Voir tome III : Les quatre vies
2. J*ai dans mes notes plusieurs extraits, où Tinvraisemblance est beaucoup plus marquée, celui, entre autres, où il est dit qu'il y eut 44,000 martyrs en Egypte le même jour et dans la même localité la ig* année de Dioclétien.
NOTES ET NOTULES ijl
contre les chrétiens produisit en Egypte ont été exposées par Denys, évêqne d'Alexandrie, témoin oculaire, — on pourrait dire niart3rr luimême, à cela près qu'il sut très bien se soustraire au danger. Or sa lettre, conservée par Eusèbe, très détaillée et très belle aussi d'ailleurs, ne permet pas un instant d'admettre que seize mille personnes aient pu être soumises aux tourments ou à la mort dans une seule journée. Les procédés adoptés, le système de poursuite dont Denys a tracé un tableau très clair, rendent une pareille assertion souverainement absurde ^ Les mentions de ce genre n'en sont pas moins fréquentes dans les Acta et souvent elles y affectent un caractère d'exagération rendu plus choquant par le langage employé. A la fois très vague et indéfiniment compréhensif, il commmûque une physionomie vraiment étrange à ce problème du nombre des martyrs, estimé capital par les écrivains orthodoxes '. De fait les proportions, hors de mesure, absolument illimitées dont on le revêt, en dénoncent trop nettement la chimère. A qui souhaiterait s'en rendre compte, il suffira d'un single coup d'œil sur les pages 335-343 de notre Index apkabeticus generalis. Quatre cent trois item le remplissent, dont le plus fûble : martyres duo est sept fois répété ; dont les plus forts, beaucoup plus fréquents, portent ces indications : multt, plurimi, innumeri, ou bien : myrias, multa milita 3. En présence de formules qui ressemblent à un défi jeté à toute aritiimétique rationnelle, il est clair que mon ambition de dresser un total exprimant d'une manière suffisamment approximative les divers renseignements obtenus, n'a guère de chance de recevoir satisfaction. J'ai pourtant abouti à une somme de 1 13,762 martyrs 4; mais je la produis sans confiance aucune,
Fantastiques
dUaUs tTarithmitique marîyrologiqut.
Tentative pour présenter le chiffre total des martyrs.
1. Denys, — comme d'ailleurs Cyprîen pour l* Afrique, — ne spécifie bien nettement que quelques cas de torture et de mort : et il termine son récit par une exclamation «'appliquant visiblement à une très petite élite : Beati iUi ac stoètlia coimmnua damini vim ac c&ntianHam tÊUtcti, Puis il énumère une douzaine de noms, parmi lesquels trois femmes et trois vieillards. Cest peut-être le lieu de remarquer qu'Origène dont le père souffrit alors le martyre (cf. Chr. II, 35) dit dans son contra Celsum que c petit fut le nombre de ceux qui moururent pour la croyance chrétienne, 6co«c6e{a; t&v ^piTriavûv. U serait facile de les compter, ajoute-t-il : 0X^701 %axà xatpoù; %a^ «^JSpa e*jQepf6t£T]Toi, III. 8.
2. Voir au 22 avril un itam contenant 32 martyrs des deux sexes inscrits en série et dont le nom et la profession sont indiqués ; — suivent après 26,000 martyrs nommés, nominaii, dit la rubrique, sans que d'ailleurs les noms soient transcrits; — puis viennent des martyrs anonymes c innombrables »; ces trois catégories ayant souffert leur passion le même jour : martyres nominati XXVI millia; et anonymi innumeri, simul omnes passi. Ailleurs il est question de 10,000 martyrs crucifiés le 22 juin sur le mont Arak. Pour mettre en croix 10,000 victimes, il fallait au moins un nombre égal de soldats ou de bourreaux. Voici donc 20,000 hommes sur une roche déserte. — Autre rubrique comme au 10 août: mariyrum multuê numarus inb Deeio in Egypto,
3. Il y a aussi des chiffres ainsi précisés : OMLIODM; DMCIDD; — IDDUh CDCXXVn; - IDOMCCLVl, etc.
4. Il eet bon de noter que les mentions concernant les martyrs anonymes pour
assuré seulement de m'être placé fort en deçà des prétentions affichées par nos documents, s*il est permis de désigner par un tel mot des matériaux aussi fantastiques.
Voilà donc les informations que le dépouillement des Acta Sanctorum ^ous a procurées sur la statistique martyrologique. Elles sont suspectes Ce résultat <le bien des façons. Mais sans perte de temps, et sans nous éloigner des soumis à un texte textes de Sulpice, je puis les soumettre à une épreuve immédiate, très deSulpice générale et très décisive tout en même temps. Notre Chronique pierredetouche ^^^' *» ^^ affirme, en effet, qu'onne vit que fort tard des martyrs en Gaule : seriustrans Alpes martyriavisa* Elle aurait pu ajouter qu'on n'y en vit jamais un bien grand nombre. Sulpice l'atteste, du reste, implicitement quand, dans la Viia Martini^ il constate qu'avant Martin les chrétiens étaient plus que rares en terre gauloise* Nous savons, en outre, par des témoins irrécusables, que Taffreux orage qui secoua, de 3o3 à 3ii, VOrhis Romanusy laissa les Gaules paisibles et intactes. Ces points seront exposés plus bas avec textes à l'appui ; et on verra qu'ils ne laissent nulle place au doute. Maintenant savez-vous quel rang occupent Grandeabondance les GaUo-Romains sur l'échelle mart3Tologique? Le tout premier, de martyrs d'abord par le nombre des victimes : 6,939, ensuite et surtout par l'abon-
en 0^^ dance des martyrs ayant im nom et, plus ou moins, une biographie. Sur
alorsqueChistoue . ,. ^ , « "^ v • » • 1 x • ro *. j^ • ^ . ^.
atteste ^^ ^'^® ^^ ' ' 3,ooo où je n'ai releva que 639 martyrs désignés nommati-
qu'Uify en eut vement, on rencontre 3 19 noms tirés de la martyrologie gauloise. Ce
aucun. contraste tranché, entre les informations authentiques et les indications
des martyrologes, méritait d'être signalé afin de marquer tout de suite
le rôle ultra-prépondérant de l'imagination en ces matières. Tant de
martyrs là où l'histoire valable affirme qu'il n'y en eut aucun ; une si
nombreuse troupe de martyrs célèbres tels que Rogatien, Donatien,
et plusieurs autres dont Sulpice ne soupçonne pas même l'existence,
cela est suprêmement démonstratif.
Comme quoi Inutile donc d'insister sur le caractère chimérique des détails que
les Bollandistes nous avons empruntés aux Acta Sanctorum. Mais, d'autre part, on doit
ne sont pM soigneusement se garder de rendre les pères Bollandistes responsables
inormes erreurs "o^®"*^''^ ^^ décembre, soit deux douxièmes sur Tensemble de rannée sacrée, ne sont pas comptées ici. Rien ne dit qu*eUes n'aient pas été ou beaucoup plus faibles ou beaucoup plus fortes que celles des dix premiers mois. Dans la liste des martyrs et des saints que les Bollandistes ont encore à étudier (Elanchus sanctorum,,. quorum acta êlucidanda videnturj, j'ai relevé io3 item portant la mention: martyres. Les gros chiffres sont relativement modérés : DCCCXXXIU cum Evarinta; — DCCCXXX cum Eugenio, Eleutherio, etc. Romae. CXXVI in as^ro Turonico. En revanche, presque toutes les autres rubriques portent les mots plures, plurimi, innumerahiles, multa millia, ce qui élève le chiffre probable des martyrs afférents à novembre et à décembre à un total proportionnellement bien plus considérable que celui des mois précédents. On remarquera les 1 26 martyrs en Touraine, alors que Martin ne rencontra dans son diocèse qu'un seul martyrium ou chapelle dédicatoire, laquelle se trouva être le tombeau non d'un martyr, mais d'un brigand. (Cf. Rigollot, p. 41 5.)
NOTES ET NOTULES 3j3
de tant d'incohérences et d'aussi manifestes inexactitudes. Le gros de leur besogne consista toujours à recueillir les documents provenus de toute source respectable, la critique n'y tenant qu'un poste secondaire, gênée qu'elle était par la situation doctrinale des rédacteurs. N'oublions pas que leur objet, principalement liturgique au début, n'était après tout que la création d'un calendrier ou d'un martyrologe. J'emploie ces deux mots indifféremment, bien qu'ils aient signifié à l'origine des choses distinctes. Le premier, tout païen de forme comme d'étymologie. Examen marquait les jours fastes et néfastes et les grandes fêtes polythéistes <(^ sources y compris les natalices des empereurs divinisés; le second, purement où Us ont puisé, chrétien, ne se bornant pas à de simples indications de cérémonies et d'anniversaires, cherchait à donner des notices plus ou moins étendues sur les martyrs dont il annonçait la fête. Le langage courant les confondit, et au fond cela était assez naturel. Le martyrologe ne fiit jamais, à vrai dire, qu'un calendrier adapté aux besoins du nouveau culte. On s'en rend très bien compte par le Férial de Furius Dionysius Philocalus qui date de l'an 354 ^^ ^û quelques noms de martyrs prennent place à côté de commémorations païennes'. Des calendriers ou des Us martyrologes martyrologes donc, il s'en produisit en maintes localités différentes; et les calendriers, on en a la preuve par les canons du concile Aquisgranense (817) qui, évidemment, ne firent que confirmer un vieil usage. C'est, en effet, à partir de cette date que l'on assiste à des tentatives répétées pour régulariser les annales mat^rologiques. Celle du saxon Bèda (720) passe Liste pour la plus ancienne; la plus récente est celle du parisien Usuard, de ces recutils moine de Saint-Germain-des-Prés (875). 11 est visible, pour le remarquer '' if^^^^^tion en passant, que si ces recueils avaient quelque chose d'historique, ce document primitif n'était pas à titre de contemporanéité, un espace de quatre, cinq et qui leur a servi six siècles les séparant des événements relatés par eux^. Cependant de modèle, avant Bèda, on aurait pu constater l'existence d'un recueil antérieur qui, se recommandant d'Eusèbe de Césarée et de Jérôme de Stridon, semblait avoir été puisé aux sources mêmes de la martyrologie ; — l'auteur de V Histoire ecclésiastiqtte assista à la persécution dioclétienne, et Jérôme n'en fut séparé que par une génération. Seulement, pas plus l'un que l'autre, ils n'avaient eu quelque chose de commun avec le Martyrologium Hieronymianum, ainsi qu'il était d'usage de le désigner. Nous savons aujourd'hui que ce document fameux, souche et substance de
1 . Feriale Bceleaiae Romanae qnod Furium Dionyaium Philocalum, anno $$4 tradidiêêê noruni, nonnisi paucos martyrum natales seculi fine III, vi» nllc» aniiqniorêa refêrt, (Cf. Dachesne et Rosti, p. 8.)
2. Voici la série des martyrologes qui aboutirent finalement au Martyrologium Romanum, IHent en tête celui de Florus, de Lyon ; puis ceux de Raban, d*AUemapie; de Adon, de Vienne, et de Notker, de Saint-Gall; enfin celui d'Usuard de Paris, lequel l'emporta sur tous ses prédécesseurs et domina partout jusqu'au moment où le cardinal Baronius le soumit à une nouvelle rédaction en lui donnant le nom quasi officiel de Martyrologe Romain.
Goo^^
tous les recueils analogues ultérieurement surgis, s'était lui-même formé en combinant et mélangeant les très nombreux calendriers locaux dont U j'ai padé. On a pu même établir avec une certitude relative que sa
Blartyrologium première rédaction, un peu systématique, devait être attribuée à un "'^îftSir"""" Italien vivant vers le milieu du vi« siècle; c'est du moins ce qui semble RossietDuchesiu. ressortir de l'étude des manuscrits. (MM. de Rossi et Duchesne en ont manié dix-huit.) A ce moment, le martyrologe, tel que Cassiodore et le pape Grégoire le Grand le mentionnent, se composait^ outre les adjonctions marquant son italianité, de trois éléments juxtaposés : un calendrier oriental, quelques registres (laterculi) des églises d'Afrique et un calendrier romain. C'est sous cette forme, — un ragoût de noms, cuit ou bien au delà ou bien en deçà des Alpes, dit plaisamment l'abbé Duchesne S — qu'il tomba entre les mains d'un clerc d'Auxerre, leque en fit le Martyrologium Gallicanum, reproduit plus tard par tous les manuscrits. Cela se passait sous l'épiscopat du prélat auxerrois Aunucharius; et ce nom, ainsi que celui de Syagrius, — qu'on sait avoir été évêque d'Autun à la même époque, — nous donne pour date la fin du VI* siècle.
Ètonnanu U ne pardt pas que le rédacteur bourguignon ait eu des quahtés litté«
compositioa raires et historiographiques bien remarquables. Le père de Buck, dans %^/AJ^Am ^^ Pfé^<^c ^ VAuctarium, trace de lui un portrait peu flatté en énumé- "mais où Jérôme' ^^^ ^^ ^^^ ^^^^ ^^'^ aurait dû posséder et qui lui manquaient. Il ifa rien à voir, n'était ni éveillé d'esprit, ni soigneux, ni diligent; ce flair subtil, qui aide à bien discerner la physionomie des noms, lui manquait totalement. Au contraire, il avait l'art de les estropier le plus déplorablement du monde, les coupant par moitié pour d'un en faire deux, prenant des villes pour des hommes et confondant les hommes avec les villes. En quel Quant à ces troupes de martyrs dont il a été question plus haut, il les itatde confusion mélange et les brouille de façon à les faire apparaître deux, trois, même il fut mis quatre fois à des places différentes, comme des figurants de théâtre ; les dercd^J^erre répétitions de chiffres et de noms étant, d'ailleurs, perpétuelles. A ces son ' vices divers, engendrés par la maladresse et la négligence, venaient se éditeur principal, joindre des fantaisies que le goût personnel du rédacteur pour telle catégorie de saints lui suggérait ou que lui inspirait sa vanité nationale '. Pour compléter cette description, il ne me reste qu'à insister un peu plus que je ne l'ai fait tout à l'heure sur Tefironterie avec laquelle le Hieronymianus avait été introduit devant le public. On a vu que la paternité en avait été attribuée à Jérôme, autorité très
I . Hoc nominam, quod apte dixeris, pulmentam sive in Italia, «ive trant Alpes
coctum, appotitom est recensori Aatisaiodoreiiti. (P. xlvii.)
NuUus 2. Tous CM traits, je tiens à le dire, ont été emprnntét soit à Tétude de MM. de
horribilior liber, Roasi et Duchesne, soit au ProcBmium da père de Buck. Voici une phrase da ce
dit dernier suffisante pour couvrir ma responsabilité : c Omnia im illo libro i^rb4Ua,
un Boliandiste, commista, hiulca, loco mota, iuêpie aucia, soêPiuM cUiquando rêpéHU^.,, unde
fit ut nullusfêrë in universa anHquiiaiê horribilior liber sit. » (P. ir.)
NOTBS ET NOTULES 375
haute surtout pendant le premier moyen âge. Les plus anciens manuscrits portent, effectivement, en guise de préface, deux epistulae prétenduement échangées «ntre le c presbyter Hieronymus » et les episcopes Chromatius et Eliodorus, ces derniers suppliant le cénobite de Bethléem de vouloir bien rédiger un livre qui pût mettre les annales du martyre à la portée de tout le monde '. Très afiEablement Jérôme leur répond en leur annonçant que leurs vœux sont remplis et en expliquant comment il s'y est pris pour le réaliser. U a eu recours, déclare-t*il, à un très fameux Férial provenant des archives d'Eusèbe, évêque de Césarée', d'où il a pu extraire les noms des martjrrs qui doivent être l'objet d'un culte. Non pas qu'il prétende avoir épuisé le précieux volume ; il n'a fait qu'y choisir les noms les plus en vogue auprès des fidèles : selegit sanctos qui suni in amplissima festivitate apud suos, dans la crainte que la trop grande multitude des martyrs et des saints ne provoquât de la fatigues, chaque journée étant surchargée d'une masse de huit cents, neuf cents et quelquefois quinze cents noms. Cette correspondance qui pourrait être invoquée comme une preuve que le génie des compositions pseudépigraphiques avait été généreusement transmis à la nouvelle Église par la Synagogue^ permet en tout cas de mesurer assez exactement la valeur historique des sources de l'hagiographie primitive. Le plus ancien essai de classement martyrologique, point de départ de tout ce qui a suivi, n'est autre chose qu'une audacieuse fabrication due à de très impudents faussaires.
Assurément, il ne s'ensuit pas que les faits rapportés dans cet essai, non pli» que les chifires qui y sont recueillis, doivent être sommairement rejetés 4. Sa date seule suffirait à lui donner un degré d'historicité relativement très appréciable; car elle nous est une garantie qu'il a été construit avec les pièces éparses dans les primitives églises. De fait, tel que l'Auxerrois nous l'a transmis, on peut affirmer qu'il contient les souvenirs les plus anciens de l'Orient, de l'Italie, de l'Afrique et de la
Explication
de la menurie
qui PattribuaU
à Jérôme
et à Eusèbe.
Le peu ancien essai d'koÊairt martyrologique
n'est donc
qvfune audacieuse
fabrication.
1 . Domino sancto Hieronymo présbytero, Chromatias et Eliodoras episcopi saiutem. (P. iv.)
2. « Famotiastmam Feriale de archivis Busebii Ceiarienaia > (ibid,). On peut dire que Feriale = Fasius = Kalendariua ^ Martyrologium,
3. Ut, amputaio fasêidio, una pro omnibus sufficicU libellas oAscriptua (p. Lxxxn). Il avait dit précédemment : c Quoniam per aingulos dies diveraarum provindaram diversarumque urbium pluaquam octingentorum (aliaa : nonagentorum millia) martyrum nomina snnt nominanda, ut nuUiea dies ait qui, intra quingentorum numerum, reperire posait adscriptus. »
4. Les deux lettres ont été fabriquées de toutes pièces, remarque très bien Fabbé Duchesne, mais non le travail auquel elles servirent de préambule. Celui-ci, au contraire, nous a conservé de très nombreux et très utiles matériaux : < Immo servavit nobis innumera documenta quart! sequentiumque saecnlorum auae non parum conierunt ad cultum sanctorum investigandum, eonimque historiam dignoscendam » (p. lU du Martyrolagiiêm Hierony^ mianum).
Gaule. Mais, d'autre part, l'autorité qu'il mérite à ce point de vue est singulièrement diminuée par les interpolations, les manipulations maladroites, les ignorants et peu scrupuleux tripotages dont il fut l'objet aussitôt après avoir vu le jour : nullius forte horrtbilior est liber ^ on ne vit jamais livre plus abominablement gâté, redirons -nous avec le très intelligent père de Buck. C'est un Bollandbte qui porte ce jugement. U est vrai qu'il ne l'a porté qu'en 1880. Rosweyden, Jean Bolland et leurs successeurs ne pensaient pas tout à fait de même, tant s'en faut. A vrai dire, le Hieronymianus fiit la pierre d'assise de leur édifice. Us croyaient qu'il avait été rédigé au iv* siècle, sauf quelques noms ajoutés, faciles à distinguer. Leur vénération pour lui était telle que tous les défauts que je viens de signaler, bien qu'aperçus assez nettement, étaient expliqués par la barbarie des temps. Lorsque l'absurdité paraissait trop forte, on la rejetait sur le mauvais état des manuscrits. Le Hteronymianus resta donc leur livre de chevet iusqu'au jour (f 75o) où le père Stilting, définitivement édifié, se décida à confesser les motifs de la défiance que lui inspirait un écrit précédemment tenu pour impeccable et sacro-saint ^ Aujourd'hui, la critique a poussé son œuvre jusqu*au bout. U ne subsiste plus aucun mystère. J'ai donné les principaux résultats auxquels ont abouti la science et l'expérience de M. de Rossi, associées à la sagacité inflexible et pénétrante de notre abbé Duchesne. Ces deux maîtres de l'archéologie catholique nous ont appris comment le martyrologe hiéronymien (plus tard romain) s'est édifié; queUe en fut l'exacte provenance; et par quelles mains naïves, audacieuses, inex- // faut pertes tout à la fois, il se vit revêtir de sa plus antique forme. *Désortms occuper mais, il est permis d'affirmer sans exagération d'aucune sorte que les non des mmyrs, fondements de l'histoire des mart3rrs, considérée au point de vue statismms u artyr, ^^^^^ ^^^ absolument ruineux et sans solidité. De l'examen critique des textes, une vérité ressort très évidente : c'est qu'en ce qui concerne la question de nombre, ils autorisent toutes les diminutions, même toutes les négations. Le fait général subsiste seul dans son grand ensemble : il y eut des martyrs; il y en eut beaucoup; ils furent admirables. C'est pour cela que lorsque je m'occupe d'eux, j'aime mieux, écartant toute précision arithmétique, les caractériser par un terme abstrait et parler, non des martyrs, mais du Martyr.
Histoire
positive
duHartyr.
2« coup d'œil.
Datis leoibus (Chr. 11^ 29, 3, 2). — Les notules successives rattachées aux diverses parties du tableau que la Chronique présente des persécutions, établiront, je crois, que Sulpice a traité cette matière sur un ton tout à fait historique. Néanmoins, c*est par une grosse erreur qu'il débute quand il affirme qu'il existe des lois spéciales édictées contre les Chrétiens dès le règne de Néron. Le fait me semble
I. Adêoque BoUandianit imprimia StiUingiuê,, inceperint dubUare, (Proœmiam, p. m.)
de libre Ulius 6of»lto«#
NOTES ET NOTULeS Syj
inexact pour plusieurs raisons; mais principalement parce qu'il était inutile.
J'avoue mon étonnement lorsque des écrivains, d'ailleurs sérieux et éclairés, disent ne pas comprendre pourquoi l'État romain persécuta les Chrétiens et ne persécuta pas les Juifs ; ou lorsqu'ils déclarent inexplicable la haine qui ne cessa de poursuivre les adhérents au Christianisme. Ces doutes tendraient à donner à penser que Suétone, Tacite ou Pline ne savaient pas ce qu'ils disaient, et que des hommes d'État tels que Trajan, Marc-Aurèle, Septime Sévère, Dèce, Galerius, Dioclétien agissaient en aveugles et ne savaient pas ce qu'ils faisaient. On croit peut- Dela.UgisUition être, en parlant ainsi, flatter des préjugés encore prépondérants, alors contre qu'en réalité on humilie, on annule presque dans sa vraie portée cette ^ Chrétiens, révolution monothéiste, la plus radicale qui se soit jamais vue et qui se doive revoir jamais. Je sais bien qu'on couvre ces mièvres interprétations du fait, d'ailleurs incontestable, que la majorité des Chrétiens se montra toujours paisiblement soumise, et que leurs chefs prirent à peu près tous une attitude plutôt de courtisans que de révolutionnaires. Mais ce détail, d'ailleurs incontestable ^ , loin d'atténuer l'erreur commise! l'aggrave. La révolution chrétienne ne consista point en émeutes Comme ^uoi et en barricades (cf. supra). En revanche, pas une parole, pas un le Christianisme acte de chrétien qui, volens nolens, ne revêtît un caractère très agrès- M ««« agression sif. La nouvelle religion, bien que ne contrariant pas directement ^^^f'^ le régime politique, s'attaquait à la fabrique sociale tout entière. Elle ^ %£mpin^ jetait sur elle l'aversion et le mépris rien que par les abstentions qu'elle ^/^ ^0/ imposait à ses adhérents; car les actes cultuels, si nombreux et si variés, les Chrétiens auxquels tout chrétien devait refuser de prendre part, constituaient la fussent portion la plus importante de l'existence sociale. L'Empire avait pour ^^^ impérialisus, mission de protéger le trésor de la civilisation gréco-romaine contre les barbares. Les Chrétiens considéraient la guerre comme un crime, et il Opposition était pour eus d'obligation stricte de ne verser jamais le sang humain radicale quelle que fût la circonstance. L'Empire avait concentré en un synchré- ttfondamtntaU tisme universel toutes les religions méditerranéennes dont l'empereur ^r^ a était le pontife suprême. Les Chrétiens croyaient et disaient que ces gf^lrxmJdne religions étaient d'avilissantes erreurs, et leurs prêtres des ministres du et le nouveau culte. mal et du mensonge. L'Empire avait inauguré les débuts du régime industriel et porté très loin les progrès du travail mieux organisé et de la bonne administration. Les Chrétiens dénonçaient toute recherche du bien-être matériel comme vaine et coupable ; nulle activité ne leur sem« blait préférable à la prière; améliorer les conditions de la vie présente
I » On avait déjà pu tirer cette conclusion dn langage de la plupart des apologistes, Athénagore et Tertultien particulièrement. Aujourd'hui, il paraît établi qu'an cours des premiers siècles c'était un usage de prier régulièrement dans les réunions chrétiennes pour l'empereur et pour les magistrats, et il en fut ainsi non seulement à Rome, mais dans toutes les communautés de l'empire. Cf. Mengold, De EecUsia primaeva pro Cesaribus preces fundênte,
constituait à leurs yeux une déchéance, un péché ; l'homme sensé ne
devait songer qu'à se préparer à bien mourir en vue de la vie future.
Cette triple opposition n'avait pas besoin, pour se manifester, de
recourir aux violences; rien que par simple voie passive et inerte, elle
tendait à obstruer la vitalité générale dans ses sources essentielles. On
Ct fait fut le constate curieusement dans les écrits des apologistes. Presque tous
Sabord bien disposés pour l'empire et pour les empereurs, ils tiennent un lan-
miaix compris gage qui vise à déconsidérer les empereurs et à ruiner l'empire. En
paru peuple ^g^nt, par exemple, VApologeticus de TertuUien à ce point de vue, on
que paries hommes ^'5 /** • ^ ^ • 1 • .. • «^ »
iPÉtat. constate que cet être passionné et smeère qm, vraiment, aimait Rome
et l'identifiait avec la civilisation même, — quando cadet Roma, cadet et mundus, — et qui professait une ardente sympathie pour Septime Sévère, fulmine cependant un réquisitoire où tout ce qui se croit, tout ce qui se pense, tout ce qui se dit dans VOrbis Romanus est outragé, déshonoré, traîné dans la boue, couvert de souillures. Si bien que lorsque le véhément Africain s'écrie : c Nous sommes brûlés vivants pour notre Dieu^ » et qu'il demande les motifs juridiques de ces poursuites qui l'indignent, on pouvait parfEÛtement lui répondre que, ces motifs, il s'était chargé lui-même de les fournir en attaquant avec une intransigence inouïe toutes les institutions vitales de l'État romain. Nos pamphlets socialistes et anarchistes paraissent faibles auprès de ces diatribes qui, pourtant, étaient peut-être inconscientes. Tertullien 8'est*il jamais douté que son petit traité De Corona militis allait contribuer puissamment à désorganiser l'armée, cette suprême ressource? C'est, en effet, à cette date que se place, je crois, la naissance des premières alarmes éprouvées par les chefs romains concernant le service militaire. Le De Corona a beau n'être pas l'expression officielle du sentiment des églises, Tertullien est le premier à en convenir, l'influence exercée n'en fut pas moins immense ; elle éclate dans tous les Actes martyrologiques où des soldats sont mis en scène, et je montrerai ses désastreux effets se produisant jusque sous les empereurs chrétiens, et même du temps de Théodose (cf. Vita Martini, III et IV). Voilà ce qu'il ne faut pas oublier si l'on veut apprécier sainement les annales martyrologiques.
Tertullien, M. Gaston Boissier, dans son beau travail : la Fin du Paganisme, type de présente une remarque qui m'a paru extraordinaire sous la plume de ce ces impérialistes maître des maîtres en fait de littérature chrétienne-latine : « Jusqu'à la fin, ^^ardemment'^ dit-il, le peuple a poursuivi les Chrétiens d'une de ces haines exce£é ruiner sives, déraisonnables, qui, précisément parce 'qu'elles n'ont pas de .rail'empire, son, sont très difficiles à combattre. » La haine contre les Chrétiens, si haine il y eut, — irritation, peur, frayeur, colère seraient des termes plus exacts, — fut toujours plus vivement ressentie par les hommes d'État que par c le peuple » et avec une intensité accrue en proportion de la plus grande vertu et du plus grand patriotisme de ceux qui l'éprouvaient. Je ne suis pas disposé à admettre facilement que Tacite, Sué-
tone ou Pline, dans leur méprisante aversion pour les Chrétiens, aient été excessifs, étant donné Pensemble des renseignements dont ils disposaient. Je conteste plus nettement encore que Trajan, Adrien, Marc- Aurèle se soient montrés déraisonnables en comparaison de Commode ou d'Elagabal, grands amis des Chrétiens. L'attaque contre le Christianisme ne devint directe et énergique que sous Dèce, Valérien, Diodétien et Galériua, tous hommes de haute valeur et de sincère dévouement à la civilisation. Le < peuple », lui, au contraire, se calma et même se L'alarnu montra plutôt sympathique à partir de cette date, précisément parce '<< ''^^ 1f^ ^^ qu'il était incapable de discerner les périls que percevaient de plus en chez les poUtiqaes. plus clairement les hommes d'État. C'est qu'effectivement, quand les écrivains du i«r siècle et les politiques du m® et du iv^ parlent et agissent avec violence contre les Chrétiens, ce n'est point de leurs croyances qu'ils s'inquiètent; ils ne leur reprochent pas, comme naguère l'opinion populaire, d'attirer la colère des dieux par une indifférence impie ; ils les accusent d'être en ouverte hostilité avec le c genre humain >, c'est-àdire avec VOrbis Romanus, et ce reproche est parfaitement fondé \ Sous des attitudes diverses, le plus souvent réservées et soumises, le nouveau culte représentait la réprobation de tout ce qui n'était pas chrétien. On put en juger par la promptitude avec laquelle les fidèles s'approprièrent les formules haineuses dont la Bible regorge. Tout de Ùtla suite ils parlèrent des génies, c'est-à-dire de la masse des non-Chrétiens, haine da chrétiens sur ce ton d'exécration concentrée que les livres sacrés prodiguent aux P^'^
non-Juifs. Ahl la haine, il n'en faut rien dire quand on veut appeler f^^^trpr^' l'intérêt sur les Juifs et sur les Judéo-Chrétiens. Leurs écrits canoniques cf^^jf^g^ signifiant ou apocryphes des deux derniers siècles avant et des deux premiers siè- /'Orbis clés après notre ère restent, sous ce rapport, au-dessus de toute compa- Roinaous. raison (cf. Esther, Judith, le pseudo-Esdras, Henoch, certaines parties des Synoptiques, les vers Sybillins, etc.). Nous ferions sagement de laisser le juif Mommsen, ce doux philosophe qui, hier encore, souillait ses fureurs de sémite aux Allemands d'Autriche et leur criait : tue — contre les Slaves, — déclarer d'un style onctueux que l'antisémitisme de Hongrie, de Roumanie et de Russie est incompréhensible et déraisonnable, comme l'antichristianisme du temps de l'empire romain. Ce sont problèmes à étudier de plus près et d'une manière plus désintéressée. En ce qui concerne mon sujet actuel, il saute aux yeux que les Chré- Qî'^
tiens, même les plus modérés, agissaient quotidiennement, bon gré '*^'*^.'î^"5/ mal gré, contre les plus chers intérêts de l'Etat. Leurs cérémonies les ^^^J^^^^^^^^* plus pacifiques pouvaient être prises pour des provocations à maudire yVim<trj pourtant ce que les populations méditerranéennes tenaient pour plus hautement manqué
I . La synonjrniie, dans le langage courant, entre gênus humanwn et OrbU Romanua, ressort bien de ce passage de Pline le Jeune, félicitant Trajan sur son avènement au principat : c Je vous souhaite, et au genre humain par vous, toutes sortes de prospérités. » (Lib. I, Epiai, i , in fine J) Le genre humain, c*est Tensemble des pcnptet soumis à TEmpire.
de justification.
Goo^^
38o PETITS ESSAIS
respectable, à savoir leurs c religions ». M. Boissier affirme à ce propos qu'en voyant tous ces vieux cultes respectés par PÉtat, les Chrétiens c s'indignaient qu'on fît une exception pour eux seuls >• En vérité, c'est le monde renversé. L'exception dont il s'agit ne fut pas posée contre le Christianisme. U y eut mainte tentative pour lui faire accueil. Tertullien en mentionne une, fabuleuse sans doute, mais qui n'en indique Pourquoi pas moins le vrai courant. Non, l'exception fut posée par les Chrétiens, Moc jalousement, hautainement, souvent insolemment. Et il ne faudrait pas
premUrs stlclts croire que ce fût là une conséquence de l'exclusivisme monothéiste. Ce ^ '^ '^ mobile joua son rôle assurément; mais on aurait pu le surmonter, comme plus détestés ^'^^^^^ ^^ traitement différent appliqué aux Juifs. Eux aussi, ils refùet redoutés saient de laisser confondre leur culte avec les autres cultes; et leur que les Jmfs. séparatisme s'attestait certes sans beaucoup de retenue. Néanmoins, ils furent supportés, parfois même favorisés. Pourquoi? En premier lieu, le judaïsme, qu'il le voulût ou non, était partie intégrante de ces vieilles croyances méditenanéennes que l'incorporation avait réunies sous une Inutilité même loi politique, en les respectant et souvent en les adoptant. En d^une second lieu, il ne connut pas, ou du moins il ne connut qu'un instant, la législaùonspéaale propagande et resta toujours étranger à tout prosélytisme agressif, iJchrIstiMUme. ^^^^^ *^ ^^°^ persuadé que pour vraiment adorer le Très-Haut, il fallait être du sang de Jacob. Sans doute Jahveh était un dieu étranger, mais c'était un dieu c national > de qui on pouvait soufirir beaucoup de choses, ne fût-ce que pour sa grande ancienneté. C'est en quoi les Chrétiens étaient censés différer des Juifs. Ceux-ci avaient une religion € légitime », insignissima reltgio, certe Itcita; c'est ainsi que Tertullien la qualifie; tandis que les Chrétiens passaient pour haïr les Dieux, et par suite, les empereurs, les lois, les mœurs, la nature entière: deorum, imper atorum, legum, morum, totius naturae initnicos. C'est encore Tertullien qui le dit (ibid, 3i, 84). Leur culte, tout nouveau, inopinément surgi au milieu de tant de vieilles traditions vénérées, se prit, dès sa naissance, à dénoncer, à braver, à menacer ses aînés. En présence de tels faits, comment parler d'un traitement exceptionnel, infligé sans cause appréciable aux Chrétiens, et les plaindre de cette injustice? Mon impression, en tout cas, est totalement différente, et une conclusion très nette me paraît découler de mes précédentes remarques, je veux dire : la complète inutilité d'édicter une législation spéciale contre des gens qui tenaient à devoir de se placer eux-mêmes sous le coup de toutes les lois établies.
La non-existence Au surplus, bien d'autres considérations encore nous invitent a de cetu législation résoudre au sens négatif le problème soulevé par le datis legibus de établie notre Chronique. Sulpice est le seul écrivain des quatre premiers siècles d ^^émo^ ^"^ *^* affirmé en termes aussi précis l'existence, dès le règne de Néron,
tantpaie/u * ^'une législation spécialement destinée à réprimer le Christianisme à que chrétiens, titre de délit caractérisé. Il me semble que de la série des textes, — très faciles à vérifier, car ils sont peu nombreux, — ressort manifeste-
NOTES ET NOTULES 38l
ment le manque absolu de solidité d'une telle assertion. La première fois que ce sujet ait été abordé, c'est par Tacite qui se trouve avoir donné une formule exacte quand il dit que les chrétiens, victimes de la OXl'I'ic de 64, furent convaincus, non d'avoir brûlé la Ville, mais de haïr tout le monde: adversus omnes hostile odium, (Hist, V, 5, cf. Annales, XV, 44.) Or, la haine contre le genre humain, ce n'est pas un délit juridique. Une conséquence analogue ressort de la correspondance entre Pline et Trajan. {Epist. i38, 1. X.) J'ai lu et relu ce document sans réussir à me faire une opinion ferme sur la question de savoir s'il a été interpolé. Le oui et le non se présentent à mon esprit avec une égale force, selon les moments. Mais l'intégrité du texte fût-elle complète, comment ne pas s'étonner qu'un haut fonctionnaire nécessairement bon jurisconsulte, ne sache clairement ni ce qu'on reproche aux Chrétiens, ni s'il est de son devoir de les poursuivre. Au cas où il aurait existé des lois sur la matière, le proconsul de Bithynie pouvait-il les ignorer et demander à ce sujet des lumières à l'empereur? A son tour, la réponse de Trajan semble décisive quant au problème qui nous occupe : Si on les dénonce régulièrement, dit-il, il faut les frapper, à moins qu'ils ne nient être chrétiens et qu'ils le prouvent en suppliant nos Dieux. Il Recherche est véritablement surprenant que ces paroles aient pu être prises pour ^fs
un rescrit inaugurant une nouvelle méthode de répression. Elles cons- ^^^ furidiqaa tatent tout simplement et très clairement que le nom de chrétien impli- * ^^^^ " ^^"' quait, de facto, plusieurs crimes graves et que ceux qui l'assumaient ouvertement pouvaient être châtiés en vertu de la doctrine formulée par Pline : flagitia nomini coherentia^. Un peu plus tard, vers 124,
I. En lisant mes épreuves, j'ai repris les lettres de Pline et je ne résiste pas à exposer mon impression au risque de passer pour un rabâcheur. C'est entre 1 1 1 et 114 que Pline le Jeune fut légat impérial dans le Pont et en Bithynie avec pouvoir consulaire (droit aux six faisceaux); ce qui marquait le caractère spécial de sa mission (Cf. Mommsen, Étude sur Pline le Jeune, traduite par G. Morel, Bibliothèque des Hautes-Études). Trajan explique lui-même très nettement qu'il avait entendu donner un mandat de confiance en vue du rétablissement de l'ordre et des bonnes règles administratives, dans une province jusque-là fort négligée. Les lettres que le légat adresse à l'empereur et la réponse de celui-ci, — à l'exception des 14 premiers numéros — remplissent tout le prétendu dimième livre d'un recueil qui, du temps de l'auteur, n'en compta jamais que neuf. Parmi ces lettres adjointes posthumement, celle qui concerne les chrétiens prend le numéro 98 ou 122, c'est-à-dire qu'elle a été rédigée à la fin de la mission. Ce serait alors que Pline aurait écrit à Trajan pour lui confesser c qu'il n'a jamais assisté à l'instruction ni au jugement d'aucun chrétien»; et que, par suite, il ignore c sur quoi tombe l'information » dans ce genre de cas. Là-dessus il prie l'empereur de lui apprendre s'il faut punir les coupables sans distinction d'ftge; si l'on doit pardonner à ceux qui se repentent; enfin s'il est mieux de contraindre ou de ne pas contraindre à renoncer au christianisme ceux qui l'ont une fois embrassé, puis il aîoute cette phrase caractéristique : c Est-ce le nom seul qu'on punit en eux, ou sont-ce les crimes attachés à ce nom : Aagitia nomini cokerentia?» Ces interrogations sont véritablement extraordinaires sous la plume
pour éclairer Fondanus, proconsul d'Asie, qui lui avait demandé si
le cri populaire contre les chrétiens constituait une accusation valable,
— encore un haut magistrat ignorant de la loi et s'informant auprès de
l'empereur, — Adrien répond : c Si les réclamants apportent la preuve
d'un délit, que le coupable soit puni; s'ils ne font pas la preuve, que
le châtiment frappe l'accusateur. » Ce texte est su^ect ^, mais pour
qu'on ait pu songer à le fabriquer, tout conune le passage de la lettre de
Pline, qui ne voit qu'il faut que l'ignorance vis-à-vis des prétendues lois
dont parle Sulpice ait été générale?
Uttoaimiti En i Bp, Justin le philosophe adressait à Antonin le Pieux un mémoire
des apologistes apologétique dont le fond peut se résumer ainsi : « On nous condamne
pour décUirer g^f ^^ Q^g^ . |} f ^^^^ qu'on nous poursuive pour un crime et seulement après
^"lonUUégt^^ avoir prouvé que nous sommes criminels. » (Apolog. 1, 4.) En 161, le
même Justin, cette fois parlant au Sénat, somme cette haute assemblée
de mettre le public en garde contre les calomnies dont on abreuve les
Chrétiens; et pour fournir les matériaux d'une semblable rectification, il
cite un édit d' Antonin où ses coreligionnaires sont jugés favorablement,
même loués* L'empereur, non seulement, affirmait, dans ce texte, qu'il
d*an haat magistrat dont la mission avait déjà duré dix-huit mois ou deux ans. Le fait de demander à Tempereur de réclairer sur des points qu*il était de son métier, à lui Pline, de connaître à fond, est stupéfiant, c Qui mieux que toi peut m'inslruire? » dit-il à Trajan. Un singulier magistrat, en vérité. L'étonnement s*accrott lorsque ce légat impérial qui vient de confesser n'avoir jamais assisté à un procès de chrétien, se met à expliquer la règle qu'il a suivie dans les accusations intentées devant lui pour christianisme, en constatant qu'c un très grand nombre de personnes de tout ordre et de tout sexe sont, tous les jours impliquées dans ces accusations ». Si réellement le début de la lettre 98 est de Pline, la fin ne saurait lui être attribuée : ou bien alors l'illustre épistolaire fut le plus incohérent cerveau qui se soit jamais rencontré. La réponse de Trajan n'est guère moins surprenante. Au fonctionnaire qui vient de lui avouer n'avoir jamais vu de procès chrétien, et ne pas savoir sur quoi tombe l'information dans les poursuites de ce genre, l'empereur réplique : c Tu as, mon très cher Pline, suivi la voi4 que tu devais dans ritutruction dês procès chrétiens qui f avaient été déjirés, » On dirait d'un jeu aux propos interrompus. L'impérial consultant émet ensuite la décision suivante : c II est impossible de suivre une forme certaine et générale dans cette sorte d'affaires. Il ne faut pas en faire perquisition ; mais si les gens sont accusés et convaincus, il les faut punir. Pourtant, au cas où l'accusé nierait être chrétien et le prouverait en invoquant les Dieux, on doit pardonner à son repenti r> de quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé, b Voilà certes un légat spécial bien c instruit s et ddment muni des moyens de se déterminer. Rappro^ ches ces lignes oraculaires des explications sollicitées par Pline et admirex-en le prodigieux amphigouri. C'est pourtant ce logogriphe qu'on a transformé en un rescrit à portée juridique. Je n'ai aucun goût pour les discussions de cette espèce. J'y suis, de plus, inapte par ignorance et incompétence. J'ai simplement cherché à justifier l'état de persistante ataraxie où m'ont laissé des lectures réitérées. Pour plus de sécurité, au lieu de me servir du latin de Pline* j*ai utilisé la traduction du pieux M. de Saci (sic dans l'édition de Rotterdam, 171 3).
I . Renan le croit authentique. Cf. Justin, Première Apologie, in fine, et Busèbe, IV, 8.
Goo^^
NOTES Et NOTULES
n'existe pas de lois contre les Chrétiens ; mais il déclarait, » en cela prétendant imiter son père, — que le fait d'être chrétien n'entraînait en soi aucune culpabilité '. Le document est outrageusement faux; seulement, je répète, comme tout à l'heure, que l'idée seule de le fabriquer constitue une démonstration de l'erreur de Sulpice. Tous les autres apologistes, Tatien, Melitotti Âthénagore, imitant Justin, se bornent à demander qu'on punisse les chrétiens comme on fait pour les coupables, si des actes délictueux sont prouvés contre eux. Tous, ils s'écrient: « On nous accuse parce que nous nous appelons chrétiens ; nous sommes proscrits pour notre nom. > La legatio d' Athénagore, remarquable par un ton de déférente vénération vis-à-vis des chefs de l'État, dit avec précision : c Vous êtes trop justes pour soufirir que, tandis qu'on ne 'punit les autres accusés qu'après avoir bien constaté leur crime, nous soyons seuls condamnés pour notre nom. Nos raisons ne sont pas écoutées ; vos juges ne s'informent pas si un chrétien est coupable dans sa conduite; ils attachent à son nom Tinfamie du crime. > (Legatio I, in medio.) Nous verrons ^ plus tard comment cette notion de ^étroite cohérence d'une désignation nominative avec un ensemble de délits, plutôt connus par l'opinion que spécifiés distinctement, se rattachait à ime autre notion, celle-là très ancienne et très juridique, que représentaient les mots : hosiis publiais. C'est à propos des Manichéens que je compte établir ce rapprochement, les sectateurs de Manès ayant pris vers la fin du quatrième siècle une situation tout à fait analogue, au point de vue de leur état civil, à celle des Chrétiens du troisième. Mais il est temps de compléter ces extraits par une remarque plus décisive.
Les écrits des apologistes que je viens de citer présentent tous quelque chose de vague et d'inauthentique, soit par le mauvais état des textes, l'absence de dates précises et le manque d'informations certaines concernant ceux qui les ont rédigés; soit par l'évidente ignorance qu'ils décèlent en matière de législation. Au contraire, Tertullien, le plus récent, le mieux connu d'entre eux, avait fait du droit sa principale étude. C'est en 199 qu'il adressa aux antistites populi romani sa célèbre apologie. Plus éloquente, plus véhémente, plus savante que tout ce qu'on avait vu jusque-là, elle était surtout une revendication de jurisconsulte. Impossible donc de supposer que l'auteur ait pu être imparfaitement renseigné sur l'exacte situation juridique de ses frères en religion. Or, le grief qu'il reproduit incessamment c'est celui-ci : Vous nous poursuivez sans crime connu, sans loi formulée, pour notre nom. Seul entre tous, un chrétien ne peut c purger sa cause > ^. Les homicides, les incestueux, les rebelles sont interrogés sur les circonstances et les qualités du fait; on écoute les complices et les témoins; mais pour les
qifil n'existe pas
de lois
contre
la Chrétiens,
Preuve décisive
et définitive
de ce fait
par la écrits
de Tertullien,