‹ La chronique de Sulpice SévèreChapitre 172 sur 198 · Chariulas blMphemus olim saielles absiulU · texte numérisé non relu

Chariulas blMphemus olim saielles absiulU

Ne tênacibus libellis erudita êoecula Ordinêm, Umpus, modumquê pasaionù Martymm, •pargteiU,,,

(Péri Siephanon.)

On se hasarde alors à invoquer les grandes destructions de manuscrits causées par l'invasion. J'ai déjà montré que les barbares avaient eu bon dos en bien comme en mal. C'est l'usage de les charger de responsabilités où ils n'ont que voir. Ici, par exemple, ils sont plus particulièrement innocents. Comment M. Allard, lui qui a étudié Prudence, peut-il parler des acta que l'invasion aurait détruits, lorsqu'il sait que plusieurs années avant la venue des Germains, ce poète constate avec larmes le vide des armoires des églises, le manque absolu d'informations ; l'universelle négligence qui empêcha toujours de recueillir les noms des martyrs ; — en sorte, ajoute-t-il, que, le plus souvent, c'est un chiffre tout sec qui les représente. Les barbares ne trouvèrent donc rien à détruire. En vérité, ne vaudrait-il pas mieux se résigner honnêtement à reconnaître que le fait de prendre note des gestes du Martyr fiit toujours chose exceptionnelle? On n'y songea que lorsqu'il n'était plus temps. Voilà pourquoi les actes ou relations de procès sont aussi introuvables que les textes des prétendues lois au nom desquelles ces procès auraient été intentés.

La Cette question des acta a été très remarquablement posée par le

valeur des Acu bénédictin Dom Theodoric Ruinart. Â un moment où la collection boljugée par '< ''vre j^ndienne était encore peu avancée et où le plus extrême désordre

de Dom Ruinart. régnait dans la littérature martyrologique, Ruinart, membre savant, sagace et honnête de cette école bénédictine du xvii* siècle, si recommandable par la science, la sagacité et l'honnêteté, prenant en compassion les lecteurs de vies de saints, résolut d'exécuter à leur profit un sévère triage parmi tant de matériaux avariés, douteux ou faux. Un autre mobile le poussait : Henri Dodwell venait de publier son édition des œuvres de Cyprien en l'accompagnant de dissertations représentant les annales des martyrs comme formées à peu près uniquement de contes et d'inventions de moines '. < Il m'a paru très utile, dit dans sa préface » l'érudit bénédictin, que les Actes sincères des martyrs fussent séparés > de ceux qui sont faux ou douteux et réunis en un seul recueil. > C'est ainsi que fut conçu et rédigé le célèbre in-folio intitulé : Actes des martyrs sincères et choisis. Je prie qu'on note bien ces deux épithètes, la première revendiquant l'authenticité et la contemporanéité des pièces admises dans le recueil, de manière à impliquer le peu de valeur des pièces exclues; la seconde, marquant qu'il s'agit d'un choix pondéré et réfléchi en vue de présenter le < dessus du panier >, comme on dit vulgairement. De fait, le volume fut aussitôt considéré comme une base essentielle de discussion; tout ce qu'il y a de meilleur, même de passable, il le renferme vraiment; et c'est parce que ce c tout » là se réduit à peu de chose, qu'après la publication des Acta sincera et selecta,

I . Aniles fabulae mêra figmenta inonachorum% cf. p. xn de la préface des Acta martyrum êincëra et sêlecta, etc. Je me aers de U seconde édition. Amsterdam, 171 3.

^'Acta siocera et seiecu.

NOTES ET NOTULES SSg

chacun put se convaincre aisément que les actes sincères et dignes d'être choisis étaient terriblement rares.

Mais je n'examine pas ici l'in-folio de Dom Ruinart à ce point de vue. Quelques La légitimité de l'emploi du mot Acta au sens judiciaire est seule à ^^^piàmens

m'occuper. Je remarque, d'abord, que dans le nombre des 1 14 récits

qui, sous des intitulés divers, — passio, martyrium, certatnen^ panegyricus, homilia, — ont été accueillis dans l'œuvre de Dom Ruinart, il s'en faut que ceux qui sont qualifiés Acta occupent un rang en correspondance avec la part prépondérante que leur attribue le titre général du livre. Je remarque, en second lieu, que ces soi-disant Acta^ — il y en a 3o contre 5o martyria et 33 passùmes, — sont loin aussi de justifier leur prétention à la juridicité. Voici, par exemple^ les actes d'Ignace qui ouvrent la série : Acta sancti Jgnatii episcopi Antiocheni, Ils peuvent avoir bien des mérites ; Renan leur en trouvait beaucoup ; mais M. Paul AUard lui-même ne se hasarderait pas à prendre pour un procèsverbal de greffe ce roman épistolaire où l'on voit Trajan, de passage à Antioche, condamner à la mort l'évêque de cette ville ', l'expédier vers Rome, afin, sans doute, de lui faire accomplir à travers VOrbis Romanus un voyage de propagande, avec pleine liberté d'écrire et de discourir le long de la route; puis, enfin, le soumettre aux supplices les plus raffinés et le livrer aux lions du cirque. Viennent ensuite, c'est le second spécimen, les Acta de sainte Symphorose fSympherusa), mise à mort à Tibur en même temps que ses sept fils, à l'instar de la mère des sept Macchabées, par les ordres et sous les yeux d'Adrien, qui se laisse porter à cette sotte cruauté par obéissance aux injonctions d'un oracle absurde '. Je donnerai plus bas, dans mon étude sur les Priscillianistes, l'analyse détaillée d'une fiction de ce genre, où le rôle de îuge, d'inquisiteur, de tortionnaire et de bourreau est aussi joué par Adrien, pendant que celui de victime est rempli par Sophia, la sagesse, accompagnée de Pistis, d'Elpis et d'Agapé, ^ la foi, l'espérance et la charité, ^ ses trois filles 3.

1. IgmUium praêcipitnus in se ipso dicêntêm circumferre Crucifismm, vinctum a militibus duci in magnam Rùmatn^ cibum bestiarum, in sp^ctacnlum piêbis Juiurum, » (Acta sincera^ etc., p. 9.) M. Henri Doulcet dit que cette sentence c n'a rien que de conforme au goût contemporain >.

2. Tout d'abord, l'empereur ordonne de suspendre Symphorose ou Sympheruse à un arbre par les cheveux ; et, comme elle persiste, il la fait jeter dans l'Anio, une grosse pierre au cou. Quant aux sept enfants, Adrien invente pour chacun d'eux un supplice particulier : c Et primum Crescentem praecepit in gutiure transfigi; êêcnndum Julianum in pectore pungi ; tertiunt Nemesium in corde pêreuti; quartum Primitivnm in umbilico vulnerari ; quintum Justinum avêrsum pêr dorsum perforari gladio; sextum Stracteum in laiere vulnerari; Sêptimum vsro Eugenium a summo usque deorsum findi, » Impossible d'être plus niaisement stupide. Que penser de ces actes? demande, cependant, M. Doulcet, et il répond: «Leur témoignage est digne de fol... On en » recueille l'écho d'une tradition sûre et immédiate. » (Ibid., p. 2^.)

3. J'ai tiré ce curieux récit du précieux ouvrage de Boninus Monbritius, un

Le lecteur prendra ainsi une idée plus claire de ce que sont, ^ à quatre exceptions près, selon moi, — les compositions de cette catég^orie, soit quant à leur valeur comme document judiciaire, soit au point de la vie romaine et des procédés de conduite qu'on attribue aux empe* reurs. Pour le moment, je n'y ai cherché qu'une indication de plus concernant Terreur commise par Sulpice. Il s'est certainement trompé en afi&rmant l'existence d'une législation spéciale, tout au moins en lui assignant une date beaucoup trop ancienne, et c'est tout ce que je voulais démontrer.

Relativement au rôle ignoble, stupide et révoltant que les prétendus Acta font jouer aux meilleurs empereurs^ Sulpice, très évidemment, bien qu'il ne fût guère impérialiste, méprisait ces grossières inventions. Plusieurs passages de la Chronique en établissent indirectement la manifeste fausseté. Il n'y a qu'à voir comment il parle de Trajan, d'Adrien et d'Antonin le Pieux. Son opinion, mal fondée d'ailleurs, était, au contraire, que TÉglise ne fut persécutée que par les plus méchants princes. Quand je soutiens qu'il est inexact que les chefs romains aient adopté, dès le début, une ligne de conduite oppressive et violente vis-à-vis du Christianisme, et que prétendre cela c'est confondre leur intervention avec celle de la multitude, laquelle ressemble trop souvent, en effet, à une bête féroce, je pourrais encore invoquer Sul- Haut intérêt actuel pice. En dépit de son assertion téméraire, datts legibus, les chapitres 29 de rhistoire à 32 de la Chronique, véritablement remarquables par leur claire histo*

des persicuuons, ricité, démontrent à l'évidence que la force légale ne fut employée que tard et aussi avec beaucoup d'hésitation. C'est un point, je le confesse, qui me tient grandement à cœur^ Le conflit entre l'État romain et le Christianisme gagnerait beaucoup à être exposé sous un jour sérieusement positif. Si on lui laisse l'aspect étroitement chrétien ou catholique sous lequel il nous a toujours été montré, on ne le voit qu'à travers le 1 parti pris têtu du croyant et les dédains superficiels du philosophe, inconsciemment associés pour le dépouiller de sa réalité et de sa vérité.

Qut le martyre j L'un veut opiniâtrement que l'admirable courage des martyrs ait été une n'est pas ( conséquence exclusive de la c vraie foi»; l'autre est agacé par cette T'*!?"J*"' prétention sectaire de tourner en preuve, au profit d'un dogme, des

des plus beaux monuments de Timprimerie italienne primitive, et qui m*a rendu d'inestimables services lorsque j'ai travaillé à constituer le texte de la Vita Martini. Mais on trouve aussi l'histoire de Sophia et de ses filles dans le Martyrologe Romain, et au tome I*' d'août des Acta Sanctorum.

I. On éprouve une véritable souffrance à voir des écrivains aussi bien intentionnés que MM. Doulcet, Allard et plusieurs autres s'épuiser ft rendre plausibles les abominables agissements d'Adrien envers la chimérique Symphorose et ses plus chimériques sept enfants. Élever contre un personna^^e si éminent des calomnies à ce point odieuses en ne les étayant que sur des preuves tout à fait ridicules, c'est s'abandonner dans le plus mauvais sens à cet esprit révolutionnaire que le Christianisme déchaîna, qui pouvait alors s'expliquer, mais qui est aujourd'hui inexcusable.

NOTES ET NOTULES îpl

faits qa'on vit se manifester tout aussi héroïquement dans les combats des Réformés contre les Catholiques et des émancipés plus libéraux contre Luther et Calvin ' ; les victimes de l'orthodoxie romaine, luthérienne ou calviniste ayant été sinon aussi nombreuses, du moins plus authentiques que celles du polythéisme impérial. Il n'est pas de pensions ni d'octo comparables sous ce rapport au compte rendu du procès de Michel Servet. Entre ces deux adversaires, dont le premier s'obstine à Nkasité tout maintenir, même les fables de vieille femme, aniîes fabulae, disait ^^ dégager Dodwell, dont le second se laisse agacer outre mesure par un entête- j ^^ ment commandé peut-être, après tout, par des positions dogmatiques ^^^ causent immodifiables, le martyr reste mal jugé et méconnu. Changer l'état rinfatuation d*esprit du croyant, les ouvrages de publication récente ne montrent des orthodoxes guère qu'il soit permis de l'espérer. A vrai dire, il faudrait d'abord que et Pagacementdes les croyants cessassent de croire. Mais on pourrait amener à des vues philosophes, plus justes la masse de ce public lisant dont les opinions courantes ont un grand intérêt social. Nul problème historique ne nous touche de plus près que la lutte engagée il y a dix-huit siècles pour notre véritable indépendance intellectuelle et pour les véritables garanties de l'ordre moral. Il s'agissait, en efiet, de fonder la séparation des deux formes du pouvoir humain, la temporelle et la spirituelle ; et parmi les ancêtres que nous devons aimer et vénérer, ceux dont la constance et la force d'âme nous valurent cette inestimable conquête, doivent être placés au plus haut rang. Les croyances théoriques qui les animèrent alors importent peu présentement. Ils les mirent au-dessus de leur profit, de leur bien-être et de leur vie ; c'est cela qui importe. Ce n'était sans doute pas la première fois que des hommes sacrifiaient leur avantage matériel à leur intégrité morale. Des actes individuels de cette nature, on en avait vu. Mais la résistance chrétienne contre les tout-puissants représentants des vieilles traditions fut un fait largement collectif qui, même diminué autant que je me crois autorisé à le faire, reste considérable et prodigieuse ; sans compter que les nobles sentiments de ceux qui souffrirent la prison, les tourments, la mort, furent alors partagés par beaucoup d'autres qui, eux aussi, auraient voulu résister et ne le purent, faute d'un sufiGoant ressort nerveux. Par là fut donné à l'histoire ce spectacle inexprimablement sain et réconfortant : la plus grande puissance politique du monde ancien capitulant devant une force morale en apparence très humble et très petite. Je ne connais point, VaimirabU quant à moi, de document plus glorieux que l'édit de l'an 3ii où les victoire du martyr Tétrarques impériaux, maîtres de l'univers civilisé, chefs d'armée redou- n^a pas iU gagna tables, directeurs d'une vaste hiérarchie administrative, confessent leur ^/^

I. Cest un fait conna que les hérétiques Marcionites, un moment si danger ^ maU^^^ renz» fournirent à la persécution, pendant les deux premiers siècles, une part pro- . ^^^.^^.^

portionnelle de Tictimes bien supérieure à celle des autres groupes chrétiens. Ils ^. , oranLur avaient pris an mot la doctrine que c*est un bonheur de quitter la vie le plus tôt l JL.. qu'on le peut, les Chrétiens étant voués à la haine et à la douleur.

QyOO^Z

défaite et ouvrent aux Chrétiens les portes de Tezistence sociale, civique et polique. Cette victoire, qui nous a appris par une profonde leçon de choses quels immenses bénéfices peuvent surgir du courage moral noblement déployé, nous la devons au Martyr. Gardons-nous de l'oublier sous prétexte qu'il a eu des biographes infatués et menteurs. Prenons plutôt dans ses rangs, pour en faire l'objet de notre culte, quelques nobles figures choisies selon la bonne méthode sociocratique, laquelle consbte à honorer les types représentatifs du passé en tenant moins compte de la stricte critique que de la notoriété traditionnelle. Si vous êtes chrétien, dites-vous que les martyrs, même dégagés de tout merveilleux suspect et de toute immatriculation exclusive et sectaire, Ceux sont les plus pures gloires du Christianisme. Si vous êtes philosophe ou qui défendaient émancipé de théologie, sinon de métaphysique, songez combien puiscontreiai samment ils aidèrent à cette transition capitale qui fit passer notre '^^'oii"^^" monde occidental du régime polythéiste, épuisé et gangrené, au autant que lui, ^^giine monothéiste préparé, annoncé et souhaité, depuis de longs droit siècles, par les prophètes, les théoriciens et les gens d'esprit supéd nos respects, rieur. Ceux qui, à un titre et sous un mode quelconque, prennent le devant quand la civilisation traverse d'aussi dangereux défilés, pleins de précipices féconds en chutes, on doit se souvenir pieusement d'eux. D'autre part, il faut bien se rappeler qu'il n'est pas besoin, pour les grandir, dMnsulter aux hommes éminents qui, non sans de sérieux moti£s, virent en eux des insensés ou des scélérats. La cause de la stabilité n'est pas moins respectable que celle du mouvement. Elle exige même plus d'égards, car on peut vivre sans progrès et on ne vit pas sans ordre. Un des motif^ de l'irritation des esprits cultivés et délicats quand ils lisent l'histoire des persécutions telle que l'orthodoxie la raconte, c'est d'y rencontrer le personnel dirigeant de VOrbis Romanus, juste à l'heure où ses travaux furent plus utiles et bienfaisants, travesti en une Que les magistrats troupe de tyrans et de bourreaux, encore plus sots que cruels. Si vrairomains ment il fallait opter entre Ignace et Trajan, entre Symphorose et Adrien, raient entre Justin et Marc*Aurèle, je sais bien que le croyant aurait vite fait du'flfwT^^ son choix. Il admet que l'antiquité entière fut dominée, dirigée et démoralisée par d'impurs démons; cela le dispense de perdre son temps à rendre justice à des honunes irrévocablement réprouvés. Mais il n'en va pas de même quand le passé humain, dans tout son ensemble, vous inspire vénération et gratitude. Effectivement, si l'œuvre — esthétique et intellectuelle de la Grèce, politique et sociale de Rome— mérite notre reconnaissante admiration, il est inévitable que ces histoires où l'on s'efforce de déconsidérer et d'avilir les plus dignes représentants de la civilisation gréco-romaine, prennent à nos yeux une apparence de Le point de vue très honteuse et très odieuse malice. Hâtons-nous de dégager le Martyr étant différent, de cette alternative qui le mutile et le défigure. Au prix de son sang et i.i^i?^?l. de sa vie il a maintenu les idées nouvelles qui l'emplissaient d'enthousiasme, en résistant aux conservateurs de Tordre établi que la préoccu-

fut le mime.

Goo^^

NOTES ET NOTULES SgS

pation passionnée de défendre le trésor confié à leurs saints aveuglait sur le besoin de progrès; glorifié soit-il. Seulement, parce que cette résistance Fhonore, n'allez pas en conclure que ceux qui la lui firent parfois payer si cher, aient été sans honneur et sans magnanimité. Les conséquences infiniment précieuses que sa révolte devait engendrer, ne pouvaient être prévues ni par lui ni par eux. Eux et lui, ils obéissaient à un mobile identique : l'ardeur à procurer le bien des hommes. Cette formule, dès longtemps proclamée par le stoïcisme : Caritas generis humant et que le Christianisme systématisa et consacra, couvrait autant au 11^ et au iii« siècle les défenseurs des vieilles traditions que les champions de la religion nouvelle. Justin menait la campagne d'une cause aujourd'hui chère à nos cœurs, la liberté de croyance. Marc- Âurèle, sur les ordres de qui, dit-on, Justin fut martyrisé, était, lui aussi, un chef généreux qui prodigua ses forces et sa vie pour un but des plus élevés. Je crois bien qu'étant présent et réduit aux seules lumières dont ils disposaient tous les deux, je me serais plutôt rangé aux côtés de Marc-Aurèle. Le novateur, c'est incontestable, se sentait assuré de travailler au salut étemel des âmes ; mais le conservateur, de son côté et à un degré plus net de certitude, avait foi en son mandat de protecteur des richesses intellectuelles, morales et matérielles amassées par les longs efforts de l'élite humaine. A un autre point de vue, Justin n'éprouva pas plus d'angoisse à subir son supplice que le doux, le tendre et le très débonnaire empereur à l'ordonner, — si vraiment il l'ordonna. Ils eurent à s'endurcir, l'un contre les tourments que sa chair allait supporter, l'autre contre la douleur que lui infligeait la nécessité de verser le sang pour un délit mal caractérisé. A ce dernier moment peut-être faudrait-il aimer mieux être, au lieu de M arc- Aurèle, Justin. Mais mon point de vue écarte ces préférences. Révolutionnaires et réacteurs, — les honnêtes et les sincères, bien entendu, — je les embrasse dans une même étreinte, car tous ils servirent l'Humanité.

IdeatUi du mobile

fondamental

fui dominait

des deux côtés.

Il faut envelopper

d'une égale gratitude

Us révolutionnaires et les réacteurs.

DiADEMATE... IMPOSITO (Chr. II, 3o, 2, 24). — Le diadème, bande d'étoffe blanche et frangée dont les deux bouts retombaient derrière la tête, avait été, de tout temps, le signe caractéristique de la royauté orientale. Les amis de César essayèrent d'en orner leur héros à la fête des Lupercales, et le scandale fut grand. Il ne fallut pas moins de trois siècles pour faire accepter cet insigne en Occident. Dioclétien paraît avoir porté le premier un diadème, mais ce n'est pas bien sûr. Constantin et ses fils sont tous diadèmes sur leurs médailles. Quand Sulpice écrit, cet usage n'avait donc pas encore cent ans de durée. Cependant, il était si bien devenu, pour le public de VOrbis Rotnanu^, le symbole du pouvoir suprême que Sulpice, en dépit de sa haine pour le < nom royal », décore d'un diadème la tête de Vespasien. Je crois voir dans cette inadvertance la preuve qu'au début du v^ siècle l'Empire avait l'air excessivement vieux. Et, de fait, il était si vieux qu'il allait mourir.

Curieuse bévue

de Sulpice

sur les origines

du Diadème,

Sur

la Téritâbla

autour

de

la destruction

du Tomplo.

Sulpiu et la littérature classique latine.

Comment

il emploie

la historiens

profanes.

Ses emprunts à Tacite.

De la politique de Rome

viS'd'r.s des grandes cités

conquises.

Sous la république on Us détruisait.

ALn ET Titus ipsb bvbbtbnoum in pbim is tbmplum cbnsbbamt (Chr. II, 3o, 7, 21). — La Chronique^ la Vita et les Dialogues, — la Chronique surtout — contiennent de nombreux emprunts faits par Sulpice aux auteurs sacrés et profanes. Je les ai relevés à part^ d'abord tout le long du texte et ensuite dans une note spéciale consacrée à Sulpice littérateur. Ce qui résulte de ce travail, c'est en premier lieu que Sulpice était beaucoup plus familier avec les historiens et les poètes de Rome qu'avec l'Ancien et le Nouveau Testament; c'est ensuite que, parmi les écrivains latins, il en est deux qu'il avait lus et relus au point de les savoir par cœur, Salluste et Tacite. Sa manière de les utiliser est double : tantôt il retient d'eux quelque forme de style saillante et colorée pour se l'approprier et la fondre dans sa phrase avec autant d'aisance que si elle lui appartenait. Ainsi procède-t-il plus volontiers à l'égard de Salluste. Tantôt, au contraire, il pousse l'emprunt jusqu'au pur plagiat, comme nous l'avons vu faire (cf. supra, p. 63-65) en se bornant à modifier, toujours avec beaucoup de goût et d'adresse, les détails de style qui détonneraient dans l'ensemble de sa narration'. Ce sont principalement les écrits de ^sîtfi^u'il utilise ainsi. J'en ai signalé de remarquables exemples dans ce livre II de la Chroniqucy où il parle de Néron et des tourments infligés par cet empereur aux chrétiens de Rome. (Cf. ibid,^ la note bas de page.) Mais le cas qui va présentement nous occuper à propos de la guerre contre les Juifs est bien plus digne d'intérêt, tant par l'étendue du fragment emprunté que par les conséquences historiques fort inattendues qui en découlent.

Cet épisode de la destruction de Jérusalem en Tan 70 constituait une grande nouveauté dans la politique des temps impériaux. Autrefois, quand la République avait conquis une contrée dont les populations restaient mal apaisées et difficiles à contenir; c'était une règle invariable d'anéantir complètement les villes fortes de tout le territoire. Non que le Sénat fût plus impitoyable que les empereurs ; mais par suite de l'organisation militaire républicaine Rome n'avait pas d'armée au sens moderne du mot. Ses troupes, c'étaient les citoyens romains enrôlés en vue d'une entreprise déterminée et délimitée. Cette entreprise une fois menée à bonne fin, les soldats redevenaient citoyens et regagnaient leurs foyers. Impossible d'installer sur un point jugé dangereux une garnison permanente. C'est pourquoi les villes fortes, quelles qu'elles fussent, étaient toujours détruites, et Carthage n'est qu'un exemple entre

I. Cf. p. 29, 23 le passage du texte latin où Téplthète innoxioSf inoffenai&, est substituée aux mots fiagitiû invisos, odieux pour leu«s forfaits, qui se lit dans les Annales. Tadte était très lu en Gaule. Un rhéteur presque contemporain de Sulpice, Eumène {Panégyrique de ConsianHn, 9, i, 9) découpe dans la Vie d'Agricola des phrases entières sans les modifier. Sulpice, au contraire, comme le dit Bemays en très heureux termes, a voulu placer son lecteur c dans une atmosphère où il ne respire que Salluste et Tacite. Il atteint ce but en combinant avec habileté les éléments transformés du style de ces auteurs »•

beaucoup d'autres. Si cette méthode changea sousTEmpire» la raison en est très évidente : une armée régulière avait été créée : la vie de soldat était devenue une profession. Au surplus, on peut dire qu'il existe une étroite connexité entre la permanence de l'armée et la concentration du pouvoir sous forme monocratique. C'est pour cela que, dès les premiers Sous l'Empire temps de la période impériale, on vit cesser l'usage de ruiner et de raser on Us consmaiu lea grandes cités. En revanche, l'on constate sur divers point de VOrhis Romanus l'existence de garnisons considérables, telle que celle qui occupait Alexandrie. Ce qui arriva en Palestine en l'année 70 est donc Pourquoi un fait de nature à frapper l'imagination, et ce retour à l'ancienne poli- Jérusalem, tique semble d'autant plus extraordinaire que la responsabilité en contre Vusage, retomba sur les deux premiers Flaviens, si réputés pour leur modération /"'''^^*"'''« et leur douceur ; plus particulièrement sur Titus, c les délices du genre humain », Jusqu'à ces derniers temps, on avait expliqué ce contraste par une fatalité terrible survenue en contradiction avec les desseins pleins de mansuétude du jeune vainqueur. C'était même un des thèmes préférés de la philosophie de l'histoire conçue à la manière catholique. Le chef romain voulait épargner la cité sainte et le Temple, mais Dieu, Comme quoi dans sa juste colère et ses vastes desseins, en ayant décidé autrement, cette destruction la bienveillance de Titus resta vaine et sans efficacité. Josèphe, le pre- avaUiti attribuée mier, a fourni cette donnée, de la fureur divine poussant le bras d'un m^'t" incendiaire inconscient ^ Après lui, Bossuet en a tiré des effets très ^^ ^^^^^ ^^ ^^^^ beaux : c C'est donc en vaii^^ Monseigneur, que Tite voulut sauver Jérusalem et le Temple... » (Hist. univ.y 2» part.) et après Bossuet est venue la légion des sermonaires. Peut-être aujourd'hui encore invoquet-on, de loin en loin, du haut de la chaire, cette preuve de l'omnipotence divine, annulant, sans autrement s'en soucier, les clémentes intentions d'un puissant et magnanime général. Or, voici qu'un écrivain sans autorité, le mince auteur de quelque maigres opuscules, vient réduire à rien- toutes ces éloquentes considérations. Il affirme, non seulement, que ce ne fut pas contre la volonté de Titus que le Temple devint la proie des flammes, mais au contraire par son ordre formel, et très fortement motivé. Si Dieu avait décrété la destriction de ce monument, il n'eût pas eu à contrecarrer le fils de Vespasien pour faire respecter son arrêt. Il trouva plutôt en lui un actif et passionné collaborateur. Je dis sans cesse que Suipice est plein d'histoire, et que cette histoire,

I. Tout marchait selon les souhaits de Titus, lit-on dans les Antiquités Jndatques, «lorsqu'un soldat, sans en avoir reçu aucun ordre et sans appréhender de commettre un aussi horrible sacrilège, mais comme poussé par un mouvement dé JHêu, se fit soulever par l'un de ses compagnons et jeta par la Fenêtre d'Or une pièce de bois tout enflammée dans le lieu où Ton allait aux bfldments faits alentour du Temple du côté du septentrion. Le feu y prit aussitôt, et dans un si extrême malheur, les Juifs jetèrent des cris effroyables. » La traduction d'Arnaud d'Andilly, phrase soulig^née, efface la physionomie toute païenne du texte grec : 8ott|&ov((A 6p|A^ xivi ^p(a{ACvoc.

Et comme quoi personne ou presque personne n'a jamais voulu en tenir compte. Le Sulpke, bien-fondé de ma réclamation est mis en un singulier relief par le cas lu attentivement, actuel. Reste à savoir si les renseignements que donne la Chronique JSi^/m' sur le siège de Jérusalem ne sont pas une pure fantaisie, quelque chose de Titus comme les anecdotes miraculeuses de la Vita Martini et des Dialogties, Le Revenons un moment sur le récit de Josèphe. Dans le conseil de

consul de guerre guerre tenu à la veille de la suprême attaque, des voix énergiques ^ofânt r assaut, g'^levèrcnt pour réclamer la destruction totale de Jérusalem, aussi bien celle du temple que celle de la ville. Mais le général en chef fut d'un autre avis : « Tite dit qu'encore que les Juifs se servissent du Temple comme d'une place de guerre pour continuer leur révolte, il n'était pas juste de se venger sur des choses inanimées des fautes commises par les hommes en réduisant en cendres un ouvrage dont la conservation ferait un si grand ornement à l'empire. » On combat contre des hommes. Le récit non contre des murailles, aurait déclaré le jeune César. Ces considérade tions très sentimentales, très esthétiques, mais peu romaines, persua-

Flavius Joslphe dèrent le conseil, affirme Josèphe, et la cause de la modération l'emporta 'r?'"'- fi^âc^ ^u fils de Vespasien. Sulpice, lui, prend le contre-pied absolu de e romque. ^^ récit Sans s'arrêter aux anecdotes de détail accumulées par l'écrivain juif, il pénètre sous la tente du César, nous fait assbter à la délibération, expose les opinions pour et contre le Temple avec une parfaite Rabons de croire tranquillité ; puis il nous montre Titus insistant très vigoureusement sur plutôt Sulpice, la nécessité d'anéantir un monument auquel se rattachent les origines qui était ^gg deux religions que Rome a un égal intérêt à voir disparaître. La ^désL^"^' contradiction ne saurait être plus complète. Elle aurait dû, ^ ce qu'il semble, donner à réfléchir ; d'autant plus quelle ne restait pas absolument Motifs isolée. Tous les Juifs n'étaient pas des Josèphe, Dieu merci pour eux, de car ce courtisan des Fia viens est, moralement, un fort triste person-

suspecter Josèphe, nage, trahissant sa patrie, ses compatriotes et la vérité en vue d'assez qui était misérables satisfactions. Aussi, lit-on dans le Gittin^ que le fils de «f ûn^mwtotf' Kalonicus, Onkelos qui était en parenté avec Titus, eut l'idée d'évoquer cet empereur par nécromancie. Il lui demanda quel châtiment il subissait dans le Shéol pour son conseil contre Israël, c J'ai été jugé et brûlé, lui répondit Titus, et mes cendres sont répandues et dispersées sur sept mers. 1 Les Thalmudistes sont, je pense, une plus fidèle représentation de l'opinion publique juive que Josèphe. D'autre part, Orose, sans s'exprimer aussi nettement que Sulpice, — ses habitudes de bafouillage s'y opposaient, 7- dit pourtant que Titus c incendia et détruisit le Temple » '. Or, cet auteur avait l'ouvrage complet de Tacite entre les

1. Polio 57. Je tire cette citation d'un travail de M. Jamee Mett intitulé : Thé Hehrevf hell, publié dans la ConUmporary Reviêw de mars 188a.

2. Voici textuellement son récit, comme toujours très entortillé, c Quod tamen Postquam inpotesiatem redactum opère atque antiquitate suepêmii, din deli' beravit, utrum tanquam incitamentum hœtium incenderet, an in testimoninm

mains, car il le cite à plusieurs reprises. Malgré ces motifs sérieux de prendre en considération la version de la Chroniqtie, personne n*en a jamais tenu compte; et, parmi les anciens éditeurs de cet opuscule, un seul a pris la peine de remarquer le désaccord radical qui existe entre Sulpice et Josëphe. Je veux parler de Sigonius que ses profondes études sur le droit romain avaient rendu familier avec Phistoire générale* (Cf. t. I, p. 266: Les éditeurs de Sulpice,) Ayant à mettre en QuePhaMtude balance les assertions de Josèphe et celles de Sulpice, Sigonius n'hésite ^^ traiter Sulpice pas un instant à écarter la Chronique avec un dédain qui, depuis, a été par-dessous invariablement imité. C'est un point acquis que les opinions de Sulpice fait commettre n'existent pas ^ Dans le cas actuel pourtant, l'affaire était im peu trop qu^iqi^^^ bévues, grosse, et dès qu'on l'avait remarquée, elle exigeait une explication. Sigonius se sort d'affaire en déclarant que tout le chapitre 3o du livre II de la Chronique a été tiré par Sulpice de son imagination. Personne, sauf de Prato, très timidement, n'a jamais contredit Sigonius. On n'a Qu'en imputant pas vu combien absurde était une allégation qui consiste à attribuer à à Sulpice un observateur aussi étranger aux choses de la guerre et de la politique d'awir inventé que Sulpice, un mensonge amoureusement et savamment détaillé dont ^^^^.^ de guerre il est, en outre, impossible d'indiquer le but. Quand on trahit délibéré- ^^ lui fait * ment la vérité, c'est toujours en vue d'un résultat à atteindre. Qu'est-ce un grand que Sulpice pouvait avoir à gagner, soit au point de vue de ses sympa- compliment, thies, soit pour le progrès des idées qu'il soutenait, en créant de toutes pièces une fable détaillée avec tant de soin et de précision? Certes il est dur d'être traité de menteur, mais c'est pourtant un notable adoucissement lorsque, de ce reproche qui atteint notre valeur morale, ressortent des appréciations grandement à l'honneur de nos facultés intellectuelles. Or, dans ma longue étude sur la mentalité du biographe de Martin, j'ai été souvent affligé de le trouver si peu inventif et si pauvre d'imagination. Mais ce chapitre 3o, outre qu'il est écrit avec une exceptionnelle vigueur de style, reproduit, sous toutes les apparences de la vérité et de la vie, le tableau d'un conseil de guerre où se débattent des questions de haute importance. L'écrivain qui, sans matériaux manuscrits ou traditionnels, aurait inventé d'un bout à l'autre une telle peinture ne serait pas le premier venu; et Taccusation de Sigonius se chan-

vtc/orÛM re$êrvarêt, Sed Bcclesia Dei jam per totum orben uberrimë germU nantê, hoc ianquam effeium ac vacuum, nulliquê uaui bono commodum, arbi» trio Dei auferendum fuit, Itaque Tiiu», imperator ab emarcitu pronuntiatus, templum in Hierosolymis ittceudit ac diruit » (Hist. VII, 3, p. 10S4 de Mtg^ne.) 1 . En général on ne daigne pas même les mentionner. Tout récemment M. Dumy, dans ton grand ouvrage, Histoire dês Romains, dérogeant à cette habitude, a bien voulu reconnaître Tezistence du passage que nous étudions pour en faire justice d«ins les termes que voici : < Sulpice Sévère prétend que Titus, dans un conseil de guerre, avait fait décider la destruction du Temple pour arracher la dernière racine des superstitions juives et chrétiennes; mais Titus, très probablement, connaissait fort mal les chrétiens et ne s'occupait pas d*eux. » (Hist. l?Ofp».,vol. IV, p. 635.)

Mids il ifj a qui gérait en un compliment non petit. Seulement Sulpice ne mérite ni cet d€5 droits éloge ni ce blâme. Jérôme de Prato avait soupçonné que le récit du siège de Jérusalem provenait peut-être du livre V» mutilé, des Histoires de Tacite, ce qui aurait expliqué la nardies8ë gVe^ laqii<*}|fi RuJpiVA entre en contradiction absolue avec Josèphè. xviais de Prato, dont Tcsprit était Urès vif et Ifès ouvert, manquait, en revanche, de ténacité et d'énergie. Rarement, il pousse jusqu'au bout ses ingénieuses hjrpothèses. Dans le cas actuel, sa conjecture, entrevue puis abandonnée, a été Son mériu, reprise par Jacob Bernays qui, lui, a su en faire une certitude. C'est

c'est de nous avoir grâce à ses rëcherches^e nous savons qu'en lisant le chapitre 3o du conserri ^yre II de la Chronique, nous avons sous les yeux non du Sulpice, mais du Tacite légèrement modifié, tout comme pour les morceaux qui se rapportent au mariage contre nature de Néron et aux supplices infligés aux chrétiens à l'occasion de l'incendie de Rome. La seule différence consiste en ceci que l'état de mutilation du livre V dts^SJStûJi^^s ne nous a pas laissé le moyen oe comparer^ le tex^e rtîir^"'^ W ^"J£''*'* ayeC""TrTê'xte original. L'identité des deux passages n*en est pas moins absolument hors de doute. Bernays l'a prouvé en mettant en regard du récit de Sulpice le texte, conjectural, il est vrai, de Tacite, mais au fond tout aussi sûr que les aeux tragmënls cités p. '04 et 1)5. Voici ce curieux travail :

un chapitre des Histoires.

Sbvbr. Chron, U, 3o, 6.

Fertur Titus, adhibito consilio, prias délibérasse an templum tanti operis everteret Etenim nonnuUis videbatur aedem sacratam ultra omnia mortalia illustrem non debere deleri, quae servata modestiae romanae testimonium, diruta perennem cmdelitatis notam praeberet. At contra alii et Htiis ipse evertendum in primis templum censé* bant, quo plenios Judeorum et Christianorum religio tolleretur; quippe bas relig^iones, licet contrarias sibi, iisdem tamen ah auctoribus profectas; Christianos ex Judaeis extitisse, radice subi ata stirpem facile perituram. Ita, Dei nutu accensis omnium animis, templum dirutum abhinc annos trecentos triginta et unum.

A première lecture, la similitude apparaît complète et la couleur du style de Tacite est aussi visible dans la colonne de gauche que dans celle de droite. Les changements que Sulpice a dû introduire sont insignifiants : il rend par nonnulli et par alii le nom des membres du conseil que Tacite donne tout au long; il applique le mot religio là où Tacite avait dit superstition et cela est tout simple, puisqu'il s'agit du Chris-

Tbxtb psobablb DBS HisMrês,

Titus adhibito consilio deliberavit an templum tanti operis everteret. Etenim [Gaio et Gaio] videbatur aedem sacratam [inter omnes mortales nobilem] non debere deleri, quae servatae modestiae romanae testimonium, diruta perennem crudelitatis notam praeberet. At contra [Gaitts et Gains] et Titus ipse evertendum templum imprimis censebant, quo penitus Judeorum et Christianonun [superstitio] tolleretur. Quippe bas [superstitiones] licet contrarias sibi, iisdem tamen auctoribus profectas, Christianos ex Judeis extitisse; radice subkita stirpem facile perituram...

tianisme. Quant à l'expression ^rfur qui ouvre le récit, on peut voir, en vingt places différentes, que Sulpice, dans son parti pris de ne jamais nommer un auteur ni un livre, emploie ce terme toutes les fois qu'il veut faire savoir que ses paroles ont une garantie ou une caution. U est clair que si M. Duruy avait lu la dissertation que nous venons d'analyser, il aurait quelque peu hésité à jeter aussi prestement au panier la version que Sulpice Sévère nous a donnée du siège de Jérusalem. Renan, qui connaissait le travail du critique allemand — j'ai raconté ailleurs que c'est à son amitié que j'en avais dû l'obligeante communication — ne fait aucune difficulté d'en accepter les conclusions quant à la véritable origine du texte. Seulement, en accord avec ses habitudes de perpétuelle hésitation, il ne se décide point à admettre les conséquences historiques qu^i en découlent. Tacite a dit tout le contraire de Josèphe; mais il n'est pas sûr que le courtisan juif ait menti, ou du moins qu'il ait menti tout à fait. Le vrai, comme il est d'usage, doit être cherché au milieu des assertions contradictoires. Tacite affirme que Titus ordonna l'incendie ; il a tort. Josèphe prétend que Titus s'opposa à ce qu'on mît le feu au Temple, il n'a pas raison. « La vérité est sans doute» que Titus, pratiquant par avance la dialectique de Renan, sans rien commander et sans rien interdire, laissa faire, c se réservant des apparences pour toutes les thèses qu'il lui conviendrait d'autoriser dans les régions diverses de la publicité. » Cette sentence se balance, agréablement sans doute, entre le oui et le non; mais elle n'est ici guère à sa place. Le mensonge de Josèphe crève les yeux, comme aussi les motifs qui l'ont dicté. En revanche, on chercherait vainement pourquoi Tacite aurait trahi la vérité dans une question de fait qui lui était si manifestement indifférente ; ou bien, ne l'aurait pas exactement connue, alors que sa situation d'ancien haut fonctionnaire et d'écrivain illustre lui donnait tous les moyens de se renseigner. Les affaires juives, spécialement, attirèrent sa plus sérieuse attention. L'excuse de Renan, c'est qu'il avait pris position quant à l'attitude générale des Flaviens vis-à-vis du Christianisme. Il croit que cette petite gens plébéienne, tout à coup élevée au sommet de l'État, n'apportait pas, dans les questions religieuses, des sentiments aussi hautains que ceux des Romains d'origine patricienne. Ils étaient indulgents pour les « religions » orientales et aussi pour les personnes venues d'Orient, témoins Bérénice et Josèphe. Ces détails sont exacts, mais on peut en tirer des conclusions toutes différentes. Oui, Titus comptait des yfy*ifî^tQr^^^ Juifs au nombre de ses amis; il devait vouloir les ménager; parmi ces Juifs, il y avait Josèphe; et c'est lui qui, en client dévoué, rédigea, sous la supervision de l'empereur, un récit destiné à faire passer celui-ci, devant un certain public, pour un moparque très doux. L'attitude sentimentale attribuée à Titus s'explique ainsi fort naturellement. Au contraire, quand Tacite écrit, les Flaviens n'existent plus. Leurs petits intérêts au regard de telle ou telle coterie ont disparu. U n'y a plus que la vérité historique; et cette vérité se fonde sur des raisons décisives tirées de la

Et ce chapitre

a ritabU

une

très unportante

La poliUqm politique intérieure de l'empire. Les exhortations humanitaires adressées

de Rome aux assiégés pour les inviter à la paix sont remplacées par une conduite

a les intirtts ^q^^^ différente que Sulpice exprime en ces mots énergiques : nuUa spes

de lu dynastie , . j ^^. . j • . xt ^ • i.* • i •

Flaviemu *^^^^ pacts, neque dedtttonts dabatur. Ne pouvant m obtemr la paix,

exigeaient ^ se rendre, les Juifs tombent dans les horreurs de la famine ; ce qui la destruction n'excite nullement la compassion de l'ennemi, puisque tel était le but de Jérusalem, que les Romains poursuivaient. Soumettre et détruire avait été l'unique plan suivi depuis le début, dit Bemays; et ce système sejustifiaitparles mouvements religieux et sociaux qu'on vit alors éclater sur divers points de l'empire. La situation n'était plus ce qu'eUe avait été du temps de Cest en accord Pompée. La gloire et les avantages attachés à la préservation et à la avec la volonté possession d'une grande ville, telle que Jérusalem, ne pouvaient être '' ^^ r- ^'^^^^ °^' ^^ balance avec les dangers que cette politique risquait d'engendrer. l^j^l^ fyf La plus forte garnison n'aurait pu assurer l'ordre et le calme en Judée incendié. 4^® ^^^^ ^^ cercle très limité. Il y avait beaucoup de Juifs et de Chrétiens dans les diverses provinces. Les uns et les autres ayant Jérusalem pour berceau religieux, il était naturel de prévoir qu'ils se soulèveraient sans cesse aussi longtemps que leur ville sacrée subsisterait. De là la nécessité de supprimer ce ferment de révolte et de sédition. Voilà le point de vue où se place Sulpice pour faire parler Titus ; et il est évident que ce langage s'accorde tout à la fois avec le devoir de l'homme d'Etat romain Ett^est et avec son intérêt dynastique. Imaginez les Flaviens, nés d'hier, néglipar Sulpice géant l'occasion d'un beau triomphe et la possibilité de faire frapper '^"^iTurtitid!^'" leur fameuse médaiUe dont je possède un bel exemplaire ijudea capta, avec le palmier palestinien. Titus parla donc pour la destruction totale. Il vota en ce sens dans le conseil de guerre. Il fit rigoureusement exécuter cette décision. Ces détails sont aujourd'hui hors de contestation. « Or, c'est là, conclut Bemays, un gain dont la science historique est redevable à Sulpice Sévère et à sa méthode de recourir aux historiens classiques. »

Du Canon Librum sacra£ Apocalypsis {Chr. II, 3 1, i, 12). — Sulpice tient et pour l'Apocalypse. Mais cette opinion n'était pas, ou parlons mieux,

de rHérésie. n'était plus celle de tout le monde. La primitive Église avait passionnément admiré ce livre, image ardente et colorée des idées et des aspirations du Christianisme des premiers temps; c II était, dit Reuss, non seulement ce que nous appellerions un livre canonique, mais le seul De Pimportance dont on iît usage. » (Histoire de la théologie chrétienne, IV, 4.) La de V Apocalypse question changea de face au iv« siècle. Les Ariens voyaient avec dans Jtf primitive déplaisir ce recueil de visions fantastiques, propre surtout à entretenir Eglise, i^g rêveries millénaires qui leur répugnaient. Ils firent partager leurs Rejeta en Orient, sentiments à presque tous les Orientaux. En Occident, au contraire, le elleestchaudement livre de l'apôtre Jean — on sait qu'il est presque aussi certain que Jean accueillie ^ ^qj^^ l'Apocalypse que démontré qu'il n'a pas écrit le quatrième en Occident, Évangile — • était très populaire, surtout, je crois, parce qu'on le dédai-

gnait en Orient. On aurait craint d'adhérer à une opinion arienne. Sulpice n'a probablement pas d'autre motif pour traiter de sots ou d'impies ceux qui ne la c recevaient > pas. Il semble ignorer qu'Eusèbe, dont il emploie si volontiers les ouvrages, reléguait l'Apocalypse parmi les livres « supposés ». Le passage que nous commentons en ce moment donne à comprendre que la question du canon n'était point encore définitivement tranchée à la fin du iv*» siècle. Ce qui ne laisse pas d'avoir son intérêt quand on sait qu'une des accusations dirigées contre Priscillien visait l'emploi de livres apocryphes, c'est-à-dire non inscrits au canon. Mais quel canon était le vrai? Cela ne devait se décider que Elle sert d Sufpia plus tard, et la réponse se faisait un peu selon les pays. En Egypte, le P^"'' fameux Schnudi avait trouvé un moyen décisif pour propager le livre ^^'^^ '^ question j T TT j' • M t ^ • '1 • j ^r- A «« canon.

de Jean. Un samedi soir, il fut ravi au ciel en compagnie de Victor,

archimandrite de Tabeune. On les reçoit très bien; ils prennent part à une conférence d'anges au cours de laquelle furent lus plusieurs chapitres de l'Apocalypse. C'était l'usage dans le ciel, leur fut-il expliqué, de lire ce livre tous les samedis. Revenu sur terre, Schnudi établit cette règle dans sa communauté. Quelques mécontents protestèrent; sur quoi Schnudi fit venir Victor et l'invita à répéter devant tous ce qu'ils avaient vu au ciel. Mais l'archimandrite s'y refusai Cette plaisante anecdote, qui peut se placer vers l'an 410, prouve bien que la cause de l'Apocalypse, comme lecture officielle, n'était pas encore tout à fait gagnée au v^ siècle. Dans la masse des écrits dont se compose cette littérature apocalyptique que j'ai essayé de brièvement caractériser plus haut (cf. p. 124), on a remarqué que celui qui porte le nom de Daniel ouvrait la série messianique, alors que celui qui porte le nom de l'apôtre Jean a pour objet de la fermer. 11 annonce, en effet, non plus la venue Caractère future du Christ, mais sa réapparition dernière en connexité avec la fin «' signification du monde : € Révélation^ à«oxaXv+tç, de Jésus-Christ, qu'il a reçue de ''" ''^'"^ ^^ '^*^"- Dieu pour découvrir les choses qui doivent bientôt arriver. » Ainsi débute le livre de Jean; et il est tout naturel qu'on lui ait plus tard exclusivement attribué le nom d'apocalypse en concordance avec cet exposé sommaire. Il n'y a pas utilité à ce que je rappelle que le mystère de cet écrit tant commenté ne présente plus rien d'obscur pour nous, le personnage principal, la Bête (voir les chapitres i3 et 17), désigné par un « nombre d'homme », n'étant autre que l'abominable Néron, dont le nom, en lettres grecques, équivalait au chiffre 666. Je me borne à remarquer que cette interprétation, — qui a été, en dernier lieu, rendue indiscutable par Reuss, — Sulpice l'aurait assurément repoussée comme trop réaliste. Au fond, cependant, il la confirme, ainsi que l'on peut s'en assurer en se reportant au chapitre 8 de notre Chronique et aux notes de bas de page dont nous l'avons accompagné. Mais ce qui nous inté-

Vinterprétation

historique

moderne

confirm'e

par Sulpice,

I . Voir Amélineau, page ait tes 3£aiH€$ égyptiens. Vie dt Schnoudi. (Annales du Musée Guimei.)

Ce que âest que le « canon ».

Comment il représente une opération fondamentale quand il y a révélation écrite.

Difficultés de constituer

U canon de l'Ancien Testament,

Comment

elles furent

plus grandes

encore

pour le Testament

Nouveau,

resse de plus près, en vue de notre travail ultérieur, ce sont les indications qu'on peut tirer du témoignage de Sulpice au point de vue de la formation du « canon ».

Ce mot fut employé pour marquer ceux des livres chrétiens qui, méritant toute la confiance des fidèles, pouvaient être lus dans les églises ou assemblées et au cours du service divin. Le canon, c'était la règle, la liste authentique des écrits considérés officiellement comme sacrés. Toute révélation écrite appelle évidemment une constitution de textes immuables et intangibles. L'opération s'accomplit plus ou moins vite, mais elle est inévitable et, il n'est pas besoin d'insister beaucoup pour faire comprendre qu'elle se relie étroitement au concept d'hérésie. Canon, hérésie, deux termes qui correspondent à une double nécessité : l'unité de texte et l'unité d'interprétation de ce texte. Spinoza qualifie le fait par un dicton — Geen ketter zonder Utter, pas d'hérétique sans lettre — familier aux chrétiens de Hollande, pays où pendant long* temps les disputes, les querelles, les persécutions religieuses firent rage. La bataille pour le choix des livres sacrés commença de très bonne heure parmi les Chrétiens. Il y eut d'abord de longues luttes sur le terrain de l'Ancien Testament, aussitôt que les non- Israélites de culture grecque commencèrent à entrer dans l'Église. Ce n'était pas chose facile de faire accepter, comme règle de conduite, à des hommes relativement instruits et cultivés, les productions littéraires d'un peuple aussi ignorant et aussi borné que le peuple juif. Il y eut ceux qui voulaient les « améliorer » et ceux qui les repoussaient absolument comme grossières et sauvages (cf. t. I, p. 296). Mais si la difficulté fut grande alors qu'il s'agissait de documents consacrés par la vénération des siècles et dès longtemps classés et catalogués par la Synagogue, elle ne pouvait manquer de prendre de tout autres proportions en présence de la littérature évangélique et apostolique. Là tout était trouble, obscurité, confusion. Au milieu de tant d'écrits, subitement devenus très abondants après avoir d'abord été trop rares, l'acte de trier et de choisir présentait des obstacles qui semblaient-insurmontabies. Ce choix s'opéra pourtant; et à mesure que de nouvelles découvertes paléographiques viennent nous faire connidtre quelques-uns des monuments disparus, nous pouvons, chaque jour, nous mieux rendre compte que la sélection accomplie entre le ii^ et le v^ siècle fut, dans son ensemble, judicieuse, sagace et heureuse tout en même temps. Si je me sentais un droit de prendre la parole sur ce sujet, alors que je n'en ai pas l'ombre, je dirais que, de tous les apocryphes anciennement ou récemment publiés, la Didaché des apôtres ' et peut-être VÉvangile de Pierre sont les seules pièces dont l'absence au canon puissent être regrettée. Quoi qu'il en soit, pour se bien rendre compte de l'urgence et de Timportance d'une sévère constitution du canon, on n'a qu'à jeter les yeux sur l'histoire des

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