Calcul deê probabilités, p
PETITS ESSAIâ
Ctptndant tilt se modifie
à elU-mime,
Cest
le point de vue
dynamique.
corporel que mental, en traversant cet abime de siècles, n*a subi ni un retranchement, ni obtenu une augmentation; tout comme le milieu où cet organisme se développait est resté complètement immobile. Et pourtant, — c'est là le point de vue dynamique, — des changements considérables se sont produits.
Us se sont produits, d'abord, dans les milieux géologiques et atmosphériques; ensuite, l'homme a appris à se servir de ses membres et et se transforme ^^ ^^g facultés intellectuelles, en les exerçant. Ajoutant une expérience tout m restant , , . ' „ n • «n i ii t-i
fondamentalement ^^^ expérience, comparant l'œuvre accomplie la veille à celle qu'il semblable exécutait le lendemain, rectifiant ses procédés pour les améliorer, il a pu appliquer les forces ainsi acquises aux choses de son entourage et commencer à les adapter à ses convenances et à ses besoins. C'est le dynamisme en activité, l'histoire humaine en mouvement. Au fond, rien n'est changé; la base statique reste inébranlable, seulement les divers éléments qui la composent ont été plus ou moins modifiés, aussi bien sous leur forme cosmique ambiante que sous leur forme humaine et individuelle. La contrée qu'un groupe d'hommes a habitée pendant un certain laps d'années n'est plus ce qu'elle était au début. La végétation y a pris un autre aspect; l'eau y coule d'une manière différente; l'air lui-même est plus bienfaisant; et ces diverses modifications résultent des forces humaines, tant corporelles que mentales, et qui, elles aussi, se sont modifiées par l'entraînement et le contact social. Ce sont ces actions et ces réactions de l'homme sur le monde et sur lui«même qui composent vraiment la substance historique. C'est grâce à elles qu'on peut commencer à entrevoir la variabilité et la diversité se développant
et de la diversité p^,, ^jçg agents, toujours et à tout moment identiques, dans un milieu un mi leu relativement immobile. Ainsi se justifie et se concilie ce que j'ai dit plus haut de la perpétuité inamissible de l'histoire avec l'existence de certaines périodes où, après s'être entassée et accumulée, comme on le voit parfois au cours d'un fleuve, elle semble ensuite se couper et se disjoindre pour couler, transformée, dans une autre direction. En cela consiste la légitimité des cères».
Une seule objection contre la théorie que j'expose ici, se présente avec quelque apparence. On a constaté, on constate encore tous les jours l'existence de sociétés isolées qui ne se rattachent à rien et vivent sur elles-mêmes. Cela est vrai des groupes sauvages répandus dans le désert. Cela semble vrai aussi de l'immense groupe chinois, qui compte plus de trois cents millions d'hommes. L'histoire sauvage est encore à faire; c'est une matière sur le chantier en préparation, nous en avons déjà tiré, nous en tirerons de précieuses lumières. L'histoire chinoise est mieux connue, mais extrêmement mal comprise. Nous ne nous en rendrons un compte exact que lorsqu'elle aura été étudiée au
groupes sauvages double point de vue de la loi des trois états, laquelle constitue une voie douloureuse sur les pentes de laquelle les collectivités, tout comme les individus, peuvent s'arrêter à mi-chemin ; et de cette autre loi pri-
Diveloppenent de la variété
relativement immobile.
Naissance des ères.
Réserve
concernant
Us
chinoise.
mordiale de notre intellect, Popération fétichique (cf. 1. 1, p. 1 68, sqq.) qui, après avoir ouvert une première vue d'ensemble sur le monde extérieur, peut très bien nous y égarer et même nous y perdre si sa prédominance se prolonge indéfiniment ^ Écartons donc ces deux cas, après en avoir dit que, dans leurs limites propres ils subissent, eux aussi, la règle de la perpétuité, — le jour engendré par la veille et engendrant le lendemain, — avec cette diflérence que la faculté d'accumulation progressive est frappée d'inertie, ou ne s'exerce qu'avec une extrême lenteur. Cette lenteur, au surplus, est un fait à peu près général. Dans l'existence préhistorique, notamment, le moindre progrès représente des milliers de siècles. Il s'écoule un temps presque impossible à exprimer en chifiâres entre l'usage de la pierre taillée par éclat des périodes paléolithiques et celui de la pierre polie ou période néolithique. Le passage de l'outil éclaté à l'outil aiguisé est la grande révolution de la préhistoire, et c'est là une € ère » très authentique. Ne nous étonnons donc point de voir le progrès s'avancer à pas immesurablement lents. Ce serait sa rapidité qui aurait lieu de nous surprendre. Seule notre race sociologique a fourni un spécimen d'évolution de suffisante longueur en ce sens que nous la connaissons, sans aucune solution sensible, depuis environ quarante siècles. Eh bien ! à partir de l'époque dont les tombes de Mycènes, les poteries de Thera et les poèmes d'Homère nous donnent une idée, jusqu'au moment actuel, les modifications réellement profondes et ayant l'air de s'être produites avec quelque rapidité, sont extrêmement rares. Le mouvement est incessant, mais les transformations subites ne se manifestent guère. Si nous nous en tenons au phénomène le plus compréhensif et le plus universel, à savoir l'activité religieuse, véritable moelle du mouvement général humain, on est frappé de l'étonnante similitude qui se remarque entre le sentiment religieux tel que nous le voyons dans le monde homérique et celui dont j'ai recueilli les indices en visitant les ruines de Chypre et de Pompéi, ou en lisant les notes à Virgile de Servius et le dialogue des Saturnales. A l'égard de ces deux oracles du iv« siècle polythéiste, il est curieux de constater que tout en ayant reçu l'empreinte visible des idées nouvelles, ils n'ont en aucune façon la conscience d'un changement quelconque qui se serait produit en religion, depuis Homère jusqu'à Claudien. Or, c'est à titre d'aboutissement de cette longue série de faits directement observables qu'on voit surgir le christianisme, doctrine d'abord vague, confuse, mobile, bientôt clarifiée, soli-
Lenteurdela loi
d'accumulation
progressive
dans ces deux cas.
Dans la préhistoire,
chaque
modification
un peu décisive
exige des centaines
de siècles.
L'évolution ut plus rapide
chez Petite de l'humanité.
Cependant,
au cours des
quarante siècles
que nous connaissons,
les transformations
subites sont plus que rares.
Preuve
par
le développement
religieux.
1. Un tel travail a été entreprit par M. Pierre Laffitte et remarquablement exécuté. Il n'y a rien à y ajouter quant à l'interprétation philosophique des faits. Tout ce qu'on peut dire, c'est que M. Laffitte s'est servi de matériaux devenus depuis beaucoup plus considérables. Outre plusieurs publications anglaises de grande importance, nous signalerons les huit volumes parus dans les Annales du vHtêsée Guimet.
Goo^^
256 PETITS BSSAIS
difîée, concrétée, — voici que j'imite M. A. Novelli ^ •— sous le nom
Quand il arrive de catholicisme. A ce moment je dis que désormais nous sommes en
d la condensation présence d'une < ère » bien caractérisée. Le fait s'est produit avec les
catholique, circonstances que j'indiquais plus haut. Au milieu du cours des choses,
nous sommes (j>ailleurs immutablement continu dans sa masse, un remous s'est formé
^d'uMh^e, ^^ quelques éléments nouveaux ont contrarié et retenu les éléments
anciens. Cet accident dont on avait signalé les premiers symptômes
vers la fin de la liberté politique en Grèce, s'accentue et devient plus
Description' visible aux derniers jours de la république romaine. La vieille race
des ivinemenu qui se battait devant Troie du temps de l'Iliade et qui parcourut en
qui l'ont précédée ^^yg g^j^g \^ ^^j. Egée, l'Adriatique et le golfe de Naples au temps de
et préparie, pQdyssée, est toujours présente. Seulement, après sept ou huit siècles
de crise philosophique, morale et religieuse, elle veut décidément
Ce spectacle, changer son fond dogmatique. Et, en effet, un changement survient;
loin de donner si sérieux, si grave, si profond, que cette fois ceux qui considèrent
Pancienne g^y^ç attention ce qui se passe, cessent d'éprouver le vieux sentiment que
idée duniforimte, pjjjg^Qjye toujours se déroule dans une monotone identité. Plus volon-
de révolution, ^i^^s, les uns s'imaginent qu'elle se replie et que son flot s'est mis à
couler en un sens divergent et meilleur. Les autres, au contraire, sup«
posent qu'elle s'est totalement arrêtée et jugent tout perdu parce qu'on
Chacun sent ne vit plus comme les ancêtres. Cette double attitude est bien indiquée
que Phistoire dans la littérature du siècle d'Auguste. Impossible de ne pas chercher
se disloque pour désigner ce qui se passe alors un autre nom que celui qu'on
a se recompose, ^on^ait d'habitude à l'évolution régulière. Cela est si vrai que vers
la fin du ill« siècle après Jésus-Christ, le mot de révolution se présente
Incontestablement à quelques esprits éclairés. Ceux-ci avec joie, ceux-là avec effroi,
il fagit d'une ère, discernent les approches d'un de ces moments décisifs où l'histoire se
disloque et tout en même temps se recompose sur un plan nouveau.
C'est une ère de l'humanité qui va s'ouvrir.
Ce mot, je le répète, doit éveiller une circonspection infinie. II a été prodigué avec une facilité déplorable. Les < époques > de Bossuet, avec la naissance d'Abraham pour événement principal, sont à peine plus arbitraires que l'habitude, non encore abandonnée de nos historiographes, de faire de la prise de Constantinople la porte d'entrée de l'histoire moderne. Mais ces exemples et tant d'autres de l'emploi abusif des termes ère et période, sans souci de la réalité objective et pour la simple commodité de la narration, semblent raisonnables comparés à Mais quel est la^ tentative du phUosophe allemand. Sous le prétexte qu'au début du le ^certain point» v« siècle, l'empire romain, ce noble représentant de toute la civilisation ^"^ . antérieure, usé dans ses ressorts politiques, épuisé dans ses anciens la caractérise, mobiles, enfiévré par l'introduction dans son sein de mobiles nouveaux
I . Jl prétend que le christianisme est la concrétisation de rindéternûoé : « Me > pare che il cristianismo è la personnificaxione dell* astratismo o la concrétisa^ » tione deir indeterminato. >
qu'il avait, d'ailleurs, lui-même élaborés, se laissa tomber de lassitude ' ; et parce qu'il arriva alors que les barbares plus ou moins nomades qui l'entouraient, ces Germains à cent noms divers qu'il avait longtemps contenus et fouaillés comme on fait d'un chien quand il se pousse trop vers le toumebroche, purent pénétrer dans l'enceinte sacrée, y jeter du trouble, y produire du tumulte en s'appropriant, très prudemment et très servilement d'ailleurs, ce qu'ils n'avaient ni préparé, ni légitimement gagné, c'est l'Ère Germanique qui commence 1 Germanique, pourquoi? Montrez une trace, un vestige, un scrupule d'idée, d'usage, de forme civile ou religieuse, indiquant que les Germains ont pesé d'un poids appréciable sur le développement que prit alors le Nous, pour parler comme Hegel, la force intellectuelle générale qui guide l'humanité? Si notre thèse, tout à l'heure exposée, a quelque exactitude, l'ère qui s'ouvrait aurait dû contenir, d'abord et en prépondérance, ceux des éléments anciens dont la vitalité et la robustesse avaient pu résister au temps; ensuite, et en moindre quantité, mais doués de plus de vigueur, les éléments datant de la dernière heure et assez énergiquement actifs pour fournir à l'ensemble de la naissante époque son cachet de nouveai^té. Or, dans ces deux catégories de matériaux, les Germains ne tiennent aucune place. Us ne se doutaient pas même de ce qu'avait été l'Antiquité qu'ils ne connurent que beaucoup plus tard, après qu'on leur eut enfin appris à lire et à écrire. Quant à la phase récente au cours de laquelle les Romains avaient concentré et coordonné les éléments antiques en s'aidant de la constamment grandissante collaboration des Espagnols et des Celtes de Gaule et de Bretagne, les Germains y paraissent sans doute, mais en pillards de frontières pour troubler le travail civilisé dont ils convoitent les résultats sans tenter grand' chose qui puisse les leur mériter. Ce qu'on peut alléguer en leur faveur, c'est qu'ils se firent parfois les serviteurs fidèles et soumis de la vieille fabrique, lui fournissant de bons soldats et des manœuvres diligents. Mais ce détail constaté, et je l'ai constaté amplement, on cherche en vain quelle besogne un peu noble, quel travail un peu relevé pourrait permettre de leur attribuer une influence sur le mouvement général. D'autres que moi, mieux préparés, ont entrepris cette recherche et, bien que remplis du désir de réussir, n'ont pas été plus heureux.
A coup sûr,
ce ne sont pas
les Germains
qui Vont fourni.
Contorsions
des historiens
alltmands
pour établir
Pimporlance
du germanisme
au IV* siècle.
I . Cette idé« est bien rendue par le délicat, délicieux et parfois profond Claudien dont la poésie éclaire d'une dernière lueur l'Antiquité finissante. Xi fait dire à Rome : € C'est ma propre masse qui m'écrase. Que je voudrais rentrer dans mes limites d'autrefois, celles que marquait la muraille du pauvre Ancus. >
Ipsa nocet moles. Utinam remeare liceret, Ad veteres fines, et moenia pauperis Anci.
(De Bello gildonico,)
Cela est touchant et beau. Cependant notre scurrilité native est si indéracinable que je pense au bourgeois d'Henri Monnier disant du premier Bonaparte : c S*il était resté lieutenant d'artillerie, il serait encore sur le trône. >
Vouyerture
de r« ère
germanique »
se marque
par la démission
universelle
de P esprit
« germain »,
Trouver des preuves de ^importance du germanisme pendant le iv* siècle, ç*a été la préoccupation inquiète des érudits. Le D^ Henri Richter, l'auteur laborieux et opiniâtre d'une récente histoire des derniers jours de l'empire d'Occident, nous en fait le naïf aveu. « Les événements qui
> suivirent le règne de Constantin, dit-il, ont été étudiés chez nous non
> en eux-mêmes, mais au point de vue de leur réaction sur l'histoire des
> Germains. Ce travail est extraordinairement pénible et minutieux, il » ofïire encore beaucoup de lacunes et il nous faut les combler tant bien » que mal par des conjectures ou des commentaires ' . » En vérité, je n'ai pas voulu dire autre chose. Je n'ai même pas dit aussi crûment que des minuties, des conjectures, des commentaires péniblement échafaudés, constituaient tout le germanisme de l'époque impériale. Je relève dans mes documents des noms germaniques en assez bon nombre : Merobaude, Vallio, Bauto, Ricomer, Fritigem, Stilicon. C'est beaucoup de Germains, ce n'est pas du tout du germanisme, car tous ces person» nages se conduisent en bons Romains, et ainsi font leurs soldats. Est-ce parce qu'ils étaient nombreux qu'on soutient que le germanisme fut, en ce temps-là, prépondérant? Mais alors le Nous germanique, au lieu d'incarner l'absolu et d'être « l'infinie auto-détermination de la liberté spirituelle», serait tout simplement la brute force du chiffre? Eh bien! oui, l'intervention des Germains n'eut jamais un autre caractère. Ils restèrent alors absolument étrangers aux œuvres intellectuelles et morales. Comptez plutôt. Ils apportaient avec eux une langue, issue de la même souche préhistorique que la langue latine; ils ne la firent adopter par personne, s'empressant au contraire de l'abandonner pour parler le langage latin. Ils apportaient une religion que Tacite avait déclarée digne d'un peuple de philosophes; ils essayèrent si peu de la propager qu'avant d'entrer dans l'empire on les vit tous se faire chrétiens. Ils possédaient des chants épiques, riches en légendes peuplées de dieux et de héros. Les populations de VOrbis Romanus étaient tellement avides de nouveautés de cet ordre qu'elles en prenaient de toutes mains. L'occasion eût été belle pour répandre cette épopée nationale, âme et poésie d'un peuple enfant. Les Germains n'eurent rien de plus pressé que de l'oublier, et la répudiation fut à ce point radicale que lorsque, vers la fin du siècle dernier, douze ou treize cents ans plus tard, on retrouva le Niébelungen-Lied, l'effet produit ne différa guère de celui qu'eût provoqué la découverte de tel palimpseste d'Egypte ou dételles briques gravées d'Assyrie ^. Ils avaient un droit public... mais je ne veux pas revenir sur ce sujet, me bornant à remarquer qu'on a pu soutenir que le seul vestige bien net qui en
1 . Dos Wesirômiache Reich, hêsonders unter den Kaisern Graiian, Valets- Hnian II und Maximus (Berlin, i SgS).
2. Le Niehelungen-Lied, ou le« Niehelung^n-Lieder^ ou le NUhelungen^NÔt, comme on voudra, n'attira sérieusement l'attention qu'après les humiliations nationales infligées à rAllemagne par l'insolente domination de Napoléon.
soit resté, c'est le duel comme procédé juridique et méthode pour < dire le droit». Ainsi, ce serait en jetant au rebut religion, poésie, langue maternelle, mœurs sociales et politiques, tout le bagage propre d'une race ; ce serait en reniant tout ce qui décèle la nationalité et le respect des ancêtres pour adopter le parler, le culte et les coutumes des vaincus que les vainqueurs germains auraient attesté leur msdtrise et consolidé leur triomphe. Curieuse façon de tirer profit de la conquête. On peut, certes, la louer au point de vue de l'humilité et de la modestie. Il est moins légitime de s'appuyer sur une telle base pour affirmer que l'esprit germanique qui, au v» siècle, venait de se démettre de tout et avait baissé pavillon devant tout, se trouva néanmoins précisément, à cette date, investi du droit suprême de tout diriger.
Et le fumier? le fumier barbare; nous l'avons oublié. Point du tout. Explication Dans ce qui précède il n'a été, au fond, question que de lui. C'est pour '^^ la formule pouvoir le caractériser en quelques lignes qu'ont été écrites ces pages. V't Les Grermains n'avaient servi à rien sous le régime impérial, pas même à en décider la ruine. Il aurait succombé sans eux ; dans d'autres conditions, il est vrai; mais il aurait succombé. Après que l'Empire eut été détruit, ils ne servirent ni à le reconstituer, ni à en conserver les débris valables. Inaptes à restaurer, ils se montrent encore plus inaptes à innover; et pourtant ils furent très utiles. Voici comment :
De ce qui n'eût été qu'une décomposition graduelle, ils firent une débâcle; d'un lent affaissement qui se serait opéré en concomitance avec une reconstitution plus lente encore, ils firent une rapide agonie; si bien qu'au lieu du désordre quasi régulier des morts naturelles, une secousse survînt pleine de subits craquements et de démolitions instantanées qui amenèrent un très abondant gâchis. Bien plus opportun Des qu'abondant, ce gâchis facilita une transformation salutaire de l'état ^«n'ic« que rendit général. L'incorporation romaine avait préparé et accumulé tous les ger- '*^^^'Jf^/"'^«"" mes des mstitutions, — religieuses', sociales, économiques, politiques, nationales, — qui devaient faire de la future Europe un groupe — tel que le passé n'en avait pas connu — de collectivités ethniques distinctes et indépendantes, vivant néanmoins sous une loi morale commune et sous une commune foi. Mais ces germes, pour fructifier, avaient besoin d'une longue et calme incubation. Le plus important de tous, celui qui représentait un dogme nouveau et un nouveau culte, avait d'abord, détail notable, été favorisé par la rudesse extrême des obstacles qu'on lui
I . Je dis bien c religieuses > et je ne le dis pas au hasard, car ce mot indique la portion capitale de Tœuvre romaine. Je me suis attaché à plusieurs reprises à établir que le culte de Rome et d'Aug-uste, premier spécimen un peu complet d*une religion universelle, avait préparé le catholicisme ; et mes études sur les événements religieux du iv* siècle, notamment sur la formation de la hiérarchie, ont visé à montrer qu'une des causes majeures du succès de TÉglise, c'est qu'elle sut et put mettre ses pieds dans les souliers de l'État romain.
26o PETITS ESSAIS
Qu*Uyavait suscita. Maintenant que de cette chose, mouvante et indéterminée, le
nécessité christianisme judéo-grec était sorti, grâce à la lutte, cette chose, tout à
à faire la nuit \^ fois même et très autre, le stable et solide catholicisme romain, c'est
et à organiser ^^ contraire de protection qu'il était besoin ; d'un fort abri contre la
négation et la critique; d'une vigoureuse organisation du silence. Or, ce
silence profond, complet, propice au sommeil, jamais il n'eût été obtenu
si l'Empire s'était désagrégé graduellement, pièce à pièce, sous un
régime analogue à celui que rêva Julien. A eux seuls les grands centres
intellectuels, dont notre hypothèse implique la persistance, auraient suffi
pour s'y opposer, avec leurs académies, leurs écoles, leurs chaires,
Comment théâtres d'une permanente et dévorante agitation spéculative. Au point
U fumier barbare de vue civil, administratif, économique, il y aurait peut-être eu gain à ce
procura q^^ l'évolution ne fût pas changée en révolution, c'est-à-dire en rupture
' . n», totale de l'équilibre. Mais, au point de vue moral et religieux, qui l'emmteliectaelle ^ -^ i j i. j. i *-. -i *. i. •?
un repos devenu P^*^*^* alors de beaucoup sur tous les autres, car il touchait au vrai
indispensable, problème du temps, la perte aurait été immesurable. Rien n'eût pu contenir l'incessante et mortelle controverse dans ses foyers d'Antîoche, d'Alexandrie et de Constantinople, la police et les lois étant sans prise contre les courants établis. C'est, du reste, ce qui se produisit partout De Vinfirioriti OÙ la vie antique subsista dans une certaine intégrité. On peut s'en oà tombèrent convaincre par l'histoire des contrées de VOrbis Romaniis que n'atteiles pays épargnés g^it pas l'invasion et en comparant la valeur progressive et sociocraoar invasion, ^jq^g ^^ christianisme byzantin avec celle du christianisme occidental. Il en était des débats touchant la foi et l'hérésie comme pour les jeux de gladiateurs. La dispute théologique ne prit fin que lorsqu'il n'y eut plus ni disputants, ni lieu pour disputer. Par cela se marque la véritable utilité de la venue des Germains. En s'introduisant, le plus poliment et le plus doucement qu'ils purent, dans l'Empire, ils y cassèrent pourtant assez de ressorts essentiels pour le faire descendre à leur niveau; et c'est ainsi que, sans trop de brutalité d'ailleurs, ils donnèrent naissance à un état social sut gêner is y où la vitalité mentale, affaissée mais non pas morte, put se suspendre et se détendre. Ce que j'ai appelé le < fumier barbare » Tabrita, pour un temps, contre la lumière et le grand air devenus trop vifs. Je soumets cette considération à ceux qui disent que le Christianisme est la première religion née sous le feu des disputes. Cela est vrai à condition d'ajouter qu'après ce début survint une épaisse Pas nuit et un plus épais silence. Supprimez les Germains et leurs oppor-
de fumier barbare, tunes grossièretés, alors il n'y aura ni engrais d'aucune sorte, ni paisible pas de progris jachère sous les lourdes surfaces limoneuses. Mais, en ce cas, l'esprit ^^^ ' antique, déchu de sa native vocation pour la science et l'étude, dégénéré en un inquiet appétit pour les problèmes creux, continuera ses malfaisantes besognes, remettant chaque matin en doute les questions décidées la veille, et se livrant à ce goût morbide de la vaine recherche qui n'a d'autre objet que son propre exercice. C'est cette ardeur maniaque de toujours tout contester qui fit paraître profitables des événements
en eux-mêmes funestes et sinistres. Pas de barbares, pas de ténèbres, pas Que la production de fumier, d'où les choquantes utopies devaient renaître revêtues d'une ^^ ^^ f^^f" vénérable patine d'ancienneté; rendues inmiémoriales par le lent et sûr constitua, travail de l'édification; garanties, en outre, par l'adhésion de vingt rois ^^ PanlAoo qui, il est vrai, ne savaient pas lire, et patronées par cent docteurs, que /^ stuU fonction peut-être bien Athènes et Alexandrie auraient hués, mais que le haut utilt
moyen âge admirait profondément. Sans le hourvari germain, la trans- du germanisme, formation de VOrhis Romanus occidental d'abord en chrétienté, ensuite en Europe moderne, ne se serait pas ou se serait mal accomplie. C'est la gratitude que nous devons à l'c Esprit germanique >. Hors de cette fonction, il ne compte pour rien jusqu'au xiv« siècle'. A partir de cette date, que les Allemands soient arrivés à l'importance, même si on veut à la prépondérance, tout autre est la question. Je n'écris pas Qif en constatant pour froisser et dénigrer un peuple à qui nous devons Luther, ^^/^<^ Leibnitz, Lessing, Kant et Gœthe. Je n'ai voulu que ramener à on ne songe leur valeur exacte des vues gravement erronées et une théorie pro- ni àd^ierer fondement contraire aux véritables intérêts de l'humanité. En dehors /^ « f^ce » des grandes divisions connues — la blanche, la jaune, la noire, — allemande. les races, au point de vue physiologique, n'existent pas. Il n'y a que des races sociologiques. Pour mon compte, je ne suis pas de telle race^ la celtique, par exemple, en dépit de la structure de mon nom. Je suis Mais qu'on veut d'une civilisation composée d'hellénisme, de romanisme et finalement réduire d'européanisme. Elle fut, dès le début, supérieure à celles qui s'étaient ^ " ^"'<''« y««' produites avant elle ou qui surgirent, sur d'autres points de la planète, ^^ dan£e"euse en concomitance avec elle. D'abord élaborée obscurément par un tf;^Qru nombre inconnu de groupes divers, cette civilisation a reçu sa marque des « races ». décisive, en premier lieu, de ceux qui donnèrent au monde l'Iliade, l'Odyssée, le théâtre grec, la sculpture grecque, la philosophie grecque et surtout l'inébranlable assise de la science abstraite grecque. Sont Nous
venus ensuite, moins brillants et plus solides, ceux qui, systématisant n'appartenons pas la guerre et la politique pour unifier les groupes humains cantonnés sur ^ ""' '1^"' les rives de la Méditerranée, ont constitué définitivement la famille, la ^ ^^ dW/w<rfio/i patrie, le droit. Sans répudier les apports de surcroît provenus de constituée l'Orient, ce sont là mes aïeux. Lorsqu'ils combattent à Salamine, à par vingt peuples
différents, I. Aa tarplus Hegel ne le nie pas; il Ta dit mieux que je ne Tai dit, et son exposé se termine par Taveu que le monde germanique semble n'être qu'une continuation du monde romain : per ial via il monda germanico sembra essere nna ntera continuaMione del monde romano (parte quarta, p. 341). C'est le bon sens même et l'exact écho de la vérité historique. Seulement après l'aveu vint le désaveu, celui-là aàsaisonné au goût de la plus haute transcendance. Écoutez bien, et tâchez de comprendre comme quoi c il existait dans les Germains un esprit nouveau qui devait régénérer le monde » — où, quand, comment ? — c je veux dire, ajoute l'oracle, cet esprit libre qui repose sur lui-même et qui est le sens absolu de la propre subjectivité. » Voglio dire h spirito libéra, che ripasa su se stesso, che i Vassoluto senso délia propria subieciività. Ce serait admirable si la philosophie de l'histoire pouvait se traiter avec des rébus.
Comme quoi
la France,
de même
qu* Athènes f
e;fuRcolluvies
gentium.
Qu*elle n'en vaut
pas moins
pour cela,
au contraire.
Et qieelle est
heureuse
de compter
Karl le Grand
et Fritz de Hohenzollern
parmi ses meilleurs ancêtres,
Marathon, à Arbelles contre une théocratie oppressive et arriérée; lorsqu'ils anéantissent à Zama la rétrograde prépondérance punique; lorsqu'ils écrasent la destructive brutalité des Cimbres, à Fourrières, dans les campt putridi de la Provence, avec Marius, et qu'ils refoulent les sauvages Rhénans avec Tibère, Germanicus ou Julien, j'estime que c'est pour moi que leur sang a coulé, cimentant, chaque fois avec plus de force, cette haute fabrique civilisée, sous laquelle, présentement, je trouve abri et protection. Je dis qu'ils sont mes ancêtres, non à cause de la nuance de leur teint, de la couleur de leurs yeux et de leurs cheveux, ou des proportions de leur taille, mais pour les actes qu'ils ont accomplis et les œuvres qu'ils ont engendrées. Bruns, blonds ou cuivrés, cela m'est tout à fait indifférent. Epictète était sémite de même qu'Annibal. Je le considère comme un des plus grands saints de ma c race > ; tandis que je tiens Ânnibal pour un de ses pires ennemis. Le nom actuel de ma patrie, la France, est un nom allemand; il l'est ajuste titre, je le constate sans le moindre ennui, mes compatriotes du premier moyen âge ayant accompli leurs hauts faits, sans quitter la direction grécoromaine, mais sous l'hégémonie de chefs qui avaient appartenu à la tribu des Franks. J'ai dit ma vénération et mon admiration pour Karl le Grand qui fit œuvre splendidement romaine en courbant sous le joug, avec une effroyable rudesse les tribus germaniques opiniâtrement barbares; et c'est ce Germain, qui sera le premier et le plus haut patron de notre République occidentale, si bien qu'une fois normalement constituée, elle lui consacrera un culte public, célébré, non en allemand, ni en anglais, ni en français, ni en espagnol, mais en italien, la langue qui représente mieux que toutes les autres l'ancien parler commun de l'Occident. A de tels ancêtres^ on ne demande pas compte de leur clan natif pour les reconnaître. Il ne coûte rien de s'incliner devant eux, fussent-ils Prussiens, ou Brandebourgeqîs comme Fritz Hohenzollern, le premier homme politique qui ait compris la vraie notion de l'état moderne, le type presque parfait de ce que devra être le bon gouvernant dans notre nouvelle civilisation. Lui aussi, plus connu sous le nom de Frédéric le Grand, est un Germain ayant fait œuvre romaine; non, je me trompe, œuvre gréco-romaine; non, je me trompe, œuvre occidentale'. Puissent ses héritiers devenus grands et forts tirer leurs inspirations de ce très éminent continuateur de l'entreprise inaugurée sur les rives de l'Archipel il y a quarante siècles, et qui ne se préoccupa jamais de savoir s'il était Teuton, Celte, Ibère ou Slave, se contentant simplement d'être un occidental civilisé.
I . M. A. Novell! dit quelque part avec une chaleur d'Italien de l'ancienne mode : È veramente germanico il wiondo présente? Lo dice Hegel; ma pure.., I germani subirono rinciviligzatione, non la crearono. £, se piace, oggidi, guardate al diffetto di cultura praiica in quelle tedesche nationi chi tneno hanno di elementi romani. Frederigo II fu il genio délia Prussia Perché pensa, Parla ed operô alla francese. (P. m, VU.)
Goo^^
Du rôle Advbrsum hunc âlexander Macedo (Chr. II, 17, i, 5). — La
(Im série chronologique passe ici, des rois de l'ancienne Perse à la dynastie
textes sacrés syro- macédonienne. En rapprochant les paragraphes successifs où se CoupiPœil et de la foi trouvent discutées les indications relatives aux Achéménides, on voit sur les
intermitlenta ^^^ Sulpice, à Faide d'un laborieux calcul, évalue leur durée à 25o ans, ^'^^'^^ T''^'^' qnon ^^ q^ ^g^ suffisamment exact. Cette longue période, embrassant les- ' "^'^*' eur prête, ^gj^e rois de Perse, de Cyrus à Darius Codoman, est racontée en huit chapitres dont cinq sont réservés à Esther et à Judith. J'ai déjà fait remarquer que la différence proportionnelle d'étendue entre les textes originaux et notre chronique augmente ou diminue toujours en raison de la plus grande abondance des détails pittoresques. Ainsi, le Livre des Juges occupe quatre fois autant de place que le Lévitique et les Nombres réunis au Deutéronome, et ce fait déjà signalé (t. I«', p. 30 1) donne de l'opportunité à quelques lignes d'une Homélie d'Origène que je feuilletais à l'instant et dont voici le sens approximatif : c Tel qui lira Esther, y prendra plaisir et repoussera le Lévitique comme un mets répugnant, parce qu'au lieu d'y apprendre à honorer Dieu et à pratiquer la justice, il n'y trouvera que les procédés sacrificiels et les rites d'immolation. Tel autre se sent ravir par les Psaumes ou les Évangiles, qui, s'il essaie de lire les Nombres, rejettera le livre comme l'estomac revomit une nourriture proscrite et indigeste. > (HoméL 27 in Numéris, p. 709 du t. II de l'édit. Migne). Ne dirait-on pas que Son exclusive Sulpice avait pris ce passage pour règle de son travail, bien qu'il soit préoccupation assez peu probable qu'il l'ait jamais lu? En tout cas, son instinct litté- . ,^^7"'* ., raire le portait vers les mêmes conclusions. Il mesure la valeur d'un "" A|>/|W^ ' texte au degré plus ou moins marqué de précision concrète et selon la plus ou moins grande vivacité du récit. L'étendue qu'il m'a fallu donner dans l'intérêt de mon enquête aux questions de moralité et de dogme ne doit pas nous induire en erreur. Ce ne sont ni le dogme ni la moralité qui l'inquiètent. Il vise à l'adéquation de l'histoire sacrée et de l'histoire profane; et son flair d'Aquitain lui fait comprendre que, pour attirer l'attention sur des récits dont le public occidental se méfie, il faut n'y mettre en vedette que les détails propres à frapper l'imagination et se rattachant aux choses de la vie courante. U ne s'embarrasse Son dédain pas davantage d'interprétations allégoriques; non qu'il craigne de absolu prêter le collet aux fauteurs d'hérésie, mais parce qu'il ne s'en croit ^^ ^ ^^"** pas la capacité et qu'il n'en éprouve le besoin à aucun deg^é.
X. L'allégorie eut de tout temps un mobile principal : rendre acceptable, au point devue de l'édification, d'anciens récits devenus choquants ou scandaleux par suite du développement des mœurs publiques. Porphyre expliquant Homère, Philon le juif ou Origène le chrétien expliquant la Bible, obéissent aux mêmes motifs. Mais précisément ces motifs -là laissent Sulpice à peu près insensible. J'ai pu passer en revue bien des incidents scabreux qu'il est d'usage de gazer; les mensonges d'Abrahami les inconvenances de Loth, les roueries de Jacob, les cruautés et les
// n'A aucun
des partis pris
polémiques
d'Augustin.
// accepte tranquillement le texte sacré, fond et forme.
perfidies de ses fils; il m'eût été facile d'en relever beaucoup d'autres. Mais vraiment, en aucun de ces cas, notre auteur ne se laisse tourmenter par des scrupules exagérés. Le double sens qu'Origène voulait qu'on introduisît dans l'Ancien Testament pour le rendre supportable ; la triple interprétation qu'il donnait aux textes : l'historique, la morale et la mystique, Sulpice n'y entend rien. Ou plutôt, toutes ces précautions ne lui semblent pas nécessaires. Augustin, qui était bien trop familier avec la critique philosophique pour ne pas voir l'immense péril de la méthode d'interprétation par allégorie, y a pourtant recours quand il ne trouve pas d'autre moyen d'atténuer, d'émonder ou d'annuler certains textes. J'en ai fourni de caractéristiques exemples. Seulement, il avoue lui-même que, dans la plupart des cas, c'est aux nécessités pressantes de la polémique qu'il obéit. L'allégorie lui sert à répondre, tant bien que mal, aux attaques de Tadversaire, et aussi à raffermir sa propre confiance parfois profondément troublée '. Sulpice, lui, n'éprouve ni l'un ni l'autre de ces sentiments. Il tient les arg^uments des impies pour parfaitement nuls, et il se sent entièrement à l'aise devant la pure lettre des textes sacrés tant au point de vue du fond qu'à celui de la forme. Les dogmes ont beau être absurdes, il n'a pas besoin, comme les théologiens d'Afrique, de crier à tout instant, pour s'étourdir, que le motif d'y croire gît dans leur absurdité même ^. Cette absurdité, il ne la perçoit pas. Quant à la forme, j'en ai fourni dix exemples : ce n'est pas lui qui aurait eu honte, comme le juif Josèphe, de raconter que Saûl, pour donner sa fille Melchol à David, imposa à ce jeune héros de lui apporter cent prépuces de Philistins. Cet usage de l'ablation du prépuce était une occasion de mépris et une source de railleries parmi les raffinés. Josèphe, afin de ne pas donner à rire aux mauvais plaisants de
1 . A peine converti, manichéen de la veille, pour réfuter ses ez-coreligionnaires, il commente la Genèse sans la très bien comprendre; et quand le sens littéral lui échappe, il imagine un sens allégorique en se préoccupant moins du texte que des besoins de son argumentation. C'est lui-même qui fait ingénument cet aveu, de Genesi ad litteram, VIII, 2, 5. «Je voulais vite réfuter leurs divagations, cito volens confutare eorutn deliramenia, > dit-il. Il s'agit de ses amis d'hier, les tenants du manichéisme. «J'improvisai du mieux que je pus une signification figurée pour faire bref et devenir clair : quid figuraie significarent ea, quanta valut brevitate et perspicuitate explicavi. Il confesse que ses allégories ne valent pas grand'chose, mais il s'excuse en disant : J'étais pressé, ne retardarer.
2. J'ai avancé (t. I**", p. 304) que la méthode d'argumentation de saint Augustin, consistant à faire de l'absurde un motif impérieux de crédibilité, avait été inaugurée deux siècles plus tdt par un autre Africain, Q. Septimius Florens Tertullianus. Il dit en effet dans son de Carne Christi, 5 : « Le fils de Dieu est mort; cela est surtout croyable parce que c'est inepte ; il a été enseveli et il est ressuscité; cela est certain parce que c'est impossible. » Voici le texte que j'avais égaré et que je viens de retrouver : « Mortuus est Deifilius; prorsus credibile est quia ineptum est; et sepultus resurrenit; certum est quia impossibile est. > (P. 400 de l'édit. Rigault.)
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la cour de Titus, change les prépuces en têtes de guerriers. Mais Sulpice : impigre David centutn praeputia retultt. Telle est sa ma^nière. J^aî voulu la caractériser une dernière fois au moment où il va quitter Phistoire chimérique pour entrer, avec les Macchabées, sur le terrain de l'histoire positive. Elle consiste à ne tenir compte que de ce qui lui paraît avoir une valeur narrative. Toute circonstance bien dessinée et accentuée, quelle qu'elle soit, lui agrée, l'objet de son travail étant d'établir que la Bible est un document au même titre que les écrits de Tacite ou de Salluste. Il n'a jamais dit cela en toutes lettres, mais c'est, manifestement, le but qu'il a toujours visé, et que, d'ailleurs, il a complètement atteint. Je prie qu'on reprenne les seize premiers chapitres du livre II qui, je viens de l'établir, se composent de purs romans; et puis qu'on les fasse immédiatement suivre des dix chapitres consacrés à la révolution asmonéenne et aux événements politiques qui la suivirent îusqu'à la naissance de Jésus. Si, au cours d'une lecture ainsi suivie, i>n éprouve la sensation d'un changement de ton, toutes mes remarques sur l'originalité de la Chronique et sur l'influence qu'elle a exercée jusqu'à nos jours — elle était encore un Manuel d'école au commencement du présent xix* siècle — sont sans valeur. Mais je ne redoute aucune impression semblable. Les matériaux dont Sulpice va avoir à s'occuper auront beau changer de nature et révéler un caractère totalement différent de ceux que jusqu'ici il a abrégés, son procédé ne changera pas. Quand on prend connaissance des divers fragments qui composent la littérature juive, en les suivant dans leur ordre traditionnel, on ne peut se soustraire à des surprises subites, qui vous secouent de loin en loin. Quoi de plus déconcertant, par exemple, que la brusque transition des tableaux où la Genèse embrasse l'univers et l'humanité, aux livres des Nombres et du Lévitique dont le point de vue est uniquement ritualiste et cérémoniel et où les formes du vêtement, la manière de sacrifier, le choix des mets, la façon de manger, de boire et de se laver tiennent la première place. Il arrive quelque chose de ce genre pour passer du livre de Daniel à celui des Macchabées. Tandis qu'avec Daniel — quoique le sujet au fond soit absolument le même puisqu'il ne s'agit que de raconter le règne d'Antîochus IV — nous vivons dans un monde de visions et d'hallucinations, avec les Macchabées nous entrons en plein pays historique. Le contraste est trop marqué poiu: qu'un lecteur, même médiocrement attentif, ne s'en trouve pas inquiété. Sulpice, pourtant, n'éprouve évidemment rien de semblable. Plutôt ressentirait-il une certaine satisfaction à voir comme les supputations chronologiques auxquelles il attachait tant de prix vont lui donner désormais bien moins de souci et de fatigue. Le livre des Macchabées, en effet, à la différence des narrations antérieures, où éclate le plus parfait dédain de toute chronologie, rattache avec soin chaque événement à l'Ère des Séleucides, 3i2 avant J.-C, date de la victoire de Séleucus Nicanor sur Démétrius Poliorcète. C'est vraiment un exposé de faits à la manière
Le rendre amusant
est son unique souci.
Aisanu avec laquelle
il passe
de Phistoire
chimérique
à Phistoire
positive.
Réalisme,
simplicité
et véracité
du premier livre
des Macchabées,
classique, sauf une ou deux intercalations qui semblent être des débris de chants populaires. Les dernières traces du vieil hébraïsme ont disparu. C'est le Judaïsme, et cette fois tout à fait pratique et positif, qui entre en scène. Nous n'entendrons plus parler de Jahveh ; pas même de l'Ancien des Jours ; il ne s'agit que d' Adonaï, ma seigneurie, le xOpioc des Septante, désormais devenu correct et légitime. Enfin, il n'est plus question de miracles. Judas le Maqqab, — le Marteau, j'adopte l'interprétation de Reuss — est, comme ses frères, un guerrier pleinement réel, je dirais presque moderne. On ne doit pas le confondre avec les cSept Frères Macchabées», personnages évidemment fictifs qui ne se trouvent que dans la seconde portion du livre biblique. Les remarques précédentes, il faut s'en souvenir, s'appliquent exclusivement à Macchabées I, surtout celle qui concerne le miracle. Macchabées II non seulement n'est pas une suite à Macchabées I, comme on pourrait le croire d'après la numérotation du canon; il en diffère considérablement, en partie pour les matières traitées, mais principalement par la manière Caractère fictif de les traiter*. L'Église catholique a pu placer les sept frères Macdu second livre, chabées et leur stoïque mère parmi les saints; les honorer de l'office et de la messe ; adorer leurs reliques que possède la basilique de San Pietro in Vincolty de Rome ; ils furent, dit Benoît XIV, les derniers martyrs de la Synagogue, ils devaient être les seuls martyrs empruntés à l'ancienne Loi par la Loi nouvelle > ; mais une telle opération eût été imprati- • , cable vis-à-vis des fils de Mathatias. Quand ce prêtre de la lignée de Joarib donne le signal de la révolte en égorgeant, à Modin, un de ses compatriotes qui sacrifiait aux idoles, c'était là un acte que le patriotisme de l'auteur de Macchabées I a pu chaudement approuver, — insiliens trucidavit eum super aram et zelatus est legemi; mais l'Eglise romaine aurait rencontré beaucoup de difficulté à le présenter comme digne d'imitation. U ne concorde nullement avec la théorie du martyr telle que l'établissent les théologiens. Historiquement, au contraire, cette scène, qui ouvre le drame, reproduit les données consti-
1. Tandis que Macchabées I raconte le règne d'Antiochus IV et la gruerre nationale jusqu'à la mort du troisième chef national (lyS-iSS), Macchabées II remonte plus haut, 176, ne va que jusqu'en 161 et ne contient que quelques chapitres traitant le même sujet que Macchabées I, de IV à XV.
2. Cf. De beatificatione et canonixatione, I, 14, 5 et IV, p. 26-29. l^^^^^ 1^* Acia Sanctorum, à la date du i«r juin on lit: Eleasarus senex VII Praires Macchabei et horum mater MM Antiochiae ante Christum anno CLXI. Ces sept frères n'ont rien de commun avec le fondateur de la dynastie asmonéenne Judas le Macchabée ; c'est en parlant d'eux que Grégoire de Nazianse invoque < une raison mystique et occulte > en vertu de laquelle il semble probable que ceux qui ont subi le martyre avant ^arrivée du Christ, croyaient néanmoins en Christ bien qu'il n'existât pas encore. Sans cela ils n'auraient pu être martyrs : id, eiuefidê in Christum, consequi non potuisse.
3. c Laissant an libre cours à sa colère, comme cela était juste, il courait le frapper à mort. 1 (II Macchab.t 2, 24, 26.)
entre Phistoire
et le roman,
opte
pour rhistoire.
tutives d'après lesquelles se forma toujours la personnalité des héros. Il s'agit d'un acte de fanatisme, mi-partie politique, patriotique et religieux, comme nous en avons connu de nos jours. Ce prêtre juif ne diffère pas beaucoup d'Armand Barbes mettant à mort en avril 1834 le lieuteitant Drouineau; de Blanqui, se jetant sur un poste de pompiers en août 1870; ou, plus exactement, de l'abbé Verger poignardant M*' Sibour au cri de : à bas les déesses! Tous les incidents du début de Comment Sulpice, l'insurrection juive sont de cet ordre : ils ne sortent jamais des condi- ^y^nf <" à opter tions de l'histoire ordinaire. Aussi ne pourrait-on trop louer le parti pris, et très réfléchi, de Sulpice de ne jamais faire intervenir le merveilleux dans son exposé de ces événements. S'il l'eût souhaité, la carrière s'ouvrait toute large devant lui. Il y a dans Macchabées II un riche emploi des anges et des apparitions (cf. chap. 3, 5, et 11, 1 5). Par exemple, lorsque Héliodore se présente pour mettre la main sur le trésor du Temple, un cavalier, couvert d'une armure d'or et accompagné de deux jeunes hommes non moins bien vêtus, assaille le malheureux envoyé du Séleucide, le foule sous les sabots de son cheval, puis le fait accabler de coups par ses acolytes. Ni Daniel, ni Tobie n'avaient donné aux anges des missions pareilles. Mais Sulpice ne se laisse pas tenter par cette brillante et dramatique mise en scène; il n'y fait même aucune allusion. A un autre point de vue, lorsqu'il s'agit de raconter la mort du tyran, il y a dans Macchabées II une peinture effrayante des chairs tombant par lambeaux, de la vermine qui les rongeait, de l'horrible puanteur qu'exhalait le corps de cette misérable victime de la colère de Dieu, au point d'incommoder Tarmée entière. Ces traits qui, plus tard, feront partie intégrante de tout récit relatif à la fin des persécutetirs S Sulpice ne les mentionne pas. Il se contente des indications simples et correctes que donne Macchabées I et qui montrent l'Épiphane succombant, non sans grandeur et sans dignité, sous la douleur morale dont ses échecs successifs l'avaient abreuvé. Nulle autre partie de la Chronique ne met mieux en relief ce fait, digne de remarque^ que Sulpice, si ami du merveilleux contemporain et immédiat, suit une tout autre ligne quand il s'agit du passé. C'est en tenant compte, comme je l'ai fait, pour le règne de David, de cette sobriété et de cette discrétion de ton, plus saillante encore dans le cas présent, qu'on est autorisé à voir en notre auteur le dernier représentant de la narration classique. Les historiens païens du iv* siècle ont de la probité, de l'honnêteté et de la
I . Le persécateur doit mourir rongé par les vers. C'est une règle. Ainsi finit Hérode : c Étant mangé de vers, il mourut, > disent les Aciea des apôtrest 13, 23. Aioai moururent Valérien, Dioclétien, Maximin et Julien. Cf. Eusèbe, 2, 10; 8, 16; 9} 10, et Lactance, De Mortibus persecutorum, pasaim. Jérdme, dans son commentaire sur Zacharie, constate que ce prophète avait prédit que les ennemis de Dieu finiraient tous invariablement par voir leur corps tomber en lambeaux, leurs yeux pourrir dans l'orbite et leur langue se dessécher et se corrompre dans la bouche (14, 12).
La Chronique, dernier spécimen de la narration
comme
la comprenaient
les anciens»
Quelques mots
sur
l'exigise biblique
et sur .
son intérêt actuel.
La question se pose encore
comme
au IV* siècle,
mais
en d'autres termes.
tenue ; telle est du moins Pimpression que me laisse la lecture de Zozime et d'Ammien Marcellin. Mais enfin, c'est l'esprit encore imbu des croyances anciennes qu'ils restent fidèles à l'ancienne méthode. Poiu: eux, la tradition à imiter n'offire aucune difficulté, puisqu'ils sont pleinement d'accord avec elle. Sulpice, au contraire, étant tout rempli des opinions nouvelles, semblait condamné à répudier tout en même temps et la vieille foi et les vieux procédés. La phase où l'histoire venait d'entrer continuait sans doute le mouvement gréco-romain; mais, au point de vue intellectuel et esthétique, elle avait déjà cessé de lui ressembler. Or, Sulpice, quoique totalement immergé dans le courant nouveau,' a néanmoins fourni un tout à fait ultime et très distingué spécimen de l'art de raconter raisonnablement les affaires humaines. C'est ce qui fait de la Chronique un document isolé, bien à part, et je dis à ceux qui suivent avec intérêt la marche des choses littéraires, si instructive à étudier dans sa lente, pénible et obscure évolution de l'antiquité aux temps modernes : Saluez au passage ce petit livre que j'ai minutieusement commenté pour vous. De longtemps, vous ne reverrez rien qui lui ressemble.
2. Ceci attire mon attention vers un point de vue extrêmement actuel, je veux parler du sens et de la vraie portée de l'exégèse biblique. Car, au fond, vous entendez bien que l'ancienne préoccupation polémique m'est indifférente ; et si j'ai si souvent comparé la Bible à la tradition classique, c'est que le problème est aujourd'hui posé de nouveau, bien qu'en des termes autres qu'au iv^ siècle. Il s'agissait, en ce temps-là, de faire accepter par des hommes de culture gréco-romaine les livres juifs comme source de vérité religieuse. Présentement, il s'agirait de conserver ou de restituer à ces mêmes livres leur capacité d'édification désormais bien diminuée. Ils l'avaient conquise à une époque où le goût de la libre recherche venait de s'éclipser; et ils la voient s'amoindrir chaque jour davantage depuis que ce goût s'est pris à renaître. Sulpice représente à un étonnant degré la première de ces deux dispositions d'esprit; celle qui permet que la croyance aux événements les plus invraisemblables coexiste avec une manière plausible et rationnelle de les exposer. Jamais les questions de fait ne lui suggèrent un doute. II narre des choses énormes avec sérénité et simplicité, sans se battre les flancs pour en expliquer l'étrange aspect. Cette disposition mentale qui, alors, ne faisait que de naître, quant à la matière biblique (cf. supra, p. 220) a depuis et très longtemps prédominé. Hier encore, elle était généralement répandue. Actuellement, elle devient fort rare. Les écrivains orthodoxes, lorsqu'ils sont obligés d'aborder la doctrine toute pure, s'épuisent en inventions ingénieuses pour la masquer ou l'atténuer. Les livres scolaires exagèrent encore cette tendance, au moyen des plus étonnantes prétéritions. Nos prédicateurs, à leur tour, semblent s'être donné le mot pour substituer la psychologie courante à la théologie, et la morale pratique à l'exposition du dogme. Quant à certaines vérités,
jadis considérées comme fondamentales, toat le monde est d'accord pour n'en point parler. Si, par hasard, on prédicateur jeune, sans expérience, ou trop ardent, se laisse aller à les proclamer à haute voix et dans leur réalité toute crue, c'est partout un soulèvement d'indignation. La hiérarchie sacerdotale est elle-même contrainte de s'y associer et l'imprudent sermonnaire se voit unanimement blâmé pour avoir émis ce principe, cent fois et mille fois ressassé de la philosophie de l'histoire théologiquement conçue, à savoir : que dans un monde, formé et régi par une souveraine sagesse, toute destruction est l'effet d'une punition'.
La tranquille confiance de Sulpice a donc disparu. Tout au moins Que la tranquilU s'est-elle bien affaiblie. Là où elle subsiste, on la voit se troubler au confiance
moindre choc comme l'attestent les biographies de tant d'honunes dis- /. "'''"., ^. ,, ^.vi . ^ V. t r ' ^ s. est introuvable
tmgués de notre siècle qui, ayant commencé par la foi active et pro- ^^ ^^^ y^^^^
fonde, ont fini par une douloureuse incrédulité. Cependant quelques
penseurs, intelligents et sincères, nous recommandent encore, à titre de
remède au mal présent, de maintenir nos croyances anciennes si nous
les possédons toujours; de travailler à les reconquérir si nous les avons
perdues, ou bien, au cas où ce dernier procédé serait impraticable, de
garder envers elles assez de vénération et de respect pour qu'elles
puissent continuer à servir de base à notre morale. Ces conseils, tout D*une singulière
naturels quand ils viennent du sacerdoce, sont vraiment singuliers dans tentative
la bouche d'hommes qui, visiblement, ont eu, pour leur propre compte, ^^^"'Hf^j^,'
à subir les atteintes de l'universelle incrédulité. Nous savons, car ils ne
s'en cachent pas, qu'en dehors d'un vague déisme, il n'est aucune des
vérités essentielles de la foi chrétienne qu'ils soient capables d'affinher
I . c II ne tombe pas un passereau sur la terre sans Taveu de votre père qui est au cielf » dit Jésus dans Mathieu, 6, 10. C'est, je pense, tout le discours du père Olivier. Il a dû développer la théorie de la paternité divine, laquelle ne va pas sans une constante responsabilité. Le scandale énorme survenu marque bien curieusement Tétiage de notre foi théologique. Catholiques, chrétiens émancipés, ceux-ci du pape, ceux-là de la Bible, déistes, théistes et philosophes providentiels, tous se piquent, avec des nuances, de croire en un Dieu créateur, rémunératenr et vengeur; ils veulent être gouvernés par lui, à condition toutefois qu'il les gouverne à leur guise. C*est le régime constitutionnel orléaniste appliqué à la théologie. Je montre plus loin qu'il y a accord presque unanime parmi les croyants de tonte catégorie, même les jésuites, pour retirer à Dieu le droit de miracle. Présentement, il s'ag^irait de le priver de sa prérogative fondamentale d*être Tunique auteur des désastres et des catastrophes. Théologiquement, supposer que tant de charitables dames ont pu périr, rue Jean-Goujon, d'une mort affreuse et inattendue, par simple accident et sans quelque dessein de leur créateur, est une absurde monstruosité. Sur ce terrain, Téjaculation de M. Brisson, président de la Chambre des députés, a certes pu justement paraître niaise et ignorante à plaisir, ce fidèle adhérent, si je ne m'abuse, du < grand architecte de Tunivers » ne s'étant pas douté qu'il mettait sur la sellette aussi bien son Dieu que celui des catholiques. Mais, d'autre part, combien typique et représentatif a été son langage ; et surtout, combien caractéristique le succès à peu près universel qu'il a obtenu. (Avril 1898.)
renaître.
Obstacles
que ce projet
rencontre
de la part
de
Fexigèse biblique,
Comment
les résultats
de P exégèse
agissent
sur le domaine
entier
de la foi.
sans ambiguïté, en tennes clairs et intelligibles. Dans ces conditions, comment ces conseils qu'on nous donne pourraient-ils être pris au sérieux et acquérir quelque efficacité? Je lis dans un des écrits auxquels il vient d'être fait allusion qu'on ne doit pas se laisser troubler par les résultats de l'exégèse biblique, laquelle n'est, après tout, qu'une chicane de grammaire et de chronologie, n'ayant rien de commun avec le surnaturel. Ce langage me semble plein de témérité. Je ne suis pas porté à grossir le rôle de la critique historique et philologique dans le travail de décomposition qui mine le Christianisme, particulièrement en France où personne ne connaît la Bible de première main. Mais comment oublier que les chutes les plus retentissantes de notre temps depuis Chateaubriand, Lamennais et Jouffroy jusqu'à Schérer et Renan, ont eu pour cause l'impossibilité de conserver à certains textes l'autorité qu'on leur avait d'abord accordée ? L'exégèse, c'est la recherche méthodique de l'époque et du milieu où un livre a été écrit; du caractère et de la situation de celui ou de ceux qui l'ont écrit; de l'état de piureté du texte à l'heure où ce texte nous est parvenu. Ainsi, les deux Testaments passèrent longtemps pour un tout homogène et continu, rédigé par certains hommes clairement désignés et écrivant sous la dictée de Dieu. Notez ce dernier point : sur le terrain de l'orthodoxie, il est capital. Or, les travaux exégé tiques, accomplis d'ailleurs presque tous, dans leur début, par des croyants résolus, ont établi, entre autres résultats, que le Pentateuque, pour ne parler que de cette fraction considérable de l'Ancienne Écriture, est un agrégat de livres qui ne se suivent ni ne se ressemblent et souvent, au contraire, se contredisent; provenant de matériaux antérieurs mutilés et de dates très diverses, ils ne se soudent les uns aux autres que fort imparfaitement. D'où il suit que l'attribution de la Genèse, de l'Exode, des Nombres, du Lévitique et du Deutéronome à Moïse est chimérique, et l'hypothèse de la dictée divine insoutenable. Elle inculperait Dieu d'incohérence, d'ignorance, d'injustice, de grossièreté, et de plusieurs autres défauts plus graves encore*.
I . Il est vrai que cette considération n*a g^ère de poids aux yeux d'une certaine catégorie de chrétiens. Calvin, pour démontrer que Dieu n*est pas bon — cette qualité n'étant qu'une conception humaine, sans rapport possible avec l'être infini, disait-il, en quoi il raisonnait fort bien — ajoutait que nos idées sur le juste et l'injuste sont inapplicables à la conduite du Tout- Puissant à notre endroit; car de même qu'il nous a prédestinés à la damnation, il peut aussi nous avoir prédestinés à l'erreur, et nous avoir donné des idées fausses. Cette argumentation, très forte, n'infirme pas seulement la bonté, mais la véracité de Dieu, en supposant qu'il a pu nous tromper dans des vues dont le sens et l'appréciation sont hors de notre portée. Ainsi s'expliquerait que le livre dicté par lui nous ait fait adhérer, pendant de longB siècles, à des opinions absurdes sur la construction de l'univers, par exemple, ou encore sur l'histoire générale des hommes. Quand Copernic proclama le double mouvement de notre planète et sa vraie situation dans le système solaire, il dut, tout à la fois, contrarier le récit donné par Dieu de l'œuvre des six jours et s'inscrire en faux contre les apparences que le tpec-
Quant au Nouveau Testament, la critique a démontré que les évangiles de Marc, de Mathieu et de Luc, appelés synoptiques parce qu'ils sont évidemment issus d'une source commune, n'ont été écrits ni par Luc, ni par Mathieu, ni par Marc; qu'ils ne sont pas dus à des témoins oculaires, mais à des rédacteurs notablement postérieurs; et que le quatrième évangile, celui qxii porte le nom de Jean, est un travail de tendance très différente auquel le fils de Zébédée est resté absolument étranger.
Remarquez que j'insiste uniquement sur les conséquences les plus Même réduits matérielles et les plus grossières de l'exégèse ; mais, même ainsi rédui- ^ ^ minimum, tes, elles suffisent pleinement à ma présente démonstration, laquelle ne l^ j""^^ vise que les chances de crédibilité. Assurément la découverte que les ^^ i* inspiration cinq livres mosaïques sont des fragments de toute provenance, agencés première. en corps d'histoire, plusieurs siècles après l'époque qu'ils sont supposés raconter, par des hommes qui poursuivaient un but de propagande religieuse, politique et patriotique, ne concerne en rien l'existence ou la non-existence d'un Dieu créateur de tout, essentiellement moral, révélé par voie directe aux fils d'Israël. De même, le fait des fausses attributions relatives aux écrits évangéliques, de leur date erronée de composition, des assertions inexactes ou contradictoires qu'ils renferment, n'a sans doute rien à démêler avec la question de savoir si Jésus est ou n'est pas le Messie rédempteur, fils de Dieu, égal à Dieu. Mais d'autre part, si l'on considère que cette double croyance en la révélation sinaïtique et en la rédemption messianique a toujours eu pour fondement que les divers livres inscrits au canon des deux bibles seraient l'écho strictement fidèle, dans leurs moindres parties comme dans leur ensemble, de la parole divine, chacun peut aussitôt mesurer la profonde répercussion que les conclusions de l'exégèse ont dû inévitablement exercer sur le domaine entier de la foi. Toute l'ancienne La seule question apologétique s'en est trouvée ébranlée; et nos donneurs de conseils, en de chronologie passant sous silence cette question de l'inspiration, qui domine le problème, ne voient pas que leur langage équivaut, pour les esprits mis en éveil, à une invitation à prendre la Lune avec les dents. Réduisez, comme je l'ai fait, les résultats de Texégèse à un extrême minimum. Admettez que cinq fois sur dix, neuf fois sur dix, si vous voulez, elle
tade des choses célestes, telles que Dieu les a organisées, présente au témoignage de nos sens. Il en fut de même quand nos navigateurs découvrirent deux nouvelles parties du monde, et quand nos voyageurs et nos érudits firent surgir d*un oubli vingt et trente fois séculaire les civilisations de l'Egypte, de TAssyrie, de l'Inde et de la Chine. Elles sont toutes de beaucoup antérieures à l'époque où la Révélation mosaïque s'est produite, ce qui implique que le Révélateur a eu des motifs pour nous donner, par prétérition, une vue inexacte de l'ensemble des annales humaines. Mais, me dira-t-on, il n*y a plus de calvinistes; et aujourd'hui ces opinions sur Dieu bon et vrai c soulèveraient toutes les âmes biens nées ». Soit; mais leur valeur dialectique n'est pas diminuée pour cela.
amis dbas
toute l'apologétique .
se soit montrée ignorante ou injuste quand elle avance que les deux Testaments fourmillent d'erreurs, qu'ils confondent les pays et les époques, qu'une histoire ordinaire ainsi rédigée serait classée parmi les documents purement poétiques et fictifs. Soit, elle se trompe presque toujours; mais enfin, elle ne se trompe pas toujours. Elle y a vu juste quelquefois, et cela suffit pour ruiner la doctrine théopneustique de fond en comble. Cette doctrine qui proclame l'inspiration plénière des livres juifs et, par suite, les appelle saints, n'est susceptible ni de minimum ni de maximum. Elle est impérative et absolue. Pour la détruire dans sa totalité, la plus petite erreur de date, de nom ou de fait suffit. Que Dieu se soit montré ignorant, incohérent, injuste, mille fois, cent fois ou seulement une fois, la conséquence est la même. On ne s'y est jamais trompé dans le camp théologique. Si ce fondement- de toute orthodoxie s'ébranle, la Rédemption et l'bicamation vont bientôt s'eff^ondrer irrémédiablement. Les églises dissidentes sont, en ce point, tout aussi rigides que l'Église romaine. Elles le sont beaucoup plus, car la parole divine, directement reçue par chaque fidèle, seule les gouverne', alors que les catholiques ont, en outre, la tradition. En Suisse, en Allemagne, en Suède, en Angleterre, en Amérique, partout où il existe des communautés chrétiennes organisées, on estime que l'abandon plus ou moins partiel de la doctrine théopneustique est toujours le prélude de l'abandon total de la foi, la plus mince concession, le fait d'admettre la plus minime erreur impliquant aussitôt que Dieu s'est trompé, ou qu'il a voulu tromper; ou qu'ayant parlé avec exactitude, il a permis que sa parole fût falsifiée. La difficulté n'est pas de celles que l'on surmonte en payant d'audace^. Je crois que ceux qui nous disent dans les revues et dans les journaux que les conclusions de l'exégèse, fussent-elles avérées, ne signifient rien contre la révélation, n'y ont pas mûrement pensé. Pour assurer leur marche dans ce retour vers les principes chrétiens dont ils assument l'iiiitiative, ils feront sagement de prendre langue soit à Rome, soit à Genève, soit à Stock-
t. c Pas d'interprétation qui vaille la parole de Dieu lui-même, » dit Calvin (InatUutions divines),
2. Elle est plus grande encore quand c'est Jésus en personne qui a émis l'opinion dont on souhaiterait se débarrasser. Cf. t. I«, p. 287, ce qui est dit de robli£:ation étroite d'accepter au pied de la lettre le récit fantastique de Jonas et de la baleine, le Christ ayant lui-même authentiqué ce récit. Je lis {Times de janvier 1892) dans une déclaration contre leccriticisme moderne » signée par les membres les plus éminents de l'Église d'Angleterre : c En même temps que nous croyons que le sceau de l'Esprit Saint a été imprimé sur toutes les sentences canoniques comme la vérité du Dieu vivant, nous répudions spécialement et nous abhorrons toutes suggestions de faillibilité dans la personne de notre béni Seigneur Jésus- Christ relativement à l'usage qu'il a fait des livres de T Ancien Testament : W9 specially repudùUe and abhor ail suggestions offaillibUiiy on ihe person of our blessed lord, > (Déclaration on the truth of the Holy Scripture, etc., déc. 1894.)
holm, aoit à Oxford'. C'est très bien de railler les opinions vacillantes de la critique, quant aux origines positives de l'Ancien et du Nouveau Testament. Il y a sept ou huit systèmes sur l'auteur et sur la date de composition du Pentateuque, mais il n'y a qu'une voix pour affirmer que Moïse n'a point écrit les livres qui portent son nom et que ces livres, teb que nous les possédons, sont d'une rédaction relativement récente. On propose plusieurs procédés pour assigner au quatrième évangile son véritable rédacteur et pour fixer l'époque précise où ce rédacteur écrivait ; mais l'opinion est à peu près unanime à exclure Jean et à indiquer les premières années du second siècle comme la date où ce document, tout imbu de l'esprit de Philon, a été écrit. Les hésitations de la critique reconstructive laissent donc intactes les assertions de la critique négative; et, théopneustiquemënt, c'est la négation seule qui importe. Elle importe tellement que rien que sur cette question, après tout infé- Conséquences rieure, d'attributions et de chronologie, elle suffit à mettre à bas l'édifice radicalement des anciens apologètes. Souvenez-vous de l'assurance avec laquelle, àestrucûyes depuis Tatien, Théophile et TertuUien jusqu'à Pascal, Cuvier ^t^^ cette opération. Ms' Freppel, ils font porter le gros de leur argumentation sur la très haute antiquité des écrits juifs, c Son suprême mérite, affirme Pascal en parlant du Pentateuque, c'est d'avoir été rédigé par un témoin presque oculaire de la création. > c C'est le plus ancien livre que nous possédions sur l'histoire primitive des hommes, > disait M" Freppel {Les Apologistes^ t. I<ir, p. 1 15). Or, nous cozmaissons aujourd'hui des textes sacrés, soit égyptiens, soit assyriens, d'une impeccable authenticité^ puisqu'ils sont gravés sur la brique, le marbre ou la diorite, et qui ont précédé le Pentateuque de plusieurs milliers d'années, même en admettant pour certaine l'opinion traditionnelle que Moïse aurait écrit ses cinq livres vers l'an i3oo. Les choses se présentant ainsi, il n'est guère sérieux de dire que le travail des exégètes n'a rien modifié. Il est précisément en train de dissoudre en Angleterre, cette école qui a été comme la réforme de la Réforme, le puseysme, si longtemps dominant chez nos voisins'. Mais restons chez nous et constatons simplement,
1. Poar Rome, inutile de citer un texte. Pour Oxford, relire la précédente note ; quant à Genève, le Formulaire de amseniement des Églises réformées de Suisse déclare que les livret hébreux, < transmis par TÉg^lise judaïque, à qui les oracles de Dieu furent autrefois confiés, sont authentiques tant par rapport à leurs consonnes que par rapport à leurs voyelles >. Ils sont aussi < divinement inspirés tant pour les choses mêmes que pour les expressions *. Cette doctrine fut, un tempe, celle de Schérer; il disait : c L'existence du christianisme dépend de Tinspiration. En dehors du dogme théopneustique, pas d'autorité. > (Cf. p. 8 1 de la remarquable étude de M. Gréard : Edmond Schérer.) C'est l'évidence même ; et lorsque Schérer cessa d'admettre l'inspiration, il cessa d'être chrétien.
2. J'ai cité plus haut le volume d* Essais publié par M. Gore et ses collègues de Pusey-hottse. On y dit, il est vrai, que les nouvelles opinions scientifiques < sont compatibles avec l'inspiration réelle >, et n'entraînent aucun changement dans rasage spirituel des livres saints. Il s'agirait simplement d'admettre que Dieu a
Comme quoi Ernest Renan
a été, sans le vouloir
ni le savoir, un actif agent de révolution.
Commenta mit
Pexigèse
religieuse
à la mode.
parce que ce fait résumera tout, que Faction la plus réellement révolu* tionnaire qui se soit produite en France dans ces derniers trois quarts de siècle, c'est Ernest Renan qui l'a exercée. En vain peut-on arguer qu'il n'est pas une thèse rétrograde dont Renan, par suite de la pleine anarchie mentale où il vivait, n'ait entrepris la soutenance à certains moments. Oui, mais il a amené devant le grand public les questions d'histoire religieuse ; il a fait connaître à ce public qui ne s'en doutait pas les résultats de l'exégèse biblique ; et cela suffit à justifier le brevet d'agent, essentiellement efficace, de révolution, que je viens de lui décerner. Je ferai toutes les réserves que l'on voudra. Le fameux livre de Strauss avait été traduit; les écoles de Strasbourg et de Montauban avaient publié de fort estimables travaux. Seulement la Vie de Jésus de l'écrivain allemand était peu lue et assez mal comprise. On crut généralement que Strauss démontrait que le fils de Marie n'avait jamais existé, à peu près comme Dupuy qui place des mythes solaires partout, ou comme cet imitateur ironique de Dupuy qui établit par les mêmes procédés la non-existence de Napoléon. Quant aux écrits des Reuss, des Colani, des Réville, des Nicolas^ peut-être supérieurs par la valeur scientifique, nul ne les connaissait en dehors du petit milieu protestant qui lit les textes bibliques, si profondément étrangers au reste de la France. Four s'intéresser à la critique d'un livre, il doit vous être familier. Mais les choses changèrent d'aspect avec Renan. Il ne fit pas lire l'Ancien Testament par les Français, mais il poussa les gens c comme il faut > à se donner Pair de l'avoir lu. L'aimable romancier Amédée Achard disait devant moi à l'éditeur Michel Lévy, au moment où on apportait les premiers exemplaires de la Vie de Jésus dans la boutique de la rue Vivienâe : c Ça doit être rudement embêtant! > Six mois plus tard mon ami Achard n'eût pas répété ce propos, il était trop du monde pour cela. Or, tout le monde voulait avoir lu les études religieuses de Renan. Beaucoup même faisaient semblant de 'lire celles de ses prédécesseurs, qui trouvèrent dès lors, avec une facilité bien nouvelle, des libraires pour les imprimer. Renan se fit d'abord écouter de la société polie. Bientôt la foule suivit; et alors on l'entendit' comme s'il avait parlé du haut des toits. Renan n'est ni un grand historien, ni un penseur original, encore moins un philosophe. L'amitié passionnée que je lui portais ne m'a jamais abusé sur ce point. Mais son incroyable souplesse, son ouverture d'esprit étonnamment encyclopédique étant donné le peu qu'il savait, son sens admirable de l'élégance et de la beauté, sa faculté de tout absorber pour ensuite tout restituer sous des formes ravissantes, l'ont mis en état de rendre de tels
condescenda & employer « des méthodefl littéraires » imparfaites, même regrettables» mais appropriées à une époque grossière et peu développée. Cette subtile doctrine n'a pas eu de succès auprès des orthodoxes. Cest contre elle qu*est dirigée la virulente déclaration dont on vient de lire un extrait.
services qu'on peut signaler les plus grandes lacunes de cette riche intelligence sans craindre de la diminuer. Il nous a communiqué le goût éclairé et délicat des choses de la religion, précédemment traitées chez nous avec une pénible boursouflure, ou avec une plus fatigante scurrilité. Ce Yoltairianisme moisi qui exaspérerait Voltaire, Renan nous en a presque délivrés. On ne le rencontre encore que parmi les francsmaçons qui, eux-mêmes, n'existent plus que comme rouage électoral. Avec un talent incomparable, Renan a su aborder ces sujets sur un ton de supériorité élégante et dégagée par où, dès le début, il subjugua les gens € distingués > de toute catégorie. Il nous accoutuma ainsi à des manières de parler et d'apprécier dont l'e£Fet fut de transformer la positivité religieuse, jusque-là véritable terra incognita, en un terrain sympathique et familier. L'événement se produisit à la fois très dou* cernent et très vite. On vit les gens c comme il faut > se mettre à causer, librement et sans embarras, de matières qui, la veille, leur paraissaient exclusivement réservées aux bavards d'estaminet. Les libres penseurs, de leur côté, commencèrent à s'entretenir de ces mêmes questions sans satire, sans invectives, sans licencieuses plaisanteries. Je me flatte d'avoir, un des premiers, compris le revirement capital qui se produisait. On pourrait lire dans le journal la Gironde un compte rendu de Tunique leçon faite par Renan au Collège de France en 1862. Il porte cette épigraphe : Ce cours est une révolution. Je n'ai jamais eu le goût des grands mots, même quand j'étais journaliste. Ici, sauf les défalcations indispensables, l'expression était exacte. Avec une modération exquise, avec une distinction parfaite où la philologie et la poésie se mêlaient délicieusement, Renan venait de prendre le taureau par les cornes, en refusant d'admettre la divinité de Jésus. Cette vieillerie de l'esprit philosophique — qui traîne . partout, puisque le point de départ nécessaire de toute philosophie est l'exclusion du miracle et que l'existence d'un dieu-hoinme est le miracle des miracles — se trouvait, par le lieu où elle était prononcée, par l'accent, par la situation, par l'entourage, par les origines de celui qui la prononçait, éclater comme ime énorme nouveauté. Un partisan de la renaissance catholique disait récemment qu'après tout la question majeure c*est de croire ou de ne pas croire à la divinité de Jésus. Rien de plus contestable que cette proposition en pays protestant; en Amérique, par exemple, où le christianisme fait, sous le nom d'unitarisme et d'universalisme, des efforts prodigieux, non tout à fait stériles, pour reprendre vie en remontant par deçà le concile de Nicée. Mais en ce pays « françois > qui est le nôtre, et que la réforme protestante a laissé à peu près intact, le problème se pose bien tel qu'il vient d'être dit: Jésus est-il Diett, ou ne Vest-ilpas? C'est l'alpha et l'oméga de nos préoccupations religieuses. Renan, dès sa première parole de professeur officiel, le tranchait dans le sens négatif.
Il n'est pas besoin d'être versé à fond dans la psychologie de l'opinion
Et de ce qui s^ensuivit.
Retentissement
de
sa leçon publique
du 22 février 1862.
De la puissance de certains mots,
prononcés à un cet tain moment
età une certaine place.
Jésus officiellement
destitué
de sa divinité
par le Collège
de France.
Cet arfit confirmé
par un plébiscite
de librairie.
Chiffre de vente
de la Vie de Jésus.
Ces petits faits mesurent l'influence
de la critique biblique.
La ruine du biblicisme
traditionnel
a entraîné
celle
du théologisme
tout entier.
Impuissance
du Dieu
des philosophes
contre le nihilisme
religieux.
276 PETITS BSSAIS
publique, chez nous, pour comprendre qu'étant données les habitudes de réserve de Phomme, l'influence spéciale qui Tavait porté au professorat, les diverses circonstances qui caractérisaient alors la situation générale, le retentissement de cette parole dut être immense. On le vit bien lorsque, un peu plus tard, en i863, )e livre le plus demandé, le plus acheté, le plus répandu se trouva être un in-octavo, bourré de notes grecques et latines et racontant la vie de Jésus avec tout l'appareil de la critique historique et philologique. Ce n'est pas l'habitude en France de se disputer les publications de ce genre. Celle-ci fut tirée à plus de cent mille exemplaires. L'exég^âe était devenue à la mode ; plus qu'à la mode, populaire. Il fallut dégager l'in-octavo de ses surcharges bibliographiques et en faire un petit in- 18 à la portée des intelligences moihs développées et des bourses moins bien garnies. Quand on connaît la France, ces détails sont extraordinairement significatifs. Ils expriment la nature et la mesure de l'action de Renan. Ceux qui, au lieu d'essayer de les comprendre, nous disent que l'exégèse n'est qu'une débauche d'érudition dépourvue d'efflcacité, feront bien de retourner à leurs études de critique littéraire à la manière de La Harpe ou de Villemain. L'évolution religieuse, la philosophie sociale sont pour eux lettre close. L'histoire vraiment humaine n'est pas leur fait. Ils la voient comme Jean-Jacques voyait Zulietta, la petite Vénitienne : Zanetto, lascta le donne e studia la mathematica.
Le mouvement dont je viens de décrire les débuts en caractérisant l'initiative, consciente ou inconsciente, de Renan, a depuis lors, suivi son irrésistible cours. Sous des formes variées, à travers des canaux multiples, aidé par la liberté totale de presse et de parole ultérieurement survenue, il a pénétré partout. Petits bourgeois, petits propriétaires, petits patrons, les ouvriers, les femmes, peut-être les paysans, tous les rangs ont été atteints. L'émancipation du biblicisme traditionnel est devenue chose universelle. Av^c le biblicisme, comme il était inévitable en pays catholique, le déisme et le théisme ont été mortellement compromis. La pâle et exsangue divinité des métaphysiciens n'aura jamais chez nous de dévots sérieux. Même pendant les dix-huit années où elle fut officiellement prêchée avec Victor Cousin pour pontife, avec un clergé officiel qui comptait dans ses rangs des hommes tels que Jules Simon, on n'a point voulu d'elle. Ce ne sont pas les ligues contre l'athéisme qui feront du Dieu des philosophes un être vivant et agissant. L'athéisme est tout autant usé et théoriquement inférieur au théologisme. C'est en face du nihilisme religieux que nous nous trouvons, c'est-à-dire qu'une des fonctions de l'humanité qui lui est aussi essentielle que celle qu'accomplissent le foie ou le poumon risque de rester insatisfaite. Pour ma part, en dépit de la certitude doctrinale avec laquelle j'envisage l'avenir, il y a des heures où je me sens effrayé par la rapidité et l'étendue de cette ultime crise de démolition; car elle est évidemment suprême et finale. Je mesure la distance qui nous
Goo^^
Dangers de cette situation.
Vanité de toute tentative
d'un retour en arrière.
Que pour réveiller
la foi chu Us autres, il faut soi-mime
croire très ardemment.
sépare encore de l'entière possession du dogme nouveau par lequel seul l'ancien dogme pourra être remplacé ; et nos chances de franchir sans trop de dégâts cette tout à fait dernière mais très périlleuse transition me paraissent souvent bien petites. En tout cas, elles ne verront venir aucun secours du côté de ces débiles rétrogradateurs qui, doués euxmêmes d'une faculté de croire plus que vacillante, nous invitent néanmoins à maintenir et à restaurer la vieille foi. Une telle tâche exigerait la belle plénitude de confiance dont j'admirais tout à Theure l'expression dans Sulpice, à qui Martin en avait fourni le modèle. Nos donneurs d'avis en sont à mille lieues. Peut-être même fait-elle presque autant défaut à ceux-là qui, tout autrement résolus et préparés, défendent l'ancien culte par profession et obligation. Assurément ils croient aux vérités de ce culte dont ils sont les ministres ; mais pas à un deg^é suffisant pour rester préservés contre l'universelle contagion. A vrai dire, des croyants énergiques, étrangers au doute, ne soupçonnant pas même que le doute existe, jouissant comme Sulpice et Martin d'une calme et paisible solidité, il me semble qu'il n'en existe plus. J'ai étudié les apologistes de mon temps, je n'y ai pas trouvé la certitude absolue, sans paille ni fissure, qui amène les grands succès et dont Rabelais avait inscrit la formule au fronton de l'abbaye de Thélème :
Entrez; qu^on fonde icy la foi profonde.
C'est là un état d'âme qui a de nouveau changé de place. Martin et Martin et Sulpice Sulpice en présentèrent un spécimen irréprochable à une époque fort croyaient ainsi. ressemblante à la nôtre. Alors aussi le vieux culte était entouré de dévots. U avait pour lui la foule des gens pieux. Les conservateurs réclamaient son maintien au nom des ancêtres; et ce thème rendait éloquent et chaleureux le très sec et très ennuyeux Symmaque. Les philosophes n'avaient aucune peine à démontrer l'immense supériorité de sa culture sur la culture nouvelle. Les lettrés s'épuisaient en inventions ingénieuses pour le rajeunir et le mettre au goût du jour. Us firent des prodiges en vue d'établir que l'exégèse hostile, à laquelle la critique monothéiste avait soumis les anciennes théogonies, laissait intact le dogme de la pluralité divine et l'hellénisme ou culte des dieux. Un moment, tout ce passé, expurgé et remis à neuf, se galvanisa sous la main d'un empereur qui avait pour lui la jeunesse, le cœur, la probité, le génie. Les masses accoururent, heureuses de rentrer librement dans Ou plutôt comment la chère vieille ornière. Il y eut encore d'autres péripéties, longues, </ ^
douloureuses, qui retardèrent un dénouement attendu depuis plus de ^^"S^ ^^ P^^^' six siècles. Mais ce fut finalement la foi de Martin et de Sulpice qui l'emporta.
^ .^, „ ^ Lamonocratie
OmNBSQUB se SBOES APPBLLARI MALUBEUNT {Chr. II, 17, 4, 19). ^^ royauté
— J'appelle l'attention sur cette bizarre tournure de phrase où se re- des temps
fiètent les sentiments de Sulpice à l'endroit de la royauté . Les faits ne hellénistiques.
Comment
ce genre de foi
a disparu.
se passèrent pas tout à fait comme la Chronique le raconte. Le premier des lieutenants d'Alexandre qui prit le nom de roi fut Antigone» et il ne le fit qu'après avoir détruit la force maritime de Ptolémée Lagus. Il supposait que ce succès devait annihiler toute résistance. Ses rivaux, pensait-il, allaient s'incliner devant lui, et, du même coup, saluer en sa personne la royauté restaurée. Il se trouva loin de compte. Le Lagide, maître de l'Egypte, ne considéra nullement son infériorité comme irrémédiable parce quUl n'avait plus de flotte. Au contraire, dès que lui parvint la nouvelle qu'Antigone venait d'être proclamé roi, il n'eut rien de plus pressé que de se faire décerner la couronne par ses troupes. Les deux autres diadoques, Lysimaque de Thrace et Cassandre de Macédoine, imitèrent cet exemple qui, bien plus naturellement encore, fut suivi par Séleucus que déjà les c barbares » avaient coiffé du diadème. Je signale ces faits comme prodrome tout à fait primitif d'une évolution politique sur laquelle on a vu plus haut que Sulpice portait une appréciation très erronée. L'année du partage final de l'empire d'Alexandre est appelée par quelques-uns c l'année des Rois >. Elle marque, en effet, la clôture de cet ancien régime républicain qui avait présidé à la période Mépris de Sulpice la plus brillante de l'Antiquité. La royauté, dit Droysen, — la monopour le mouvement craXie^ aurait-il dû dire pour parler plus exactement, — « fut l'idée qui préludait motrice du temps, la forme qui servit à faire sortir des ruines de l'ancien ordre de choses de nouveaux organismes politiques. » (Histoire de r Hellénisme, t. II, p. 487 de la traduction.) C'est sur ce plan de concentration que se réglera plus tard le mouvement réorganisateur accompli par la grande entreprise romaine. Il se composait essentiellement d'un chef militaire éprouvé, d'une armée permanente ou professionnelle ne connaissant que son maître, enfin d'une légende religieuse plus ou moins plausible et populaire, en vertu de laquelle le souverain se faisait rendre un culte et consacrait son pouvoir en se plaçant au rang des dieux. La fabrique impériale romaine reproduira fidèlement ces trois caractères, lesquels étaient profondément antipathiques à Sulpice. De là, cette formule méprisante: Reges se appellari maluerunt.
à l'impérialisme romain.
Le second Plerique... longa russum page gorbupti (Chr. II, 17, 5, 25). peiiimiime — Les opuscules de notre auteur laissent voir une tendance constante à de Sulpice. adopter le point de vue pessimiste, et j'ai fait remarquer que cette ten- L'histoire dance se manifestait sous trois formes différentes, dont la première et pessimiste. aussi la plus générale a été analysée et appréciée dans un petit essai du tome I®', intitulé : I^s trois pessimismes de Sulpice. Le texte, placé en tête de la présente note, — il a plusieurs équivalents que l'on va successivement signaler — attire notre attention sur la seconde manière de Sulpice d'exprimer son peu d'admiration pour la situation faite à l'homme dans le monde et pour les qualités dont il est doué. On pourrait les résumer ainsi: l'homme a une nature tellement mauvaise; il est d'ailleurs si peu fait pour le bonheur, que lorsqu'il atteint les conditions
de prospérité et de puissance qui engendrent la sécurité et la paix, cet état de choses, en apparence si souhaitable, tourne immédiatement contre lui et le rend pire qu'il n'était. Ce second pessimisme de Sulpice, que ^'appellerai historique ou politique, n'échappe pas, non plus que son pessimisme moral, à l'accusation de banalité. Les termes dont il se revêt sentent déplorablement la platitude et le lieu commun. Mais j'ai assez exposé les raisons qui donnent un prix relatif à l'examen de ces formules, en elles-mêmes parfaitement vides, ainsi que leur rapport étroit avec la situation mentale de la fin du iv« siècle, pour me dispenser d'y revenir. Elles soulèvent d'ailleurs des questions d'un incontestable intérêt général.
Ainsi, on avait pu remarquer chez les écnvains chrétiens quelque chose comme une habitude de ne distinguer dans la race humaine que les signes indiquant la fatigue, l'usure, l'épuisement. Cela résultait d'abord de certaines paroles de Jésus, fortement accentuées par les apôtres; et nous retrouvons ici cette croyance à la fin prochaine du monde dont j'ai déjà signalé l'influence inévitablement déprimante. Mais il est bon de dire que la mode littéraire joua aussi un rôle en cette question. Le fait de se convertir au christianisme n'abolissait point l'envie de passer pour savoir bien écrire et bien parler. Au iii^ et au iv« siècle, tous les protagonistes du nouveau culte sont plus ou moins « gendelettres > ; ils le sont plus que moins; et Martin de Tours ne fut parmi eux qu'une très notable exception. Or, la donnée du monde finissant étant éminemment propre à certains efiPets, comme on les aimait alors, ce thème acquit très vite une grande popularité. On en faisait volontiers la matière de discours et de tractatus. Le type parfait du genre, c'est une lettre que Thascius Cyprianus, d'abord rhéteur célèbre, puis évêque de Carthage, adressa vers l'an 25o à un certain Démétrianus, autrefois son ami, et qui était resté fidèle à ce polythéisme que lui, Cyprien, avait abandonné. On sortait alors d'une terrible peste dont les ravages, très grands en Afrique, avaient été presque universels. Selon une coutume dès longtemps établie, à chaque malheur public, les païens s'écriaient : « ce sont les Dieux négligés et outragés qui se vengent; > tandis que les chrétiens expliquaient le désastre par le refus d'adorer le vrai Dieu. En conséquence, Cyprien prétend démontrer à Démétrianus, non seulement que la peste (mortalitas) récemment survenue doit être mise sur le compte de la colère du Dieu des chrétiens ^ mab aussi que la décadence générale du monde n'a pas d'autre cause. Cette décadence, il la décrit en termes tout à fait terrifiants : « La terre, affîrme-t-ily penche vers son déclin. Ce n'est pas assez de dire qu'elle est vieille: elle est décrépite; le printemps a perdu sa douceur, l'été sa
I . Non quod Dii vestri a nobis non coluntur, sed quod a vobis non colitur Deuê natter, (Episiula, 4, ad Demeirianum, page i3o de rédition d'Amsterdam, 1700.)
Banalité
apparente
des vues de Sulpice
en cette matière.
Intérêt réel
des questions
qu'elles soulèvent.
De la prétendue usure physique
des races occidentales.
La fin du monde,
le goût
de la déclamation
et les habitudes
du plagiat.
Le pessimisme
comme moyen
de polémique
religieuse.
Epuisement
général
de la force vitale
dans le monde
selon Cyprien,
28o PETITS ESSAIS
chaleur, l'autonuie sa fécondité; les sourdes d'eau sont près de tarir; il n'est pas jusqu'aux mines et aux carrières d'où l'on extrait l'or, l'argent et le marbre qui ne deviennent improductives. Quant aux hommes, leur affaiblissement est pire encore; pour eux, la vieillesse commence au berceau; les enfants naissent chauves ^»
Encore Le savant et d'ordinaire très judicieux Georges Ebert se laisse aller
le rajeunissement à prendre ce langage au sérieux ; jusqu'à y voir une preuve de la décadu monde ^jence physique des peuples occidentaux à la fin du Haut Empire ; et le
le sang germain, ^^^^^ ^'^ solidement attesté, lui paraît c représenter une circonstance décisive dans le développement historique du monde » ^. Vous reconnaissez ici, sous une forme un peu plus précise, le fameux avènement des races germaniques comme chargées de personnifier la nouvelle civilisation. J'ai dit ce que j'en pensais; je n'y reviendrai pas. Mais, quant à ce qui concerne l'écrit de Cyprien, considéré comme établissant par des faits matériels et bien déterminés — la calvitie des enfants et l'épuisement des mines d'or et d'argent, je suppose, — la dégénérescence universelle, je me permets d'affirmer qu'il ne s'agit que d'une pure déclamation d'école dont la boursouflure africaine saute aux yeux
Que la description les moins prévenus. En tout état de cause, il faut toujours se beaucoup de Cyprien défier des descriptions de cette espèce ; surtout chez les écrivains des
n'estqu'unexercice me et iv« siècles, époque où la stérilité littéraire poussait à l'abus des ti d^Dm artifices de rhétorique et aussi au plagiat. Dans le cas actuel, l'auteur
d'Halicarnasse. ^^ ^^ lettre à Démétrianus avait certainement sous les yeux im passage du livre I^^ des Antiquités romaines où Denys d'Halicarnasse raconte
I. Quodcumque nunc nascitur, mundi ipsius senectute dégénérât»,, singnla in mundo coepisse déficit quando toius ipse jam mundus in defedione sU et fine.,, et hoc scias esse praedictum, in novissimis temporibns multiplicari mala et, appropinquante jam judicii die, magis ac magis in plagas generis humani censurant dei indignanter accendi. Inanité biologique 2, Ebert ajoute: cLes Romains et les peuples italiques, en perdant la force et physiologique morale, avaient perdu la force physique. > {Litt. lat. chr., 1, 73.) Cela, fût-il de cette thèse, admis, ne suffirait pas. Il faudrait pouvoir en dire autant des peuples de l*Espa* gne, de la Gaule, de la Bretagne et de la portion romanisée de la Germanie, car tous ils étaient devenus aussi Romains que les Italiens. Mais la vérité, c'est que la perte de la force physique est une assertion gratuite. Ce qui avait été réellement perdu, c'est l'envie d'employer cette force à certaines œuvres que, précédemment, on exécutait avec entrain et qui avaient cessé de plaire. Ce n'est pas du tout la môme chose. Végèce, De Re militari, contemporain de Sulpice, dit très bien que le métier militaire était devenu vil et inférieur ; mais il se garde d'expliquer ce fait par une diminution de capacité musculaire. Quand les cavaliers demandèrent à ne plus porter la cuirasse, ce n'était pas qu'ils fussent trop faibles pour en supporter le poids : c'est qu'ils sont indisciplinés, qu'ils ne veulent plus se contraindre et que le moyen de les contraindre fait défaut. Rien de plus inexact, biologiquement parlant, que ces prétendues explications de choses, purement sociales et morales, par la physiologie. Au surplus, là où il y eut mélange da sang germain avec le sang romain, ce ne sont pas les Romains qui en profitèrent; ce sont les barbares qui furent améliorés.
Goo^^
NOTES ET NOTULES 28ï
la terrible et mystérieuse façon dont les Pélasges disparurent de la surface de la terre. Je veux reproduire ce curieux morceau presque in extenso afin que chacun puisse constater Pimitation. Denys, s* appuyant sur un historien dont Pœuvre est perdue, Myrsile de Lesbos, expose comment, sous le coup d'une malédiction divine, et alors que les peuples pélasgiques étaient pourtant en pleine prospérité, c on vit les fruits sécher sur les arbres et tomber avant que d'avoir atteint leur maturité ; les semences, destituées de sève, ne pousser que des pailles arides et dépourvues de grain; la terre manquer de pâturage et laisser les troupeaux sans nourriture; les eaux corrompues ou desséchées 'usque dans leurs sources ne pouvoir fournir de boisson. Le fruit des femmes et des animaux eut la même destinée. Les unes et les autres n'enfantaient que des masses informes ou, si ce qui naissait de leur sein était animé, il périssait à l'instant. La plupart même des mères trouvaient la mort dans leur fécondité ; et celles qui échappaient au danger avaient le cruel déplaisir de ne mettre au jour que des monstres ou des enfants si imparfaits qu'ils ne méritaient pas le soin de les élever. Les hommes ne furent pas exempts de la disgrâce commune. Diverses maladies d'une espèce extraordinaire jusqu'alors incoimues portaient partout un poison mortel ; et ceux que la vigueur de Tâge eût dû soutenir contre la force du mal se trouvaient les plus maltraités. >
Je crois que si M. Ebert avait ttmi compte de ce singulier fragment, il n'aurait pas pris la description de Cyprien comme un témoignage précis et circonstancié de ce qui se passait dans l'Empire romain au ni^ siècle. Maintenant, cette question de littérature écartée, il reste toitjours un fait incontestable : c'est que, pour tous les écrivains anciens, la paix^ prolongée et la prospérité tnatérj^l]^ q^l'^H^ amène^ éllî^^t toujours et inévitablement suivies d.^un e corruption ^mortelle, et^'unp d^cl^^iyice irrémédiable. L'existence pacifique est contre nature, pen- Sur les efets saient-ils; et ce poinfcle vue se retrouve pendant toute l'Antiquité. A inivitablment vrai dire, sa justification ressortait alors d'une observation exacte des f^^ faits. Les très petits États qui arrivent à la vie politique dans cette ^ans l'arolauiti période de l'histoire de l'ancienne Europe s'organisent avec l'unique objet d'attaquer leurs voisins pour les soumettre. Il ne s'agit pas d'un simple penchant, mais d'une nécessité, laquelle découle, entre autres sources, de l'insurmontable répugnance de l'homme pour le travail continu. S'emparer du travail des autres ou de leurs personnes pour les faire Que cette opinion travailler, c'est le premier effort de toute activité humaine. Un début était alors légitime par le travail libre et spontané ne se vit jamais. S'il s'était produit, il *' commau eût été aussitôt anéanti. Tout développement par l'industrie était donc ^^^^^J^f'^^impossible. Le régime antique, se trouvant ainsi essentiellement fondé sur la guerre et la conquête, tout ce qui aurait pu compromettre l'éner- ^e belliqueuse devenait inévitablement une source de malheur et de mine. Le type le plus connu de l'application de cette règle est le désastre justement célèbre des Sybarites. En moins de cent ans, les colons
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Histoire typiqiu achéens établis vers la fin du vi« siècle, entre le Crathis et le Sybaris, de Sybaris, sur la rive œnotrienne, avaient élevé un véritable empire, embrassant les deux côtés de la péninsule. Maîtres des peuples semi-sauvages de cette région, ils pouvaient, outre leur colossal conmierce, former et nourrir des armées de trois cent mille hommes. Ce que de tels résultats, obtenus dans un pays malsain et parmi des populations féroces, supposent d'énergie déployée contre les hommes et contre la nature, est incroyable. Seulement les Sybarites, si rapidement élevés à une fortune prodigieuse, la perdirent plus rapidement encore, faute d'avoir montré dans la prospérité des vertus égales à celles de leur période héroïque. Le luxe, l'amollissement, l'ivrognerie, en les démoralisant, les conduisirent à une destruction totale. Cet épisode, dégagé de beaucoup de fables absurdes, n'a jamais été raconté d'une façon plus mo-' deme que par François Lenormand, auprès de qui j'ai passé d'agréables journées quand il cherchait dans la maremme du Crati (le fleuve que les Crotoniates firent passer sur la ville par eux détruite) le site de Sybaris ^ Au IV* sikUy Tel était l'antique train des choses. Mais, au temps de Sulpice, il
cet état de choses avait déjà reçu d'assez profondes modifications. Depuis plusieurs ^"^'^ siècles, le régime de la guerre universelle et permanente, graduelle-
eaucoup c g . ^^^jj^ ^^ transformait en un régime très différent, conséquence du groupement des peuples méditerranéens, dont les armes de Rome avaient formé un faisceau unique. Dans ce nûlieu, solidement unifié, où les révoltes étaient, sinon nulles, du moins très rares, il ne s'agissait pas d'attaquer, mais de se défendre. La guerre n'avait plus pour objet de Mais Sulpice conquérir; elle ne visait qu'à maintenir. Seulement, les révolutions de
ne s'en doute pas, ce genre ne sont jamais très visibles pour les contemporains. L'ancienne maxime sur la paix corruptrice se répétait toujours. Sulpice la redit pour son compte avec une assez fatigante monotonie. Il s'en sert comme d'un brocard d'école, cadrant bien, d'ailleurs, avec sa manière chagrine et attristée de juger les affaires humaines. Écoutez plutôt :
Quand tout est calme à l'intérieur et que les ennemis de l'extérieur sont domptés, les Hébreux, maîtres de Chanaan, commencent aussitôt à commettre les excès les plus blâmables, car tel est toujours l'inévitable résultat de toute prospérité humaine, dit notre auteur au chapitre 24 du livre I de sa Chronique : ut semper fieri secundis rébus solet. Ces mêmes Hébreux ne s'adonnent, sous les premiers Juges, à un crime très abominable, l'adoration des idoles, que parce qu'ils ont joui d'une trop longue paix : corrupti longae pacis malo. Un autre jour, il leur vient l'idée, tout à fait vicieuse aux yeux de Sulpice, de passer du régime démocratique au régime monarchique. Qui donc a pu leur
I. Cf. La Grande Grèce, paysages et histoire » t. I«', p. 231-327. Lenormand disait que sous les cinq ou six mètres de limon de Tembouchure du Crati il y a une Pompéi plus antique de sept siècles et immensément plus riche, qui gît là, conservée dans la boue, comme la Pompéi de Campanie était conservée dans les cendres.
suggérer ce dessein pervers, sinon la tranquillité et le bonheur dont ils jouissaient : secundis tranquillisque rébus, corruptis consiliis, les pensées corrompues naissant inévitablement dans les périodes heureuses et tranquilles. Sulpice continue sur ce ton aussi souvent que Toccasion s'en présente et sans beaucoup varier sa rédaction. Ainsi, David étant Ilvoitdans la paix arrivé au sommet de la prospérité pacifique : florentissimum regnum in ^ 'oura pace (38, 5), il est indispensable qu'il commette quelque mêlait. Effective- ^* ^^"^. ment, sa conduite est telle qu'elle attire l'ange exterminateur et que ^[t^porieine^ 70,000 hommes sont mis à mort. Salomon, à son tour, est comblé de de tous les maux, biens, florens opibusy et ne compte que des amis. Il va donc mal faire; mime de r hérésie, c'est dans l'ordre des choses : quique semper ordo rerutn est (40, 4). Sous les Séleucides, les Juifs n'auraient qu'à jouir des bienfaits de l'ordre et de la paix, mais, précisément, ces bienfaits sont autant de poisons; corrompus par eux, plerique longa pace corrupti, les Juifs s'avisent de se faire païens. J'ai placé ce passage en tête de la présente note ; mais il y en a un autre infiniment plus curieux auquel j'aurais dû donner la préférence. C'est le sujet auquel il s'applique qui fait sa singularité. Sulpice raconte que la résistance des marty^rs Ta emporté. Les empereurs se sont reconnus vaincus. La persécution a pris fin. Il semblerait qu'il n'y ait plus qu'à célébrer ce beau triomphe. Vous ne con- Cest de la paix, naissez guère la monomanie pessimiste. Sans doute Sulpice constate la ^t d'elle seuU, victoire^ mais c'est pour aussitôt signaler le péril qu'elle recèle, un ^aytné péril infiniment plus atroce que tous ceux qui l'ont précédé, longe atrocit4s, celui de l'hérésie, et c'est la paix qui le fait naître : illa pace ^eneratum (35, i).
Ainsi, selon notre auteur, la paix est l'origine de tous les maux. Cette Comme quoi doctrine prend aujourd'hui pour nous un caractère tout à fait paradoxal, ^f'^' manière Il ne faudrait pourtant pas aller jusqu'à croire qu'elle fat toujours aussi m^rPhistoire dépourvue de fondement qu'elle nous paraît l'être aujourd'hui. Chacun autrefois pourra en iuger si je constate qu'hier encore, je veux dire à la fin du t exacte siècle dernier, un écrivain philosophe, un esprit exceptionnellement physionomie ouvert et éclairé, en possession de tout ce que la culture de son temps ^" choses, avait de plus raffiné tant en Angleterre qu'en France, Edouard Gibbon, parlait exactement comme Sulpice. L'opinion semblait pourtant avoir été radicalement renversée en cette matière. Toute la philosophie des encyclopédistes est comme une malédiction contre la guerre, source de misères infinies, et une ardente apologie de la paix, mère de presque tous les biens. Jamais on ne fut plus pacifique qu'à la veille des grandes luttes qui allaient noyer l'Europe dans le sang pendant vingt -cinq années. Or, voici comment s'exprime Gibbon après avoir tracé un Au dernier siècle, tableau, d'ailleurs passablement exagéré, de la prospérité dont îouissait Gibbon VOrbts Rotnanus sous les Antonins : la soutenait
encore,
€ Att milieu de cette félicité générale, Pœil d*un contemporain n'aurait pu discerner les causes latentes de décadence et de corruption ; mais la paix prolongée
et la régularité de VadministraHon avaient introduit un poison lent et secr dans les entrailles de l'empire '. »
Ce langage est véritablement remarquable, étant donnée sa date. L'école économique venait de faire prévaloir des vues tout à fait contraires. Elle représentait les mœurs pacifiques et la régularité gouvernementale comme seules capables de procurer la prospérité aux Ignorance nations. On commençait à entrevoir, un peu vaguement, il est vrai, cette où il était loi historique désormais pleinement élucidée par Auguste Conte,— de la théorie j»ç^ jj donné plus haut l'esquisse, — et qui se résume ainsi : l'activité ré medéfnsif ^^^^^^9 d'abord guerrière et conquérante, se fait ensuite défensive pour devenii' finalement et irrévocablement industrielle. Dans l'anti- Que la guerre quité, en effet, la guerre est l'exercice principal, sinon unique, de Péneret son corollaire gie humaine ; elle s'appelle d'abord la chasse aux animaux, elle devient Pesclavage bientôt la chasse à l'homme, pour finalement se transformer en la vraie triomplur fi^^^^» c'est-à-dire la conquête, laquelle ne peut surgir que lorsque des de la paresse groupes importants et résistants se sont formés. Il est sans exemple humaine. qu'au début on ait connu un autre moyen de s'approvisionner qu'en réduisant des êtres humains à travailler par contrainte. L'homme primitif est incapable d'accomplir une tâche régulière autrement que par L'horreur la force. C'est ce qui fait dire à Hume, dans un de ses écrits les plus du travail continu, profonds, que si Dieu avait bien voulu nous exempter de ce vice de la '^^''-^^J^'""^'^, paresse ou le rendre moins universel, la civilisation, qui est venue si caractère humain, ^^^ ®^ ^'^^^ ^^ partage que d'une minorité, serait arrivée plus tôt et se serait beaucoup plus répandue'. Au lieu de cela il nous a fallu partout subir la dure école de l'esclavage pour nous plier au labeur quotidien. Les guerriers seuls Les races laborieuses ont toutes commencé par la vie guerrière, laquelle ont pu former s'accompagne indispensablement de la servitude personnelle; et c'est des travailleurs ^^ ^^ ^^^^ q^^ servitude et guerre peuvent être considérés comme le ^ vestibule de nos premiers progrès. On chercherait vainement le long de
l'histoire une communauté ayant débuté par l'activité industrielle spontanée et libre. Avec un semblable point de départ, l'idée d'une vie paisible ne pouvait se présenter à l'esprit. On parlait de la paix comme d'une aurore entrevue au début des temps et aussitôt éclipsée. Chaque groupe devait être toujours prêt à l'attaque, certain qu'il était de se voir sans cesse attaqué. Lorsqu'un peuple, enrichi par ses victoires, se laissait endormir aux douceurs de l'aisance et de la tranquillité, il en était bientôt puni, sa richesse même aiguisant les convoitises de voisins
1 . It «H» scarcely possible that ihe eyes of a contemporary should discover, in the public felicity, the latent causes of decay and corruption, This long peace, and the uniform govemment of the Romans introduced a loto and secret poison into the vitals of the empire (Décline and fall, t. V, chap. 22).
2. € Allmost ail the moral as well as natural evils of human life arisefrotà idleness.,. Nature has so contrived the frame of man, thait nathing but the most violent necessUy can oblige him to labour» > (Hume, Dialogue coneerning natural religion, XI.)
RÔU hautement civilisateur de la guerre de conquête.
pauvres et robustes dont son propre amollissement rendait l'attaque plus redoutable. Dans le monde grec, les exemples sont plus nombreux qu'ailleurs — par suite de la plus grande intellectualité — de peuples d'abord très actifs, puis succombant pour avoir voulu jouir du fruit de leurs efforts. Là est la clef de cette continuelle série de luttes qui, à mesure que la civilisation se développe, prennent l'apparence d'une poursuite de la domination universelle. Athènes et Sparte y parvinrent, tour à tour et partiellement, sous la forme d'une hégémonie exercée le long des rives de la mer Egée, sur l'Archipel et sur l'Euxin. La merveille des Romains, type directement opposé aux Sybarites, c'est qu'ils ne voulurent jamais connaître le repos, comme s'ils eussent compris qu'il fallait conquérir pour ne pas être conquis. C'est la mise en œuvre de l'énergique hexamètre par lequel Lucain caractérisait le plus typique d'entre eux, Jules César :
Nil actum reputans si quid superesset agendum.
Quand l'énergie de Rome eut mené à bonne lin la grande incorporation méditerranéenne,— le but fut même regrettablement dépassé,—- l'empire se trouvant avoir les mêmes limites que la civilisation, les choses commencèrent à changer. Jusque-là le régime industriel ne s'était fait jour que très secondairement et, la plupart du temps, sous la forme de l'esclavage. Son succès n'aurait pu fournir une suf&sante compensation aux dangers que la perte de l'esprit militaire engendrait inévitablement. Mais quand la civilisation fat unifiée et n'eut plus à se défendre que contre la barbarie, les luttes entre civilisés ayant pris un caractère très différent, on put prévoir que le travail pacifique allait devenir la préoccupation majeure de la fraction la plus avancée de l'humanité. La guerre, au lieu d'être permanente, ne serait qu'exceptionnelle; en tout cas, elle aurait toujours un but de protection, non d'agression. Tel fut, en effet, le premier moment de la < période défensive », car c'est là le us voies d la paix nom que l'on doit donner à la vie européenne pendant le moyen âge. et d l'industrie. Au cours de cette période, se construit peu à peu le régime industriel aujourd'hui définitivement prépondérant.
Il y a dans le Faust de Gœthe une scène fort plaisante où des bourgeois de petite ville, confortablement attablés en plein air, à la campagne, un jour de fête, devisent naïvement sur les affaires publiques. «Je ne sais rien de plus agréable, dit l'un d'eux, que de parler, le dimanche, de guerre et de bruits de guerre, tandis que là- bas, très loin, en Turquie, les armées sont aux prises. On boit son petit verre; on regarde les barques sur l'eau ; puis, le soir, on revient gaiement à la maison, en bénissant la paix et les temps de paix. » Cette béatitude I tranquillement égoïste qui fait de la guerre un spectacle agréable parce / qu'on ne risque pas d'y être personnellement mêlé, est une sensation / toute moderne. Le monde antique ne la connut pas. Il n'avait pas plus l'idée de la cessation possible de la guerre que de l'interruption du
Elle a produit
l'incorporation
romaine,
et celle-ci a ouvert
Lt goût mouvement des astres. C'est pourquoi la fermeture du temple de Janus, et la confiance gQug Auguste, cette Romana Pax, comme rappelle Sénèque {De Prodans la patx, yidentia, 5, 3), frappa si profondément les hommes éclairés. On eut caracUristiaue ^'"i^^^on qu'une phase de tranquillité universelle et assurée venait de la vie moderne. ^^ s'ouvrir. En fait, étant données les notions d'alors sur l'étendue de notre planète, cela n'avait rien de trop exagéré. Il est clair que si le travail d'incorporation, au lieu de n'absorber que le cinquième du monde connu, en avait embrassé la presque totalité, la guerre, sous sa forme conquérante, était finie. Il n'y aurait plus eu d'autre activité belliqueuse que celle qui se manifeste, de loin en loin, entre voisins, d'accord sur les points généraux et ne pouvant connaître que des motifs de querelle partiels, accidentels et, d'ordinaire, promptement réglés. Comme il arrive toujours, l'apparition de cette séduisante image du lointain avenir impressionna beaucoup plus fortement le i^c siècle que ceux qui suivirent. Il y eut bientôt, d'ailleurs, des actes accomplis en sens inverse, tels que la tentative de Trajan, pour donner de l'extension , aux frontières fixées par Auguste. Ces essais furent vite condamnés et
abandonnés. Mais, d'autre part, il suffit des efforts des barbares, inévitablement et périodiquement renouvelés, pour ébranler la confiance complète qu'on avait d'abord ressentie quant à la solidité et à la durée Dès le /K< siècle, de la paix. Cependant ce serait une erreur de croire que cette confiance M peut entrevoir avait totalement disparu. J'ai déjà signalé le curieux passage d'Ammien cette disposition. MarcelUn, célébrant — en 38o — la rassurante stabilité « du temps présent». C'est bien là une preuve que le caractère tout nouveau des guerres qui se faisaient et leur portée purement défensive n'échappaient pas aux esprits attentifs. Les indices qu'on en peut fournir ne sont point très nombreux, sans doute. En voici un pourtant tout particulièrement intéressant, car il provient d'un homme dont les préoccupations n'étaient rien moins que portées vers l'optimisme paresseux et satisfait. Je veux parler de Jean Bouche-d'Or, le remuant et hardi lyun archevêque de Constantincple. Il avait très bien compris que le régime passage curieux de la guerre perpétuelle venait de prendre fin ; et comme ses notions de . /'^ géographie étaient assez pauvres, — cette question de géographie, je le
^^^^ cilibrant ^^ "^P^^®» * ^^i son poids, — il n'hésite pas à dire que ♦ sur toute l'étendue l'avènement qu'éclaire le soleil», depuis le Tigre jusqu'aux îles Britanniques, en définitif Libye, en Egypte, en Palestine, tout l'Empire vit dans la paix. Plus de de la paix, ces luttes et de ces désordres renaissant partout et sans cesse. Chacun jouit d'une telle tranquillité qu'on a désappris le métier des armes: € paisiblement établis à l'intérieur des villes, derrière nos murs, nous apprenons de loin les événements militaires; et, tous, nous vivons en Cest attribuer liberté, délivrés de ce service si pénible ^ > Ne croiriez-vous pas enau christianisme ce qui est Pauvre
du romanisme. i* < Les villes jouissent d*an doux loisir et ne savent que par ouî-dire qu'il y a des guerres. Le Christ aurait même pu supprimer les derniers vestiges de Tancien état de choses : il ne les a laissés subsister que pour avertir les négligents et les
tendre le bourgeois de Faust? Où trouverait-on mieux décrit que dans ces paroles prononcées à la fin du iv« siècle, ce régime défensif, dont je parlais tout à Phèure ? Peu importe que Chrysostome fasse honneur à rinfluence chrétienne des résultats que Pœuvre séculaire des Romains avait seule rendus possibles. Cette paix, suite immédiate du système des armées permanentes, lequel système était un des fruits de la conquête méditerranéenne persévéramment, sagement et humainement accomplie, n'a rien à voir avec le christianisme. Mais si Téloquent évoque se trompe, quant aux vrais promoteurs d'un tel progrès, il voit très clairement que c'est un progrès; il en saisit la nature et il dit en quoi il consiste. La situation nouvelle, surgie dès Paube de l'Empire, et déjà afifermie lorsque déclinent les destinées impériales, il la discerne avec sagacité et la loue sans réticence. N'est-il pas curieux qu'un chrétien exalté, trop exclusivement préoccupé d'habitude des choses célestes pour bien apprécier les faits de ce monde, ait su juger aussi sainement la prétendue décadence à laquelle Gibbon assigne une si bizarre origine? Gibbon en place, effectivement, le début sous le règne de Commode, non pas parce que le fils de Marc-Aurèle — ce qui, à la rigueur, se comprendrait — fdt un être méprisable, sans intelligence et sans honnêteté, mais parce que le système de conquête, déjà suspendu à partir de Trajan, se vit définitivement abandonné à la mort du dernier Antonin. Il ne vient pas un seul moment à l'esprit de cet écrivain philosophe que ce qui se passe alors est la conséquence inévitable et l'effet, d'ailleurs aussi indispensable que précieux, des événements antérieurs. Marc-Aurèle et Commode n'y sont pour rien. Mais pour voir cela. Gibbon est bien trop préoccupé d'établir que tout va de mal en pis, par le seul fait que les idées chrétiennes triomphent. Selon lui, un de leurs résultats les plus funestes a été l'émasculation des peuples et la suppression de l'énergie militaire. Son grand ouvrage, si remarquable d'ailleurs, se trouve ainsi, du commencement à la fin^ faussé et gâté par cette vue préconçue qui lui fait apparaître l'ère nouvelle sous un aspect fâcheux et déplaisant. Tant il est vrai que la science, l'érudition, l'intelligence,^ même la probité d'esprit, peuvent être rendues stériles par un simple parti pris de blâme et de dénigrement. On ne comprend bien l'histoire que si on la regarde avec sympathie.
Il est certain qu'à la date indiquée par Gibbon, les Romains avaient commencé à déchoir. Mais, mises à part les causes de cette déchéance, il faut voir en quoi elle consiste et comment elle se délimite. Je l'ai
Mais au fond
il y voyait plus clair qut
Sulpice et que Gibbon,
Comme quoi,
pour bien écrire
l'histoire,
il faut aimer
etyinirerU passé.
amener à résipiscence. Les incursions des barbares sont uniquement faites pour tenir en éveil ceux qu'une paix parfaite endormirait. » J'emprunte, en la modifiant un peu, la traduction de ce texte au Saint Chrysostome de M. Aimé Puech, p. 3o6. C'est un indice infiniment précieux de ce qu'aurait pu être une théorie du progrès chrétien, si le nouveau culte avait réussi à se dégager du cauchemar de la fin prochaine du monde. Je prie qu'on rapproche l'opinion de Chrysostome sur l'insignifiance des incursions barbares de ce que je dis supra p. 246 de Synesius.
Que nous
ne reconnaîtrons
jamais assez
les bienfaits
de
Pœurre romaine.
Comment Sulpice
ne sut pas
la comprendre
précisément
parce ^* il en avait
trop profité.
Qu'il voit Rome
où elle n'est plus,
et qu'il ne sait pas
lavoir où elle est:
en Espagne,
en France,
en Angleterre.
Son pessimisme
historique est donc erroné
et injuste, on verra plus loin qu'ila^enfutpas
de mime
de son pessimisme
religieux.
déjà remarqué, et il ne faut pas se lasser de reproduire une observation, qui, mise en sa vraie place, suffit à dissiper de très grosses et très persistantes erreurs: ce sont les seuls Romains de Rome qui s'affaissent alors et diminuent. Au même moment où ces anciens maîtres du monde, gorgés de richesses, blasés de pouvoir et n'ayant plus de but élevé à atteindre, tombent dans l'avilissement, les Romains de cette «plus grande Rome» qu'ils avaient si vigoureusement construite, ceux qui vivent en Espagne, en Gaule, dans les îles Britanniques, loin de déchoir, sont, au contraire, en train de monter et de prendre la tête de la civilisation. Les noms illustres de la période impériale sont presque tous des noms € provinciaux ». Étrange décadence où les groupes qui s'appellent les Espagnes, les Gaules, les Bretagnes, naguère encore plongés dans une confuse sauvagerie, fournissent à Rome des savants, des poètes, des philosophes, des généraux et se préparent ainsi à devenir l'Espagne, la France et l'Angleterre. La ville étemelle baisse et diminue. L'Europe surgit et revêt ses premiers linéaments. Or, le fait est plus particulièrement visible dans cette Aquitaine de laquelle on disait alors qu'elle était l'Italie autant que l'Italie même. Pourtant Sulpice n'en a aucun soupçon. Mais je ne me suis pas engagé à montrer qu'il fut toujours judicieux et sagace. Trop content si je puis dire, quand mon enquête critique sera close, qu'il le fût quelquefois. Dans le cas actuel, son excuse, c'est que, la prospérité résultée de la conquête l'ayant égalé lui et ses compatriotes aux citoyens romains, il pense et parle comme s'il était Romain. Il gémit sur la déchéance de sa patrie politique. L'immense transformation accomplie, depuis l'avènement de l'Empire, dans sa patrie locale, lui reste indifférente ; et cette Pax Romana dont les conséquences ont été si fructueuses, lui apparaît comme une pitoyable rétrogradation. Je puis ajouter qu'en pensant ainsi il ressemble à tous les hommes distingués de son temps. Il n'y a donc pas lieu de lui trop reprocher ses fausses appréciations sur la perte de l'esprit militaire, non plus que le pessimisme historique qui en découle. C'est pour excuser mieux encore son manque de discernement que je l'ai rapproché des vues exprimées par Gibbon sur le même sujet, quatorze siècles plus tard. Au surplus, dans le nombre des vues désolées qu'expose Sulpice, il en est une aussi profonde que juste : c'est celle qui l'amène à qualifier l'hérésie, c'est-à-dire la lutte intestine, opiniâtre, acharnée, négation de toute discipline morale, obstacle dressé contre la reconstruction religieuse et sociale si urgente, comme un péril « plus atroce » de beaucoup que la persécution. — Mais ceci nous conduirait sur un terrain nouveau, là où se développe le troisième pessimisme de notre auteur, cette disposition morose et chagrine qui le poussait à montrer sous un aspect sinistre et désespéré les mœurs intérieures des chrétiens et spécialement celles des membres de la cléricature. J'en ai déjà dit quelques mots, suffisants, je crois, pour établir que le sujet exige une étude à part.
Omnia turbari coeperunt (C/<r. II, 17, 5, 26).— Sulpice pose ici les premières bases de son interprétation de la grande révolte juive. J'en ai marqué plus haut les traits principaux. La nation n'avait point à se plaindre du gouvernement qui s'était substitué aux Perses. Sauf un tribut d'argent, les Juifs ne subissaient aucune sujétion. Ils vivaient sous leurs propres lois, dans l'indépendance et la paix. Le mal qui va se produire ne vint donc pas des étrangers, mais d'eux-mêmes. S*ils se corrompent, c'est par l'efifet funeste du trop de sécurité. Ainsi s'expliquent les excès qu'ils commirent et le mépris qu'ils firent de leur culte devenu un trafic plutôt qu'une religion. L'impudence avec laquelle on Comment Sulpice les vit convoiter le haut sacerdoce, uniquement pour satisfaire leur modifie le ricit avarice, leur soif de pouvoir et leurs plus mauvaises passions, n'eut pas ^" Macchabées. d'autre source. Ces derniers points sont constatés par Sulpice avec une netteté remarquable. Sans doute, le livre des Macchabées lui a fourni tous les éléments de sa narration, mais elle contient aussi quelque chose de plus, une certaine couleur spéciale que nous allons retrouver sur place et qui fera ressembler les événements accomplis en Judée, cent cinquante ans avant Jésus, à ceux qui agitèrent VOrbis Romant^s pendant le iii« et le iv« siècle de l'ère moderne. On croirait lire Cyprien de Ses efforts Carthage (De Lapsts) décrivant l'abaissement du niveau moral parmi les Z^"'' assimiler chrétiens à la veille de la persécution de Décius, ou mieux encore ^VTi^^^j^ Eusèbe exposant comme quoi Dieu inspira à Dioclétien Tidée d'une ^ ^^ persécution persécution devenue indispensable. A ces époques-là aussi les sacerdotes romaine, méprisent la règle et se déchirent entre eux. Tout est disputes, menaces, rivalités, et l'Episcopat est uniquement souhaité parce qu'il permet d'exercer la tyrannie {Hist. ecclés,, VIII, i).
OniAM SACBRDOTBM, YIRUM SANCTUM ATQUE IMTEGRUM {Chr. II, Importance 18, I, 3o). — Bien que Sulpice n'ait pas l'air très fixé sur les conditions de la succession qui rendaient légitime l'occupation du suprême sacerdoce, il a pourtant ^ . bien vu que les principales occasions du désordre provinrent de là. Je ^^^pi^^^f^lion ne sais pas ce qu'il a voulu dire par ces mots : neque ante permissum asmonéenne. erat, perpétua sacerdotio perfungi, La grande prêtrise était, depuis longtemps, sinon héréditaire, du moins limitée à une seule famille, et chaque titulaire l'occupait sa vie durant. Le fait datait de la réforme de Josias, époque où surgit la distinction entre prêtres et lévites alors que, dans les anciens documents, le Lévitique par exemple, le contraire est clairement marqué. Ezéchiel, le premier, parle du droit absolu et exclusif des Aaronides. Mais si Sulpice se perd dans ces nuances, il ne lui échappe pas que le renversement d'Onias, c homme saint et intègre,» par son frère Jason, personnage disposé à employer les pires moyens pour s'emparer de l'ofiice sacerdotal, avait été le signal de la décomposition religieuse. Ainsi, c'est Jason qui se chargea d'éveiller la convoitise du roi, d'abord en lui offrant un gros profit d'argent s'il consent à favoriser une élection illicite; puis, en lui persuadant que les
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2go PETITS ESSAIS
Juifs ne demandent qu'à se convertir à l'hellénisme. Ils n'en seront ensuite, ajoutait-il, que mieux disposés à subvenir aux besoins financiers de la Couronne, c Par la tendance de cet impie qui n'avait rien du grand -prêtre, » lit- on dans Macchabées II, 4, 10- 1 5, «les mœurs grecques prévalurent à un haut degré et il se manifesta une prédilection pour ce qui venait de l'étranger, au point que les prêtres eux-mêmes ne montraient plus g^ère de zèle pour l'autel, méprisaient le temple et négligeaient les sacrifices, afin de courir à la palestre et prendre part
Sidpice à des spectacles défendus. On ne faisait plus aucun cas de ce qui avait s*en rend compte ^té honorable autrefois, mais on s'éprenait de ce qui passait pour glorieux
bien que ^y^^^ j Grecs». Impossible d'établir plus clairement combien peu les connaissant mal . ,j. ^ . . J, .^ ^ - ^ ^ t .» it-j i
le fond i^^^ eurent besom d'être contramts par la violence à abandonner leur
de la question, culte, à se prêter à des pratiques qui lui étaient contraires. Évidemment, la résistance ne se produisit que dans une très petite minorité. Quant au rôle joué en cette affaire par la question d'éligibilité, Kuenen affirme que les Scribes la mirent au-dessus de toutes les autres, ne songeant réellement qu'à la Loi et nullement à la grandeur ou à la liberté de la patrie. S'ils prirent part à la révolte, dit-il, c'est que le libre exercice de la religion se trouvait menacé et la Loi mise en péril. Mais toute opposition cessa de leur part aussitôt qu'Alcime fut élu grand-prêtre. Alcime était ime créature d'Antiochus, mais il appartenait à la descendance d'Aaron, et « la Loi 9 se trouvait ainsi satisfaite (judaïsme et Christianisme dans Revue de Vhistoire des religions,,...) Les Esséniens, au contraire, continuèrent à résister, non seulement à Alcime, mais même aux Asmonéens, parce que, plus puritains que les Scribes, ils estimèrent que la loi n'était pas suffisamment vêtue par l'intronisation de la lignée de loarib.
Que la persécution Ut PLERIQUE POPULARIUM... MORE GENTILIUM VIVBRE (Chr. II, fut conseillie 18,6,17).— Sulpice, inconsciemment d'ailleurs et sans s'apercevoir qu'il ^^^jt rend ainsi suspecte la portion martyrologique de son récit, met un véri- '"^ ' table luxe à démontrer que l'abandon de la loi et l'adoption des mœturs helléniques furent antérieurs de beaucoup à toute persécution. C'est en 1 5 1 seulement qu' Antiochus pille le Temple. Il régnait depuis six années. Il ne se décida à cet acte que sur les incitations des renégats, qui itnpia sequebantur, lesquels d'ailleurs formaient le plus grand nombre. Cesplerique lui demandaient de les aider à en finir avec leurs coreligionnaires trop scrupuleux. C'est pour leur complaire, /av&ns^ que le roi rendit certaines ordonnances de police, lesquelles, appliquées par de telles mains, prirent tout de suite une apparence violente. En Judée, on ne connaissait qu'une seule méthode pour des cas pareils, celle qu'indiquent en vingt endroits les livres sacrés (cf. Chr. I, 48, 8 et Chr. II, 11, 3, i5). La persécution fut donc réclamée et accomplie par des Juifs; voUà ce qui résulte du récit de Sulpice. Livré à lui-même, l'Épiphane n'eût évidemment pas imaginé de recourir à de semblables moyens. L'Anti-
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quité polythéiste était trop étrangère aux idées de coercition qui font naître les martyrs. Sulpice redit à satiété que le roi, étant à bout de SulpiceU constate, ressources, se voyait contraint de chercher de Pargent par voie de bitnqutcijait rapine, necessario rapto (19, 6, 2). Les exigences des Romains s'étaient ^^^^^^^^^^"^^^ accrues. L'impôt ne rentrait plus par suite des abus du fisc : vectigalia cessaverant (21, 4, 19). De là, l'obligation de saisir toutes les occasions de butin, tUîamprœdandi occasionem omittere. Ces détails, ainsi fortement accentués dans la Chronique, valent qu'on les relève, car ils sont en contraste absolu avec le désir, bien marqué d'autre part de l'auteur, d'établir entre la politique religieuse du Séleucide, telle qu'il l'apprécie, et celle de Rome impériale, comme il va tout à l'heure l'exposer, une assimilation que les faits mentionnés par lui contredisent évidemment.
U religion Sbd ut TEMPORUM ordo consertus SIT QUIS hic FUERit Obscurités
«ous antiochus iChr. II, 19,1,4).— Pour rendre plus intelligible l'épisode de Vhistoire Us Diadoques des Macchabées et en bien marquer la place, Sulpice expose la suite des ^" successeurs •* rois qui gouvernèrent la Syrie après la mort d'Alexandre. Bernays "^" '^^'
le problème affînne qu'une recherche systématique des sources d'où Sulpice a tiré ^^* , ses supputations chronologiques et ses récits pleins de faits concernant
Dieux- Roif. phistoire des Séleucides serait très féconde. Je ne me sens pas en Bernays affirme mesure d'infirmer ou de confirmer ce jugement. L'époque où vécurent que Sulpice les Diadoques m'a toujours paru exceptionnellement confuse et difficile *"/* éclairé à comprendre. Même l'ouvrage généralement estimé, et je crois à juste chronologie, titre, de Droysen (Histoire de VHellénisme) n'a pas réussi à dissiper pour moi l'épais brouillard à travers lequel les événements apparaissent. En tout cas, il me semble que Sulpice aurait beaucoup gagné en clarté Sa liste des rois s'il eût pris la peine, chose après tout assez facile, d'ajouter à chacun descendant des noms des descendants de Séleucus Nicanor, lieutenant d'Alexandre, Séleucus, premier fondateur de la dynastie, les surnoms caractéristiques qui toujours les accompagnent. Je vais réparer cette omission, non pas que ce soit ma tâche de rectifier la Chronique au point de vue de l'histoire générale, mais parce que ce petit travail peut jeter une certaine lumière sur le personnage royal qui c persécuta i les Juifs, et, par suite, nous permettre de mieux apprécier le vrai caractère de cette dubitative •
persécution.
Tous les surnoms des Séleucides ont un sens divin. Cela ne constitue Etude point une nouveauté dans le monde grec. Il est bien vrai qu'aux temps de leurs prénoms de la liberté hellénique, c'avait été l'orgueil de cette race de ne vouloir "^'
pas se courber devant des hommes pour les adorer. On disait volontiers alors que par là se marquait la différence entre la Grèce et l'Asie. Ce n'était vrai, bien entendu, que de l'adoration des hommes vivants, car les villes étaient presque toutes gardées par les héros, dont le culte formait la principale religion locale. En tout cas, les choses commencèrent à changer avec la prédominance macédonienne. Philippe essaya Le régime de se faire décerner un culte et y échoua. Son fils Alexandre, avec des des Dieux-Rois.
Cest
de Macédoine
qu'il tire
son origine
occidentale.
Les Diadoques
héritent de la divinité d'Alexandre,
Rapide décadence
de cette institution
en Grèce.
Elle réussit en Egypte et en Syrie,
Qualifications
divines des Séleucides.
vues plus hautes et plus larges, forma le même dessein et réussit pleinement à le réaliser. Si pleinement, que les manifestations cultuelles dont on l'entoura durèrent toute sa vie et se prolongèrent jusqu'au delà de Père chrétiemie '. Elles eurent aussi cet effet que les trois d^oiasties, la macédonienne, l'égyptienne et la syrienne, issues du partage de r Empire et fondées par les Diadoques, prirent la forme d'une délégation divine sur terre ; tout en invoquant, d'ailleurs, pour justifier leurs prétentions, la divinité d'Alexandre^. Celui-ci se trouva, par suite, être le père d'une race de dieux chargés de veiller sur les diverses nations qu'il avait conquises.
En ce qui concerne les rois macédoniens, les faits de cet ordre eurent tout d abord un caractère d'emportement et d'exorbitance qui en décèle la complète insincérité. Je pense spécialement à la scandaleuse aventure de Démétrius Poliorcète, traité à Athènes comme frère de Pallas Athéné (cf. Plutarque, In Demetrio, 23-24, ©^ Clément d'Alexandrie, Ad Génies) et autorisé à ce titre à loger avec ses courtisanes dans le Parthénon. Mais ces manifestations ne se reproduisirent pas. Dès la seconde génération, il n'est plus question de la divinité des rois de Macédoine. En Egypte, au contraire, et par suite des mœurs religieuses du pays, les Ptolémées, d'abord acceptés comme fils de Jupiter- Ammon, devinrent bientôt les représentants de Râ, la grande divinité nationale. Ils sont étemels, Évergètes, semblables à Ptha, Épiphanes, Sauveurs 3, et ils restèrent tels jusqu'à la fin. Quant à la dynastie syrienne, qui, seule, doit nous occuper avec quelque détail, si ses prétentions à la divinité furent moins profondes et moins soutenues populairement qu'en Egypte, parce qu'elles correspondaient à une utilité moindre, elles eurent pourtant un degré de sérieux et de persistance dont la preuve résulte précisément de l'analyse de ces titres honorifiques que nous allons relever.
C'est ainsi que Seleucus I^f prit le surnom de Nicanor ou plutôt
1. c Constat igitur tum primum a vivo homine divinos honores, non dicam acceptos» sed occupatos fuisse cum periit libertas, cumque non populomm sufifragiis, sed armorum vi et proprio quasi jure, Macedonum rex Graecarum rerum potitus est. > Db divinis honoribus quos acceperurtt Alexander et succeS' sores ejus, Emilius Beurlier. Paris, i8go, p. 6. II y a dans les Inscriptions d'Asie^Mineure, de Waddington, plusieurs textes indiquant que les prêtres du culte de Rome et d'Auguste, encore au m* siècle, étaient les mêmes que ceux d'Alexandre.
2. Pour les Séleucides, notamment, la connexion voulue et recherchée est manifeste. Leur fête natalice, cérémonie principale de tout culte humain, fut une reproduction exacte des fêtes analogues que presque toutes les villes grecques célébraient à l'anniversaire d'Alexandre. On peut voir dans l'histoire numismatique de Percy Gardner que Séleucus et ses fils faisaient graver la tête d'Alexandre sur leurs monnaies, honneur réservé aux dieux seuls (Ths Seleucid Kings of Syria, p. 7 et 8.
3. Letronne, Inscriptions d'Egypte, I, p. 396; II, p. 83. — Lafaye, Histoire du culte des divinités d'Alexandrie, p. 7 et sqq.
NOTES ET NOTULES agS
Nicaior, moins pour rappeler ses victoires que pour constater sa Hardiesse parenté, et même son égalité, avec Zeus ou Jupiter, le père de tous les graduelle dieux. Zeus était, en effet, presque toujours désigné sous ce nom^ Au ^^ .
surplus, le chef des Séleucides, aussitôt après ses premiers succès, prit '57tf^/v/mtf " soin de faire répandre le bruit que des relations intimes avaient uni sa mère Laodice à Apollon; et l'on trouve dans les inscriptions de Tépoque'* ce dieu invoqué comme source première (archégète) de toute la race, la priorité d'Alexandre étant sauvegardée bien entendu. Vint Curieuse ensuite Antiochus I^r, qui fut appelé Soter, sauveur, mot considérable, importance destiné à devenir suprêmement illustre, puisqu'il devait être la dési- ^ " surnom e gnation principale du second membre de la Trinité chrétienne. Les qui devait itre* Athéniens l'avaient donné à Antigone et à Démétrius pour les récom- celui de Jésus, penser d'avoir c sauvé * leur liberté, et de s'être, par là, rendus dignes de la reconnaissance publique. Mais des motifs plus élevés lurent indiqués en ce qui concerne Antiochus. On se proposait de l'égaler à Jupiter^ divinité qui avait été longtemps seule jugée digne de porter cette épithète caractéristique. Les habitants de Séleucie sur l'Oronte dédièrent aussi à leur fondateur une inscription qui Tassimilait à Apollon, 'AicéXXwv &9-Ktp ; et les Smymiotes l'avaient proclamé ^ihç xai acùTi^p. Néanmoins, dans ces diverses manifestations, les rois se trouvent plutôt assimilés aux dieux que directement divinisés. Ce fut Antiochus II, le fils de Soter, qui afficha tout à fait ouvertement la prétention divine en prenant le titre de Dieu tout court 'Avt{qxo; 0e6c, comme l'appelèrent les Milésiens et les autres villes d'Ionie. Cette locution passa dans le langage courant, ainsi que l'attestent les récits de Josèphe (Antiquités Judaïques, XII, 3); et, mieux encore, notre Chronique où, contre son usage, Sulpice se met, pour cette unique occasion, à parler gprec en latin: quiet Theus cognominatus est, dit-il (19, 3, 12). Sur ses médailles, Antiochus II portait une couronne radiée, insigne d'ordinaire réservé à la divinité.
Les successeurs d' Antiochus Theus prirent un moins haut vol que leur père, par des raisons de politique inutiles à constater ici. Ainsi Séleucus II fut surnommé Callinique, et son frère Antiochus II s'appela Hierax. On a bien essayé de donner plus tard à ces dénominations un sens divin, mais l'interprétation est plus que contestable. Il n'en est pas de même pour le surnom de Ceraunus (Kepauvi;, la foudre) (Corpus inscript, grec, 4458), que s'attribua le roi qui leur succéda, Séleucus III. Il avait parfaitement l'intention d'indiquer par ce terme que, comme Jupiter, c'était une de ses facultés de lancer le tonnerre. Seulement, pour atténuer l'effiroi qu'aurait pu faire naître cette épithète formidable, il aimait à accompagner son nom de Kepauv^c du titre plus doux de sauveur.
I. Cf. Corpus inscriptUmum grœcarum, 4455, où Séleucus est appelé person nellement Zeùc vtxdtup.
a. Ibi^, 3595.
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PETITS BSSAIS
Le quatrième Antiochus revint aux ambitions de son aïeul Antiochus II
et voulut lui aussi être qualifié directement de Dieu^ sans autre épitbète
explicative. L'examen des médailles que nous possédons de lui indique
clairement qu'il ajoutait un grand prix à sa divinité et qu'il entendait
qu'on en lit cas. Le mot Oed; y est inscrit en toutes lettres, ce qui était
une audacieuse innovation que corroboraient, en outre, la couronne
radiée et l'aigle tenant la foudre dans ses serres (cf. Percy Gardner,
p. 34). Antiochus V et ses premiers successeurs se contentèrent des
Comment prénoms de Eupator, Évergète ou Tbéopator. Mais Antiochus VI, le roi
Ai^ocjm Vly que le livre des Machabées met en scène, déjà décoré du titre d'Épi-
^ f!tf"*' phane, voulut y joindre celui de Bacchus, Ai6vy<ro;. En conséquence, il
être assimilé ^^^ ^^ ^^^ médailles la couronne de lierre, marque distinctive du
à Bacchus. jeune Dieu, dont parfois il revêtait l'habit (cf. Percy Gardner, Jbid.),
Je ne pousserai pas plus loin cette énumération. Elle correspond suffisamment à l'objet que je me suis proposé. Je me borne à faire remarquer que les Séleucides ne portèrent pas seulement des noms divins : ils eurent aussi des prêtres et des autels. Une inscription, recueillie dans le voisinage de la moderne Ilion, constate que la commémoration de l'anniversaire des rois Séleucides, leur fête natalice, était célébrée le douzième jour du mois, devant le Conseil de la cité, au milieu du concours de la population entière. C'est surtout sous le règne d' Antiochus Theus que ce culte royal prit sa plus grande extension. Des prêtres provinciaux furent alors chargés de présider aux cérémonies : ils portaient la couronne d'or et leur nom était inscrit sur la liste des € principes* du royaume. A la différence de ce qui se passait en Egypte, le culte des rois de Syrie était double, et cette différence mérite d'être expliquée. Les Ptolémées, aussitôt qu'ils commencèrent à régner, reçurent des prêtres égyptiens, par voie de décret authentique, le titre divin, entrant ainsi immédiatement en jouissance de tous les honneurs dus à la divinité, sur le même pied que les ancêtres. La mort ne changeait rien à cet état de choses, et une consécration spéciale ou apothéose était inutile. Pour les Séleucides, les choses ne se passaient pas de même. Le culte du roi vivant avait ses prêtres, ses autels et ses sanctuaires spéciaux. D'autres autels et d'autres prêtres étaient consacrés à chacun des rois morts. Il faut ajouter que le second de ces deux cultes avait plus d'importance et de sérieux que le premier.
Quoi quUl en soit, après les explications sommaires que je viens de donner, on peut se faire avec un peu plus de netteté une idée de la forme que durent prendre les exigences d' Antiochus Épiphane vis-à-vis des Juifs. Évidemment, la politique religieuse unitaire qui lui a été attribuée et qui aurait consisté en une espèce de concentration de tout le polythéisme antique dans la personne de Zeus Olympios n'est pas soutenable. Tacite dit incidemment et assez vaguement qu'il essaya de donner aux Juifs les mœurs des Grecs c afin d'améliorer ce peuple très
Lecttlu
des Sileucidts
et sa double forme.
Ces pricidents
marquait U vrai caractère dt la politique
juive éCAnûochtts.
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dégoûtant», quominus ieterrimam gentem in melius muiaret (Hist,, 3, 8). Mais une telle allégation, faite en courant, ne peut guère être prise que comme l'écho fort imprécis des bruits qui circulaient alors sur l'agitation religieuse de cette Judée que l'on connaissait si mal. Macchabées I, 4, 3, parle d'une lettre par laquelle l'Épiphane aurait ordonné qu'il n'y eût plus qu'une seule nation dans son empire, chaque peuple devant abandonner ses institutions particulières. Macchabées II, 5, 6, plus circonstancié, ajoute qu'un certain Athénien fut chargé de profaner le temple et de le dédier à Jupiter Olympien (6, 2). Mais ces indications trop généralisées, suivant le penchant des Juifs toujours prêts à confondre leurs affaires avec celles de l'univers, pourraient avec avantage se ramener à un dessein plus nettement déterminé. Si vraiment il Le culu y eut des actes de coercition autres que ceux qui avaient pour but de tour politique ravitailler le trésor épuisé d'Antiochus, il est beaucoup plus rationnel ^* '^ ^^' ^V^* d'admettre qu'ils furent accomplis en vue d'imposer le culte religieux ^ de la famille régnante. On a vu plus haut que les successeurs d'Alexandre aimaient à se rapprocher du jeune dieu-héros, Bacchus ou Ai6vu<T0Cf conquérant de l'Inde. Les Ptolémées s'assimilent souvent à lui. Quant aux Séleucides, précisément notre Épiphane se distingua tout spécialement par sa prédilection pour cette divinité, très curieux vestige du culte immémorial des arbres. Or, on lit dans Macchabées II, 6, 7, que les Juifs, le jour de la fête natalice du roi, étaient contraints, cunt amara necessitate, de faire le tour de l'autel de Liber, la tête couronnée de lierre, pendant que se célébraient les sacrifices '. Liber, c'est Preuve le nom latin de Bacchus; le lierre autour des fronts, c'est l'attribut de par l'identification Dionysos, qu'Antiochus portait sur ses médailles; et, en fin de compte, MtreAntiochus les actes rituels imposés aux Juifs n'étaient autre chose que la célébra- ^^ ^^ ^' tion usuelle du jour anniversaire de la naissance du roi, qui se confondait avec celle de Bacchus. On voit bien mieux ainsi par quels motifs pratiques Antiochus était poussé ; et sa politique cesse de paraître une absurde et violente folie. Il s'agissait d'arracher des marques publiques de respect et de loyalisme à ceux des Juifs qui étaient suspectés de rébellion. L'abbé Beurlier trouve une confirmation de cette hypothèse dans la conduite des Samaritains qui, tout autant monothéistes que les descendants de Juda, prirent néanmoins plaisir à donner publiquement à Antiochus le titre de dieu, afin de lui faire paraître plus odieuse là résistance de ces Juifs qu'ils haïssaient profondément.
Comme complément de ces observations, je pourrais me demander jusqu'à quel point les Séleucides se prirent eux-mêmes pour des dieux réels et vivants. La question n'est rien moins qu'oiseuse, elle intéresse l'histoire religieuse de l'Antiquité, surtout dans sa période finale, carac-
I. Voici le texte complet de ce verset: tDucebantur autem cum amara nêCêMMitate in dU natali régis ad aacrificia, et cum Liberi sacra célébraretUur, cogeboêUur hedera caronati Libero circuire. (Macch. II, 6, 7.)
térisée par le culte de Rome et d'Auguste, première ébauche authenti- Les dieux-rois que de Tidée de catholicité. L'initiateur du système des dieux-rois en croyaiait'iis Occident, Alexandre, se croyait-il sincèrement issu de Jupiter- Ammon? en leur dinmtif ^nien le nie, Grote Paffirme et je penche vers ce dernier avis, songeant à certaines vues générales très anciennement familières à Pesprit grec et aux idées courantes dans le milieu oriental où le jeune conquérant Vnliti passa ses dernières années. Nous savons qu'on disait autour de lui que de ctitt reeherehe ni Héraclès d'Argos, ni Dionysos de Thèbes n'avaient fait d'aussi pour expliquer grandes choses et surtout rendu à leur patrie d'aussi grands services ar^ue^ qu'Alexandre à la Macédoine, quand ils furent élevés au rang des ' dieux. Ce que les Argiens et les Thébains avalent cru devoir faire pour Hercule et Bacchus, les Macédoniens pouvaient certainement et avec plus de raison le faire pour Alexandre. Ce point posé, s'ils voulaient décerner au fils de Philippe la divinité, mieux valait évidemment s'y décider tout de suite, les chances d'en tirer profit étant plus sûres du vivant Alexandre du héros qu'après sa mort. Je rapporte cette curieuse argumentation semble parce que l'anthropomorphisme traditionnel s'y mêle aux notions d*utiavoir eu foi jj^^ pratique de façon à nous faire bien comprendre un des aspects de *" diy^ "^^ ^* situation religieuse, peut-être le plus instructif de tous pour Pensemble de nos recherches. Quand on songe que ceux qui développaient ce thème comptaient parmi les membres les plus sincères et les plus indépendants de l'entourage royal, il n'y a vraiment pas à s'étonner que rintéressé ait fini par se laisser convaincre. C'est Quoi qu'il en soit des sentiments intimes d'Alexandre sur sa divinité,
tout le contraire je dois constater que ceux des empereurs-dieux de Rome, en cette pour les empereurs j^^j^q matière n'exigent aucune discussion. César, Auguste, Tibère et Caligula excepté, ^^^^ successeurs, à une exception près*, ne virent jamais de leur
I. J'ai cité le fait plus haut (p. i63), en indiquant seulement la Lêgatioad Caium de Philon. Mais tout le morceau est à lire la plume à la main pour qui étudie la question qui nous occupe. 11 faut y voir ce fou terrible traîner à travers appartements et jardins les pauvres délégués juifs, épouvantés par ses saccades, ses zigzags et ses interpellations furieuses; s'arrêtant pour faire placer, ici un vase, là un tableau, ailleurs une statue, — les bibelots avaient alors tout son caprice; —recommençant sa course enragée et ses cris; menaçant, hurlant, bavant, puis tout à coup devenu calme, tenant d*un air apitoyé le propos que j'ai rapporté : c Homines isti non tam mihi videntur malt quam tniseri; TcoviQpot iJi&XXov 9| SuoTu^stc; qui sibi persuaderi non sinunt m# esse naturae divinae participem, > {De virtutibus et legatione ad Caium, p. 86, édit. de 171 3.) Le mot serait décisif tant il est sincère, et nous aurions là un dieu-roi, authentiquement persuadé de sa divinité. Malheureusement c'est un aliéné qui parle ainsi, ce qui rend le cas insignifiant. Sur la question de la folie, le récit de Philon ne laisse subsister aucun des doutes soulevés par le manque d'ordre de la biographie de Suétone. Dans la Legatio, on constate très nettement le contraste absolu entre les huit premiers mois du règne de Caligula, alors adoré de tous, et les monstruosités qui se produisirent après la maladie du neuvième mois {ibid., p. 8, sq). Gibbon, pour célébrer l'époque Antonine, aurait pu ici copier Philon, tant la Legaiio déborde d'enthousiasme quand il y décrit la première période. Au
divinité que le côté politique. Pendant longtemps, ils s'opposèrent à l'organisation de leur culte à Rome et même en Italie. Le fait resta exclusivement provincial, et l'ardente spontanéité avec laquelle les provinciaux l'adoptèrent n'amena jamais aucun des intéressés à nourrir la moindre illusion quant à la valeur réelle de ces honneurs célestes. Pour retrouver quelque chose d'analogue aux sentiments qui, je crois, animèrent Alexandre, il faudrait revenir là où ils étaient nés tout d'abord, en Orient; et, plus spécialement, dans les anciens domaines des Séleucides'. J'ai déjà relevé quelques incidents de leur histoire, propres à éclairer le problème. Mais, à qui voudrait le creuser plus à fond, je conseillerais l'étude d'une très longue inscription, récemment découverte dans le pachalick d'Aiep et de Marash et qu'on attribue à un Antiochus III, membre de la petite dynastie de Comagène qui régna sous la vassalité de Rome jusqu'au milieu du premier siècle de l'ère nouvelle'. Le principal mérite de ce document, outre son étendue exceptionnelle, sa pleine authenticité et sa parfaite conservation, réside dans la date qu'on lui assigne. Un dieu-roi, contemporain de Jésus, persuadé de sa divinité et la proclamant lui-même avec une absolue sincérité, le fait est notable. Il le devient plus encore, quand on le voit se produire au moment où l'immémoriale et opiniâtre aspiration de notre race vers un idéal religieux combinant le divin et l'humain, allait être définitivement réalisée par le dogme de l'incarnation.
Il n'est pas bien certain que l'auteur de notre inscription soit le troisième ou le quatrième de ces petits rois qui gouvernèrent, détail curieux, la patrie de Lucien; — Samosate était, on le sait, le chef-lieu de la Comagène. L'exacte descendance de ces souverains minuscules n'est pas non plus très solidement établie. Waddington les fait venir des Séleucides par les hommes, Mommsen par les femmes; mais qu'ils soient issus directement ou indirectement du glorieux lieutenant d'Alexandre, il existe entre eux et les grands rois syriens d'étroites ressemblances au point de vue religieux et cultuel. Non seulement l' Antiochus de Comagène se laisse proclamer dieu et sa femme Laodice déesse 3, mais il s'occupe de régler avec scrupule et solennité son
Ils iCont vu
que
U côté politique
de leur culte,
Cest en Orient que la question doit être étudiée.
ly une inscription
récemment
découverte
dans
la Comagène.
Un diew-roi
contemporain
de Jésus,
Idée
que cet
arrière-petit^fils
des Séleucides
se faisait de sa divinité.
bout de deux tien d*année, Gains tombe malade et tout chan^^ du blanc au noir. Le contraste puissamment marqué par le narrateur juif est effrayant. On comprend alors Ténigmatique récit de Suétone, où il est dit sans transition ni explication : c J*ai parlé d'un prince, je vais parler d^un monstre. »
1. Droysen définit les possessions des Séleucides en Haute -Syrie comme situées entre PEuphrate et le Taurus jusqu'à la Cœlé-Syrie, ce qui comprend • laSélencide, la Comagène et la Parapotamie (Hist. de l'Hellénisme, II, p. 376).
2. Cf. Waddington : Inscriptions d'Asie-Mineure ; — Hamdy-Bey : Le iumulus du Nemroud-Dagh ; — et Beurlier. Ce dernier a publié en 1890 la remarquable dissertation déjà citée et intitulée : De divinie honoribue quos acceperuni Alemmder et successores ejus.