‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 160 sur 198 · Waddington, TUului EpheHus, i · texte numérisé non relu

Waddington, TUului EpheHus, i

SapiitiàNgard des Dieux gréa

et persans, envers les héros

hellènes

ou achéminida

et envers lui-même.

Confiance qu'il montre en PéterniU de sa race.

propre ctilte uni à celui des dieux et des héros, soit macédoniens, soit achéménides, dont il se croyait descendu : € Aussitôt monté sur le trône de mes pères, » ainsi débute notre inscription, € j*ai fait de mon royaume le séjour de tous les dieux. J'ai décoré leurs images avec Part et les méthodes traditionnelles des Perses et des Grecs, mes aïeux. Puis, à côté de ces monuments vénérables, j'ai élevé un tumulus sacré (lepoOéaiov) où mon corps pourra reposer dans l'étemel sommeil après que je vieillirai, bienheureux ({AO(xapi<rTÔ;) et que mon âme pieuse (OeoçiXri;) aura pris son vol vers Zeus Horomasdès^ » Tel est le langage d'Antiochus, et la façon dont il unit sa parenté grecque et persane avec les personnages de l'Olympe hellénique et de l'Avesta me semble avoir une signification fort nette. Cette absence absolue d'exclusivisme religieux montre, selon moi, combien les conquérants grecs étaient éloignés de toute idée de persécution. Quand on aime tant de dieux à la fois, on ne saurait songer à verser le sang pour en faire adorer un en particulier. Antiocbus, d'ailleurs, avait beau être convaincu de sa dignité divine, il ne se croyait nullement intéressé à accaparer pour lui seul les adorateurs. Sur les deux cents et quelques lignes de l'inscription que nous examinons, et qui est une véritable loi, la principale place est sans doute occupée par des dispositions réglant avec minutie les honneurs qui devront être rendus à son auteur après sa mort; mais la part des ancêtres et des autres dieux n'est ni oubliée ni négligée. Antiochus nomme les prêtres qui présideront aux cérémonies ; il indique les jours de célébration des fêtes; il assigne aussi des revenus inaliénables pour faire face aux dépenses du culte. Cette dernière partie du document, plus que les autres, respire la plus étonnante confiance dans un avenir illimité. C'est ainsi qu'il y est stipulé que les esclaves consacrés au service divin resteront dans leur fonction, eux et leurs enfants, jusqu'à la postérité la plus reculée; et l'on sent très bien que celui qui posait cette règle comptait sur la durée indéfinie de sa maison et de sa race. La domesticité sacrée, déclare-t-il, ne pourra jamais être utilisée pour un autre emploi, sans sacrilège énorme. La même immunité couvrira les bourgs et les terres dont le produit est destiné à subvenir au culte. Si quelqu'un essayait de s'approprier ces revenus, fÛt-il roi, prince ou prêtre, des peines graves frapperont le spoliateur impie. € J'ai offert ces esclaves et ces biens-fonds pour l'honneur des dieux et selon la volonté des héros, dit Antiochus ; nul n'oserait violer la force sacrée de mon immortelle ordonnance'. » Ce ton de tranquille confiance

1. Lignes 33-38 de la reproduction donnée par Tabbé Beurlier, qui a traduit en latin la totalité de ce texte.

2. Titulus Tmnuli ad Nemroud Dagh reperti, lignes 1 5o-53 que M. Beurlier traduit ainsi : c Nemini liceat, nequ4 régi, neque principi, neque sacerdoH, neque magistratui, hoa aacros servos, quos ego in honorem Deorum meumque, secundum heroum voluntatem, obtuli; puerosve nepoiesve eorum quicumque postea ex eis nascentur aibi servos facere, vel sos maie habere^ vel ab officie

Sentiments spiritualistes He la dévotion de ce païen.

me frappe beaucoup, je l'avoue. Il ne me paraît guère possible de mettre en doute la calme et absolue certitude avec laquelle le royal législateur envisageait sa nature divine. Au surplus, il ne se l'exagérait pas trop. Pour son corps terrestre, l'abri étemel du tombeau qu'il avait construit lui-même sur un des sommets du Taurus, au milieu des divines icônes; pour son âme, la vie bienheureuse (cf. ce qui est dit de (ioixap, épithète des Dieux, t. I«r, p. 14) en compagnie de Jupiter et d'Ahura-Mazda. Cette distinction entre l'esprit et la matière est très correctement c spiritualiste ». Peut-être aurait -on quelque peine à trouver dans les livres chrétiens des sentiments de dévotion aussi nobles et aussi élevés que ceux qui éclatent tout le long de notre document. Le paragraphe final est tout à fait décisif, quant à la question que nous examinons plus spécialement ici : € Par cette loi, et de beaucoup d'autres manières, déclare solennellement Antiochus, je me suis efforcé de donner d'insignes exemples de la pitié envers les Dieux et les ancêtres à mea enfants et à mes descendants. J'espère qu'ils m'imiteront en augmentant, chacun à leur tour, les honneurs de notre race et la vénération de notre maison. S'ils agissent ainsi, je prie ardemment les Divinités de la patrie, celles de Perse, de Macédoine et de Comagène, de leur être propices et de les combler de faveurs. Mais si un roi, un prince, ou un prêtre violait ma loi et avec elle le culte des héros, qu'il sache que je le maudis et que les Dieux l'accableront d'accidents funestes. »

Il me semble que ces lignes ne laissent point de place au doute touchant la vraie nature et la sincérité des sentiments intimes de leur auteur. On ne fait pas graver sur le marbre de telles choses, intéressant presque uniquement le très lointain avenir si, à cet avenir, on ne croit pas fortement soi-même. Maintenant, qui ne voit à quel point la vie subjective était stimulée et développée par le fait de se croire ainsi constamment en rapport avec des êtres — fictifs, sans doute, la fiction est inséparable du concept de divinité, — mais avec lesquels on entretenait une intimité parfaitement efficace, puisque nul ne mettait en doute sa réalité? Les dispositions mentales de notre petit dynaste de Comagène ne font, après tout, que reproduire celles des personnages de Tlliade et de r Odyssée. Le témoignage qu'il porte sur lui-même est trop impossible à suspecter pour ne pas paraître décisif; et, après s'en être rendu compte, il faudrait un singulier entêtement pour continuer à prétendre que la religion gréco-romaine ne fut pas une religion (cf. 1. 1®', p. 277).

D'autre part, ramenant ces réflexions vers mon sujet immédiatement Conséquences actuel, je ne crois pas non plus qu'on puisse hésiter davantage à recon- à tirer de ces faits. naître que la politique juive d' Antiochus Épiphane n'eut — et vraiment

Que la religion gréco-romaine

fut bien réellement une religion.

siM> prohihere, Sacerdotes vero euram illorum habeani, protégeant eos reges, magistratua privatique omnes, et a diis heroibusque pietatis suae gratiam accipient » (p. 1 1 ?» 1 3).

ne pouvait pas avoir — le caractère spécial que lui attribuent le livre des Macchabées et surtout les commentateurs chrétiens de ce livre, notamment Sulpice Sévère. Une semblable attitude serait trop en contradiction avec celle que prirent partout les Séleucides vis-à-vis des cultes indigènes. Toujours, — comme leur arrière-petit-neveu dans sa loi, si déférente à l'égard d'une triple lignée de Dieux, — on les vit unir respectueusement les multiples divinités locales aux personnages divins qu'ils avaient appris à révérer dès l'enfance. En cela consiste l'uni versalisme polythéiste : accepter sans répugnance les dieux particuliers comme autant de représentations légitimes de l'essence divine, partout

Us Juifs également digne de vénération. Loin de faire exception pour le dieu nt furent pas j^if^ les Séleucides, plutôt, le favorisèrent, ainsi que l'atteste la rapide

persécutés, diffusion des fils d'IsraCl dans leurs domaines. Si la politique d' Antiochus prit, à un certain degré, la couleur d'une persécution religieuse, elle le dut aux conseils de Juifs hellénisés, qui étaient extrêmement nombreux- Sulpice tes représente comme une majorité. On les vit pousser le monarque syrien à des procédés jusqu'alors connus seulement des Persans zoroastriens et des Sémites monothéistes. Ce point est encore fortement établi par la Chronique, en quoi, d'ailleurs, elle est le fidèle îlssepersicuûrent écho du livre des Macchabées. Pour, du même coup, écraser leurs

entre eux, compatriotes restés fidèles et gagner la faveur d' Antiochus, les fonctionnaires renégats persuadèrent à ce souverain besogneux qu'il pourrait tirer de très fortes sommes de ses sujets de Judée s'il avilissait le culte et subaltemisait le personnel sacerdotal. Ce système était odieux et criminel, dans de telles bouches, mais parfaitement acceptable au point de vue de la politique telle qu'on la pratiquait alors; en fait, il faillit réussir; et il est l'explication la plus plausible du pillage du Temple et de tout ce qui suivit. De Juifs hellénisés à Juifs fidèles à la loi, il y eut certainement persécution ; même, en des conditions pareilles, elle put parfois être atroce ^ De la part de l'Épiphane, un

Antiochus seul mobile est discernable : se procurer de l'argent. Aussi le voit-on fut un pillard, dépouiller les sanctuaires quelconques avec une égale impartialité, "^^ comme Sulpice le constate plus loin lui-même à propos de Diane

un propagandiste. Elymaïde. Si, dans l'accomplissement de ces brutalités d'origine financière, — d'ailleurs très exceptionnelles et scandaleuses même aux yeux des polythéistes, — il se produisit en Judée quelques efforts ve» l'unification religieuse, on peut être assuré qu'ils n'eurent, au fond, pas d'autre objet que d'affermir l'ordre et de rendre plus facile l'administration.

I . f ai déjà relevé ce point que Sulpice a bien mis en saillie, sans intention d*ailleurs. On le retrouve au début des relations de l*État romain avec le Christianisme. La première c persécution > constatée authentiquement, celle de Smyme, est marquée d'un trait significatif: ce sont les Juifs qui poussent le peuple à demander la mort de Polycarpe. La violence est de juifs contre juifs, ou plutôt contre christiano-juifs.

NOTBS ET NOTULES

3oi

Je prie le lecteur de vouloir bien tenir compte de la péoccupation qui me guide quand j'insiste pour établir que l'esprit de persécution Ait étranger au polylîiéisme. Je n'entends pas prétendre que les païens aient été, par grâce d'Etat, à l'abri des accès de fureur qu'engendre le tanatisme religieux. Trop de faits s'élèveraient pour me contredire. Mais n'est-il pas certain que là où domine l'idée de la pluralité divine, aucun motif n'existe' pour les fidèles d'un Dieu, choisi entre beaucoup d'autres Dieux, de souhaiter que cet être divin s'entoure d'un plus ou moins grand nombre d'adorateurs? La donnée polythéiste agirait plutôt en sens inverse, car elle consiste, au fond, à posséder un Dieu qui soit bien à vous. En tous cas, si un tel prosélytisme put parfois surgir dans im milieu païen, il ne fut jamais que fort peu caractérisé. Les faits invoqués d'habitude pour soutenir la thèse contraire pèchent par un point essentiel: ils n'indiquent pas qu'on ait visé à modifier les convictions, mais simplement à imposer le respect de la divinité préférée : à la protéger contre le mépris; à la venger des injures. Cette distinction est capitale.

Si l'antiquité n'eut point de dogme prédominant, elle crut pourtant à l'universalité du principe divin avec ime énergie unanime qui ne s'est plus retrouvée. Toutes les représentations de ce principe lui paraissaient également dignes de respect ^ Pour elle, il n'existe pas de c faux dieux 1. Un dieu était vrai par cela seul qu'il avait des croyants et on comprend pourquoi les chrétiens qui n'admettaient de vrai Dieu que le leur, furent qualifiés d'athées. C'est ce sentiment dont l'absolue unanimité, je le répète, — mieux vaudrait dire la catholicité, — n'a jamais été égalée depuis, qui poussait les Grecs, conquérants de l'Asie, à assimiler aux personnages de leur Olympe les divinités orientales; c'est lui qui, avec plus de système et de réflexion, dirigeait la politique des Romains lorsque, au moment de s'emparer d'une ville, ib cherchaient préalablement à attirer dans leur camp les agents divins protecteurs de cette cité^. Pompée, maître de Jérusalem, épargna le Temple en dépit des trésors qu'il renfermait, marquant ainsi sa déférence au Dieu des Juifs, bien que ce peuple fQt alors aussi méprisé que haï 3, Jamais on ne vit un groupe polythéiste dire à un autre groupe : c quittez vos Dieux, » mais simplement : c respectez les miens. > Les poursuites dont fut menacé Phidias, le procès contre Alcibiade et ses

Le polythéisme étranger à Vidée de persécution.

Comment

cette appréciation

doit

être comprise.

Qu'exiger

le respect

pour les Dieux

est une chose

et qu'imposer

l'adoption de certain dieu en est une autre.

Que Pantiquité ne connut pas de faux Dieux.

La réalité

d'une

manifestation

divine

constatée

par la simple

existence

de ses adorateurs.

Application

militaire

et diplomatiqui

de ce principcx

1. Les dieux sont partout. Au chant XVII de V Odyssée, quand Antinous frappe Ulysse déguisé en mendiant, les autres prétendants s'indignent et lui crient : < Malheureux! si c'était un dieu! > (v. 483 sqq.) Rapprocher ce texte de l'hymne homérique à Gérés où le déguisement de la déesse fait dire au poète qu'il est parfois bien difficile de reconnaître les Dieux.

2. Un contemporain de Sulpice, Macrobe, nous a conservé sur ce curieux procédé de diplomatie militaire les détails les plus précis. Voir Saturnales, liv. m, rinvocation aux dieux de Carthage assiégée: Si deus, si dea est.,. ProdiHque Romam ad me meosque veniatis, p. 266 de l'édition Nisard.

Page 1