livre d'Hénoch, ajoutèrent de si amples détails à cette biographie que
les rédacteurs des Évangiles, des Actes et de l'Apocaljrpse n'eurent
aucun effort à faire pour la compléter. Ils se bornèrent à la mettre en
œuvre. Désormais, ce n'est pas par manque d'abondance, mais par
excès d'incohérente richesse que pèchent les informations. De toutes Fausses
ces sources combinées auxquelles on adjoignit quelques passages d'Isaïe ressemblances
et d'Ezéchiel, en les tirant terriblement par les cheveux il est vrai, *^^^.^'^*'*
surgit un type bien caractérisé et nettement chrétien, dont on a trop
signalé les ressemblances avec l'Ahriman ou l' Angri- Mainyu du
mazdéisme. Elles sont toutes en superficie '• Ahriman est un Dieu du
mal, égal et rival du Dieu du bien. Le satan, le diable, le dragon rouge,
l'ancien serpent, pour si richement doté qu'on le suppose en intelligence
et en puissance n'est, au fond, qu'une créature^ originairement bonne,
plus tard corrompue par sa révolte contre le Créateur. Je n'ai pas besoin
de remarquer que ce point est d'extrême importance si l'on veut rendre
une justice exacte à la capitale doctrine du péché originel, fond et
tréfond de la théologie chrétienne. Les textes que j'ai sous les yeux, Angri-Mainya
considérés d'une certaine façon, tendent, cela est incontestable, à cons- est un
tituer le monde des esprits < impurs » en une monarchie hiérarchisée^"" ^''^^^^'J^'"*'
sur le type zoroastrien. Je pense ici aux écrits canoniques, plus spécia- ^*^^^^JL^^
lement importants par le poids qu'ils tirent de la doctrine de l'inspiration
divine. Ainsi, les trois évangiles synoptiques ont une locution courante:
< le Diable et ses anges », comme s'il s'agissait d'un chef à la tête de
nombreux soldats (cf. Mathieu, 25, 41, qui, ailleurs, parle de Belzébuth,
prince des démons). Paul, plus hellénistique que judaïsant, emploie le
qualificatif < d'archonte des puissances de l'air ». Le Diable est prince de
ce monde, selon Jean. Mais les indices de cette royauté ne sont nulle part
aussi bien précisés que dans l'Apocalypse où l'on voit le dragon rouge
aux sept têtes ornées du diadème, insigne de toute-puissance, entraîner
avec sa queue la troisième partie des étoiles^. Il faut se rappeler que, Subtilité profonde
etimportance attribué, selon le procédé paeudépi graphique» à Salomon. V Ecclésiastique — ^^
dont le titre exact serait aussi la Sagesse, ao^ioi 'ItjtoO 610O Seipa est de la même ^^^ distinction, époque et contient aussi, dans ses cinquante et un chapitres, quelques allusions au rôle primitif du Satan. Ces productions ont été rangées par les églises protestantes au nombre des c apocryphes », un terme qui, originairement, signifia chose secrète, cachée; puis désigna les écrits non publiés, gardés sous le manteau par les hérédqnes; et enfin caractérisa tout livre mis hors du canon. Cette dernière situation était encore celle de l'Apocalypse en Orient du temps de Sulpice (cf. II, 3 1). Je rappelle ce détail pour mieux établir que le fait d*être apocryphe n'impUquait pas, bien au contraire, une diminution d'influence sur l'opinion.
f . Angri-Mainyu ne connaît pas d'être antérieur à lui. c Je vais proclamer les deux esprits primitifs du monde... les deux jumeaux aux qualités propres : l'un bon, l'autre mauvais en pensée, en parole, en action. L'un le bienfaisant, l'autre le pervers. » (Cf. Gfttha Ahunavasti, recueil de sept psaumes formés de matériaux trèe aadens, dans Darmesteter, I, p. 2 1 5.)
2. Apocalypse, 12» 9. J'épargne au lecteur des citations qui se trouvent partout. Voici seulement un verset renfermant, dans ses deux lignes, les principaux noms,
pour Pezégèsc orthodoxe, ces rutilantes images représentaient et représentent encore aujourd'hui la révolte suscitée par Satan au sein des milices angéliques, lesquelles se laissèrent, pour un tiers de leur nombre total, pousser à la rébellion et dont il resta chef et seigneur après sa chute. Outre cette royauté, incontestablement ahrimanique, plusieurs autres détails visent à montrer le soulèvement des anges, non pas comme survenu longtemps après la création et résulté du mauvais emploi que quelques-uns d'entre eux auraient fait de leur liberté, mais comme s'étant produit dès le début par un effet de leur perversité native. Dans ce sens, il y a surtout l'apostrophe de Jésus aux Juifs : c Vous êtes les enfants du Diable, leur dit-il, vous accomplissez les desseins de votre père; il a été homicide dès le commencement » (Jean, 8, 44). Ce € dès le commencement», qui semble affirmer que l'Esprit mauvais fut toujours mauvais, était infiniment difficile à admettre et à expliquer sans manichéisme. Pour tourner l'obstacle, on convint qu'il y avait eu un temps où tous les anges étaient également fidèles et glorieux : seule-
Des difficultés ment il dura peu. Dans le premier moment, leur esprit se perçut lui-
3ui la rendaient même; en cela consista leur acte initial d'existence ; puis, aussitôt, et ce
difficile f^x i^^jg second acte, ils se tournèrent les uns vers le Créateur pour lui
à conduire rapporter la gloire de leur être, les autres pour orgueilleusement rester
^,^^ en eux-mêmes et, par suite, tomber du champ de la lumière dans l'abîme
certaine parole de la nuit. Cette tliéorie, qui resserre étroitement, sans toutefois le
de Jésus. supprimer, l'intervalle entre la création du monde et la naissance du
mal moral, est la grande invention de la théologie chrétienne. Elle se
vit adopter par les Pères, en majorité, et par tous leurs commentateurs.
Pour plus de sûreté, j'en ai emprunté les termes à la Somme de saint
Thomas, qui résume tout ce qui a été dit avant lui avec sa supériorité
habituelle. € Au premier instant, tous furent bons; mais au second, les
bons se séparèrent des mauvais ^ » C'est grâce à cette formule, à la fob
subtile et profonde, qui institue une gradation pour l'efiacer presque en
même temps, que le danger dualiste fut convenablement écarté. Le
Diable est auteur ou plutôt promoteur primitif du mal; il n'est pas le
La théologie dieu du mal. Sa puissance est grande, mais il ne la tient pas de lui-même ;
chrétienne Dieu la lui avait donnée pour un tout autre usage que celui qu'il en a
trâle le dualisme, f^j^^ Assurément, il serait facile d'embarrasser les inventeurs de ce
'"délibMnmt^ système en leur demandant quelle différence se remarque entre le fait de créer des êtres qui vont inévitablement et instantanément faire le mal et le fait de créer le mal directement; Dieu n'ignorait point, en effet, que la tierce partie du personnel angélique allait pécher dès la
le certificat de gloire originelle et les détails de la chute du Diable^ ainsi que la constatation de sa suprématie sur les autres anges rebelles, c Et ce grand dragon, cet ancien serpent, qui est appelé Diable et Satan, fut précipité; •- il fut précipité en terre et «m angles avec lui. >
I . c Ideo, in primo instanti, omnes fuerunt boni ; sed, in secundo, faerunt boni a malis distincti > (Summa Swmmae, pars I, queet. LXIII, 6, in fine).
seconde minute. Invoquer ici la liberté est bien inutile, puisque, au cas où les rebelles auraient su comprimer leur orgueil, tout le plan divin s'évanouissait: hypothèse injurieuse! Seulement, en ces matières la logique stricte n'est point indispensable ; les apparences suffisent. Dans le cas actuel, elles ont si bien suffi que, même les exagérations les plus extravagantes concernant la quasi-omnipotence de Satan, jamais n'aboutirent à le faire prendre pour un Dieu — pas même la prodigieuse narration qui, dans les synoptiques et surtout dans Mathieu, lui livre Jésus, c'est-à-dire Dieu en personne, afin qu'à force de promesseis impliquant une véritable maîtrise de l'univers matériel, il puisse l'exciter au mal*. Ce qui est visible, au contraire, pendant le premier moyen âge, c'est un penchant prononcé à faire du diable un objet de moquerie et de risée à peu près constamment battu et bafoué. J'ai déjà indiqué le fait (t. I, p. i8i) en en rapportant partiellement le mérite aux opuscules martiniens. Je n^ reviendrai que dans mon troisième volume consacré à la biographie de Martin; le sujet est trop considérable pour qu'on le vide en quelques phrases. Dans la présente note, destinée à fixer les lignes saillantes de la physionomie du diable, telle que la constitua le iv^ siècle en utilisant l'élaboration antérieure, j'ai simplement besoin d'établir de façon sommaire comme quoi les deux manières opposées de représenter l'esprit mauvais pouvaient, l'une autant que l'autre, s'étayer de textes authentiques et sacrés. S'il en est eflfectivement un bon nombre qui le proclament roi et lui prodiguent les titres sonores et faits pour effirayer, — Dragon rouge, Lucifer, Léviathan, Béhémot, prince de Tair, prince de ce monde, prince des ténèbres, etc, — ceux qui le traitent tout différemment ne manquent pas non plus. L'apôtre Pierre, dans sa seconde épître, dit que Dieu n'a pas daigné épargner les anges pécheurs et qu'il les a précipités dans les bas lieux pour y être retenus et torturés (II, 4). L'apôtre Jude (I, 6) déclare aussi que les anges rebelles c ont perdu leur principauté et sont relégués au fond de l'abîme ténébreux ». Le voyant de l'Apocalypse raconte qu'un ange qui avait la clef de l'abîme et portait en main une grande chaîne, prit Satan, le lia et scella les portes sur lui pour mille années. Un être aussi solidement emprisonné ne pouvait être très redoutable. Et encore de tels détails conservent*ils un certain
Faiblesse et fragilité de la théorie de la chute.
Elle suffit
pourtant
à surmonter
les obstacles
que PEcnture
et les apocryphes
atatent
accumaUs,
I. La tentation du Christ occupe onze versets dans Mathieu (I, i-ii)t deux dans Marc (I, i3-i3), treize dans Luc (IV, i-i3). Jean ignore le fait. Le passage le plus frappant dans le sens du pouvoir diabolique se lit dans Luc (5, 7), je le cite plus loin. Il faut pourtant remarquer combien il est inexact d'assimiler le récit des synoptiques avec la tentation de Zoroastre par Arhiman. Là encore, il n*y a qu'une apparence. Le Minnokired fait offrir à Zoroastre par Angri-Mainyu « la domination universelle pendant mille années > (cf. Avesta II, p. 257). Cela ressemble, et même de très près, au démon Marà exerçant ses séductions sur Boudha, le Çakyamouni, mais pas du tout à Satan essayant de séduire le Messie. Zoroastre et Boudha sont des hommes tentés par des dieux; Jésus est un Dieu, le Dieu suprême, tenté par un esprit inférieur bien que, peut-être, quelque peu divin. Entre les deux cas, la distance est infinie.
!ls contenaient,
au surplus,
des détails
radicalement
contradictoires.
Comment
ils proclament
tout en mime temps
l'omnipotence
du Diable
et son abjecte
sujétion.
air de grandeur quand on les compare aux pitoyables attitudes que le diable prend dans plusieurs morceaux de cette Vita Martini qui allait bientôt donner le ton à des milliers de narrations analogues. C'était, à coup sûr, un notable motif de gloriole pour l'esprit malin d'avoir été naguère Jupiter, Vénus, Minerve, Mercure. Mais combien l'aspect de ces ex-divinités devient piteux lorsque Martin nous les montre uniquement occupées à tourmenter les épileptiques de la basilique de Tours : IIU sejovem, iste se Mercurium fatehantur (Dial. III, 6, 4). Ajoutons que l'interminable et assommante série des anecdotes de possessions qui fourmillèrent partout pendant de longs siècles, n'est rien que la mise en relief de la bassesse, de la misère et des ridicules du personnel démoniaque, à commencer par ces démons de Gaddara (Marc, 2, 4) qui sollicitaient avec larmes la faveur de s'aller loger dans le corps de malpropres pourceaux.
La vérité, c'est que nos documents, tant canoniques qu'apocryphes, font sans cesse osciller le Diable entre un pouvoir presque illimité et une misérable abjection; des détails absolument contradictoires se remarquent souvent dans un même livre, parfois dans un même chapitre. Quand il s'agit de faire trembler les pécheurs ou les incrédules, aucune hyperbole ne coûte pourvu qu'elle ajoute à l'effroi qu'inspire la puissance satanique. Si, au contraire, on songe à rehausser la supériorité du Messie, qui eut pour mission spéciale, ne l'oublions pas, de s'opposer au diable ; ou bien s'il paraît opportun de donner une haute opinion des capacités surnaturelles, principalement anti-démoniaques, des disciples de Jésus, alors nulle circonstance fantastique, nul détail, fût-il le plus repoussant du monde, ne peut faire reculer dès que l'on espère, par ce moyen, avilir le c diable et ses anges ». Si le temps et la place me le permettaient, afin de mieux établir le contraste de cette double tendance, j'exposerais, d'une part, les traits principaux du petit drame de la tentation de Jésus où Mathieu et Luc font apparaître le Satan étalant fastueusement sa prépotence * ; et, d'autre part, le pittoresque r^cit de la descente de Jésus aux enfers par le pseudo-Nicodème avec les scènes d'humiliation où vraiment le Diable se montre comme un bien pauvre diable, avachi, effondré, abreuvé d'outrages par ses subordonnés eux-mêmes, qui se chargent gaiment de retenir en captivité, dans les tortures et l'abjection, c cette ordure des justes ». A une époque l'évangile de Nicodème fut peut-être lu autant que celui de Mathieu '. Quoi
1. Dans Luc, 4, 3, 7, le Diable transporte Jésus sur une haute montagne, lui montre de là tous les royaumes du monde, puis lui dit : c Je te donnerai toute cette puissance et la gloire de ces royaumes, car elle m'a été concédée et je puis la transmettre à qui il me plaît. Si donc tu veux m'adorer, tout cela est à toi. >
2. Cest dans les Acta Pilati que se trouve le récit de Isl Descente aust en/ers, h. la suite du protévangile de Jacques, ces deux morceaux ayant été réunis sous le titre commun de : Evang^ile de Nicodème. La Desceusus ad inferos est mise dans la bouche des ûls du vieux Siméon qui venaient d'être ramenés de l'Enfer
qu'il en soit, on peut facilement s'assurer que parmi les éléments divers
à l'aide desquels fut composée, pendant le premier moyen âge, la
figure à peu près définitive du Diable, il se rencontre de quoi satisfaire .
aux goûts les plus opposés. Il n'est pas douteux non plus qu'à cette Au IV* siècle,
même date le penchant à traiter Satan par -dessous jambe s'accentua on penchait plutôt
très sensiblement. Du point de vue romantique et terrifiant qui devait ^ txagirer
se manifester vers le xv* siècle, il n'est nulle part question, pas même ' ^'^^^ aspect.
dans Prudence, qui fit pourtant ce qu'il put pour envelopper le Diable
d'une auréole de poétique effiroi.
Il faudrait cependant se garder d'aller trop loin dans cette voie et. Réserves à faire surtout, ne pas oublier l'influence, en un pareil sujet, de la doctrine à ce sujet. théopneustique, condition inséparable de toute orthodoxie chrétienne, soit catholique, soit protestante. Si le texte sacré doit être admis c dans ses consonnes et ses voyelles », spécialement quand c'est le Christ qui a parlé, il est clair que les détails à tendance ridicule et avilissante pour le Diable ne diminuent en rien ces autres détails qui le montrent puissant et redoutable. Or, Jésus s'est prononcé avec beaucoup de fréquence et de précision dans les deux sens, tantôt apportant une satirique minutie à décrire les allées et les venues de l'Esprit impur aux prises avec la peu noble préoccupation de se procurer un domicile ' ; tantôt faisant surgir Satan sous les apparences d'un chef de tous les méchants et de tous les puissants; promoteur redoutable de l'universelle tentation, maître terrible de ce feu de la Géhenne qui ne s'éteindra jamais et de ce ver qui ne meurt point ^. Comme ces textes s'adaptaient aussi bien les Comme quoi uns que les autres à des nécessités de la doctrine en train de s'établir, ils U protestantisme ne tardèrent pas à former des conceptions familières, rendues en quel- ''"*^ d'abord que sorte réelles et objectives par leur correspondance avec l'état de la ^ ^fù^ hl raison courante, laquelle dut s'en accommoder. Elle s'en accommoda içême si bien pendant de longs siècles qu'au début de l'insurrection protestante Luther consacrait encore le double aspect du Diable en termes parfois très plaisants, parfois remplis d'une véritable épouvante. Quand il est en verve, il fait assaut de gros mots et d'ordures avec Satan, lui jette son encrier à la tête et soutient que le meilleur parti à
par Jésus. La valeur historique de cette composition comme indice du travail de propagande auquel les chrétiens des premiers temps se livrèrent parmi les Juifs n'est pas à dédaigner. Au point de vue esthétique, les mérites sont considérables : infiniment supérieurs en tout cas à ce qu'on remarque dans les autres écrits de ce genre.
1. Dans sa dispute avec les Pharisiens (Mathieu, i2, 43) Jésus leur dit : c Lorsque TBsprit impur est sorti d'un homme, il va dans les lieux arides, cherchant le repos. Alors il dit: c je retournerai dans ma maison... etc. ». Toute cette histoire du démon rentrant est infiniment curieuse.
2. L'enfer se trouve décrit à plusieurs reprises dans les synoptiques comme un lieu € où le feu brûle éternellement, où le ver ne meurt pas, où la flamme ne s'éteint jamais »* Dans Marc» Çt 42 ^ 3, c'est Jésus qui parle.
prendre c'est de lui rire au nez. Mais il y a des jours où la voix du Malin est tellement puissante qu'il se sent saisi de peur, de sueur froide et de tremblement. C'est ce qui arriva à propos de la question de la messe. L'argumentation du Diable eut sur le père de la Réforme une si forte prise qu'elle le contraignit à supprimer une cérémonie capitale qu'il avait pendant quinze années célébrée avec joie et dévotion. La manière de disputer de Satan, raconte-t-il, était impérieuse, irrésistible, accablante. < Je compris alore comment il arrive que des hommes meurent si Dijffirences souvent vers le matin: c'est Satan qui leur tord le cou et les tue '. » Il
fji cette mûtUre gérait facile de tourner ce récit en moquerie ; mais comme la sincérité
'"'7 th£ ^^ narrateur est surévidente, on fera mieux d'y voir un indice frappant
^ '[f de la prodigieuse maîtrise que le Diable avait fini par exercer sur les
Martin de Tours, ^n^^s. Martin de Tours, lui aussi, entrait avec Satan en grande controverse théologique. Il n'était qu'un bien faible docteur en comparaison du savant moine allemand; mais il ne se laissait pas battre (cf. Vita, XI). Quant à craindre d'être étranglé, l'idée lui aurait paru bouffonne. Il protégeait le Diable loin d'en avoir peur. Le fait du hardi protagoniste de la révolte contre l'orthodoxie catholique, prenant les conseils ou plutôt subissant les injonctions du Diable dans un des points principaux de la doctrine qu'il innovait, vient à l'appui de ma remarque sur l'espèce de poussée que le personnage diabolique reçut au xvi^ siècle dans le sens de la grandeur et de la majesté. L'orthodoxie ne Pavait jamais mis Comme aussi en scène sans le marquer de traits grotesques et bas. Dans la splendide entre épopée de Dante, il est une créature aussi piteuse que hideuse. La fres-
Oante et Mitton. qyg à moitié détruite de Giotto que j'ai vue à Padoue reproduit cette impression jusqu'au dégoût physique. Au contraire, dans le poème de Milton, l'indomptable orgueil dont fait preuve le chef des anges rebelles communique à cette hautaine figure une héroïque beauté. Or, il ne me paraît pas douteux que l'auteur calviniste du Paradis perdu ne se soit tenu plus près de la vérité scripturaire que le chantre très orthodoxe de la Divine Comédie.
J'ai exprimé à plusieurs reprises mon admiration pour la théorie élaborée vers la fin du iv* siècle en vue de dégager le Dieu très bon, créateur de toutes choses, du soupçon sinistre que projette sur son omnipotence et sur sa bonté l'existence du mal. C'est, à mon gré, le pilier central de la grande systématisation catholique, le dernier mot
I . Dé ahrogatiane missœ privatae. J'aurai plus tard un intérettant rapprochement à faire de cette phrase avec un passage de la Vita Martini. Ce singulier traité sur le repas eucharistique a fait écrire toute une bibliothèque; en voici le début : « Il m*arriva une fois de m'éveiller tout d*un coup sur le minuit et Satan commença de disputer avec moi... » Je copie la traduction française, publiée en 1684, un petit in- 12, intitulé: Récit de la conférence du Diable avec Luther, fait par Luther lui-même. Il faudrait beaucoup d'inexpérience critique ou beaucoup de mauvaise foi pour attribuer à l'auteur des intentions mythiques et symboliques.
Importance
jondanuntaU
du Diable
dans cette subtile
et profonde
construction.
de toute théodicée. Pour rendre la divinité excusable, on ne trouvera Que le dogme
jamais mieux ; hors de là, le concept de Dieu croule désarticulé et de
désemparé. Maintenant, il n'est pas besoin de beaucoup d'attention 'f f'*"^* '^7^"''"'
'^ •• ^ .j^ t t 1 » j et les conséquence i
pour remarquer combien est considérable le rang qu'occupe dans ce ^^ ^^ découlent
système le Diable en tant que personnification de tout ce qui est mau- sont
vais. Comme il est la part faite au Manichéisme sans cesse menaçant, le le chef-d'auvre pouvoir qu'on doit lui concéder ne saurait qu'être considérable. L'ita- de la théodicée. lien Vanini provoqua, de son vivant, un énorme scandale en soutenant que Satan, bibliquement compris, avait toujours fait prévaloir sa volonté sur celle de Dieu '. Il faut pourtant confesser que cette appréciation était bien moins paradoxale qu'on ne l'a dit. Le savant Irénée, premier fondateur réfléchi de la démonologie catholique, accuse Satan de s'être toujours menteusement vanté d'une puissance qu'il ne possédait pas. € Tout ce qu'il peut, t ajoutait le vigoureux adversaire des Gnostiques, presque tous grands thuriféraires du Diable, < c'est séduire, pousser à la transgression, aveugler les cœurs, faire oublier le vrai Créateur, afin de se faire adorer lui-même » (Advers, Hères,, 3,4). Soit, Satan ne peut qi4e cela. Seulement avec des capacités ainsi réduites, il avait réussi à s'assujétir l'antiquité entière, moins la Judée. Après la Rédemption, lorsque Jésus l'ayant mis à bas, et subordonné à l'homme : < Je vous octroie la faculté d'écraser le serpent, > dit-il à ses fidèles : Do vobis potes^ tatem calcandi super serpentes (Luc, 10, 19); le serpent, tout humilié qu'il fût, se tira néanmoins assez bien d'affaire pour avoir droit d'être placé au rang des potentats de première grandeur. Parmi les chrétiens, l'hérésie, Tincrédulité agressive, l'indifférence apathique et surtout le péché lui livrèrent tout de suite des âmes innombrables. Il y eut mille et mille réprouvés contre un élu; et cette proportion alla croissant. Parmi les peuples privés des lumières de l'Évangile, tout lui appartient; Elle le constitue les Mahométans, les Bramanistes, les Boudhistes, les Fétichistes àt seigneur et maître Chine, d'IndoChine, du Japon, d'Afrique et d'Amérique vivent sous des sept douzièmes son joug, irréductibles, sauf d'insignifiants petits groupes, à la propa- ^ popuUition gande; et quand on en dresse la liste, on s'aperçoit qu'ils sont aujourd'hui plus d'un milliard sur quinze cents millions. Non, en vérité, le railleur italien n'exagérait pas tellement quand il disait : « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et il ne s'en sauve qu'un très petit nombre ; •le Diable veut que tous les hommes soient damnés et le nombre des damnés est infini^. » De toute évidence, dans la donnée chrétienne, si l'on essayait de trop subaltemiser le maître de tant de sujets, il y aurait non seulement incohérence, mais faute lourde et même danger; ce danger dans lequel se précipitent à plaisir aujourd'hui nos soi-disant
I. Cf, Amphiiheatrum aeternae providentiae divino-magicum, chrisiianophysicum, nec non astrologo^aiholicum, Adversus veteres PhilosophoStAtheoSt Epicurêo», Pêripateiicos, Sioicos (Autore Ivlio Caesare Vanino, philosophe, theologo, ac juria utriuaque doctore. Lyon, MDCXV).
3. La vie et les aentimenis de Lucilio Vanini. Rotterdam, 1717.
Goo^^
néo- chrétiens et qui n'aboutit à rien moins que la suppression du Christianisme sous prétexte de progrès et d'épuration. Us Pires Les Pères du iv« siècle ne s'y trompèrent pas. Vainement la thèse
s*MeUnèrent d'Irénée, subtilement complétée par eux, établissait que les prises du etuni^\s'té ^^^^^^ ^^ ^^^ âmes s'étaient épuisées en se heurtant maladroitement logique contre un obstacle invincible, faute d'avoir, «ous l'humanité de Jésus, a dogmatique, ^u deviner la divinité du Christ. On avait beau répéter que Satan venait de subir une irrémédiable défaite, chacun sentait clairement que ce vaincu avait conservé ses titres essentiels et qu'il était indispensable au nouveau régime. Après comme avant la Passion, il restait l'expression concentrée et concrète du péché originel, la sanction et la garantie des peines étemelles, le dominateur avéré de cette matière ennemie, dont nous sommes corporellement formés, qui nous entoure et d'où nous devons assidûment expulser le démon sous peine de perdition. Ce fut par ces motifs, très bien résumés dans l'antithèse évangéliquement classique entre le royaume céleste de Jésus et le royaume terrestre de Satan, que l'obligation de garder envers ce dernier de très attentifs Sulpice et Martin, ménagements obtint d'être unanimement reconnue. J'aurai à vous monqui cependant trer comment cette nécessité dogmatique et logique s'imposa à Sulpice, n'y étaient pastrop j^ ^^^^ ^^^ ^ Martin, bien que personne au monde n'ait traité avec firent^mme eux ^^^ P^^^ hautaine compassion celui qu'il appelait c l'ennemi ». Je recon- ' nais, au surplus, que c'est en vue de ce prochain travail que j'ai entrepris le présent petit essai à titre préparatoire. Je vais donc m'arrêter ici, mais non sans répéter très nettement, une fois encore, que l'obligation dont il vient d'être parlé et à laquelle Martin et Sulpice durent eux aussi se soumettre, n'a point cessé de s'imposer impérieusement à quiconque prétend au nom de chrétien. Pour Je dis le nom de chrétien, je ne dis pas le nom de catholique. Il
parler légèrement gérait vraiment trop absurde que les catholiques eussent des doutes sur du ^^^^' l'existence du Diable. Ils se bornent à n'en guère parler et j'ai eu honte avoir cessé P®*"^ ^^ Freppel de rencontrer dans un de ses cours à la Sorbonne d^étre chrétien, des excuses humblement apologétiques, justifiant la réalité des démons par le consentement universel. Tous les peuples, dans tous les temps, ont cru à des dieux mauvais, dit-il. C'est de l'argumentation à l'ancienne mode philosophique et de la plus faible. Le Diable catholique a une base autrement profonde et solide. Il fait partie du plan de Dieu qui, de toute éternité, ayant tout préparé en vue de l'incarnation de son fils, avait dû régler par avance le rôle de c l'adversaire » que son fils aurait un jour mission d'exterminer'. C'est pourquoi fiit concédée à Satan l'occupation — la possession, la domination — de la matière.
1 . Dans le Traité de la grâcê du père Malebranche, on peut lire le second écIairciMement où il est montré que Jésus-Christ figure dans toutes les écritores, même avant le péché du premier homme c pour nous apprendre que le principal dessein de Dieu, c'est Tincarnation de son fils * (p. 280).
Goo^^
NOTES ET NOTULES SSg
Jusqu'à Pheure où Jésus viendrait le déposséder. Sous cet aspect, le ,culte chrétien est surtout une méthode prophylactique contre la funeste suzeraineté des démons sur les êtres et sur les choses. L'acte constitutii de l'état chrétien, le baptême, consiste en une série d'exorcismes destinés à les contraindre à fuir, à briser ou débiliter leurs forces : ad expeU lendum diàbolum ejusque vires frangendas et debilitandas (cf. l'édition romaine, 1891, du Catéchisme du Concile de Trente, p. 175). On commence par exorciser l'eau et le sel qui doivent servir de lotion sainte, ces deux produits, comme toute la matière, étant habités par le Diable. Quand on l'en a expulsé, ils forment un liquide bénit. De même pour le candidat au baptême; le prêtre lui souffle trois fois sur la face afin de chasser le pouvoir de l'ancien serpent, ut serpentis antiqui potestatem expullat (ibid., De Baptismo, n» 65). Ces rites s'accomplissent au nom de Jésus qui, seul, a autorité pour rétablir l'ordre troublé depuis la chute, en rejetant l'esprit impur hors des choses animées ou inanimées. Maintenant le lecteur non initié peutêtre va-t-ii croire que ce sont là des € superstitions » propres au seul catholicisme et inventées par ce grand rétrogradateur. La Réforme, qui a eu cette particularité de prétendre opérer un mouvement de progrès en revenant en arrière, nous en aurait, dit-on, débarrassés. U n'en est rien. Je l'ai montré tout à l'heure en indiquant les opinions des chefs du protestantisme primitif en cette matière. Quant au protestantisme contemporain, celles de ses communions qui sont chrétiennes de fait — j'entends qui voient dans le mot chrétien autre chose qu'une étiquette correspondant à une commémoration historique, — elles n'ont pas d'autre avis sur ce point que Calvin et Luther, par cela seul qu'elles continuent à prendre l'Écriture pour guide. Voici par exemple c l'Église libre du canton de Vaud ». Certes ses membres se considèrent comme pleinement dégagés de toute erreur catholique ; mais, sur le Diable, ils pensent à l'unisson avec Ambroise, Jérôme, Augustin ou saint Thomas. C'est que les textes « sacrés » sont restés sacrés à leurs yeux. Dans un livre d'enseignement populaire que j'ai eu entre les mains, un de leurs pasteurs trace de Satan un portrait où se retrouvent tous les passages que j'ai indiqués, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse, et quelques autres encore négligés par ma science biblique de trop fraîche date'. A la fin de son consciencieux travail sur le mot Diable, l'auteur fait cette déférente et significative déclaration : c La doctrine des écritures concernant les anges rebelles présente de grands mystères. Beaucoup de choses paraissent obscures attendu la faible portée de l'esprit humain. Mais précisément parce qu'il en est ainsi, la folie ne serait que plus grande d'oser contester de telles vérités. Notre ignorance à l'endroit du monde des esprits est profonde, et, pour
ImnttHigibUité
du baptême sans U Diable.
Comme quoi
les protestants
de
la première époque
et ceux
d'aujourd'hui
pensent
sur ce sujet
comme
les catholiques.
Déclaration faite
hier par un pasteur
de rÉglisedeVaud,
I. Dictionnaire biblique populaire, par Auguste Meyian, pasteur de l'Église libre du canton de Vaud, 1889.
Comment cette ferme adhésion
aux
textes bibliques
est préférable
aux subtilités
dunèo-platomsme.
La question
du Diatle
devant
les théologiens
d'Amérique,
Comment Channing
prétendait ne pas s'occuper du Diable
et rester chrétien.
Absurdité
flagrante
de
cette prétention.
tout ce qui le concerne, la Bible présente Punique lumière dont nous puissions disposer. »
Un tel langage vous rafraîchit et vous met à Taise au sortir des entortillages du néo-protestantbme sur T inspiration, la révélation, la rédemption, Pincamation, toutes données remarquables par leur ferme netteté et qu'on souffre à voir travestir sous prétexte de les accommoder au goût moderne. Mieux vaudrait franchement les abandonner. Le problème du Diable est sous ce rapport une décisive pierre de touche. Pour se défaire de Satan et de Penfer sans lâcher F Écriture, Dieu sait à quelles contorsions il faut se livrer. C'est le boulet que le christianisme scientifique et progressif traîne au pied, car il sait très bien que rien n'est plus en désaccord avec nos manières de sentir et de comprendre actuelles que le Diable et l'éternité des peines. Les moderniser, quelle tâche désespérante! On l'a abordée pourtant avec un certain entrain en Amérique, où il n'existe ni Haute Église comme en Angleterre, ni vieille et savante culture comme en Allemagne. William EUery Channing de New -Port en Rhode-Island, t5rpe très éminent de ces esprits que tourmente l'impossible désir de rester chrétien et l'insurmontable répugnance à devenir philosophe, en était arrivé à dire des choses bien étonnantes pour un membre du clergé. « La révélation par des livres inspirés est incontestable; mais révélation inspirée, c'est une chose ; infaillibilité de cette inspiration, c'en est une autre. » Ce qui signifie, je pense, que Dieu qui a parlé a pu se tromper et qu'on a le droit de redresser ses erreurs. Channing disait aussi que Jésus a bien été notre Sauveur; nous devons l'honorer d'un culte, mais il n'est pas besoin pour cela de le croire Dieu, car il ne Pest pas. Quant au Diable, il pensait que cette personnification du mal agit sur les âmes qui s'en préoccupent de façon à éteindre en elles le sens moral : c Plus on y pense, moins on est vertueux, déclarait-il, la peur égoïste étouffant tout autre sentiment» remarque fort juste pour un positiviste, mais pour un chrétien destructive des bases de la moralité, pmsqu'elle s'applique autant à Pespoir de la récompense qu'à la crainte du châtiment sans fin, et qu'elle ne laisse subsister aucune sanction. Channing, quoique supérieurement doué, ne discernait pas cette conséquence. Du moins n'en était-il pas troublé. Il écrit tm jour à une personne placée sous sa direction spirituelle les paroles que voici : c Ce qui est dit de Satan dans l'histoire de notre Sauveur, je ne puis me l'expliquer convenablement, le sujet est trop obscur; par bonheur, il n'entre pas dans l'essence du Christianisme, et il n'y a qu'à ne pas s'en préoccuper'. » Quand on pense ainsi, de quel air peut-on supporter la lecture de ces évangiles où Jésus, lui, se montre sans cesse occupé du Diable, non pas une fois, mais vingt fois, mais à tout moment. Il exprime, ce n'est pas assez dire, il étale Pinépuisable souci que lui inspire ce Satan,