‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 163 sur 198 · EMBRASSANT · texte numérisé non relu

EMBRASSANT

LE CHRISTIANISME PRIMITIF OU JUDÉO-CHRISTIANISME ET L'HISTOIRE POSITIVE DU MARTYR

tlne lacmie VsRUM H abc, QUiE evangeliis ac deinceps Apostolorum dans le plan actibus continentub, attingere non ausus, ne quid forma

deSnlpiCf. PRASCISI OPERIS RBRUM DIGNITATIBUS DEMINUERET. (Chr. II,

27, 3, 4).— Ce texte, que je cite en son entier, contrairement à mes habitudes, est extraordinaire. Mes notes et mes petits essais — de la page 121 à la page 263 — ont montré Sulpice mettant en œuvre des matériaux troubles, brouillés, dépourvus d'historicité, et, néanmoins, sur ce fond de brumeuses chimères, construisant une histoire d'aspect suffisamment positif. A ce premier travail, dont j'aurais peut-être dû Essai faire, typographiquement, un chapitre à part, car il présente une série ^""^ dirision pleinement homogène, j'en ai ajouté un second, bien à part lui aussi, où ^' /'' ''j"'''' de la page 263 à la page 3i3, on voit Sulpice, mis tout à coup aux ^^^/^J^,^",^^^. prises avec des documents, ceux-là en majeure partie authentiques, s'efforcer d'en accroître la simplicité et le sérieux, par la sobriété parfaite avec laquelle il les traite et par les lumières extra-bibliques dont il les éclaire. Tout ce qu'on pourrait objecter à propos de cet épisode de Le

la révolte asmonéenne, unique époque au cours de laquelle les Juifs proto-mtssianisrr.t parurent vouloir devenir une nation au lieu d'être une communion reli- ^t le proto-

. X r j ^1- • » ^ ^ M. *.••*.• chnstiamsmt,

gieuse a fond ethnique, c'est que notre auteur, par une anticipation

arbitraire, introduit prématurément sur la scène certaines notions que la lutte entre le christianisme et l'Etat romain ne justifiera que trois cents ans plus tard. Mais des précédents déjà impérieux lui imposaient un tel anachronisme; et quant à moi, je n'aurai garde de le lui reprocher. En préfigurant dans l'action d'Antiochus Epiphane sur la Judée les agissements de Rome impériale contre le c peuple chrétien», il m'a permis de toucher, par avance, aux points les plus difficiles que l'histoire des persécutions soulève ; — d'y toucher de plus haut et plus

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3l6 PETITS ESSAIS

idéalement, ce qui constitue un incontestable profit. J'ai apprécié le martyr théoriquement; il ne me reste qu'à l'étudier positivement.

Quoi qu'il en soit, je pourrais, sans trop d'exagération, prétendre que mes deux chapitres représentent : le premier, la phase préparatoire des idées messianiques ou proto-messianisme ; le second, la naissance des idées pré-chrétiennes, placées en un cadre un peu imaginaire, il est Hardiesse vrai, mais pourtant réel et formant le proto-christianisme. Or, dans ces de Sulpice deux séries, mieux que dans les précédentes, un trait saillant ressort de vis-à-vis des textes ^^^^ commentaire : ni la netteté d'esprit, ni l'intrépidité de foi qu'exicesde7x7remières S^^^ l'entreprise, — totalement nouvelle, je l'ai dit et j'y insiste, — de séries. laïciser la Bible, n'ont fait défaut au biographe de Martin de Tours. Ce point acquis, comment expliquer qu'arrivé en face des documents infiniment plus sûrs et plus explicites à l'aide desquels il pourrait bâtir le troisième étage de son édifice, à savoir le christianisme primitif, Sulpice reste court et s'écrie, en désignant avec une sorte d'effiroi les écrits Comment, évangéliques et apostoliques : € Je n'ose y toucher; attingere non après avoir manié ausus » ? C'est là un vrai coup de théâtre, aussi singulier qu'inopiné librement pQ^,. q^ ^ svàwi d'un œil soigneux, comme nous venons de le faire, flnci«w« Fauteur de la Chronique pendant qu'il triait, élaguait et parfois modiil n'ose toucher ^^^ ^^^^ ^^^ liberté grande les textes de l'ancienne Bible. Un des à la nouvelle, rarissimes écrivains que nos opuscules ont assez intéressé pour le pousser à les lire autrement que du bout du doigt, M. Gabriel Monod, croit que Sulpice a rattaché l'histoire antique à la moderne en traçant un exposé des premiers développements chrétiens. Cette appréciation n'est pas tout à fait exacte. Le plan indiqué dans la préface de la Chronique annonce bien, en effet, un dessein de ce genre (cf. 1. 1, p. i et 127). Après avoir parcouru les annales saintes < jusqu'à la croix du Christ et jusqu'aux annales des apôtres »^ Sulpice avait promis de relier son récit aux événements ultérieurs : visum mihi est non absurdum etiam post Caractère étrange gesta connectere. Mais cet engagement, il ne l'a pas tenu. Au moment et inattendu de le réaliser dans sa partie essentielle, il se dérobe. Il se dérobe sciemde cette reculade, ment, délibérément, et les excuses qu'il en donne accentuent l'étrangeté de sa reculade. J'ai peur, dit-il, d'amoindrir < les dignités i des choses en les abrégeant : ne quid forma precisi operis rerum dignitatibus diminueret. Il n'est pas jusqu'à ce pluriel, entièrement inusité, du mot dignitas, au sens de qualité morale, qui ne communique à la phrase une physionomie encore plus excentrique. On ne se rend pas du tout compte d'un semblable accès de discrétion chez un homme qui s'est si peu gêné alors qu'il s'agissait de la narration de l'œuvre des six jours ou des actes divins concernant la direction providentielle imprimée à toute l'histoire humaine. Il est probable que les lettrés aquitains, pour qui la Chronique avait été rédigée, furent fort désappointés, leur besoin d'une Motifs probables trituration et d'une condensation préalables étant tout aussi grand quant qui purent au testament nouveau que quant à Tancien. Quels motifs ils attribuèrent la dicter, ^ j^ subite timidité d'un écrivain qui les avait habitués à ne le voir

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NOTES ET NOTULES îlj

jamais hésiter, c'est ce que je ne saurais dire. Il y a là un mystère dont je n'ai pas la clef. Cependant, après beaucoup de réflexions, voici ce que j'ai trouvé.

C^est sans doute la peur qui a poussé Sulpice au mutisme ; non pas la peur de compromettre € les dignités des choses i, mais cette appréhension observable chez les croyants d'un dogme compliqué et discuté qui leur montre le risque de tomber, par ignorance et présomption, dans le péché d'hérésie. Je vais tout à l'heure vous entretenir de ce délit redoutable, une des plus terribles nouveautés logiquement et inévitablement surgies du régime monothéique. Il commençait alors à prendre de menaçantes proportions. La crainte d'en être accusé joue déjà un rôle dans l'attitude des écrivains et des hommes publics. C'est elle qui a dicté la conduite de Sulpice. Raconter la naissance, la vie active et la mort de Jésus en conciliant les quatre évangiles avec les autres livres devenus canoniques ou sur le point de le devenir (Actes des apôtres, Épitres, Apocalypse), c'était évidemment une besogne scabreuse. Un théologien aussi inexpérimenté et aussi faiblement renseigné que lui pouvait s'en effrayer. J'ai relevé passim quelques-unes de ses bévues, — naevi, comme les appelle le cardinal Bellarmin, — j'en dresserai le tableau complet; elles sont nombreuses et non petites, l'on pourra s'en assurer. J'ai, d'autre part, constaté que les textes bibliques analysés par l'auteur de la Chronique étaient loin de lui être familiers, et j'aurai à signaler des inadvertances encore plus marquées à l'endroit des textes évangéliques. Tout cela enjoignait la réserve et la prudence à un écrivain, d'ailleurs, rendons-lui cette justice, peu porté à s'en faire accroire. Telles sont, je suppose, les raisons de la ligne qu'il adopta.

Au surplus, si les lecteurs du iv® siècle en furent étonnés, elle surprendrait bien davantage ceux de notre temps dans le cas improbable où la Chronique attirerait leur attention. On nous a accablés de vies de Jésus depuis les premiers jours de la Restauration, qui virent paraître celle du père jésuite de Ligny, jusqu'à l'heure présente où a été publiée celle du père Didon, l'éminent moine dominicain. Chateaubriand, alors très fervent catholique, disait de l'ouvrage du père de Ligny : c 11 y a

> quelque danger à transformer ainsi TÉvangile en une histoire du

> Christ. En donnant aux faits je ne sais quoi d'humain et de rigoureu- » sèment historique, en en appelant sans cesse à une prétendue raison » qui n'est souvent qu'une déplorable folie, en ne voulant prêcher que

> la morale entièrement dépouillée du dogme, les protestants ont vu ■ périr chez eux la haute éloquence. > Cette théorie, que j'ai rencontrée par hasard, m'a paru curieuse à relever; non qu'elle ait rien de bien remarquable, mais parce qu'elle vise à nous faire croire qu'en 1825 la haute éloquence n'avait péri que chez les protestants. J'ai, en outre, quelque plaisir à montrer comment se traitaient alors dans les journaux — car il s'agit d'un article de journal — ces questions religieuses dont nous avons fini par faire des thèmes d'érudition. Ainsi, Chateaubriand

ms la fin du !V^ siècle, on redoutait

de tomber dans Phirésie.

Sulpice n'a pas voulu

affiroater

tes difficultés

d'une abréviation

des écrits relatifs

d la biographie

de Jésus.

Comme quoi Chateaubriand

estimait qu*il y a danger

d raconter historiquement la vie de Jésus.

Sur quelques

biographies

de Jésus

anciennes

et récentes.

De ceux qui pensent

que la religion implique le mystère

et robscuriti.

Comment Sulpice

commit

sa première erreur

chronologique

en essayant

d'assigner

une date [exacte

à la naissance

de Jésus.

pensait qu'on aurait beau raconter les œuvres de Jésus de la manière la plus touchante, on ne peindrait jamais que son humanité. < Sa divinité vous échappera, disait-il. Les vertus de Phomme ont quelque chose de corporel, si nous osons parler ainsi, que l'écrivain peut saisir; mais il y a dans les vertus du Christ un intellectuel, une spiritualité qui se dérobe à la matérialité de nos expressions ; cette vérité dont parle Pascal si fine, si déliée que nos instruments grossiers ne peuvent la toucher sans en écacher la pointe. > On croirait tout d'abord que cette théorie, où Vintellectueî, la spiritualité et la matérialité se mêlent d'une façon si empêtrée, — grâce au ciel l'auteur des Martyrs n'a pas écrit beaucoup de morceaux de ce ton et de ce style, — il semblerait, dis-je, que Chateaubriand ait songé à commenter la formule de Sulpice : si quid praecisi operis. Mais en y regardant de plus près, on s'aperçoit vite que sa préoccupation est tout autre. Il professait en ce moment-là ime rigide orthodoxie, et les gens bien pensants se souvenaient encore d'un curieux livre du père Bemiyer, l'Histoire du temple de Dieu, où se lisait une biographie de Jésus, contée à la manière antique comme s'il se fût agi d'un héros. Animé de sentiments irréprochables, mais entraîné par griserie littéraire aux plus folles imaginations, ce singulier jésuite avait transformé le Messie en un général d'armée, avec les apôtres pour soldats. Il lui faisait livrer des batailles et le montrait montant sur le théâtre. C'était plein de verve, mais très scandaleux, et les bonnes intentions de l'auteur ne lui épargnèrent pas une condamnation. Chateaubriand, qui avait gardé mémoire de ces faits, estimait que c'était là une expérience à ne pas recommencer. Au fond, il était de ceux pour qui il n'y a religion que s'il y a en même temps mystère, obscurité, — avec aussi peu d'histoire que possible, l'histoire étant déplorablement < corporelle ». Aujourd'hui encore, que de gens pensent ainsi! L'idée saine et forte que le besoin religieux peut désormais écarter les fictions et s'alimenter de réalités démontrables, reste infiniment rare. Elle l'est surtout dans les rangs de ces restaurateurs de la vieille foi qui ne croient à rien. Assurément, je ne veux point prétendre que Sulpice ait pu se rapprocher en quoi que ce soit de ma théorie de la religion. Mais enfin, je l'ai montré multipliant les efforts pour procurer aux annales sacrées une bonne apparence d'histoire; et c'est précisément le cas du passage de la Chronique que je commente présentement.

Toujours amoureux de recherches chronologiques, il s'essaie à en faire, même à l'occasion de ce Jésus de qui, d'ailleurs, il n'ose dire autre chose, bornant son ambition à lui assigner une date de naissance exacte et authentiquée par des noms de consuls. Il est vrai que, pour être unique, son effort n'a guère été heureux. Sulpice place, en effet, cet événement capital en l'an trente-troisième du règne d'Hérode le Grand ; puis il ajoute que ce prince vécut encore quatre années avant d'être remplacé par Hérode le Tétrarque. Ce dernier, au bout de dix-huit ans de règne, aurait vu mourir le Messie^ ce qui attribuerait à

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NOTES ET NOTULES 3i9

Jésus une durée de vie de seulement vingt-deux ans. Après avoir dressé tant de comptes, — exacts dans les conditions où ils se posaient, — c'était vraiment jouer de malheur que de les couronner par une erreur pareille, portant sur une circonstance aussi considérable. Maintenant il faut convenir que Sulpice la commit en ample et bonne compagnie. Les écrivains qui ont inexactement rattaché la naissance du fondateur du christianisme aux fastes consulaires sont nombreux. (Cf. Baronius, appendice des Annales,) Le fait, tout important qu'il ait pu paraître plus tard, était resté profondément ignoré pendant trois siècles au moins, et quand on vint à s'en occuper, on n'y attacha pas beaucoup d'attention. Bossuet exprime très bien la superbe indifférence de l'orthodoxie chrétienne vis-à-vis des dates : t On convient, dit-il, que la vraie » naissance de Jésus devance de quelques années notre ère vulgaire. Il > suffit que nous sachions qu'elle est arrivée l'an 4000 du monde. » Fort bien, mais, cela même, nous ne le savons pas. Le chiffre de Que k mépris 4000 ans n'est point du tout celui de Sulpice, et l'auteur de la Chro- ^« '« chronologie

nique aurait le droit d'être écouté plus que personne, car il fiit une "'«n«*j^'torf«

^ ^ ,. . A^ 1 1- 1 • A Ti orthodoxe.

exception extraordmaire par son goût pour la chronologie exacte. Il

existe des différences de plusieurs centaines d'années quant à la manière d'évaluer l'espace de temps qui sépare Adam de Jésus. Les trois versions authentiques de la Bible se contredisent, et l'on constate parmi les chronologistes qui prennent le texte biblique pour point de départ, une centaine d'opinions différentes. Le c il suffît > de Bossuet, malgré son extrême modestie, n'est donc pas admissible. Il en est de même pour la fixation du mois et du jour de la naissance de Jésus; ils sont douteux et fluctuants tout comme l'année. Sulpice indique le 8 des Kalendes de janvier, et un de ses critiques prétend qu'il a été le premier à professer cette opinion en Occident, par imitation peut-être du pseudo- Clément des Constitutions apostoliques. Mais c'est une erreur. La date du 8 janvier fut admise très anciennement et très généralement, ainsi que l'atteste le second des deux célèbres, — et peut-être pas trop authentiques, — calendriers publiés par Bucherius (le père Boucher). On y lit : viii Kalendas Jan. natus Christus in Bethléem. Tous les documents contemporains de la Chronique sont d'accord avec elle sur ce point; les Histoires d'Orose, entre autres, dont l'auteur répète, d'habitude, ce qu'Augustin avait dit en vingt passages différents.

Ce n'est qu'un peu plus tard que la date 4u 8 janvier fut changée en Ignorance celle du 25 décembre, jour de naissance ou de renaissance du soleil : où nous sommes invicH solis natalicium, dit le calendrier de Philocalus '. N'est-il pas ^* ^^ ^^J^^ ^^'' caractéristique, pour le remarquer en passant, que les rédacteurs de ^^^ piiu grands l'Ancien et du Nouveau Testament aient éprouvé un si constant dédain ivinements

de

I. Sur les calendriers de Bucherius, cf. infra. C'est en 821 que parut la loi ''*'^'°"'^ *^^'^«de Constantin d'après laquelle tous les sujets de Tempire devaient se livrer au repos « le jour vénéré du soleil ». {Codex Theodosianus, II, 8.)

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Variabilité

du jour

de la naissance

de Jésus.

Vinexactitude

dans ce qui est

important

compensée

par la minutie

dans ce qui it* importe guère.

Impression pénible

que cause

aujourd'hui

ce manque

de précision.

pour cette vérité chronologique, qui nous paraît être aujourd'hui la base indispensable de l'histoire? Ils étaient inspirés; leur langage reproduisait les pensées de l'Être Omniscient. Ils avaient eux-mêmes choisi deux points cardinaux autour desquels ils faisaient tout pivoter, à savoir : la Création de l'homme, contemporaine de sa chute, et la Naissance de Jésus, contemporaine de sa Rédemption; et voici que sur ces dates fondamentales ils nous ont si mal renseigné qu'en célébrant la fête natalice du Christ, toute certitude nous manque pour affirmer que le Seigneur vint au monde ce jour-là et non un autre *. Dans le catéchbme par demandes et réponses, que j'ai appris enfant, et dont ma mémoire a conservé presque mot à mot la solide empreinte, on lit :

Z>. Qael jour Jésus est-il né?

R, Le jour de Noël.

Noël étant une contraction française du latin natalis, c'est comme si on disait que le Sauveur naquit le jour de sa naissance, formule dont l'audacieuse ingénuité ne balance pas Timprécision. Les livres sacrés, il est vrai, s'efforcent de compenser ce défaut à l'aide de détails abondants et minutieux qui nous signalent le nom du village où Jésus vit la lumière, qui nous apprennent que ce fut dans une étable, et qui nous décrivent les animaux par lesquels cette étable était habitée.

En relevant ces circonstances, caractère commun de toute l'Écriture, — dans la Genèse comme dans l'Évangile, les faits minuscules sont aussi soigneusement dessinés que les choses importantes y restent nuageuses et sans contour', — mon esprit se reporte vers le problème agité plus haut de l'influence de l'exégèse. Elle a pour principal effet de mettre en relief le manque absolu d'historicité de la littérature sacrée. Or, il est notoire que nos nouvelles habitudes mentales, lentement, mais fortement créées par un contact chaque jour plus réfléchi avec l'ordre réel, ont fini par nous faire de la précision, de la clarté et de la consîs-

1 . Aussi certaines Églises ne connurent-elles pas la fête de la nativité du Seigneur. A Jérusalem, notamment, on célébrait le a 5 décembre la fête de Jacquet comme c frère de Dieu >, et celle de David comme « père de Dieu », et il en est encore ainsi dans TÉglise arménienne^Ccf. Duchesne, Origines du culte, p. 255). Les autres grands incidents de Texistence de Jésus ne sont pas mieux fixés que sa naissance.

— Quel jour est-il mort ? — Le vendredi saint, dit le catéchisme de Périgueux. — Quel jour est-il ressuscité? — Le jour de Pftqaes. — Quel jour est-il monté au ciel ? • Le jour de TAsceasion.

Et cette chronologie déjà si vague reste, en outre, à Tétat mouvant. Mort le i6 avril en 1897, Jésus meurt le 7 avril en 1898; il ressuscitera le lo du même mois au lieu du 18, et il montera au ciel non plus le 27, mais le 19 mai.

2. Les auteurs dLHéxamerons, saint Ambroise entre autres, se contredisent dans une mesure de plusieurs siècles quant à la date qui vit créer le monde ; mais ils s^accordent pour affirmer, de science certaine, que cette création eut lieu pré* cisément au printemps : ubi erat opportuna omnibus verna temperies. (Cf. Migne, t. XIV.)

tance un besoin impérieux. N'est-ce pas ime illusion dangereuse de compter stu: la prolongation indéfinie de croyances qui refusent à ce besoin croissant les plus minimes satisfactions; ou, plutôt, qui le heurtent et le défient dans ses exigences les plus légitimes? Cette question n'est pas posée pour les croyants. Us ont la certitude que leur foi, momentanément obscurcie, reprendra bientôt son plein éclat, et c'est là un état d'esprit qui, socialement et pour l'heure actuelle, a beaucoup moins d'inconvénients que d'avantages. Mais ces conservateurs, intérieurement incrédules, — ils sont légion, — qui néanmoins s'échauffent à réclamer la renaissance de dogmes que leur esprit répudie, sont-ils bien sûrs de ne pas participer à une besogne d'empoisonnement et de mort, alors qu'ils s'imaginent accomplir des œuvres bonnes et utiles? La vie religieuse ne périra pas, cela est certain; mais il y a un autre point tout aussi certain : c'est qu'au rebours de la parole de Chateaubriand et en accord avec l'instinct de Sulpice, elle ne renaîtra solide et forte qu'appuyée sur des bases rigoureusement historiques et munie de dogmes où l'esprit trouvera tout autant que le cœur de quoi se pleinement contenter.

Que le dogme

de l'avenir

devra satisfaire

autant Fesprit

que le cœur.

Gnosticitme, ILLUSTRIS ILLA... conoressio {Chr. II, 28, 5, 1 2). — Le système de pornographie silence appliqué par la Chronique aux documents relatifs à Jésus reçoit et magie, aussi son application vis-à-vis de l'histoire apostolique. Voici pourtant une exception assez notable ; et il n'est pas sans intérêt de rechercher pourquoi, parmi tant d'anecdotes dramatiques et d'aventures pittoresques contenues dans les Actes des Apôtres, Sulpice en relève une seule : celle qui concerne les rapports de Simon; le magicien de Samarie, avec les apôtres Philippe et Pierre? Simon avait exercé la magie de façon à séduire le peuple < du plus petit au plus grand ». On l'appelait c la vertu de Dieu ». Philippe le convertit et s'en montra glorieux. Mais plus tard Pierre dut l'exclure de la communion des fidèles. Dans les Actes, ces faits sont présentés le plus raisonnablement du monde. On voit un néophyte de haute catégorie qui s'égare, attire le châtiment sur lui, et ensuite manifeste une sincère repentance. Seulement, ce n'est pas de cet épisode, bien narré, attachant, dépourvu de merveilleux que Sulpice s'occupe. Il ne songe qu'au fantastique combat dont les Actes ne disent pas un seul mot et qui amena Simon à être précipité du haut des airs. Cette méthode de préférer d'invraisemblables fables à l'histoire rationnelle et exacte n'avait pas été, jusqu'ici, adoptée par l'auteur de la Chronique, J'ai montré, tout le long de son abrégé des livres de l'Ancien Testament^ qu'il procéda presque toujours en sens inverse. Le voici maintenant rangé au goût de ses contemporains et adoptant le système favori des écrivains ecclésiastiques du iv» siècle. Il n'y fit pourtant pas de grands sacrifices comme on va le voir dans notre petit essai sur la martyrologie individuelle. Mais c'est un point à noter que le prince des Apôtres n'ait été mentionné par la Chronique

Sulpice et rhistoire apostolique.

Contrairement

à sa méthode^

il n'en voit que

le côti fabuleux.

qu'une seule fois et pour se voir mêler à une enfantine fiction. Confes» sons, d'ailleurs, que Sulpice qualifie à juste titre d'illustre la lutte entre Pierre et Simon. Toutes les bouches étaient pleines de ce prodige. Baronius, qui l'admet, entasse les citations d'Amobe, de Cyrille, de Philas- Simon de Gitta, trius, d'Épiphane, d'Augustin pour confondre les incrédules. Je vais m'en thiosophe, occuper un instant, moi aussi, un peu à cause des indications qu'on gmstiqut y trouve sur l'état des esprits relativement aux questions de magie; mais surtout parce que ce Simon de Samarie ou plutôt de Gitta, bourg de la région Samaritaine, — iste veneficusfuit a Gitiis, dit Épiphane, — passe pour un des plus anciens représentants de ce que Irénée, empruntant le mot aux lettres de saint Paul, appelle la < fausse gnose » '. Les historiens Si l'on veut connaître toutes les folies qui coururent sur Simon entre le deVMrisie jer et le iv« siècle, on les trouvera recueillies et condensées dans le w giniral panarium d'Épiphane qui était évêque de Constance, en Chypre, au tnpar^culi^T^^^^^^ ^^ Martin était évêque de Tours'. Cet ouvrage, monument extraordinaire de vaste et confuse érudition, d'ingéniosité extravagante et de plate sottise, classe l'histoire universelle selon les hérésies. D'après l'auteur, elles se produisirent en tout temps, la première période étant le Barbarisme, la seconde le Scythisme, la troisième THellénisme et la U quatrième le Judaïsme. Cette manie de voir des hérétiques partout est

livre d'Epiphane, uq des caractères propres du IV* siècle ; mais Épiphane la portait à un pé(iue ^qI excès qu'à peine admettait-il qu'il n'y eût pas eu d'hérétiques enChypn^ dans le paradis terrestre. Peut-être le serpent était-il un hérésiarque? Le Barbarisme connut les hérésies de Chus et de Nenu-od. Le Scythisme assista à la naissance de celle de Zoroastre, lequel inventa la magie. L'Hellénisme fiit troublé par les agissements de Zenon, qui prend ainsi bizarrement la tête des hérétiques grecs et paraît avQir vécu avant Pythagore et Platon; en même temps qu'Épicure est signalé comme contemporain d'Abraham. Quant au Judaïsme ou dernière phase préchrétienne, ce sont les Samaritains, les Sadducéens, les Scribes et les Pharisiens qui forment le personnel des hérésies qu'on y vit surgir et qui furent nouvelles en ceci qu'elles s'appuyèrent sur la Sainte-Écriture. Chacun admirera sans doute un si bel ordre et la disposition tjrpologique qui l'a dicté. Paul avait dit (Colossiens, 3, ii) qu'il n'existait en Jésus ni barbare, ni scythe, ni grec, ni juif; de là les quatre compartiments du Panarium.

Épiphane passe ensuite aux époques postérieures à Jésus, et alors se présentent à lui, en première ligne, les gnostiques dont j'aurai à parler beaucoup vers la fin du présent volume. A partir de là, l'évêque de

1. C'est le titre du précieux écrit de cet éminent Smyrniote dont on fait couramment un Gaulois: Exposition et réfutation de la fausse gnose {tr^q ^eudovûpiou Y^tt>aeu>;). Je me suis servi de l'édition Stieren.

2. Epiphaniii Constantiae Episcopi, Opéra omnia in duos tomos distribata adversus LXXX Hereses, opus quod Panarium sive Arcula inscribiiur. (Patrologie gréco-latine, t. XLI.)

NOTES ET NOTULES 3a3

Constance suit dans son travail la riche monographie d'Irénée. Parfois il la copie mot à mot ; très souvent il la comprend de travers. En fait, son œuvre est à celle de Péminent disciple de saint Pothin ce qu'un chêne majestueusement développé est à un amas de ronces et de brous* sailles. Par un seul côté, le Panarium est original et ne ressemble qu'à lui-même : c'est lorsqu'il s'agit de détails pornographiques. Non que les autres hérésiologues soient chiches de renseignements de cette espèce; on verra que c'est une des conditions du genre. Seulement le Panarium les dépasse tous immensurablement sous ce rapport. J'aurai ùttamonmanU besoin d'un peu d'indulgence pour les emprunts qu'il me faudra lui hirisiologique faire. Us me seront indispensables quand j'essaierai d'expliquer et d'ex* ^'

cuser le seul écart vraiment grave dans lequel soit tombée la plunie de P^^'^^B^^P ^"'• Sulpice. Les derniers chapitres de la Chronique articulent contre les mœurs de Priscillien de déplorables calomnies qui, certainement, n'y ont pris place qu'à titre d'écho. Il était alors de style de toujours associer l'hérésie aux pires impudicités, et ce procédé prenait encore plus de force dès qu'il s'agissait de l'hérésie gnostique. Or, à en croire Épiphane, Simon fut le premier des gnostiques par la date : Hinc eorutn origofiuxii quos gnosticos appelîamusy dit-il. En conséquence, le véridique historien entreprend aussitôt de montrer comment le mage de Gitta prit soin de poser, pour les hérétiques futurs, les vrais principes du dévergondage sexuel, mobile et pivot de toute hérésie. En pareille matière, rien ne vaut l'exemple, et Simon voulut payer de sa personne. Ayant réussi, par théurgie, à faire descendre du ciel, pour vivre à ses Simon côtés, la très célèbre Hélène, qui représentait sur terre le Saint tt Hélène Ennoia, Esprit, il ne crut pas devoir se contenter des jouissances spirituelles que cette prodigieuse aventure lui procurait, et il courba la céleste exilée au rôle de concubine. Quand il parlait d'elle en public, il la traitait comme une personne idéale. Mais secrètement il se vautrait en sa compagnie dans toutes sortes de voluptés, cutn in venerem procîivior esset, homo vafer clam omni se in lihidinutn génère volutabat. Le judicieux Épiphane n'a aucun doute à cet égard, bien que de toute évidence il s'agisse ici d'une de ces émanations divines comme l'école théosophique aimait à les imaginer, un Éon féminin, Hélène Ennoia^ symbolisant la beauté et la pensée '. Quand Épiphane fait entrer Simon en rapports sexuels avec cette entité ontologique, c'est à peu près comme si Sainte-Beuve avait prétendu que les trois membres de la Trinité métaphysique, en qui l'éclectisme des derniers jours avait iini par se per sonniiier, le Vrai, le Beau, le Bien, étaient les mignons de M. Cousin.

Épiphane ne bornait pas là ses accusations contre le mage de Gitta. Lis origines Il lui attribuait de mettre la débauche en doctrine à l'aide de raisonne- du quiitisme

ments tels que celui-ci : la matière est radicalement mauvaise: le monde *' la dépravation

des Simoniens.

I. Cet épisode de la vie de Simon n*a pas été étranger an rôle que Goethe fait jouer à Hélène dans le second Faust

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a été créé par les puissances du mal ; les choses matérielles sont fondamentalement corrompues ; donc, chacun est en droit de se livrer à toutes les fantaisies chamelles sans encourir le reproche d'immoralité. Ces déductions du principe de Pidentité entre le mal et la matière ont bien souvent servi depuis à pallier les erreurs des quiétistes de tous les temps (cf. infra). Je les ai retrouvées dans un curieux discours du philosophe Maxime de Tyr qui représenta très dignement le polythéisme éclairé et avancé au iv^ siècle. Maxime prétendait qu'Aristîppe, avec son goût pour les vêtements de luxe et pour les parfums voluptueux» avait fait preuve de tempérance autant que Diogène le Cynique. < Si, disait-il, on avait le corps doué de cette vertu d'endurer » le feu sans en souffrir, on n'aurait pas peur d'entrer dans les flammes du ;> mont Etna. Pareillement, quand on est fortifié contre les voluptés, on » peut vivre au milieu d'elles sans en être brûlé ni affaibli. » L'accusation contre Simon, formulée en ces termes, resterait donc assez inoffensive et vague. Mais Épiphane prend soin de la préciser au moyen de détails on ne peut plus circonstanciés. Je donne en note sa description des ignobles pratiques qu'il appelle : < mystères de la plus parfetite gnose », tnysterki perfectissimae cognitionis ; }t la donne en latin, car elle est intraduisible, et nous nous en tiendrons là '.

En touchant par quelques mots sommaires à ces détails de l'histoire des hérésies, j'ai simplement visé à m'assurer de l'état exact des connaissances de Sulpice sur ce point spécial. Il était fort mal renseigné;

ji • ^ '^ ji. .. cela ressort de la façon dont il met en scène Simon le magicien. Les décrire avec détail, ,. , .^ . jx-J • *.x «aj hlx jt • i • T ^ j

et pourquoi, ^^^^^ écnts qui, delà, avaient fait de l'hérésiologie un genre à part dans

la littérature ecclésiastique, ne lui étaient pas connus. Sans doute il

avait récolté çà et là des informations dans Eusèbe dont la chronique

lui était familière. Mais il n'avait lu ni Irénée, ni Clément d'Alexandrie,

ni le pseudo-Origène des Phtlosophumena, ni le Panarium, pas même

le Catalogua errorum de Philastrius qui est de 38o'. Quant au De

Heresihus d'Augustin, Sulpice était mort plusieurs années avant la

publication de cet essai (420) qui n'est pas pour accroître la renommée

de l'auteur de la Cité de Dieu et des Confessions. Ainsi privé des

lumières que les livres auraient pu lui fournir soit sur les hérésies en

général, soit sur le gnosticisme en particulier, les bruits courants furent

tout ce que connut Sulpice. Us étaient vraiment absurdes et odieux,

Satisfaction qiféprouve Epiphane à la

I. c Ad haec niysteria quaedam foeditatis proluviique corporum, ut honeatius dicam, instituit; quae in maribua quidem aeminis exundantia, in feminia menatrua purgatione perficerentur. Et, ad haec obeunda myateria apurclaaimos conventua induxit. Haec enim vitae eaae myateria, perfectiaaimaeque cognitionia aiebat : quae qui prudentiam divinitua acceperit, abominandum quidam ac deteatabile, mortemque adeo potiua quam vitam eaae judicabit. » (Haerea. XXI : Advêrsus Simonianos, 1, 8, 4.)

a. Voir infra le petit eaaai aur lea gnoatiquea pour un aupplément de détaiU bibliographiquea concernant lea héréaiologuea.

comme on en peut juger d'après Épiphane qui s'était donné la tâche de les colliger en homme préparé par Pezpérience à une telle besogne. Pour tout dire, l'évêque de Constance avait vu le loup de près. En Egypte, au cours de sa tendre jeunesse, il dut repousser les tentatives faites sur sa vertu par des dames, de très grandes dames, gnostiques. Il le raconte lui-même en termes à mourir de rire, sans expliquer bien clairement, d'ailleurs, s'il sut résister ou s'il succomba un petit peu^ En tout cas, cette chaude alerte lui avait laissé de si tenaces réminiscences qu'aussitôt prononcé un nom d'hérétique, se présentaient à son esprit les plus extravagantes incongruités. Mais c'est quand il est question des gnostiques que sa verve pornographique prend le plus vif essor. Les échantillons cités tout à l'heure, bien que comparativement anodins, peuvent faire deviner les contes qui se répétaient parmi le gros public là où le gnosticisme était mis sur le tapis. Ce n'est pas des doctrines, mais des ignominies sexuelles que Ton s'occupait. Très probablement, ces bruits scandaleux arrivèrent jusqu'à Sulpice et durent, réservé et pudique comme il était, éveiller en lui un immense dégoût. Aussi le verron»-nous prodiguer les termes de mépris quand il racontera l'aflPaire des Priscillianistes qu'il prenait pour des gnostiques : in/amis et exitiabilis superstitio. Si donc il ne traite pas Simon sur ce pied-là, c'est qu'il ne le connaissait que comme magicien.

Tel fut bien, au surplus, le principal titre de ce personnage à la notoriété. J'ai supposé plus haut que peut-être une épitre de Paul l'avait dénoncé comme poussant au culte idolatrique des anges. Mais les Actes des apôtres ne parlent que de l'éclat avec lequel il exerçait l'art magique à Samarie, ce qui fit de sa conversion au christianisme un événement considérable. Au fond, elle n'était pas désintéressée, notre homme, homo vafer^ comme dit Épiphane, avait surtout été frappé

Qui Sulpice

connut

ces malpropretés

seulement par oui-dire.

Et comment

le dégoût

qu'elles

lui laissèrent

rejaillit sur Priscillien»

I . Les côtés comiques du Panarium ne seraient pas faciles à ezairérer. Il y a, entre autres, eelui qui consiste à caractériser chaque hérésiarque à Taide de noms de reptiles ou dUnsectes choisis parmi les plus bizarres. Ainsi, la doctrine des Simoniens est assimilée à un mélange d'urine d'aspic et d'œufs pourris de vipère (Adveraus SimoHianoSt Haeres. XXI, § 4). Les Marcosiens ressemblent à la dipsade, les Sataniens au caméléon multipode, les Manichéens à la cenchritide, les Aériens au bupreste, les Collyridiens à la cantharide, les Aétiens au scolopendre» etc., etc. Quant aux Gnostiques proprement dits, le Panarium les rapproche d'une affreuse espèce de vipère c appelée autrefois la vipère incapable d'engendrer ». Comme ces hérétiques, dit Épiphane, accomplissent entre mâles et femelles des actes immondes par lesquels leur semence est rendue stérile, on ne pouvait mieux les comparer qu'à cette catégorie de reptiles. Il est bien connu, ajonte-t-il, qu'aussitôt t que l'envie de jouir chatouille les vipères stériles, le 1 mâle et la femelle s*unissent par la bouche, celle-ci recevant entre ses lèvres la B tête de celui-là. Puis, quand vient le plaisir, la femelle, saisie de spasme, coupe » la tête du mâle, en avale le venin et se trouve par là engrossée. Ainsi en est-il

> de rhérésie doublement insensée des gnostiques dont je viens d'écraser la tête,

> le,corps]et le germe à coups de bâton. > (Haeres. XXVI, § 18, p. 365 du tome XLI de la Patrologie gréco-latine de Migne.)

des côtés théurgiques et magiques du nouveau culte. Nous ne les discernons plus aujourd'hui; c'est Teifet de Taccoutumance. Mais alors ils sautaient aux yeux, mis en plein relief par l'active concurrence entre le néo -platonisme et le christianisme. Sur ce terrain. Simon semble s'être laissé séduire plus spécialement par le don attribué aux fidèles de communiquer le Saint-Esprit. On a vu qu'il prétendait à établir, lui aussi, des relations intimes avec le irveO{ia âyiov en

Rapports positifs utilisant l'intermédiaire d'Hélène Ennoia. Mais les résultats obtenus de Simoa dans cette voie par les apôtres lui paraissaient infiniment plus solides

arec les apôtres, q^^ ^g^ ^ qu'Hélène avait pu lui procurer. Ce fut sans doute alors qu'il

offrit de l'argent à Pierre en vue d'être nanti du secret de l'imposition

// inaugure des mains. Cette cynique proposition, qui lui a valu la triste gloire de

le crime donner son nom au crime de trafiquer des choses sacrées, inspira à

qui porte son nom, Papôtre l'âpre et profonde sentence : Pecunia tua tecum sit... Tout ce

morceau des Actes est admirable '. Il a consacré, pour l'avenir entier de

la société humaine, la haute dignité du pouvoir spirituel et proclamé

Que le trafic que réduire son exercice en commerce est une mortelle bassesse. La

des Pythie l'avait déjà appris à son dam, quand elle se laissa séduire par

choses spirituelles Cléomène». Rome catholique en fit ensuite la dure expérience, car les

est aujour ui premiers coups qui lui furent portés tiraient toute leur force du langage

^^ de l'apôtre. Ils en sentiront à leur tour la juste rigueur ceux qui, présen-

mortclle bassesse, tement, écrivains et journalistes, remplissent, pour sous et deniers, cette fonction spirituelle que des nécessités, — aussi déplorables que difficiles à surmonter, je l'avoue, — ont fait tomber entre des mains radicalement incompétentes et mal préparées.

Quant à Simon, si l'on veut être juste à son endroit, on doit convenir que cet ancêtre éponyme des Simoniaques pouvait s'excuser sur les apparences nombreuses et saillantes, par suite desquelles les propagandistes chrétiens ressemblaient aux trafiquants ordinaires en théurgie, magie et maléfice. De bonne foi, il vit en eux des concurrents plus madrés dont il essaya d'acquérir les procédés moyennant équitable rétribution. Rappelons-nous que nul ne songeait alors à contester la réalité du pouvoir des magiciens (cf. supra ^ p. 142 sq.). Aussi, dans ce conflit engagé à Rome entre Pierre et Simon et où il s'agissait de savoir si ce dernier, grand favori de Néron, Neroni carissitnus, dit le pseudo- Clément, pourrait s'élever en volant vers le ciel, nulle part il n'est supposé qu'une telle prétention fût fausse ou menteuse. Au contraire, le compte rendu des Clémentines, devenu officiel par son insertion au Bréviaire romain, constate que Simon était très avancé dans sa route lorsque Pierre le fit échouer par des moyens analogues à ceux que ce

I. c Pecunia tua tecum ait in perditionem... Que ton argent reste arec toi pour ta ruine puisque tu as cru que l'argent pouvait procurer le don de Dieu... ton cœur n'est pas droit... » (Act. 8, 2c-23.)

a. Pausanias, Voyage en ZMConie,

nouvel Icare avait lui-même employés pour réussir. Toute la différence, c'est que Pierre se montra plus puissant. Simon avait promis de monter vers le Père. De fait, il s*y acheminait rapidement grâce à son art magique. Mais Pierre adressa au Seigneur une prière qui vola plus vite Le conflit entre que le magicien, étant plus légère que lui. De la terre, où l'apôtre se Pierre et Simon, tenait, il obtint ce qu'il demandait contre celui qui, déjà, touchait au Pj"^"^^ ^" i^^ ciel. Il tira donc son rival comme avec une corde et le précipita sur J^^gf^f^^ un amas de rochers où sa cuisse et ses talons furent broyés : f régit ^ ^^ dernier. coxendicem et pedutn talos. La faculté thaumaturgique de l'adversaire de l'apôtre est ici pleinement reconnue, et il importe de le remarquer au point de vue de notre théorie du miracle. Baronius accepte tous ces détails au pied de la lettre ; mais il ne laisse pas de voir leur significative usurpation au regard de la puissance de Dieu. Pour donc atténuer cette conséquence, il affirme qu'il ne s'agissait que d'apparences irréelles, purement fantasmagoriques : Haecper imaginem ostendebai cutn nulla veritate consistèrent '. C'est là un inadmissible sophisme ; et quoique des théologiens autrement profonds que Baronius l'aient souvent employé, il n'a jamais suffi à excuser le scandaleux partage du pouvoir souverain qu'implique la magie. Quant au cas actuel, le duel de Pierre et de Simon, consacré par les Clémentines et par le Bréviaire, n'est rien autre chose qu'une lutte de prodiges absolument semblables à celle que Moïse soutient, dans la Genèse, contre les magiciens de Pharaon. Les deux récits s'équipollent, et il y a les mêmes conséquences à en tirer.

Au surplus, les dons exceptionnels de Simon sont surabondamment Uit décrits en vingt autres passages du pseudo-Clément. La septième que le homélie ou discours adressé par l'apôtre Pierre aux habitants de Tyr pseiujo-^liment, représente le mage de Gitta comme c une puissance, virtus, de la main *"*'" *" ce point gauche de Dieu >. Il a pouvoir de faire souffrir ceux qui ne connais- ^''^^ g Jçyj/"„j^, sent pas le Seigneur; et c'est pourquoi il a pu répandre parmi les romanum Tyriens des maladies terribles, destinées à convertir les incrédules, et par Baronius, Mais peut-être le lecteur ne sera-t-il pas fâché d'entendre Simon lui* se faisait même exposer, dans le langage de Clément Romain, les prérogatives . ^^ .

extraordinaires dont il jouissait; seulement, je condenserai la citation ^"^eSinum^"^ tout en la maintenant textuelle quant à ses traits essentiels : < Il m'est facile, disait Simon, de me rendre invisible quand il me plait et de redevenir visible à mon gré. Je puis passer au travers des monts et des rocs comme si c'était de la boue liquide, et je puis me précipiter d'un sommet élevé en retombant sans blessure. Si l'on m'emprisonne, les portes les plus épaisses s'ouvrent à ma voix. J'anime les statues et on les prend pour des hommes vivants. Je fais jaillir de grands arbres du sol, je couvre de fleurs et de fruits des rameaux desséchés. Mon corps est par moi changé en bélier ou en bouc; sur des joues d'enfant, mon ordre

I . De Simonis volaiu et lapsu. Baronii Annales, § VIII, ad annum 6S.

fera croître une barbe de vieillard. J'ai de l'or autant que j'en veux. J'ai élevé des rois, j'en ai renversé. Je sais contraindre les gens à m'adorer comme un dieu. Rien, en outre, ne m'est plus aisé que de m'élancer dans l'espace éthéré, et mon vol me porterait aussi haut que je le souhaiterais... »

Sur cette dernière vanterie, Simon fut pris au mot. Provoqué par Pierre, il accepta le défi, se croyant sûr d'être soutenu par les démons au milieu de l'air. Mais il avait compté sans le contre-pouvoir de Pierre dont les injonctions paralysèrent ses alliés. C'est ce détail que reproduit Sulpice quand il parle des « arts magiques » de Simon et qu'il nous le fait voir d'abord glorieusement enlevé par deux démons, puis, tout à coup, abandonné et précipité sur le sol. Les magUiau, Les narrations du pseudo-Clément sont vraiment extraordinaires en « mimstres ceci qu'elles dépeignent le mage de Gitta comme un ministre diplômé

delamaûigaucfu p^r Dieu pour faire le mal et dispenser le châtiment J'ai pris plus haut quelque peine pour montrer que les fondements bibliques sur lesquels s'appuya la croyance en la magie étaient tellement précis et étendus qu'ils Tavaient rendue obligatoire et en avaient fait un article de foi. Mais cela résulte d'une façon plus décisive encore des documents officiels et semi-officiels acceptés comme représentant l'histoire des apôtres. Les courts extraits que je viens de leur emprunter n'ont pas besoin d'être développés. Les Homélies et Récognitions clémentines jouissaient d'une autorité incontestée. Nulle objection n'était soulevée contre elles non plus que contre les nombreux autres ouvrages qui composent le recueil : Prédications de Pierre^ Voyc^s de Pierre et aussi les Cons'^ titutions et les Épîtres dont je parie souvent dans mon petit essai sur Sulpice adma la hiérarchie au iv« siècle. Les énormes indécences de l'homélie V« leur mattrise n'ont jamais troublé personne. L'école de Tubingue a démontré l'imsur Us démons, portance du recueil clémentin au point de vue de la formation .du dogme. Je l'ai feuilleté, selon les hasards de ma vie longtemps errante, tantôt dans les Pères apostoliques de Coutelier, tantôt dans l'abrégé de Rufin, tantôt dans Gersdorf (1837) et dans Dressel (i853). J'en ai retenu ces deux détails : le pseudo- Clément ne voit en Jésus qu'un prophète, il blâme ceux qui le qualifient de Dieu. Il accuse Simon d'être immoral et intrigant, mais sans jamais mettre en doute ses miracles, le tenant pour prophète, lui aussi, seulement chargé

Énorme influence de faire des œuvres de mal, et cela importe plus que le gnosticisme.

de cette opinion Quand donc on connaît la valeur historique, très indirecte, mais aussi pendant ^^g positive, des divers écrits publiés sous le nom du pseudo-pape Clément, ils suffisent à prouver que les fondements apostoliques de -la magie égalent ses fondements bibliques, s^ils ne les surpassent, en force et en autorité. C'est pourquoi chacun pourrait dès maintenant prévoir la place énorme que cet ordre de faits occupera pendant le IV® siècle. J'ai voulu en avertir mon lecteur.

le /K« siècle.

ViRTUTIBUS APOSTOLORUM QUAS BDIDBKANT (Chr, II, 28, 4, lo).

— Pour ce mot Virtutes, qui tient tant de place dans la langue de Sulpice et qui a été si souvent mal interprété, je me borne à rappeler qu'il est pris ici au sens évangélique de Swapisw, lequel exprime tantôt la capacité d'opérer des miracles et tantôt désigne les actes miraculeux eux-mêmes. Des trois termes familiers aux évangélistes, signa, mira' cula, virtutes, «nine^a, tipata, ôuvàjieiç, Sulpice préfère le dernier, qui a été finalement rejeté par la Congrégation des Rites. Au surplus, en ce qui concerne le côté philologique de la question, je renvoie à V index et aussi aux pages 206 et 236 de mon tome premier. Quant à la théorie générale du miracle, on sait déjà ce que j'en pense; même, quelques amis se sont scandalisés du ton absolu avec lequel j'ai affirmé : lo que le miracle est essentiel à toute théologie; 20 qu'il est une très sûre pierre de touche pour marquer le degré de notre émancipation intellectuelle, laquelle n'est complète que chez ceux qui ont réglé clairement et nettement ce compte-là. J'avoue ne pas comprendre comment ces deux points pourraient être mis en doute. Dès que l'attention s'est portée sur eux, ils devraient constituer une évidence pour quiconque est au courant de notre progrès spéculatif. On s'accorde à reconnaître que tous nos travaux et toutes nos recherches visent, en somme et finalement, un but unique : construire l'histoire de l'esprit humain. Cette formule, employée, je crois, pour la première fois par l'éminent Fontenelle, à propos de certaines études de Leibnitz, est devenue classique. Elle va de pair avec une autre maxime, moins répandue, hélas! mais tout aussi vraie, celle qui déclare que la sympathie envers le sujet étudié est absolument nécessaire pour faire œuvre historique valable. Or, de tout temps, les hommes ont admis le miracle ; il a aidé à leur activité intellectuelle et sentimentale, même pendant les périodes relativement très développées; et beaucoup d'entre eux persistent à l'admettre. A vrai dire, la plus haute forme de notre vie, la vie religieuse, ne s*est encore jamais produite sans lui. Il a, sans interruption, servi d'aliment à l'existence idéale en attestant la réalité de nos rapports avec des personnages supérieurs: fictifs, sans doute, mais en qui on croyait assez pour que leur influence s'exerçât avec pleine efficacité Pas une règle de conduite privée ou publique, pas une loi de moralité^ pas un principe d'hygiène qui n'aient été placés sous leur surnaturelle égide, qui n'aient obtenu le respect de tous, g^âce à leur miraculeuse protection. Dans ces conditions, comment pourrait-on, sans contradiction criante, viser à prendre une part valable dans les travaux qui concernent l'étude de l'esprit humain, en négligeant ou en dédaignant un des facteurs les plus actifs de son histoire ; surtout considérée au point de vue religieux et principalement dans la période chrétienne? Il existe pourtant des philosophes théistes, déistes, même chrétiens, fort écoutés jusqu'à ces derniers temps, qui éprouvent une sensation de honte ou quelque chose d'approchant, lorsque^ dans un récit religieux, ils rencontrent un événement surnaturel

qu'une histoire,

celk de Vaprit hamai/L

Place amidirable que tient le miracle

comme stimulant de

la fie reUgieuse,

Et comme garant de la vie morale.

Qu'une histoire de P esprit humain

cesserait

de mériter ce titre

si on en excluait

le miracle.

De ceux qui prétendent

rester chrétiens

et limiter

les miracles

dans U temps.

Et de ceux qui, plus radicaux,

veulent les supprimer.

Cette disposition d'esprit ne s'est, à vrai dire, développée que graduellement. Pendant le moyen-âge, peut-être dès le IV« siècle, eue avait donné quelques signes de vie. Jean Chrysostome, à en croire M. Puech (p. 201), plaça parfois les actes miraculeux au-dessous des actes vertueux, les vertus au-dessus des virtutes ou Suvaixe^, ces dernières ayant été utiles seulement tant que l'Évangile n'eut pas fait de progrès décisifs. Mais c'est là une opinion que Chrysostome lui-même a bien souvent contredite ' et qui, d'ailleurs, en dépit de quelques adhésions exceptionnelles, n'obtint un succès appréciable qu'après la Réforme. Les protestants libéraux furent en effet les premiers à déclarer que le miracle, admissible, désirable, utile en un temps, devait être répudié comme choquant et absurde en un autre temps. Jean Leclerc, par exemple, très sérieuse autorité critique au début du xviii« siècle, commentateur érudit et sagace de Sulpice Sévère, croyait et vénérait les faits miraculeux de l'époque évangélique, ne repoussait pas absolument ceux des temps apostoliques tout en les accueillant avec assez de froideur; quant à ceux que raconte la Vita Martini, il les rejetait tout à plat, hésitant pour les qualifier entre la niaiserie et la fourberie. Avant Leclerc, il y avait eu des écrivains disposés à croire aux miracles de Martin, mais refusant d'admettre ceux de saint François. Après Leclerc vinrent les écrivains qui, ballottés entre leur instinct de critique et leur besoin de croire, pour maintenir* les prodiges de Jésus s'exténuaient à montrer qu'ils s'étaient faits naturellement. Strauss a exposé avec une verve merveilleuse leurs étranges efforts en vue d'établir que le Messie opéra des miracles qui n'avaient rien de miraculeux. Une telle position

I. Il ne l'avait, du reste, pas inventée, car je la relève chez les dévots polythéistes qui, aux i*' et u* siècles de notre ère, vénéraient encore les anciens dieux et leurs légendes. Dans le voyage archéologique que le touriste Pausanias exécuta à travers THellade sous le règne d'Adrien, ce critique d'art raconte sans nul embarras comment Lycaon fut changé en loup, c Le fait passe pour constant » parmi les Arcadiens et n'a rien contre la vraisemblance, > dit-il. C'est pour lui une pure question de date. Dans les temps reculés, il existait un commerce étroit entre hommes et dieux, ces derniers récompensant et punissant directement. Ainsi, ils placèrent Hercule au ciel et métamorphosèrent Niobé en rocher. Mais quand les hommes se corrompirent, la justice divine cessa de s'exercer d'aussi près, se réservant de glorifier les vertueux et de punir les coupables seulement après la mort. Il en résulta la disparition des événements extraordinaires et singuliers. C'est pourquoi on peut être sûr que tous ceux que l'on raconte comme contemporains sont des fables impudemment bâties sur les récits de jadis. Par là, la vérité est obscurcie et étouffée sous les mensonges que Ton y mêle, c On m'a » fait, s'écrie Pansanias avec indignation, on m'a fait des contes d'animaux qui n'existèrent jamais ! » Or ces animaux, c'étaient précisément des hommes-loups, des lycanthropes comme Lycaon. (Achaica, 8» 2.) Ce Pausanias est vraiment curieux à étudier sous ce rapport. Les histoires de date ancienne les plus absurdes, il se jugerait coupable de les mettre en doute; mais les contes récents sont traités par lui avec le dernier mépris. Il en parle sur le ton de Jean Leclsrc raillant les miracles de saint Martin.

n'était évidemment pas tenable. On en vint très vite au système que Baur, ou, comme on dit souvent, « Pécole de Tubingue » représenta plus spécialement et qui peut s'appeler la théologie scientifique. On s'y débarrasse définitivement du surnaturel, mais en exprimant la certitude que le christianisme n'aura point à en souffrir; car, disent les écrivains de cette école, « où serait la valeur du sentiment religieux s'il était incay pable de se soutenir sans faits supérieurs aux lois naturelles? >

Le sentiment religieux en général, oui, certes, nous sommes de cet avis, n'a pas besoin du miracle; et même, dans sa phase actuelle, pour renaître et se vivifier, il lui faut absolument adopter des bases réelles et positives. Il meurt de fictions. Quant au sentiment religieux théiste et chrétien, la question est bien différente. Le théologisme a été et est encore la forme universelle de la religion ; le christianisme a porté à sa perfection le dog^e théologique; mais ni le théologisme, ni le catholicisme, car c'est lui que j'entends désigner, ne sont toute la religion. Ils pourront disparaître, le sentiment religieux subsistera toujours. C'est parce qu'on se méprend sur la vraie portée de ces termes qu'on a pu former la singulière entreprise qui consiste à continuer de croire en le Dieu révélé tout en niant les faits surnaturels dont l'histoire de ce Dieu est remplie. 11 y a là un indice bien caractéristique de l'anarchie mentale où vit présentement le public chrétien ; indice dont le pendant se peut retrouver dans l'illusion des philosophes déistes qui s'imaginent croire en Dieu créateur, tout en refusant à cet être suprême la puissance de modifier à sa guise les lois qu'il a posées '. L'histoire ou faculté de se remémorer le passé et d'en tirer profit est un phéno* mène sociologique qui commence à se produire là seulement où il y a

La religbn,

ohinomènt

universel

et permanent

dont

le théologisme

est une forme

transitoire»

I. C'est la question de la possibilité métaphysique du miracle. On dit parfois Que les spinoùstes que supposer Dieu versatile à ce point qu'il pourrait changer capricieusement sont seuls en droit les conditions générales du monde qui sont son œuvre, c*est lui manquer de de refuser d Dieu respect. Un croyant en la personnalité de Dieu qui s'exprime ainsi ne fait qu'une défaire phrase creuse et frivole. Un spinoziste, partisan de l'unicé et de 1 identité de des miracles, substance, a, au contraire tout droit de tenir ce langage. Quand le grand penseur juif déclare que le miracle ou violation des lois naturelles est impossible et que le croire possible, c'est «faire déshonneur k Dieu >, il a raison. Dans la donnée panthéiste telle qu'il la conçoit, la nature et ses lois étant Dieu luimême, natnra ntUurans, parler de surnaturel c'est prétendre que Dieu se pourrait mettre an-dessus de Dieu. Pour violer les lois naturelles, en effet, il faudrait que Dieu violât sa propre nature, ce qui est absurde, sa liberté et sa gloire consistant à être immuable. Mais cette arg^umentation, très solide dans un chapitre Leur Dieu de VEthiquê, est absolument déplacée chez les partisans du Dieu personnel, n*itant

extérieur au monde qu'il a créé. Rousseau, déiste résolu et conséquent, déclarait que r ensemble avec sa roideur habituelle que demander si TÊtre suprême peut déroger aux des lois naturelles. lois qu'il a établies, serait très impie si ce n'était tout à fait ridicule. Celui qui répondrait négativement à cette question, on devrait l'enfermer; le punir serait lui faire trop d'honneur, c Mais aussi, ajoutait Rousseau, quel homme a jamais 9 nié que Dieu pût faire des miracles ? » {Lettre» de la Montagne, t. II, p. 423 de redit. Hachette.)

Goo^^

ImpossibiliU rationnelle de concevoir le thiologisme ou régime des volontés sans la pratique du miracle.

Ce que devient l'idée de Dieu

en face

de la science

abstraite.

Comme quoi

le sentiment

populaire

n'a Jamais admis

un Dieu

sans miracles.

déjà eu religion, c'est-à*dire une doctrine telle quelle, dont le signalement principal est d'être commune à un groupe donné. C'est pour cela que la religion constitue une portion vraiment substantielle et fondamentale du matériel historique. D'autre part, ainsi que nous venons de le constater, toutes les théories religieuses, les plus simples comme les plus relevées, ont été jusqu'ici théologiques '. Toutes elles attribuent la direction générale des choses à des êtres doués de volonté, et qui n'ont que cette volonté pour loi; le mot loi étant pris au sens d'une règle non susceptible de varier. Ces causes volontaires souveraines ne connaissant pas de loi, sans quoi elles ne seraient ni une cause, ni une volonté, ont, par cela même, le droit d'intervenir dans les phénomènes. La faculté de suspendre, de contrarier ou de subvertir le cours régulier de la nature leur est inhérente. Elle est constitutive du régime théologique, qu'il s'agisse du théologisme le plus avancé ou monothéisme, ou du polythéisme le plus arriéré. Un dieu, des dieux, maîtres de la nature, sont au-dessus de la nature. Le surnaturel est leur être même. Un maître dépouillé du droit d'exercer à son gré sa maîtrise, notion étrange ! La négation du concept de miracle équivaudrait donc à la négation du concept de divinité. Les Pères du iv* siècle, au premier rang Augustin qui fut tm dialecticien très délié, avaient bien compris que la science, précisément parce qu'elle suppose la régularité des phénomènes et l'existence de lois invariables, était peu compatible avec les exigences du dogme théologique. Le moindre théorème de géométrie, le plus simple théologoumène d'arithmétique — c'est Jamblique qui me fournit, cette curieuse locution' — risque de diminuer Dieu; car, au fond, il l'atfeint dans son omnipotence. Imaginez une parole divine visant à faire admettre que deux et deux sont cinq et non quatre ; ou bien que la somme des angles d'un triangle est supérieure à deux angles droits, elle aurait peine à être obéîe.

Or, Dieu n'est pas, s* il n'est tout-puissant 3. Un Dieu sans miracles

1. Aacun doute sur ce point; Texception soulevée pour la Chine et Tlnde Boudhiste n'est qu'une logomachie résultant du concept de Dieu inexactement déterminé.

2. Cf. Viia Pyihafforaê,Vl, sur les vues pythagoriciennes et néo-platoniciennes concernant les nombres.

3. c Cette idée de Têtre infiniment parfait renferme deux attributs absolument » nécessaires pour créer le monde : une sagesse qui n'a point de bornes et une > puissance à qui rien n'est capable de résister. > Cf. Traité de la nature et de la grâce f un petit volume écrit parle père Malebranche pour se défendre d'avoir porté atteinte à la théorie de la prière et aux espérances de concoun immédiat sur lesquelles elle est basée. Nulle part on ne trouverait, simultanément attestées avec autant de rigueur, la nécessité de l'omnipotence comme condition du concept divin et l'impossibilité que Dieu puisse ag^r par des volontés particulières. Rien d'instructif comme les efforts de ce vigoureux esprit pour concilier l'idée de lois f^nérales intangibles avec le pouvoir illimité de Dieu. Ainsi les miracles de la Bible se sont certainement produits, c mais par suite des lois universelles que Dieu

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est un personnage contradictoire. J'ai fait remarquer ailleurs qu'une des raisons du rapide succès du Dieu juif, c'est que sous ce rapport il avait été surabondamment doué. On peut se rapporter à mon tome I (p. 254) où j'explique comment l'activité thaumaturgique de Jahweh et son énergique anthropomorphisme contribuèrent beaucoup à le pousser au rang de Dieu universel. Il est bon d'ajouter que ce précieux résultat iut principalement obtenu par l'intervention populaire. Les gens éclairés et les docteurs eussent évidemment préféré qu'on se rapprochât plutôt du monothéisme théorique. La foule, au contraire, se souciait peu du De mime qi^ il n'a dieu des philosophes, comme l'appelle Tertullien. Au surplus, n'est-ce y^^Ai^iJ consenti pas le peuple qui, plus tard, refusa opiniâtrement d'admettre aucune ^ ^* que Jésus infériorité vis-à-vis du c père >, en ce Jésus dont les prodiges l'avaient ^/^^"^^«/Sw enthousiasmé? Jamais non plus il ne consentit à lui dénier l'une quelconque des prérogatives que le < père > possédait. Aujourd'hui des De esprits affinés par plusieurs siècles de culture critique et aussi, peut- <i^^ues chrétiens être, vidés de toute foi positive, nous viennent montrer un Chrbt qui, ^"^ sont choqués loin de faire du miracle le fondement de sa mission, ne le subit jamais ^^Jtfait^ qu'avec ennui, par concession pour c Pimagination orientale >. On des miracles, ajoute qu'il le simplifia autant que possible ; € son tact l'avertissant qu'il existait de meilleurs moyens de gagner les âmes>. Certes, littéralement, tout cela est fort agréable; belle matière à mettre en développements de haut esthétisme ; mais, philosophiquement, c'est d'une lamentable vacuité; tandis que, historiquement, c'est archifaux '. Les simples

» t'est faites pour communiquer sa puissance à Moïse. » Vous voyez d*ici la verge d*Aaron changée en serpent ou les flots du Nil devenus sanglants par Teffet de lois immuables. Cette étrapgeté n'émeut' pas Malebranche. Mais, lui disait-on, ▼os lois générales interdisent d'attendre du ciel des secours particuliers; par conséquent elles dtent toute envie de prier, c Si cela résultait de mon système, » répondait-il, il serait faux, hérétique, impie; > mais cette conséquence n'y est pas contenue. Et là-dessus il expliquait que l'eau de pluie, tombée sur un champ dpnt le maître a prié pour obtenir la fin de la sécheresse, doit bien être rapportée avec actions de grâces vers Dieu lui-même ; non que celui-ci ait changé l'ordre des choses, c mais parce qu'il a vu et voulu le bon effet de cette pluie lorsqu'il » constitua les lois générales dont elle a été une suite nécessaire. » Quant au cas où la pluie, au lieu d'être utile serait nuisible, cela aussi Dieu l'avait prévu et il faut tout de même le remercier en adorant la sagesse de sa providence, c Car 9 enfin, concluait Malebranche, ce n'est pas pour les rendre infructueuses que Dieu » a éubli les lois qui font pleuvoir. > Ces arg^uments sont singuliers. On n'en a pourtant jamais trouvé de meilleurs pour faire vivre la croyance en un Dieu omnipotent côte à côte avec la négation du surnaturel. Renan les admirait très fort,

I . Renan, on le verra plus loin, pense que Jésus eût été c mal venu » à heurter c l'imagination orientale > ; comme si, au v f iècle, en fait de miracles, l'Occident s'était montré beaucoup plus sobre que l'Orient. Voir Tite-Live, Valère, Maxime, Pétrone, Suétone et spécialement Tacite, Histoires, V, 8, où sont racontés avec un grand sérieux les deux miracles de Vespasien. Selon Renan, les prodiges de l'Évangile sont < simples >. Pour s'en assurer, lire dans Jean, 9, 6- 1 1 , la gaérison de l'aveugle-né. Quant au manque de tact que décèle la thauma-

mortels comme vous et moi, ceux que ne tourmente point le désir autant distingué que contradictoire de maintenir intacte la Âgure de Jésus tout en la dépouillant de ses traits caractéristiques, reçoivent des récits traditionnels une impression absolument différente. C'était de même le cas de notre Sulpice. A coup sûr sa valeur intellectuelle le place à mille coudées au-dessous des raffinés que je viens de citer. Mais, par le sens religieux, il leur est immensément supérieur, la façon dont ils envisagent le problème qui actuellement nous préoccupe étant une évidente marque de Tafiaiblissement qu*a subi parmi nous l'esprit philosophique. Ces penseurs si subtils et si déliés ne s'aperçoivent pas que s'ils ne croient plus au miracle, c'est qu'au fond, très réellement, ils ne croient plus en Dieu. Sulpice, lui, au contraire, est persuadé que ceux qui adoptaient le nouveau culte y étaient surtout poussés par les prodiges

Que Sulpice sait, qu'ils voyaient opérer. Quand il représente la foule s'entassant à Rome au contraire, autour de Pierre et de Paul, il constate que ce sont les virtutes des

que les miracles deux apôtres qui la convertissent. Or, qui aurait su, mieux que l'auteur

^"' dJà ^^^^ ^® ^* ^^^ Martini, dire de quels poids pouvait peser dans l'acte de conquérir les âmes une manifestation miraculeuse ? Pour ma part, je suis pleinement d'accord avec lui quand il attribue au miracle la primauté parmi les moyens de propagande ; et je me propose de compléter le présent petit essai en interrogeant sur ce point, rapidement mais sans rien omettre, les écrits évangéliques.

Opinion de Jésus Tout d abord, je demanderai l'opinion de Jésus lui-même. Nos néolui-même chrétiens, dans les habiles sollicitations auxquelles ils soumettent les sur ce point, écrits sacrés, se sentent moins à l'aise quand il s'agit de paroles directement prononcées par le Messie. Il leur en coûterait de dire que cette auguste bouche s'est trompée ou qu'on l'a mal fait parler; car aussitôt se dresse le dilemme de l'exégèse hostile : Jésus était donc ignorant et savait mal les choses, ou bien les livres qui le mettent en scène sont sujets à l'erreur. Quoi qu'il en soit, voici bien distinctement ce qu'au début de sa carrière messianique Jésus pensait du miracle.

aj Jean le Baptiseur ayant envoyé vers lui deux de ses disciples pour apprendre, de sa bouche même, s'il était le Messie que les prophètes avaient annoncé : c Es-tu Celui qui doit venir ou en attendrons-nous un autre? » lui dirent-ils. Pour toute réponse, Jésus se mit à guérir les malades qui l'entouraient; puis, après avoir opéré des guérisons merveilleuses de toute sorte, sans aucune autre explication il dit aux envoyés : c Allez, et annoncez à Jean ce que vous avez vu. » (Luc, 7, 19-22.) Cette réponse tacite était d'autant plus décisive qu'elle touchait un point où Jean connaissait bien sa propre infériorité. Le don des signes lui manquait. A cause de cela plusieurs de ses adeptes l'avaient déjà aban-

turgie, je renvoie au très remarquable Saint François d'Assise, de M. A. Sabathier, dont le sentiment religieux est, d'ailleurs, infiniment plus sérieux que celui de Renan.

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donné. Il ne fait jamais de miracles, disaient-ils: Dicehant quia Joannes quidem signutnfecit nullum, (Jean, 4, 41 .)

b) Quand Jésus conçoit le désir de s'attacher Philippe Nathanaël Comme quoi parce qu'c il est un vrai israélite en qui il n'y a aucune fraude >, com- il conquit ment s'y prend-il? — Il lui révèle un fait particulier que Nathanaël seul ^"^ouze discipUs pouvait connaître : «Je t'ai vu sous le figuier, » lui dit-il. Ces paroles, ^ tsmiractu allusion à quelque circonstance secrète, et qui démontraient que la

faculté de seconde vue appartenait à celui qui venait de les prononcer, remplirent Philippe Nathanaël d'étonnement et d'admiration. Jusque-là il avait cru « que rien de bon ne pouvait venir de Nazareth », le village natal de Jésus. Mais cette preuve de puissance surnaturelle l'amenant à changer totalement d'opinion, il s'écrie : < Rabbi, tu es le iils de Dieu! » (Jean, i, 47-49.) C'est donc par un tour de force de télépathie ' que fut conquis ce disciple dont Jésus souhaitait vivement Fadhésion. On ne pourrait supposer d'ailleurs que ce moyen ait été employé par le Messie sans préméditation^ car lui-même il constate : < Parce que je t'ai dit que* > je t'avais vu sous un figuier, tu crois; mais tu verras de plus grandes » choses ; > c'est-à-dire des prodiges bien plus extraordinaires.

c) C'est à peu près ainsi que les autres disciples furent gagnés; avec Et même cette différence qu'ils ne se rendirent pas aussi aisément. Marc raconte que Us disciples que la multiplication des pains les avait laissés presque tous dans le " montrèrent doute, leur cœur étant aveuglé : Erat enim cor eorum obsecatum. Toute ^^ exigeants. une série de miracles a pour but de les impressionner : la marche sur les

flots, la pêche merveilleuse, l'ordre de s'apaiser intimé à la tempête. 'Dans ce dernier cas, les disciples s'approchèrent de Jésus et l'adorèrent, disant: «Vous êtes vraiment fils de Dieui (Mathieu, 14, 33). Il semblerait que cet état de foi hésitante ne cessa tout à fait pour Pierre luimême qu'après la transfiguration, lorsqu'une voix, sortie du nuage, lui dit : € Celui-ci est mon fils chéri, écoutez-le 9 (Mathieu, 17, 5). Quant aux autres disciples, leurs hésitations durèrent beaucoup plus longtemps. C'est vers les dernières semaines de sa vie, qu'au moment de ressusciter Lazare, il disait : < Lazare est mort et je m'en réjouis afin que » vous croyiez » (Jean, 11, 14- 1 5). A vrai dire, on chercherait vainement des textes indiquant que Jésus ait conquis l'un quelconque des disciples par la parole ou le raisonnement. Des preuves établissant sa domination sans limites sur la nature animée et inanimée, tel est toujours son principal mode d'argumentation.

t. Jésus emploie ailleurs ce don de double vue et d*une façon non moins heureuse. La Samaritaine, après s*être entretenue avec lui, crie à ses coreligionnaires : c Venez voir un homme qui m*a dit tout ce que fai fait. Ne serait-il • point le Christ?» (Jean, 2, 4-29). Au surplus, sur ce chapitre, les docteurs étaient d'accord avec les gens du peuple. Le savant scribe Nicodème dit à Jésus : c Personne ne saurait faire les miracles que tu fais, si Dieu n'était avec toi > (Jean, 3, 2).

ivangéUstes

à voir

dans le miracle

la vraie méthode

de gagner la dmes.

Accord des quatre d) C'est naturellement de la même manière que la foule se laisse gagner : « Et une grande multitude le suivait parce qu'elle vojrait les » signes qu'il accomplissait : Signa quae fdciebat t (Jean, 6, cf. aussi 2, 23, II, 45, etc.). Mais ici les citations sont superflues. Il est vrai qu'on ne pourrait pas dire des conversions opérées sur le vulgaire ce que je remarquais plus haut du rôle entièrement effacé de la parole. Plusieurs crurent «à cause de son lang&ge^ propter sermonetn ejtis 9^ raconte Jean. Mais c'était une exception, et Jésus le savait bien: csi » vous ne voyez pas des signes et des prodiges, vr^tla xa\ OaupiaTa, » disait-il, c vous ne voulez rien croire. > Cela lui donnait même des accès d'humeur. Un jour que les Pharisiens le sommaient de faire un miracle, il les traita de c génération méchante et adultère ». C'est en général sur cette sortie que s'appuient ceux qui prétendent que Jésus accorda peu d'importance au miracle. Us ne disent pas que le fait constitue, en réalité, une exception unique ou à peu près dans l'ensemble des écrits évangéliques.

La thaumaturgie

dans le quatrième

évangile

et le miracle

par

condescendance.

Us prodiges

de Jésus,

vrai fondement

de la foi

selon Jean.

e) On devra remarquer que parmi ces écrits, celui duquel on a prétendu qu'il reflétait plus fidèlement l'intime manière de voir de Jésus, l'Évangile de Jean, ne se prête guère au système qui représente la thaumaturgie messianique comme une pure concession aux débilités intellectuelles de l'époque et à l'ignorance du peuple palestinien, c L'imagi- » nation orientale devançait les faits extraordinaires, Jésus eût été mal

> venu à ne pas se prêter à de pareilles dispositions, > a dit Renan. C'est la théorie du miracle par condescendance. Elle pourrait être traitée sévèrement, car il n'apparaît guère en quoi un prophète qui c se

> prête à des dispositions > qu'il ne partage pas diffère d'un imposteur. L'exégèse transcendante, qui veut tout peser, tout dire, et en même temps tout ménager et tout raffiner, a de ces retours. Ce n'est pas rarement qu'elle aboutit à des résultats assez grossiers alors qu'elle courait après la quintessence. En tous cas, bien plus encore que les récits des synoptiques, ceux du quatrième évangile sont défavorables aux entreprises de ce genre. Je ne sais pas si la conviction que le miracle est le principal fondement de la foi en Jésus éclate nulle part avec autant de force que dans ces pages traditionnellement attribuées au disciple bien-aimé. Jean ouvre sa narration par un miracle plus biblique qu'évangélique qui rappelle les prodiges de Moïse, de Jamnès et de Mambrès. L'eau changée en vin est effectivement un acte de puissance sur la nature inanimée rentrant dans la catégorie des prodiges qui ne dépassaient pas la capacité du commun des magiciens. Les < Chaidéens > de Pharaon transforment l'eau du Nil en sang. Impossible, d'ailleurs, de voir dans le récit de Jean un symbole ou une figure. Les détails précis y sont prodigués. Le narrateur énumère les hydries; il y en avait six; il marque minutieusement la quantité. de liquide qu'elles contenaient ; leur capacité était de deux à trois métrâtes ; il insiste sur la

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du surnatureL

haute qualité de ce liquide et sur Pétonnement qu'éprouve le maître d'hôtel ou architriclin après l'avoir goûté; puis, en terminant, il s'écrie : cTel fut

> le premier des miracles de Jésus ; il eut lieu à Cana, en Galilée ; il iît » éclater sa gloire, et ses disciples crurent en lui» (II, 4-1 1). On dirait un son de fanfare qui proclame ouverte la carrière où le thaumaturge va marcher de prodige en prodige.

J'interromprai un instant mon analyse pour faire remarquer à quel éton- Le protestantisme nant degré d'hallucination peuvent atteindre les esprits les plus éclairés libéral et les plus cultivés quand un parti pris les possède. Ce terme d'hallu- 'J '^ ^"«û*<>« ciné qualifie, je pense, ceux qui ne savent pas voir les choses telles qu'elles sont ou qui les voient autrement qu'elles sont. Renan l'applique, d'un ton de compassion, à quiconque a pu croire jamais au miracle, fût-ce un savant tel que Gallien. Mais où trouver des hallucinés compa. râbles à ces critiques de l'école scientifique chrétienne dont Renan a contribué à populariser chez nous les opinions? Sous l'influence d'un principe théorique, vrai sans doute, mais inapplicable au cas, ils n'hésitent point à nier des faits qui crèvent les yeux. Quand, il y a environ un siècle, la théologie scientifique entreprit de traiter le christianisme comme une question d'histoire, elle devait évidemment prendre pour point de départ l'exclusion du surnaturel. L'objet de l'histoire est d'étudier les événements en tant qu'ils se relient et s'engendrent dans des relations de causes à effets; ceux-ci, devenant à leur tour des causes comme celles-là, ont d'abord été des effets. Si une action, extérieure à la série et étrangère aux éléments qui la composent, pouvait y intervenir, le lien continu étant rompu, il n*y aurait plus d'histoire. L'emploi de la méthode historique écarte donc a priori la notion du surnaturel Sous ce premier aspect, le plan des théologiens scientifiques est donc d'une correction irréprochable. Mais lorsqu'ils disent et qu'ils croient Que Pidée ne porter aucune atteinte au christianisme en refusant toute réalité aux d'exclure faits miraculeux sur lesqueb la tradition chrétienne s'appuie, surtout '« ^*"'n<'tor«/ lorsqu'ils ajoutent que loin de nuire à la foi chrétienne, la suppression ^^ jg^^soUdir^ du surnaturel la grandit, la fortifie, n'est-ce pas là, en vérité, une prodi- /^ christianisme gieuse hallucination ' ? Je ne parle pas, quoique ce soit bien pourtant est

quelque chose, de cette unanimité de toutes les grandes voix qui, depuis unf hallucination, le II* siècle jusqu'au xvi*, ont fait écho à la décisive parole : cela doit être cru parce que c'est incroyable. Pendant cette longue période, le miracle fut, de toutes les espèces de preuves, celle qui posséda plus de prise sur les intelligences. Mais, même après que le mouvement protes-

I . En exposant les vues de Baur sur les quatre premiers siècles de l'Église et en s'y asssociant, mon ami Nefftzer disait : c Loin d'avoir eu pour but de dépré- 9 cier la doctrine et le mérite du Christianisme, ce qui nous appartiendrait moins

> qu'à tout autre, noua pensons lui rendre un véritable service » quand nous le tirons du surnaturel pour le replacer dans Thistoire. {Revue germanique, XVI, p. 454.)

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tant eut mis un frein à la vieille passion pour l'incompréhensible et introduit des façons de jug;er plus rationnelles, l'opinion de l'utilité, de la nécessité des manifestations hiiraculeuses, comme procédé de démonstration et comme instrument de propag;ande, ne baissa pas sensiblement. Ce n'est que d'hier qu'on s'est mis quelque peu généralement à penser que, lorsque Jésus répond aux envoyés de Jean le Baptiseur : c Les » aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont nettoyés, la t bonne nouvelle est annoncée aux pauvres; t de ces quatre allégations, la plus importante pour attester la mission divine de celui qui parlait Que ainsi, c'est la dernière, la prédication de l'Évangile. Au contraire, je

les manifestations trouve parmi les docteurs les plus éminents et les plus libres d'esprit de miraculeuses \^ théologie anglaise et américaine des hommes tels que Paley, qui conindîspensabl j '"^^^^^î* ^® miracle comme c Punique certificat satisfaisant d'une reliai la propagande, * P^° *• Une autorité plus récente et tout aussi respectée, J. Martineau, déclare « ne pas comprendre que l'on puisse s'appeler chrétien quand Et que tel a été > on refuse son assentiment aux miracles». Le fondateur de l'Unitale sentiment risme Channing, à qui M^^ de Rémusat a fait chez nous une célébrité, é^t/^ff^^ voyait en eux c la manifestation la plus naturelle du gouvernement du depuis IM^ * monde » ; et l'archevêque Watheley concluait : t Sans les miracles, les Jusqifd * apôtres n'auraient pu être crus, ni même écoutés » (Essays and Channing. Revieivs; cf. Revue germanique, t. X, p. 70). Je m'arrête sur cette dernière formule. Elle ressemble singulièrement au texte que j'ai entrepris ici de commenter. On dirait que le prélat anglican a copié les termes employés par Sulpice pour caractériser l'action propagandiste des disciples du Christ.

La question jugée f) Effectivement^ à la mort de Jésus, ses miracles furent considérés par Us apôtres, comme le principal souvenir laissé par lui. Pierre, s'adressant aux Juifs qui le raillaient : c Vous savez, dit-il, que Jésus de Nazareth a été un » homme que Dieu a rendu célèbre parmi vous par ses miracles, ses » prodiges et ses signes» (Act. Apost., 22), marquant ainsi avec une grande précision la triple forme de l'activité thaumaturgique de son maître. En même temps, désireux d'établir authentiquement devant tous la réalité de sa propre mission, Pierre se mit à guérir un homme c qui était boiteux de naissance, claudus in utero matris ». Puis il constate que c'était < par la foi en Jésus que cet homme venait de rece- » voir son entière guérison ». C'est sur ce plan que se continua le travail de l'époque apostolique. Dans un des rarissimes documents authentiques de ce temps, Paul, expliquant aux Romains comment il a pu répandre l'Évangile « depuis Jérusalem jusqu'en Illyrie », déclare que s'il a réussi c'a été par la puissance des signes et des prodiges : in virtute signorunt et prodigiorum (Rom. 1 5, 1 9). Il écrit de même aux Corinthiens que son espoir en l'avenir se fonde sur la capacité miraculeuse concédée par Jésus à tous les fidèles sous forme de charismes divers : guérisons, signes, prophéties, dons des langues (I Corinth., 12, 9-10). Les Pères

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NOTES ET NOTULES 33g

qui succédèrent à l'âge apostolique ne parlent pas autrement que EtparUsPira

n'avaient fait le Précurseur, le Messie lui-même et les apôtres directs. ^u III»

Irénée et Origène* se montrent convaincus que la prédication chré- ^t au IV« siècle, tienne avait eu un besoin absolu d'être confirmée par le miracle.

g) Cette opinion se maintient et grandit à mesure que le christianisme Ce qt^en Usait approche du succès officiel. C'est la remarque que fait Amobe dans Eusibe, son Adversus gentes, écrit à la veille de la persécution dioclétienne. Quand le triomphe fut acquis, celui qui l'a raconté et célébré avec des façons de dire extraordinairement historiques et scientifiques pour sa situation et son époque, Eusèbe, évêque de Césarée, n'hésite pas à affirmer que le miracle est le mode le plus rapide et le plus efficace pour opérer des conversions. Je veux rapporter ici une des anecdotes sur lesquelles le savant évêque appuyait cette thèse. Elle est très caractéristique du système de narration qu'il inaugurait.

Âgbar, toparque ou dynaste d'Edesse au delà de l'Euphrate, ayant été atteint d'un mal reconnu incurable, écrivit à Jésus pour lui demander protection. Jésus lui répondit à peu près: c Présentement, j'ai autre » chose à faire ; mais bientôt je t'enverrai un de mes disciples qui te 1 guérira ainsi que tous les tiens. > Eusèbe n'ignorait point que de tous les modes d'action de la faculté miraculeuse, celui qui influe plus énergique ment sur les esprits, c'est le don de guérir les infirmités et les maladies. Nos missionnaires contemporains le savent aussi; c'est pourquoi ils apprennent tous un peu de médecine; et nous verrons que le bon et naïf Martin, malgré sa simplicité, s'en rendait fort bien compte. Jésus tint parole. Avant de monter au ciel, il ordonna à Taddée, l'un des Soixante-douze, de se rendre à Édesse. Celui-ci imposa les mains au dynaste moribond, lui rendit des forces et présida à son entrée dans la nouvelle Église. (Hist. ecclés., I, i3.) Ce récit obtint une vogue prodigieuse. La lettre de Jésus fut considérée comme authentique. Une grande dame, contemporaine et compatriote de Sulpice, la bonne Sylvia, au cours de son pèlerinage en Orient, se fit montrer le manuscrit original par l'évêque d'Édesse, et, je crois, en prit copie. Dans sa Peregrinatio, Sylvia se moque doucement de la statue en sel de la femme de Loth qui, lui disait-on, avait ses menstrues; mais contre la correspondance d' Agbar avec le Christ elle n'élève aucun soupçon'.

Eusèbe remporta d'autres succès de ce genre et avec des éléments analogues. Je ne soulève pas la question de sa bonne foi. L'auteur de VHistoire ecclésiasttqtie n'en était pas, je le crains, à reculer devant un mensonge. Mais cela est hors de notre sujet actuel. Somme toute, Eusèbe étant un esprit dégagé, capable de critique, plutôt suspect de

1. Contra Celsum, 8, 48 : c II était nécessaire que la parole apostolique reçût la confirmation du signe et le sceau du prodige. »

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