Cf. Josèphe, Antiquités Judaïques» i
3. Jai cité le fait plus haut. Ce n*est pas Sulpice, c*est Orose qui, à la suite d'Eusèbe, a poussé la crédulité jusqu*à représenter Tibère comme ayant fait tuer Séjan et décimé le Sénat pour se venger du refus de cette Assemblée d'admettre Jésus au nombre des Dieux : c Tiharius edicto accusatoribus chrisiianorum moriem comminaiua est, Itaque paulatim immutata esiilla Tib^rii Cesaria laudatissima modêsiia, iu poenam coniradicioris stfMtus, * {Hist.^ V, 4, p. 1006 de Migne.)
NOTES ET NOTULES 3o3
à une intention, même vague et lointaine, de convertir les gens et de
faire des prosélytes, impossible d'en signaler la moindre trace. Les
acta et les passiones, qui ont quelque authenticité, attestent tout le
contraire. C'est pour rendre ce point de vue plus évident que j'ai
étudié, dans les annales des Séleucides et de leurs descendants, un
certain côté de la dévotion antique plus particulièrement important
pour l'intelligence du iv* siècle. Les anciennes persuasions, bien
qu'atteintes à mort, subsistaient encore populairement , celles-là surtout
qui se rattachaient de plus près au culte, cent fois séculaire, des morts ^
Le princîpicule de Comagène qui, au commencement de l'ère nouvelle Surtout
croyait si fermement à sa divinité et bien plus encore à celle des héros ^^'^'^ ^< ^^î
ses ancêtres, pourrait, je pense, être pris pour type d'une vaste àe l'Etat
catégorie de dévots dont la race n'était point perdue, tant s'en faut, au rane des Dieux
trois siècles plus tard. Nous devons être bien persuadés que le iv® siècle
a été vis-à-vis du polythéisme gréco -romain ce que le xix® siècle
est vis-à-vis du monothéisme chrétien ou plutôt catholique. Le nombre Ancienneti
de ceux qui pratiquaient le vieux culte, sous l'une ou l'autre de ses et puissance
formes si variées, — sans beaucoup d'ardeur et sans beaucoup de foi Persistante
peut-être, mais avec le degré de sérieuse vénération dont les braves * ^" *^ *" ^'
gens entourent les choses traditionnelles, — était aussi considérable
que peut l'être aujourd'hui le nombre jes chrétiens, trop ébranlés
intellectuellement pour se risquer, sans péril, à un examen rationnel
du dogme, mais qui suivent le régime avec ponctualité, y compris les
rites les moins aisés à admettre théoriquement, entre autres le repas
eucharistique. C'est pourquoi, je vous en donne le conseil, quand vous la dévotion
viendra l'envie de vous moquer de Julien ou de suspecter la sincérité ''" IV* siècle
et le bon sens des dévots païens qui se rallièrent autour de lui ^ i\s ^ ^" ^^^* ^^^^^'
formaient très probablement la majorité dans l'Empire, -» reportez un
instant votre attention sur ces foules qui, à certains jours d'avril ou de
mai, remplissent les rues, même à Paris, la ville émancipée. Les mères
I . On peut mesurer la puissance et Tindéracinable vitalité de ce vestige du fétichisme primordial en voyant le Digeste, c'est-à-dire la loi romaine revisée par Justinien, maintenir toutes les anciennes formules qui faisaient de la tombe le centre religieux par excellence (Lib. XLVII, tit. 12). Voir aussi Ténumération des res nullins, choses qui ne peuvent appartenir à personne parce qu'elles sont ou sacrées, ou religieuses, ou saintes. Il ne dépend pas du premier venu de constituer un lieu sacré ; mais chacun peut rendre une place c religieuse » en y enterrant le corps d*un mort. C'est tout à fait la doctrine du vieux Gaius qui disait: Hors de Rome, il n'y a pas de sacra, c'est-à-dire de terres consacrées; mais il y a des raligiones, c'est-à-dire des terres vouées aux esprits des ancêtres. Je montrerai comment ces vues, qui étaient en absolue opposition avec la théorie chrétienne, — laissez les morts ensevelir leurs morts, avait dit Jésus, — résistèrent aux attaques du nouveau culte et finirent même par redevenir prépondérantes, grâce à rintermédiaire du martyr. Mais Augustin les rejetait absolument. (Cf. De Cura gerênda pro mortuis» un très curieux petit écrit, adressé à Paulin de Nola et sur lequel je reviendrai dans mon troisième volume.)
3o4 PETITS ESSAIS
conduisent vers Téglise leurs petits garçons en brassards de soie blanche et leurs fillettes en voiles blancs, pour célébrer € la première conununiou i ; et les pères, presque tous, les regardent faire d'un œil attendri. Cette Eucharistie, si attaquée à son début comme un rite magique emprunté à la plus basse théurgie, est devenue, le temps et l'édification aidant, une institution environnée du respect universel, de ce genre de respect qui ne va pas sans quelque efiroi. Toute dérision publique à son égard soulèverait les exécrations de la masse En quoi et des gens bien élevés. Il en était de même au iv^ siècle, à travers
Us deux situations tout VOrbis Romanus, à l'égard des cérémonies polythéistes et précist ressemblent, g^ment pour les mêmes motifs. Elles bénéficiaient alors de l'ancienneté et de la tradition, comme les coutumes catholiques en bénéficient aujourd'hui '. Minime était le nombre de ceux qui y prenaient part avec mie foi réelle, tout comme est très petit aussi, actuellement, le nombre des chrétiens animés de convictions ardentes. Mais, et c'est là le grand point de similitude avec le présent état des âmes, presque tout le monde tenait ces antiques pratiques en vénération, plus particulièrement celles qui intéressaient à la fois la religion et la patrie. Enseignement U est bon de s'en souvenir, non seulement pour apprécier avec justice à tirer la longue série de crises qu'on appelle l'Ère des persécutions, mais
decettesimiUtnde, ^assi pour pénétrer plus à ioijfi. dans certains recoins obscurs de notre présent ux® siècle.
Comment, Sacram lkgem £V£STesb aggressus (Chr. Il, 19} 7, 6). — Ces
5005 Anûocbtts quelques lignes présentent, sous forme condensée, le programme que
conrnu suivirent les empereurs à partir de Trajan-Dèce contre les chrétiens de
^^r^w^tt'^' l'Orftw Romanus, Sulpice oublie, ce qu'il sait très bien au fond, que
furent l'Epiphane se fit agresseur en vue du lucre, tandis que les empereurs
la très petite songeaient à se défendre contre une propagande qui, scienunent ou
minorité. inscienunent, minait les institutions militaires et, par conséquent, met*
tait l'Empire en péril. Au surplus, malgré cette profonde dissemblance
dans les deux cas, le premier résultat fut pareil, c La plus grande partie
du peuple obéit à Antiochus, soit volontairement, soit par crainte, > dit
Josèphe dans ses Antiquités Judaïques. C'est presque en termes iden
tiques que, près de cinq cents ans plus tard, l'évêque Cyprien racontera
comment les chrétiens de Carthage, à la nouvelle de i'édit de Décius,
€ se ruèrent vers l'apostasie i avant d'être personnellement menacés. A
la même date, Denys, évêque d'Alexandrie, constate, dans une lettre
conservée par Eusèbe, que, dans les villes d^Egypte, les fidèles,
aussitôt connus les ordres impériaux, coururent au Capitole où sié*
geaient les magistrats, pour spontanément renier.
I . U y a dans le Codex Theodositmuê des textes législatifs, datés de la fin du siècle, dont Tobjet est de menacer de punitions graves ceux c qui contraignent les chrétiens à prendre part au culte des Dieux les jours de cérémonies publiques. »
Matmathias... SACERDOS ERAT (Chr. II, 20, I, 12),-^ Josèphe y Des significations qui se vantait d'appartenir à la race Asmonéenne, dit que Matbatias, diverses fils de Jean, fils de Simon, fils d*Asmonée, descendait de la lignée de ^^ mot sàctrdos loarib, la première des vingt-quatre classes de sacrificateurs chargés du ^ époques,
service du temple (Antiquités Judaïques , XII, 8). Mais quand Sulpice qualifie Mathatias de sacerdos, c'est qu'il le croit grand prêtre par cela seul qu'il le trouve à la tête du mouvement insurrectionnel. La persévérance déjà signalée (t. I, p. 295) avec laquelle notre auteur veut voir des équivalents d'évêques partout où il rencontre l'influence politique unie à la situation religieuse, ne doit pas faire illusion siu: la véritable filiation du mot sacerdos et sur la manière dont il s'introduisit dans le vocabulaire ecclésiastique. Tertullien, ce quasi-juif, écrit quelquefois sacerdos sutnmus, par imitation de la Synagogue, mais ce terme n'était pas encore dans l'usage courant. Il n'y entra que cent cinquante ans plus tard. Seulement, ce ne fut pas alors la synagogue que l'on se proposait d'imiter, mais le culte de Rome et d'Auguste. Au iv^ siècle sacerdos devint d'usage général pour désigner la fonction épiscopale. Jérôme, Ambroise, Paulin, Augustin l'emploient à peu près toujours avec ce sens. Il en est de même dans nus opuscules, sauf une exception que j'ai relevée au Dialogue II (14, 3), où le prêtre Refrigerius est qualifié de sanctissimus sacerdos. On peut consulter sur ce mot mon petit essai, infra, sur la hiérarchie religieuse.
et de r utilité du martyre.
AnTIOCHUS... INAUDITISQUE CRUCIATIBUS (Chr. 11,20, 3, 20, et Du petit nombre infra : illustris illa passio, 4, 23). — La similitude précédemment des martyrs signalée se poifrsuit. Le peuple juif, en masse, avait plié; mais il y eut une élite pour réagir : c Les menaces d'Antiochus ne pouvant empêcher ceux qui avaient de la vertu et de la générosité d'observer les lois de leurs pères, ce cruel les faisait mourir par divers tourments. » (Antiq. Jud, XII» 7.) Cyprien et Denys, après la triste énumération des défaillances qui résultèrent de la presque universelle lâcheté, disent aussi : € Beati iîli qui, stabiles columnae domini, vint ac constantiant nacti sunt, 9 Naturellement, ceux qui purent résister se trouvèrent en petit nombre. Il en fut de même trois cent cinquante ans plus tard dans la lutte des Chrétiens contre l'État Romain. Mais ce petit nombre sauva llionneur et releva les courages. Le judaïsme affaibli, corrompu, allait se dissoudre dans la boue. Antiochus lui rendit un service analogue à celui que le Christianisme mondanisé, paganisé du ili« siècle, reçut de Dèce et de Dioclétien. Il s'amollissait et s'effondrait dans la paix. Les persécuteurs le redressèrent et le concentrèrent. La prospérité grasse, la sécurité énervante sont, pour les doctrines en formation, ce que l'inertie et l'indolence sont pour les organismes physiques naissants. Il leur faut la lutte et le péril pour se développer, s'ils sont nés viables. Remarquer le mot passio qui désigne les supplices infligés aux juifs réfractaires. Nous le retrouverons fréquemment plus loin, car il était
Goo^^
3o6 PETITS ESSAIS
très usité du temps de Sulpice (cf. infra, 32, 6, 2;—- 33, 5, 21 et Epist, I, 2, 9. Mais ici, son emploi constitue un anachronisme de langage).
Instituta majorum suppliciis violare cogerentur (Chr. II, 20, 4, 25). — J'ai caractérisé plus haut le premier livre des Macchabées comme écrit sur un ton tout à fait historique; il est, sous ce rapport, exceptionnel dans la littérature juive. Le soulèvement contre Antiochus est par lui attribué à des causes fort précises. Les Juifs résistent tpro legibus nostris (3, 21); — pro testamento (3, 5o) »; ce sont les motifs religieux. Il y a aussi les motifs patriotiques : pugnamus pro populo nostro (3, 43); melius mort in hello quam videre mala gentis nostrae (3, 59). Il y a enfin les motifs rituels :^ro sabatko (2, 37), pro circutnctsione (i, 16; i, 3i; i, 65). Les apostats étaient surtout haïs parce qu'ils trouvaient moyen de dissimuler l'état de leur prépuce, fecerunt sibi preputia, pro immunditia et abominatione (i, 5i ; i , 63). Voir dans Josèphe, Ant. Jud, XII, l'horreur causée par l'obligation de sacrifier des porcs et de manger des viandes interdites. Ces derniers Comment Sulpice motifs prédominent de beaucoup dans le récit biblique. Mais Sulpice, esquive dont la répugnance pour le peuple juif et pour ses coutumes nous est Pennui de pricuer j^^^^ connue, ne peut se décider à enregistrer de tels détails. Outre son de la pvskuUon, ^^K^^* personnel, qu'en auraient pu dire les litterati d'Aquitaine? Remarquons aussi que depuis nombre d'années le jour de la naissance du Seigneur, que Constantin avait identifié avec le jour de la renaissance du soleil, invicti solis, avait complètement supprimé le sabbath. Nulle distinction n'était admise entre les viandes mondes et immondes. Enfin, l'ablation du prépuce était tenue comme un usage criminel et avilissant. Pour échapper à cette difficulté, par laquelle risquait d'être entravé son dessein d'établir une similitude aussi étroite que possible entre les persécutés d' Antiochus et les martyrs chrétiens, notre auteur imagine de recourir à un artifice de rédaction, après tout fort inoffensif. L'l2.piphane, dit-il, voulait obliger les juifs à violer c les institutions de leurs ancêtres ». Le sabbath, la circoncision, la viande de porc, tant d'autres traits peu ragoûtants, cible pour le ridicule, se trouvaient ainsi exprimés en bloc par cette formule générale : instituta majorum.
DONATIVUM... LARGiTUR (CAr. II, 21, 3, lo). —Selon son habitude, Sulpice transporte ici dans la Syrie du second siècle avant Jésus une coutume de l'empire romain avec son nom latin. Le don en argent monnayé que V imper ator offrait à ses soldats en certaines circonstances est considéré comme mis en usage par le roi Épiphane. Du temps de la République, les largesses de ce genre pouvaient être destinées soit au peuple entier, soit aux seuls citoyens sous les armes. Dans les- deux cas, elles s'appelaient congiarium, car il y avait alors identité entre la population mâle et l'armée. Au contraire, sous TEmpire, le congiarium fut réservé à la plèbe seule et le donativum prit
NOTES ET NOTULES Soj
un sens exclusivement militaire : proprium hoc militis ut congiarium plehis. Je consigne ce détail parce que, au chapitre IV de la Vita Martini, on verra Martin refuser le dotiativutn de Julien.
Persecutioni malo (CÀr. II, 21, 4, i5); cf. infra: Ubi nihil SANCTi ERAT (4, 17). — Ce ttrme persecutio, purement juridique (cf. 1. 1, p. i3o), est ici donné, comme passio, dans le sens tout à fait spécial que ces deux mots ne prirent qu'au iv« siècle sous la plume des écrivains chrétiens. Si réellement Antiochus Épiphane avait fait tourmenter les Grecs aussi bien que les Juifs pour les amener au culte unique de Zeus Olympios ou de toute autre divinité — ad unum ritum deducere — il aurait été bien réellement un persécuteur au sens moderne. On sait ce que je pense de cette interprétation que contredit l'histoire tout entière. Impossible d'en saisir la signification dans un milieu païen. En quoi des fidèles de Diane ou d'Apollon, par exemple, auraient-ils pu être affligés d'avoir à ajouter à leurs habitudes cultuelles un hommage rendu à Jupiter? Sulpice a bien compris cela quand il ajoute que tous les gentils cédèrent, n'ayant pas de motifs sérieux pour résister, car tel est bien le sens de ubi nihil erat sancti. Le jugement formulé par lui est très clair, soit qu'on l'applique aux croyances, comme je l'ai fait dans ma traduction, soit qu'on le fasse porter sur les adhérents à ces croyances, ainsi que le suppose ma note de la page 5 1 . A coup sûr, une telle appréciation de la piété païenne est fausse et injuste; mais elle concorde pleinement avec l'exclusivisme monothéiste.
Histoire Fanumqub... diripere conatus (Chr. II, 22, 5, 26). — Le pillage philologique manqué d'un temple païen qu'entourait la vénération univeiaelle^ raconté et moralo ici comme le dernier acte de la vie politique d' Antiochus IV, indique bien que Sulpice, quand il parle en historien, sait parfaitement que l'Épiphane ne songea jamais à convertir personne, mais seulement à remplir son trésor épuisé. Cependant, les cinq chapitres de la Chronique, consacrés à l'analyse du livre des Macchabées, n'en présentent pas moins une mise en scène anticipée très complète, motifs et moyens, de ce qui se passa dans VOrbis Romanus, au cours des trois premiers siècles de l'ère chrétienne. J'y ai relevé notamment les principales locutions et presque tous les mots qui formeront alors le vocabulaire martyrologique : deducere ad unum ritum; — inauditi cruciatus; — passio; — persecutio. Jt dis c presque tous les mots» parce qu'il en est un, le plus nouveau et le plus important, qui y manque, le mot martyr, La version originale elle-même — on sait que les Macchabées ont été écrits en grec — ne le fournit qu'incidemment une seule fois, et encore est-il placé au milieu d'une exclamation passablement païenne'. Je ne
damot martyr.
Selon Sulpice,
un païen
ne saurait être
pieux»
Transposition
de faits
et transposition
de mots.
I . J'en vais citer le texte in extenso parce que, outre le point de vue philologique, on y constate que ceux qui résistèrent à Antiochus songeaient tout auunt
3o8 PETITS ESSAIS
DeVemploi veux pas attendre plus longtemps pour donner quelques indications
anticipé précises sur la manière dont ce vocable, qui tient une si grande place
du yocabulain dans notre histoire religieuse, contracta peu à peu un sens très spécial
martyrologique. ^^^^ entrer ensuite dans la langue universelle, en conservant intacte sa
forme extérieure primitive.
Utiliti d'une étude a) Dans la version grecque des écrits évangéliques et apostoliques, —
des même dans rÂpocal3rpse, on verra plus loin que ce dernier point peut
transformations g^g discuté, — martyr en grec n'a pas d'autre sens que le latin testis,
du mot martyr, ^^j^ ^^j ^ ^^ ^^ entendu quelque chose et qui en porte témoignage.
Ainsi, Jésus dit à ses disciples au moment de les quitter : c Vous aurez
Au sens propre, été les témoins, (laptupec, de ces faits > (Lttc, 24, 48). Ailleurs, il leur
(lopruç = testis déclare : « Vous serez mes témoins, ïata^i jaoi fioptvpec > (Acta, i, 8). Les
= témoin, membres de la synagogue, pour perdre Etienne, suscitent contre lui de
Dans faux témoins, (laptupcc ^/cuSetc Xerovrac {Acta, 6, i3). Pierre explique sa
les Evangilei, mission en disant : c Dieu a ressuscité ce Jésus, nous en sommes les
^re martyr, témoins», jiaptupcç eapiév (Acta, 2, 32). Le chef des apôtres aimait à se
un fait qualifier lui-même de témoin (iiaptvc) des souffrances du Christ : t&v toO
et en témoigner, Xpi<rtoO waeïijjiàwv jiàpwç (I Ep. Petr,^ 5, i).
b) Cette dernière citation commence à nous rapprocher du sens plus
Dans les Actes spécialisé. Quand les apôtres délibèrent pour remplacer Judas, Pierre
des apôtres, déclare qu'ils doivent limiter leur choix aux hommes qui ont connu
e martyr Jésus, depuis le jour où il fut baptisé jusqu'au jour où il ressuscita. Le
est spécialement '' \ jl\ a \ • a »• ^
celui Qui a yu '^^^^^^ ^^**» "® même que nous, ajoute Pierre, c pourra se porter comme
mourir témoin de la résurrection » (j.dpTvpa xr,; àva(rTa(7etd; aOtoO aiv îiiiiv (Act,, i , 22).
et ressusciter Ailleurs, Pierre dit encore que Dieu a voulu que Jésus ressuscité se
Jésus. montrât, non à tout le peuple, mais à des témoins, itxptvpec, choisis
d'avance, à ceux qui ont mangé et bu avec lui (Act,, 10, 41).
Situation c) Ces passages et quelques autres marquent le moment où il devint
privilégiée d'usage de penser que, être «martjrr», c'était avoir assisté à la vie
^t^d t P^^^*^**® ^* Jésus, à sa mort et à sa résurrection. Cette opinion créait
au titre de martyr "^® catégorie de privilégiés, auxquels, tout naturellement, on se plut à
ainsi entendu, reconnaître certains droits de direction et de prééminence qui ne furent
jamais bien définis, mais que le mot de < apostolicité > représente d'une
manière assez exacte.
C*est le point Cette donnée était déjà pleinement acceptée lorsque Paul se convertit
de départ ^^^ tout à coup, de persécuteur se fit disciple. On en peut saisir la valeur
de rapostolicit., q^^nd on lit, dans l'Épître I aux Corinthiens, cette déclaration : c Je suis
à leur race et à leur patrie qu'à leur relig^ion. Quelques insurgés se laissent prendre sans combattre plutôt que de violer la loi du Sabbath qui leur commandait l'inactivité. Au moment de succomber, ils s'écrient : « Le ciel et la terre nous sont témoins (ijiapTupci) que vous noua tuez injustement» (1, 2,37). Mais cet abandon de l'intérêt militaire pour ménag^er les prescriptions rituelles ne dura point. Mathatias enseigna lui-même à ses soldats que mieux valait contrevenir au repos sabbathique que s'exposer à la défaite (cf. Josèphe, Antiquités Judaïques, XII, p. 3 16).
NOTES ET NOTULES 3o9
apôtre, cm j'ai vu Jésus» (I Cor., 9, i). A vrai dire, il ne l'avait vu qu'en esprit, pendant une insolation. Néanmoins, il estimait cette christophanie suffisante pour justifier sa prétention à Papostolicité ; et, pour le mettre sur pied d'égalité avec les onze, « après tous les autres, Jésus s'est fait voir à moi qui ne suis qu'un avorton, > disait -il (Ibid., i5, 8); puis, il ajoutait : c Si Jésus n'était pas ressuscité, nous serions donc des faux témoins (martyrs)» {Ibid., i5, i5).
d) Désormais, l'importance de cette épithète grandit à vue d'œil. Une chose contribua par- dessus tout à lui confirmer son sens spécial, c'est l'usage qui s'établit de qualifier Jésus comme le témoin par excellence, (lâptv; 6 ici(rr6c (Apocalyp,, 1 , 5)« De tels précédents aident à se rendre compte de ce qui advint lorsque les témoignages ne consistèrent plus à affirmer qu'on avait vu Jésus, mais à attester qu'on croyait en lui, en souffirant et en mourant pour lui. Un nouvel et immense prestige entoura le mot martyr dès qu'on lui donna cette signification.
e) Comme il arrive toujours pour ce qui réussit, il se produisit bien vite des abus. Certains fidèles, qui avaient subi la prison ou un commencement de torture, sans céder à la peur, prirent ce nom si populaire de martyrs et s'en firent un moyen de domination. On trouve des traces de cette pratique dans Tertullien (fin du ll^' siècle), et même antérieurement, dans la lettre adressée par les chrétiens de Lyon aux Églises d'Asie (Eusèb., Hist» eccl, V, 2), un des plus anciens parmi les monuments relatifs aux persécutions. Les Lyonnais, bien que déchirés sur le chevalet, marqués de traces de feu, couverts de blessures, s'indignent qu'on les qualifie de martyrs. « C'est trop de gloire pour la tâche modeste que nous avons remplie, » disent-ils. Le vrai martyr est Jésus. Après Jésus, viennent ceux qui, pour lui, ont succombé à la mort. • Quant à nous, ajoute la lettre, nous ne sommes que de vils et abjects confesseurs, é(i6XoYot lictpixoV xa\ Taicetvo( » (p. i35. A, de l'édit. de Valois). Évidemment, l'auteur de cet écrit a voulu réagir contre les abus commis par les fidèles revêtus de la dignité de < martyrs vivants >. Ces abus ne s'en développèrent pas moins, surtout à Carthage, et même très abondamment, à en juger par les lettres recueillies dans la correspondance de Cyprien'. Mais nous ne faisons allusion à ces faits que pour montrer comment le qualificatif : témoin, testis, {idcpTuci martyr, devînt d'abord une fonction quasi politique, laquelle contracta peu à peu un aspect semi-divin lorsqu'elle fut réservée aux seuls martyrs admis par le droit de leur < passion > à habiter le ciel. Cette donnée apparaîtra nettement pour la première fois après la persécution de Décius. L'évêque Denys d'Alexandrie n'hésita pas à appliquer aux fidèles morts pour la foi le verset de l'Apocalypse, où les martyrs sont signalés
I . Entre antres Epist XX : c J*ai appris que vous avez été établi chef des martyrs... parlez -leur en faveur de nos sœurs,» écrit un certain Celer à un certain Luciusà
Paul est apôtre
parce quUl a vu
Jésus en rive.
Dans PApocalypse,
ie martyr
n'est plus celui
qui a Yu Jésus,
mais celui qui
témoigne de sa foi
en Jésus.
Conséquence
de cette extension
du mot.
Il va marquaune dignité et créer des catégories.
Le martyr vivant
véritable
fonctionnaire
public.
Le rôle terrestre
du martyr
prépare
son élévation
céleste.
U est proclamé
assesseur
du royaume
du Christ.
3io
comme les assesseurs du Christ, prenant part à sa puissance et l'aidant à remplir ses fonctions de juge'.
Des
emplois irriguliers
qu*on fait
actuellement
du mot martyr.
Conditions
essentielles
qui en constituent
le sens exact.
Exemple
tiré du procès
de Jeanne d'Arc.
VoYOcat du diable
et la Sacrée
Congrégation
des rites.
Utilité de restituer au mot martyr
sa vraie signification.
Je ne pousserai pas plus loin cette analyse qu'il me faudra probablement compléter, mon travail ayant pour objet principal la sainteté catholique, et le martyr étant la première forme du Saint. Je dois seulement signaler une erreur de langage qui se commet tous les jours. En parlant d'un être soumis à des soufErances imméritées et prolongées, on dit: c'est un martyr. Depuis quelque temps les journaux racontent d'abominables cruautés qu'ils intitulent : les enfants martyrs. Or, la douleur ni la mort injustement subies ne suffisent à constituer le Martyre. Il faut qu'elles aient été supportées en « témoignage » d'un sentiment ou d'une opinion, avec cette circonstance indispensable qu'un simple acte d'adhésion aurait suffi à écarter du patient le danger de mort et à mettre fin à son supplice. Qui consulterait le dossier du procès de Jeanne d'Arc devant la Sacrée Congrégation des Rites y verrait que M" Caprara, faisant fonction d'avocat du diable, s'est opposé à la béatification de Jeanne parce que cette glorieuse fille fit des concessions pour ne pas être brûlée vive; et, en réalité, ne monta sur le bûcher que poussée par la scélératesse de ses juges'. Cette restitution du sens d'un mot que l'usage courant a fini par dépouiller de tout son relief, n'est certes pas dépourvue d'opportunité. Si l'on conçoit la civilisation comme un mouvement de croissante supériorité de l'élé-
i. •Hi diinui martyres qui nuHC assessores 3UHt Christi et regni illius consortes ac judicii, > (Hist. ecclés, VI, 42.)
2. Voici le fait plus en détail, le document d'où je le tire n'étant pas d'un trop facile abord. L'exemplaire que j'ai eu en main m'avait été prêté par Ms* Gutfalin, consttlteur canoniste de notre ambassade près le Saint-Siège, homme instruit, lettré et auteur d'une brochure sur le futur conclave dont je me permets de recommander la lecture au quai d'Orsay. Dans le quatrième fascicule du volumineux recueil présenté à la Congrégation des Rites se trouvent les animadversiones R. P. D. super dubio an sit bignanda comntissio causas, ou mémoires formant contre - partie de l'ânformation suivie à deux reprises à Orléans. L*un de ces mémoires, signé Minelli, porte des conclusions favorables. L'autre, signé Augustino Caprara, promoteur de la foi, déclare insuffisantes les raisons c d'introduire la cause > de Jeanne et expose les motifs qui doivent la faire rejeter. Le promoteur insiste entre autres motifs sur celui-ci : Jeanne n'a pas, comme on le prétend, subi le martyre, ce mot pris dans son sens théologique. Sommée d'abandonner ses habits masculins et de renier ses « voix », elle se refusa d'abord à toute rétractation et à toute modification de vêtement. Mais bientôt le bûcher lui fit peur; — c J'aimerais mieux être décollée cent fois que arse, > disait-elle — elle se rétracta et quitta l'habit d'homme. Ce ne furent que les scélérates manœuvres de ses ennemis qui l'amenèrent à revenir sur cette double concession. Elle avait donc reculé devant les tourments. Or, dit Mf Caprara — en ce point d'accord avec les plus sûres autorités et avec Lambertini ou Benoît XIV qui les résume toutes, — la condition constitutive du martyre, c'est que le patient accepte son supplice, simplement, sans jamais résister (cf. J>e Canonisations, III, i3, i, cité par les Animadversionss, chap. II).
NOTES ET NOTULES 3ll
ment moral sur l'élément matériel, le martyr en a été Pun des principaux facteurs. On dit souvent que le progrès ne s'estjamais accompli qu'après Comment qu'il y a eu violence et sang versé. Cela est faux. Les deux plus grandes ce petit trayait révolutions connues ont atteint le degré de maturité où rien ne pouvait ^* philologie plus les arrêter avant d'avoir fait couler une seule goutte de sang. En ^^"^'^J'^^^ ce qui concerne le passage du régime des Dieux multiples au Dieu un, le /^ ^^^^^ fait n'est pas contestable. Cette transition capitale de cultes nationaux de progris. et locaux presque sans nombre à une foi uniforme adoptée par tous les peuples d'Europe, je la prends au moment où se répandirent les premières nouvelles de la doctrine de Jésus, et je l'arrête à l'année 400, limite convenue de toute ma recherche. La période de début apparaît Que la civilisation fort obscure, les documents qui s'y rapportent étant presque tous ^t le triomphe dépourvus de contemporanéité et d'authenticité. Mais enfin ils per- g^^^^l mettent d'affirmer que ni Jésus ni ses disciples, bien qu'on les ait repré- ^'^''" '"*''' sentes comme des conspirateurs politiques, ne furent ni agressife ni turbulents. Quand le temps eut marché et que, de la petite Judée, le culte Qu'il n'est pas vrai nouveau, après s'être installé dans plusieurs ports de la Méditerranée, ^ue les grands gagna quelques grandes villes, il y eut des tumultes, des conflits et des mouvements coups; le sang coula. Mais ces tumultes, ce n'est pas le christianisme . ^''"^ qui les provoque, c'est contre lui qu'on les soulève; ces coups, ce ne ^^^usm^^versi^ sont pas ses adeptes qui les frappent, ils tombent sur eux ; ce sang ne sort pas des veines des soldats tués ou des gens de police égorgés par les novateurs, c'est aux dépens des novateurs qu'il est versé, et souvent en grande abondance. Vous pourriez compulser les écrits de toute sorte, Preuves consulter les recueils épigraphiques, interroger les monuments de toute par Phistoire espèce et les traditions de toute provenance, pas un fait, pas un mot, ^" ChrisUanisme pas un indice ne viendra vous apprendre qu'à un moment quelconque P^^^ les trou 1 -*: j «-j* 11 . ^ ^ ^* ? i- • 1 j X premiers siècles,
les partisans de l'idée nouvelle aient tenté de se faire place, de conque- '^
rir la notoriété, d'éveiller l'attention en commettant des violences par le geste, la parole ou l'écriture. Leur acte le plus décidé se résuma en un refiis d'agir. Je ne conteste pas que ce refus n'ait eu le plus souvent la valeur d'un très redoutable procédé d'attaque, c'est ma thèse, au contraire, et je la développe plus bas; mais il ne se produisit jamais que par voie de négation tacite; et l'absence totale d'activité agressive reste le trait fondamentalement signalétique du Martyr.
Cependant le succès de la religion nouvelle, une fois mis en train, se développa assidûment et continûment. Il est malaisé à évaluer; les chrétiens qui, seuls, en parlent, naturellement l'exagèrent. C'est, pour le dire en passant, une singularité inexpliquée que le silence des écrivains polythéistes sur ce sujet. Au cours du ll* siècle, par exemple, Part considérable alors que la marche en avant du Christianisme était très rapide, on ne au martyr pourrait citer qu'une lettre de Pline, peut-être interpolée, et une courte ^^ phrase de Marc-Aurèle. Les édits de persécution sont tous très douteux J^^^^^^ ^hooue ou taux jusqu'en 25o, ainsi que je l'expliquerai tout à l'heure avec plus de détail. A cette date, des actes publics et terribles attes*
Goo^^
Comment
la Chrétiens
réussirent,
non pour avoir
vivement attaqué,
mais pour ne s'être
pas défendus.
Comme quoi
Péditde ^12
mit à niant
les maximes
sur l'indispensable
intervention
de la force
dans Pavènement
des idées nouvelles.
tent que le Christianisme existait sur une vaste échelle ; mais, même alors la conspiration du silence reste en vigueur; et il en est ainsi jusqu'au bout, si bien que ces infatigables ramasseurs d'anecdotes, les auteurs de l'Histoire Auguste qui, la plupart, écrivent sous dès princes chrétiens, semblent avoir, eux aussi, obéi au mot d'ordre. La révolution religieuse n'en avait pas moins fait son chemin. D'efirayantes tragédies avaient signalé ses étapes successives. Mais dans aucun de ces incidents, on ne trouverait la trace d'un tumulte soulevé, d'une émeute provoquée, du moindre bruit de rue occasionné par les Chrétiens.
Nous arrivons aipsi aux premières années du iv« siècle que marqua une épouvantable explosion. h^Orbis Romanus tout entier parut en proie à la terreur. Les faits ont été énormément grossis. On les a racontés avec de prodigieuses inexactitudes; mais atténuez ces récits, modifiez-les, diminuez-les comme je vais le faire avec l'aide de Sulpice, passez les milliers de milliers de victimes du martyrologe officiel au crible xle la critique ; les chiffres s'évaporeront, les centaines de mille, les dizaines, même le simple mille pourra disparaître, laissant sans emploi les zéros d'abord si largement utilisés. Il restera encore ceci : les hommes d'État du polythéisme, — des gouvernants de premier ordre, je qualifie ainsi Dioclétien et Galerius, — qui avaient jugé indispensable la suppression du nouveau culte et cru à l'exécution facile de ce dessein, durent s'arrêter lassés et épouvantés après en avoir constaté l'impraticabilité absolue. Leur aveu d'impuissance prit la forme d'un édit qui concédait une trêve. Cette trêve se changea bientôt en un droit d'exister légalement reconnu. Ce droit à la vie officielle ne tarda guère à se changer en prérogative de supériorité et en privilège. Mais une si étonnante victoire, non plus que les succès qui la suivirent, ne sauraient s'expliquer par la vigueur et l'énergie de l'assaillant. A vrai dire, il n'y eut pas d'assaut. Dans ce conflit si extraordinairement inégal, les Chrétiens restent maîtres du champ de bataille, non parce qu'ils ont violemment attaqué, mais parce qu'ils ne se sont pas défendus. Leur merveilleuse résolution de se laisser décimer sans résistance, voilà la clef de leur triomphe. L'édit de 3ii le laisse lire à chacune de ses lignes. Les glorieux empereurs s'y déclarent vaincus par la douceur, la soumission, la résignation mise au service d'une foi inébranlable.
Ce fait, qui réduit à néant les maximes à la mode sur le rôle indispensable de la force pour procurer l'avènement des idées nouvelles, constate assez l'utilité qu'il y aurait présentement à restituer au mot martyr la signification précise dont l'usage l'a peu à peu dépossédé. Les mots sont les très sûrs confidents de l'histoire véritable ; mais il est besoin de tenir soigneusement registre de leurs multiples déviations. Je crois m'être aperçu, par les emplois trop lâches qu'on a faits de celui-ci, que nous sommes en train d'oublier ce que fut le mart3rr et ce que c'est que le martyre. Pourtant, qui perdrait la claire intelligence
de ces termes risquerait de bien mal comprendre notre moderne développement. O mes amis que tourmente Pidéal social et politique, Que n'allez pas vous troubler pour quelque incident mal interprété ou I^Mseignement
abusivement généralisé! Rien n'est absolu. L'esprit de révolte a eu ses . ,,î"'j^"i^,. %. w ... , r . X »* . ^^ V. ^ » 4. I de l'itude attentive
heures légitimes (cf. supra y p. 170). Mais, tout bien pesé, c'est le ju mot martyr
martyr qui, depuis le iv« siècle, a tenu le premier rôle dans les cir- n'est point absolu,
constances vraiment difficiles. Le Christianisme qu'il avait fondé,
devenu oppressif et tyrannique, n'a jamais été plus sérieusement
attaqué que par lui'. Sa manière, qui consiste à être tout à la fois ^^is
exceptionnellement énergique et exceptiozmellement humble et résigné, 5"'*' se retrouve , t , m » , . .*. t» 1 d toutes les heures
en s'abstenant de violence, eut toujours d'incroyables prises sur les 4icbives
cœurs. Nul autant que lui n'a contribué à mettre hors de débat cette ^^ ^^^^ histoire.
vérité — d'ailleurs immémoriale, car elle apparaît, pour qui sait la
discerner, dès les premiers temps des annales humaines — que l'amour,
la tendresse, la pitié sont les seules puissances finalement invincibles ;
et c'est pourquoi on peut nommer le martyr le plus grand victorieux
que le monde ait jamais connu.
Ex MBRORB ANIMI... MORBO INCUBUIT {Chr. Il, 22, 6, l). — J'ai
déjà fait remarquer la digne sobriété de ce récit de la mort du persllcuteur. Au chapitre 9 de Macchabées II il est dit que, par la manifeste volonté de Dieu, ce roi, qui semblait vouloir commander même aux flots de la mer, tomba comme du haut d'une montagne, humilié et vaincu. € Les vers grouillaient hors du corps de l'impie, les chairs se dissolvaient douloureusement, la puanteur de ses plaies était insupportable à l'armée. > Le misérable fit acte de contrition, il demanda pardon aux Juifs — optimis civibus Judaeis ; — il promit de les bien traiter et d'enrichir le Temple. Mais le juste jugement de Dieu avait pris cours, justum judicium Dei supervenerat ; rien ne put le détourner. Cet homicide et ce blasphémateur, traité lui-même comme il avait traité les autres, succomba, désespéré, au milieu des plus afireux tourments: non cestCMtibus doloribus, desperans.,. miserabili obitu vita functus est.
Vamour,
la tendresse
et la pitii,
seules puissances
invincibles
de ce monde.
Le type du ro:
persécuteur
et la sobriité historique de Sulpiee,
TbmPORA AsianoRUM RBGUM (Chr. Il, 25,4, 18).— Comme la Changement dynastie syrienne a cessé de servir aux comptes chronologiques de du procédé Sulpiee, il va utiliser les dates d'avènement et de mort des grands ^« chronologie. prêtres, la haute sacrificature se confondant avec la souveraineté. Puis viendra la courte série des chefs laïques portant titre royal sous la vassalité de Rome. Seuleijient cette chronologie a désormais beaucoup perdu de son importance. Après avoir été d'une utilité consi-
t La théologie orthodoxe connaît bien ce fait et, pour y pourvoir, a décidé que c'était la cause pour laquelle on souffre et meurt qui constituait le martyre, non la mort et les souffrances. Un hérétique qui subit la mort « plutôt que de renier sa croyance n*est pas un martyr ».
3l4 PETITS ESSAIS
dérable pour unifier, régulariser, donner un air d'histoire au fouillis de Le fouillis biblique matériaux dont se compose l'Ancien Testament. En l'employant avec lui aura dâ un instinct à la fois artistique et scientifique auquel nui n'avait jamais . ''^ . . rendu justice avant Jacob Bemays, S'ulpice se trouve avoir plus fait btl air a histotre, ^^^ ^^ succès du monothéisme européen que bien des docteurs de vaste renom. Au fond, le public occidental le reconnut toujours implicitement, comme le montre la persistante faveur dont fut entourée la Chronique jusqu'en plein xix^ siècle. Mais notre observation, frappante en ce qui concerne le vieil hébraïsme, le premier judaïsme et le messianisme, — surtout le messianisme débutant, doublement représenté, par l'auteur d'abord sous forme romanesque avec Daniel et les récits qui s'y rattachent, ensuite sous forme réelle et positive avec les Macchabées, — cette observation, dis-je, n'est plus applicable au chris- La narration, tianisme primitif. L'ensemble de la narration, d'ailleurs, commence ici elle aussi, ^ prendre une allure très différente; et bien que je sois assuré que le ^^ lecteur se fierait aperçu lui-même d'une aussi sensible transition, j'ai
c anger a ure. p^y^^^jj^ j^g^ j^^^ inutile de la marquer matériellement à l'œil.
Goo^^