de singuliers préliminaires pour préparer la fondation d'une dynastie. Mais, sous toutes ces colères, on aurait beau fouiller, on ne trouverait pas tme parcelle de libéralisme politique. Il en va comme du civisme de Gédéon, et le rédacteur théocrate exprime sa vraie pensée lorsqu'il place dans la bouche de l'Étemel-Dieu cette parole amère : < Ce n'est pas toi qu'ils rejettent, c'est moi I > Dans Sulpice, au contraire, Samuel dénonce la domination royale et ses orgueilleux commandements, rappelant, en termes qui ressemblent à un écho du Forum ou plutôt du Pnyx, que le
La république
dans VAncitn
Testament.
La haine du nom royal
conçue
par Sulpice
à la manière
antique.
ArbtoU,
Démosthhu
et Samuel mêlés.
Du mépris
que Sulpice
professait pour
les empereurs.
nom royal est haï de tous les peuples libres. Jamais emploi plus éner« gique ne fut fait du discours indirect que Salluste maniait si bien: liberiatetn extollere, servitutem detestarù Quant au motif essentiel de l'écrivain biblique pour blâmer les Hébreux, à savoir le principe théocratique, Sulpice le relègue à la lin de cette fougueuse harangue comme une superfétation. A côté de la théocratie, je ne dis pas à la place, — Sulpice, on le verra, était théocrate à sa manière, -— à côté, dis-je, et très au-dessus, il met un idéal démocratique, plus hellénique encore que romain, car il est emprunté à la fois d'Aristote et de Démosthène. Le raisonnement qu'il prête à Samuel s'appuie, en effet, sur la définition aristotélique du roi, considéré conune \n\^9:d^plenissimojure, du privilège de vivre au-dessus de toute loi. Si les peuples qui veulent être libres haïssent le nom royal, c'est qu'ils savent que l'essence de la liberté, c'est d'obéir seulement aux lois, c'est-à-dire à la raison; tandis que se soumettre à un roi, c'est se soumettre à une volonté; à la volonté souvent capricieuse d*un homme presque toujours méchant. Aussi le Samuel sulpicien déclare-t-il que, pour souhaiter un roi, il faut être en démence, puisque préférer la royauté à la liberté, c'est aimer mieux le caprice que la raison. Cette dialectique, si profondément antijuive, est exposée avec une superbe brièveté et à l'aide de ces infinitifs de commandement dont Sulpice, toujours d'après Salluste, usait avec une chaleur concentrée. Ce qu'il fait dire à Samuel diffère ioto coelo de ce que lui faisait dire la Bible. Or, il est bien évident que, pour introduire avec tant de vivacité, en des places où jamais ils n'existèrent, des sentiments à ce point exubérants, il faut les éprouver soi-même très fortement : il n'y a que ce qui surabonde pour déborder ainsi.
Nous avons déjà indiqué, et nous montrerons plus amplement ailleurs, que Sulpice professait tout à la fois un respect profond pour l'épiscopat et une irritation extrême contre les évêques ; il n'en est pas de même ici : les fonctionnaires et la fonction sont traités par lui sur le même pied. Les rois le dégoûtent autant que la royauté. Il ne trouve pas un mot d'éloge, même pour Constantin, c ce soleil, > disait Eusèbe. Certainement il haïssait Constance, car il s'était nourri des pamphlets d'Hilaire de Poitiers, et il le transforme en un fantoche tremblant et ridicule, dont quelques évêques madrés tirent les ficelles. Il traite rageusement Julien de t3rran, en donnant à ce mot la signification la plus odieuse. C'est avec une extrême aigreur qu'il parle de Valentinien. De Gratien, par égard pour Pontius Paulinus qui avait été son fonctionnaire, il ne voudrait rien dire ; mais, sans le nommer, quel piteux rôle il lui assigne dans l'affaire de Priscillien ! Il n'a que du dédain, il n'éprouve même pas de la compassion pour ce gentil petit Auguste si gracieux, si avenant et si traiteusement égorgé. Quant au c grand » Théodose, cela, c'est le comble, étant donnée la superéminence qu'il est d'usage d'accorder à ce personnage. Sulpice l'ignore, le mot pris au sens de ce dédain transcendantal à l'anglaise, qui équivaut à l'annihilation de celui qui en est
Goo^^
l'objet I. Après cela, imaginez ce qu'il devait penser des fils du grand homme, Arcadius et Honorius, de leur numen, de leur Génie, de leur Éternité et de leur Divinité. N'est-il pas curieux que Maxime soit le seul souverain de son temps dont Sulpice ait dit quelque bien? Peutêtre parce que Maxime fut beaucoup moins roi que régicide. Positivement, pour Sulpice comme pour Pabbé conventionnel Grégoire, les personnages royaux sont méchants et malfaisants par définition. Toutes occasions qui s'offrent de les flageller sont par lui saisies avec ime verve empressée. Si elles ne se présentent pas, il les fait naître.
4. Au moment d'une bataille, Sattl, pressé par l'heure, et Samuel se laissant attendre, offre l'holocauste. Le rédacteur théocrate du livre l^^ des Rois l'en blâme sévèrement. Néanmoins, il reconnaît que Saûl releva le courage des Hébreux, justement effrayés par leur manque d'armes, et, finalement, gagna la bataille. Cette impartialité du narrateur n'est pas du goût de Sulpice. L'acte sacerdotal accompli par le roi sous le coup de la nécessité étant, selon lui, une usurpation impardonnable, il fallait de toute nécessité qu'à la vue de tant d'audace, illicita praesumptio, le peuple eût peur. Prévoyant un châtiment de Dieu, tous s'enfuient; les soldats se cachent au fond des cavernes, non parce qu'ils sont sans armes, mais parce qu'ils redoutent la colère divine que le sacrilège Saûl vient de provoquer. Quant un malheur arrive quelque part, s'il y a un roi dans le pays, c'est toujours ce roi qui en est l'auteur ou la cause. Cette façon d'apprécier les événements, Sulpice en fait comme une loi de l'histoire : ex peccato régis.
Voici, par exemple, le jeune Joas que Racine a mis en scène, sous le nom d'ÉUacin^ comme un parfait représentant de la légitimité. Racine, d'accord avec Bossuet, trouvait la royauté de droit divin dans l'Écriture, comme Sulpice y trouvait la démocratie. Il se trompait sans doute; mais Sulpice, bien que d'une manière différente, se trompait tout autant. Néanmoins, dans le cas actuel, il avait pour luiime apparence de raison. Éliacin, qui fut d'abord un modèle de perfection, dès qu'il devint roi, se mit à tenir une conduite détestable. L'Écriture, en lui reprochant ses fautes, raconte qu'il se laissa « adorer > par ses courtisans, mais elle ne songe point à lui en faire un gros péché. L'adoration, en Orient, était une formalité d'audience mentionnée fréquemment dans la Genèse: Joseph rêva qu'il était adoré par ses frères, c'est-à-dire qu'ils se prosternaient devant lui, et son rêve se réalisa; Jacob avait prédit qu'Israël serait adoré par les nations. Le mot n'a jamais de signification péjorative dans la Bible. Mais, chez les Grecs et les Romains des beaux
I. Cf. Vita Martini, 20, où Tauteur raconte rinvaiion triomphante de l'Italie par Maxime» puis le rapide et subit désastre dont ce premier succès fut suivi, de iaçon à faire croire que tout se passa entre l'usurpateur et le jeune Valentinien. Celui-ci, d'abord renversé, se redresse, reconstitue une armée, bat son ennemi et lui coupe la tète. De Théodose, en réalité, unique auteur de ces événements, {MIS un mot
La Bible mise en pamphlets.
Tout mal vient des rois, c'est une loi de
Phistoire,
l62 PETITS ESSAIS
temps, d'homme à homme, toute cérémonie de ce genre était tenue pour avilissante. C'est pourquoi, de tous les actes de Joas, celui-là seul attire l'attention de Sulpice. Son esprit de Gréco-Romain en est désagréablement impressionné. Comme il s'agit d'un roi, le fait d'avoir souffert ces inoffensives adulations se transforme en crime, en un crime assez grave pour mériter au coupable le courroux de Dieu : adorahisque ab eis iram Dei meruit. Mais abstenez-vous de chercher dans le livre sacré la trace de ce courroux : vous ne l'y trouveriez pas.
Naturellement, cette tendance à montrer les monarques sous le jour le plus noir ne fait que s'accroître lorsqu'au lieu de connaître le vrai Dieu, ces monarques sont païens. Sulpice, prétendant analyser le livre de Daniel, affirme que Darius exigea par décret qu'on lui rendit les honneurs divins. On venra tout à Theure, un peu plus bas, que le narra- La dtvinisatbn teur sacré ne dit rien de pareil. Il mentionne simplement l'interdiction des personnages de rien solliciter de quiconque, Dieu ou homme, et pendant trente jours, royaux, ^j ^^ ^^^^^ d^ ^^i^ Cette mesure, ainsi réduite, serait encore passablement absurde si elle ne s'expliquait par un piège que les grands du royaume avaient voulu tendre aux fonctionnaires juifs qu'ils jalousaient. Non sans beaucoup de peine, ils l'avaient imposée au roi, qui ne la comprenait pas et y répugnait. Grande sottise, certes, que cette soumission à des subalternes envieux ! Mais il ne suffît pas à Sulpice que Darius soit faible et un peu ridicule : il le lui faut stupidement affolé d'arrogance et d'orgueil. En conséquence, supprimant les détails atténuatifs, il lui attribue le désir insensé d'être traité comme un Dieu, et moyennant cette imputation imaginaire, il se procure le prétexte de lancer, en toute tranquillité de conscience, son invective favorite contre la sottise congénitale des rois : stultitia omnium regum qui sibi divina vindicant,
5. Maintenant, est-il certain que ces âpres satires ne soient dictées que par une sorte de haine doctrinaire pour le «nom royal >? Ce sentiment plus littéraire que politique, compte sans doute dans les colères de Sulpice. Mab il y a, en outre, quelque chose de moins abstrait ; une irritation, parfaitement concrète et précise dans sa violence, l'anime contre les souverains de son temps. On ne peut s'y tromper quand on remarque que toujours les attaques portent sur la prétention des détenteurs du pouvoir royal à se mêler des choses de la religion et à se con- La satire des sidérer comme les égaux de Dieu. Or, tel était exactement le cas des moeurs mpiriaUs empereurs chrétiens. Sulpice avait, sans doute, de bonnes raisons pour au point de vue ^i^^^ indigner; mais nous, nous serions inexcusables de nous en montrer re igieux. étonnés, ayant sous les yeux la série des faits et la continuité de l'histoire. Depuis César, le grand pontificat, qui, plus ou moins, équivalait à la maîtrise religieuse du monde romain, avait appartenu aux empereurs. Depuis Auguste, une religion nouvelle, que César avait inconsciemment fondée par son incomparable prestige, qu'Octave avait consoidée par sa haute sagesse politique, était devenue universelle sous le
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titre de : Culte de Rome et d'Auguste. Ces deux faits pesèrent d'un poids considérable dans les destinées du Christianisme, le second surtout, aujourd'hui très difficilement intelligible pour nous. Il ne nous inspire aucune sympathie. Nous n*y voyons que bassesse religieuse et servilité politique. Mais il fut une vraie et sérieuse religion dans le sens le plus étendu de ce mot, une religion parfaitement adaptée à un temps où il n'y avait plus de religions. Je la qualifie ailleurs comme ayant été la répétition générale du Catholicisme ; et, en effet, si on la supprimait par la pensée, l'organisation ultérieure de la hiérarchie ne se comprendrait plus. En tout cas, après les renseignements obtenus au U culu de Rome cours des cinquante dernières années, il faudrait être bien obtus pour '^ ttAugusu. s'associer encore aux lourdes railleries de Juvénal contre l'autel dressé à Lyon en l'honneur d'Auguste et de Rome. La société c distinguée > qui, sur les bords du Tibre, s'opiniâtrait sénilement à croire que tout l'intérêt de l'histoire se concentrait en elle, et qui se scandalisait d'avoir à coudoyer dans la Curie des sénateurs espagnols et gaulois, cette société-là avait certes de sérieux motifs pour traiter avec dédain et mépris les assemblées de l'autel de Lyon. Mais où serait l'Espagne, où serait la France, où serait l'Europe, sans la haute pensée politique et sociale, si bien exprimée par l'empereur Claude, ce prétendu idiot, et que cet autel représentait? Une fois installé, le nouveau culte ne cesse de s'étendre et de s'accroître, fréquemment confondu avec deux usages qui lui étaient connexes bien que très distincts : je veux dire la divini- Sa vraie sation ou consécration des empereurs morts et l'adoration des empereurs signification, vivants. Dans la première période impériale, le culte abstrait du génie de Rome et de l'Auguste, conçu comme représentation idéale de l'État, prédomina grâce à la sagesse des dignes empereurs. On ne peut guère citer que ce fou de Caligula comme ayant voulu être adoré personnellement et cru avec sincérité qu'il avait le droit de l'être'.
Les troubles et les malheurs qu'on vit se produire à la fin de la dynastie Antonine, surtout l'instabilité des chefs, soumirent ce culte à une rude épreuve. H y aurait succombé si, comme on l'a dit à tort, son caractère prédominant eût été l'adoration de l'Empereur vivant. La divinité Impériale eut alors des représentants tellement multipliés et si déplorables ! Mais le génie de Rome n'eut jamais à en souffrir aux yeux des populations de l'Empire, même quand le pouvoir tomba en des mains indignes. D'abord, parce que ces populations ne voyaient que l'Auguste, la Providence générale de l'État; ensuite, parce que les actes les plus propres à exciter la gratitude enthousiaste des provinciaux furent
I . Cf. Legaiio ad Caium, où Philon raconte que Tempereur interpella avec Inrie les ambaaeadears joifs, disant : c Vous avex sacrifié, mais à un autre, pas à moi; » puis, calmé tout à coup, il ajouta: «Je vois bien que vous n'êtes pas méchants, mais plutôt malheureux et insensés de ne pas croire à ma nature divine. > Sur le mot adorare, il y a plusieurs notes indiquant ses diverses signimtions. Voir notamment tome I, page i65.
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souvent accomplis par des chefs détestables, romainement parlant, c'est-à-dire très cruels vis-à-vis du Sénat, très insolents et très immoraux vis-à-vis de «la Ville». L'impersonnalité du numen^ que les peuples incorporés par la conquête adorèrent avec tant de' persistance, commença à se modifier vers la fin du iii« siècle : Rome, cessant peu à peu d'être capitale unique, apparaissait moins majestueuse. Les hommes d^origine barbare, ignorants des traditions et, en tout cas, peu portés à les respecter, devenaient très nombreux dans les fonctions Sa dégénérescence publiques. Ces circonstances contribuèrent à diriger la plus grande d la fin énergie du culte vers les maîtres présents et personnels de l'État ; et
dtt ///• siècle, quand Dioclétien, non pas tant par innovation que par systématisation des précédents, entoura le Souverain, Dominusy des rites et des cérémonies jusque-là réservés à la Divinité, l'Empereur fut réellement un Dieu vivant et gouvernant. A l'imitation de l'Egypte et des rois Évergètesi, il s'efforça de prendre toutes les apparences extérieures d'une idole. On ne l'approchait qu'en se soumettant aux plus abjectes formalités des religions orientales. Les formules soigneusement rédigées, qu'on employait pour s'adresser à lui ou pour parler de lui, tendaient toutes à le représenter comme un être céleste, infiniment supérieur à l'humanité. Ce système, que tout avait préparé d'ailleurs, obtint un très rapide succès : il était déjà admis et enf aciné avant la mort de son organisateur ; et conmie Dioclétien fut presque immédiatement remplacé par un prince chrétien, on est autorisé à dire que la divinité impériale et l'avènement du Christianisme portent à peu près la même date. Le procédé 6. Cette proposition, en apparence paradoxale, saute aux yeux dès
de divinisation qu'on feuillette un peu attentivement le Code Théodosien, le grand s'accentue recueil législatif des princes de religion chrétienne. Les collections épi-
^"* ^f'^r . " graphiques, si prodigieusement enrichies depuis une soixantaine d'années, '"*• confirment pleinement cette observation. Le culte des empereurs n'eut à souffrir aucune déchéance par le fait de la politique religieuse de Constantin, qui, d'ailleurs, conserva soigneusement son titre et ses droits de pontifex maximus. 11 n'y pouvait être touché sans danger vis-à-vis des païens qui formaient l'immense majorité des populations de l'Empire. Quant aux Chrétiens, moyennant quelque diminution dans les sacrifices proprement dits, compensée par une augmentation des fêtes et des réjouissances ^, le fond des choses resta le même dans presque tout l'Empire, l'Italie exceptée peut-être. Il y avait un intérêt considérable
X . Dès la plus haute antiquité, les rois d'Egypte se disent et se croient fils du Soleil ou de Ra, vivificateur éternel. Cf. de Rougé, Les six premières DynasUes. L*étude des protocoles royaux établit que le Pharaon est bien moins une personnalité humaine qu*un Dieu soleil, descendu chex les É^pdens pour leur salut. Cf. Grebault, Hymne à Ammon-Ra, p. 188, Bibliothèque des Hautes Études.
2. Ce fait est scrupuleusement établi par M. Tabbé Beurlier dans sa remarquable thèse pour le doctorat : le Culte rendu aux Empereurs, p. 23o tqq. Paris, 1890.
NOTES ET NOTULES l65
— politique et administratif — à ne pas négliger un culte qui encadrait les diverses régions de chaque province et fournissait aux habitants des organes ré£:uliers, respectés et fort bien écoutés par le chef de TÉtat. Un Dieu est toujours bienveillant pour ses prêtres. Les Chrétiens de marque ne l'ignoraient pas et agissaient en conséquence. En ce qui concerne la partie la plus humble de la population fidèle, elle était tenue par les fêtes, les jeux et les mangeries publiques. C'eatyune préoccupation des conciles de remédier à cet entraînement démoralisateur. Us ne savent conunent s'y prendre quand ils essaient de régler la situation disciplinaire des Chrétiens qui acceptaient d'être flamines ou sacerdotes du culte impérial. Lt flaminium marquait le rang des prêtres de cités Lûinde supprimer ou de centres municipaux; et le sacerdottunif celui des prêtres de cette Undance, villes métropolitaines. Il se trouvait des Chrétiens qui sollicitaient ^^if^coramt'^ ou qui n'osaient refuser des fonctions sacerdotales dans le culte rendu à la Gens Flavia >. Il pouvait être fort utile de remplir un 'tel rôle; il pouvait n'être pas sans danger de montrer de la négligence à l'égard de la race sacrée d'où était issu l'Empereur, divina stirpe progenitus, dit encore, en parlant de lui-même, Valentinien III, vers l'an 45 o.
Au surplus, les documents attestent que tout cela se faisait sans contrainte et de très bon cœur. Sans doute, on peut y voir la prolongation automatique d'anciens usages qui subsistent après avoir perdu leur signification. Je suis porté, quant à moi, à expliquer ainsi ces formules de chancellerie où des princes chrétiens parlent de leur éternité — Constance n'y manquait jamais ; Théodose II, au v^ siècle, désigne encore Constantin et Julien par ces mots : principibus aeternis — qualifient de célestes les lois édictées par eux : celestia statuta, sanctio diyalis, et punissent le crime de fausse monnaie comme un attentat à leurs divins visages, divinorum vuHuum adpetitor. Mais il serait plus difiUcile d'appliquer cette même exégèse à la persistance de la consécration ou élévation par voie légale et régulière, de l'Empereur mort à la dignité de Dieu. Ici, l'affaire ne se menait pas mécaniquement et on Les chrétiens ne saurait la mettre sur le compte d'employés de chancellerie ressassant <' ^« culte de vieilles phrases sans les comprendre. Il y avait délibération publique, . p ^V, . proposition, discussion et vote. Sous l'empire païen, le vote ne fut pas Flavia.
toujours favorable ; en tous cas, une fois émis, il devait être sanctionné par l'Empereur en fonction. Cet usage persista, puisque Gratien dut approuver la divinisation de son père Valentinien ler, et que les fils pieux du fondateur de l'orthodoxie officielle contribuèrent à placer Théodose au rang des Dieux. Il n'y eut pas jusqu'à Théodose le Jeune qui — le v» siècle étant déjà avancé dans sa course (428) — s'occupa de promouvoir à la dignité divine son père Honorius. Les noms de Valentinien, de Théodose et d'Honorius, se lisent, en effet, sur la liste
I , Cf. Beurlier, p. 294.
Vapothiou ou
des divi, récemment dressée et complétée par la science de M. Robert Mowat».
Mais ce n'est pas seulement dans les textes législatifs, dans les écritures authentiques et dans les protocoles que Ton constate la persistance des tendances idolâtriques, ou plutôt leur recrudescence : car, sous ce rapport, le iv« siècle l'emporte de beaucoup sur le siècle précédent; c'est aussi dans les actes accomplis au grand jour, et dans les détails de la vie publique. Jamais les représentations figurées de la personne humaine, si fortement condamnées par les livres saints, n'avaient été aussi nombreuses et entourées d'un pareil culte. Les images, au point de vue nobiliaire et héraldique, avaient joué un grand divUibatiott légale j,^jg ^^^^^ l'histoire romaine, yi« imaginum. Aux derniers temps de la au SI c e. République, lorsqu'on voulait désigner un personnage de haute noblesse, on disait hoffto multarum imaginum, A ce compte, parmi tous les siècles connus, le iv* devrait être tenu comme le plus noble, car jamais les images ne furent autant prodiguées. Pour ce qui regarde les souverains, — en dépit de la synon3'mie des mots imago, statua, simtdacrum, qui, tous, se rapportent à une reproduction du visage et du corps visant à la ressemblance, — on peut en distinguer trois espèces : les statues, les bustes, les images laurées. Les statues, représentations en pied, intégra statura, se plaçaient dans les places publiques, sous les portiques ou sur de riches colonnes à proximité des églises. Elles étaient parfois en argent comme celle d'Eudoxie, la femme d'Arcadius, ou même en or, comme celle de Théodose. Il en existait une à Constantinople à la ressemblance du divin fondateur de la ville, qui du haut de son socle en porph3nre, entendait les supplications propitiatoires du peuple chrétien (averruncatorias malorum supplicationes), écoutait ses confiantes prières et accueillait, en Dieu bienveillant, les sacrifices qui lui étaient offerts, selon toutes les règles, avec flambeaux et encensoirs >. Quand une statue, dressée non loin de l'église^ était inaugurée ou fêtée un jour de solennité chrétienne, ce qui était généralement l'usage, on devine combien la masse populaire faisait peu de différence entre le nouveau et l'ancien culte. Mais il n'existait pas de statues partout; elles avaient, d'ailleurs, ce double inconvénient d'être très coûteuses et de n'être pas mobiles. Il y fut suppléé par l'usage des bustes, qui ne représentaient que la tête et la poitrine (ffpoTO(jLa\ en grec, thoracides ou clypeitn latin). On pouvait promener le buste dans le cirque et au théâtre, au milieu des acclamations et des génuflexions de la foule en délire, populo inhiante. Il semble que le mot de simulacra ait été spécialement réservé à cette
1. La Domus divina et les Divi, dans le Bulletin épigraphique de i885 et de 1886. M. Mowat compte soixaate-dix cfiv», parmi lesquels Flavius Julius Crispus, le fils aîné de Constantin; Flavius Valentinianus, le père de Gratien, consacré par son fils ; Flavius Theodosius, le grand Théodose ; Flavius Honorius, le fils de Théodose, consacré en 423.
2. Cf. Philostorge, Wb. II, et Godefroy,t. V du Codex Theodoeianus, p. 191.
De Padoration des images
des empereurs chrétiens.
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catégorie d'images, comme visant plus directement à l'exacte ressemblance'. Eniin, comme les icônes en pied et les protomes de bronze ou de marbre ne se trouvaient que dans les villes plus ou moins illustras — c'est-à-dire plus ou moins peuplées — et que d'autre part la population des petits centres et des pagi n'aurait pu vivre entièrement privée de la vue du divin visage, on eut recours aux images peintes, très aisément transportables, et que l'on envoyait partout où ces exhibitions pouvaient servir à la popularité de l'Auguste. L'arrivée des laurata ou labrata^^ comme on les appelait, mettait en mouvement la population entière. On allait au-devant d'elles processionnellement. Les fonctionnaires tenaient la tête du cortège et ils étaient les premiers à se prosterner et à adorer. Ces coutumes sont[encore en pleine vigueur longtemps après l'époque où Sulpice écrivait sa Chronique. Par un édit de 425, Théodose le Jeune essaya d'en modérer l'excès : « Quand nos statues ou nos images sont consacrées en un jour de fête ou en un jour ordinaire, dit- il, le Juge (c'est-à-dire le gouverneur de la région) doit y assister sans faire montre d'une adoration excessive, sine adorationis ambitiosofastigio. Pendant les jeux, lorsque nos portraits sont présentés, simtUacra proposita, qu'en accord avec les assistants, et dans le seéret du cœur, il prouve son dévouement à notre divinité et à notre gloire, fftos/rum numen et laudes vigere demonsiret'ymaâs qu'il n'oublie pas que tout culte dépassant la dignité humaine doit être réservé à la suprême Divinité 3. > Les termes de cet acte législatif laissent comprendre ce que pouvaient être, vingt ans plus tôt, les honneurs rendus aux images impériales. Les chefs de l'Église occidentale, ceux, du moins, que n'aveuglait pas la courtisanerie tout asiatique d'Eusèbe, assistaient à ces spectacles avec chagrin ; mais le plus souvent ils cachaient leur ennui au fond de leur cœur. Rien de plus mou que les réclamations présentées à ce sujet par Jérôme, d'habitude si bouillant. On devine qu'il n'ose guère réagir contre des idolâtries qui avaient les princes pour objet, immodicos cultus principum, comme les qualifie Théodose II. Les évêques se sentaient en présence d'un courant populaire auquel ils ne se croient pas capables de résister; aussi les voit-on recourir à des explications qu'ils jugent atténuatives, et qui, en réalité, constituent de véritables aggravations : c Quand les peuples, munis de cierges et d'encensoirs, se précipitent au-devant d'une tablette enduite de cire, ce n'est pas cette tablette.
Us labrata
et leur râle
dans la religion
populaire.
Us
icônes impériales
mises à la portée
du petit peuple.
Ce que les évêques
pensaient
de r adoration
des empereurs.
1. « Sola aère fosa capita principum et ducti voltus de aère vel raarmore ab homimbiu adorantur. *(Ambrosii Hêitameron, lib. VI, 9.)
2. Ce mot, qui a'ezpUque par la modification fréquente de Vu en v ou en 6, et poumiit bien, d'ailleurs, tirer son orig^ine de labrutn, lèvre, par affinité avec l'idée de baiser, — c'était une immense faveur d'être admis à appuyer ses lèvres sur les vullus divines, — est employé aussi pour désigner les statues et les bustes; mais je le crois spécial aux portraits peints : tahulae cera perftisae.
3. CodêM Theodosianus, lib. XV, tit. 4, De imaginihus impêrialibuSt De his qui ad statuuM confugiunt, t. lU, p. 383, de l'édition Ritter.
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l68 PETITS ESSAIS
c'est l'Empereur qu'ils honorent ■. » On ajoutait que, le chef de l'État ne pouvant être présent partout, il avait fallu y suppléer par son image. Si les grands l'adorent, si des fêtes sont célébrées, si les magistrats accourent et si les peuples se prosternent, ce n'est point devant le portrait du Souverain, mais devant sa dignité 2. CoUre et dégoût 7- De telles excuses — qui sont d'accablants aveux : car, en écartant de Sulpice en face le grief d'idolâtrie proprement dite, elles attestent que la personne imde ces pratiques, pénale était égalée à la Divinité — n'étaient pas pour donner satisfaction à Sulpice. Bien que sur un autre terrain, celui de la constitution du culte des saints, il ait partagé et même fomenté les sentiments populaires de son temps, en activant avec énergie un certain retour vers les façons de sentir polythéistes, il accueillit avec un dégoût profond cette renaissance indirecte et mitigée de l'ancienne adoration des personnes royales. Son sentiment anti-monarchique y contribua beaucoup, cela est évident. Je confesse même qu'en me ressouvenant qu'il avait à ce moment- là sous les yeux des souverains aussi dégradés qu'Honorius et Arcadius, je n'ai g^ère envie de reprendre ici mon apologie de l'im- // est froissé peratoriat. D'autre part, il faut remarquer que l'exaspération de Sulpice comme républicain dut être considérablement et légitimement accrue par le fait de ces et encore plus divi de sang royal, qui, tout en étant chrétiens, conservaient à leur comme théocrate, pi-^fi^ i^g coutumes païennes; se permettaient tous les jours de trancher souverainement des questions de discipline, même de dogme ; et dictaient la loi aux clercs en morigénant les évêques. Cette Césaropapie s'étale effrontément dans le Code Théodosien, Elle blessait Sulpice par deux côtés : dans son penchant de républicain et dans ses idées de théocrate. Nous tenons donc ici la vraie clef des allusions auxquelles il se livre et du courroux qui le transporte aussitôt qu'il se croit en présence d'un souverain assez impudent pour essayer de faire le pontife, ou d'un roi poussant l'aliénation mentale jusqu'à vouloir être tenu pour Dieu. Ce n'est pas de la colère, c'est de la fureur que ces prétentions à la suprématie religieuse lui inspirent. Je prie le lecteur de vouloir bien noter ce détail. 11 nous aidera à pénétrer certains incidents de l'épisode priscillianiste, sur lesquels on a jusqu'ici considérablement divagué. En ce qui concerne spécialement les empereurs, ses contemporains, l'auteur de la Chronique se propose ouvertement de soulever contre eux l'indignation du peuple chrétien. Ces « évêques du dehors > comme Eusëbe qualifiait Constantin, qui se font adorer ou se laissent entourer d'hommages idolâtriques, en même temps qu'ils agissent et légifèrent comme chefs temporels du culte chrétien, sont pour lui un révoltant spectacle.
1 . c Icônes qaae mittuntur ad civitates vel regiones, obvii adeunt populi cum cereit et incensis, non cera perfusam tabulam, sed imperatorem honorantet. > {Codex Theodosianus, t. V, p. 392.)
2. c Non quidem in tabulam respuente», sed ad dignitatem imperatoris. > {Ihid., p. 392.)
Digitizèd by
Le profond pessimisme qui s'était emparé de son esprit tire de là sa principale source. On peut penser ce qu'on voudra du républicanisme Noblesse de Sulpice ; mais cette façon de se mêler à la politique fut véritablement ^ courage très loyale et très brave. A l'heure où la Chronique paraissait, le ^sarùuumce. noble Jean Chrysostome, pour avoir flétri les scandaleux honunages Jean Chrysostom rendus à la statue d'iElia Eudoxia, épouse d'Arcadius, se voyait fut sait dépouiller de sa dignité épiscopale par cette c Hérodiade », qui l'expul- ^ rwiiter. sait de Constantinople, en dépit des résistances du peuple et l'envoyait mourir dans un très cruel exil.
Devorari ignibus quam piagulum committerb (Chr. II, 5, Les
a, 10). — Je n'aurais pas besoin d'autre témoignage que ce texte pour P^^^^^ ^JP^ démontrer que les premiers types de martyrs se rencontrent bien, ainsi niartyrs. qu'il a été remarqué plus haut, dans le livre de Daniel. C'est là qu'il faut chercher l'origine d'un ordre de faits sans doute plus historiquement accentués dans le livre des Macchabées, mais que le cas actuel présente avec une netteté théorique infiniment supérieure. Voici ce que je veux dire.
Affronter le martyre, c'est résister jusqu'à la mort pour sa foi religieuse. Or, les victimes d'Antiochus Épiphane, dont il sera question plus loin, bravaient les bourreaux autant pour la patrie que pour la religion, toujours intimement mêlées chez les Israélites. Ce point n'a jamais été mieux exposé que par Spinoza, quand il montre que l'amour du Juif pour sa patrie n'était pas simplement de l'amour, mais de la religion : la haine insurmontable de l'étranger devenant une forme de la dévotion et de la piété. C'est même ainsi que s'explique cette surprenante parti- Le livre de ùanUl cularité de l'histoire des Juifs, qu'après l'anéantissement complet de la ^ l^ patrie matérielle, ils soient restés une nation, la fraction la plus énergi- théorie du martyr que et la plus noble de l'ancienne patrie subsistant toujours. Au temps ^ ^'^* des Asmonéens, cesser d'être croyant c'était cesser d'être citoyen et être réputé ennemi : « Quipro religione moriehaiur pro patria mort reputabatur, > {Trcict. theol. polit, ^ XVI.) Les trois jeunes Hébreux, au contraire, ne songent qu'à maintenir leur foi intacte en se refusant à un' acte idolâtrique. A ce titre, leur résistance est bien le vrai début de cette activité martyrologique que l'antiquité polythéiste ne connut pas, et qui devait jouer parmi nous un si grand rôle. L'auteur de Daniel, en Lemartyr patriote effet, écrit pour susciter une insurrection destinée à galvanber glorieu- ^^le
sèment la nationalité politique ; mais cette nationalité, il n'est pas censé "i*^^ religieux. la connaître, puisqu'il se donne comme contemporain des rois de Chaldée. Quand donc il imagine les émouvants épisodes de la fournaise et de la fosse aux lions, en vue d'échauffer les courages contre le tyran séleucide, c'est la pure théorie du Martyre religieux qu'il se trouve avoir mise au jour. Elle est là, dégagée de tout mélange patriotique ; et c'est par ce côté que les courageux petits Hébreux- du livre fictif, écrit pour provoquer la révolte, diffèrent de l'héroïque Eléazar du livre histo-
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rique où cette révolte est racontée. Par eux, plus exactement que par lui, sont préfigurés les mobiles de conduite auxquels obéiront les martyrs chrétiens. Il est, en outre, bien digne de remarque que la donnée essentielle qui influera ultérieurement sur cette catégorie de faits se trouve posée tout de suite, à savoir : que le martyre est exclusivement œuvre Lt de minorité. Ici même cette donnée est poussée à sa limite extrême.
caractère essentiel On comptait les Israélites par centaines de milliers en Babylonie, et il du martyre^ Q>y ^q ^ut que trois pour refuser d'obéir à Nabuchodonosor. La question
c'est d'are le fait ^^ ^^ ^^^ q^»j| fout faire aux origines juives dans le développement de
très petit nombre, civilisation qui suivit l'installation du monothéisme en Occident a été souvent discutée ; mais je ne sache pas qu'on ait jamais indiqué cet emploi des minorités, à titre d'agents de progrès, comme y ayant tenu une grande place. Il est pourtant incontestable qu'en ce point réside une des différences les plus profondes entre la marche de l'histoire en Occident et en Orient. Cette différence, ce sont les Juifs qui nous en ont fourni le premier modèle.
Assurément je ne crois pas que les minorités mènent le monde. Cela a été dit, non prouvé. Dans toute une vaste partie de notre Le martyre, globe, leur rôle fut toujours assez mince et très atténué. Je sais bien phénomène qu'on peut prétendre que, au cours de notre série historique, qui occidental, compte trente et quelques siècles de durée en la faisant partir des débuts de l'Antiquité gréco- romaine, l'hégémonie appartint fréquemment aux plus intelligents et aux plus vertueux, c'est-à-dire aux moins nombreux; et je ne le conteste pas. Mais ce n'est pas ce dont il est question présentement. Pour apercevoir avec netteté le phénomène qui nous occupe, il faut arriver aux temps proto-chrétiens, ceux-là précisément que mentionne notre texte. Dès ce moment, en effet, on constate sans hésitation que le nombre, le très petit nombre, en poussant la masse hésitante ou inerte et la contraignant de marcher, prend réelleùu rôle ment une part prépondérante dans les événements. Bien entendu, qu'en des minorités aucun cas il ne saurait être question de faire surgir inopinément une dans innovation jusque4à ignorée. Quand, par hasard, il s'est rencontré des
Fhistoire générale, novateurs de cette espèce, leur influence a été nulle, témoin Aristote, dont les plus grandes vues ont dû attendre plus de quinze cents ans pour fructifier. Mais, lorsqu'une transition a été lentement préparée, qu'elle est manifestement souhaitable, que tout la rend possible, que les circonstances garantissent qu'elle sera féconde, alors le rôle des minorités devient puissamment opportun et efficace. Il en fut ainsi pour l'évolution vers le monothéisme qui durait depuis plusieurs siècles. Elle aurait pu se prolonger longtemps encore si des initiatives hardies ne l'avaient précipitée, en lui faisant prendre l'allure d'une révolution. Les choses du passé, Dieu merci, ont tant de prise sur l'âme des hommes, que c'est toujours une opération douloureuse de les en détacher, même quand elles ne sont plus que décombres et pourriture. Cette considération devrait être mise sous les yeux de ceux qui condamnent l'esprit de
révolte, sans vouloir rien distinguer, et le flétrissent comme s'il n'avait pas eu ses heures saintes. Dans les situations telles^ que celles que je viens de décrire, le mérite des minorités consiste à ne pas reculer devant la terreur qu'inspire toute initiative violente et à mener cette initiative jusqu'au bout, en dépit des cris de .douleur et de fureur qu'elle arrache au plus grand nombre. Changer de place, modifier une habitude, ne pas faire aujourd'hui ce qu'on faisait hier, la masse des hommes ne s'y résigne qu'à la dernière extrémité. C'est pourquoi les minorités Dans rerouantes, énergiques, extravagantes, ont été souvent si utiles. L'Orient ^«<W« conditions ne les a presque jamais connues. Le soulèvement arabe, originairement ^winflumu très mêlé d'occidentalisme, est tout à fait exceptionnel. Savez^vous que " ^' "^' les égyptologues disent que cette étonnante civilisation des bords du Nil, qui commença six ou sept mille ans avant la nôtre, était à peu près telle sous Menés que lorsqu'elle s'éteignit sous les Ptolémées? Pendant soixante siècles, elle semble n'avoir pas bougé. La stabilité, toute précieuse qu'elle soit, est mortelle ainsi pratiquée ; et c'est en quoi consiste la supériorité de l'Occident. Toujours il y eut, sous nos cieux, im irrépressible besoin de mouvement, même quand l'ancienne donnée théo* cratique dominait encore. Mais à partir du réveil religieux qui, après de multiples essais, donna au monothéisme la devise chrétienne, ce besoin de mouvement s'accentue. La tendance à rechercher le progrès prend manifestement le dessus en opposition au désir presque universel de rester en place; et le succès prodigieux remporté par une poignée d'enragés, qui se sentaient en accord fondamental avec leurs contemporains plus amollis qu'eux, montra avec éclat ce que peut le petit nombre, quand, porté par le courant de l'histoire, il est le dépositaire de l'avenir. Seulepient ces deux dernières conditions sont indispensa- Effet considérable blés; et cela aussi demande à être mis en ligne de compte par ceux qui produit sur glorifient, en toute occurrence, l'esprit de révolte, comme s'il n'avait '** imaginations pas ses moments de très périlleuse folie. Inscrit en traits profonds dans martm civitiens, nos cerveaux d'Européens il y a dix-huit siècles, on l'a vu se livrer pendant ce laps de temps à des manifestations plus nombreuses qu'au cours tout entier de l'histoire. Peut-être aujourd'hui sommes-nous en train d'oublier ce qui pourtant a été très solidement établi par les faits^ en maintes occasions : c'est que l'intervention du petit nombre n'est légitime et valable que lorsque, par un grand déploiement de vertus désintéressées, beaucoup de résolution et beaucoup de courage, elle accélère la vitesse d'une transition normalement préparée. L'esprit de Comme quoi Sulpice n'était assurément pas hanté par des préoccupations de cet cet effet dure entore ordre; surtout elles n'y avaient pas un caractère aussi déterminé. Nulle ^^^^j^trace ne se rencontre dans la Chronique — ai-je besoin de le dire? — de J 'des'risiUtats cette théorie sur les minorités comme agents de progrès. Mais notre bienfaisants. anteur eut, plus qu'aucun de ses contemporains, le sentiment, instinctif et confus peut-être, néanmoins très énergique, des vérités sur lesquelles cette théorie est fondée; et il l'exprime sans aucune rhétorique et avec
une extrême vigueur. Les dédaigneuses colères que lui inspirait toute tentative de comprimer une opinion par la force viennent de là. Il fut seul de son temps à affirmer et à répéter ^ue la persécution, loin d'étouffer les fausses doctrines, les exalte, les fortifie et leur donne plus de ressort. Cette vue n'est pas, hélas! d'application universelle; elle ne s*est trouvée vraie qu'à certains moments. Mais Sulpice la transformait en loi immuable; et sa généreuse illusion n'avait pas d'autre origine que l'impression profonde ^u'il avait reçue de l'histoire des Martyrs.
L'angélologie FiLiuii Dei vidisse (Chr. II, 5, 3, 18). — Les Septante traduisent
post- toujours la locution « fils de Dieu » par Syytkoç, et, d'ordinaire, Sulpice
hébraïque, fait comme eux. C'est absolument par exception qu'au lieu de angelum,
il dit* ici filium Dei. Je ne pense pas qu'il n'y ait là qu'un hasard de
Cest plume. Cette matière des anges est très importante dans notre commen-
de parti dilibiri taire, qui se propose, je dois fréquemment le redire, de mesurer la
queSttlptce valeur intellectuelle du biographe de saint Martin et l'étendue de ses
en parer, QQjiggiggances ; de constater quelle fut son attitude vis-à-vis des
questions majeures où le iv« siècle se vit mêlé; subsidiairement, de
mettre à jour les fils, parfois malaisés à discerner, qui rattachent la vie
antique à celle du Moyen-Age, pénètrent dans la vie moderne et se
Utilité ramifient dans notre monde contemporain. Mieux que toute autre, la
d'une question qui va nous occuper correspond à ce programme et peut
iti^e attentîH s'appeler majeure. Les anges ont tenu à toutes les époques une place
< ^< ^«7' • q^l j^>^gl p^ aujourd'hui aussi diminuée qu'on le croirait.
Dans les coups d'œil successifs que nous avons jetés sur l'angélologie biblique, sous son double aspect des anges et du Diable, il a été établi, d'une part, que les Maleach de l'Ancienne Écriture n'ont qu'une existence dubitative et contestée; d'autre part, que les textes où ils sont mis en jeu, s'ils n'ont rien de décbif, constituaient néanmoins de vraies pierres d'attente, prêtes à faire accueil à la pneumatologie persane et grecque '. Ces considérations sont nettement mises en reliet
I. Pour compléter et justifier ce qui a été dit page 127, dans une note paginale, je marque plus bas, avec quelque étendue, les similitudes entre, les mauvais démons persans et judaïques, le Diable ayant pour nous plus d'importance que les anges. Quant à ceux-ci, il suffit de bien constater que les écrits juifs ne sont, en ce qui les touche, que Técho des livres Zends, avec seulement moins de méthode et de précision. Les sept Ameshâ spentâs ou Immortels bienfaisants, créés par le seigneur omniscient, Ahurft Masda, ont dicté cette phrase du Raphaël de Tobie : « ^^ sum miims êstsêptem qui astatU ante Dominum.3 La L'Ancien des jours de Daniel, sur son tr6ne de feu, est entouré d'esprits rappe-
hiirarchie divine lant ces yazaku ou tMêda qui forment une organisation savante composée de dans génies de divers grades, lesquels veillent sur les cercles régionaux de l'empire ; 1
le Zend'Ayesta. représentçnt lés qualités morales (génie de la bonne pensée, de l'obéissance, de la vertu); personnifient les forces physiques (génies des eaux, du feu, du vent, de la terre); s'occupent de faire croître le bétail, les hommes, le blé; président aux jours, aux mois, à l'année, aux saisons; protègent la maison, le bourg, le
NOTES ET NOTULES tji
par le livre de Daniel, — imité par le livre de Tobie, beaucoup plus tardy bien que Sulpice lui ait accordé la préséance chronologique. On y voit tout à coup suigir un monde d'êtres spirituels, infini par le Qf/e/ef Mileach nombre, ordonné et hiérarchisé comme une armée, avec des chefs obliqua pourvus de titres et de noms individuels. Ce spectacle est, certes, très ^"'^^^ se fondre nouveau; Tinspiration n'en est pas du tout juive ; c'est bien en pensant a^^ieTginUs à Daniel que les talmudistes disaient : c Les noms des anges sont gréco- persans. montés de Babylone. i Cependant, il ne provoque aucune secousse de surprise, tant il est facile— avec un peu de subtilité, bien entendu, et moyennant quelques légères entorses au texte — de le relier aux notions déjà existantes dans la Bible. C'est ainsi, par exemple, que le Diable chrétien put se composer un état civil, mettre, tour à tour, à profit le serpent de la Genèse, le Satan de Job et, détail de prestidigitation philologique vraiment prodigieux, le Lucifer dlsaïe, qui n'avait jamais rêvé pareille fortune. Mais ce point sera traité à part. Quand donc Sulpice, qui met sans cesse les anges bons et mauvais en Que Sulpice se tait scène dans ses opuscules martiniens, passe sous silence ce côté du sur Pangiiologie livre de Daniel, je dis que c'est là une prétention préméditée. Qu'il se ^^ ^^^^' soit tu sur les anges de Tobie, on peut le comprendre par le motit darJmtries indiqué tome I^r, page 290, mais c'est une autre cause qui lui fait 4^ ses raconter l'apparition de la fournaise en remplaçant le mot ange par une lecteurs aquitains. périphrase contraire à ses habitudes et choquante pour sa piété envers Jésus. Ce mot ange, une fois dit, il aurait nécessairement fallu l'accom« pagner des explications merveilleuses qui s'y rapportent et qui communiquent à la nouvelle révélation une physionomie si originale. Or, étant donné le but que poursuivait Sulpice, une telle obligation n'était pas sans inconvénients. Comment faire accepter par les c lettrés 1, qu'il songeait à convaincre de l'historicité de la Bible, des passages comme celui où le prophète, traçant une description de la cour de
district; tottt cela avec des arrangements symétriques dont on peut prendre idée
par un chapitre du Bundaïsch, que James Darmesteter a traduit en appendice
dans le tome II de sa belle publication. Les principales fonctions des Amêshà
3p€ntâ9, des Uêds et des asnyas, sont décrites sommairement par le SirÔMa,
véritable calendrier à la mode catholique. (Ihid., p. 294.) Tous les membres de
ce vaste panthéon zoroastrien y sont désignés par des dénominations person*
nelles. Cest ainsi que le génie de l'obéissance s'appelle Srdsh ou Gabriel.
(Ibid, I, p. 357.) Je parle de lui parce que son nom a passé dans les écrits des
Juifs, et aussi parce qu'il personnifie plus spécialement le type angélique, au
sens de l'étymologie grecque, c'est ayytkoçt le messager, tel que Sulpice le met
fréquemment en scène dans ses opuscules. Le rôle important des anges dans le
zoroastrisme était bien connu des anciens: ^Ang^H coluniur a magies» dit
Clément dans ses Siromaieê (III, 44). L'auteur ou les auteurs des sept ou huit Ùaniel Pa connue,
pamphlets dont le livre de Daniel est formé, n'ignoraient pas ces détails mytho- mais vaguiment
logiques; mais peut-être n'étaient-ils venus à eux que par oui-dire. En tous cas, et par oui-dire,
ils n*ea reproduisent ni la symétrie, ni les tendances abstraites. Quelques noms et
cette vue générale d'dtres intermédiaires préposés aux choses de notre monde par
le Dieu suprême, voilà ce qu'ils en ont retenu.
PAncien des jours, parle des milliers et des myriades qui composaient le céleste entourage. Au iv« siècle, quand on évaluait numériquement les dieux de la Grèce et de Rome, on ne dépassait guère le chiffire de trente ou quarante mille êtres divins, en y comprenant les 2atiiove« de toute catégorie ; et pourtant c'était Tusage parmi les Chrétiens de se moquer de cette cohue. Les Pères ne tarissent pas en plaisanteries sor ce sujet. Il est donc tout naturel que Sulpîce ne se soit point soucié d'affronter la comparaison, en apprenant à ses lecteurs d'Aquitaine, fort enclins à la raillerie, que les dénombrements des mythographes poly* % théistes faisaient bien petite figure rapprochés des énumérations de
Daniel : < Des milliers de milliers le servaient, des myriades de myriades étaient en sa présence. > (7, 10.) Lts petits Dieux Ce n'est pas à dire que cette question de chififres fût indiâférente. Si appréciés Sulpice s'en effrayait au point de vue de son public de raffinés, les au point de vue grands chefs de l'Église, ceux qui se préoccupaient surtout des disposistatistique, tions de la masse populaire, jugeaient l'affaire tout autrement. Ambroise ne laisse passer aucune occasion de mettre en avant les cohortes innombrables de l'armée angélique, assuré que ses catéchumènes n'éprouveront que joie et satisfaction à l'entendre dire que l'air, la terre, la mer, les églises, tout est rempli d'anges '. L'évêque de Milan tirait même de là des conséquences de haute cosmogonie théologique, car c'est à sa suite que les scholastiques ont appliqué à la théorie de la perfection les Importance ihformations statistiques fournies sur les anges par Daniel. Ces êtres, numérique disaient-ils, doivent exister en nombre illimité et former la population de la population principale de l'univers, puisqu'ils sont ce que Dieu a créé de plus parfait. La démonstration fut mise en syllogisme : le but de la Création est la perfection; plus il y a d'êtres parfaits, mieux ce but est atteint; donc les anges, étant presque parfaits, l'emportent^ par la quantité comme Argument par la qualité, sur toutes les autres créatures. Je cite ce raisonnement qieon en tirait de mémoire; mais il est dans la Somme de saint Thomas. Il prendrait pour la théorie aujourd'hui une bizarre tournure, depuis que la géologie et le microscope e a perfection. ^^^^ ^^^ révélé le monde des infiniment petits. Quand on songe aux fantastiques accumulations d'infusoires ou de microzoaires qui s'agitent dans un centimètre cube d'eau contaminée , ou bien aux incalculables millions de granules vivantes et de foraminifères entassés en un pouce cubique de pierre crayeuse ', la totalité des races humaines, comparée à une seule de ces très nombreuses variétés, semble être comme un à Danger cent milliards ; et alors ce serait à ces organismes, dont les împercepde tibles squelettes ont bâti la croûte terrestre, qu'il faudrait décerner la
cette application supériorité. Je ne voudrais pas jurer que les dangers de cette curieuse
^^ application du suffrage imiversel furent pressentis par certains docteurs
suffrage universel après les découvertes i . < Plena esse angelorum omnia, aéra, terras, mare et eccUsias qu&m^ de la géologie angeli praeeunt, > Patrologie, t. XVI, p. 1267» in Psalm. CXVIII. et du microscope, 2. Cf. H. Huxley, Lay sermons. On a pièce ofchalk, Londres, 1874.
Goo^^
NOTES ET NOTULES JjS
scholastiques; mais je sais bien qu'ils firent un grand effort pour démontrer que le nombre des anges était illimité. Voici un calcul emprunté à Pauvergnat Guillaume, devenu évèque de Paris pour sa science étendue et subtile, et dont le traité de Universo fut très célèbre au xiil« siècle. Guillaume partait de ce point que Tensemble des « substances trans« physiques » est divisé en ordres, contenant chacun autant de légions que la légion renferme d'individus. On savait, paraît-il, que toute légion Tentativt était composée de 6,666 membres, ce qui donnait 6,666 légions pour un des scholastiqua seul ordre. En conséquence, lorsque Parchange Michel précipita du ^^'^ ^^!^^ciel un ordre tout entier de révoltés, Q se trouva avoir jeté à Pabyme «/'«"^'"^'«*«- 44,435,556 démons. Ce chiffre, additionné avec celui des anges restés fidèles et qui est tout aussi aisé à obtenir,' produisait un fort respectable total. Cependant le savant évêque de Paris fut jugé téméraire. Il était réaliste, c'est-à-dire persuadé que les abstractions intellectuelles subsistent au sein de la nature comme Tesprit les conçoit ; et c'est, je crois, cette doctrine, qu'il professait très audacieusement, et dont je montrerai le rapport avec Pangélologie, qui l'entraînait à des évaluations numériques d'une netteté compromettante. On estima plus prudent de recourir à des formules moins rigides, telles que celle, par exemple, qui affirme l'équivalence de la population angélique et des atomes de l'air : innumera atomorum multitudo. C'était, d'ailleurs, la très ancienne opinion d'un des oracles de la Scholastique, le pseudo-Denys l'Aréopagite : c Le chiffre des étemelles armées supermondaines, disait-il, est tel qu'il se dérobe à notre chétive arithmétique matérielle et ne peut être gnostiquement connu. » (Cf. Hiérarchie ecclésiastique, 4.) Anges et démons étaient ainsi placés au-dessus de toute rivalité. Vers la fin du règne de Louis-Philippe, on vit reparaître ces idées au Collège de France. Le poète polonais Adam Mickieviez, s'étant converti à Pilluminisme, se mit à professer le système d'un sublime inconnu, comme il l'appelait, et dont le nom véritable était Towianski. Un des points de Les anges diclaris cette révélation consistait à expliquer comme quoi nous portons sur aussi nombreux nos épaules des colonnes d'anges superposés, quelque chose d'analo- ^"^
gue à la colonne d'air atmosphérique qui nous enveloppe de son indis- ^^^'"^ de Pair, pensable pression.
Quoi qu'il en soit de ces détails qui montrent que le problème angélique ne s'éloigne pas tellement de notre actualité, il est aisé de se rendre compte qu'avec des prédécesseurs tels que Daniel et Tobie, sans compter les apocryphes comme Hénoch, le mouvement chrétien ne pouvait guère ne pas accorder une grande place aux anges dans sa construction du monde surnaturel. Aussi tiennent-ils une place impor- Rôle considérable tante dans les évangiles; très importante dans les écrits apostoliques, des anges notamment dans V Apocalypse de Jean et dans les lettres de Paul. C'est ^^^ '" ^"'* même Paul qui a, le premier parmi les écrivains canoniques, parlé avec Z"'^*^"''""'"' fréquence et précision de la hiérarchie céleste. En de telles circonstances rien de mieux indiqué que les tentatives qui se produisirent pour
Goo^^
Essais
pour organiser
leur culte.
Ils sont riprimès
sans peine,
ne correspondant
pas aux besoins
du public
occidental.
VÉglbe
règle
officiellement
la matière.
Esquisse
de la kiirarchie
angilique
offictelle.
organiser un culte des anges de façon à donner quelque satis&ction au sentiment polythéiste, mal déraciné ou plutôt indéracinable. Simon de Gitta, dont il va être question tout à l'heure, paraît s'être vivement engoué de cette idée; et ce fut peut-être la première cause de sa rupture avec les chefii de la propagande chrétienne auxquels il s'était d'abord rallié. En ce cas, ce serait hii que l'Épitre aux Colossiens désigne ' quand elle dit : c Que nul ne vous ravisse le prix de votre course en affectant de paraître humble par un culte des anges, se mêlant de choses qu'il ne sait point, et enflé de vaines imaginations. » {Epist. ad Coloss,, I, 2, 18.) Je remarque que Colosses était une ville de Phiygie qui avait pour métropole Laodicée. Or, en 864, à peu près à i'épo« que où Martin commença à vivre en moine errant, un concile fut tenu dans cette ville, dont le 34^ canon est dirigé « contre ceux qui quittent l'Église de Dieu pour aller invoquer les anges t. Visiblement, la tendance dénoncée par Paul deux siècles plus tôt n'avait pas complètement disparu : « Si on trouve quelqu'un attaché à cette idolâtrie cachée, qu'il soit anathème ', » dit le canon 35. Mab on ne peut guère voir dans ces faits que le résultat d'une prédisposition locale, probablement explicable par quelque très antique dévotion. Il existait encore en Phxygie, à la fin du v« siècle, un temple où l'on adorait l'archange Michel et dont Théodoret parle en témoin oculaire. Mais en dehors de ces incidents très spéciaux, le culte des anges n'est mentionné par aucun texte. En revanche, prédicateurs et docteurs s'occupaient d'eux avec plus d'animation que de discrétion, ce qui fit comprendre la nécessité de mettre un frein aux imaginations et de régler des fantaisies qui n'étaient pas sans péril. En conséquence^ on établit nettement ce que les fidèles devaient croire en cette matière ; et ce furent les textes canoniques qui servirent à tracer l'infranchissable limite. Bien que beaucoup plus réservés que les écrits restés hors du canon, ces textes n'en constituaient pas moins une angélologie passablement compliquée et dont voici les traits essentiels :
Il existe neuf ordres angéliques portant chacun une qualification spéciale, qui les distingue les uns des autres et, aussi, indique parfois leur destination. Le premier est celui des Anges proprement dits, dont il est question en de si nombreux passages qu'on peut se dispenser d'en citer aucun. Le second est l'ordre des Archanges, signalé dans l'Épitre de Jude, dans V Apocalypse de Jean et dans la première Épître de Paul aux Thessaloniciens. Vient ensuite l'ordre des Séraphins, mentionné par Isaïe, et celui des Chérubins par le psaume LXXIX ; puis les cinq groupes
1. Simon considérait les angles comme les fondateors de Tanivert et niait qtt*on pût faire son salut si on ne sacrifiait à Dieu c par Fintermédiaire des Principautés et des Puissances >. Épiphane, Hérésie XXI.
2. Si quis igitur invetUus fuit haec occuUae idolatriae ser viens, sii aiMikemat quia derelinquU Dominum uosirum Jesum, filium Dei et se tradidit idolokttriae, (Traduction de Denys le petit.)
dont Paul est seul à garantir Pexistence : les Principautés, les Puissances, les Vertus, les Dominations, les Trônes. (Cf. première Épître aux Éphésiens et première aux Colossiens.) Je les ai énumérés plutôt en suivant la chronologie des sources que d'après le dénombrement systématique qu'en font les théologiens autorisés tels que Suarez. {J>e Angelis, i3, 3.) Ces auteurs ne sont d'ailleurs pas d'accord. Le grand maître en ces mystères, Denys l'Aréopagite, est seul à faire des Chérubins, des Séraphins et des Trônes le groupe primordial de sa Hiérarchie Céleste. U est se.ul aussi à préciser les grades et les attributions. Il faut avoir quelque connaissance de ces spéculations orthodoxes si l'on veut juger avec équité les systèmes gnostiques tenus pour si coupables, ainsi que leur Plérôme et leurs Éons, si violemment anathématisés. Au surplus, même en l'appréciant d'après Denys, cette pneumatologie chrétienne nous laisse bien loin du monde spirituel de VAvestâ et de ses riches nomenclatures. Elle n'indique que très vaguement ce que les anges ont à faire. Quant aux noms individuels si nombreux et si caractérisés dans Lts sept anges les livres zoroastriens, l'Écriture, avec une pauvreté significative, n'en ^ "<''"• connaît que sept : Michel, Gabriel, Raphaël, Uriel, Sealthiel, Jéhudiel et Barachiel. Encore faut-il remarquer que les trois premiers seulement sont admis par l'Église. Les quatre autres, qui ne se lisent que dans les livres hébreux, sans avoir jamais été appuyés par aucune tradition, il a été décidé de les rejeter ^ Raphaël, malgré sa prétention d'être un Portrait Ameshâ spentâ de première catégorie, n'avait jamais obtenu beau- deçà personnages coup de succès devant l'opinion. Ses mesquines manigances de basse ^ " ^* sorcellerie médicale, et aussi l'excessive humilité avec laquelle il s'astreint au rôle de guide et de Mentor d'un malheureux petit Juif, n'étaient point pour le poser bien haut. Gabriel, qualifié de vir par Daniel, remplit, lui, des missions tout à fait considérables. Il aide le prophète à comprendre les quatre grandes visions. Dans le capital mystère de l'incarnation, il joue un rôle important^. Michel enfin est un princeps magnus, génie protecteiu' de la race juive ; en quoi il ressemble à ces
I. Cf. Lambertini Db CanoniscUione, IV, 2, 3o. Je n'ai pas besoin de faire remarquer que ces règles n'étaient point rigidement établies au iv* siècle. Jal dû violer à plusieurs reprises dans cette note ma régie de la stricte contemporanéité. Pour faire le départ exact entre les époques, il eût fallu multiplier, sans profit, les explications. Ainsi Âmbroise cite Uriel, qui n'est connu que par l'apocryphe Esdras, sur le même rang que Gabriel et Raphaël. (Voir infra un extrait de son TrackUus de Fide écrit pour Gratien.)De tous les Pères de cette époque, Ambroise est celui qui a le plus élaboré la théorie des an^^es. Il avait, sur ce point, des vues très pratiques et de grande valeur psychologique. « Celui qui sait que les anges l'entourent et le regardent renonce vite à pécher, > disait-il. C'est le vrai sens de la phrase de lui que j'ai citée page 7, et il est très profond.
a. Eccê vir Gabriel, ciiô vokms, tetigii me.,. Gabriel, fac illi intelligere iêtam vieUmem (Daniel, 8, 10, et 9, 21). — ifissMs est angélus Gabriel a Dec ad virginem,.. Ego sum Gabriel qui asto ante Dominum (Luc, i, 18, et I, 26).
yazatas avestéens, chargés de présider au sort des peuples et des pays ' ;
mais surtout il est le vainqueur du Diable'.
Mimt Telle est la hiérarchie divine qu'on peut tirer des divers textes épars
autour d'eux dans les livres saints. Je n'en veux retenir un instant que ces derniers
ttmalgrilmtmi détails relatifs aux anges à nom. Il est clair que si Fessai d'adoration dont
%^^Ut^JmêiliQut^'^^ P*'^^* ^^^^ P'* réussir, c'est autour de ces si peu nombreux privi-
nc se forme pas. ^^&^^ qu*on l'aurait vue se concentrer. Un nom» une biographie furent,
de tout temps, des conditions capitales pour devenir dieu. Mais ni
Raphaël, ni Gabriel, pas même Michel, ne retirèrent grand profit de cet
avantage. Tant il est vrai que les anges étaient trop orientaux, que le
courant ne les favorisait point; ou plutôt, tant il est certain qu'ils
correspondaient mal aux besoins de la dévotion d'alors. Si, un peu plus
tard, Michel acquit une renommée assez étendue, il ne dut ce succès
relatif qu'à des mérites et à des actes radicalement contradictoires
On leur préfère à l'idée qu'on se faisait du personnage angélique. Je montre ailleurs
les saints que lorsque les anges furent mis en balance avec le martyr et le saint
^us hommes ^^ q^^ j^yj. compte fut trouvé trop léger, ce qui décida leur échec, c'est
P ^ ^' qu'ils manquaient de réalité et d'humanité. Michel pourtant s'était
exceptionnellement fait connaître par ce qui constitua longtemps
l'activité humaine par excellence, le penchant à donner et à recevoir
des coups. On lui attribuait des exploits militaires circonstanciés,
spécifiés et datés. Il avait pris parti contre l'archonte des Perses, par
dévouement pour l'Ancien des jours 3, et il l'avait défendu efficacement.
Preuve Plus tard on apprit — et c'est de cela que les Chrétiens lui savaient
par Michel, piyg de gré — qu'à l'époque des grandes insurrections de l'Empyrée, il
le plus actif g'était mis à la tête du bataillon fidèle. Luttant corps à corps avec le
de tous, ^ redoutable meneur de cette révolte, il l'avait victorieusement expulsé
du ciel : factunt estpraelium magnum in Coelo etprojectt4S in Terram
1. Princeps regni Petêar^m rêstiiit me; et ecce Michael, unus de princi» pibus, venii in adjutorium (Daniel, 8).
2. Michael archangelus cum Diabolo, disputans,,. (Jude, 9). ~ Michael et angeli ejue praeliahautur cum Dracone (Apocalypse, 12, 3). On trouvera dans les Acta Sanctorum, t. VII, de septembre, un exposé étendu de la doctrine offi* cielle de l'Église en matière d*angélologie et un riche choix d'extraits sur le personnel, la hiérarchie et l'histoire angéliques. Au point de vue de l'activité de Michel, il faut citer ses apparitions sur le mont Gargano, près de Bari, en Fouille, et sur le mont Tumba, aujourd'hui mont Saint-Michel, près d'Avrandies.
3. Antiquus dierum, 6 iraXaib; Th>v i^iiepwv, c'est ainsi que Daniel désigne Jahveh, quand il ne l'appelle pas altissimue, C^tom. Je ne sais pas si on a remarqué que cette expression rappelle le nom du Dieu suprême de la religion des zoroastriens dans sa période de monothéisme métaphysique : Zervan ahara, le Temps sans bornes, proche parent d'un certain Bythos avec lequel nous aurons à faire connaissance. Je relève dans les noms divins de Denys l'Aréopagite cette glose sur Daniel : c Dieu est dit l'Ancien des jours parce qu'il est la perpétuité et le temps de toutes choses, avant les jours, la perpétuité et le temps. » X, 2, de la traduction Dulac. C'est d'une asses jolie force comme spéculation transcendante. Schelling et Hegel n'ont pas trouvé mieux.
Draco ille fnagnus. Là est l'explication de la popularité dont il a pu jouir pendant le moyen âge. Non seulement,^ il portait Pép^a ^^ en généraL dans Sulpi^^ft, 1^^ f"^<Yf * «^"t nimfifi gt masqués — mys il s'en gervait avec vigueur et bonheur^ témoin la catastrophe que Jésus luim^e a pris soin de décrire: cje vis Satan tomber du Ciel comme la foudre. » Cependant, en dépit de ce renom de guerrier et de vainqueur, Exploits si propre à émouvoir les sympathies et à les rendre durables, Michel ne miUtains se rapprocha jamais, même de très lom, de la situation faite aux grands ^^ MicluL saints de race humaine. Sous ce rapport, son histoire est des plus instructives comme soulignant la véritable nature de la sainteté catholique, telle que je la conçois. Effectivement, Michel prit place dans Ils ne suffisent pas Tadoration publique, non à titre de membre de la hiérarchie angélique, à faire de lui mais à titre de saint, c'est-à-dire comme s'il eût été doué au superlatif "" ^^^ ' des qualités humaines. Il ne s'appelle pas Michel l'archange. On le dénomma saint Michel, comme on disait saint Antoine ou saint Martin. Et encore faut-il ajouter que, dans la troupe de ces plusqu'hommes, il resta assez inférieur. Il a beau être inscrit au Confia Michel entre ieor, Martin le fut aussi : il n'en devint pas plus réel pour cela. J'en ^^"^ peux fournir la preuve à l'aide de passages de .'saint Bernard, déjà par '* "^^'^ Olympe moi invoqués sous forme indirecte et dont on m'a contesté le sens. ^^^^ archange En sorte que, outre son utilité immédiate, la brève analyse qui va mais comm saint. suivre justifiera l'exactitude d'une autre partie de ce commentaire (cf. 1. 1*'', p. CGX), et me permettra, du même coup, de parler un peu de Martin. C'est toujours pour moi un repos. Parmi tant de matières différentes, je ne pense qu'à lui et à sa biographie que j'ai pris à tâche d'illustrer, comme disent les Anglais; nous devrions le dire, nous aussi, car c'est du très bon latin.
Saint Bernard donc, étant abbé de Clairvaux, avait entrepris de L'ange et le saint comparer devant ses moines les mérites des anges et des saints. Il au point de vue consacra à cette thèse une série de sermons parmi lesquels il y en a ^' l'influence. deux intitulés : tn Festo sancti MichcLelis et un in Festo sancti Martini, Rpùicopi Turonensis ^ Ces morceaux se suivent, le troisième égalant les deux premiers en étendue, l'ange et le saint recevant ainsi une pareille mesure. Mais où la différence se montre, c'est dans la manière dont ils sont traités. Le premier sermon sur Michel parle de la triple Les sermons cause qui oblige les anges à s'occuper des hommes. Ils nous aiment; de Bernard nous devons craindre de les offenser; le moyen de leur plaire consiste /""" ^"'' '"«"''* à pratiquer la vertu. Puis le sermonaire explique en quoi consistent comparaison. la noblesse et la dignité angéliques et comment ces êtres éminents fonctionnent autour de Jésus. De Michel, dont il s'agirait de célébrer la personne, pas im mot. Dans le second sermon, ce n'est plus seulement Michel qui est omis, ce sont les anges eux-mêmes. Avec im
J à-propos qui pourra sembler contestable, mais qui atteste la sincérité I. Bemardi Opéra omuia, t. II, p. i63 et i63 de l'édition de dom Mabillon.
Froideur
de Bernard
quand il célèbre
la fête de Michel,
Pour célébrer celle de Martin, il est tout chaleur et enthousiasme.
Un
\portrait de Martin
tracé
au Xlh siècle.
Bernard ne parle pas ici
en docteur,
mais en interprète
du sentiment
populaire.
avec laquelle les discours de ce genre étaient reproduits, Bernard s'étend sur les scandales que certains religieux suscitent dans les monastères. Quoi de plus condamnable chez des moines, que les intempérances de langue et de vanité qui détruisent la vie cénobitique? Évidemment, il y avait eu ce jour-là des querelles intestines dans Clairvaux, assez grandes pour effacer du souvenir de l'excellent abbé jusqu'au sujet de son homélie. C'est une admonestation tout à fait terre à terre; du linge sale lavé en famille. Plus de Michel, plus d'anges non plus si ce n'est la péroraison pour déclarer que les êtres sublimes qui vivent autour de Dieu ne perdront certainement pas leur temps à protéger des moines dont la conduite mérite le blâme. Maintenant, passons à Martin.
Tout autrement conçu est le sermon destiné à le célébrer et qui le célèbre réellement, car il est tout plein de lui. C'est un morceau d'une longueur inusitée, où tous les traits marquants sont mis en relief. On dirait d'un commentaire de la Vita et des Dialogues de notre Sulpice, — beatus tlle Sulpicius suus, dit Bernard en l'attachant étroitement à Martin, — conçu avec admiration et détaillé avec amour. Martin n'avait certes pas une nature divine, s'écrie l'abbé de Clairvaux; ni esprit céleste, ni corps céleste; il était simple homme, homo parus, fils d'homme; un animal mortel, né de la terre, exercé et éprouvé par la terre; seulement, le plus grand des hommes, plus qu'un prophète, peut-être un ange de Dieu le père. On ne doit point le comparer à la Lux mundi dont parle Jean l'évangéliste; mais il fut une luceme ardente et resplendissante, projetant cette lumière divine, c Si Martin ne fut pas le Christ lui-même, à coup sûr le Christ était en lui '. »
Ainsi parlait, ainsi pensait ce Bernard qui, du fond de sa cellule, conseilla et réprimanda les rois, guida et morigéna les papes, surveilla et brima les philosophes, en même temps qu'il dictait des lois à l'Europe catholico-féodale. On le signale volontiers comme un tyran cruel parce qu'il entrava l'enseignement d'Abéiard. Mais encore que très répandue, cette appréciation est tellement niaise qu'elle ne mérite pas qu'on rappelle que les tyrannies qui s'exercent sans soldats, sans geôliers, sans tribunaux] et sans bourreaux, furent toujours, dans l'ensemble, plus bienfaisantes que dangereuses. Au surplus, dans ces sermons, manifestement improvisés, où il compare les anges avec les saints, Bernard ne s'inspirait pas tant de sa haute science de docteur que des sentiments de piété et de vénération qui lui étaient communs avec le petit peuple. Et c'est pourquoi son langage, tout à l'heure si vide, terne et glacé, traînant au point de dégénérer en commérages,
I . « Non erat Christus ipse, sed erat Christus in ipso. > Je prie mon aimable et savant contradicteur de lire ce sermon en entier. Il verra alors que j'avais amplement le droit de le rapprocher de l'enthousiaste séquence d'Odon de Cluny. « Non erat ille lu» de Joanne, sed lucemaplena ardens et lucena,,. niaximus hominum est; plus quant propheta, etiam angélus Dei Patris. » {Ibid,, p. i63.)
Goo^^
NOTES ET NOTULES l8l
à présent si abondant, si chaleureux et si plein de vie, peut être pris comme mesurant avec exactitude la distance infinie qui, dans l'appréciation populaire, séparait l'ange du saint. Vers ce dernier, que son courage, son dévouement et ses souffirances ont porté au Ciel, s'élancent avec ardeur la confiance et la sympathie; car s'il est aujourd'hui un être divin, il fut un homme, et il le reste encore. Au contraire, les cœurs se sentent froids, sinon défiants, vis-à-vis de ce demi-dieu né resplendissant d'une gloire qu'il n'a point gagnée, dégagé du fardeau de la chair, du sang et detf muscles; type de la spiritualité la plus achevée certes, mais aussi de la plus parfaite irréalité. On s'était ingénié à faire Positivitida saint de lui im c Étant > incorporel, ineffablement éthéré, subtil; un pur ttirriaUti esprit, disait l'École. On finit par y si bien réussir qu'il ne subsista plus ' ^^'' du tout, sauf dans le cerveau de quelques mystiques, aussi peu influents que peu nombreux. Si la spéculation métaphysique n'était venue à son secours, il allait être totalement noyé dans l'oubli.
Impossible pourtant de le laisser disparaître; des textes sacrés et tangibles s'y opposaient. Moïse, David, Ézéchiel, Samuel, Jésus, les apôtres, le grand Paul, ne pouvaient pas avoir rêvé. On a vu dans quelles strictes limites scripturales les anges fiirent casés, classés et maintenus. Il en résulta un courant artificiel et banal de firoide mjrthologie qui, dans Topinion courante, c'est-à-dire là où surgissent les créations religieuses viables, ne fut guère utilisé que comme forme de langage. Les anges gardiens eux-mêmes, si anciens, — Platon les connut, — si poétiques, si bien adaptés aux besoins de la nature enfantine et féminine, n'ont jamais été que des façons de parler. Dogmatiquement et cultuellement le personnage angélique devient une gêne. Les théologiens ne savent plus que faire pour s'en débarrasser.
Maintenant peut-être y aurait-il intérêt à dire comment cette nullité Les anges inutiles en théologie et en liturgie fut compensée, sur un autre terrain, par des thiologiquement services de premier ordre. Il me faudrait alors démontrer, comme je *' Hturgiquement, crois le voir distinctement, que le concept d'ange a joué un rôle non petit dans la construction des théories par lesquelles aujourd'hui encore notre manière d'apprécier la nature intellectuelle et morale de l'homme est dominée au point de vue de l'actualité. Ce serait l'excuse finale de mes excursions à travers le fetras énorme de la littérature angélologique'. A vrai dire, si nous nous sommes si étonnamment familiarisés Ils prennent avec la certitude qu'en chacun de nous habite un pur esprit; qu'une Uur revanche substance sans corps dirige notre corps, auquel d'ailleurs elle n'est point '" fnitaphysique. liée et qu'elle abandonne seulement à l'heure de la mort, c'est à l'ange que nous le devons. Ces h3rpothèses d'immatérialité et d'immortalité,
I . J*ai cité plus haut Guillaume de Paris d'après des extraits isolés. Je n'ai pas < eu en main son grand ouvrage sur le Tout (De UniversoJ, Mais Barthélémy i Hauréau en mentionne un manuscrit où la dissertation sur les anges occupe 335 colonnes in-folio (^Histoire de la Philosophie schoîastique, T,' p. 479).
Formation
graduelle
du concept
de pur esprit
Rôle capital
de l'ange
dans
cette élaboration.
Que l'idée
d'immortalité
eut gramTpeine
à faire son chemin.
Que
pendant longtemps
les substanca
dites immortelles
trempèrent
tris d fond
dans la matière.
Et qu'il en est
peut-être de même
aujourd'hui.
vagues, fuyantes, contraires au sens commun, et pourtant indispensables dans la période théologique pour expliquer les cruautés de la condition humaine et satisfaire aux espoirs de justice, l'ange seul leur a fourni un étai quasi historique dont elles avaient absolument besoin. Sans lui, la subtilité scholastique n'aurait pas réussi à fonder cette ontologie, source de notre moralité, qui nous est, pour ainsi dire, entrée dans le sang; à tel point que nous supposons qu'elle va de soi', et qu'elle a partout et toujours eu cours, ce qui est du reste pleinement erroné. J'ai précédemment constaté que les Pèreft de l'Église, du moins la plupart d'entre eux, ne soupçonnèrent rien de pareil, les néo-platoniciens non plus. L'observation vaut pour l'âme comme pour l'ange, une parenté de jumeaux reliant ces deux concepts de la substance pensante individualisée. Il n'y a qu'à se rappeler l'opinion d'Ambroise sur le genre de péché qui précipita les anges mauvais hors du Ciel. Il avait pu la puiser dans les écrits où le savant et très philosophe Clément d'Alexandrie déclare qu'ils fturent pimis pour impureté et incontinence'. Ambroise, au surplus, ne leur concédait pas plus l'immortalité absolue que l'immatérialité 3. Seulement, le mépris que théosôphes, philosophes, orthodoxes, ressentaient alors pour la matière, les poussait tous, à l'envi, à imaginer des combinaisons capables de diminuer les effets de sa présence chez les c étants i ou êtres doués de pensée. On leur prêtait une composition plus affinée où l'air impalpable, la lumière impondérable, le feu, l'éther, se disputaient la préséance suivant la moindre matérialité supposée de leurs éléments. En cela consista longtemps — est-ce bien fini? — la spiritualité supérieure. Ces vues gouvernent encore certaines de nos appréciations. Nous disons d'une personne élancée, fluette, délicate, et au teint nacré, qu'elle a quelque chose d'angélique. Les anges se nourrissent, avouait Clément, avec la manne qui est un mets supercéleste, tnanna superceleste angelorum cibum (cf. Pitedagogus, I, p. loi). Jésus était contraint de boire et de manger; seulement, il s'y prenait d'une manière tellement spéciale qu'il était dispensé de restituer ce qu'il avait ingéré 4. Appliquant plus tard ces finesses à l'âme,
1 . Je lis tous les jours des récits de voyage où Ton interroge les sauvages sur leur âme immortelle avec de grandes exclamations de surprise quand ils répondent, comme c*est le cas le plus fréquent, qu'ils ne savent ce qu'on vent leur dire. On ne réfléchit pas que c*est exactement ainsi qu'Abraham, Jacob, Moïse et tous les auteurs des plus anciennes parties de l'Écriture sainte auraient répondu.
2. Jam vêro angeli quoque quidam cum fuissent incontinenies, e coelo d^scênderunt {Stromai,, III, p. 461 de l'édition de 1629, traduction latine d'Heinsius).
3. Nec angélus est immortalis naturaliter, cujus immortalitas est in volun^ tate creataris, Neque ad prejudicium trahas quod non moriiur Raphaël, non moritur Gabriel, non moritur Uriel,,. (de Fide, III, 3, 9).
4. Jésus edebat \ et bibébat peculiari modo, non reddens cibum, tanta €i inerat vis continentiae, ut etiam nutrimentum in eo interierit (Stromat., III, p. 45 1).
NOTES ET NOTULES l83
de la corporéité de laquelle il ne doutait pas plus que Justin, Tatien et
tant d'autres, Amobe disait: c Elle est ambiguë, elle tient des deux Sur les procédés
natures, » anceps, dimidiae naturae. C'est cette préoccupation qui d'ingestion
engendra la doctrine d'après laquelle l'humanité de Jésus ne fut jamais '' ^* digestion
qu'une apparence fantasmagorique. L'idée qu'une plus petite quantité j^ ^
de matière attestait des qualités plus spirituelles et même divines est gf ^ y^^,
bien curieusement affirmée par Eunape dans ses Vies des PhilosopJies,
écrit contemporain de la Vita Martini. Âlypius, philosophe et dialec- Au /K* silck,
ticien égal à Jamblique, était très menu de corps, corpusctdo exiguo, ^àme participe
et, à cause de cela, ressemblait plutôt à une âme ou à un esprit. On ^^ deux natures,
jugeait qu'il échapperait à la corruption, sa nature ayant quelque chose J^i^^^l^^ieUe
de divin'. On verra Sulpice appliquer ce mot carpusculus à Martin
mourant et multiplier les détails afin d'établir pour combien peu la
matière comptait en lui. A ce vieux soldat, ayant roulé vingt ans à Comnu quoi
travers le monde, il attribue des membres de petit enfant (cf. Epist., ^^/m^ d'être petit,
III, in fine). Ainsi donc, au IV siècle, si l'antique positivité biblique, "'"^^/^;f ^'^^^^
négatrice de l'immatérialité et de l'immortalité, s'était modifiée, il s'en ^dadrdts
fallait que la croyance en des êtres habituellement soustraits aux règles ^ la divinité.
du monde physique et à la loi de la mort fût générale et consacrée. Elle
ne prit sérieusement racine que vers l'époque très ultérieure où la phi- Cest
losophie scholastique entra dans sa pleine maturité. Elle représenta la scholasUque
alors le plus grand triomphe de cette science que Guillaume l'Auvergnat ^"^ tranche
appelait « transphysique >, — un barbarisme dont l'hybridité rend plus '" doutes.
claire, pour nous, néo-latins, la signification du mot métaphysique dont
on fait tant abus. Je voudrais pouvoir exposer cette remarquable opé- ^
ration, d'où naquit définitivement le concept de pur esprit, — désormais transphysicismc
tellement solide qu'il se fit accepter par Descartes, le ^^^o]isstMX ^ ^^ ^^^^"^^^'^
impitoyable de la philosophie scholastique. Non seulement ce révolu^»
tionnaire le tria du milieu des ruines, le choya et le perfectionna, mais
il en fit la pierre d'angle de sa propre doctrine. La substance pensante Dtscartes
et non étendue s'affirmant elle-même et ne pouvant douter de son doute, ^tmprunte
c'est en eflfet Valiquid inconcussum de la nouvelle méthode. Je me ^"* ^cholasttques
borne à dire que les contemporains de Sulpice ne connurent pas cette ^ démolissant
notion merveilleuse, et Sulpice moins qu'aucun d'eux. Us parlent de leurs
corps éthérés, ignés^ lumineux, volatilisés, superlativement subtils, autres conceptions
mais toujours des corps, en contact par tel ou tel bout avec la matière.
Les Chrétiens de ce temps-là sont, sous ce rapport, tous juifs à la façon Du sentiment
d'Ézéchiel le prophète, qui, pour rendre concevable l'immortalité de de Sulpice
l'âme, se vit contraint d'inventer l'immortalité de la chair. ^'"'
ce dernier sujet.
1. Corpusculo ettiguo admodum, pauloque quam cubitali aut Pygmaêi majore, quodkUueuti videri poterat anima mênsquë êêse — xb fatv6(Uvov aûua 4nix^ xa\ voOc e^vai — usque adêo quod corruptioni ohnostium erat nihil adélescêbat, sed in divinam quamdam naturam conêumebatur {in Jamblicho, IV* édition Didot).
Sulpice écarte Ab OMNI CONVBRSATIONB HUMANA (Chr. II, 5, 5, 23). — Il faut
le merveilitux, remarquer le tact et la modération de Sulpice vis-à-vis de ce quatrième
épisode si longuement raconté dans le livre original sous forme de
mémoires personnels, et avec Tintention manifeste de flétrir les violences
insensées commises contre les Juifs par Antiochus Epiphane. Le ferme
dessein de notre auteur d'écarter autant qu'il lui sera possible les détails
inutilement merveilleux et invraisemblables se montre ici plus nette-
// tire de la Bible ment que partout ailleurs. C'est la Bible rendue positive et scientifique.
l'histoire Les exégètes orthodoxes, en grande majorité, estiment que Nabucho-
scientifiqtu donosor fut changé en bête. Quelques-uns, plus modernes, ramènent
^^' ^^' cette métamorphose à des conditions moins extravagantes : c La folie
rendit le roi de Chaldée hirsute, disent-ils, et lui fit pousser les ongles
en crochets. > (Cf. Ancien Testament, traduction Glaire, t. III, p. 457.)
Sulpice, lui, se borne à constater, comme le ferait un physiologiste de
nos jours, que la privation de la raison fait redescendre l'homme au
plus bas degré de l'état sauvage : c'est bien d'ailleurs ce qu'a voulu dire
la narration biblique.
Id non IN SACRA HISTORIA SCRIPTUM (Chr. II, 5, 6, 3o). -r L'évaluation des durées de règne ne pouvant plus lui servir de base chronologique, puisqu'il n'y a plus de rois, et les livres des prophètes étant très pauvres en dates, Sulpice se décide à recourir à ces écrivains profanes, historicis mundialibus, dont parle le prologue de la Chronique. V histoire profane Pour son coup d'essai, il tombe sur un petit volume fatigué par l'usage <' et qui lui fournit sur les rois de Babylone une série de dates fort pré-
chr i^^'^" cieuses. Ce recueil anonyme a beaucoup intrigué les chronographes. de Sulpke!^ Sulpice y a trouvé les éléments nécessaires pour établir en détail le compte des soixante-dix années qui, selon la Bible, séparent la défaite finale de Sédécias du retour des exilés en Palestine. Si l'on accepte les chifiEres ainsi assignés à Évilmerodach et au problématique Balthazar, le compte est exact.
Sur les noms DiGiTOS SCRIBBNTBS (Chr. II, 6, 3, 20).— Le personnage royal
de Balthasar mentionné dans ce célèbre épisode, une des plus frappantes imagina-
sur les^m' l ^^^^ ^^^ auteurs de Daniel, est absent de la liste des successeurs de
praeter naturam. ^^boukadneççar. Une inscription de Nabonide contient un idéogramme
désignant, non pas un roi, mais un prince, dont le savant M. Oppert a
déchiffré ainsi le nom : Bil'^sarru'usur. La Bible hébraïque donne le
nom de Belteshatsar à Daniel; et celui de Belshatsar au prétendu
dernier roi de Babylone (cf. Daniel, i, 7 et 5, 1). Les Septante ont
pris sur eux de transcrire ces deux dénominations par un seul et même
mot : Balthasar, qui ne représente ni l'une ni l'autre, et cela a augmenté
la confusion. Darius le Mède n'est pas moins inconnu des historiens
que le Balthasar du banquet. Babylone n'a point été prise par lui mais
par Cyrus. On sait que cette ville fut assiégée deux fois, d'abord
pendant la guerre qui mit fin à l'empire chaldéen, ensuite dans une révolte réprimée par Darius fils d'Hystaspe. Sulpice, qui enregistre toute cette fantastique histoire sans sourciller et lui donne une tournure de pleine réalité, a légèrement modifié un détail du festin : manus hotninis scribentis, dit la Vulgate» et non digiios scribentes. Cette main, agissant détachée d'un corps quelconque, passe parmi les commentateurs pour un miracle prtieter naturatn, c'est-à-dire beaucoup au-dessus des miracles contra naturam. Si les mots fatidiques avaient été tracés par tm homme qu'on aurait pu voir tout entier, le fait eût été moins exceptionnel. Nos spirites contemporains ne savent peut-être pas que, dans leurs réunions mystérieuses, lorsqu'ils firôlent des mains humaines circulant isolément, ils assistent à un prodige coté extrêmement haut par la Sacrée Congrégation des Rites.
ExsTANT BTIAM visiONES (Chr. II, 7, 5, 27).— La seconde partie du livre de Daniel expose quatre visions qui embrassent l'avenir du royaume messianique; mais, comme il a été dit plus haut (2, i, 18), le songe dé Nabuchodonosor contient et résume ces divers tableaux apocalyptiques. Je n'aperçois, par exemple, aucune dififérence bien marquée entre les quatre métaux de la statue et les quatre bêtes remplacées par le royaume étemel des Saints. Outre les nécessités de son plan d'abréviation, Sulpice a été admirablement servi dans ce travail par l'instinct dramaturgique dont il était doué, comme l'attestent ses dialogues. Au milieu de ce fouillis, grandiose parfois sans doute, mais touchant au fatras et très monotone, il discerne les détails décisifs, les isole, les met en vedette et sait ainsi atteindre au plus puissant effet. Sous ce rapport, la Chronique a incontestablement hâté le succès de cette philosophie de l'histoire sut generis que Bossuet a tirée du livre de Daniel, en imitant Sulpice sans le dire.
La philosophU
de l'histoire
à la manière
de
Bossuet
inaugurée
par Sulpice.
Beli... simulacrum (Chr. II, 8, 3, i5). — Sulpice raconte en détail cette anecdote de Bel et laisse de côté celle du Dragon qui d'ordinaire l'accompagne. Les deux récits ont une allure voltainenne ou lucianesque qui se retrouve parfois dans la littérature du judaïsme des derniers temps. Inutile de répéter ici ce qui a été dit de la composition capricieuse et désordonnée du livre de Daniel. C'est un recueil de morceaux, écrits tantôt en hébreu et tantôt en araméen, par des mains et à des dates différentes; probablement selon les péripéties de la lutte, car les visions, notamment, ne sont que des pamphlets de circonstance. Mais les deux contes dont nous nous occupons présentement ne sauraient être classés parmi les compositions daniéliques. Us sont avec elles en contradiction absolue. L'enthousiaste autetu: des visions, traitant les questions religieuses par la moquerie et mettant en relief la fourberie des prêtres, cela est parfaitement absurde. Reuss classe Bel et le
U Bible voltairienne.
l86 PETITS ESSAIS
Dragon parmi les contes polémiques. Dans les Septante, l'histoire de Bel occupe les vingt et un premiers versets du chapitre 12 de Daniel; les dix versets restants sont consacrés à l'histoire du Dragon que Sulpice a négligée.
JUDAEi (Chr. II, 9, I, i3j. — Uemploidn mot Judaei est ici légitime.
Il n'y eut, en effet, que des membres de l'ancien royaume de Juda pour
FindtPhibraïsmt rentrer dans la capitale judéenne. C'est bien au point de vue ethnique
au point de vue la fin de l'hébralsme et le commencement du judaïsme. En évaluant
ethnique, ^ ^^n^ années environ le temps écoulé entre l'avènement de Cyrus et
l'époque où Artaxerxès aurait entravé la reconstruction du Temple,
Sulpice résume avec exactitude les données chronologiques de son récit.
PoST Darium Mbdum {Chr. II, 9, 4, 17). — Sulpice reprend ici la série des rois perses sur laquelle il va étayer son travail chronologique jusqu'à la conquête macédonienne (de chap. 9 à chap. 16). Les recherches auxquelles il se livre l'amènent à établir des concordances entre
De l'emploi l'histoire gréco-romaine et l'histoire judéo-persane. C'est la réalisation
des du système annoncé dans le prologue : non pigebit fateri usum esse
historié^ profanes historicis mundialibus (I, i, i3), et, à cet effet, il a consulté des livres
par upice. ^^ grand nombre, plerisque exemplaribus, sans compter son vieux petit volume usé qui lui donne ici la durée exacte du règne de Xerxès. L'entreprise exigeait quelque courage. Ce n'était guère la mode au iv« siècle de fréquenter les auteurs païens. Mais les membres de la génération qui survint après l'ébranlement salutaire provoqué par
// s'en sert Flavius Julianus eurent plus de hardiesse. Néanmoins, Jérôme, qui plus librement n'avait peur de rien sauf de l'accusation d'hérésie, s'excuse, cinq ou
que Jérôme, gj^ ans après l'initiative prise par Sulpice, d'oser rapprocher l'histoire profane de l'histoire sacrée. C'est ce passage que j'ai signalé comme imité de la Chronique, c car enfin, dit-il, il est impossible de comprendre Daniel sans connaître les historiens grecs ; » et il en cite une douzaine en y joignant « notre » Tite-Live, Trogue-Pompée et Justin. Certes, recourir c aux lettres du siècle » est une chose fâcheuse; mais la nécessité est là ; on n'y peut échapper si l'on veut prouver c que les faits, prédits par les prophètes il y a plusieurs siècles, sont établis par les écrits, tant des Grecs et des Latins que des autres nations. » (Cornfnentariorutn Danielis Liber cui Pammachtum.) Sulpice, lui, ne s'abrite pas derrière l'intérêt des prophéties. Il ne songe ni à consolider le dogme, ni à éclairer la morale; son but est de mettre en relief la chaîne ininterrompue des événements et des époques afin d'instruire les c ignorants » et de convaincre les € lettrés » ; les convaincre de quoi? que l'Écriture sainte est de l'histoire.
Prudbntiab documento (Chr, II, 10, I, 28). — Il n'est pas facile de comprendre ce que Sulpice entend par ces mots, à moins d'avoir le
souvenir exact du contenu de l'Écriture. Il est vrai que le mot c Écriture » pourrait ne pas paraître ici tout à fait exact, car il s'agit du troisième livre d'Esdras, classé parmi les apocryphes. C'est même le principal objet de cette notule de constater que Sulpice, tout comme Priscillien, qui eut tant à s'en repentir, lisait les livres non canoniques. Le document de sagesse dont il parle fait allusion à Zorobabel, qui avait remporté la palme de la subtilité dans un concours ouvert par le roi Darius. C'est un trait fréquent en littérature zoroastrienne que ces luttes d'esprit qui constituaient une espèce d'examen probatoire pour obtenir un poste ou une fonction. La légende d'Œdipe prouve qu'elles n'étaient pas étrangères aux anciens Hellènes. On peut voir dans Darmesteter (I, 3 16) l'histoire de Yoîstha qui, quoique touranien, et par suite ignorant de la vraie religion, devint « roi immortel » en récompense de son extrême habileté à dénoncer les perfides énigmes des sorciers. Le plus curieux de ces cas est celui d'Ângrâ-Mainyu, Arhiman, cherchant à embarrasser Zarathûstra par la c dureté de ses énigmes malicieuses». (Jbid,^ II, p. 260.) Dans le concours institué par Darius, trois jeunes Hébreux, ses gardes du corps, se distinguent entre tous les assistants. Ils rédigent par écrit leur opinion sur ce qu'il y a de plus puissant dans le monde. Le prix gagné consistera en beaucoup de bijoux, être second après le roi, enfin être appelé son^arent. L'une des cédules disait : fort est le vin, 6icepurxvei oTvoc. L'autre disait : plus fort est le roi. Zorobabel écrivit : plus fortes sont les femmes, mais la vertu l'emporte sur toutes choses (III, Esdras, 3, 10-12). Cette maxime est ensuite longuement développée en style d'école. Elle ravit Darius qui dit à Zorobabel : Tu as été trouvé plus sage ; tous les dons promis sont à toi ; mais que veux-tu de plus? Quid vis amplius? (Ibid,^ 4, 42.) C'est ainsi que fut préparée la réédification du temple.
Que Sulpice
lisait les Apocryphes,
Les concours
d'énigmes
dans la Bible
et dans le Ztnd'Avesla.
Datis ad prabtoses epistulis {Chr. II, II, 4, 9). — Parmi ces lettres se trouvaient, s'il faut en croire le troisième Esdras, un édit que Sulpice a certainement lu, mais qu'il passe sous silence, ainsi qu'il a fait déjà pour le décret lancé par Nabuchodonosor à la suite du miracle de la fournaise. Les deux documents ayant même sens et même portée, je reproduis le premier en date et le moins long, afin d'établir ensuite un utile rapprochement. Voici comment le traduit M. Ledrain :
< Neboukadneççar s'exprima en ces termes : Béni soit le Dieu de Schadrak, dé Mêschak et de Âbednego, car il a envoyé son maleak et a délivré ses serviteurs, lesquels ont eu confiance en lui et ont transgressé Tordre du roi, exposant leur vie plutôt que de se prosterner et d'adorer un autre Elohim que le leur. De moi part un édit en vertu duquel tout peuple, nation et langue, parlant mal du Dieu de Schadrak, de Mêschak et de Abednego, sera mis en pièces et sa maison réduite en voirie, car il n'y a pas d'autre Élohim capable de sauver ainsi. »
De
la vraie nature
de C esprit de persécution.
Des édits
de persécution
attribués
d Nabuchodonosor
et à Artaxerxès
par la Bible,
l88 PETITS ESSAIS
J'ai dit, je maintiens et j'établirai plus amplement ailleurs que l'esprit de persécution appartient au seul monothéisme, qu*iL est absurde et contradictoire dans le polythéisme, et qu'on n'a pu soutenir le contraire (comme Hume et M. Tiele) que faute d'avoir suffisamment précisé le sens des mots et spécifié les cas. Les termes de tolérance et d'intolérance surtout jettent beaucoup d'obscurité sur la matière. Je me borne provisoirement à faire remarquer que des décisions analogues à celle de Neboukadneççar ne se produisirent jamais dans l'antiquité que là où existait la foi en un Dieu unique, seul véritable. C'est le cas des Juifs et Que ces textes, des Zoroastriens. Les édits de Nabuchodonosor et d'Ârtaxerxès sont bienque fabriqués, d'évidentes fabrications, mais ils n'en représentent pas moins le sen- ^.^"^ timent des deux races. Quand Juifs et Mages se rencontrèrent, ils
^yec"l"htstXe ^^^V^^^^^ aucune'peine à s'entendre sur ce point. On l'a vu pour la Bible ; du Mazdéisme. ^^ P©"* ^^ ^0*^ pour l'Avesta.
La version que nous connaissons de ce recueil sacré, qui n'a plus de mystères pour nous, est relativement récente. Elle ne remonte pas plus haut que le règne de Shâhpûrh I^r (de 241 à 273). Mais de même que la Bible d'après la Captivité, elle se compose de matériaux anciens. Antérieurement à la conquête grecque, tout est vague et légendaire, dit Détails James Darmesteter. Après Alexandre, la vieille religion fut bouleversée visant à établir ^Q^t comme le régime politique. On s'engoua des idées grecques. Le d^ rsé^uïo ^^*°^ social et religieux dura très longtemps. Il ne cessa que vers le est exclusivement n^lieu du !•' siècle de notre ère, alors que Valkash ou Vologèse, celui-là propre au dogme même qui se fit représenter par Tiridate à la cour de. Néron, prit en monothéiste, main la cause de la restauration du vieux culte. Il ne pouvait pas avoir été bien complètement abandonné, car on voit, dans Tacite, Tiridate accomplir des actes de dévotion qui attestent un profond respect des vieilles coutumes. Cette reconstitution du passé devint très active et très ardente quand la dynastie sassanide releva l'unité de l'empire perse. Son fondateur, Ardéshir, le grand adorateur du Mazda, acheva l'œuvre: et l'Avesta se trouva définitivement reconstitué (211-226). Qu'arrive-t-il alors? C'est que le livre sacré, étant déclaré clos, devient intangible. Le bras séculier le protège, et une rigoureuse inquisition Sur les versions s'organise. Cette inquisition n'était, elle aussi, nullement une nouveauté. du Zend-Avesta. gHe résultait des antiques coutumes, tombées en désuétude après l'invasion étrangère. Au cours de plusieurs siècles d'anarchie, le principal promoteur du néo-mazdéisme, celui qui avait presque à lui seul reconstitué l'Avesta, Tansar, rendant hommage à Sapor I^i*, le féliciter d'avoir remis le système inquisitorial en œuvre, avec beaucoup plus Dau de modération que les souverains d'autrefois : c Au temps des anciens,
de la rédaction dit-il, on mettait à mort ceux qui se détournaient de la religion, tandis définitive q^^ jg Shâ-ïnshâh a ordonné de les emprisonner pendant un an, afin que de ce recueil sacré. ? * j 1 i- • • ft I- j ^ ^
les gens versés dans la religion puissent leur prodiguer, durant ce temps,
leurs conseils et leurs arguments et ainsi dissiper leurs doutes. Ce n'est que s'ils persévèrent dans leur obstination et leur orgueil qu'on leur fait
Goo^^
subir la mort^ > Cela, c'est la pure doctrine du châtiment par amour pour lésâmes. On dirait que Tansar a copié la lettre d'Augustin au comte Boniface (cf. t. I, p. i3i), ou plutôt qu'Augustin a plagié le théologien Mazdéen. J'attendrai que ceux qui prétendent que le pol3rthéisme a été L'inquisition persécuteur, m'indiquent une affinité même très lointaine entre ce texte rdigime et les édits des empereurs romains. En revanche, je m'engage à leur .^ "^ '"^^I^montrer que le crime d'hérésie, nouveauté absolue totalement étrangère us piusan^ms, à toutes les données du droit antérieur, reproduit fidèlement ce péché d'orgueil et d'obstination, iarômaiii, que définit si bien l'Herbed des Herbeds, Tansar, le saint Thomas de la religion mazdéenne'. Mais LeTarômaiti poursuivons encore un peu ces indications qui aideront grandement à ou péché élucider les opinions si tranchées de Sulpice à l'égard de l'esprit per- «^^^f*^^^ sécuteur.
Il faut croire que l'inquisition instituée par Shàhpûrh I^i* ne réussit point à éteindre les dissidences et, de plus, ne se sentait pas bien sûre de son droit, puisque, cent ans plus tard environ, Shàhpûrh II (309*379) éprouvant le besoin de mettre un terme à de mortelles controverses et d'en finir avec les sectes qui faisaient rage, notamment celle de Manès, ouvrit une vaste conférence où tous les points devaient être discutés et fixés. Cette entreprise, à peu près contemporaine, du concile de Nicée, Son affinité aboutit à un résultat très caractéristique bien que le compte rendu qui ^^ Pfiérésie en a été donné manque d'historicité. Il rappelle curieusement la manière . .. ^ '"f^'/' dont le prophète Élie entendait la controverse dogmatique. Un orthodoxe dévoué, Adar-Hâd, fils de Maraspand, pour terminer toute dispute, déclara qu'il se soumettait à l'épreuve du plomb fondu. C'était, comme au chapitre viii du livre I^^ des Rois dans la Bible, la vérité religieuse mise hors de contestation par un c signe ». Une écuelle de plomb brûlant fut renversée sur le cœur d' Adar-Hâd, avec cette convention que, s'il ne succombait pas, son opinion était voulue de Dieu. Le champion de l'orthodoxie sortit indemne. Alors Shàhpûrh déclara : La vérité prouvée € Maintenant que nous avons vu la religion sur terre, nous ne soufifrirons P^r « signa » plus de fausse religions. » On croirait lire la formule de Sulpice parlant ^^^f," ^'"'^ du feu miraculeusement allumé sur l'autel de lahveh, alors que l'autel "'""'"' '" de Baal reste sans chaleur et sans flamme : Rata esset religio qui vtr» tutetn edtdisset.
Sed consummatio rbstitutab ubbis (Chr. II, 1 1, 7, 3). — Sulpice multiplie les comptes, et il n'y aurait pas grand intérêt à le suivre pour constater les rares erreurs qui proviennent, non de lui, mais des données
I. Darmetteter, t. m, p. xxxiv citant le Nirangistan ou Livre des Rituels.
3. Cf. Darmesteter, t. III, sur la formation de la collection avestéenne, p. XXI sqq.
3. Cf. ihid,, p. XXXV. On lit dans un des hymnes sacrés, Yama, 47, 6 : « Esprit du bien, Ahura Mazda, par ton feu tu décides entre les adversaires selon la supériorité de piété et de sainteté; et maint de ceux qui le voient embrassent la loi. >
comme en Judée,
Datiriti qu'il adopte. II suffira de constater qu'à partir du moment où il a mis en
chronobgique œuvre les écrivains profanes, son zèle chronologique semble s'être
de Sulpice, considérablement augmenté. Les calculs qu'il fait pour établir le nombre
des années qui séparent la fondation du second temple de la mort du
Christ, et pour rattacher ce dernier événement, d'abord à la ruine de
Jérusalem, ensuite au consulat de Stilicon, sont très remarquables. II
faut citer surtout l'extraordinaire dextérité avec laquelle, non sans
quelques hasKK pas^ bien entendu, il dresse la difficile chronologie des
rois de Perse. Il serait d^iUeois tout à fait oiseux de discuter les
rapports que Sulpice va tenter d'établir entre ces rois et les deux
écrits purement romanesques connus sous les titres d'Esther et de
// Judith. Je relèverai seulement, à l'occasion, le sérieux et l'ingéniosité
le prouve surtout d^ ses efforts. Les assyriologues de nos jours, bien que mieux armés,
d'Esthl^'^ se donnent autant de peine que lui pour attraper la lune et n*y réussis-
et de Judith. ^^^ guère mieux (cf. Oppert, une très savante et très ingénieuse
communication à V Académie des Inscriptions tendant à démontrer
que les faits racontés dans le livre d'Esther ont leur origine historique
dans des événements arrivés en mars 473 avant Jésus-Christ).
Les métamor- Si in illius matrimonio puissbt (Chr. II, 12, 2, 27) (cf. infra 4,
phoses Jutlei suni absoluti), — Le Livre d'Esther est connu par une version
historiques, hébraïque et par deux versions grecques très différentes l'une de l'autre,
celle des Septante étant de beaucoup la plus ample, sans compter les
Comment documents à forme officielle qui l'accompagnent. Les textes grecs
Sulpice a traité donnent au roi le nom d'Artaxerxès, comme le fait Sulpice; tandis
^ ^^ que l'hébreu l'appelle Assuérus, ou plutôt Aksuvarsu, Xerxès (cf.
I* vre ^ ''• ^, Oppert). Il ne semble pas que Sulpice se soit servi de la version
des Septante, du moins telle que je la connais par l'édition Jager-
Didot. Mais je ne voudrais rien affirmer, attendu l'extrême liberté avec
laquelle il a employé le texte original, quel qu'il soit. Jusqu'ici on
n'aurait guère pu le surprendre modifiant la narration primitive en vue
de ménager les susceptibilités du lecteur occidental et chrétien. Avec
Esther, au contraire, il transforme, altère ou supprime dans l'intention
IlfaitdePhéroïne évidente de ne pas scandaliser. L'idée de faire d'Esther une épouse
une épouse légitime, capable d'influer sur la politique intérieure ou extérieure de
d la ^ gQn jj^^ y^ Qt^ certainement pas d'autre objet. L'Artaxerxès qui
m e romaine, ^j^^^y^ i^ réédification du temple ne saurait être le même que celui qui
épousa Esther, affinne-t-il, car celle-ci n'eût pas souffert une semblable
conduite : neque passura fuerit si in illius matrimonio fuisset. Cette
assertion bizarrement tranchante et Taudacieux emploi des mots conju^
giutn et matrimonium^ — il arrive au comique, pour qui connaît leur
sens romain, — invitent à remonter un instant vers le texte original.
Coup ^càl Peut-être bien ce sera une nouveauté pour plus d'un lecteur. On n'est
/"''. . g^ère familier avec la Bible chez nous.
le récit original. Donc, sur le conseil de Mamucha, l'un des sept chefs médo-pcrses
Goo^^
qui, à Pjnstar des sept Ameshâ spentâ de la hiérarchie céleste, voyaient la face du roi (i, 14), Artaxerxès ordonne de rassembler dans son harem in domutn feminarum (2, 3) les filles qui sont vierges et qui sont belles, afin que l'eunuque Égeus, gardien des concubines royales, custos tnulierum regtarum^ puisse les rendre présentables et les approprier aux plaisirs du souverain. Ce n'était pas une petite affaire, soit parce Comment que les femmes de l'empire achéménide vivaient dans une extrême /'
négligence des soins de leur corps, soit à cause du très grand raffine- ^^^^^^ ^ "^''^ ment et des excessives exigences des monarques médo-perses sur ce Achimimdts, chapitre. Pendant six mois, l'aspirante au lit impérial était traitée à l'huile de myrrhe; pendant six autres mois, elle était soumise au régime des pâtes parfumées et des aromates. Cet apprentissage accompli, — expletis omnibus qui ad cultum muliebrem perUné)ant, — il lui était permis de s'embellir d'ornements de toute sorte afin d'augmenter ses chances de succès. C'est le soir qu'elle pénétrait dans la chambre du roi, et. Complication quand elle en sortait, elle était placée entre les mains de Suzagazus, ^" préparatifs eunuque spécialement préposé aux concubines, qui coficubinis praesi" ij'^^y débat; et qu'on ne doit point confondre avec le custos virginumÈgtus, étaient soumues, car tout se faisait méthodiquement et par hiérarchie en Perse. Il existait un harem d'attente et un autre harem d'exercice régulier. Il n'y a pas à douter que, sous ces minutieux détails, ne se cache un fond de vrai, bien qu'il soit ridicule d'en avoir voulu tirer, comme cela a été fait récemment, la preuve de l'historicité du Livre d'£sther. Les romanciers juifs s'entendaient en couleur locale, voilà tout. Seulement, on Ce gi^en pouvait peut se demander ce que des Romains du temps de l'Empire pouvaient /'«v' penser de semblables cérémonies, et s'il leur était possible d'y rien voir "" Romain qui leur rappelât la théorie du mariage telle qu'ils la concevaient et ^^ VEmire qu'ils nous l'ont transmise.
Evidemment, Sulpice éprouve des appréhensions à ce sujet. C'est pourquoi il se décide prudemment à brusquer la situation. Ainsi, pour Des
marquer avec fidélité le rôle d'Esther, il aurait dû constater qu'elle fit, ^^ins particuUers dans le harem préparatoire, non pas seulement le séjour exigé par les ^"' '** eunuques règlements, mais aussi que, pendant cette période, elle fut l'objet de ^^Esther^ soins tout à fait particuliers de la part d'Égeus, en conséquence de l'intimité de son oncle, Mardochée, avec les domestiques du palais. Étant très bien faite et 'remarquablement belle — formosa valde et incredibili pulchritudine — Esther aurait pu peut-être se passer du talent des eunuques. Mais les préparatifs de toilette ne sont jamais inutiles. Dans le cas présent, ils furent amplement récompensés. A la Elle triomphe différence des nombreuses vierges qui l'avaient précédée, et qui, entrées ^" premier coup dans le lit royal afin d'y être mises à l'essai, s'étaient vues ensuite ^ devient reléguées entre les mains de Suzagazus pour y attendre la chance de quelque autre épreuve, Esther, en une seule nuit, obtint le rang de sultane favorite. Du même coup, elle fiit installée dans un logis particulier dont la richesse et la somptuosité étaient en accord avec sa nouvelle
c place », — le mot est de Racine ' — mais ce traitement, tout favorable qu'il fût, n'avait pourtant aucun rapport avec le connubium ou le matritnonium des coutumes latines.
Effort de Sulpice Sulpice coiffe, en outre, la favorite d'un diadema mtdiebre, insigne pour montrer d'association à l'empire; puis il la revêt d'un habit de pourpre, ^fu^f^f prérogative réservée aux personnes royales. A l'aide de toute cette </umatrimoaduin. ^^^'®<1^®> empruntée à la garde-robe des souverains romains pendant ' le lye siècle, il espère pouvoir établir qu'Esther avait été une épouse sur le modèle des impératrices de son temps. Seulement, pas une ligne du récit biblique n'autorise ces fantaisies, sorties de Timagination de notre auteur. Tout ce qui y est concédé à Esther, c'est l'influence, parfaitement chamelle et positive, d'une belle et jeune créature sur un roi ardent et passionné.
Comment Selon la coutume des Juifs, qui ne perdaient jamais de vue la conti-
Mardochie, ^uité de la race, Mardochée avait, tout d'abord, préparé sa nièce en ^'^ ^Trtfr ' ^^^ ^^ ^^^ propre usage. Il la dressait pour en faire sa femme, disent pour femme, ^®' Septante, en un langage très cru : erudivit eam sibi in mulierem sut en faire (2> 7h quand l'incident de Vasthi survenant lui suggéra le plan d'un un plus profitable P^us fructueux emploi. Lié avec les eunuques en sa qualité de familier placement, de la cour, — inter proximos ¥egis^ — ceux-ci durent, ainsi qu'il a été remarqué, accorder une attention particulière à la nièce de leur collègue et diriger l'éducation de la fillette de façon à lui assurer un bon accueil du maître dont ils connaissaient les goûts. Bientôt, grâce à cette jolie femme adroitement stylée, les Juifs posséderaient l'oreille du chef de Caractère l'État et sauraient en tirer avantage pour eux et pour leurs amis. Rien patriotique de mieux combiné, de plus pratique et aussi de plus patriotique. Orien* V"n^ ^Imion **^®"*®'** parlant, Mardochée mérite des éloges. Le narrateur ne les lui ece eop . ^^^^^^^ ^^^ Mais, au point de vue occidental, romain, chrétien, c'està-dire en jugeant les choses de la place que Sulpice occupait, rien de moins ragoûtant que ce vieux Juif qui spécule sur les charmes de sa parente, — sa c promise » — et, cyniquement, en fait un appeau tendu à la lubricité royale. Après tout, Esther pouvait ne pas «réussir». Et alors elle serait tombée au même rang que les tristes concubines dont le Scrupules second harem était encombré. Cette ignominie parcdt avoir été soupde délicatesse çonnée par Tun des commentateurs grecs, plus délicat ou, peut-être, qu'elle soulève ^loins patriote, et qui lisait Esther sans éprouver les violentes sensations les conmoatateurs ^®* rédacteurs primitifs de ce pamphlet. Dans une prière ultérieurement gf^ interpolée, — on a remarqué que le nom de Dieu s'y trouve prononcé du livre d'tsther, pour la première et unique fois, — ce commentateur fait dire à Esther : f O Seigneur! tu sais que j'ai horreur du lit des circoncis, tu connais la
I . Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce De Taltière Vasthi dont j'occupe la place.
Racinb, Esther, I, v. i8o.
Goo^^
NOTES ET NOTULES igB
contrainte que je subis, » c'est là que Racine a pris l'idée de sa délicieuse et touchante tirade :
O mon souverain Roi Me voici donc tremblante et seule devant toi !
Mais ce tardif placage fût-il aussi authentique qu'il est évidemment
fabriqué et en contradiction avec ce qui le précède, Timpression de
répugnance n'en serait pas diminuée. Peut-être même y pourrait-on voir
un trait ignoble de plus. Sulpice s'en est rendu compte. En conséquence, Sulpice se montre
faisant trêve à sa réserve ordinaire, il passe résolument l'éponge sur '"«^ ^^^^^^
CCS laideurs, n'en laissant subsister qu'une seule — déjà bien choquante, ^"* " '^^^'
il est vrai, pour un admirateur du martyre tel que lui. Je veux parler de
l'ordre donné par Mardochée à sa nièce de cacher son peuple et sa
religion : praeceperat et ut de hoc re omnino taceret (2, 11). Cela, c'est
du vieil hébreu tout pur. Abraham et Isaac, ces parfaits gentlemen selon
Renan, y eussent applaudi (cf. 1. 1, p. i65 : La Véracité et la Dignité
conjugale chez les Abrahamides), Mais le niveau moral s'était haussé;
les Machabées en auraient eu honte. En sorte que c'est pour moi un
regret d'être obligé de constater que Sulpice rapporte le fait sans avoir
l'air d'en être autrement scandalisé '.
Quoi qu'il en soit, on peut remarquer pour ce dernier détail, comme pour tous ceux qui précèdent, qu'Esther, jusqu'à présent, est restée passive, se laissant diriger par son oncle et par les amis de ses oncles. Le rôle qu'elle a joué n'est certes ni noble, ni sympathique; mais elle en a été jusqu'ici, pour ainsi dire, irresponsable. Maintenant que la voici Esthety € mariée > et maîtresse de sa conduite, nous allons pouvoir mieux Jj"^^^ présent apprécier la valeur du type féminin qu'elle représente. Elle se met à '^|^f^^^^^^i l'œuvre pour tirer son peuple des griffes de l'agagite Aman, l'ennemi personnellement, héréditaire des Juifs. L'aventure a deux phases : c'est d'abord un petit drame intime qui se passe autour de l'alcôve ou dans la salle à manger. La sultane favorite, forte de sa beauté et de l'empire qu'elle lui garantit, entre résolument en campagne contre le vizir favori. Avec l'adresse et Tastuce d'une Maintenon, elle lui tend un piège; puis, sans délai, c'est
I . Un commentateur anglais, dont je me servirai plus lom(v. infra^ p. 222), pour mieux marquer les divers deg^rés de la loi d'édification et qui s^est préoccupé spécialement de ce que pourraient penser les jeunes filles en lisant la Bible, dit au sujet de l'injonction adressée à Bsther par Mardochée : « La convenance est douteuse, si le motif est bon. Nous ne devons jamais avoir honte de notre religion ni de notre peuple. D'autre part, Esther était subordonnée et devait obéir. Que les jeunes filles apprennent d'elle à déférer aux instructions de leurs parents. Let young vomen learn from her ta pay a due déférence to the instructions oj their parents. Bien des maux seraient évités si, comme Esther, les jeunes filles obéissaient toujours.» (Ctmdensed Commentary andfamily Exposition of the Holy Bible, containing the authoriMed version ofthe Old Testament with the most valuable criticims ofthebest biblical vfriters and practical réflexion, etc.» by the Rev, Ingram, Cobby M. A,)
PETITS BSSAIS
avec le sang-froid effironté et dépouillé de scrupules d'une Montespan qu'elle Py roule, désemparé et vaincu. Suipice n'efiFace pas trop le caractère réaliste de ces scènes. Il laisse même subsister la prétendue tentative de viol qui nous montre Esther comme passablement impudente
Le récit de Suipice et Assuérus comme un parfait imbécile. En revanche, tout le côté trane donne gique et sanglant de l'histoire est, par notre auteur, écarté ou dissimulé.
aucune idée exacte g^^^ exposé ramènerait les choses simplement à ceci : grâce à Mardo- ^^^ ^ chée et à son c illustre > nièce, les Juifs ont pu échapper aux embûches mortelles dressées contre eux par un ministre scélérat. Aman est puni, Mardochée reçoit une récompense, et tout finit là : Aman cruci affigù tur, omnia botta ejus Mardocheo data; Judei sunt absoluti. Mais il y a vraiment autre chose. Je ne me fais aucune idée exagérée de la sagacité de Suipice, non plus que de l'attention qu'il portait aux textes abrégés par lui. Pour si petite cependant que soit la part qu'on veuille lui concéder en matière de critique, on ne peut absolument pas admettre qu'il n'ait point vu que le livre d'Esther était une prédication de haine, de sang et de vengeance, la plus féroce et la plus atroce qui se rencontre
U Une d'Esther, dans la littérature du monde entier. Quand il s*agit de haïr, aux Jui£s la prédication palme. C'est pour cela qu'on peut les défendre, comme je l'ai fait toute ma vie, et soutenir que le degré de tolérance qu'un pays leur accorde marque l'étiage exact de la civilisation de ce pays. Mais les aimer est impossible. Si on avait su que Jésus était Juif, il n'aurait pas été aimé. Le plus gros des sympathies lui est venu de ce que les Juifs l'avaient martyrisé.
Les rabbins considèrent le livre d'Esther comme le < Megillah » par excellence. Si grande est leur vénération qu'ils affirment qu'après la
de haine la plus atroce qui se soit vue.
Place privilégiée qu'il occupe
dans la littérature venue du Messie, tous les autres livres seront détruits à l'exception de juive. j^ j^^^ ^^ d'Esther. Samuel, David, Satomon, Job, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Daniel, tous les historiographes, les prophètes, les hagiogp-aphes tomberont en désuétude comme inutiles. On ne lira plus les psaumes, ni les proverbes, ni les visions; mais le récit des gestes glorieux de la nièce de Mordecaï, avec l'inexting^ble émbsion de formules haineuses qui les encadre, Israël, même régénéré et maître de l'univers, ne pourrait s'en passer. Il le lira pendant les siècles des siècles, aussi assidûment que les volumes sacrés du Pentateuque, expression directe de la parole de Dieu ^ Or, comprenez bien ceci : le but principal ou
On doit le lire
beaucoup, on doit le lire
toujours
parce qu'il
apprend â haïr.
1 . Cette opinion est attribuée (dans Old Path qui cite le texte hébreu) à Moïse Maimonide, la plus grande autorité de la Synagogue en un temps où la Synagogue se couvrit d'éclat. Au xii* siècle, on disait de lui : « Entre Moïse et Moïse, il n*y a pas d*autre Moïse. > Je viens d'exprimer ici, plus nettement mon appréciation en réponse à un aimable contradicteur qui s'est plaint de ma trop gTsoide sévérité sur ce point. C'est plutôt le reproche d'indulgence que j'aurais mérité. Les Juifs sont dans l'histoire les représentants par excellence du sentiment le plus antisocial qu'il y ait au monde. La prédominance de ce vice mental parait les avoir empêchés de former une société durable. Le mot que j'ai
NOTES ET NOTULES igS
plutôt unique du livre d'Esther est d'exposer les origines de la fête des Pourîm {o\ f poupaTot, Septante), laquelle se résume en la célébration d'un massacre.
Aman ayant été mis en croix et Mardochée se trouvant élevé au II a institué rang de prince, des lettres scellées de Panneau royal furent expédiées P^"'' ^^^f^l vers les cent vingt-cinq provinces de l'empire achéménide, invitant les ^ luiUoaaU Juifs à piller et à détruire les maisons de leurs adversaires, préalable- ^ ^ ^^^' ment mis à mort, y compris les femmes et les enfants : ut omnes ini" micos suos cum conjugibus et liber os suos interficerent atque delerent (8, lo). Cette opération était autorisée à jour fixe. En conséquence, le Et cette fite iS"»* adar, douzième mois de l'année, il y eut, rien que dans Suze, «^ '^ cilibration quinze cents personnes égorgées, plus les dix fils d'Aman PAgagite. ^'''" massacre. Un nombre proportionnel de victimes succomba dans les provinces avec le concours des juges, généraux et procurateurs de tout grade (9, 3); car la terreur de Mardochée et du nom juif avait tout envahi (8, 17). Le roi rendit compte de ces premiers résultats à sa jeune concubine et lui demanda: «Que veux* tu de plus? Je donnerai les ordres qu'il te plaira. Quid ultra postulas? et quid vis ut fieri jubeam» (7, 19). Celle-ci lui répondit : c Si cela ne te déplaît pas. Du viritabU rôle
j'aimerais bien qu'on recommençât encore pendant une journée, et d'Esther
au milieu de ces boucheries.
. cité (t. I*'» p. 298) de Spinoza a été par mol trop adouci. Ce grand observateur de la nature humaine et ce grand cœur, qui n'eut rien de juif, disait de ses compatriotes que Paversion dont ils accablaient les autres peuples donna naissance parmi eux à une haine qui ne s'apaisa jamais, continuum, s'enracinant au plus profond de leur âme, et 8*y développant sans cesse, identifiée qu'elle était avec la piété et la dévotion: odium e:$ magna devotioue seu pietate orium. Les passions haineuses furent chez les juifs, on vient de le voir, l'objet d'une culture spéciale qui, peutêtre, se pratique aujourd'hui encore à en juger d'après leurs catéchismes et leurs livres scolaires. Aussi ne se sont-elles déployées nulle part ailleurs avec autant de violence et d'opiniâtreté : quo sane nullum majua nec pertinaciua dari potest, {Tract, theol.-pàlit.^ xvii, 20.) J'ajoute que Patrodté de sentiments dont ont fait preuve les Chrétiens en certaines matières est de source biblique. Quand le pseudo-Esdras dit que les âmes des justes, dans le Paradis, jouissent de sept joies dont la plus sensible est de contempler les supplices subis par les damnés, il parle en Juif. TertuUien s'approprie cette effroyable opinion avec une extrême énergie : malim ad eos conspeetmn insatiabilem conferri. (De SpectacnUiSy 3o.) Mais nul ne Ta exprimée avec une plus affreuse tranquillité que Bossuet : c Dieu et ses serviteurs se riront d'eux et leur insulteront... > (Sermon sur le Jugement dernier.) c C'est, direz-vous, pousser la vengeance jusqu'à la cruauté. Je l'avoue ; mais tous les justes entreront dans cette dérision. > (Élévation eur les Mystères.) A la fin d'une des lettres faussement attribuées à Sulpice, notre auteur est censé avoir écrit à sa sœur Claudia quelque chose d'analogie à la phrase de Bossuet. C'a été une de mes raisons pour n'admettre les septem epistulae qu'à titre apocryphe dans l'œuvre du bio^aphe de Martin. J'ai montré que Sulpice avait lu l'Ancien Testament du bout du doigft; encore pourtant s'en est-il quelque peu ressenti; mais cette dureté de cœur qui découle de la Bible, il en est resté exempt. La fréquentation de Martin et la supériorité morale de cet être d'une si exquise tendresse purent le préserver.
aussi que les fils d'Aman fussent accrochés au gibet de leur père > (9, 24). U en fut fait ainsi.
En ce bout de dialogue explicatif de la seconde tuerie, qui porta le total des morts à soixante-quinze mille, ut tantum in septuaginta quinque milita oceisorutn itnpierentur (9, 20). Esther se présente Elu les provoque décidément sous un jour peu racinien. L'air < féroce et doux » avec et s*y complaît lequel elle lape le sang de tant de victimes, ses gestes concentrés et mermlleusement. discrets à la ma(nière des animaux de race féline, auraient pu faire grand'peur aux demoiselles de Saint-Cyr. Nous-même, ils nous por« teraient à voir en elle une mégère abominable, n'était que nous la connaissons comme Théroîne d'une fiction patriotique, inventée pour stimuler la résistance contre Antiochus. Car, vous entendez bien que, tout comme les exterminations effroyables du temps des juges et des Rois, ces lugubres statistiques, où les morts se chiffrent par milliers de milliers, sont aussi fausses que sont chimériques les événements au milieu desquels on les rencontre. Imaginez les nobles et majestueux souverains de la dynastie acbéménide autorisant d'aussi sauvages désordres. Néanmoins, il n'en faudrait pas conclure que cet évident défaut C'est de là d'historicité ait jamais été soupçonné par les Juifs. Au temps de Jésus, qu'elle a tiré notamment, la fête nationale, originairement instituée par Mardochée et sa yraie gloire, par Esther (9, 27), — le texte biblique fait d'eux de vrais législateurs, — était célébrée avec grand enthousiasme ' , et les traits les plus horribles du récit traditionnel se redisaient à satiété comme des motifs de délectation. J'ai déjà signalé le penchant des écrivains bibliques pour les hécatombes humaines. Ils savaient que c'était le plus efïicace moyen Du goût des Juifs de rendre populaire la fête nationale. Le Talmud décide expressément pour les récits que tout homme pieux c est obligé de s'enivrer de vin aux Pourin, de sanguinaires, façon à ne plus discerner entre : maudit soit Aman, et : béni soit Mordecai' », les deux formules que l'on chantait infatigablement au cours de la fête. A la même place, le Talmud raconte très gravement cette
I . La vénération qui a toujours entouré Esther et Mardochée s'atteste par ce fait que leur tombeau supposé, situé en Perse près d'Hamadan, est resté un lieu constamment visité par les pèlerins juifs pendant le moyen ftg^e. (Porter's Travêls iu Persia, II, 107.) Dans un roman qui justifie tout ce que j*ai dit des audaces de Timai^nation juive, Disraeli fait nattre auprès de cette tombe le héros de son roman intitulé Alroy, un personnag^e quUl présente comme historique et à qui il attribue modestement la conquête de Tempire des califes de Bag^dad. Au xu* siècle, ce David Alroy, descendant des anciens rois et c prince de la captivité >, se serait emparé avec une poignée de Juifs de l'immense domaine du Califat, alors défendu par les sultans Seidjoucides. Disraeli, qui raconte cela en faisant semblant de croire qu'il l'a vu dans l'histoire, ne pouvait pas ne point rapprocher ces faits du souvenir d'Esther : c J*ai donné Hamâdan pour résidence à Alroy, dit-il, cette ville étant une place favorite à cause de la tombe d'Esther et de Mardochée, from being tlie burial place of Esther and Mordeeai, > {Alroy, a romance by B. Disraeli.) M. P.
3. Cité ainsi dans Old Path : Talmud Tr. Megillah, fol. 7, col. 1,
amusante histoire : Deux rabbins illustres, Zira et Rabba, passent les Pourin ensemble, s'enivrent comme il convient; puis, Rabba, rendu furieux par le vin, tue le malheureux Zira. Cependant, quand il le voit étendu sans vie à ses pieds, sa raison se réveille et aussitôt il adresse à Dieu une ardente prière pour la résurrection de Zira. Cette faveur lui est concédée. L'année suivante, Rabba propose à Zira de recommencer la fête en célébrant une fois de plus avec lui la solennité nationale. Sur quoi, le judicieux Zira répondit : « Les miracles ne se font pas tous les ans. » {Ibtd., fol. 8.)
Sans aucun doute, le sentiment de la conservation de la race est un mobile assez généreux et énergique pour ennoblir les choses les moins relevées, et c'est l'effet qu'il peut produire sur un Juif de naissance en ce qui concerne la figure d'Esther. Je suis convaincu qu'en 1793 et 1794, l'intégrité et la gloire de ma patrie, que j'adore, furent maintenues et fortifiées par l'atroce et sanguinaire énergie du gouvernement conventionnel. Je ne serais pourtant pas très satisfait si notre droit public avait institué une cérémonie civique et religieuse pour célébrer tous les ans le souvenir de la Terreur. J'en serais même affligé et humilié, bien que nous ayons des voisins qui se livrent avec entrain à des pratiques analogues. Ils sont, il est vrai, grands lecteurs de la Bible, et c'est un peu d'elle qu'ils tirent leur conception de la civilisation. Moi, je suis Français; c'est du sang de Gallo-Romain qui coule dans mes veines; ou plutôt ce sont les idées gréco-latines qui forment mon oxygène intellectuel, l'air respirable qui m'environne. Je ne crois pas à l'utilité de la haine, pas même comme procédé de conservation, ainsi que Spinoza la qualifie. En tout cas, si elle a pu produire parfois quelques avantages, je n'en veux ni pour moi ni pour les miens. Cependant, tout bien pesé, je puis comprendre sans trop de peine l'admiration des Talmudistes et de ceux qui, pendant vingt siècles, ont suivi leurs leçons. La patrie avant tout, principalement quand elle se confond avec la foi religieuse. Mais Sulpice, lui, était trop peu enclin à glorifier la descendance d'Abraham pour adopter un semblable point de vue '. Il n'était pas davantage disposé, on le sait, à recourir aux artifices de l'allégorie en imitation de ceux qui voyaient dans Esther une préfiguration de l'Église et dans Âssuérus une symbolisation de Jésus. Un troisième procédé s'offrait à lui, et voici dans quelles conditions il l'adopta : au récit littéral il emprunte tout ce qui lui paraît, à la rigueur, admissible ; les détails contradictoires, il les accommode et les ajuste de son mieux; les couleurs trop vives, il les adoucit ou les éteint ; quant aux traits décidé-
Que Pamour
de la race
et de la patrie
excuse bien des choses.
Mais qu^ il ne suffit
pas à faire
de la haine sans fin
une conception
humaine
et civilisée.
Que Sulpice
tt*a pas voulu voir
Us vilains côtés
du récit biblique.
En quoi il a eu pleinement raison.
I . Les < pères > contemporains de Sulpice n*ont pas les mêmes hésitations, en •'abstenant, bien entendu, d'entrer dans le détail. Au moyen âge, on trouve des poèmes qui racontent épiquement le mariage d'Esther avec Assuérus et la déconfiture d'Aman. M. Ébert en cite un en trimètres archaïques, qui est très chaud et se termine par ces mots : c le Christ a sauvé son peuple de la ruine ; gloire à lui, le roi invincible ! > (Histoire de la Littérature latine-chrétienne. II, p. 349.)
De la mégère du livre sacré
il a fait la suave Esther des demoiselles de Saiat-^^yr.
Après lui,
Racine a complété
cette
métamorphose.
ment répulsifs et choquants, il les fait totalement disparaître. Grâce à ce travail de sélections, de nuances et de suppressions combinées, il construit un type féminin qui fut très vite accueilli par l'imagination chrétienne. De tant de métamorphoses que le régime nouveau opéra sur les matériaux anciens, je n'en vois guère aucune qui se puisse comparer à ce changement d'une narration haineuse, sanguinaire et athée en une prédication de tendresse, de modestie et de piété. Telle est bien, en effet, PEsther qui nous est devenue familière après avoir, au préalable, ravi les pensionnats de demoiselles. Mais ce type de femme quasi chrétienne avant le Christ, ou plutôt — car notre Esther est à peine femme — ce t^'pe de jeune fille courageuse par soumission, timidement hardie par humilité, douce, désintéressée, tendrement pieuse, si Racine Pa merveilleusement idéalisé, c'est d'après la Chronique, non d'après l'Écriture; car Sulpice, le premier, avait su la mettre en scène après l'avoir dégrossie, assainie et purifiée.
Que Sulpice Ns GBNTILIUM CIBIS PARTICIPARBT (Chr. II, 12, 6, lo). — C'est
croyait trouver Punique allusion aux choses religieuses que contienne le livre d'Esther.
Vascétisme j| ^ ^j^jj^ ^^^ remarqué que le nom de Dieu ne s^y serait pas rencontré
^Estfur^ si les interpolations grecques ne l'y avaient ultérieurement introduit.
Tout autre sentiment qu'une furieuse haine nationale en est absent.
Quant à la distinction entre les mets purs et impurs, elle avait pour les
Jui£B de la période où Esther fiit rédigée, plus d'importance que la loi
et les prophètes réunis. Je Pai signalée dans Daniel; nous allons la
retrouver dans Judith; et toujours Sulpice lui donnera une signification
ascétique alors qu'elle était surtout un énergique moyen d'élever une
haie infranchissable, — c'est le mot des Pharisiens, — entre PIsraélite
et Pétranger.
Josèphe s'accorde
avec Sulpice
pour faire
des Juifs
des républicains.
Deo hominibusqub invisum (Chr, II, i3, 3, 23). — Cette définition du peuple juif, à la manière de Tacite, exitialis superstitio, odiutn gêner is humant, est de couleur romaine, nullement biblique. € Ils ont des coutumes différentes de celles des autres peuples; ils ne se soumettent pas aux lois du roi; il n'est pas convenable que le roi les tolère, > dit simplement le ministre d'Âssuérus {Esther, 3, 9). Il est curieux de constater comment Josèphe donne à ce passage une couleur républicaine: c Les Juifs, fait-il dire à Aman, sont un peuple répandu dans toute la terre, qui est ennemi de tous les autres, qui a des lois et coutumes toutes particulières, qui est tout corrompu dans ses mœurs et qui a, par son inclination naturelle, une si grande haine pour les rois qu'il ne peut souffrir leur domination et la prospérité de leur empire. » {Archéologies judaïques, XI, 6.)
Nabuchodonosor nuncupat {Chr, II, 14, 1,4). — Le Livre de Judith constate, d'une part, que Pinvasion au cours de laquelle cette
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héroïne sauva son peuple eut lieu après la captivité; et que, d'autre part, les envahisseurs étaient dirigés par Olopheme, commandant au nom de Nahuchodonosor. Cette double assertion a beau être fantastique, elle ne détonne nullement au milieu des étrangetés dont le récit pullule; et si Sulpice ne Padopte pas simplement comme toutes les autres, c'est que son travail de chronologie le contraint à la critique. U s'y prend, ma foi, le plus ingénieusement du monde, en remarquant que le roi Ochus, dont la durée de règne s'adaptait à ses comptes, fut un souverain violent, emporté, cruel, avide de conquêtes, tel que l'avait été Nahuchodonosor. Or, dit-il, la Bible donne ce nom à Ochus comme on appliquerait le nom de Néron à un prince sanguinaire et persécuteur. Ceci, ce n'est pas de la divagation allégorique, c'est de l'interprétation historique à la façon moderne et du meilleur aloi. Je ne crois pas qu'il soit exact de dire que les écrivains bibliques avaient adjectivé le nom de Nahuchodonosor comme on fit plus tard pour celui de Néron. Je penserais plutôt que c'est l'auteur de la Chronique qui a imaginé cette très scientifique hypothèse afin de mieux justifier sa chronologie. Mais, au moment de lui en faire honneur, je lis un extrait tiré d'une autre Chronique, celle de l'arabe Tabari où l'anecdote de la fosse aux lions est racontée à peu près comme dans Daniel; après quoi rhistorien arabe ajoute : c C'est là une légende. Le roi ne s'appelait pas Nahuchodonosor, mais Kerdam , et comme ce Kerdam était un très méchant homme, les fils d'Israël l'appelaient Nahuchodonosor selon leur habitude de donner ce nom à tous les rois qui faisaient du mal^. Cette coïncidence entre notre texte et celui du chroniqueur musulman est curieuse. Quoi qu'il en s6it, hormis ce point, Sulpice tient, comme de raison, tous les détails fournis par le livre de Judith pour indubitables. U passe simplement sous silence les plus embarrassants, entre autres, l'existence de cette ville de Bétulie, rempart de la Judée, si prodigieusement ressemblante à Jérusalem et dont personne n'a jamais pu indiquer la place sur la carte.
Ingéniosité
de Sulpice
pour transformer
le Nabuchodottosor
de Judith
en Artaxerxès
Ochus,
Il est imité par Tabari,
le chroniqueur primitif
de Vislandsme,
L'aicéiisiDs MORIBUS quam vultu illustrior (CAr. II, 16, I, i). — Cette (In ascètes, admiration pour les c mœurs» d'une femme qui provoque des convoitises amoureuses contre lesquelles elle sait n'avoir aucune défense, ressemble à une gageure. Sulpice aurait bien dû ne pas employer ce Pourquoi Sulpice mot, qui est ici très malheureux ; car enfin Judith, en acceptant Vlnvi- ^f^re les mœun tation à souper de ce brutal soldat dont elle avait savamment allumé les désirs, s'était, par avance, résignée à le laisser se satisfaire, pourvu que la volupté même le rendît plus aisé à égorger. Tout peut être à louer en cette singulière aventure, hormis les c mœurs ». Mais voici :
de Judith.
I. Tabari ou Taberi (Abou-Djafer Mohamiued, 839-922). Sa Chronique arabe, considérée comme véridique, a été traduite en latin par Kongarten, Ghreiaftwald, i83i-i833.
De Fascétisme
des Mazdiens
et des Juifs
après la captivité.
Sulpice prend ces pratiques rituelles de rexclusivlsme
national pour des marques d^aastiriti pieuse.
Vue sur les origines de Pascitismt,
Causes qui,
au début de l'ère
chrétienne,
rendirent
opportun
un mouvement
de ce genre.
Judith est illustre comme Esther, pour des raisons analogues, et aussi pour quelques autres motifs, parmi lesquels un scrupuleux respect des prescriptions relatives au boire et au manger (cf. supra la formule : ne cibis gentilium participaret, à propos de Daniel; et aussi à propos d'Esther). C'est ce que Sulpice a voulu e!tprimer par le terme morihus afin de ne pas répéter une troisième fois la même rédaction. Les observances concernant l'alimentation et la toilette, qui avaient peu d'importance avant la captivité, devinrent prédominantes quand la loi mosaïque entra en contact avec la loi mazdéenne, toute pleine de prescriptions sur les purifications et les souillures. Pour les Juifs du second siècle avant Jésus-Christ, les règlements diététiques, moyen de faire de leur race un groupe jalousement distinct de toutes les autres races, doivent être respectés en première ligne. N'admettre de nourriture que celle qui a été préparée d'après des procédés fixés par le rite; tenir pour souillés, et aussi imprimant souillure, des mets qui auraient subi certains attouchements, voilà l'essentiel de la religion. On n'a qu'à voir dans le récit original avec quel soin minutieux Judith compose sa valise quand elle quitte Béthulie. A vrai dire, elle se fait accompagner d'une servante, non pas parce qu'elle aura besoin d'aide pour le meurtre, son bras de virago suflBit, mais uniquement pour porter son vin, son huile, sa semoule. Sulpice est séduit par la similitude avec ses chères pratiques d'ascétisme, un mot qu'il est temps pour nous d'étudier, ainsi que les choses qu'il représentait à l'époque dont nous nous occupons.
Si l'on essayait de classer les œuvres principales accomplies par le premier moyen âge, on trouverait, avant toutes les autres, celle qui consista en la purification et la réglementation des instincts les plus violents, les plus exclusivement personnels de l'homme, ceux qui concernent la nutrition et la reproduction. La mer\'eille du catholicisme, c'est qu'avec des principes utopiques et des croyances absurdes, il ait réussi à faire accepter une discipline morale et sociale qui a créé la société moderne. Dans cette tâche, l'ascétisme, à un moment donné, fut le principal ouvrier. De ses exagérations sont sortis, puissamment conditionnés et fortifiés, ces sentiments nécessaires à toute vie saine et bien ordonnée : la sobriété, la pudicité, la retenue dans les actes familiers, la réserve dans le langage, la convenance dans l'attitude et le vêtement. Je n'entends point soutenir, comme cela se fait couramment, qu'il s'agisse d'une innovation due au nouveau culte. Pour avancer un tel paradoxe, il faudrait, au préalable, effacer les plus nobles souvenirs de l'existence grecque et romaine. Néanmoins il est indispensable de se rappeler, d*abord que l'effort accompli en ce sens par le monde antique resta toujours très partiel, et ne réussit complètement que dans l'éducation militaire; ensuite, qu'aux approches de notre ère, il s'était produit, par suite de la ruine des vieilles croyances, un immense désordre aussitôt suivi d'un abaissement énorme de la
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moralité générale. Ce fait, graduellement mis en plus grande saillie pendant la première période impériale, devint encore plus sensible sous l'empire chrétien par le contraste entre les prétentions de la religion nouvelle et le complet échec pratique qu'elles semblèrent subir au premier abord. A aucune époque, en efifet, le désarroi moral et social n'atteignit des proportions pareilles. Si l'on voulait s'en rendre compte, il n'y aurait qu'à prendre pour mesure ce que nous savons des beaux temps de la vie républicaine en Grèce et à Rome.
Dès les premiers jours de l'empire, — c'est-à-dire lorsque l'activité militaire, ayant rempli son objet, n'a plus de but; que l'activité politique, arrivée aux résultats qu'elle ambitionnait, ne sait plus où s'exercer; que les religions d'autrefois, discréditées par leur mélange avec des doctrines étrangères, ne fournissent plus de principe dirigeant; et que, d'autre part, les richesses de l'univers, entassées dans ime seule ville, ont mis aux mains d'un petit nombre de privilégiés une capacité, en apparence incommensurable, de se procurer toutes les satisfactions, — à ce moment, dis-je, la bête humaine, naguère si fortement disciplinée et contenue par l'esprit guerrier et civique, se débride peu à peu. Ceux qui résistent à tant de corruptrices séductions et savent trouver, dans la situation générale transformée, de nouveaux et généreux mobiles, donnent au monde le spectacle qui rendit souvent si admirables certaines périodes du haut empire. Mais les exemples de cet ordre devenaient de moins en moins nombreux, par la raison que les conditions sociales et économiques étant restées les mêmes et la politique seule ayant changé, toute modification profonde et décisive était impossible. L'esclavage et la grande propriété qui subsistent quoique rien ne les justifie plus, suffiraient à eux seuls à expliquer tout le mal. Or, ces traits généraux, que je viens de montrer s'accentuant pendant trois siècles, n'éprouvèrent aucun changement quand le Christianisme, d'ennemi qu'il était de l'empire, en devint un des éléments officiels. Sans doute, lorsque le gouvernement se fit chrétien, beaucoup d'existences individueUes furent modifiées; mais l'existence générale ne bougea pas, du moins dans le sens du bien; car, dans le sens du pire, je crois que le peuple des grandes villes, ayant perdu même le souvenir qu'il fut autrefois citoyen, était descendu au dernier fond de l'abjection. La populace de Constantinople, par exemple, formait un limon humain le plus répugnant qui se soit jamais vu; et je la cite de préférence à celle de Rome parce qu'elle était chrétienne, passionnément et sans mélange. U devenait évident que les résultats de cette splendide civilisation matérielle acquise par six siècles de luttes infatigables et de progrès continus allaient bientôt périr, puisqu'ils ne servaient plus qu'au profit de quelques-uns et n'étaient employés que pour assurer les plus basses tendances de notre nature. Les grands ressemblent à de vigoureux et puissants animaux, sans aucune préoccupation élevée, portant toute leur ardeur vers le plabir et ne connaissant pas
Étendue et profondeur
du désarroi moral.
Pourquoi la corruption va grandissant.
Les causes
politiques,
économiques
et sociales
qui l'expliquaient
restent les mimes ;
le christianisme
n^y change rien.
En quoi consbtt le scrupule. Les petits s'abandonnent eux aussi à leur ignoble paresse
la décadence et de mendiants repus. C'est en cela que consiste proprement ce qu'on
comment *^(^"' a désigné par le mot de décadence; et, ainsi compris, il peut s'appliquer
QUMdTempire i^^^lî^'éremment aux quatre premiers siècles. Bien entendu qu'employé
^f sans restriction comme presque toujours, il était superficiel, je l'ai déjà
devenu chrétien, fait remarquer. Plus que superficiel, inexact, parce que si l'ancien
régime s'affaissait dans ses souillures, de toutes parts germaient et
mûrissaient les éléments d'un régime très supérieur. Mais enfin le fait
visible et dominant, à quoi tout le reste aurait pu se ramener, c'était
l'abandon de toute contrainte morale; moral restreint, dit Malthus,
Comment et le mot est ici de parfaite application. Ce fait était général, aucune
le nouveau culte classe n'y formait exception. Comme de juste le relâchement, universel
en se fortifiant quant aux personnes, affectait d'ime façon plus spéciale les deux
^itaff^bUr V^^^^^^^ l^s moins aisés à contenir, ceux contre lesquels l'ancienne
son efficacité <^ulture avait péniblement et fortement élevé une double barrière:
moralisatrice, la sobriété et la pudicité. Il n'est pas possible de nier que la prédication
chrétienne, triomphante quand l'Église était humble et moins fréquentée,
n'avait conservé que des prises beaucoup moins profondes depuis que
Que le clergé fut le Christianisme était monté au rang de culte d'État. J'ai recueilli et
gravement atteint classé des documents, allant du milieu du iv« siècle jusqu'à la fin du v«,
.. ^^ qui ne laissent subsister aucune hésitation sur ce point % et il y eut des
universelle, moments où le clergé, qui alors arrivait à sa pleine formation comme
corps distinct et privilégié, se trouva entraîné, peut-être plus encore que
les fidèles, dans la débâcle générale. On verra ce que j'en dis quand
j'essaie d'expliquer la vMiie nature et les causes réelles du mouvement
priscillianiste. C'est alors que^ reprenant en sous-œuvre un plan de vie
qui avait eu d'anciens et nombreux précédents, quelques hommes d'élite
entreprirent une campagne d'assainissement et de purification.
Essai Au surplus, l'élan se produisit aussi bien en dehors qu'en dedans du
(cTune réaction monde chrétien. Les philosophes néo-platoniciens y participèrent avec
visant à assainir y^^ ardeur extrême. Mais je ne parlerai d'eux que très incidemment,
et à purifier, j r i
I. Jérôme (préface de la Vie de Malchus) dit qu'il avait projeté d'écrire, tout forme de biographies successives, l'histoire de l'Égalise chrétienne; et quel dommage qu'il n'ait pas réalisé son plan, s'il avait dû en sortir beaucoup de morceaux tels que cette vie de Malchus, chef-d'œuvre de simplicité, de réalité et de bonne grâce. Le but de Jérôme était de montrer comment l'Église, agrandie par les persécutions, couronnée par les martyrs, subitement diminua en vertu quand des princes chrétiens la firent forte et riche : postquam guident et divitiis major, sed virtutibus miuor fada sit (Vita Malchi, i ; cf. in Galatas et Episi, ad Nepùlianum^ 6, où il reproduit cette vue avec plus d'énergie). Il y a une correction à introduire dans l'opinion de Jérôme. Ce qu'il dit des effets de la victoire définitive s'était produit précédemment à chaque phase de prospérité. Sur les mœurs du clergé, en particulier, lire, dans les œuvres de Cyprien, une description de l'Église d'Afrique à la veille de la persécution de Trajan-Dèce (Epistola, VI et LXII). Voir aussi dans Busèbe (Hist. écoles,, VIU), ce qu'était le clergé au moment où allait éclater la grande crise dioclétienne.
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par voie de courtes citations et pour maintenir à cette première partie de ma recherche son caractère de généralité. C'est le milieu où vivaient Martin et Sulpice qui me préoccupe. Là, — avec des nuances, nos deux amis, dans la pratique, se montrèrent modérés, — le programme consistait en une lutte infatigable contre les penchants sensuels; et certains ne craignaient pas de la pousser jusqu'au refus des satisfactions qu'exige l'existence matérielle, dont on aurait voulu étouffer tous les besoins. Comme la sensualité menace sans cesse d'annihiler la conscience, il n'est pas de moyens tendant à la refréner qui ne parussent acceptables, dussent-ils mettre la vie en péril. Théoriquement, pour l'ascète chrétien, la vie importe peu; c'est au salut étemel qu'il faut songer. Je n'ai pas besoin de marquer ici le danger de dépasser la vraie limite. Les impulsions personnelles doivent être contenues ; mais c'est aussi un devoir de maintenir la santé afin que chacun puisse s'acquitter envers l'ensemble. Seulement, cette remarque est sans poids auprès du Chrétien qui ne doit rien qu'à Dieu. C'est pourquoi les macérations, même extrêmes, étaient préconisées comme très efficaces dans la.grande bataille contre la tyrannie de la chair. Entendez bien que le mot c bataille » n'est pas ici une métaphore de hasard. Il exprime exactement le point de vue des promoteurs de l'ascétisme. Leur langage est invariablement emprunté au vocabulaire militaire, surtout à ce régime d'entraînement (a<ncv}(rtc) que suivaient les anciens athlètes, et qui avait tenu une si grande et si utile place dans le monde grec. L'Ascèse représentait un effort patient et tenace, comportant des privations systématiques et des exercices rigoureusement réglés en vue d'obtenir la perfection du corps et des muscles. Les nouveaux combattants la pratiquèrent dans des conditions à peu près semblables, quoique en se proposant un but très différent. Eux aussi, ils sont des lutteurs athlétiques' qui visent à dompter les exigences de l'estomac par le jeûne, les ardeurs de l'instinct sexuel par la continence absolue, les tendances à l'orgueil et au contentement de soi-même par l'humilité. Cette dernière notion est nouvelle comme le mot qui la représente. On le trouve pour la première fois pris en ce sens dans Tertullien, un des précurseurs de l'ascétisme. Jamais cerveau grec ou romain n'avait imaginé que le fait d'être humble, humilis^ allait devenir un substantif abstrait représentant la plus haute des vertus, parce que la plus difficile à pratiquer. L'humilité est, en effet, tellement contre nature qu'elle n'a jamais beaucoup réussi à se répandre. En revanche, elle a considérablement fortifié le penchant à la vénération
I. Le vocabulaire de rascétisme est curieux à établir dans sa série chronologique : àoxeïv, s*ezercer; àoxelv icêvxaOXov, s'exercer aux cinq combats; aaxr,fft;, le fait de se livrer à des exercices systématiques et assidus ; le régime des athlètes; et, par métaphore, la méditation. 'A^xYiir,;, celui qui 8*exerce; plus tard, ascète et moine. 'A<nirnx6c, ce qui est propre à exercer : §i6c à<nct;Ttx6;, l'existence de qui aime à s'exercer ; puis la vie ascétique ou contemplative. 'AaxTjTi^ptov, c'est d'abord un gymnase ; ensuite une cellule monastique ; plus tard un couvent.
Tous
les esprits d'élite^
soit chrétiens,
soit phiiosophês,
y participèrent.
Caractère
militaire
de ce mouvement.
Ascète
égale athlèU
ou soldat.
Apparition
d'une
vertu nouvelle,
l'humilité.
Lt yîtux soldai
Martin^
lt premier ^
la personnifie.
Comment l'ascétisme, égoïste à son point de départ, engendra le plus haut altruisme.
Opportunité,
étendue et profondeur de ses effets.
La sobriété
et la pudicité,
fondement
de
toute civilisation,
De quelques-uns des procédés employés par les in pires* pour restaurer CCS deux vertus.
qui, lui, nous est parfaitement naturel. En relevant ce détail où il faut voir Tunique trait vraiment neuf que présente notre recherche et en le rapprochant des mots spéciaux que je rappelais à l'instant, mots par lesquels Tidée de lutte est si fortement exprimée, je pense à Martin. Il fut le premier type complet et vraiment sympathique de l'humilité, — chose rare, les humbles tournant volontiers à une orgueilleuse aigreur, — et toujours, néanmoins, il parle comme un soldat. J'avais cru d'abord que c'était parce qu'il avait vécu vingt ans dans l'armée. Je me trompais ; son choix d'expressions résulte de ce qu'il se sait vraiment être un athlète, un guerrier armé contre les dangereux ennemis de la liberté morale et de la conscience humaine : le penchant à jouir, le goût des joies affaiblissantes que procurent les sens.
La méthode de vie que je viens de décrire opéra de très profonds changements. Peu importe qu'elle ait été prèchée au nom d'un principe le plus étroitement égoïste qui se soit jamais vu, le salut personnel, destructeur de toute solidarité et de toute continuité. L'ascète chrétien, en effet, surtout dans ses personnifications orientales, ne songe qu'à échapper, individuellement, au Démon. Fallût-il sacrifier la famille, la parenté, la patrie, l'amitié, il place avant tout Tespoir de se préparer une vie ultra -mondaine d'étemelle durée et remplie de jouissances délicieuses. Cependant les conversions provoquées par de tels calculs et les spectacles souvent peu édifiants qui durent les accompagner n'en profitèrent pas moins à la raoralisation générale. Le niveau commun en fut notablement relevé. Même les exagérations parfois monstrueuses des ascètes, en frappant l'imagination des masses, réussirent à leur inspirer le mépris et le dégoût de certains actes qui, précédemment, se produisaient au grand jour sans choquer personne. Par là fut constitué un noble idéal de sobriété et de pudicité. Sans doute l'exbtence pratique ne le réalisa jamais, fÛt-ce de très loin, sauf les cas exceptionnels. Il contribua puissamment néanmoins à régler cette existence, à la relever, à. l'ennoblir parmi les plus grossiers et les plus abandonnés. Ce fut une œuvre de vigilance tenace, persistante, minutieuse jusqu'à sembler petite et basse. Aujourd'hui, quand nous lisons les admonestations qu'Âmbroise ou Jérôme ou tel autre membre illustre du parti ascétique adressait à des jeunes filles de grande maison, à de jeunes veuves de la haute société romaine pour les inviter à garder la virginité, à fuir les secondes noces, à manger modérément, à ne pas trop boire de vin, à ne pas s'attarder voluptueusement au lit, les détails singulièrement crus et précis dans lesquels ils entrent nous font éprouver un sentiment pénible'. Notre délicatesse est froissée. Comment des
I . Dans une allocation à Marcella qui allait prendre le voile, Tibériut, évSque de Rome, dit : c Tu es pure, défie*toi ; bois très peu de vin pour ne pas exciter en toi le penchant voluptueux.» (Cf. /lm&rost« O^ra^Dtf Flr^*tit6Mf, III.) Marcella était la sœur d'Âmbroise. — Jérôme écrit à Bustochium, la fille de nUttstre Paula : < Fuis le vin; la jeunesse est un foyer de volupté, ne jette pas d*haile sur
NOTBS ET NOTULES 205
hommes cultivés et pieux osaient-ils, en de telles circonstances, tenir des propos à ce point inconvenants et indécents? La vérité, c'est que ces façons de dire étaient alors générales ; elles correspondaient à des habitudes d'une grossièreté extrême et qu'il fallait nettement désigner pour parvenir à les réprimer. La répugnance même qu'un tel langage actuellement nous inspire, d'où vient-elle, sinon de ce travail d'épuration et de purification, dont nous avons assez tiré profit pour que ces procédés primitifs nous révoltent ? Qu'on se reporte à l'anarchie morale qui résultait alors de tiant de ruines sociales et religieuses accumulées; de tant de traditions méprisées ou perdues. Dans l'état de culture Pourquoi intérieure où nous a mis notre apprentissage catholico-féodal, il est aisé aujourd'hui de s'indigner contre les austérités outrées qui diminuent la force phy- *'* """^ rivoitent. sique, éteignent l'énergie mentale, et risquent de rendre l'ascète impuissant pour toute œuvre utile ou bienfaisante. Ainsi pratiquée, l'austérité Qte VaicHismt ne vaut guère mieux que le suicide ; je montrerai ce côté de la question présentait en commentant la Vita Martini et surtout les Dialogues. Les Pères du ^^ trhdangtnux Désert, notamment, ressemblent plus à des malades atteints d'affections ^ ^' nerveuses qu'à des hommes religieux et pieui^. Aussi voyait-on parfois se produire parmi les moines de véritables épidémies de taedium viiae, où les victimes succombaient en grand nombre (cf. Bibliothèque des Chartes, une étude sur Vacedia des monastères. J'ai perdu la note bibliographique). Mais de ce que l'ascétisme a des côtés dangereux, il ne s'ensuit pas qu'on puisse oublier qu'il représentait une nécessité permanente, laquelle, contrariée ou méconnue,— comme c'est présentement notre cas, — laisse dans l'inertie ceux de nos instincts dont la prédominance est impérieusement réclamée par l'intérêt social. A ce point Mais les services de vue, les services qu'il rendit à une époque où n'existait aucun des ^u*i7 rendit stimulants à l'aide desquels nous le remplaçons aujourd'hui bien qu'im- Z"''*"^ immenses. parfaitement, ne saulraient être trop appréciés. Ils furent immenses. Pour qui a pris la peine de constater à quel excès était parvenue la De la gratitude corruption générale, — j'entends cette corruption qui s'étale, que tous que nous detpns les yeux perçoivent, et qui, par conséquent, va troubler et flétrir toutes **"* ascHes. les classes de la population, — il est impossible de ne pas éprouver des sentiments de gratitude envers ceux qui osèrent alors entrer en lutte contre les appétits personnels débordés jusqu'à l'oubli de toute dignité humaine. Edgar Quinet, ayant constaté que la poésie de l'Inde antique Qmnet et, après elle, la poésie de notre moyen âge occidental, ne. connut que i^ montrait des ascètes pour héros, en concluait que dans ces deux pays, l'ascétisme comme ayant devait avoir été un principe de civilisation*. La remarque est juste; pj^^^J^tiaue
et l'Europe ton petit corps tout brûlant..., n'imite pas ces vierges qui se gorgent...; le ventre chrétienne. •e distend, réagit sur les autres membres, qui grossissent à leur tour...; si le besoin de roter t'éveille, que ce ne soit pas pour avoir trop mangé. » (Epist., XVIIl.) I . Pleinement émancipé vis-à-vis du Catholicisme, plutôt trop excité contre lui, ce qui est devenu chex nous un motif d'adhérer à de grosses erreurs morales et sociales uniquement parce que le Catholicisme les a condamnées, Quinet disait
Citait
trop peu dire :
ils sont au début
de toute civilisation»
Bassesse primitif e
et inévitable de nos penchants.
Les ascètes se trompaient
à vouloir les supprimer.
Mais leur chimérique
tentative
nous a appris
d les combattre.
Que leur doctrine
de l'indignité
de la matière,
toute fausse
qu^elle était,
a fait
beaucoup de bien»
mais trop rétrécie est la portée que Qiûnet lui accorde. Ce n'est pas seulement dans l'Inde antique et dans l'Europe médiévale que les ascètes ont eu un rôle civilisateur: c'est partout où s'est formé un groupe humain, ordonné, progressif et durable.
Il ne faut pas se trop laisser prendre par le petit aspect des choses et surtout ne point oublier que nos manifestations les plus élevées tiennent par des liens absolument infrangibles aux plus grossiers phénomènes de notre nature. Au sommet de la culture se retrouve l'inéluctable influence des fatalités réelles les plus crues. L'amour éthéré et désintéressé plonge par sa racine première dans l'aveugle élan charnel qui pousse le Polynésien vers sa squaw. Si cette loi fondamentale aujourd'hui nous répugne au point de considérer comme un trait de bassesse le fait de la constater, c'est que les ascètes, en visant chimériquement à l'anéantir, ont tout au moins réussi à nous faire rougir d'elle. Supprimer nos penchants matériels, entreprise folle. Nous amener à les considérer comme des infirmités organiques qu'il faut soigner, surveiller et, aussi, voiler le plus possible, quelle précieuse et admirable étape dans la voie du progrès moral ! L'excès de la réaction que tentèrent les ascètes est curieusement attesté par ce scrupule du fondateur fameux de la vie solitaire en Egypte,* Antoine, qui avait honte qu'on le vit manger (Vita Antonii, 3, 7). Il n'a pas réussi à faire du repas une chose dont on se cache. Mais, outre que les habitudes de goinfrerie sont devenues déshonorantes, — elles étaient un sujet de gloriole pour la haute société romaine, — si nous affichons ouvertement nos besoins d'incrétion, il y a tant d'autres actes, en sens inverse, non moins essentiels, non moins quotidiens, que les ascètes nous ont appris à contenir et à masquer pour le plus grand profit de la vie sociale, qu'on fera sagement de ne pas rire d'Antoine. Dans les deux cas, l'ascétisme partait du faux principe de l'indignité de la matière. Or, il y a un prihcipe tout aussi ^ux : c'est celui qui la représente comme ayant droit de s'accorder toutes les satisfactions, même de les étaler. Il est fort en vogue. Nous serions sages de tourner nos railleries de ce côté-là. En tout cas, n'est-il pas singulier que ce soient les représentants intransigeants de ce que le nouveau culte avait de plus antisocial — et Dieu sait s'il était riche sous ce rapport! — qui nous aient aidé, les uns à reconstituer, les autres à créer cette plus grande délicatesse dans le geste, dans l'attitude, dans le costume, dans le parler, qui toujours accompagne l'essor graduel de la vie en société? Comme tout agissement corporel leur paraissait un témoignage de notre déchéance ^, c'est à leur extra-
pourtant avec une grande netteté : « Les saints qui combattirent contre Thydrc et le python renaissant, les instincts de la nature païenne (lisez les instincts égoïstes de Thomine, quelle que soit sa religion), voilà les Hercules et les Thésées de l'humanité moderne. > (Génie des Raligions, p. 64 du t. Il des Œuvres complètes.) I . Sur ce point, le néo-platonisme ne le cédait en rien au christianisme :
vagante réserve que nous devons nos meilleures habitudes. Vous croirez De la civiliti peut-être me déconcerter en remarquant que je fais Papologie de ce que pairilt et hoatUu nous appelons la civilité puérile et honnête. Le mot civilité ne me comme base déplaît pas, surtout au sens qu'a voulu lui donner le théologien anglais ^ ^^^^ ^^ ^^' que je citais tout à l'heure. Ces humbles usages, infus dans notre sang 4e génération en génération, ont fini par constituer notre principal droit au titre de civilisés, précisément parce qu'ils sont le résultat d'une règle austère de vie personnelle et domestique perse véramirent appliquée. Leur routine a purifié nos rapports avec les choses matérielles; elle a aussi stimulé et facilité notre élan vers les choses spirituelles. Il suffit de se souvenir de la part considérable qui revient à l'ascétisme dans la construction de l'idéal chevaleresque, si graphiquement personnifié par l'admirable don Quichotte. Au IV» siècle, la civilisation était Dégradation menacée. Elle faillit périr, non parce que les Barbares se ruèrent sur "* '^J^Jf ^?^î'''^ elle et qu'il y eut des villes brûlées, des organismes publics détraqués, des administrations disloquées. Ce sont là des pertes relativement anodines et guérissables, j'ai dit comment j'appréciais les dégâts tout matériels de l'invasion. Mais la vie sociale et morale s'était déplorablement abaissée. Ce que nous en connaissons est repoussant. Elle se représente par une populace urbaine comblée de prodigalités avilissantes; par une masse rurale abominablement pressurée et tyrannisée. En même temps, la richesse s'accumulait entre quelques mains, — Pontius Meropius Paulinus possédait des c royaumes >, dit Ausone, — et la plupart de ceux qui la détenaient ne s'en servaient que pour l'augmenter encore par l'usure et les exactions. Le travail, déshonoré et déserté, avait besoin pour se maintenir de lois de fer qui font ressembler les statuts des corporations d'ouvriers aux règlements d'un bagne. Parmi ces corporations les plus durement parquées et surveillées étaient celles qui, au théâtre et au cirque, faisaient des fêtes publiques une école permanente de démoralisation'. Les freins divers que l'homme occi- Usure et rupture dental s'était laborieusement forgés pour se protéger contre la brute des freins moraux, que, tous, nous portons en nous, chaque jour rongés plus à fond par la rouille, finissaient de se briser tout à fait dans cette douloureuse transition d'an régime social et religieux à un autre régime. Or, il ne Définition faut pas croire que le sauvage soit celui qui ignore les chemins de fer ^1 sauvage. et l'éclairage électrique. Bien plutôt serait-ce celui qui ne sait pas se restreindre dans ses appétits, n'ayant aucune loi pour se guider intérieu-
c Porphyre, dit Eunapet dès qu*il te fut pénétré des doctrines de Plotin, prit en haine son corps et sa qualité d^homme, oiopia xa\ avOpdiicov etvat e{Jit(rr,(7s. > (Vita, Philos, 3, 7.) Le c grand > Edesius, trop vieux pour instruire Julien dans la haute science, Tadressa à Chrysanthe et à Maxime en disant : « Si tu peux t*approprier ces mystères, tu rougiras d^être né et appelé homme. > (Ibid., 6, 48 ) I. Sar ce personnel, il faut lire au livre XV du Code Théodosien le titre de Scenicis, Il est des cas où tel empereur très pieux prend des mesures pour empêcher les femmes, acanicaa, de s^évader du théâtre sous prétexte de Christianisme*
Coup d'ceil
sur Us résultats
de
soixanU-^tx
années
de christianisnu
officUL
Impuissance des nouvella idées
d former des mœurs nouvelles.
Voluptates populi romani.
Comment
les empereurs
redoutaient
d*y rien changer.
rement; aucune loi extérieure non plus qui le contraigne à courber le front devant les exigences de la sociabilité.
Je n'essaie pas de tracer un tableau détaillé et méthodique de ce qu'était la moralité publique au début du v* siècle. Mais j'ai dressé, pour mon usage, un dossier, très riche de textes, de faits et d'anecdotes, concernant les résultats apparents des soixante -dix années de Christianisme officiel. Ils sont tels qu'on pourrait se demander si, au lieu de se relever, les mœurs générales n'avaient pas baissé plus encore. A tout le moins, ils expliquent et justifient amplement la réaction ascétique ; ils excusent même les excès où elle se laissa entraîner. La tentative de substituer une discipline nouvelle à l'ancienne discipline semblait avoir radicalement échoué. Le déclamateur marseillais Salvien, qui écrivait un peu après Sulpice son livre très surfait De GuberncUione Deii avait pourtant raison, au milieu de tant d'assertions insoutenables, de mettre les Germains au-dessus des Romains, du moment qu'il croyait ou feignait de croire que ces barbares étaient plus sobres, plus chastes et moins sanguinaires que les chrétiens des grandes villes. Salvien se souvenait d'avoir vu ses coreligionnaires de Trêves entassés dans le cirque pour faire ripaille et contempler des femmes nues à l'heure où la cité était envahie et mise à sac. Le christianisme avait fait beaucoup de dévots, cela est certain; la forme religieuse avait été changée, les lois aussi, mais point les mœurs. Les fils de Théodose, représentation gouvernementale du iv» siècle finissant et du v^ siècle à son début, font preuve sur ce terrain d'hésitations étrangement significatives. Quand il s'agit de toucher à l'amas d'usages presque tous immoraux dont se composaient les amusements publics, voluptates poptili romaniy dit le Codex Theodosianus, c'est un bloc de granit devant lequel ils reculent. U y avait une certaine fête de la Maiuma dont il serait difficile de donner la description en langage honnête, et qu'ils prohibèrent et autorisèrent à cinq ou six reprises en quelques aimées; Godefroy (t. V, p. 404) a pris la peine d'en établir l'édifiante chronologie. J'ai lu quelque part cette assertion faite d'un ton de supériorité satisfaite : c Ce n'est pas aux Tite, aux Trajan, aux Antonin que le monde doit l'abolition de ces jeux où le sang humain coulait! > Il est vrai; mais ce n'est pas davantage à Constantin qui, après avoir abusé plus qu'aucun empereur païen de ces atroces spectacles ', fit
I . Je ne sais pas 8*11 y eut jamais pendant Tempire, excepté sotts Constantin, un seul combat de gladiateurs où les vaincus aient été forcés de s'exterminer. (JDtffiys, Histoire des idées morales, II, p. 1 86.) Pour saisir cette nuance, il faut savoir que les gladiateurs étaient soit des criminels, c'est le cas le plus commun, soit des artistes se battant volontairement, soit des prisonniers de guerre. Le cas le plus répugnant est celui de Constantin en Gaule. Bumène, son panégyriste, le loue d'avoir € fatigué les bétes du cirque > à force de leur livrer des barbares : Pubères saevientes bestias muliitudine faiigarufU, Hoc est, imperator, fretum esse virtute (§ 1 2 de l'édition Behrens).
Persistance
des spectacles
sanglants
et obscènes.
Comment
leur caractère
excentrique
et antisocial
servit les ascètes
en cette
conjoncture.
semblant de les condamner et y échoua aussi bien que ses fils et que tous leurs successeurs. En Tan 899, la grande occupation de Symmaque est de préparer les jeux qui inaugureront la préture de son fils ; et Ton peut voir, dans une douzaine de ses lettres, le mal qu'il se donne pour acquérir des léopards, des ours, des crocodiles et des captifs. Il exprime à un certain moment son désespoir parce que vingt-neuf jeunes Saxons, payés très cher, avaient mieux aimé s'étrangler les uns les autres que de combattre dans le cirque. Ce fait de la dernière année du siècle indique que les choses n'étaient pas près de changer (cf. Otto Seek, p. LSXi). La vérité, c'est qu'il y eut des réjouissances, où le sang versé et l'obscénité tenaient la première place, aussi longtemps que les arènes restèrent debout. Sous ce rapport le fait qui se produisit à la prise de Trêves est typique. Il y a gros à parier que dans le chiffre énorme des fonctionnaires dont s'entouraient les empereurs chrétiens, le trtbunus voluptatutn ^ fut le dernier à disparaître. Pour modifier ce côté des mœurs publiques, il fallut plus que la ruine de la chose publique : son écroulement total. Le Clergé s'était trouvé impuissant. Cette œuvre dépassait son ardeur et sa bonne volonté ^. Pour l'entreprendre, les membres du sacerdoce séculier étaient, comme l'indique leiu: nom, rattachés au c siècle > par trop de liens, trop mêlés à l'existence générale. Une telle tâche exigeait l'aveugle entraînement des ascètes, cet enthousiasme que ne retiennent ni les convenances, ni les habitudes, ni la peur du ridicule ; et encore ils n'y suffirent pas. Lorsqu'en 404, l'un d'eux, le jeune Télémaque, imagina de se jeter au milieu des gladiateurs pour arrêter le combat, il fut hué et assommé par les spectateurs chrétiens et non chrétiens. Cependant la folie même des manifestations de ce genre impressionnait beaucoup plus que n'aurait pu le faire un enseignement régulier. Dans un milieu en proie à de continuels et irrémédiables désordres, il fallait des actes fous pour frapper les imaginations, comme aussi un langage et des préceptes exorbitants pour éveiller les esprits. Ceci rentrerait dans ma thèse sur l'opportunité et la Formation nécessité du miracle, ascétisme et thaumaturgie étant d'ailleurs toujours d^P^rti ascétique, très proches voisins. Mais quant au vrai rôle des ascètes à l'époque qui nous occupe, rien qu'avec les textes de nos opuscules et avec les maximes de Martin, je pourrai montrer comment ces déséquilibrés, hos-
1. Voir au titre vii du livre XV du Code Théodosien, De Scenicis, comment Godefroid définit U fonction « du tribun des voluptés >. Cf. avec le titre viii, De Lenonibus, les proxénètes et prostitués des deux sexes étant placés sur le même pied que les gens de théâtre.
2. On a déjà vu, tome I«r, page 216, la diatribe de Sulpice contre les clercs ambitieux, scandaleux, avides de gain, peu épris de virginité. Jérôme, en parlant d'an évêque espagnol, Carterius, marié deux fois, remarque que le monde est plein d'épiscopes ordonnés dans ces conditions : Omnis mundus his ordinatiO' nibus pUnue (Epist. ad Oceanum), Le nombre de ceux qu'il connut dans ces conditions dépassait, disait-il, celui des évêques réunis à Rimini, où il y en avait quatre cents. « Si on ne fermait les yeux, on manquerait de prêtres, > ajoutait*!!.
Goo^^
Directions
divergentes
de ce mouvement.
tiles au mariage, à la famille, à la propriété, au travail, à la prévoyance, au courage civique et militaire, à la patrie, contribuèrent pourtant à maintenir debout l'édifice social. Us relevèrent les âmes en leur fabant entrevoir et admirer un plan de vie hautement idéale, alors que tout s'abîmait dans la plus complète bestialité. La société sauvée par des gens qui la haïssaient et ne faisaient grâce à aucun de ses principes essentiels, c'est un des plus étonnants paradoxes de l'histoire. Ainsi se forma ce parti ascétique dont Martin allait être le très énergique champion et Sulpice le porte-parole. Il faut prendre garde de le confondre avec le montanisme du iii^ siècle, effusion purement religieuse et mystique, tandis qu'il s'agit ici d'tm effort encore plus social que religieux. C'est une crise capitale marquant l'heure où le nouveau culte, devenu portion intégrante de la fabrique politique, va, par cela même, descendre et se rapetisser, son clergé étant désormais une hiérarchie forte et riche, ses fidèles une masse où prédominent les recrues à motifs Martin et Sulpice suspects. La réaction ascétique partait d'une inspiration très noble et ^P^^ aussi d'un besoin très pratique, bien qu'elle ait rencontré beaucoup ^d uT d'interprètes extravagants. Son expression naturelle se trouva dans le monachisme. Seulement deux routes s'offraient, sensiblement divergentes. L'une menait au désert ; c'est celle que l'on adopta en Egypte ; Paul, Antoine, les héros des Vitae Patrum^ la suivirent. Le désir de se dégager de la dissipation dévorante, de la corruption inouïe du monde contemporain peut leur servir d'excuse. Mais qui les défendra contre le reproche de lâcheté sociale et de coupable égoïsme? La conduite des deux plus célèbres d'entre eux, que je viens de nommer, reste au-dessous de tous les qualificatifs de blâme. L'ascétisme égyptien est un écœurant symptôme de dissolution. Les c Pères » abandonnent la fréquentation des hommes pour obtenir leur salut individuel. Us se retranchent de la société des êtres vivants afin de se rendre dignes de la société éternelle. L'autre système, au contraire, mettait ses adeptes en face du mal partout triomphant, aussi bien parmi les Chrétiens que parmi les Païens, dans les rangs du Clergé comme dans ceux des fonctionnaires. U les poussait à le combattre par la parole, par l'exemple, quelquefois de vive force et en ne ménageant rien. C'est cette voie que suivirent les ascètes d'Occident, en particulier ceux d'Espagne et de Gaule, les uns avec Priscillien d'Avila, les autres avec Martin de Tours, pour protagonistes. Martin notamment avait été moine, — ce mot devra être expliqué et daté, — avant d'être évêque. Il resta moine ou plutôt ascète après son élévation à l'épiscopat, et ce ne fut pas tme petite fortune pour le nouveau parti que de rencontrer un tel chef, vraiment incomparable par le désintéressement, le courage et la grandeur d'âme.
Hibraïsme POSTERO DIE Hbbraei (Chr. II, i6, 5, i8; cf. supra i5, 5, 28 et
et Judaïsme 8, 12; infra 23, 5, 29 et 26, i, 2). — C'est un anachronisme de embrouilUs. langage en sens inverse de celui qui a été signalé, tome I®^ page 294.
Salpice a donné aux Hébreux le nom de Juifs alors quHl n'existait pas de Juifis; maintenant il appelle les Juifs, Hébreux, quand le nom d*Hébxeux n'est plus qu'un souvenir historique.
SUMMIS LAUDIBUS CBLBBRATA {Chr. II, l6, 6, 25).— Cet éloge Juditk
si nettement décerné à une femme telle que Judith et à des actes où la obligatoirement fourberie, le mensonge, et sans doute l'impudicité — car que serait-il considirie advenu si Holopheme ne s'était pas rendu impuissant à force de boire ? tJ^t^^ — servent à préparer un assassinat accompli en traîtrise, n'a rien qui puisse nous beaucoup étonner après que nous avons vu Sulpice admirer Esther et Mardochée. Il est vrai qu'il se donne infiniment moins de peine pour pallier les côtés odieux de Taction de la virago juive, ayant sans doute jugé impossible d'en atténuer la rebutante impression. Mais ce fut toujours un grand embarras pour les Pères. Ambroise est douloureux à écouter sur ce chapitre. On sent que ce membre éminent de la haute société romaine ne sait comment s'y prendre pour donner des éloges à une telle créature. Et cependant, de toute nécessité, il lui fallait la louer, car les catéchumènes milanais étaient là, prêts à lui dire : c Mais alors cette Judith était une coquine? » U essaya donc de leur expliquer que l'honnêteté faisait une loi aux Ce que devant habitants de Béthulie de combattre Tennemi babylonien, et que c'était '''^^« d'honnêteté une grande gloire pour une simple femme d'avoir courageusement . ^^J"^obéi à cette prescription : Honestatem Judith secuta est, et dtitn eam ffiiopneustique. sequttur, utilitatem invertit. Ceci se lit dans le De Officiis Ministrorum (III, i3). C'est un ancien grand fonctionnaire, un jurisconsulte qui parle. En trompant Holopheme, en l'enveloppant de séductions et d'appels à la volupté, afin de l'assassiner plus commodément, Judith suivît l'honnêteté; en l'assassinant, effectivement, elle rencontra l'utilité. Je ne sais pas si on pourrait relever, chez ces professeurs d'immoralité politique que l'Italie mit en vogue au xvi» siècle, une maxime aussi révoltante. Le grand évêque la reproduisit pourtant dans un livre d'enseignement, après l'avoir, au préalable, débitée devant de jeunes aspirants au baptême, de l'un et de l'autre sexe. J'entends bien Vaction de Judith qu' Ambroise, par honnêteté, comprend que Judith a empêché le peuple étant mentionnée de Dieu de devenir païen, ce qui serait infailliblement arrivé si l'armée ^^cm^^<^^^on persane eût été victorieuse ; et alors on tombait dans le plus grand des ^ ^.^^^ ^. y^ maux. Aussi ce ne sont pas les sentiments de l'évêque que je mets en ne peut qu*itre cause. Plus aisément ils sont explicables par les idées de son temps, honnête et utile, plus fortement s'atteste le genre d'influence exercée par les livres juifs sur la moralité gréco-romaine. J'ai déjà relevé de bien singuliers changements introduits dans le parler latin par le vocabulaire ecclésiastique ; mais en est-il un plus étrange que cet emploi du mot honestas ? Dans Cicéron, surtout dans ce De Officiis qu' Ambroise plagiait et démarquait, je lis vingt passages où l'honnêteté est définie comme contenant la notion de probité, de dignité, de vertu, d'honneur; c'est le tb xaXov des
Que Grecs, c Où est la dignité, sinon là où est l'honneur? » est-il écrit dans
U monde antique une lettre à Atticus; et c'est précisément le De Officiis qui flétrit les nUgnora pas hommes dont la bassesse va jusqu'à mesurer le souverain bien à leur Jhonniteti ^^^térêt, non à l'honnêteté ^ Un autre classique latin qu'il faut toujours consulter pour obtenir la vraie signification des mots un peu complexes, disait aussi : c Ce qui est permis, ce qui est juste, ce que commande la piété, l'équité, la douceur, tout cela peut être rapporté à l'honnêteté '. » Dans la 75<) lettre de Sénèque, je lis : Nihil esse bonum nisi honestum. Et plus tard, Tacite, pour enfermer en une formule unique la morale stoïcienne, qui s'appellerait mieux la morale de tous les grands cœurs de l'époque impériale, disait dans sa langue lapidaire: sola hona quae Mais honesta. On pourrait ainsi continuer, de période en période, jusqu'au
qu'il r entendit moment où vécut Âmbroise, et citer encore quelques-uns' des beaux un peu aiorement y^j-g qQ Claudien exprimait, pour la dernière fois, ces hautes leçons, et que es* res». présentait le vrai, le clément et l'honnête, comme l'essence de la piété. Maintenant, si l'évêque de Milan écrivait en assez mauvais style, par excès, je crois, d'improvisation, — il a toujours l'air de courir au plus pressé, et même, quand il transforme ses allocutions en tractatus d'après un procédé dont j'ai donné la clef, on s'aperçoit, comme nous dirions aujourd'hui, qu'il relisait trop vite ses épreuves, — il est pourtant incontestable qu'il possédait à fond les classiques de Rome, qu'il savait très bien le latin, et qu'il en possédait toutes les ressources. Il ne serait donc pas trop raisonnable d'admettre que, lorsqu'il formula son appréciation sur Judith, il ignorait à quel point les agissements de cette femme tombaient en contradiction avec Vhonestas de Cicéron, de Sénèque, de Tacite, de Claudien, et quelle entorse c'était donner à la langue que de qualifier d'honnêteté des choses aussi déshonnêtes. Ceci me ramène un moment à mes recherches de moralité comparative. Retour J'eusse autant aimé les tenir pour complètes et n'y point revenir. J'en
sur nos recherches ai reçu des reproches qui m'ont affligé, et des compliments plus pénibles de moralité qyg ^^g reproches. Ayant à apprécier l'influence d'un livre qui contribua compara ive. ^ familiariser le public occidental avec les écritures juives, je devais examiner de quelle manière ce nouvel idéal put réagir sur l'idéal ancien contenu dans les documents grecs et romains. C'est ce que j'ai tenté à l'aide de confrontations multipliées et au moyen de témoignages principalement empruntés au génie systématique d'Augustin et à l'esprit pratique d' Ambroise. Je lésai ensuite rapprochés de l'humble et sincère langage de Motifs Sulpice, étranger, lui, à toute préoccupation extérieure. Par ce moyen, qui les ont guidées. ,^ j/^^ ^,^ autem digniias, nisi ubi honesias? (Attic. 7» 1 1); — qui summum bonum suis commodis, non honestate metitur. (De Officiis, i, 25.) Notre « honnête homme * du xvii* siècle est une conception pleinement romaine, bien que Ton ait récemment découvert que l'honneur avait été inventé par l'Ancien Régime.
3. Fast justum, pium, aequum, mansuetum qw>que subjici possuni honestaH. {Quintiliaui InstitutioneSy 3, 5, 26, cité par Freund).
j'ai pu montrer de quel poids l'adoption des livres hébrenx, comme source de la révélation primitive et comme expression de toute sagesse, pesa sur le renouvellement des idées morales telles que la littérature grécoromaine les avait formulées. Ce poids fut, parfois, bien lourd. Mais qui s'en étonnerait? La moralité antique, provenue d'un développement historique, croissant et continu, qui avait duré vingt-cinq siècles, ne pouvait pas ne pas être plus large, plus ample, plus élevée que celle du petit peuple juif, chronologiquement et socialement si inférieure ; car le temps et l'étendue des relations sont des facteurs importants dans l'élaboration de la morale. Le contact entre ces deux formations inégales amena donc des dégâts; et ce fut celle qui valait le plus qui se trouva atteinte, l'autre s'étant présentée avec un caractère divin. Néanmoins, parmi les faits de cet ordre que nous avons eu à constater, aucun ne pourrait diminuer la révérence due à la Bible en tant qu'Écriture consacrée par l'ancienneté. Que l'on retire aux livres juifs l'inspiration divine, l'infaillibilité, la prétention d'être une règle des mœurs, des lois et de la politique ; que l'on démontre que les doctrines exposées dans ces livres, les narrations merveilleuses qu'ils déroulent, les légendes qui s'y rencontrent, ont tout juste autant de valeur et d'authenticité que celles dont sont remplis les livres païens, c'est là une besogne de critique qui a été entamée à l'heure où elle était urgente et accomplie de façon à rendre inopportune et vulgaire toute tentative de la recommencer. Mais il faut bien se rendre compte qu'au fond rien d'essentiel n'a été changé, sauf le point de vue, lequel avait vieilli et faussait les appréciations. La lecture de la Bible nous met toujours en face d'ime des plus riches sources de beauté, de vérité, de noblesse, de justice, ou mieux, pour tout dire par un mot, de grande et profonde humanité. Vous pouvez en juger par notre Chronique, Cet insignifiant opuscule, à quoi dut-il de devenir, un temps, comme une espèce de viatique d'usage universel, sinon à ceci qu'en condensant les livres juifs, il mit à la portée des ignorants et des simples une quantité énorme de notions, d'un prix infini, jusque-là réservées à quelques privilégiés; l'idée, par exemple, que l'homme est un être de très antique origine, que son domaine s'étend sur de très vastes contrées, dans im monde créé pour lui, qu'il a formé des peuples nombreux dont le passé remonte à travers les âges, et qu'il a devant lui un impérissable avenir. Ce sont ces vues d'ensemble, grandioses et réconfortantes qui, passant de la Bible dans les écrits chrétiens, les placèrent tout de suite fort au-dessus de tous les livres précédemment connus, non à titre de chefs-d'œuvre littéraires, mais comme d'incomparables instruments d'éducation populaire. Qui n'a pas le sentiment de Timmense et bienfaisante révolution que ce seul fait représente, ne saura jamsds en quoi consiste le vrai progrès. En tout cas, ce sentiment, je l'éprouve, moi, avec une grande intensité ; et alors, comment pourrais-je me complaire en de frivoles attaques, imitées du Dictionnaire philosophique, et pitoyablement dépourvues des raisons d'opportunité et d'uti-
SignificatUm
historique
dtcts
rapprochements.
Ils ne diminueni
aucunement
la grande valeur
de PÉcriture,
Le
trayail exégittque
a laissé intactes
la vérité, la beauté
et P humanité
des écrits bibliques.
Après
comme avant, ils restent
un admirable instrument d'éducation populaire.
Caractère lité par lesquelles le Dictionnaire philosophique se justifiait. Quand suranné et totale donc je me suis vu louer c pour avoir recloué au pilori, qui est sa vraie inopportaniti place, tout ce personnel biblique, encore plus grotesque que haïssable >; ^^lu ^ative^ ^'^^ ^ **^ désagréablement affecté. A Dieu ne plaise que jamais je mérite un semblable compliment! Mes intentions étaient toutes différentes, et c'est sans en avoir changé que je vais, de nouveau, essayer de marquer le point d'étiage de la moralité générale au iv^ siècle, en étudiant Esther et Judith.
£llg J'ai dit que l'inégalité de niveau entre les idées bibliques et les idées
a fait son œuvre gréco-romaines était, sur certains points, assez considérable pour proet son temps voquer des risques sérieux ; et j'ai ajouté que les risques eussent été et ce n'est pas ici ^\yj^ grands encore si l'instinct social des nouveaux chefs spirituels ne ^" fe ridMe^^ avait poussés à s'opposer le plus qu'ils purent à ce que la Bible de la ressusciter, ^^vint un aliment intellectuel de consommation courante sous sa forme directe et toute crue. Il serait instructif de constater, date par date, comment ce point de vue devint plus dominant dans l'Église à mesure qu'elle comprenait mieux que sa mission était au moins autant sociale Qtie les Pères Que céleste. Au iv« siècle, le mouvement est déjà assez prononcé. du ÏV* siècle Jérôme invite fréquemment ses correspondants et ses correspondantes à eurent lire les livres saints, mais il multiplie les réserves : la Genèse et Ezéle sentiment exact çi^j^j ^^ doivent être abordés que très tard ». Il faut se garer des effets des ^Vvns^iuifs ^^'^streux que pourrait produire sur les sens le Cantique des Cantiques^. Basile se prononçait plus nettement : < Aimez surtout la lecture Comment du Nouveau Testament, écrivait-il au moine Chilon ; celle de l'Ancien ils s'efforcent est souvent nuisible : non que ce qui a été écrit puisse, par lui-même, d*en régler causer quelque préjudice, mais parce que l'esprit de ceux qui en sont ^^ ^'l^ ["ni"'^'^^ blessés est faible. > Ces aveux suffisent pour expliquer et justifier mes
conclusions.
De rénorme erreur On le vit bien plus clairement au xv« et au xvi« siècle, lorsque les commise partisans de la Réforme furent conduits par la logique de leur thèse à en sens inverse cette colossale erreur : proposer aux peuples les plus avancés de l'Eupar la Réforme, y^p^ ^^ guider leur conduite privée et publique d'après les livres juifs, consultés par chacun sous leur forme textuelle. C'était mettre la direction de la civilisation entre les mains d'écrivains déjà très arriérés au début de notre ère et devenus de purs barbares par suite des progrès La civilisation, que l'Europe venait de réaliser. Cet acte insensé, — les hommes du quinze cents ans xv^ siècle après Jésus, écoutant comme inspirée et souveraine la parole après Jésus, ^j^g hommes des v«, vi« ou viio siècles avant Jésus, — ne fit cependant ^^^^^\ pas autant de mal qu'il en aurait pu faire si la matière biblique n'avait des livres écrits ^^^ mastiquée, triturée et rendue moins indigeste par la longue période par de discipline sacerdotale récemment traversée. Il y eut néanmoins de
des demi-sauvages
plusieurs siècles __ ,. ^ ,. .^ . ^ . , j. /»^x.^ ^
avant Jésus ' ' ^^^**^^ ^^^ altquid nesctre secure, quant cum pertculo dtscere {Eptst. 17).
2, Ne, sub carnalibus verbis, spiritualium nuptiarum epithalamium non iniellig-enst vulneretur {Epist, i3.)
De quelqueS'Unés
des conséquences
que produisit
cet acte insensé.
lamentables rétrogradations. J'en désignerai une seule qui rentre dans notre présente étude de la valeur des types féminins bibliques. Il s'agit de l'introduction du divorce dans les mœurs occidentales auxquelles il répugnait si profondément. La Bible fut la grande autorité invoquée pour faire accepter cette reculade. Elle aurait aussi bien pu justifier la polygamie, comme on lui fit plus tard sanctifier l'esclavage. C'est sur elle, après tout, que s'est appuyée la néo>réforme de Joé Smith, le messie mormon. U faut savoir gré aux réformateurs du xv» siècle de n'y avoir pas songé.
Bien entendu qu'on doit se garder, en semblable matière, des propositions absolues. Je crois, par exemple, que l'imitation des modèles bibliques engendra en Allemagne des inconvénients presque sans compensation ; tandis qu'en Angleterre, cette influence finit assez vite par bien tourner. Il y a chez nos voisins .d'outre- M anche des écrivains qui, sous le nom de < sécularistes >, dénoncent l'Écriture comme un livre à condamner et à expulser impitoyablement. Il me semble qu'ils se trompent de date, faute de se rendre compte des merveilleux effets que peut produire ce que j'ai appelé la loi d'édification. Cette loi qui. Elles n ont pas d'aiUeurs, a besoin de la collaboration du temps et des circonstances, ^i^ partout peut amener un peuple à déverser dans les livres — quels qu'ils soient — aussi fdcheuses, qu'il a adoptés, ses aspirations les plus ardentes, ses pensées les plus nobles, ses espérances les plus hautes. C'est ce qu'ont fait les Anglais à l'égard de l'Ancien Testament modifié, ennobli, enrichi par eux de tout ce que dix générations successives avaient pu rêver de meilleur. Loin que l'Écriture juive soit aujourd'hui en Angleterre une mauvaise lecture, s'il était possible d'en provoquer l'abandon instantané, il y aurait une déperdition immense de force morale et les garanties de discipline seraient très compromises. Ainsi s'explique l'extrême opiniâtreté avec laquelle les Anglo-Saxons d'Europe et du nouveau continent s'attachent à maintenir intact le cadre biblique, même quand ils répudient la presque totalité des dogmes qui y sont enveloppés. Jusqu'ici, surtout visible aux États-Unis, cette élaboration caractéristique est devenue très saillante, même en Angleterre où le cant national et le vieux £rein de la Hi^ Church lui font obstacle. C'est un spectacle profondément intéressant, bien qu'en France nous n'ayons pas l'air d'en soupçonner l'existence ^
I. Il se caractérise aux États-Unis par le mouvement < universaliste», auquel Coup d'oeil se rattachent de nombreuses cong^régations et qui se formule par une littérature sur la situation prodigieusement abondante. La théologie de Puniversalisme consiste à démontrer religieuse que les deux Testaments ne contiennent ni le péché originel, ni la rédemption par tn Angleterre. Jésus, ni le jugement dernier, ni les peines étemelles, ni les démons, ni le Diable, ni la Trinité, ni la divinité du Christ. Le mai natif en Thomme, le salut, œuvre vicariale des souffrances de Jésus, Tétemité des châtiments, ne sont que des métaphores à expliquer et à bien interpréter. Jamais plus étonnante reviviscence de cette méthode allégorique dont j*ai plusieurs fois entretenu mon lecteur (cf. notamment 1. 1*', p. i6i). A vrai dire, l'universalisme, c*est la Bible vidée de tout
2l6 PETITS ESSAIS
Causes du succès Ces remarques, jetées en passant pour abriter mes appréciations
de la Bible contre le reproche d'étroitesse et d'exclusivisme, je rentre dans mon
comme sujet immédiat, la loi d'édification, en remarquant qu^aucune des cir-
^dMsa^pa^s^' constances auxquelles la Bible dut plus tard son succès parmi les
Anglais, n'existait dans l'Occident du iv« siècle. Les livres juifs cons-
Ces causes tituaient alors une absolue nouveauté pour la masse du public, même
n'existaient pas chrétien; et comme ils étaient remplis de détails capables de grande-
aa IV* siècle, ment heurter un civilisé gréco-romain, si leur lecture s'était tout à coup
généralisée, l'effet aurait pu être déplorable, d'autant plus dangereux
que l'attention se portait toujours vers les portions les moins saines
de l'ancienne Écriture. On a pu en juger par l'abrégé de Sulpice,
et maintenant encore par la place de faveur qu'il accorde aux livres
d'Esther et de Judith'. Or, ces livres, si on les juge comme romans
à prétentions historiques, soQt remarquables; Walter Scott^ le g^and
maître du genre^ n'a rien fait de plus vivant. Si on les apprécie au point
de vue national^ il faut admirer le souffle ardent qui s'en exhale et va
Les Unes juifs remplir les âmes de l'horreur du joug étranger. Mais au point de vue de
se présentaient
comme q^ qu^elle était censée contenir, sauf le Dieu un, et néanmoins fermement ma.in-
de très mauvaises tenue comme base indispensable de toute vie morale et religrieuse. Je suis surtout lectures, un quasi-manuel intitulé : Theology of Universalism being an exposHion of Us doctrines and teachings, Boston. On peut y voir, en résumé, ce que la religion de rincamation est en train de devenir dans les pays protestants. — Quant à l'Angleterre, pour se renseigner, je conseille la lecture d'un gros volume édité, il n'y a pas longtemps, par M. Charles Gore, c principal of Pusey house and fellow of Trinity Collège, Oxford. > Entouré des professeurs de l'institution qu'il dirige, et qui est la citadelle de l'orthodoxie puseyste, M. Gore a mis au jour une série d'essais portant sur les questions les plus graves de l'exégèse biblique et des rapports entre la science et la religion. Le titre général du livre Lux Mundi, emprunté à l'Évangile de Jean signifie, dans le plan des auteurs, que toute lumière est bonne et doit s'harmoniser avec la foi chrétienne, c même l'éclairer encore plus. » On devine ce que devient le dogme pour des hommes très loyaux et très éclairés qui se déclarent convertis à l'évolutionnisme. L'Essai sur les résultats obtenus par la critique, en étudiant l'Écriture comme un simple document littéraire, est tout à fait curieux à parcourir. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce volume de 5oo pages, sur des matières aussi sérieusev et rédigé par des Puseystes en sens diamétralement opposé aux vues que Pusey voulut répandre et maintenir, a eu dix éditions en douze mois (voir le Times de 1890 on 1 891. J'ai perdu ma note). Il y a aussi les livres de M. Balfour, leader du cabinet Salisbury , dans la Chambre des communes. Cet orateur éminent est tourmenté de préoccupations religieuses et sociales qui l'honoreraient fort, même en ne tenant pas compte de son talent d'écrivain ; et il en a beaucoup. M. Balfour défend le Christianisme orthodoxe ; mais il est moins représentatif que ces messieurs de Puseyhouse. Il s'agit plutôt d'une opinion individuelle qui n'est pas tant de la philosophie et de la religion que de l'opportunisme religieux et philosophique.
I . Bossuet, dans un de ses sermons : Élévations sur les Mystères, parle de c ces choses si peu convenables à la majesté de Dieu et à l'idée de perfection qu'il nous a donnée de lui >. On les rencontre principalement dans les livres où le pittoresque historique domine; et j'ai donné ailleurs les chiffres comparatifs entre la Chronique et le texte original.
la moralité générale, ce sont de très méchants livres respirant uniquement la haine, la duplicité, la ruse, la bassesse, la cruauté ; et, comme, de ces trois aspects, le dernier seul pouvait apparaître aux lecteurs du temps de Sulpice, on devine le résultat. C'étaient les plus mauvaises passions de la nature humaine placées sous l'étiquette de l'inspiration divine. Aussi, notre auteur, d'ordinaire assez peu sensible sous ce Spécialement rapport, met-il ici instinctivement en jeu, surtout en ce qui concerne '^î,"'?"^" Esther, toutes les finesses de sa méthode de prétérition afin de pallier ^^ juduh tant de laides choses. Peut-être, après tout, y a-t-il, dans sa manière de procéder moins de parti pris que je ne l'ai dit. J'aurais dû faire plus ample la part des résultats qu'avait déjà obtenus le besoin d'édification qui tourmentait les âmes.
Ce mot d'édification mériterait -— honneur qui lui a été jusqu'ici Thiorit refusé, ce me semble -* d'être étudié par quelque maître en philologie ^^ Nidification, religieuse. Encore à la fin du iv^ siècle il conservait exclusivement sa Curieuse histoire signification classique, pour marquer l'acte de bâtir un temple, un palais, '^^ ^^ "^^' une maison. L'excellent dictionnaire de Freund nous le montre pour la première fois avec un sens moral dans Cassiodore (fin du v» siècle). C'est que l'éminent lexicographe allemand connut mieux les classiques Edifier que les Pères. Je lis dans la seconde lettre de Jérôme à Paulin : c La ^i^^ *^^"'rusticité savante ne sert qu'à elle-même ; par l'exemple qu'elle donne, Ayu
elle édifie l'Église ; mais, d'autre part, elle lui nuit, en ne résistant pas ^ bons exanpUs aux destructeurs : quantum edificat ex vitae merito, tantum nocet si ^". .
destruentibus non resistit. 1 On voit poindre ici, sous forme antithé- f* ^ "a^J!"
1 ^ ..i- , «..-.•«. *.^., comme on tfdtit
tique, le sens figuré qm fera passer le mot edtficatto de l'acte de bâtu: à „^ monument
l'acte de fonder la discipline, en portant à la vertu et à la piété par le avec des pierres
bon exemple. J'ai encore un autre texte antérieur à Cassiodore, et c'est bien taillées,
Sulpice ou plutôt le pseudo-Sulpice des lettres apocryphes qui me le
fournit : € Ton langage, écrit-il à sa sœur Claudia, doit être réservé, de Au /K* siècle
manière à ce qu'il édifie plus qu'il ne détruise ceux qui t'écoutent, qui ^ discipline
edificet semper magis quant aliquando destruat audientes (II, 17, 18). "' "unique
Il est clair que < détruire des auditeurs » serait une image parfaitement ^^^^ ^ foccuoe
absurde, comme aussi c les construire», s'il n'était sous -entendu qu'il
s'agit d'élever dans leurs cœurs l'édifice de la vérité et de la piété par de
bonnes paroles, comme de l'y renverser par des paroles mauvaises. Je Pas d'autre
pense que nous tenons ici le premier chaînon de la curieuse transfor- monument
mation qui va se produire. L'antithèse entre edificet et destruat sera ^ ^^"' *
abandonnée.* On dira édifier tout court; et rien ne met mieux en relief „ai^\rayaillent
la nature de l'œuvre qui s'accomplissait alors. C'est la bonne doctrine, édifient,
les bonnes mœurs, la bonne discipline que Ton construisait comme un
monument capable d'abriter les âmes contre le péché et les bas instincts. ^" ^' ^'^^^^
Comme elle exprimait très fortement cette haute besogne, la métaphore, ^^^ ^"' ^^"''^'
dont j'éclaire ici la naissance, émergea avec une vigueur inouïe. Non inciter d la verta
seulement on la vit entrer tout de suite dans le langage courant, mais par Pexemple
elle en expulsa totalement la signification primitive. J'ai cherché des et le conseil.
indices de la transition : je n'en ai pas trouvé. Quant à rexhérédation, Au XVII* siècle elle fut étonnamment complète. Au xvn« siècle, le célèbre Guesde U pire Douhours Balzac s'étant avisé, dans son Aristippe, de prendre le mot édification ^^ii^^iy . au sens propre, fut aussitôt dénoncé par le père Bouhours. Ce vigilant tfw dinlMeT P'^P^sé à la police de la langue éleva ses plaintes vers les Quarante au sens de bâtir ^^ l'Académie : « Il m'avait semblé jusqu'à cette heure, messieurs, c'est nt pas (^^édification et édifier n'étaient guère employés... on dit l'édification parler français, du peuple, édifier le prochain; on ne dit pas l'édification d'un palais, édifier pour bâtir ' . > Et, de fait, c'est le père Bouhours qui a eu raison et qui l'emporte aujourd'hui encore. Je me trompe sans doute; nous sommes tous portés à magnifier nos plus minces trouvailles; mais ce petit détail de philologie amusante me parait gros comme une maison. Quoi qu'il en soit, il faut partir de là que tout peut être matière à édification. L'histoire religieuse est pleine d'épisodes où Ton voit les actes et les objets les plus incongrus devenir, grâce à ce procédé, très De la vénération vénérables. Wolf, le premier, a montré comment les chants d'Homère, littéraire, qui parurent plus tard indécents et immoraux — ils affligeaient déjà le système de Wolf. ^^^^ archaïque Pythagore, et plus tard ils faisaient rougir Platon — édifièrent néanmoins, pendant de longs siècles, même après Platon, la race la plus civilisée et la plus raffinée qu'ait vue le monde ^. Ce que Wolf ne pouvait pas dire, c'est que sa propre opinion sur la multiplicité des homérides et sur la non-unîté des poèmes homériques devait produire, elle aussi, sur certains esprits, le contraire de l'édification. Barthélémy Saint-Hilaire qui croyait, non seulement à la personnalité absolue de e l'auteur i de l'Iliade et de l'Odyssée, mais aussi que ce même auteur avait < écrit > la Batrachotnyomachie et le Cychpe — une parodie et un drame burlesque ! — ne parlait de Wolf qu'avec colère et mépris. C'est que^ pour lui, dans sa religion littéraire, l'œuvre traditionnelle d'Homère était objet d'édification, et, sur ce terrain, notre sensibilité est extrême. Chants, récits oraux, livres, quand ils se présentent dans de certaines conditions, reçoivent de nous beaucoup plus qu'ils ne nous donnent; et si quelqu'un s'avise d'y toucher pour en modifier l'arrangement et l'interprétation, c'est nous qu'il froisse et blesse. Cette proposition est un peu obscure ; je vais essayer de la débrouiller à l'aide de quelques aveux personnels.
Constatons d'abord que, parmi les conditions requises pour que le mystère édificatif se puisse produire, celle-ci est indispensable : le sujet
Sources psychologiques de ce sentiment.
Anecdotes
personnelles visant à montrer
concrètement de quelle façon
Ujonctionne.
1. Doutes sur la Langue française proposés à Messieurs de l'Académie par un gentilhomme de province (3* édition, sans date ni signature).
2. c La raison humaine est ainsi faite. Nos opinions, celles du temps où nous vivons, sont subordonnées aux livres lus pendant notre enfance, et, quand Tusage populaire les a consacrés, la vénération qui les entoure nous empêche d*admettre qu'ils puissent contenir des choses absurdes et ridicules : ac aipopulari usujam" Pridem consecrati sunt, ipsa ohstat veneratio quo minus in iis absurda et ridicula esse credamus, » (Wol/ii Prolegomena, p. CLxiu.)
impressionné, soit individuel, soit collectif, doit être dans la période d'enâmce. A l'âge de huit ans, j'ai lu en cachette \sl Jérusalem délivrée et le TélémaquBj qu'on m'interdisait pour mettre, je crois, un frein à mon goût précoce pour les lectures romanesques. Eucharis et Armide, Eucharis surtout, imprimèrent dans mon cerveau une image de l'amour coupable et malheureux extrêmement profonde et troublante. Fénelon ne visa jamais un semblable résultat : mais le fait est exact. Avec le moindre effort, je puis faire reparaître cette sensation d'inquiète souffrance. Si, au contraire, je m'adresse aux livres eux-mêmes pour la réveiller, elle ne se retrouve plus, ce qui prouve que c'est moins d'eux que de moi qu'elle provenait. Étant adolescent, au moment où l'on rêve Du théâtre des plans de vie, je fus remué tout à fait à fond par un roman de Jules romantique, Janin intitulé: le Chemin de Traverse. Sans doute, il y eut quelque /*'^ subtile correspondance entre ce récit et mon état intérieur, car la ^"^^'^"W"*''"'* mémoire m'en est restée vive et forte. Or, tout récemment, à la sortie ^^^^ prépondérant du Luxembourg, j'ai aperçu cette émouvante composition dans un éta- de la trivialité lage de bouquiniste à 25 centimes. Les mots me manqueraient pour en en matière iaire comprendre l'assommant ennui et l'inénarrable platitude. Cepen- d'édification. dant, même à présent encore, je peux, s'il me plaît, faire saillir l'ancienne empreinte, laquelle évidemment venait de moi, non du romancier. J'ai eu ï'étrenne des drames d'après i83o, la Tour de Nesle, Angelo, tyran de Padoue, Lucrèce Borgia, Kean, Aniony, sur un théâtre de petite ville. Je les ai ensuite revus à Paris avec Frédéric, Racâel, Mélingue, Bocage. Est-ce de ces acteurs en renom que je me ressouviens? Point du tout. Ma mémoire a retenu, — elle peut m'en donner présentement encore le plein régal si je le souhaite, — les cris fous, les gestes déhanchés d'un certain Saint- Ange, qui faisait Buridan et ne se laissait égaler en exubérance de voix et de mimique que par un certain Saint- Eugène, qui jouait Gauthier d'Aulnay. Nul ne m'a pu faire oublier, pas même Mélingue, la prodigieuse manière dont ce Saint- Ange disait : dix manants contre un gentilhomme, c^est cinq de trop! Encore moins Rachel ni lés autres grandes actrices ont-elles pu effacer l'auréole de sombre et fatale poésie qui flottait au front — elle y flotte toujours : je n'ai qu'à fermer les yeux — de M™» Lefèvre quand cette directrice de la troupe jouait la Tisbé, ou bien Lucrèce, ou bien Marguerite de Bourgogne. C'était une grande femme blonde, déjà envahie par l'embonpoint, conséquence de maternités répétées. Peut-être l'auréole que je viens de dire pâlissait-elle un peu lorsque mon héroïne traînait nonchalamment à travers les rues sa nombreuse progéniture. Mais le soir, derrière les feux, d'ailleurs faiblement nourris de la rampe, tout rentrait dans l'ordre. Le charme, la grâce, la volupté, la terreur, la mélancolie, s'unissaient de nouveau en un halo qui m'exaltait d'autant plus que manifestement je l'avais fabriqué moi-même. Solidement fabriqué, puisqu'il tient toujours bon. Ces mièvres réminiscences — puerilia — ont pour objet d'établir : a) que les enfants excitables
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mettent dans les impressions que l'extérieur leur envoie, beaucoup plus de choses que ces impressions ne leur en apportent; b) et c'est de même ce que font les peuples à l'état d'enfance sociale, quand ils sont, eux aussi, poétiquement disposés. Ce qui les émeut a beau être trivial ' et vulgaire, ils y versent toutes les couleurs de Tarc-en-ciel, tous les parfums de Galaad. C'est là une des grandes sources du phénomène de l'édification; à ce point que Zeus, soutenant avec Héré une querelle de marchand de légumes, ou Aphrodite se livrant auprès d'Hélène à des propos d'entremetteuse de basse rue, peuvent, aux yeux du sujet édifié, si le moment est favorable, paraître l'un infiniment majestueux, l'autre absolument ravissante.
Que npoqui Les temps qui s'écoulèrent entre la ruine, lentement accomplie, du où vivait Sulpice polythéisme et la construction, très lente aussi, du monothéisme, furent v^^l^/^ extraordinaircment propices à cette alchimie psychologique. Bien que ^^c" hénomh^ marqués d'abord par un affaissement, chaque jour plus prononcé, du psychologique, sentiment religieux, ils assistèrent ensuite — mieux vaudrait dire presque simultanément — à un véritable renouveau de ce sentiment régénéré. C'est sous ce rapport qu'ils furent une enfance. Le Christianisme, notamment, apporta dans son évolution une étonnante fraîcheur d'impression. On s'en rend très bien compte à lire une biographie, pourvu qu'elle soit passablement faite, d'Augustin, en l'accompagnant de quelques fragments bien choisis des Confessions» C'est décisif pour montrer la puissance de métamorphose dont disposait l'imagination religieuse de l'époque. J'indique ailleurs le singulier processus que suivit l'âme héroïque et classique d'Hilaire de Poitiers pour s'élever aux plus hautes croyances en utilisant des éléments par eux-mêmes peu significatifs. Mais je ne connais pas d'exemple de transfig^uration des idées, des choses et des mots plus remarquable que celui que présentement j'étudie.
I . Je ne voudrais pas jurer même que la trivialité ne soit point un stimulant pour l'édification. A Florence, où le peuple passe pour très éveillé artistiquement, j*ai assisté à plusieurs reprises aux dévotions du mois de mai. Les églises et les chapelles s'emplissent tout le jour de fidèles très fervents à Marie. Chapelles et églises possèdent en surabondance des chefs-d'œuvre de sculpture et de peinture représentant la mère de Dieu. Mais les images les plus vénérées et les plus fréquentées sont invariablement celles qui sont le plus étrangères à toute valeur d'art En septembre 1870, quand la Commission des papiers des Tuileries, dont j'étais le président, pénétra dans l'appartement de l'impératrice Eug^énie, nous pûmes constater que cette pieuse personne, qui avait à sa disposition les merveilles des peintres et des sculpteurs anciens et ntodernes, aimait mieux faire ses dévotions devant une de ces vierges en plâtre grossièrement colorié, fabriquées, je crois, dans les Pyrénées et qui, en tout cas, se rencontraient encore en abondance, il y a vingt-cinq ans, dans le sud-ouest de la France et dans le nord de l'Espagne. Placée au-dessus du prie-dieu de l'alcôve, cette icône, grotesque pour des yeux non prévenus, mais familièrement et intimement adorée depuis l'enfance, produisait l'édification bien plus efficacement que tous les chefs-d'œuvre de l'art ne l'auraient pu faire.
Les deux femmes qui viennent de nous ocQuper, si elles n'étaient Lts histoires
patriotes, ressembleraient fort à de féroces coquines. D'autre part, leur d'Esther
patriotisme, en tout état difficile à comprendre, était certainement ina- ^' ^' Judi^, *^ jiVc r • ^ -A •-.. -11 mémorable
perçu du lecteur gréco-romam et, par suite^ ne pouvait servir à les exemple
excuser. Tout en elles, au contraire, était fait pour heurter, révolter jg transfiguration un être aussi délicat que notre Sulpice, et un public aussi raffiné que des choses, celui pour lequel Sulpice écrivait. Mais déjà, depuis près de trois siècles, des idées les Chrétiens avaient appris à contempler avec une superstitieuse rêvé- *^ ^'^ '"^^• rence ces types juifs que les récits qu'on leur en faisait, montraient entourés d'un g^and mystère d'antiquité. L'auteur de la Chronique approche donc Esther et Judith, un voile épais sur les yeux. Leur Obstacles énormes histoire, qu'il n'a jamais lue, il la connaît par ce vague et flottant ouï- ^"* rencontrait dire, qui est la pénombre de la tradition orale. C'est là aussi qu'il a . ' ... vu l'amie de Salomon, cette reine de Saba dont il ne redit le nom d'édification, qu'avec une craintive révérence. Au fond, sa résolution est arrêtée de tenir Judith et Esther pour admirables et vénérables. Il n'a point de peine à leur prodiguer mille qualités : summis celebratae laudibus. C'est très sincèrement qu'il voit en elles toutes les vertus. Sans artifice, sans tromperie consciente, sans autre effort que quelques détails importuns à omettre, il fait de ces deux mégères des modèles d'idéalité féminine.
Qu^une telle métamorphose s'excuse et s'explique plausiblement, je Comment viens, je pense, de le démontrer. Qu'elle fut innocente dans Tintention '' parvint de celui qui l'opérait, c'est incontestable. Mais fut-elle, de même, ^ ^^ ^''''monter inoffensive quant à son action sur le public qu'elle tendait à familiariser et à réconcilier avec des choses ouvertement anti-occidentales, cela, c'est douteux. Dans les papiers d'Auguste Comte, on a recueilli quelques notes préparatoires d'un travail, malheureusement inachevé, sur la morale, et où le type chrétien de la femme est représenté comme construit d'après la gradation suivante : Pureté, Tendresse, Énergie. Ce qui signifie, je suppose, qu'avant tout la femme doit se tenir à l'abri de toute souillure; qu'ensuite elle doit aimer et se dévouer; et que, une fois ces deux conditions remplies, elle peut agir. Le philosophe Examen tenait ce type pour supérieur à celui que, précédemment, on avait cru ''^ inconvénients noble entre tous et qui s'établissait ainsi : Tendresse, Énergie, Pureté. ^«''^|^^J«'»'^ Aimer d'abord; puis, agir; en dernier lieu, pourvoir à la purification jfUtamorphose, de l'être moral et matériel. Mais ni l'une ni l'autre de ces combinaisons n'atteignait le niveau moral auquel il est permis d'aspirer aujourd'hui. Il exige, en effet, que l'inépuisable don d'aimer tienne le premier rang. Essai ce don caractéristique de la femme et qui lui a conquis sa haute place, d^ une appréciation Il doit aussitôt être suivi de la faculté purificatrice, source féconde de ^^ Î^«1^"L moralité et de civilisation; et ensuite se voir couronner par le courage, activement compris et exercé. On pourra arguer de subtilité ces arrangements à variation ternaire que j'ai peut-être, d'ailleurs, imparfaitement exposés. Mais c'est qu'il m'a semblé non inutile de soumettre
de la fémininité juive.
Esther et Judith à cette mesure de la Pureté, de la Tendresse et de l'Énergie, afin de mieux apprécier ce que les traditions juives peuvent avoir fourni de matériaux pour la formation de notre idéal féminin.
Peu de pureté. Impossible de parler de la pureté puisqu'il est manifeste que nos deux héroïnes — par des motifs, il est vrai, très altruistes — firent métier et
Pas de tendresse, marchandise de leurs charmes ! Que dire de la Tendresse alors que ce mot grincerait affreusement si on essayait de l'accoupler à des créatures Trop d'intrgie. plus proches de l'hyène que de la femme? Reste l'Énergie. Sur ce point, la revanche est complète. Si c'est de courage et de virilité ^ que l'on entend se préoccuper, on en aura € à grand planté », comme disait notre vieux françoys, conservé par le langage anglo-normand. Les réformateurs qui, aujourd'hui, réclament au nom du' progrès une série de changements, — tous également absurdes et rétrogrades, car ils visent à donner un rôle d'homme à la femme qui, de protégée, deviendrait égale et rivale — peuvent se retourner vers les anciens écrits
De quelques types juifs. De femmes-hommes, de viragos, la Bible en est pleine. Telle- ^^/^fj^^ ment que Sulpice en a supprimé deux sur lesquelles je vais un peu
^ S / • " revenir, car elles comptent parmi les plus notoires. Il s'agit de Déborah et de sa collaboratrice Jaël, ce qui rend le silence prémédité de la Chronique assez significatif.
En racontant {Chr. I, 24, 5) les malheurs que les Hébreux s'étaient attirés par leur ingratitude envers Dieu, Sulpice expose c qu'ils étaient tombés si bas qu'ils durent se laisser défendre par une femme : ut muliehri auxilio defenderentur. Ce langage, très romain, marque clairement tme admiration plus que médiocre pour les femmes soldats ou chefs d'État. Il a été dit, ad locunty que la phrase de la Chronique qui fait de Déborah une préfiguration de l'Église, est un glossema. Mais ce qui suit est plus caractéristique. Non seulement Sulpice déblaye, en deux lignes presque dédaigneuses, l'éclatante défaite de Jabin, roi d'Atzor et de Sisara, son général; mais il ne prononce même pas le nom de Jaël, la femme d'Aber le Cinéen, tant célébrée > pour
1 . « Qui trouvera la femme forte? Son prix dépasse toute limite... son mari ne manquera pas de dépouilles... elle se lève la nuit pour surveiller ses domestiques... elle plante une vi^ne du fruit de ses mains... ses reins sont ceints de courage; elle fortifie son bras... L*audace est son vêtement et sa passion. Elle rêve à rheure de sa mort. » Ce portrait de la femme idéale juive se lit dans les Proverbes attribués à Salomon, chap. XXXI, mais je l'ai tiré du Breviarium romanum (saison d'Été, p. 434) qui, du reste, a rangé de copieux extraits du livre de Judith, comme destinés à être lus et relus oblififatoirement par les membres du sacerdoce.
2. Je dis « tant célébrée » en pensant aux lignes suivantes qui se lisent dans Rob-Roy, un des romans les plus populaires de Walter Scott. Traçant le portrait d'Hélène Mac-Gregor, il raconte qu'elle ressemblait, dans sa sauvage dignité, aux héroïnes de l'Ecriture, sauf qu'elle n'était pas encore assez belle pour une Judith, et qu'elle manquait de cet air inspiré qu'avaient Déborah et JaSl : c Skê was not, iud€0d sufficiently beauiifuljor a Judith, nor had she the irupired
avoir mis à mort, avec un clou et un maillet, Sisara qui s'était réfugié Q««
sous sa tente. L'omission d*un tel épisode dut, sans aucun doute, coûter '^ ^^^' 5"'^ w" beaucoup à Sulpice, car, documentairement, surtout littérairement, il fraoment est du plus grand prix. Impossible de mieux peindre l'afireuse et tran- d*ipopée barbare, quille énergie de la vie sauvage. Quand Déborah entonne son chant de triomphe : c Écoutez-moi, vous, rois; prêtez l'oreille, vous, princes; U cantique le chanterai le Dieu d'Israël... », et qu'elle raconte avec une terrifiante àt tHborah précision le haut fait de Jaël, elle est admirable: «Il demandait de ^tdtJaêl, l'eau, elle lui donna du lait; elle lui porta un plat seigneurial de beurre; puis, dès qu'il dormit, elle choisit un clou, prit un marteau de forgeron et, avec, elle perça la tempe de Sisara; elle troua sa tête tout au travers, brisant la tempe. Celui-ci s'étendit mort à ses pieds. Bénie soit entre les femmes, Jaël, la femme d'Aber le Cinéen. » Un moment, la voyante s'arrête d'exulter dans sa victoire. Son ennemi est écrasé, mais il lui faut autre chose; elle veut se repaître des souffrances que la mort de Sisara a pu causer à ceux qui l'aimaient, à sa mère, par exemple. Elle cesse donc un instant ses éjaculations de triomphe pour dire : « Cependant la mère de Sisara regarde par la fenêtre; à travers Histoire de Jail, le treillis elle crie : Pourquoi le char de mon fils est-il si lent à venir? Mroine juive Qu'est-ce que ses chariots ont à retarder ainsi ? Autour d'elle les sages *' Protestante, dames lui répondent que Sisara ne se hâte pas, qu'il partage le butin ; à chaque homme, ime captive; au général, de riches habits et des colliers... » Cette subite entrée en scène de la mère du mort, trompani son attente anxieuse avec des illusions de victoire, est d'un effet dramatique très poignant. On cherche les raisons du succès des livres juifs. Il y a celle-là. Des qualités esthétiques, incomparables dans leur originalité, car elles ne sont ni grecques »ni latines. Déborah termine son prodigieux air de bravoure en criant : « Ainsi périssent tous les ennemis d'Israël! > C'est vraiment très beau, très chaud, très vivant.
Maintenant, quittons l'art et l'histoire pour juger l'effet moral et Supériorité d'édification. Puisque i'ai déjà cité Walter Scott et ma bible anglaise esthétique
infériorité éthique expression offeatures given io Déborah or to the wife of Heber the Keuite.,. » «/^ ce récit. (Edit. Tattchnitz, p. SgS.) Je poursuis ici mon idée de montrer les effets divers de Tédification combinée avec le procédé de consultation directe et individuelle du texte biblique. Ce que le romancier écossais présente comme des souvenirs de poésie et de gloire, en pays français» on ose à peine en parler; et, même dans nos livres protestants d'instruction, Tépisode de Jaël, que je Tais narrer en détail, est passé sous silence. En revanche, je montrerai tout à Theure, en me servant d'une bible anglaise avec commentaires autorisés, que lorsque Tauteur de Roh'Roy admire Jaei, il n'est que l'écho fidèle des théologiens les plus réputés de l'Eglise anglicane. En voici le titre : The coudensed Commeniary and family Exposition of the Holy Bible, containing the authorised version oftke old and new testaments; with most valuable criticisms of the best biblical writers and practical reflexion, by the Rev. Ingram Cobby, M. A. London, i852. Très bel in-quarto de 1,400 pages, beau papier, belle impression, avec cartes géographiques, plus un portrait gravé du commentateur.
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(Condensed Commeniary and family Exposition), comme ce volume Impressions porte sur sa garde une élégante épigraphe d'écriture féminine avec la d'une Jeune fille date de « Parb 1872 », pourquoi ne supposerais-je pas que la jeune miss anglaise qu| |ç posséda avant moi, ayant choisi pour sa lecture sanctifiante du ^ha^f\ n^*^*i^ 1** chapitres 4 et 5 des Juges^ m'a permis de deviner ses impresde Jail. sions? Naturellement, elle est préparée à admirer Déborah, prêchant, sous le palmier d'Ephralm, la guerre contre Jabin, et promettant à ses auditeurs la mort de Sisara. Cependant quelques mots, un peu trop farouches pour des lèvres de femme, étonnent et troublent notre lectrice. Elle consulte le family Commeniary : € Ceci constitue sans doute un langage et des actes masculins, répond Poracle; mais qui oserait demander à Dieu les motifs de son bon plaisir? Déborah juge; Jaél va exécuter; tous les palais du monde ne valent pas le palmier de Déborah. » Des réflexions, si directement adaptées à la question en La sensiblerie litige, sont faites pour apaiser tout scrupule. La lectrice reprend la de cette suite du récit sacré qui lui montre Sisara battu, fuyant à travers la 'eune personne campagne. U se dirige vers les tentes d'Aber; il sait que le Cinéen est r pnm e ^.^ ^^^ ^^ pacte de dévouement au roi Jabin, leur commun maître : Erat l'esprit pratique ^^^^ P^* inter Jabin, regem Atzor, et domum Aher Cinei (4, 17). des théologiens Sa confiance est entière, Jaël, la femme d'Aber, lui fera bon accueil; anglicans, car l'engagement sur lequel il se fie, et qu'elle connaît bien, ne pourrait être violé que par une trahison abominable. En effet, Jaêl reçoit Sisara les bras ouverts : « Viens chez moi, mon seigneur; ne crains rien. » Elle lui donne son lait le meilleur; elle le cache sous son manteau; pendant qu'il dormira, elle promet de veiller. Ces circonstances, particulièrement le fait de la paix jurée, capital dans la moralité barbare, sont exposées avec une si franche netteté que notre jeune miss n'a aucun pressentiment de ce qui va arriver. Aussi est-ce avec horreur et stupeur qu'elle voit Jaêl, tout à l'heure si obséquieuse, choisir un des grands clous de la tente et s'avancer à petit bruit, en rampant, cum silencio et abscohdite, vers le soldat endormi. La pointe est posée sur la tempe ; le maillet fait son office; le crâne percé d'outre en outre se trouve cloué au soli. Une ignominieuse Dans cet horrible récit, la traîtrise, toujours si laide, devient plus traîtrise hideuse par les détails qui l'ont précédée et l'accompagnent. Notre devenue, lectrice, perplexe, interroge la. family Exposition: « Assurément, Jaël ^'^ ^idificatlf^ avant d'opérer cette noble exécution doit ressentir quelques doutes, une ' éprouver certaines craintes. Mais à quoi bon les lâches firayeurs et les noble exécution, frivoles fantaisies de civility? Jaël a dû se dire : oui, Sisara est en alliance avec ma maison; mais, en même temps, il est en lutte avec Dieu. Est-ce pour rien que Dieu l'a conduit sous ma tente? Non, il me dit de frapper. Je ne retiendrai pas mon bras. Sisara dort son dernier sommeil. Je vais lui donner sa fatale récompense. » Ces paroles d'une
I. Poêuit 9upra tempua capitis ejus clavum^ percuseumque mallêo defixit im cerebrum usque ad terram. (Judic., 4, 22.)
civility (je n'essaie pas de traduire ce mot) vraiment peu avancée et qui mettent Dieu en scène pour commander à une femme de mentir, de trahir et de tuer, ne datent pas du iv^ siècle. Ce n'est point Ambroise de Milan qui les a dictées, c'est un révérend docteur d'Oxford, appartenant à cette Haute Église anglicane du présent xix« siècle, laquelle a pour champion M. Gladstone et se pique de largeur d'esprit. Si, après les avoir lues, on met encore en doute l'influence déprimante que l'acceptation des livres juifs put causer parmi nous, Occidentaux, il y a quinze cents ans, quand nous remplaçâmes Homère, les Tragiques et Platon, Virgile, Cicéron, Sénèque et Pline, par Moïse et ses divers collaborateurs, il n'y a qu'à tirer l'échelle. Toute autre démonstration serait inutile. D'autre part, et c'est l'objet que je poursuis plus spécialement à l'heure actuelle, émerveillez-vous de l'énorme puissance de la loi d'édification. Je ne voudrais pas risquer un jugement téméraire en essayant de conjecturer ce que la jeune personne anglaise, jadis propriétaire de mon ConcUnsed Corn» meniary, a pu penser en lisant les appréciations ci-dessus au sujet de la conduite de JaSl. S'il s'agissait d'une de mes compatriotes, je n'hésiterais point; je suis bien sûr que l'immense majorité de nos femmes françaises sentiraient leur cœur se lever de dégoût à ces maximes inhumaines et profondément antiféminines. Mais c'est qu'elles ne connaissent le livre des Juges, comme celui d'Esther, que par Royaumont, prieur de Sombreval. N'oublions pas ce qui a été dit plus haut, d'abord de la naturalisation de la Bible chez nos voisins d'outre -Manche comme lecture nationale ; ensuite, des prodiges d'hallucination qu'aidé par le temps le phénomène de l'édification est capable de provoquer. Pour le cas actuel, la probabilité, c'est que le € Commentaire de famille > aura finalement satisfait notre jeune miss. En sorte qu'en terminant sa lecture, elle aura pu s'associer de bon cœur à Déborah qui termine son cantique en demandant que l'héroihe au clou et au maillet soit « bénie entre toutes les femmes >. C'est la formule qu'on appliquera plus tard à la douce mère de Jésus. Jaél et la Vierge Marie, quelle Association! N'importe, je parierais presque que, du même coup, la pieuse jeune lectrice n'a pas craint de s'approprier l'exclamation finale de Déborah : c Ainsi périssent tous tes ennemis, ô Jahveh! > Sans doute l'Évangile ordonne tout le contraire. Nous devons prier pour nos ennemis. Mais le c Commentaire de £aimille > a réglé aussi ce point par la plume respectable du D^ Henry, l'un des théologiens les plus fréquemment cités : c Prier pour nos enne- > mis, oui, nous le devons. Mais les ennemis de Dieu, quand nous les » voyons prostrés et abattus^ l'occasion est bonne de prier pour qu'il en 1 advienne autant à tous ceux qui leur ressemblent. La prière de Déborah » est donc et restera celle de l'Église pour tous les siècles. > Il y a des gens qui s'imaginent que la casuistique, si mal comprise de Pascal, est une création exclusive des Pères de la Société de Jésus. Vous pourriez feuilleter longtemps Sanchez, Escobar et les autres, avant d'y rencontrer
Les docteurs d'Oxford et les Pères
du IV» siècle.
De
proche en proche, notre jeune miss est conduite à admirer le parjure, la trahison et l'assassinat.
L'apologie de la vengeance,
comme
vertu chrétienne,
vrai triomphe
du principe
de consultation
directe
de la Bible
et du procédé
d'édification.
une aussi preste façon de faire passer un texte du blanc au noir, sans d'ailleurs y rien changer. En fait de < cas » et de distinctions, le précepte : prier pour son ennemi, transmuté en la faculté illimitée de maudire et de ruiner cet ennemi moyennant qu'on le qualifie d'ennemi de Dieu, est un assez joli travail. Il m'inspire un grand regret que la version autorisée de la Bible anglicane n'admette pas le livre de Judith. On y aurait pu glaner quelques autres exemples de ce que peut la consultation directe de l'Écriture sainte combinée avec le procédé d'édification. Des conséquences Néanmoins ce qui précède suffira, je pense, à solidement établir que ni de ce qui précède le Testament d'avant la Captivité, ni celui d'après la Captivité, ne au point de we peuvent rien nous apprendre sur les origines du type féminin élaboré ^ Jddental"^'^ par le moyen âge et consacré par la pensée moderne, — refoulées i récart, bien entendu, les divagations éphémères et inconsistantes dont on nous fatigue présentement.
Comment ce type, A vrai dire, cette conception telle qu'elle existe aujourd'hui constitue absolument séparé l'une des plus saillantes dissemblances entre nous et le monde antique. des origines Seulement, sur ce terrain, alors que la distance est grande, sans doute> se^mwiche ^^ ^^^ mœurs à celle des Gréco-Romains, toute filiation n'est cependant aux traditions P^ rompue; tandis que nul lien quelconque ne se discerne, s'il s'agit gréco-romaines, des Juifs. Entre eux et nous, impossible de trouver un rapport analogue par exemple à celui qui rattache notre fenune idéale aux personnifications de l'Épopée et de la tragédie grecques. Après tout, cette fenune, aimant son mari, n'aimant que son mari, l'aimant jusqu'à la mort^ c'est Slks Alceste. L'épouse, âme du foyer conjugal, ménagère virginale et prunous ont fourni dente, providence de ses enfants, fidèle à l'époux avec une inébranlable ^\so!^nc^io!^ ""*P^"^^» ^'^^ Pénélope. La mère dévouée à ses enfants autant qu'à ^tottto to wrtof ^^^^ ^^ ^^^ * donné l'être, c'est Andromaque. La fille, se sacrifiant à féminines. ^^^ père, et, pour lui, faisant héroïquement tête aux hommes et aux Dieux, c'est Antigone. La sœur défendant ses frères dans la proscription Cest en Grèce et jusques après la tombe, c'est encore Antigone et aussi Electre. Et et surtout à Rome cette énumération pourrait longtemps se poursuivre à travers les poètes, ^" ^l^nloîT^^ ^®* dramaturges et les historiens de la Grèce et de Rome : la fenune de monogamique. Candaule, Lucrèce, la mère de Coriolan, Virginie, Comélie, Portia. En elles se trouve la primitive image de notre idéal presque toujours porté, du premier coup, à sa perfection, entouré qu'il est de ce prestige . incomparable de la famille monogamique, que les Juifs ignorèrent totalement. Une civilisation, nourrie dès le berceau de traditions semblables, soit légendaires, soit historiques, n'a pas pu ne point contribuer puissamment à former une morale domestique tout à fait supérieure. Ne vous laissez pas égarer par des textes législatifs ou par des anecdotes tendant à montrer la subordination humiliante des femmes grecques et le débordement scandaleux des femmes romaines des derniers temps de la République. En ces matières, la tradition et la poésie, par le cercle indéterminé qu'elles embrassent, ont plus de prise et de poids que des règlements publics ou des lois, toujours difficiles à dater et qui.
d'ailleurs, ne valent que dans la limite de leur date. Le dévouement Peinture
d'Alceste n'est peut-être pas d'une historicité absolue; mais il y a par Npopie
quelque chose qui est pleinement historique, c'est le drame d'Euripide, et le théâtre
un poète accusé de trop de réalisme, qui écrivait au sein de la corrup- . !^"^^^^i^ X- j- X X • ^ -j \ 1 • j j i»x ainsi conçu comme
tion grandissante, et qui, évidemment, a voulu peindre dans 1 épouse base fondamentale
d'Admète la femme telle que ses contemporains et lui la comprenaient de la sociabilité et la souhaitaient. L'acte de dévouement d'Alceste est fabuleux, soit : humaine, mais il en reste ce portrait, tracé au iv® siècle avant Jésus-Christ, d'une maîtresse de maison admirable, dévouée à tout ce qui l'entoure, équitable envers ses esclaves, laborieuse et enseignant aux autres l'amour du travail, attentive à la santé de ses enftmts, au bien-être de ses serviteurs '. Et ce n'est pas non plus la dignité qui lui manque, car elle se sait haut L'Alceste placée dans Testime de son mari : une associée qui la complète ; com- d'Euripide, pagne, non servante. Au besoin, les économistes et les philosophes se ^J^^j^f joindraient aux dramaturges pour la rassurer, si elle doutait de ses droits *.
Ce spectacle est à Rome encore plus frappant qu'en Grèce. Le mariage Le
patricien, celui qui constituait à la manière catholique un vrai serment mariage romain symbolisé par la < Confarréation > — uxor Farreatione viro juncta — rialise pleinement liait l'homme à la femme pour toujours. Les écrivains de l'empire ^^^"^^a Grèce parlent de la famille fondée sur la Confarreatto avec une admiration, malment conçu, sans doute exagérée par l'esprit de critique rétrospective. Mais ce n'est point imagination pure, quand Valère Maxime affînne que, pendant cinq siècles et des années, le divorce resta inconnu. Le premier mari qui y eut recours eut beau présenter une excuse très valable, la stérilité de sa conjointe, il fut tout de même atteint par le blâme universel (II, 1-2, 5-6 et IV, 3-3). < Selon l'opinion de nos ancêtres, la foi conjugale se plaçait même au-dessus du légitime désir d'obtenir des descendants, > dit l'anecdotier romain, copiant d'ailleurs presque textuellement Denys d'Halicamasse. Il est bien vrai qu'à l'époque qui nous occupe
1 . c Nul trésor plus précieux pour Thomme dans la maladie que Taffection d'une épouse qui, experte à gouverner sa famille, écarte de son mari les soucis et les chagrins, dût-elle user de quelque innocente ruse... » — c La plus grande douceur pour la femme dont le mari est accablé par la mauvaise fortune, c'est de souffrir avec lui, prenant sa part des tristesses comme elle a pris part des joies. » ~ « La beauté n'est rien dans un homme, même laid un mari est toujours beau, s'il est bon ; car ce ne sont pas les yeux, c'est le cœur qui juge la beauté... > — J'ai choisi les passages les plus simples et je les ai plutôt analysés que traduits, visant uniquement à montrer que les côtés doux et intimes de la vie domestique n'étaient pas inconnus de l'antiquité. C'est d'ailleurs un cas où il est tout à fait permis de dire aux gens : allez-y voir, Euripide étant aussi abordable que Racine ou les JPiancis de Manzoni.
2. Cf. Xénophon, Économique$, I, 3, 7, 9 et voyez dans V Ethique à NicO" maqne (V, 10, et VIII, i3) les passages où Aristote, rien moins que tendre et sentimental, demande que le mari adultère soit frappé d'infamie, et puni plus fortement d ton méfait se produit pendant la gestation.
228 PBTITS ESSAIS
tout avait fort changé. Le mariage religieux était devenu rare. Précisément pour satisfaire à ces idées d'égalité que l'on invoque tant aujourd'hui, on avait donné à la femme un droit de maîtrise trop absolu sur sa fortune. La pudeur et la c sanctimonie » des matrones baissèrent notablement; d'autant plus que les circonstances politiques poussaient les maris vers le luxe et la débauche. Le divorce devint fréquent. L'adultère fut continuel, n'étant pas réprimé par le sentiment public. La forte famille romaine tombait en dissolution. Néanmoins, même alors, quand les mœurs sont perdues, la mémoire de l'antique austérité revit dans les livres, dans les lois, dans les discours. On la révère et on État d'esprit l'exalte à mesure qu'elle est plus méconnue et foulée aux pieds. Il en da résulte qu'au iv* siècle, par exemple, un jeune homme bien élevé, ayant
jeunes portciens régulièrement fréquenté les écoles, et qui portait en sa mémoire ce que convertis ^^^ lettres grecques et latines contenaient de meilleur, avait présents au christianisme ^ l'esprit ces délicieux modèles de la grâce, de la bonté, de la vertu, de après avoir étudié la dignité féminine, dont tout à l'heure nous nous entretenions. Mais les les lettres grecques circonstances religieuses sont, à ce moment, troubles et instables; et latines, i^ vieille foi a perdu sa saveur et notre jeune étudiant, spécialement préparé par sa culture gréco-latine (cf. Hilaire, Augustin, vingt autres), se convertit au Christianisme. C'est exactement le cas de Pontius Meropius Paulinus et de Sulpicius Severus^ Que va-t-il se passer? Leur tête Us ont la tête remplie, cela se voit à chaque ligne de leurs écrits, de est pleine réminiscences classiques. Il va falloir les oublier. Heureux si on ne leur ima dél' ' ^'^j^"^* P^^ de rejeter au fond de l'Enfer leurs vieux maîtres intellectuels ; de la féminité ^^^^ ^^^> ^^^ enchanteresses créatures, nées de leur plume, et Pénélope, grecque et latine; et Andromaque, et Nausicaa, et Alceste, et Antigone, et Porcie. et on leur propose Cependant une jeune imagination ne saurait vivre d'abstinence. La les femmes troupe des femmes venues de Judée s'oflFre à eux. Us n'ont qu'à choisir de la Bible, ^^^^ Sarah, Agar et Cethura, ou bien entre Rébecca, Rachel, Dinah et Thamar; ou bien entre Déborah, Jaêl et Bethsabée, Douloureuse mutation d'idéal I On s'y résigne ; mais cela se fait-il sans déchéance morale? Pas un de ces nouveaux personnages féminins qui ne porte quelque grosse tare de dureté, de duplicité, d'impudicité, de perfidie,
I . Ce fut aussi le cas d*£aebius Hieronymus Sophronius que j'appelle ordinairement Jérôme. Quoique hors de mon sujet, il faut que je le mentionne au moins en note. Ayant à défendre la cause de la continence contre Jovien, Jérôme, d'ordinaire si violent à l'égard des Païens, consacre tout un chapitre à établir que la virginité fut toujours mise au premier rang parmi eux : virginitas apud Ethnicot principatwm ienuii; et il parcourt, avec une érudition endiablée, les histoires grecques ou latines, accumulant les nomf , les exemples, les anecdotes qui démontrent que toujours c les matrones unicuhes furent aussi nombreuses qu'honorées et qu'on doit les imiter dans les sacrifices qu'elles offraient à la Fortune féminine, FortumB muliebri, > Voir contra Joviuianum I, 3 et surtout la fin : c imUentur Theano, Cleobulina, Claudia, Camélia, etc. > Jérôme élevait aux nues Porcia la jeune pour avoir dit : < une matrone vraiment pudique ne se marie qu'une fois.»
OU pire encore; et toujours avec des marques d'inexprimable bassesse. DiplorahU Essayez de mettre Rébecca travestissant son fils en bouc poilu et lui infirioriti enseignant à tromper son père moribond, ou bien Rachel s'accroupissant ^^
sur les objets qu'elle a volés et abritant son larcin sous des paroles ^"j"?! /r*""" où nmpudeur s'ajoute au mensonge S essayez, dis-je, de placer ces Testament. figures affreusement vulgaires en regard des élégantes et délicates images qui évoluent dans l'Iliade, l'Odyssée et le théâtre grec. Il faut Coup tTail bien, en outre, remarquer que cette vulgarité est fondamentale, congé- ^"^ '^ nitale à la race. Ni Noémi, avec ses roueries de beUe-mère forte en valeur estMque droit, ni Ruth, avec ses manèges autour du lit d'un sexagénaire, n'en distypes%U sont exemptes. On pourrait leur intenter un procès en captation, féminins. comme à Bethsabée une poursuite en cours d'assises. La chance est unique qu'il se soit trouvé un romancier grec, à vues plus relevées, pour inventer la sympathique et gracieuse Soschannah, ce lys de pureté. Aussi les vrais Juifs ne voulaient-ils pas d'elle, dit Jérôme, ne la reconnaissant pas pour une des leurs (cf. supra p. 1 3o). Sans elle pourtant notre liste resterait toute noire; car nous n'avons plus à y inscrire qu'Esther et Judith.
J'ai souvenir d'un livre d'étrennes, moitié prose, moitié gravures. Souvenir comme on en publie beaucoup aujourd'hui vers le premier de l'an. Ils ^un
étaient infiniment plus rares dans ma première jeunesse ; car alors, quoi ^""*" Keepsake. qu'on dise, nous étions bien moins riches, et il n'est pas vrai du tout que la République ait ruiné la France. Ce volume, format grand in-fplio, s'appelait : Les Femmes de la Bible, Je me souviens — c'est tout ce que j'en ai retenu — d'un c portrait » en pied de Judith, une tête coupée dans la
I. Josèphe, comme Sulpice — et plus que Sulpice parce qu'il vivait au i** siècle, non au iv*, et qu'il écrivait pour la cour des premiers Flaviens, non pour le public déjà moins raffiné auquel la Chronique était destinée — Josèphe, dis-je, rougissait, lui aussi, des détails grossiers contenus dans la Bible et s'efforçait d'écarter toute mauvaise impression. Seulement, au lieu de procéder par suppressions, nuances ou prétentions, il ne se g^êne pas pour mentir tout à plat, retournant le texte sacré de façon à lui faire exprimer le contraire de ce qu'il contient. Sur cet épisode d'une si ineffable trivialité, voici comment s'explique le chapitre xxxi de la Genèse : au moment de quitter furtivement avec son mari la maison de Laban, Rachel vola les idoles paternelles : furaia est idola patris sut (19). Laban, court après son beau-fils : c pourquoi m'as-tu dérobé mes Dieux? » lui dit-il : curfuraius es Deos meos (3o) ? Je ne t'ai point pris tes dieux, réplique Jacob. Cherche-les, et si quelqu'un de nous les recèle, qu'il soit mis à mort : neceiwr coram fratrihus suis (32). Laban fouille partout et finit par entrer dans la tente de Rachel. Celle-ci, qui avait fourré les idoles sous un bât de chameau et s^était assise par-dessus, dit à son père : < Ne sois pas offensé, mon seigneur, je ne puis me lever; il m'arrive ce que tu sais selon la coutume des femmes : juxta consuetucUnem feminarutn accidit mihi. Sic delusa soîlicitudo patris (33). > Voici maintenant la traduction de Josèphe : c Rachel prit les idoles de son père, non pas pour les adorer, Jacob l'avait détrompée ; mais pour servir à apaiser sa colère en les lui rendant, s'il les poursuivait dans leur fuite. » {Archéologies judaïques, 18, 8.)
23o PETITS ESSAIS
main gauche, un sabre rougi, dans la droite, avec, au fîront, une perie liquide, goutte de sueur fort admirée tant elle était parlante. Je donnerais quelque chose pour revoir ce volume qui, ayant sans doute un but d'édification, se proposait de fournir aux jeunes écolières des types à imiter. Ce qui me tourmente, c'est comment l'auteur avait pu s'y prendre pour réaliser un tel plan. J'imagine très bien un livre smr les Femmes de la Grèce, et les leçons qui en pourraient sortir. Je n'ai nulle peine à concevoir un recueil de morale en action intitulé : Vierges et Parmi Us femmes Matrones romuines. On peut dire: imitez Pénélope; imitez Androde la Bible, maque; imitez Ântigone; imitez Alceste; imitez Comélie. Mais inviter '^^ nos femmes ou nos filles à prendre exemple sur Sarah, sur Rébecca,
^me /u/-mL'« ^^^ Rachel, sur Bethsabée, même sur Ruth, qui s'en aviserait? Qui ne trouvaU surtout ne reculerait devant l'obligation de dire : Ressemblez à Esther rien 4 imiter, et à Judith? La vérité, c'est qu'étant supposée la moindre familiarité avec les textes originaux, nul ne se risquerait même à narrer un peu exactement, devant un auditoire féminin, les faits et gestes de ces héroïnes. C'est affaire à Racine, préparé et mis sur la bonne voie par les adroits dégrossissements de notre Chronique. Déjà, ainsi qu'il a été remarqué, tome l^fy page 297, la mutation de nos ancêtres gréco-romains en aïeux Israélites, — parentes nostri, disaient Ambroise et Paulin — avait grand'peine à se faire admettre. Mais substituer les types féminins juifs aux ravissantes créations de la Grèce et de Rome, cela paraissait Le mariage impossible. Plus impossible encore, sans une lamentable chute, était potygamique; l'acceptation de la famille sémitique, celle dont le proto-typique Israël, horreur Jacob, avait fourni le cadre; cette polygamie incestueuse, où le Harem
^ . ^n • s'emplit de sœurs et de concubines. Elles se présentent vraiment trop GrkC'Romams ^ j- ^. x- j» v ^^ -^ -^. 1
depuis l'Odvisée ^^ contradiction avec ces mœurs antiques d'où était sortie la pure
' conception monogamique, si glorieusement symbolisée dans l'Odyssée.
Aussi arriva-t-il que les Chrétiens, d'une part empêchés de conserver la
tradition polythéiste, d'autre part n'osant répudier ouvertement la
tradition biblique, se tirèrent d'embarras en frappant de suspicion tout
en même temps les femmes et le mariage. Là git l'explication, -^ une
des explications, et non la moindre, bien qu'elle n'ait, ce me semble,
jamais été signalée, — de l'étrangement dangereuse attitude que prit
d'abord le culte nouveau.
Que la polygamie Par ses exemples, en désaccord absolu avec le crescite et multipii-
est affaire camini de la Genèse, Jésus avait posé l'abstinence des rapports sexuels
de civilisation, comme principe idéal. Aussi faut-il voir comment le mariage — que
et non de climat. ^^^^ tenons, à juste titre, pour la prérogative humaine par excellence,
les ménages animaux sont rares et très imparfaits — est qualifié dans
Comment les écrits évangéliques et apostoliques. Ce moyen incomparable de
ces divers faits perfectionnement intime et d'amélioration sociale, Jésus, tout en le
P^^ définissant dans des termes très en avance sur Moïse, en donne une
^'enavershn!^^ telle description que ses disciples concluent qu'il n'est pas bon de se
marier : non expedit nuhere {Mathieu, 19, 10). Ce lien précieux qui, en
NOTES ET NOTULES 23l
complétant deux êtres Fun par Vatrire, constitue une unité supérieure exigeant la présence et procurant la durée de l'amour et du dévouement, Paul croit le classer avec indulgence quand il Twàmot comme un humiliant pis-aller : tnelius nubere quant uri. Jamais les femmes ^ ^^^ ^ n'avaient été aussi durement traitées. Le même apôtre, le seul qui ait '"'^^ ***''*''"" émis sur ce sujet des opinions positives, parle comme si tout contact p^^ j^ i^ f^nm avec l'autre sexe était un péril. On alla jusqu'à condamner les femmes et méprisent en bloc en les montrant accablées, depuis l'Eden, sous une sentence u lien conjugal. divine trop méritée : c ce sont des portes du Démon, > disait Tertullien. 11 y eut quelque chose qui ressembla à une tentative de mettre hors la vie honnête une moitié du genre humain. Toute l'admiration allait vers ceux qui neque nubent neque nubentur. Je ne sais comment traduire décemment cette phrase, pourtant appliquée aux anges. On mettait en un singulier relief la race odieuse et très anti-occidentale des eunuques qui, petit à petit, prenaient grand pied dans les institutions impériales. Jésus les avait si imprudemment loués que le noble Origène crut bien faire en s'émasculant lui-même ^ Où auraient pu conduire des doctrines aussi radicalement anti-sociales, propagées par les plus influents et les plus vertueux directeurs de l'opinion? Quelques hommes réfléchis se le demandaient; de très bons Chrétiens, mais trop mêlés aux affaires pour tabler, comme faisaient la plupart des Pères, sur la fin prochaine du Monde'. Le danger paraissait immense. Du Martinet Sulpice temps de Sulpice, les grandes autorités, même le très pratique adoptent Ambroise, sont unanimes. Martin, tout en se montrant modéré, pro- ^'* opuuons, clamait hautement l'infériorité de l'état de mariage. L'homme qui lui ressemble le plus par la largeur du cœur, Jean Chrysostome, disait que le lien conjugal autrefois utile avait perdu toute valeur. U est fait pour les faibles et les lâches, ajoutait-il 3. Aussi ce que nous devons constater et admirer ici, c'est l'invincible puissance de la filiation historique.
Un instant suspendue ou détournée de son cours, elle ne plia jamais Unanimité
des Pères de VEgUse
t. SuHi Eunucht qui seijfaos castraverunt proptét regnum cœlorum. Qui d prôner ces yuis poiest capere capiat {Math,, tg, 12). Les disciples avaient dit: mieux vaudrait dangereusement peut-être ne pas se marier? Cest à cette interrogation que Jésus répond qu'il y antisociales, en a qui se sont faits eunuques eux-m6mes pour gagner le ciel ; puis il ajoute : €U>mprenne qui pourra. Le propos était. pourtant fort clair. Origène le prit au pied de la lettre. Tout ce que l'on a dit, pour établir qu'il eut tort, reste sans valeur, s'il est vrai que les préceptes de Jésus doivent être obéis.
2. Voir ce qui est dit infra de Macedonius, préfet d'Afrique. Quant à l'influence exercée sur les doctrines du genre de celle que je relève ici par la croyance à la fin du monde, ce n'est pas ma besogne de le faire ressortir. Mais il est bien clair que cette influence est la clef de tout ce que les discours de Jésus contiennent d*utopique.
3. G£ Saint Jeai^Chrysostome, p. 75, remarquable étude de M. Aimé Puech. un des rares écrivains qui, en étudiant le iv* siècle, se soient rendu compte de la valeur de Martin. Je reviendrai sur cette question du mariage et de la virginité dans mon commentaire sur le dialogue 11.
Comment
le périt fui écarté
par la force
de la filiation
historique.
Coup d'œil
sur le personnel
^éminin
des
écrits évangéliques
et
Les femmes
autour
de Jean et de Paul
sont vraiment
des femmes.
Plus de prophitesses ni de viragos.
Tendance
manifeste
à relever le type
féminin.
De l'égalité
des sexes
et du
prétendu progrès
qu*elle représente.
Caractère
manifistement
rétrograde
decetteconception.
complètement, même quand des forces, en apparence irrésistibles, marchaient contre elle; et, peu à peu, elle reprit le dessus. De ces femmes de la Bible dont un effort puissant, mais artificiel, avait voulu faire nos aïeules, il ne subsistera rien; pas un souvenir exact; pas uo trait un peu précis; rien, si ce n'est quelques noms. Il y aura des Sarah, des Rebecca, des Esther, des Judith, mais sans ressemblance aucune avec leurs homonymes bibliques. Déjà les Marie de l'Évangile, des Actes et des Épîtres n'ont aucun rapport avec les Myriam de jadis. Les femmes qui entourent ce Jésus, si sévère pour le sexe féminin, les sœurs de Lazare et la sympathique Maria de Magdala, ses amies à vrai dire; celles qui vivent auprès de Jean le disciple favori, telle Electa; celles qui se pressent en foule autour de Paul : Phœbé, sororem ineam, Lydia, purpuraria, la vigilante teinturière en pourpre, Tiyphema, Persidis, Tryphosa, et Junia et Julia, et Olympias et cette autre Maria — qui lahorahat in vobis — toutes sont des femmes vraiment femmes, n'ayant rien de la prophétesse ou de la virago. Elles sont aimantes, elles sont douces, dévouées, soumises. Il ne leur importe guère que Jésus les ait théoriquement exclues de son œuvre, et que Paul les condamne à la solitude. Elles savent que la religion nouvelle a pour base l'amour; et, par là, une place très ample leur est assurée. La coopération qu'elles ambitionnent n*a d'ailleurs rien de masculin. Elles ne visent pas à être prêtresses, mais simplement diaconesses, ou plutôt < veuves >, ce mot latin ayant remplacé le mot grec. Il s'agit de travaux d'ordre matériel, de soms de ménage, de charité pratique. En ceci, et avec, bien entendu, les inépuisables trésors de leur bienveillance infatigablement prodigués, consiste leur office. Or, sous ces espèces nouvelles, le sexe féminin reçoit des marques de sympathie et d*estime auxquelles la tradition juive ne l'avait guère habitué. On l'appelle à coopérer à l'œuvre commune : il remplit sa mission avec dévouement, abnégation, humilité, et aussi en pleine liberté. Il y a là une nuance capitale. Le Christianisme a été accusé d'avoir méconnu et dégradé la femme en lui retirant le sacerdoce que le polythéisme aimait à lui confier. Cette critique rentre dans la catégorie des erreurs que commettent les avocats des prétendus droits féminins. Où il faudrait viser à assurer le meilleur développement des facultés morales, affectives et esthétiques de la femme en la débarrassant d'obligations contraires à sa nature, — celle, par exemple, de fournir elle-même à son alimentation -^ on parle d'une égalité aussi désastreuse pour celles qui en seraient dotées que pour la société humaine dans son ensemble. La femme n'est pas plus apte aux fonctions sacerdotales qu'au métier militaire. Un des indices le moins douteux du développement civilisé se reconnaît dans la tendance de plus en plus accentuée à l'exclure des offices publics. Dans l'existence sauvage, la femme fait presque tout le travail; elle prend part aux choses de la guerre; il n'est pas rare qu'elle gouverne; les diUérences fondamentales qui séparent les deux sexes
apparaissent à peine, étou£fées qu'elles sont sous l'accablante fatalité. Mais à mesure que la vie sociale s'élève, l'activité pratique des femmes diminue. C'est une loi qui résulte de phénomènes biologiques et psychologiques non susceptibles de deux interprétations. Là où se montrent des faits en désaccord avec cette loi, soyez sûr qu'il s'agit de quelque survivance vicieuse et insolite d'un passé cent fois et à juste titre répudié. Telle est l'occupation du trône d'Angleterre par une personne infiniment respectable, mais qui ne s'en trouve pas moins personnifier un usage purement barbare. L'identité est complète, tnutatis mutandis, entre Ranavolo Manjaka et Victoria, impératrice des Indes ; avec cette différence que la reine d'Angleterre, bien que tout autant subordonnée à son premier ministre que sa noire collègue, n'est cependant point tenue de l'épouser. On peut bien dire, sans manquer aux convenances, que ce règne de soixante ans était possible seulement sous un régime où le personnage royal équivaut tout juste à un portrait de famille posé sur un certain fauteuil, que nul, parmi les membres actifs du corps politique, ne doit occuper. La vieillote anomalie devient ainsi inoffensive; mais on ne saurait oublier que la suppression de cette coutume des peuplades non civilisées, opérée avec une admirable et à jamais louable précocité par le droit français, a valu à notre pays sa formation si merveilleusement rapide en un vigoureux corps de nation. Quant à l'idée de mettre une femme à la tête d'un gouvernement moderne dégagé des liens de l'ancienne histoire, elle est tout îuste aussi raisonnable que si l'on proposait de créer une armée d'amazones, à l'instar de celles de Béhanzin.
Jamais le Catholicisme, qui, dans sa période de croissance, eut tant d'inspirations de haute sociabilité, n'attesta mieux sa capacité à préparer le progrès réel et positif qu'en fermant très nettement aux femmes l'abord de l'of&ce sacerdotal. Ce coup droit porté à l'une des plus fâcheuses survivances du système des castes peut être mis en comparaison avec une autre réforme, celle-là aussi très mal comprise, grâce aux préjugés protestants, et qui, en instituant le célibat des prêtres, fit du sacerdoce le prix du mérite, le fruit de l'élection et rendit à jamais impossible la reconstitution des anciennes familles sacerdotales. Mais au même moment où cette interdiction frappait les femmes, on voyait surgir des tendances absolument nouvelles concernant la condition sociale à leur accorder. Dès le IV siècle, il est facile de s'assurer qu'un type féminin se forme qui sera supérieur de beaucoup à celui qu'il va remplacer. Seulement il restera dans la ligne de filiation de nos vrais ancêtres. L'Orient et la Judée ne lui auront rien apporté. Je laisse à part les fictions parfois nobles et charmantes, auxquelles donna naissance le premier élan de la littérature martyrologique, Cécile, Agnès, Thécla <.
Cest
une reviviscence
des mœurs
barbares.
Ranavalo
Manjaka,
la reine Victoria
et les amazones
de Béhanzin,
Caractère
de
haute sociabilité
et attitude
vraiment
progressive
du catholicisme
en cette matière.
Un type féminin
supérieur
et purement
occidental
entreen formation
au /K« siècle.
I. Je cite cas saintes, d'abord, parce que deux d'entre elles furent en rapports surnaturels avec Martin; ensuite, parce que leurs biographies, principale*
Goo^^
Adorable figure Mais panni les souvenirs pleinement historiques, je veux au moins
delà rappeler l'adorable personnalité de sainte Monique, la mère d*Au-
mère d'Augmtm gyg^ vraie, vivante et moderne, bien qu'elle rappelle cette Andro-
et son étonnante ^ j * U • r • x i.i- i • • a*
modernité, n^^^ue dont Racme a pu faire une mère sublime sans Im nen Ôter
ni lui rien ajouter, à la différence de ce qu'il avait fait pour Esther.
Contre mon habitude, je l'appelle sainte, celle-là, avant qu'il y eût des
saintes, parce qu'elle fut véritablement, en dehors de toute convention
religieuse, la pure image de [l'amour maternel, éclairé par une belle
intelligence et échauffé par un grand cœur, sous des formes de simpli-
Petite bourgeoise cité toute bourgeoise, comme nous dirions aujourd'hui. Il y a bien dans
par la modestie le nombre des femmes martyres quelques mères mélodramatiquement
et la simplicité féroces, qui pourraient se réclamer du second livre des Machabées^;
Moniûlu est ™^^ ^^®' ^^^^ rares et, on le reconnaît sans peine, presque toujours de
inpniment grande pure invention. Quand Jérôme essaie de donner cette physionomie
par le coeur, implacable à Mélanie qui, à l'entendre, aurait refusé de pleurer sa petite
fille morte — ce que ce maître déclamateur feint d'admirer très fort —
^ je ne crois pas un mot de cette rhétorique 2. La femme chrétienne est
emme chrétienne jJquc^ ^ès le premier temps, anti-biblique, anti-sémitique, anti-orientale,
j^^^ et tout est prêt en elle pour qu'elle puisse devenir tme occidentale dans
femme biblique ^^ ^^^^ ^® P^^^ étendu de ce mot. Et si cela est vrai au point de vue de
autant que Judith la pureté et de la tendresse, ce n'est pas moins exact au point de vue de
ressemble peu l'énergie. Car nous avons eu, nous aussi, nos héroïnes, et si l'on vou-
à Jeanne d'Arc*
ment celle de Théclai sont dei récita très intéressants pour ma donnée. On trouve la place vera les détails au commentaire du Dialogue II. Je me borne à puiser dans les des femmes extraits fort soigneux que j'ai dû faire en étudiant le grand recueil des Bollandans distes, quelques chiffres assez instructifs. Entre le i" siècle de notre ère et
les statistiques Tan 1000 j'ai compté 220 femmes sur les listes du Martyre et de la Sainteté. de la sainteté» Thécla serait du i«^ siècle; mais les Acta Sanctorum connaissent plusieurs Thécias. Agnès était du iv«. Antérieurement à Pan 400, je recueille 46 noms : 1 8 pour le i"' siècle. Ce sont à peu près exclusivement ceux qui figurent dans les Évangiles, les Actes des Apôtres et les Épîtres (Marthe, Madeleine, PHémorïk quelques rohisse, Phoebé, Lydia, etc.); 3 seulement pour les deux siècles suivants; indications tirées 23 pour le iv«, parmi lesquels Monique, dont je viens de parler, Hélène, la mère des récits de Constantin, que tout à l'heure Sulpice va mettre en scène ; et Macrine, le martyrologiques, véritable auteur de cette curieuse vie de Grégoire le Thaumaturge, qu'elle dicta à son neveu Grégoire de Nysse, et qui fait une si singulière figure dans les origines de l'Hagiographie (cf. t. lU, les Quatre Vies),
1. Cf. La passion de sainte Félicité et de ses enfants dans le Bréviaire Somain, partie d'automne, p. 5i3. C'est un décalque du chapitre 8 de Mâcha* bées II.
2. Il prétend qu'aimer trop ses enfants est une impiété puisque Abraham mit à mort avec joie son fils unique : Grandie in suospietas, impietas in Denm est : Abraham unicunJUinm laetue interfecit. C'est pourquoi il réclame l'admiration de tous les Chrétiens pour Mélanie qui, devant le corps de sa petite fille, ne versa pas une larme, se mit à rire et dit : « O Dieu I je vais te servir plus à mon aise, puisque tu m'as débarrassée de ce fardeau... Lacrymae ffutta non flnxit.., arrisit : expeditur servitnra, Domine^ quae tanto me onere libérât. 9 (Epistola XXII, ad Paulam, sur la mort de Blesillae.)
lait continuer le parallèle jusque sur ce terrain, il n'y aurait qu'à établir une comparaison entre Jeanne d'Arc et Judith.
Je devrais terminer ici cette recherche sur les femmes d'autrefois qui ont contribué à former la femme d'aujourd'hui, en parlant de celle qui les résume et les idéalise toutes, la Vierge, mère de Jésus. Elle a été et elle reste la créature la plus aimée qu'il y ait eu dans le monde ; nulle Déesse païenne, fat-ce la rayonnante Pallas-Athéné, ne l'égala en influence; — tout de même que son fils a été, et reste encore le plus aimé des Dieux connus pour une raison pareille : tous les deux ils surabondent d'humanité. Or, l'humanité a été et restera, pendant les siècles des siècles, la plus pure essence des choses divines. Mais je vais bientôt avoir à expliquer que, dans ce premier avènement de la femme à l'influence sociale, manifesté du temps de Sulpice, celle qui devait en être plus tard l'incarnation suave et parfaite, n'existait encore qu'à l'état de naissant avenir; sH^reiTque ses hautes destinées ne furent pas même entrevues par Martin et par son biographe. Elles avaient pourtant commencé à poindre. Jérôme eut l'insigne honneur — je le constate d'un cœur sincère, ayant si souvent à le blâmer — d'être un des premiers à s'en rendre compte. J'en dirai ici ce seul mot parce qu*il confirme ma thèse : c'est que les premières tentatives d'un culte ayant les femmes pour objet furent aussi chaudement accueillies là où dominait la culture gpréco-latine, que violemment dénoncées et repoussées par les chrétiens restés imbus de l'esprit juif (cf., infra. Premiers indices de mariolâirie).
Que
la Vierge Marie
résume et idéalise
toutes Us femmes
chrétiemies.
Mais,
au IV* sikle,
cette suave création
était encore
d naître.
Martin et Sulpice
ne
la connurent pas.
AT BARBARUS RE INSOLITA PERCUSSUS {Chr, II, l3, 6, 12) '. —
Parmi les bévues historiques que fait commettre à Sulpice la manie de
tout voir à la romaine, l'application à un roi de Perse de l'épithète Que rappUcation
barbaruSj comme si elle reproduisait le livre de Daniel, est spécialement ^^ Pépitbète
absurde. Dans les écrits juifs, surtout ceux de l'époque postérieure,
jamais les souverains de Babylone ne sont traités irrespectueusement.
Jérémie les soutenait avec chaleur. Même quand ils font du mal, ce sont '
toujours leurs courtisans qui en sont rendus responsables. Le destructeur
it. barbare y^ d Assuérus est romaine, non biblique.
I. Urbibttt atqae provindis perraiztas barbaras nationei (Chr, II, 3, 6, 19).
Barbaranun gentium imperiis continentur (Chr. II, 1 1, 7, 2).
Barbaras multo te vino obrait (Chr. II, 16, 3, 14).
Tum vero barbaii, ai|^am pugneo poscentes (Chr, II, 16, 5, 20).
Craentus et plus qnaro barbaro animo (Chr, II, 16, 8, i).
Coin de impetu barbarorum subita fama (Vita XVIII, i, 12).
N. B, — Ce petit essai se sar«)oate à plusieurs indicstions concernant le même sujet ; mais il doit priacipalemeat être considéré comme risant à éclaircir et A corroborer les pages ulvii du tome I, où «ont rétamés les traits caractéristiques des relations de l'Empire avec les Germains durant le iv« siècle : ■ les barbares pénétraient donc dans l'armée comme tait la pluie quand elle rencontre des espaces vides •, et où il est dit que la maturation des idées chrétiennes ne devait .<;'obtenir « qu'après un lonjç cnfoiûasement sous les débris et les pUtras de tonte nature qu'on peut appeler le fumier barbare, bien qm les barbares n'en soient pas, il s'en faut, le principal élément »,
de Jérusalem, Pauteur de la captivité, Nabuchodonosor lui-même, est Comment les Juifs peint sous des couleurs plutôt favorables. A plus forte raison, les Âchéavaient pour ménides, successeurs de Cyrus, l'auteur de la délivrance, profitent-ils de les Achimimdes ^^^^ disposition. C'était une gloire de vivre auprès d'eux, dans leur w T^le ^^^^t *^^®^ qu'on peut en juger par les histoires de Daniel, de Néhémie ne partage pas, ^^ ^® Zorobabel. On faisait parade d'avoir été leur fonctionnaire. On admirait leur richesse, leur puissance, leturs lumières, leurs qualités morales. Quand donc Sulpice qualifie Artaxerxès ou Assuérus de barbare, ce n'est pas le langage de la Bible qu'il parle, c'est le vocabulaire romain qu'il emploie, lui faisant exprimer la méprisante infériorité qu'impliquait à ses yeux le seul fait d'être roi. J'ai omis de remarquer tout à l'heure (12, 3, 3i} que Sulpice accuse Assuérus d'avoir voulu exposer Vasthi toute nue devant ses satrapes, alors qu'il n'y a rien de semblable dans le texte original. Seulement, Tidée était bien d'un barbare et comme telle fournissait à notre auteur l'occasion d'établir qu'un roi peut être plus stupide et plus impudique qu'une sultane ; il ne Importance du mot la, laisse pas échapper: Vasthi stulto rege consulttor. Mais laissons barbarus ^e détail qui aurait dû trouver place dans mon précédent petit essai : '^^'^ Sulpice et la politique. J'ai conscience qu'il y aurait utilité pour ce
nos opuscu «. commentaire à préciser mieux les emplois divers que la Chronique fait du mot Barbarus, Dans les opuscules Martiniens, on verra que les collisions avec les c barbares :> étaient, en Gaule, des incidents de quotidienne occurrence. Sulpice a écrit à la veille et presque au milieu de la grande invasion, ce qui donne un intérêt considérable à sa manière Nécessité de juger ceux qui allaient subvertir VOrbis Romanus, J'avoue d'ailleurs de Pitudier dfond qu'en insistant pour donner des barbares une idée plus exacte, c'est la P^^'' vieille ambition tenace et persistante bien que répudiée, qui me remonte
\e !V* sikle ^ l'esprit : faire de mon livre une figuration réelle et complète de tous les aspects de la vie du iv« siècle — de ce iv® siècle, matrice de l'Europe moderne, terreau végétal où la Gaule antique poussa ses premiers bourgeons français ; et aussi, représentation introspective du siècle xix«, qui finit présentement. A ce compte, le barbare a pleinement droit à notre attention. Sulpice a trois manières d'utiliser ce mot : Ses a) Je constate d'abord, quoiqu'elle soit la dernière quant à sa date de
trois significations formation, celle qui exprime certains vices moraux, la dureté, la cruauté, dans Sulpice. ^^ plutôt l'absence, par manque de culture, de certaines qualités morales, la sauvagerie engendrant la férocité et l'inhumanité. Ainsi, le roi Ochus commet des actes sanguinaires, étant, dit Sulpice, d'un esprit plus que Emploi barbare, plus quant barbaro animo. C'est le sens le plus large : il préde barbarus domine aujourd'hui dans toutes les langues européennes, où barbare
T ^r^ji ^^i^^v^u* ^ grossier, dur, féroce, inhumain. epus un u, ^ j^^ seconde signification donnée au mot barbare par Sulpice est celle qui marque le fait d'être étranger. Cette idée fut longtemps exclusivement grecque. Est 6ap6apoc celui qui ne sait pas parler grec; 6ap6apiCeiv, c'est bredouiller la langue hellénique. Les montagnards
Goo^^
macédoniens étaient dans ce cas. Par extension, être barbare, c'est En Grèce, ne pas connaître les délicatesses et les beautés de la vie des Hel- être barbare lènes, selon cette parole extrêmement curieuse et dont je me sers . ^^^^ ailleurs, de VEpinomis^ du pseudo-Platon : c Tout ce que les Hellènes '^«o'''^j«^^^«« ont reçu des barbares, ils le rendent plus beau. > Il sagit d'une catégorie de Dieux, les divinités astrales, que les Grecs avaient empruntées aux étrangers. Cette supériorité que les fils d'Hellas s'attribuaient sur le reste des hommes est un fait de psychologie universelle, observable chez toutes les nations; seulement plus saillant chez eux, parce que la prétention qu'il représente était mieux justifiée. Aussi la poussèrent-ils plus loin que partout ailleurs. Elle n'épargnait ni Tltalie, sauf la Grande- Grèce, bien entendu, ni Rome : Greci nos quoque dictitant harbaros; et nous aussi, ils nous traitent de barbares, réclamait aigrement Caton (Pline, 29. 1 . 7}. Mais la chose n'avait pas d'abord été prise en mauvaise part, puisque Plante, dans son prologue de VAsinaria qu'il avait empruntée de Démophile, dit avec simplicité et bonne humeur : c Je l'ai traduite du grec en barbare ; Marcus vertit barbare, » Au surplus, ce serait se tromper de croire que l'idée de prééminence intellectuelle dictait seule cette façon de s'exprimer. Sans doute, le barbare est celui puu tard, qui ignore la langue grecque et ne participe pas à la culture hellénique, (tétait mais c'est aussi et surtout l'ennemi des Grecs. Les Perses n'avaient cer- ^'"^ étranger tainement rien de l'ignorance du sauvage ; ceux d'entre eux qui s'étaient *' ^Y^% tnnenu fait connaître avant les guerres médiques passaient pour de parfaits aristocrates, de même que leur roi était c le Grand RÎdi >. Cependant, après Salamine et Marathon, ils sont devenus les barbares par excellence ; et ce nom leur est presque exclusivement réservé. C'est, d'ailleurs, exactement ce qui advint plus tard pour les Romains, lorsque leur supé- Comment riorité eut été incontestablement établie par l'incorporation des peuples '^ Romains, méditerranéens. A partir d'Auguste, est barbarus quiconque vit hors ^'^^''^ classés des limites de l'administration romaine, aussi bien les sujets des i^t^^l^ra Arsacides, restaurateurs de la monarchie la plus avancée du monde, ^ yinrent * que les moindres nomades septentrionaux ou méridionaux. Les Parthes à leur tour, ont beau être tme race très organisée et très raffinée, ils sont barbares à qualifier autant que ces sauvages Nubiens dont parle Sulpice en son dialogue I, ^ barbares
les Blemmyes de qui l'on disait qu'ils n'avaient pas de tête, et qu'ils . ^^^
- . ^ I , -x-i T 1. u »*•!.• n • les non- Romains.
portaient leurs yeux sur la poitnne. Le barbare, c'est si bien l'ennemi
du nom romain que Tite-Live applique rétroactivement cette épithète
aux Gaulois en racontant les guerres d'une époque où la civilisation des
Gaules égalait si elle ne dépassait celle du Latium, à qui elle disputa
longtemps la suprématie continentale. Les écrivains des premiers temps
I. BpimnnUy 1. gSS, p. 366 du t. III, part. III de Tédit. d'Emmanuel Bekker, Berlin, 1818 : Quidquid Graeci a barharis accepere, melius reddideruni. Mais ce latin me semble mal rendre le grec : Xà6tt>|jLSv SitùçS-ci'Kt^ 8l\ *EUT]vec pap6apa>v ico[paX^6ù>|uv» xaXXi6v touto tU t£Xoc à itspyàaovrai.
Reviviscence
inattendue
dtt procédé
de /'Epinomis.
Les Juifs]
et tes Chrétiens
seuls admis
par M. de Bonald
parmi les civilisés.
de l'Empire transforment aussi en barbares les Chypriotes, les Phéniciens, les Ciliciens, les Carthaginois, tous peuples qui, dans la période dont il s'agit, étaient manifestement plus avancés que les Romains. Ces façons de dire devinrent courantes; et l'habitude une fois contractée ne laissa pas d'entraîner des effets assez comiques. C'est ainsi que, par un singulier retour des choses d'ici-bas, Tite-Live, sans songer d'ailleurs à offrir une revanche à Caton, traite de barbares les Dassarétiens, qui étaient Grecs de race (Tit.-Liv., Hist,, 3i. 3). U est vrai que le cas est exceptionnel ou plutôt unique, car les Romains gardèrent toujours une vue très nette de la supériorité de l'hellénisme.
En voici assez, sans doute, sur cette seconde signification du mot Barbartis, qui le présente lato sensu, alors que la première nous l'a montré sensu UUissimo, Quand Sulpice qualifie le roi du livre d'Esther de Barbarus, c'est uniquement parce que ce monarque vit hors des limites de la domination romaine; emploi très classique au surplus, comme on peut s'en assurer en feuilletant le Thétnistocle et VAgéstlas de Cornélius Nepos. Mais, avant de passer à la troisième manière d'utiliser barbarus dans sa signification plus étroite, stricto sensu — celle qui nous occupera plus longuement que les deux autres — je veux encore me permettre quelques réflexions sur la tendance des peuples heureux à couper la race humaine en deux fractions, l'une vivant dans la lumière, l'autre accroupie dans une ombre noire. Il n'est pas inutile pour l'ensemble de ma recherche, de remarquer que cet usage n'est pas resté spécial à l'Antiquité. Après s'être transmis des Grecs, qui l'avaient inauguré, aux Romains qui lui donnèrent plus d'extension et des bases plus positives, il a été ultérieurement adopté par le monde européen, sauf quelques petits changements dans les termes. C'est ainsi que ce monde nouveau s'appela la < Chrétienté > et que le mot barbare fut remplacé par celui d'infidèle ou de non-chrétien. La barbarie, c'est l'infidélité, et ce mot s'applique aux Musulmans, même alors que la cour des Califes était un foyer scientifique, et que, dans celle de Charlemagne, c'était une merveille de savoir lire et écrire. Le mot Barbare a disparu, la prétention est restée. Mais je ne sais pas pourquoi je parle de disparition. Dans une thèse comme on les aimait il y a soixante ans, — j'en ai oublié la place et la forme, mais je suis sûr du fond, — M. de Bonald, le dernier représentant de la haute métaphysique orthodoxe, entreprit de démontrer que les jugements les mieux établis de l'histoire devaient être renversés, le titre de civilisés n'appartenant qu'aux Juifs et aux Chrétiens et celui de barbares s'appliquant de droit aux Romains et aux Grecs. M. de Bonald émettait ce dogme fort sérieusement. Bien qu'il eût de l'esprit, ce n'était pas son habitude de rire. Reprenant avec une légère modification le principe de Platon, — son vrai maître, s*il est vrai, comme je le crois, que Platon soit l'aîné des docteurs chrétiens — il disait à peu près : connaître Jésua, c'est connaître Dieu, dont il est le médiateur exclusif; connaître Dieu, c'est
être capable de saisir les vrais rapports des choses, par suite, de faire de vraies lois, par suite, de créer la vraie vie civilisée. Une fois ainsi établie l'adéquation entre la connaissance de Dieu et de son intermédiaire et la capacité civilisatrice, M. de Bonald en tirait sans peine l'appréciation historique que j'ai dite : chez les Juifs, il y a eu civilisation commencée ; chez les Chrétiens, civilisation consommée ; partout ailleurs, notamment en Grèce et à Rome, la barbarie a régné. Qu'aurait dit Sulpice avec son Et praecipue Judeos, de voir placer les fils de Jacob au-dessus des Gréco-Romains? Assurément, cette application du procédé de VEpinomis est un peu inattendue ; mais il y a là un phénomène de survivance et de filiation qui n'est pas dépourvu d'intérêt.
c) Entre le règne de Trajan, de Dèce et celui de Constantin, le mot Barbare se rétrécit et se précise pour désigner presque exclusivement L« /no/ barbare les tribus, nationes, dirait Tacite, dont l'existence à peu près nomade comme dàignation s'écoulait dans les contrées assez vaguement délimitées de la Ger- f' '"^"*; manie. C'est la troisième signification qui se rencontre chez Sulpice : elle domine aussi dans le langage courant. Tacite assigne aux habitants du pays germanique un grand nombre de noms, mais ils ne sont rien moins que sûrs, et ils varièrent beaucoup. On ne connaissait bien que les clans qui se pressaient tout contre l'Empire : le long du Rhin et du Danube, la pression étant plus forte, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et le nom générique le plus usité étant celui de < Germains > en pays rhénan, et de c Goths t , dans les plaines danubiennes, au moment même de l'invasion, il vaut mieux se guider pour cette question de noms sur les lettres bien connues de saint Jérôme, et d'après le poème théologique De Providentia du pseudo-Prosper'. Dans les temps un peu antérieurs, on avait pu encore comprendre parmi les Barbares les peuplades sauvages de l' Afiîque ; et surtout, du côté de l'Euphrate, les Parthes, redevenus les Perses à la suite de la révolution sassanide qui les avait rendus plus remuants. Par exemple, vers l'an 25o, lorsque Celse dit que si les principes chrétiens étaient adoptés, les < Barbares > viendraient qui détruiraient tout, et qu'Origène lui répond, avec un singulier détachement, qu'ils ne détruiront certes pas la religion chrétienne, puisqu'elle est immortelle, mais qu'au contraire ils s'y convertiront^, je crois bien que, dans ce dialogue, les deux interlocuteurs
1 . Epistula XXV, ad Heliodorum ; Epist, XLl.ad Ageruchiam (écrites en Sgg et 40g). — Le D9 Providentia divina est peut-être plus récent. Le faux Prosper connaissait sans doute ce qu'avait écrit Jérôme. Malheureusement, quand le cénobite de Bethléem touche cette question, il exagère encore le ton de rhétorique qui lai est habituel. Les phrases sont construites de façon à faire craindre que, si tel nom de peuple ou de pays s*est présenté à son esprit dans de bonnes conditions de nombre et de cadence, il a dû Taccueillir sans autre examen. Voir, par exemple, Epistola XXXII, ad Oceanum, en 396, où il décrit la première apparition des Huns.
2. Contra Cehum, VIII, 68* Le langa^^e d'Origène caractérise bien Tindiffé-
Au IV siècle, les barbares, stricto sensu,
ce sont les Germains.
Attitude réelle des Germains
vb'à'vis de T Empire,
englobent encore sous le tenne de Barbares les non-Romains de toute catégorie. Seulement, à mesure que le temps avance, cette donnée générale se contracte après avoir subi quelques vicissitudes. C'est ainsi que les irruptions, relativement assez graves pendant la seconde partie du m» siècle, cessèrent presque complètement dans la période qui suivit Pavènement de Constantin à la msdtrise absolue de l'empire. Vigoureusement réprimés à plusieurs reprises, les Germains semblent à ce moment avoir perdu le goût de la guerre et des aventures pour ne songer qu'à la vie régulière, soit comme soldats de l'armée impériale, soit comme agriculteurs dans les domaines de l'empire. Sur les pentes septentrionales des Balkans, sur les rives de la Theiss et du Pruth, ils sont en train de devenir de riches fermiers. Les villes de Mœsie comptent sur eux pour leur approvisionnement. Us se font chrétiens; parmi eux on rencontre des prêtres. Un évêque de même sang qu'eux traduit la Bible en langue tudesque. Cet état de choses n'est troublé que par des incidents de peu de durée, la plupart du temps provoqués par les chefs politiques romains quand ils ont intérêt à utiliser les Barbares pour leurs intrigues et leurs querelles. Un demi-siècle s'écoula au cours duquel l'épisode le plus sérieux fut le soulèvement des c Lentenses» rhénans (cf. Ammien, i8), que Julien ramena si vivement à Tordre et à l'obéissance. On ne saurait dire exactement de quel côté le danger semblait alors plus insignifiant sur le Rhin et le Danube, ou sur l'Euphrate. Les forteresses romaines qui protégeaient la Belgique et la Dacie paraissaient tout autant solides que celles qui couvraient l'Asie-Mineure et la Syrie. Cependant, il faut bien que Julien ait estimé le péril plus réel sur la frontière mésopotamienne, puisqu'il entreprit cette funeste expédition où il devait perdre la vie. Mais un peu après sa mort, les choses changèrent de face, en telle sorte qu'à la suite d'événements dont il va être question, quand nous approchons de l'époque qui directement nous intéresse, les seules agitations de quelque importance sont celles qui ont le Danube et le Rhin pour théâtre ; et alors le mot Barbare devient étroitement synonyme du mot Germain. Des Germains seuls, en effet, vont provenir les embarras extérieurs de l'Empire.
J'ai dit c les embarras > pour marquer une nuance trop négligée et faire contrepoids aux mots, trop gros et trop prodigués, de conquête et d'invasion. Je pourrais m'en tenir là si, en entreprenant cette étude, je n'avais songé qu'à éclaircir le vocabulaire de Sulpice. Mais mon plan m'entrsdne un peu plus loin, et en voici la substance : Les Germains ne sont pas des ennemis de l'Empire; le conquérir est une chimère qui
rentUme politiqu«, pas trop bienveillant, des penseurs chrétiens. Us prenaient aisément leur parti du pire qui pourrait advenir; car, disaient-ils, c quoi qa*il arrive, c'est le culte chrétien qui seul restera le mattre, » (lovi) t) Opc^xtia xpi^^Me» vov xpaTsaei (t. I«', p. 794, édit. A. Delarue).
NOTES BT NOTULES 241
jamais ne banta leur faible cerveau; y obtenir un abri, du travail assuré, un peu de cette stabilité, souhait ardent qu'une comparaison de tous les jours engendrait chez le nomade, tel est leur but. Us sont excédés de cette indépendance dont, plus tard, on a tant exalté les délices. Ils ne demandent qu'à servir '. Cette considération restera vraie jusqu'au dernier moment, aussi bien après qu'avant le grand hourvari de 406, c'est pourquoi je l'expose tout de suite. Elle est le fond de ma thèse. Seule, elle fait comprendre ce qui dut se passer quand la ruine intérieure atteignit son paroxysme, parce que les idées dirigeantes et les hommes capables de diriger avaient fini par faire totalement défaut.
On a, par un gros anachronisme, transporté à ce moment-là des indi- De
cations puisées dans le petit livre que Tacite écrivit à la fin du !•' siècle î«'^«« 'rnurs et qui, du reste, n'étaient déjà pas très exactes à cette date. Mais, du '«''«^H/*'» moins, avaient-elles l'excuse de la satire. Je me permets de penser que le De Moribus Germanorum, quoique dû à la plume d'un éminent écrivain et d'un grand fonctionnaire, tient beaucoup des exercices d'école, et qu'il . a été principalement conçu pour flétrir, par le contraste, la corruption des mœiurs et le manque supposé de liberté du régime impérial sous Domitien. Le Germain est simple de goûts, ennemi du luxe, vertueux, chaste, et il participe aux affaires publiques en homme libre. C'est dans Qut Tacite ce fantastique portrait — fantastique d'abord, parce que tous les termes nedoitpasitrepris employés présupposent un état de civilisation qui n'existait pas et, par ^^P^^^^^^^^^ suite, donnent une impression radicalement fausse ; en second lieu, parce ^^^ Germains. : que la peinture, fût-elle exacte au l^' siècle, avait certainement cessé d'être ' applicable à ces Germains du iv« et du v« siècle, qui venaient de vivre > pendant trois cents ans en contact avec la civilisation; ^ c'est là pour- ' tant, dis-je, qu'on est allé chercher les preuves du rajeunissement universel opéré par l'élément germanique. On y a aussi découvert les origines de la chevalerie et celles de la monarchie parlementaire, système merveilleux qui aurait été c trouvé dans les bois». Montesquieu est le principal auteur de ces remarquables découvertes. U admirait fort, et il avait raison, le régime féodal; mais sa gloire est assez grande par ailleurs pour qu'on puisse dire qu'il l'entendait assez mal. Surtout il se trompait quand il en attribuait la construction aux Germains. Avec un
I . J*ai déjà cité le De Regno (icepi ^aaiXeiac) de Synesias, discours prononcé devant Temperenr Arcadius en 399. J*y lis : c De tout temps et de tons côtés on ^ va chez eux se fournir d'esclaves... dans toutes les maisons qui jouissent de quelque aisance, on les trouve comme maîtres d'hôtel, boulangers, échansons, porteurs de litières. Cette race est née pour Tesclavage. » Le De Regno, document tout à fait contemporain de la Chronique, a le mérite d'être l'écho des impressions d*an homme très jeune, très instruit, étranger aux partis pris religieux de Tépo* que; car Synesius, même après qu'il fut devenu évêque, resta philosophe. {SyneHi Optra, édition Petau, 1642. Cf. Druon, Études sur la vie et les œuvres da Synesius, Paris, 1859.)
tel point de départ, évidemment Montesquieu devait s'étonner que
Tacite eût traité, en quelques pages, une matière aussi capitale. Mais,
Et surtout s'écrie-t-il, c il abrégeait tout parce qu'il voyait tout». Cela encore est
quUl n'a pas dit un mot d'école. Tacite qui a consacré cinq livres, — plus de dix foi» J^^ . la longueur du De Moribus, — à une année et demie de la vie politique
^ ^bd fait dirt^^ ^® Rome, n'avait pas tant que ça le goût de l'abréviation. Quand il voyait quelque chose d'intéressant, il prenait le temps de le décrire, et je pense qu'il a dit tout ce qu'il savait sur les Germains. Peut-être a-t-il dit plus qu'il ne savait, car il indique comme leur étant personnels des traits qui conviennent à beaucoup d'autres peuples. Je voudrais qu'on me montrât la différence entre le régime politique qu'il leur attribue et celui de l'Iliade. En tout cas, et là est le point qui davantage m'intéresse, quand il représente les avertissements, donnés à Rome par les Germains, comme plus sérieux, -^ ne quidem saeptus tuimonuere (35) — que ceux qu'avaient pu lui infliger les Samnites, les Espagnols, les Carthaginois, les Gaulois, c'est de la déclamation toute pure. Les échecs des guerres germaines résultèrent d'une politique fondamentalement erronée, puisqu'elle visait à conquérir des nomades alors que, par sa nature constitutive, le nomadisme échappe à toute conquête; mais ils n'eurent vraiment rien de commun avec les mortels périls que Rome courut dans ses luttes contre le Samnium, Carthage, TËspagne et la Gaule. Il n'est pas sérieux de mettre des expéditions lointaines manquées — fût-ce celle de Varus -^ sur le même pied que les Gaulois occupant Rome, moins le Capitole, ou les Carthaginois se rendant, par leur victoire de Cannes, maîtres de l'Italie, Rome exceptée. La vérité, c'est que, à part la célèbre marche des Cimbres et des Teutons, mise à néant par Marius, les Germains ne s'organisèrent jamais en armées
Caracthre général pour envahir et subjuguer. Leurs entreprises les plus hardies ne sont
da incursions guère que des razzias, avec le pillage pour but essentiel. Le plus
germaniques, souvent, ils se présentent comme un troupeau affamé, demandant à se
soumettre et à être employés. Au chapitre X de la Vita Martini,
Sulpice raconte que les envahisseurs rhénans, devant lesquels Martin
voulait se présenter sans armes> empêchèrent la réalisation de ce projet
en se soumettant corps et biens à Julien, qu'ils menaçaient la veille
très bruyamment : sua omnia seque dedentes. Cette phrase pourrait
Ella yisent servir de rubrique tout le long du iv^ siècle. Pour ce qui concerne plus
à rétablissement, spécialement les barbares d'outre-Danube, ils jouaient certainement
non à la conquête» alors le rôle d'une avant-garde de défense de l'Empire en même temps qu'ils représentaient une ressource permanente, capable de suppléer aux lacunes résultant pour le service public du dégoût de l'ancienne population vis-à-vis de l'existence militaire. Qu'il s'agisse des Ther* vings installés plus au Sud en Moldavie, en Valachie, en Hongrie méridionale et qu'on appelle Goths de l'ouest (Wisigoths) ou des Gruthunges de Transylvanie et de Bessarabie et des bords du Dniester qui, situés plus à l'Est et au Nord sont appelés Ostrogoths, tous, ils
étaient romanisés jusqu'à foimer un utile appendice à l'Empire. S'il n'avait dépendu que d*eux, cette situation aurait pu se prolonger indéfiniment, mais ils furent les premiers frappés par le terrible événement qui vint, tout à coup, la modifier, c De l'extrémité des Palus- Méotides, U type entre les glaces du Tanals et la cruelle nation des Gètes, là où les ^^ procédés rochers du Caucase» barrière d'Alexandre, retiennent ces peuples bar- ^ ^" ambitions bares, sont accourus les essaims de Huns qui, volant çà et là sur des -,#/v,,l^I!î /-|«. chevaux rapides, remplissent de carnage et d'effiroi les lieux qu'ils grande victoire traversent». C'est en ces termes que Jérôme (Episiola XXXll^ ad ^AndrinopU. Oceanum) annonce l'apparition des Huns. Bas de stature, larges d'épaule, la face comme un tronçon de chair noire et informe, trouée de petits yeux et ne méritant guère le nom de visage, l'extérieur à peine humain avec une férocité de bête fauve, les Huns n'étaient pas des barbares, mais des sauvages. Leur premier choc atteignit les Ostrogoths qui, plus agriculteurs que soldats, bien que Jérôme les appelle « la cruelle nation des Gètes >, ne firent pas un grand effort pour défendre la ligne du Dniester. On les vit bientôt prendre la fuite et s'entasser, au nombre de deux cent mille, sans compter les femmes, les enfants et les vieillards, sur la rive droite du Danube. Perdus d'épouvante, claquant les dents, les mains tendues, ils supplient qu'on leur accorde l'abri de la frontière impériale. Après des hésitations bien naturelles, l'empereur Valens consentit à les accueillir, sous condition qu'ils livreraient des otages et qu'ils rendraient leurs armes. Le passage eut lieu sous le contrôle des fonctionnaires romains dont la dure avarice se donna aussitôt carrière. Ib exploitent, rançonnent, dépouillent sans pitié ces malheureux fugitifs. Par milliers et milliers, des jeunes filles, des adolescents étaient vendus pour un morceau de pain. Au moins eût-il fallu, une fois le passage effectué, tenir les promesses faites en vue d'aider à l'installation de cette énorme masse d'immigrants. Personne ne s'en soucie. Chacun s'occupe uniquement de pressurer les barbares sans nul égard pour l'équité et l'humanité, sans se rappeler, qu'après tout, ils sont nombreux, forts et qu'en beaucoup de cas, par la complicité intéressée des agents du fisc, même ceux qui n'avaient pas rang d'auxiliaires avaient conservé des armes. Naturellement, les chefs militaires voulurent intervenir auprès du principal auteur de ces iniquités, le gouverneur Lupicinus. Celui-ci vendait à son profit les provisions fournies par l'État, tandis que les Goths mouraient de faim. U ne trouva rien de mieux que d'essayer de faire assassiner les dignitaires barbares dans un banquet. Mais ce beau plan ayant échoué, un soulèvement général s'ensuivit. On vit alors les Goths et les Ostrogoths, renforcés par beaucoup d'esclaves fugitifs et par des vagabonds de toute espèce, prendre la campagne, faute de pouvoir vivre. Seulement, comme la ligne fortifiée des Balkans arrêtait les rebelles, il n'eût pas été bien difficile de réprimer ce mouvement en en faisant cesser les causes. Un peu d'habileté, de fermeté, et aussi d'honnêteté, y aurait
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suffi. Malheureusement ces qualités manquaient à Valens. Bête et lâche — M. Amédée Thierry le qualifie grotesquement de « rude soldat!, — il avait pourtant su assez opportunément se tenir coi en attendant une circonstance propice pour régler l'incident. Mais on le poussa à prendre une attitude belliqueuse, et tout fut perdu. Les forces romaines furent par lui maniées de telle sorte qu'à la suite d'une inexplicable panique, dans laquelle le stupide empereur trouva la mort, sans que personne eût songé à le tuer, il n'existait plus d'armée. L'infanterie avait été placée de façon à ne pouvoir ni fuir ni se défendre. Les Goths, devenus tout récemment cavaliers, purent égorger leurs adversaires à plaisir et sans péril. Sur les soixante mille soldats formant l'ensemble des troupes, quarante mille furent mis à mort. Presque tous les officiers succombèrent. C'est ainsi que les barbares, entraînés bien malgré eux à attaquer cet empire où ils ne souhaitaient que de se caser régulièrement, se trouvèrent avoir détruit pour toujours l'armée orientale. On ne la revit plus. Âmmien Marcellin compare ce désastre à la bataille de Cannes.
Voici donc les Goths maîtres, à ce qu'il semble, de toute une moitié de VOrbis Romanus, Que vont-ils faire? Rien. Us ne réussirent même pas à s'emparer de la ville d'Andrinople, située au nord de cette plaine, transformée en ossuaire et théâtre de leurs victoires. Ils se présentèrent aussi devant Constantinople, du côté du sud, à la < Porte d'Or >, mais le simple aspect des murailles les plongea dans le découragement. Leur hâte était grande de s'éloigner. Une impression de peur les avait saisis. C'est ce sentiment qu'exprimait un peu plus tard l'un d'entre eux, Athanaric, lorsque, en entrant dans la ville impériale, il disait : < Maintenant je vois ce dont j'avais entendu parler, mais sans avoir jamais voulu y croire. > (Cf. Jordanès^ De Rébus Geticis,) Sous bref délai ceux des Germains qui avaient des armes, les cavaliers surtout, s'enrôlèrent au service du nouvel empereur, celui qu' Athanaric appelait un Dieu sur terre. Théodose dut la plupart de ses triomphes à la cavalerie germaine. Quant au reste des prétendus envahisseurs, munis de semences et d'outils, ils s'occupèrent à remettre en valeur les terres incultes qui. Dieu merci, ne manquaient pas. J'ai un peu insisté sur ce tableau du premier grand succès barbare parce qu'il présente un parfait modèle de ce que seront toutes les conquêtes germaniques avant 40G. Après cette date, lorsque la désorganisation intérieure se sera généralisée, il Que Us Germains n'y aura pas grand'chose de changé. Jamais un Germain; s'appelât -il furent toujours Chlodovechus, ne se croira installé solidement dans un poste, ni vraides subordonnés ment maître d'une propriété, s'il n'a reçu, sous telle forme ou sous telle pouYo/romain. **^^'^«' ^* délégation du pouvoir romain.
J'ai peur de trop sortir de mon cadre; sans quoi, à l'appui de ces appréciations qui m'ont été suggérées par Sulpice, j'interrogerais plus amplement ce discours De Regno, que Synesius prétendait avoir pro-
nonce devant la cour de Constantînople. Il est, certes, improbable que le futur évêque de Ptolémaïs, alors très jeune et chargé de solliciter pour la Cyrénaïque les faveurs d'Arcadius, se soit avisé de lancer en public des accusations aussi directes et aussi dures contre ceux-là même qu'il était de son devoir de se concilier. Cependant, le goût passionné qu'on avait pour la belle rhétorique faisait passer sur bien des choses; et puis, le discours n'a peut-être pas été prononcé comme il était écrit; ou, enfin, l'auteur peut très bien y avoir beaucoup aiouté plus tard. Mais, même en ce cas, les critiques qu'il contient ne diminueraient guère de portée. Celles, par exemple, qui concernent la situation générale de l'Empire et qui me paraissent les moins entachées de déclamation, ont beau être de couleur très noire, on sent que le jeune orateur, qui venait de passer deux années à Constantinople à attendre une audience, décrit ce qu'il a vu et tel qu'il l'a vu. La peinture est aussi attristante que possible. Cependant il s'en faut que celui qui l'a tracée se montre porté à prédire d'imminentes catastrophes. Autant il décrit le mal comme universel et très profond, autant il le tient pour facile à guérir si l'on veut s'en donner la peine. C'est précisément cet état d'esprit contradictoire qui est réellement le trait curieux de l'époque. Instruit, éclairé, bien que fort inexpérimenté, probe, honnête, généreux, Synésius accable de ses flétrissures le personnel militaire et politique qu'il a vu rongé de corruption et vautré dans la pourriture. Il ne ménage pas même le chef de l'État, avili par la mollesse, peureux de la lumière, ridicule de luxe et de parure, et qui n'abandonne l'ombre du palais que revêtu d'une double carapace d'or et de pierreries. Si tels sont les gouvernants, les gouvernés, d'autre part, ne valent guère mieux. La population de VOrbis Romanus, les Romains, comme on disait, ont perdu tout ressort civique et guerrier. Nul ne veut plus se battre, ni peiner, ni travailler. Il en résulte que la besogne que les hommes libres ne savent pas et ne veulent pas faire, on en charge les esclaves et aussi les barbares que Synésius classerait volontiers au même niveau^ et qu'en tout cas il méprise indiciblement. Il faut voir avec quel dégoût il constate leur présence dans les rangs de l'administration et de l'armée. Son indignation est extrême que l'on compte sur eux pour gagner des victoires, les succès ainsi obtenus lui paraissant pires que des revers. Tout va donc au plus mal. Vous croiriez lire un bulletin funéraire rédigé par ces médecins qui veillent près de la couche des mourants. Tout à coup, à la suite de ces lugubres lignes, la même plume qui les a tracées s'épanche en paroles optimistes respirant la certitude du salut prochain. Sortir d'embarras sera chose aisée, puisqu'il suffit pour cela d'expulser les mauvaises semences € comme une emblavure se nettoie, quand on veut laisser croître le froment pur». Si l'empereur veut se ressouvenir qu'il règne sur des Romains et rappeler à ces Romains ce qu'ils furent hier, ils le redeviendront demain, tout sera sauvé. Pour ce qui touche aux barbares —
Ce que pensait
sur ce point
Synésius,
le très iminent
contemporain
de Sttlpice,
Une flatte pas PEmpire.
Il le voit plutât trop en noir.
Il discerne très bien
le péril
germanique.
Mais il est
trop méprisant
pour les Germains.
Synesius, qui leur donne le nom de Scythes', confond sous cette désignation générique les nomades quelconques de toute époque et de tout pays; il comprend très bien d'ailleurs que le nomadisme est la marque essentielle de la barbarie; — les barbares, dis-je, ne lui semblent nullement dangereux; ou, s'ils le sont, c'est qu'on leur a montré trop de longanimité : « Dans leurs récentes immigrations, quand ils sont venus vers nous, c'était en suppliants, non en ennemis. Ils ont trouvé parmi nous des hommes faciles, non pas à vaincre, mais à émouvoir, et qui se sont laissé toucher par leurs prières. » Là gît le mal selon Synesius. L'ingratitude est un fruit naturel de la sauvagerie. Les êtres infériems, qui n'ont pas eu le bonheur de naître sous le rég^e des lois, ignorent toute bienveillance. Un traitement trop doux ne sert qu'à les exciter à la violence dès qu'une occasion favorable se présente, car ils ne connaissent que la force. C'est pour cela qu'on a eu tort de les faire soldats. Le soldat, a dit Platon, est un chien fidèle, dévoué à l'État qui a protégé son enfance et qui doit soutenir sa jeunesse. Le barbare, au contraire, par sa naissance seule, est un loup. Quelle folie d'introduire les loups au milieu des chiens : « même pris jeunes et en apparence apprivoisés, ils se jettent sur le troupeau, aussitôt que faiblit la vigilance; ils pourraient bien alors manger et les brebis et le berger' ! » Or, c'est après cette analyse exacte et sagace, — je n'y ferai qu'une objection, elle nie à tort le très grand courage du Germain, et aussi elle exagère sa sauvagerie; neuf fois sur dix, il ne se révolta que poussé à bout par d'atroces injustices, — c'est après avoir mis ainsi en présence, d'un côté l'irrémédiable affaissement de l'ancien peuple, de l'autre les possibilités d'explosion de l'énergie latente du barbare, que Synesius invite sérieusement l'Empereur, et quel empereur! à se débarrasser de cette importune engeance des < Scythes > ; ou, du moins, à
Rien de plus aisé les courber au travail des champs, c Si tu veux m'en croire, dit-il à de Ârcadius, cette œuvre qui paraît ardue deviendra aisée. Il suffira que tu
se défendre d'eux, accroisses le nombre de nos soldats et que tu leur rendes la confiance. » Ce « il suffira 3 est prodigieux. Mais combien ne devient-il pas plus étonnant quand Synesius poursuit : « Dès que nous aurons une armée indigène, il te faudra ajouter à ta puissance une chose qui jusqu'ici lui a manqué, ton courroux (Oupioc), ce courroux dont Homère fait le signe distinctif des rois, fils de Zeus. Déploie-le contre les Scythes; et bientôt soumis à tes ordres, ils se livreront tranquillement à la culture du sois. »
1 . « Les Scythes sont ces peuplades qu'Hérodote décrit dans ses histoires et dont nous-mêmes nous pouvons voir la lâcheté... Errants, sans patrie, ils changent constamment de contrée... ces mêmes peuplades, jadis vaincues, voudraient en chan^^eant, les unes leur nom, les autres la couleur de leur teint, simuler des races terribles, nouvellement sorties de terre. > (Ibid., Petau, p. 21, et Druon, p. 116.)